Coup d'oeil sur l'esprit du siècle, ou De la dégradation morale de l'homme sous le règne des lumières et de la désorganisation politique de la société sous le gouvernement de l'opinion

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Dentu (Paris). 1821. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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COUP-D'OEIL
SUR
L'ESPRIT DU SIECLE.
CET OUTRAGE SE TROUVE AUSSI AU DEPOT
DE MA LIBRAIRIE ,
Palais - Royal, galeries de bois, nos 265 et 266.
COUP-D'OEIL
SUR
L'ESPRIT DU SIECLE,
ou
DE LA DEGRADATION MORALE DE L4HOMME
SOUS LE RÈGNE DES LUMIÈRES,
ET DE LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE LA SOCIÉTÉ SOUS
LE GOUVERNEMENT DE L'OPINION.
Ils ont semé du vent, et ils recueilleront
des tempêtes.
Osés, ch. VIII, §7.
PARIS,
J. G. DENTU, IMPRIMEUR-LIBRAIRE,
RUE DES PETITS-AUGUSTINS, N° 5.
MDCCCXXI.
ERRATA.
Pag. 23, lig. 22, sponte suo, lisez sponte suâ.
65, 23, faits , lisez fait.
136, 13, ingénieusement, lisez ingénument.
AVANT-PROPOS.
ON n'a peut-être jamais tant parlé des lumières
du siècle que pendant ces jours de ténèbres, où la
France courbée sous le joug de l'ignoble Convention,
recevait des lois de la plus abjecte ignorance. Plus
nous nous enfonçions dans les ténèbres, plus nous;
célébrions le progrès des lumières; plus nous mar-
chions à la barbarie, plus on prétendait nous ef-
frayer du danger de faire rétrograder le siècle. La
révolution n'a été qu'une longue croisade de la dé-
mence contre la raison, du crime contre la vertu ;
nous ne savons si la croisade est finie, mais les
croisés prétendent nous occuper sans cesse de leur
gloire ; ils nous parlent encore, comme au bon temps
de la Convention, de la barbarie de nos pères, et des
lumières du siècle. Et en effet, si l'expérience de
tous les crimes et de toutes les folies suffit pour
éclairer un peuple, nous devons être le peuple le
plus éclairé du monde.
Le champ que nous cultivons aujourd'hui a été
semé par d'autres mains que les nôtres ; et en traitant
de l'esprit du siècle, nous ne pourrons séparer tou-
jours la philosophie des maîtres qui ont posé ses
principes, de la philosophie des disciples qui ont
tiré les conséquences. Aussi serons-nous obligés
quelquefois d'évoquer au tribunal de nos lecteurs les
opinions de ces philosophes dont la gloire appartient
au siècle que nous avons vu finir. L'esprit du siècle
n'est pas exclusivement l'esprit des hommes du siè-
cle ; il ne faut pas que l'orgueil nous aveugle ; la triste
gloire de notre démence ne nous appartient pas
même sans partage. De vieilles folies reparaissent
sans cesse parmi nous sous le nom de vérités nou-
velles, pour redevenir bientôt, il est vrai, de vieilles
folies quand notre admiration se fatigue, et dere-
chef encore de nouvelles vérités, dès qu'un nouveau
déguisement nous les ramène. Combien ne pour-
rions-nous pas en citer qui ont éprouvé ces bizarres
vicissitudes! Nous ne nommerons ici que ce gou-
vernement de l'opinion, fantôme ridicule sorti de la
tombe de la révolution, et dans lequel, sans le plus
inconcevable aveuglement, nous ne saurions hésiter
un seul moment à reconnaître cette vieille ennemie
de notre repos, la SOUVERAINETÉ DU PEUPLE. En trai-
tant du gouvernement de l'opinion, nous n'avons
pu éviter de parler, de la liberté de la presse, or-
gane menaçant de l'opinion qu'elle doit élever tôt
ou tard au dessus de toute autre puissance. Peut-
être le moment où nous écrivons n'est-il pas le mieux
(III)
choisi pour traiter ces deux questions aussi naturel-
lement enchaînées l'une à l'autre que le principe et
la conséquence. Nous n'ignorons pas qu'il est en
politique des questions de circonstance, de posi-
tion, alternativement considérées par les mêmes
esprits selon la position du parti qui craint ou qui
espère, qui triomphe ou qui succombe, sous un jour
fort différent. Si les héros d'Homère, à qui l'on a
modestement comparé nos héros de tribune , échan-
geaient aussi quelquefois comme nous leurs armes
dans la mêlée, du moins ils défendaient toujours la
même cause : le brave Hector né combat jamais à
côté du lâche Tersite, et Achille irrité contre Aga-
memnon se retire sur ses vaisseaux. Souvent, en
révolution, la loi la plus dangereuse n'est qu'une
arme dont chacun veut se saisir, celui-ci seulement
pour renverser quelques hommes, et ceux-là pour
tout détruire. C'est un grand malheur pour la société,
et ce malheur peut conduire à de grandes fautes;
car en voulant combattre un mauvais ministère,
par exemple, avec une mauvaise loi, on s'expose à
n'arriver qu'à ce triste résultat de compter une mau-
vaise loi de plus sans avoir de mauvais ministres de
moins. Quelquefois aussi une loi fort sage nous pa-
raît dangereuse ; lorsque nous craignons que ceux
qui la demandent pour nous défendre, ne s'en ser-
vent pour nous blesser.... ; car il y a aujourd'hui
des gens de qui il est tellement impossible d'attendre
autre chose que du mal, qu'on les traite encore avec
indulgence en ne disant d'eux que ce qu'on a dit
autrefois d'un trop fameux cardinal :
Le mal qu'ils font, ils le font bien,
Le bien qu'ils font, ils le font mal.
Une immense carrière s'ouvre devant nous ; mais
nous sommes loin de présumer assez de nos forces
pour essayer même de la parcourir toute entière.
Les titres que nous donnons aux différens chapitres
de cet ouvrage n'indiquent donc que quelques aper-
çus trop rapides sans doute pour servir à former, un
tableau complet de l'esprit du siècle. Et d'ailleurs,
quel écrivain, raisonnable et prudent oserait aujour-
d'hui menacer la patience des lecteurs d'un long
ouvrage où l'esprit du siècle se montrerait sous ses
innombrables rapports moraux, religieux, philoso-
phiques, politiques, littéraires! etc... Depuis que
nous regardons comme le plus beau de nos droits
le droit de publier nos pensées raisonnables ou : ab-
surdes, utiles ou dangereuses, nous avons peu de
temps à donner aux pensées des autres. Le lecteur
assez complaisant pour lire jusqu'au bout, même un
bon livre, est-il aujourd'hui plus aisé à rencontrer
que l'écrivain assez habile pour récrire ? Et sous un
gouvernement qui permet à tous, de professer la
science du gouverner, chacun ne trouve-t-il pas, et
avec raison peut-être, que le temps perdu à écrire
soi-même n'est pas plus perdu que le temps employé
à lire ce que d'autres ont écrit? Un arrticle de jour-
(V)
nal, ou, à la rigueur, une brochure de quelques
pages, voilà à peu près , dans ce siècle de la penséé,
la mesure de notre patience lorsqu'il s'agit des pen-
sées, des autres. L'écrivain présomptueux qui ose
dépasser ces bornes, compte assurément ou beau-
coup trop sur la puissance du talent, ou beaucoup
trop sur la patience des lecteurs.Voilà pourquoi ap-
paremment nos ministres n'ont pas prétendu éten-
dre, plus loin le domaine de la censure. Qu'est de-
venu cet âge d'or des faiseurs de livres où les nom-
breux volumes, de l'ouvrage le plus longuement abs-
trait, pouvaient, au moins compter sur la critique à
défaut d'éloges ! Peut-être un livre bien écrit, bien
pensé, bien loué par les journaux amis de l'auteur,
bien court surtout, peut-il aspirer encore à l'hon-
neur d'être achevé par quelques lecteurs...; mais
qu'y a-t-il aujourd'hui de plus déplorable que le sort
d'un second volume!
Après trente ans de démence, nous ne pouvons
sans effroi entendre répéter sans cesse qu'il faut
céder à l'esprit du siècle, qu'il serait inutile, dan-
gereux même d'y résister... Eh ! ne sommes-
nous donc pas entourés d'assez de ruines ! La plus
effrayante de ces ruines sans doute, c'est l'homme ,
tel que la philosophie du siècle nous le montre.
Nos premiers regards tomberont sur cette philosophie
des sens, dont l'influence toujours croissante est
devenue si fatale à la raison, à la morale , à la re-
ligion, à la politique même. Si l'expérience con-
(VI)
duisait à la sagesse, nous pourrions espérer encore
de transmettre à nos enfans un moins funeste héri-
tage que celui que nous ont laissé nos pères; mais
il est pour les sociétés corrompues un degré d'a-
veuglement où l'expérience de toutes les folies sem-
ble attacher à ces folies mêmes. Sourde aux conseils
du passé et aux menaces dé l'avenir, une génération
naissante, nourrie des leçons de ces sages qui nous
ont si cruellement égarés, se précipite avec fureur
sur les traces de la génération qui s'éteint..... Une
voix effrayante qui semble sortir du fond des siècles
lui crie en vain pour l'arrêter : ILS ONT SEMÉ nu VENT,
ET ILS RECUEILLERONT DES TEMPÊTES !
COUP-D'OEIL
SUR
L'ESPRIT DU SIÈCLE.
CHAPITRE PREMIER.
De la philosophie des sens.
Nous ne savons si ce Grec que l'école a si long-
temps appelé le prince des philosophes, a été
le premier à apprendre aux hommes que toutes
nos connaissances viennent des sens (nihil est
in intellectu quod prias non fueril in sensu ).
Ce vieil axiome, qui a retenti si long-temps dans
nos écoles sans troubler le monde, invoqué par
nos nouveaux sages comme le dogme fonda-
mental du matérialisme, a jeté tout à coup le
trouble dans la philosophie, comme la trop
fameuse déclaration des droits de l'homme le
désordre dans la politique. Au reste, dans ce
siècle où il n'a plus fallu au philosophe qu'un peu
de boue et de mouvement pour créer l'homme,
il était convenable que la philosophie produisît
aussi cette sublime déclaration, et que cet
homme de boue et de mouvement apprit en
même temps de ses maîtres et toute l'étendue de
ses droits, et toute la noblesse de son origine.
Nous n'aurons garde d'examiner ici si ce
principe, ou plutôt ce dogme de la philosophie
moderne, que toutes nos connaissances viennent
des sens, est erroné, et par conséquent dange-
reux; si nos philosophes n'ont fait qu'en déve-
lopper les conséquences rigoureuses, ou si au
contraire ils en ont tiré de fausses conséquences.
Ce' serait en effet se méprendre étrangement
sur l'esprit du siècle, que de compter sur des
lecteurs disposés à braver la fatigue ou l'ennui
d'une dissertation métaphysique pour se laisser
convaincre de ce qu'ils se soucient peut-être
même fort peu de comprendre : car, comme on
l'a dit assez plaisamment, les lecteurs français
ressemblent beaucoup aujourd'hui à ce jeune
prince qui, fatigué de la marche pénible de ses
études, se plaignait de ne pas trouver dans les
sciences de rqutes royales; mais peut-être sera-
t-il assez curieux, en empruntant seulement à
nos philosophes quelques-unes de leurs pensées
et ne nous servant que de leurs paroles, de
montrer quelle direction ils ont su donner à la
philosophie et à la morale; et comment, à l'aide
de ce seul principe que toutes nos connaissances
viennent des sens, de ce vieil axiome renouvelé
des Grecs, et qui, avant nous, avait cependant
traversé si innocemment tant de générations et
(5)
de siècles, ils sont parvenus a dégrader l'homme
au-dessous même de la brute.
TOUTES NOS CONNAISSANCES VIENNENT DES SENS.
Nous ne pouvons devoir à nos sens que des
sensations, et comme toutes les sensations sont
nécessairement agréables ou désagréables,
nous sommes INTÉRESSÉS à jouir des unes et à
nous dérober aux autres : or cet INTÉRÊT suffit
pour donner lieu aux opérations de l'entende-
ment et de la volonté (1).
Donc,
Le plaisir et la douleur, et par conséquent
L'INTÉRÊT , sont les inventeurs de toutes nos
idées (2).
Donc,
La plus haute vertu comme le vice le plus
honteux est en nous l'effet du plaisir plus ou
moins vif que nous trouvons à nous y livrer (3).
Donc,
C'est L'INTÉRÊT seul qui dicte tous nos ju-
gemeris (4).
Aussi,
Nous n'estimons dans les autres que ce que
nous avons INTÉRÊT d'estimer..... (5).
Nous n'appelons probité dans les autres que
les actions qui nous sont utiles (6).
(1) Condillac, des sensations. (2) Helvétius, de
l'Esprit. (3) Idem. (4) Idem. (5) Idem, (6) Idem.
(4)
Car,
Jouir et souffrir est tout pour nous (1).
L'âme n'est qu'un vain terme dont on n'a
point d'idée (3).
Car,
Tous les actes de l'intelligence prennent
leur source dans des causes purement phy-
siques (3).
Ainsi,
Les comparaisons , les jugemens, les pen-
sées et toutes les opérations de l'entendement,
sont des ACTES PHYSIQUES qui résultent des re-
lations de certaines sortes de matières en ac-
tion (4).
Enfin,
Toutes les facultés intellectuelles connues
sont le produit des relations qui ont lieu entre
le cerveau et le fluide nerveux (5).
Car,
Le cerveau digère la pensée, comme l'esto-
mac et les intestins digèrent les alimens (6).
Et.... la liaison des idées n'est que la liaison
mécanique ou chimique des MOUVEMENS orga-
niques (7).
Aussi,
Nous ne devons regarder L'ACTION de penser
(1) Destut de Tracy, Idéologie. (2) La Métrie.
(3) Lamarck, de l'Institut, zoolog. philosop. (4) Idem.
(5) Idem. (6) Cabanis. (7) Destut de Tracy, Idéologie.
(5)
ou de sentir, que comme un effet particulier de
l'action de nous mouvoir...et... l'idéologie que
comme une branche de la physique ANIMALE ( 1 ).
Je sais que je suis un animal qui pense, d'où
je conclus que la matière peut penser (2).
Et même,
C'est faire trop d'honneur à l'homme que de
le ranger dans la classe des animaux (3)..
Car,
La nature nous, a faits pour être au-des-
sous des animaux (4).
L'homme qui pense est un animal dé-
pravé (5).
Les animaux connaissent comme nous la,
loi naturelle ; ils savent discerner le bien et le
mal.... Il est vrai qu'ils ne parlent pas ; mais,
cela tient peut-être à fort peu de chose.... (6).
Et par exemple,
Si l'on exerçait parfaitement un singe, il
n'est pas douteux qu'on ne vînt à bout de lui
apprendre une langue : alors ce serait un
homme parfait (7)...
Mais comment trouver le courage de s'ar-
rêter plus long-temps sur tant de scandaleuses-
inepties! En parcourant les livres de nos phi -
(1) Destut de Tracy, Idéologie. (2) Frédéric II, roi.
de Prusse, lett. à Volt. (3) La Métrie. (4) Idem.
(5) J.-J. Rousseau. (6) La/Métrie. (7) Idem. Voyez,
sur ce sujet, la Philosop. zoolog,. de Lamarck, de l'Institut-
(6)
losophes, à peu près comme en traversant un
hôpital de fous, on est sans cesse, obligé de
détourner les yeux par décence ou par dégoût.
« Entre moi et mon chien, disait un philo-
sophe du dix-huitième siècle, il n'y a de dif-
férence que l'habit. »
Voilà en peu de mots l'esprit de cette hon-
teuse philosophie qui, plaçant son orgueil dans
l'abjection et appelant l'homme dans la fange,
semble n'avoir connu pour lui d'autre gloire
que celle d'être dégradé jusqu'à la brute.
Autrefois il existait une science connue sous
le nom de métaphysique ; elle traitait de ce
qu'il y a de plus noble dans la nature de l'homme ;
aujourd'hui, le nom même de cette science
n'existe plus, et l'on a décidé qu'elle n'était
qu'une branche de la zoologie, c'est-à-dire de
la science des animaux.
Ce sera donc dans les loges d'une ménagerie,
ou sur le théâtre de dissection d'un muséum
d'histoire naturelle, que l'homme ira doréna-
vant étudier cette noble partie de son être, que
l'ignorance et le préjugé croyaient appelée à
une immortelle destinée ; c'est là qu'on ap-
prendra' à la jeunesse du siècle cette utile vé-
rité, qu'une simple différence dans la dispo-
sition des élémens matériels suffit pour faire
de ces élémens ou le dernier des reptiles, ou
un homme.
Mais ce n'était pas assez d'avoir détrôné ce
roi de la création, de lui avoir enlevé lé sen-
timent de sa dignité, de lui avoir fermé l'éter-
nité qui l'appelle, de lui avoir montré pour tout
avenir, pour toute espérance , pour toute puni-
nition du crime, pour toute apothéose de la
vertu, le néant; il fallait encore, de peur que
l'orgueil de se voir élevé au rang de l'animal
ne l'enivrât, lui révéler toute l'abjection de
son origine; après lui avoir appris qu'avec la
sensation on faisait la pensée, et la vertu, il
fallait encore lui apprendre qu'une machiné
à sensation peut être à volonté tirée du néant,
en changeant les simples dispositions physiques
ou chimiques de la matière... (1).
« Car il faut nécessairement avouer, nous
déclare un grand philosophe :
« Que selon certaines Conditions, la matière
inorganisée est capable de s'organiser, de vivre,
de sentir... (2). »
Il est vrai que ce philosophe a la bonne foi
de convenir « que les hommes ne se forment plus
maintenant sous nos feux par cette organisa-
tion directe de la matière inerte... (3). »
Mais il a soin d'ajouter, pour éclairer; notre
incrédulité :
« Qu'il ne s'ensuit pas qu'ils ne puissent être
formés par d'autres voies ( que celles que nous
(1) Cabanis , tom. II, p. 379. (2) Idem. Voyez, aussi
Richerand, tom. 1, p. 23 et passim. (3) Idem, p. 373.
connaissons), et qu'ils n'aient pu l'être origi-
nairement, d'une, manière analogue à celle qui
maintenant encore amène au jour toutes ces
espèces d'animalcules ignorés... (1)..»
Ainsi l'homme, tiré un instant du néant par
la combinaison chimique de quelques élémens
matériels (comme toutes ces espèces d'animalcu-
les ignorés), doit y rentrer dès que ces élémens se
eéparent... L'intelligence et la pensée vont s'éva-
nouir pour jamais comme une étincelle fugitive;
un atome perdu dans l'immensité, un instant in-
commensurablè dans l'éternité, voilà l'homme de
la philosophie moderne avec toutes ses gran-
deurs , toutes ses richesses, toutes ses espérances !
Nous avons dû au dix-huitième siècle le
scandale d'une philosophie ennemie de toute
vérité reconnue, qui a porté le trouble dans tous
les esprits; d'une politique ennemie de tout
ordre, qui a déplacé tous les pouvoirs; d'une
morale ennemie de toute contrainte, qui a dé-
gagé de tous les devoirs. Dans l'homme comme
dans le corps politique , tout a été ordonné en
sens inverse ; les sens se sont révoltés contre
l'âme immortelle, comme la populace contre
l'autorité légitime ; et dans l'ordre politique
comme dans l'ordre intellectuel, on a proclamé
en même temps la souveraineté du peuple et la
souveraine de la matière.
(1) Richerand, tom. I, p. 373, Ibid.
(9)
Ce renversement de tout ordre devait porter
le même trouble dans la politique, dans là phi-
losophie et dans la morale; partout, ce qu'il y
a de plus noble dut céder à ce qu'il y a de plus
vil ; dans l'Etat, on ne consulta plus que la
force, la volonté, le caprice, les passions de la
multitude; dans l'homme, que les sens, leurs
penchans désordonnés, la volupté, le plaisir et
la douleur ; dans la morale, que l'intérêt. La
politique confia aux agens les plus ignobles les
plus hautes fonctions de l'Etat, comme la phi-
losophie attribua à nos organes les plus gros-
siers les plus nobles déterminations de notre
âme ; l'une osa demander à la populace en dé-
lire des lois sages et morales; l'autre osa cher-
cher jusque dans nos viscères les plus dégoûtans
la source de nos plus sublimes affections. Dès-
lors tout fut confusion et ténèbres; la législation
ne connut plus d'autre règle que la volonté du
peuple, fût-elle même égarée ou corrompue
( car s'il lui plait de se faire du mal à lui-même,
qui est-ce qui a le droit de l'enempêcher ?..) (1).
La philosophie n'admit plus d'autre règle de
détermination dans l'homme que le plaisir et
la douleur ( car la plus haute vertu, comme
le vice le plus honteux, est en nous l'effet du
plaisir plus ou moins vif que nous trouvons à
nous y livrer) (2). On fit dépendre les plus su-
(1) Rousseau, Contr. soc, ch. XII. (2) Helvétius.
(10)
blimes conceptions du génie, les plus héroïques
dévoûmens de la vertu, ou le plus lâche égoïsme.
du vice, de l'état de l'estomac ou de l'abdomen.
Par l'effet de certaines maladies, nous apprend
un philosophe législateur, sénateur, médecin....
des hommes habituellement durs et méchans
deviennent sensibles et bons....... et souvent
l'énergie ou la faiblesse de l'âme, l'élévation du
génie, etc., dépendent UNIQUEMENT et DIREC-
TEMENT de l'état d'activité, de langueur ou de
désordre où se trouvent certains organes (1).
On peut juger, d'après ces principes, combien
les efforts des moralistes seront inutiles, sans le
secours de la médecine, pour nous plier à la
vertu. Que seront tous les préceptes de la morale
comparés à un médicament bien préparé? La
meilleure éducation sera toujours dans le meil-
leur régime; et s'il est vrai que, par l'effet de
certaines maladies, des hommes habituellement
durs et méchans deviennent sensibles et bons,
tel misérable dont la potence a fait justice,
n'eût peut-être eu besoin que d'un bon médecin
pour devenir un honnête homme.
Nous voyons de quels secours peuvent être
la philosophie et la médecine réunies; mais l'une
sans l'autre serait insuffisante peut-être. C'est
ce que nous, donne lieu de présumer l'embarras
(1) La décence ne nous permet pas de qualifier les organes
dont il est ici question.
( 11)
d'un pauvre philosophe qui, n'étant que phi-
losophe, ne pouvait parvenir à distinguer ses
fonctions intellectuelles de ses fonctions ani-
males, et les affections des sens de ses affections
morales
L'état joyeux, se demandait-il avec une sim-
plicité toute pleine de candeur (1 ), l'état joyeux
causé par une bonne nouvelle où par quelques
verres de vin, n'est-il pas le même ? Y a-t-il
de la différence entre l'agitation de la fièvre
et celle de l'inquiétude ? Ne confond-on pas ai-
sément la langueur du mal d'estomac, et la
langueur de l'affliction ? Pour moi, je sais qu'il
m'est souvent arrivé de ne pouvoir discerner
si le sentiment pénible que j'éprouvais était
l'effet des circonstances tristes dans lesquelles
j'étais, ou du dérangement actuel de ma di-
gestion.....
Nous voilà donc réduits à ne pouvoir dis-
tinguer le sentiment de nos peines morales du
travail de notre digestion , et à ne savoir quand
nous avons besoin des consolations de l'amitié
ou des secours de la médecine!
Après tout ce que nous venons de voir, il
était naturel que la recherche de l'origine et du
développement de nos facultés rentrât dans le
domaine de la chirurgie. Le nouveau méta-
physicien, armé du scalpel, a interrogé la
(1) Destut de Tracy, Idéolog., p. 38.
mort sur les mystères de la vie ; croyant arracher
à un cadavre les secrets de l'intelligence, il a
pénétré d'un oeil avide dans le labyrinthe glacé
de nos sens; mais n'y trouvant plus notre âme
immortelle, il a déchiré quelques fibres, analysé
quelques sels, dégagé quelques gaz, et il s'est
écrié : Voilà tout l'homme !
Les sens, les sens, et toujours les sens......
voilà quel a été le cri de guerre de la philosophie
moderne. Avec ce mot les sens, elle est parvenue
à détruire tout ce qui faisait la gloire., l'espé-
rance ou la dignité de l'homme. Si nous jetons
derrière nous un triste regard, nous la verrons,
cette honteuse philosophie, souillant tout ce
qu'elle touche, dégradant tout ce qu'il y a de
noble, blasphémant tout ce qu'il y a de sacré,
montrant à l'homme, pour tout devoir, des sens
à ménager ; pour toute félicité , des sens a satis-
faire; préparant par l'âge du scandale l'âge de
nos crimes et de notre honte ; nous la verrons,
assise sur des ruines, sourire avec orgueil à ses
horribles succès en respectant toujours les sens...
les sens , philosophie impie, qui, parce
qu'il a été écrit que Dieu d'une parole a tiré le
monde du chaos, semble avoir voulu prouver
qu'elle n'avait besoin aussi que d'une parole pour
l'y replonger.
(13)
CHAPITRE II.
De l'Incrédulité.
IL y a dans toute société bien réglée, une
circulation d'idées et de vérités nécessaires, en
rapport avec les moeurs, les lois, la religion,
le gouvernement de cette société. Ces idées,
ces vérités se transmettent, se reçoivent avec
confiance : elles ont cours comme la monnaie
de l'Etat, qu'on reçoit aussi de confiance et
sans en vérifier chaque jour le titre. S'il fallait
que chacun avant de recevoir une pièce de
monnaie, laf soumît à l'analyse pour en vérifier
le titre, toutes les transactions sociales seraient
suspendues; s'il fallait que chacun, avant d'ad-
mettre une de ces idées, une de ces vérités
généralement reconnues, la soumît à l'analyse
de sa propre raison pour en déterminer rigou-
reusement le degré de certitude, il n'y aurait
plus de société.
Nous recevons donc presque toutes nos
idées, presque toutes nos connaissances de
confiance et sur parole ; et, en effet, la plupart
( 14)
des individus qui composent une nation' sont
évidemment bien moins en état encore de faire
l'analyse morale et logique de leurs pensées,
et d'apprécier avec justesse le degré de certi-
tude de leurs connaissances, que d'évaluer le
titre de la monnaie qu'ils reçoivent.
Et qu'on ne pense pas que nous entendions
parler ici du peuple seul; nous nous adressons
avec confiance à tous ceux qui jéteront les yeux
sur cet écrit, et nous les prions d'examiner ce
qu'il leur resterait de connaissances, s'ils étaient
obligés de renoncer à toutes les vérités qu'ils
ont admises sur parole.. N'en doutons pas,
de fort grands médecins croient sur parole que
le sang circule, de fort savans géographes que
l'équateur est plus élevé que les pôles, de fort
habiles astronomes que la terre tourne, que le
soleil n'est point un feu, ou qu'il y a des mon-
tagnes dans la lune Enfin, nous aimons tous
à croire sur parole (en attendant que la chose
ait été démontrée par l'expérience ) que le gou-
vernement représentatif est de tous les gouver-
nemens possibles, celui qui convient le mieux
à la France.
Mais lorsque ces idées généralement admises
dont nous avons parlé plus haut, ces vérités
en rapport avec les lois, la religion , le gou-
vernement de l'Etat, commencent à devenir
l'objet du doute, la société est menacée d'un
grand danger. Le peuple qui les avait crues
( 15 )
sur parole pour son bonheur, peut aussi les
abandonner sur parole pour sa ruine... Alors
un torrent de nouvelles et fausses vérités se
déborde sur la société... Chacun reçoit en-
core de confiance et sur parole cette monnaie
de faux aloi ; le besoin de croire devient si
général, que les nouvelles idées , les nouvelles
connaissances, les nouvelles doctrines qui sur-
gissent de toute part, peuvent à peine suffire
à l'insatiable crédulité qui les attend et les
appelle ; tous les esprits se précipitent au-
devant de ces nouveautés, de toute espèce qui
promettent au monde des trésors de vérité et
de lumières..... Ainsi l'on voyait autrefois sur
les rivages de l'Océan un peuple entier saluer
de ses acclamations impatientes l'entrée de ces
flottes triomphales chargées des trésors du
Nouveau-Monde.
Un peuple qui a passé par ces différens
états d'une civilisation avancée, est ce qu'on
appelle un peuple éclairé. On peut, affirmer,
sans craindre de s'écarter de la vérité, que
ce peuple qu'on regarde alors comme le plus
éclairé, est aussi nécessairement le plus cré-
dule de tous les peuples.
C'est donc à tort qu'on a si souvent accusé
le siècle d'incrédulité. L'incrédulité n'a été de
nos jours qu'une prétention. Les noms d'in-
crédules et d'esprit fort ont été long-temps
des titres de noblesse philosophique qui pla-
(16)
calent les adeptes hors de la ligne du vulgaire.
Mais cette démarcation aristocratique a bientôt
disparu elle-même, et les principes de l'égalité
se faisant jour de toute part, chacun s'est cru
aussi en morale, en religion, en philosophie,
son droit d'incrédulité, comme en politique son
droit de souveraineté. Ce beau titre d'incrédule
porté souvent par la sottise la plus crédule
avec orgueil, dispensait de talens, de vertus
de sciences..... L'ignorance, fière de sa pré-
tendue incrédulité, ressemble assez au men-
diant sans vêtemens qui s'enorgueillirait de sa
nudité.
Mais le siècle, dans sa misère, ne possède pas
même cette incrédulité dont il prétend se parer.
S'il rejette aveuglément ce qu'ont affirmé la
sagesse , la raison de tous les siècles, n'adopte-
t-il pas avec une avidité stupide tous les rêves
d'une philosophie d'un jour ? S'il n'est pas une
vérité consacrée par le respect ou la foi de nos
pères qu'il ne repousse avec mépris, est-il une
erreur professée par nos sophistes modernes
qu'il n'embrasse avec passion ? Un écrivain
éloquent et profond a révélé d'un seul mot ce
mystère de notre démence «Les peuples
deviennent crédules lorsqu'ils cessent d'être
croyans (1).»
Qui ne s'aperçoit qu'en arrachant de l'esprit
(1) M. de Bonald..
des peuples les plus salutaires croyances, la phi-
losophie du siècle y a laissé les plus déplorables
préjugés. Le villageois philosophe, pour ne pas
croire, au Catéchisme, en croit-il moins à la
science diabolique des bergers ? S'il ne va plus
implorer le secours du saint du voisinage, eu
a-t-il moins de confiance dans le charlatan qui
guérit avec des paroles ? Celui qui ne va plus
restituer dans le tribunal de la pénitence un
bien mal acquis, n'a-t-il pas recours encore à
la science du sorcier pour retrouver un objet
volé... ? « On voit en ce moment, « dit un écri-
vain, dont le témoignage est une autorité, « des
« gens de toute espèce consulter les sorciers;
« et les diseurs de bonne aventure n'ont jamais
« joui d'une plus grande faveur (1)..»
C'était le plus souvent, autrefois, dans les
classes subalternes de la société que se cachaient
ces hommes dévoués à l'horreur et au mépris
parleur nom seul; encore étaient-ils en petit
nombre; la religion et la loi veillaient sur les
frontières de notre monde pour en interdire
Ventrée aux puissances de l'enfer, et la magie
ne se faisait pour ainsi dire qu'en contrebande...
Aujourd'hui la magie est au nombre de nos
libertés ; et, délivrée depuis long-temps de la
crainte des bûchers, elle n'a pas même à ré-
douter la crainte du ridicule.
(1) Richerand, Err. popul., 328.
(18)
Et en effet, qui peut ignorer que des so-
ciétés nombreuses composées d'hommes dis-
tingués par leur naissance, leur éducation, leur
fortune, s'occupent encore aujourd'hui, et plus
qu'on ne l'a fait en aucun temps peut-être, de
cette science si long-temps proscrite où mépri-
sée sous le nom de magie ? Les uns, tout en re-
jetant les noms odieux de sorciers ou de magi-
ciens, croient cependant soumettre à leur
empire les puissances de l'enfer ; d'autres, dans
le commercé des intelligences célestes, croient
puiser à la source même de la sagesse..... Si
quelques-uns de nos lecteurs ignoraient l'exis-
tence de ces sociétés secrètes, nous les enga-
gerions à jeter les yeux sur l'excellent abrégé (1)
qu'a donné de leur doctrine un savant de nos
jours recommandable par ses lumières ; ils y
verraient et les avantages que l'homme peut
retirer du commercé des anges, et les dangers
où peut le précipiter celui des démons. Ils y
trouveraient quelques notions fort curieuses sur
les apparitions, sur les revenans ; .... et s'ils
étaient disposés à accuser de crédulité ou de
folie ces adeptes qui se croient en communi-
cation avec les puissances de l'autre monde,
ils y trouveraient encore cet aveu assez remar-
quable dans la bouche d'un savant du dix-neu-
(1) Digression sur les doctrines mystiques, tom. Ier
de l'Hist. crit. du magn. an., par M. Deleuez.
( 19)
vième siècle.... « que cette croyance ne con-
« trarie aucun des principes auquels nous som-
« mes conduits par l'observation de la nature et
« par la saine métaphysique (1). »
Nous pouvons donc l'affimer sans craindre
d'être démentis par les observateurs de la na-
ture et les vrais métaphysiciens , la science des
évocations des esprits n'est pas une science
vaine. Aussi la terre n'a-t-elle été en aucun
temps en relation aussi fréquente avec le ciel et
l'enfer : en aucun temps les anges , les démons
surtout, n'ont vécu aussi fraternellement avec
les hommes ; à la voix des nouveaux adeptes,
les uns descendent du ciel pour en apporter la
vérité ; les autres, évoqués dans la langue mys-
tique , viennent révéler les secrets de l'abîme ;
les uns se manifestent seulement comme une
voix intérieure ; d'autres revêtent, quoique es-
prits, l'apparence d'un corps capable d'affecter
nos sens ; ceux-ci nous effraient par leur lai-
deur, ceux-là nous ravissent par leur beauté
angélique..... Mais nous renvoyons à l'ouvrage
même du savant que nous venons de citer,
ceux de nos lecteurs qui, croyant déjà à là magie,
voudraient en admirer les prodiges, et ceux
qui, doutant encore, voudraient trouver des
raisons de croire.
(1) Digression sur les doctrines mystiques, tom. Ier
de l'Hist. crït. du magn. an., par M. Deleuze.
( 20 )
Si nous pénétrons jusqu'au, champ de la
science, nous y verrons croître et se propager
les doctrines les plus incroyables ; doctrines
sou tenues cependant, professées dans le sein
des plus savantes académies; doctrines, il est
vrai, trop souvent opposées entre elles pour
être universellement adoptées, mais défendues
avec opiniâtreté dans l'école où elles sont nées,
accueillies avec ardeur par une jeunesse sans
préjugés et toujours avide de croire. Ces vaines
doctrines, qui, sous les livrées de la. science, ne
paraissent que plus ridicules encore, sont, il est
vrai, peu répandues parmi le peuple;... mais ce
n'est pas la crédulité, qui lui manque pour les
adopter ; et plus elles se rattachent à des con-
naissances hors de sa portée, plus elles sont
exclusivement l'objet des études, d'hommes
éclairés, plus aussi elles témoignent de la cré-
dulité du siècle : car que ne croirait pas le
peuple chez qui les savans peuvent tout croire ?
On trouve aujourd'hui de si extraordinaires
assertions dans les livrés des maîtres de la
science, qu'on se demande souvent sérieuse-
ment si certains savans ont pu avoir un autre'
but dans leurs ouvrages que de démontrer, par
l'exemple de leur crédulité, qu'il n'est rien qu'on
ne puisse croire. Une idée bizarre se présente-
t-elle ; il se présente aussitôt un professeur
pour la démontrer, et des écoliers pour la
croire. Interrogez votre mémoire sur les fables
les plus ridicules, sur les contes lés plus pué-
riles ; fatiguez votre pensée à inventer quelque
absurdité bien choquante, et vous ne trouverez
rien qui soit aujourd'hui à l'abri d'une démons-
tration. Trouveriez-vous plaisant, par exemple,
d'amener l'homme à l'état où vous le voyez au-
jourd'hui par une suite innombrable de méta-
morphoses (I ; que la monstruosité d'une sem-
blable supposition ne vous arrête pas ; les savans
ne vous laisseront pas manquer de preuves; et
vous trouverez l'imagination des zoologistes, des
médecins, des idéologues, plus féconde encore
que celle d'Ovide : on vous prouvera, si vous
voulez, la possibilité des centaures, des faunes,
des satyres. Vous paraîtrait-il plus plaisant en-
core de faire de l'homme quelque monstre plus
bizarre que tous les monstres enfantés par l'ima-
gination des poëtes......... Que rien ne vous
étonne; vous vous fatiguerez à inventer avant
qu'on se fatigue de vous croire. Et si, par im-
possible, il se rencontrait quelqu'incrédule,
nos sociétés savantes ne vous laisseront pas man-
quer de. professeurs prêts à démontrer, par
exemple, comment, avec l'aide du temps, l'ha-
bitude d'étendre et d'écarter les doigts des pieds
pour repousser l'eau en nageant, suffit pour
convertir la peau qui les sépare en membranes
(1) Voyez les ouvrages de MM.. La Métrie, Cabanis,
Lamarck, Azaïs, etc.
( 22 )
semblables à celles des pattes de tous les ani-
maux aquatiques.... (1) ; comment de l'habitude
et du besoin de saisir une proie dans l'eau, peut
résulter à la longue un cou de cigogne ou de
cygne (2) ; comment l'obligation de se sou-
tenir en l'air peut opérer une dilatation de là
peau des flancs, d'où doivent naturellement ré-
sulter des ailes de chauve-souris..... (3); com-
ment des poils peuvent devenir des plumes lors-
que l'air parvient à s'introduire dans leur bulbe...
Seriez-vous curieux encore de savoir positive-
ment quel était l'état primitif de l'homme.......
Vous trouverez des naturalistes qui vous diront
que si l'homme méconnaît aujourd'hui son état
primitif pour le retrouver il faut l'étudier dans
le singe.... (4). D'autres, moins difficiles encore
sur nos litres dé noblesse, vous dresseront des
tableaux où vous pourrez suivre sans interrup-
tion l'échelle de nos innombrables transforma-
tions.... (5), nouvelles tables généalogiques qui
vous apprendront comment vous pouvez des-
cendre d'un polype !
Si vous trouvez cette généalogie encore trop
noble, vous êtes libre de chercher votre origine
jusque dans la matière brute, et il se présentera
des philosophes qui vous montreront :
(1) Lamarck, Zoolog., t. 1, p. 249. (2) Ibid., p. 250.
(3) Ibid., p. 454. (4) Nouveau Dict. d'hist. nat., art.
HOMME. (5) Zoolog. philos., t. 1, p. 227.
(25.)
Les minéraux se formant d'abord de l'aggré-
gation de diverses terres..... (1).
Des minéraux, les plantes.....
Des plantes, les zoophytes.....
Puis les insectes, les grenouilles, les lézards,
les serpeus, les poissons, les oiseaux.,... et
« Ces poissons, ces oiseaux, ces quadru-
« pèdes se portant les uns vers les autres, ou
« bien se soumettant à l'influence des circons-
« tances locales, donneront naissance aux es-
« pèces moyennes, aux cétacées, aux poissons
« volans, etc.... (2), enfin à.... l'homme.» On
voit que cette génération repose sur l'idée assez
ancienne de prendre la terre pour notre mère
commune, magnuparens terra, comme l'a dit
Ovide. Cet Ovide était pour son temps un fort
grand zoologiste, et nos savans n'ont souvent
eu que la peine de répéter en prose ce qu'il
avait dit en vers quelques dix-neuf siècles avant
eux :
Caetera diversis tellus animalia formis
Sponte suo peperit.
Après avoir dégradé l'homme jusqu'à la
brute, vous paraîtrait-il plaisant de donner le
sentiment et la volonté à la plante à la ma-
tière inorganisée même? Vous trouverez des
(1) Cabanis , Rapp. du phys. et du mor. passim. La-
marck, Zoolog. (2) Syst, universel.
savans fout prêts à traiter cette question, et
vous reconnaîtrez bientôt qu'il y aurait de la té-
mérité à nier que la plante éprouve, quand on
la coupe, une VÉRITABLE douleur (1)... et que
les parties d'un acide toujours DISPOSÉES à s'u-
nir et celles d'un alkaly, éprouvent, dans cette
combinaison, un sentiment agréable (2)....
Un fou s'avisa, il y a environ un siècle, de
faire un roman pour prouver que l'homme avait
commencé par être poisson, et qu'il n'était pas
rare de rencontrer dans l'Océan des poissons qui
ne sont encore devenus hommes qu'à moitié,
mais dont la race le deviendra quelque jour : nos
pères méprisèrent de semblables sottises, et bâil-
lèrent à la lecture de l'ennuyeux roman de Telia-
med...; mais de nos jours, de nombreux ou-
vrages scientifiques, couronnés desnoms les plus
révérés, confirment ces grandes et utiles vé-
rités; des géologues, des zoologistes, desidéolo-
gues en tirent les plus lumineuses conséquences.
Avec quel intérêt, en étudiant leurs leçons, ne
verrons-nous pas notre petite terre formée.....
tantôt par la matière ignée, tantôt parla matière
nébuleuse...., tantôt par l'atmosphère du soleil
(1) Idéolog. de Destut de Tracy, (2) On peut voir
dans la Physiologie de Richerand (tom. Ier, p. 53 et suiv.),
le tableau des différens degrés de sensibilité. Il n'y a pas
jusqu'à la fibrine retirée du sang du boeuf qui ne possède
aussi cette faculté.
(25)
condensée...., tantôt par des substances en état
de fluidité aéroformes....tantôt par l'oxigène....,
tan tôt par l'hydrogène, le calorique, et tous les
fluides éthérés (1). Selon les uns, la terre ne sera
qu'une comète refroidie...., selon d'autres, un
soleil encroûté ; selon d'autres encore, un
produit de la crystallisation qui suffit également
et pour donner naissance aux êtres organisés et
pour former les métaux, les rochers et les
montagnes....; enfin , selon d'autres encore, la
terre, le soleil même ne seront que des piles
galvaniques, etc.... De savans traités com-
mentant, amplifiant ce que le mathématicien
Kepler n'avait osé appeler qu'un songe, nous
démontrent « que le monde est un grand animal
«dont toutes les parties sont vivantes; qu'il
« n'est pas jusqu'aux molécules les plus élémen-
« taires qui n'aient un instinct, une volonté;
« qui ne s'attirent et ne se repoussent d'après
« des antipathies et des sympathies; que chaque .
« sorte de minéral peut convertir des masses
« immenses en sa propre nature, comme nous
« convertissons nos alimens en chair et en sang ;
« que les montagnes sont les organes de la res-
« piration du globe; les schistes les organes se-
« crétoires ; que les filons sont des caries, des
(1) Voyez le Cours de géologie par de La Métrie ,
tom. I, p. 23, etc. ; tom. III, p. 138, 143, 146, 207.
208, etc.
(26)
« abcès ; les métaux un produit de pourriture,
« et que voilà pourquoi ils sentent presque tous
« si mauvais..... D'autres feront tomber du ciel
« les divers fragmens dont la terre se compose...
« D'autres encore feront le globe creux et y pla-
« ceront un noyau d'aimant qui, se transpor-
« tant au gré des comètes d'un pôle à l'autre,
« entraîne avec lui le centre de gravité, et la
« masse des mers, et noie ainsi alternativement
«les deux hémisphères » Et nous pour-
rions , ajoute le savant à qui nous avons em-
prunté cette citation , exposer encore vingt sys-
tèmes tout aussi divergens que ceux-là.... (1) !
Vingt systèmes tout aussi divergens que ceux-
là ! et sans doute tout aussi raisonnables..... En
vérité, c'est beaucoup trop pour prouver que la
philosophie n'est incrédule que pour un cer-
tain ordre de vérités respectées depuis des
siècles, et que, pour tout le reste , sa crédulité
est sans bornes.
C'est du sein des ténèbres savantes de ce
chaos de systèmes que la philosophie entonne
fièrement l'hymne de ses louanges; elle pro-
clame le bienfait des lumières qu'elle a fait luire
sur la terre; et pour mieux nous apprendre à
les apprécier, elle nous promet encore un ave-
nir de félicité et de gloire. Elle nous montre d'a-
(1) Ext. de l'introd. de l'ouvrage des anim, fossiles, par
M. Cuvier.
(27)
bord la matière brute s'animalisant par le seul
concours de quelques conditions chimiques...,
puis chaque animal devenant une ébauche in-
forme de l'homme ; les siècles perfectionnent
cette ébauche, et l'homme a pris naissance.....;
Et pour dernières espérances, ce ne sont plus
des joies célestes qu'on offre à ce nouvel homme
de la philosophie : la nature doit enfanter des
délices inconnues pour des enfans sortis de son
sein.... Mais ici la philosophie s'enveloppe de
voiles mystérieux ; elle se borne à nous pro-
mettre, pour cette matière devenue homme,
une organisation susceptible d'un perfectionne-
ment continuel et progressif, qui nous présage ,
dans les siècles futurs, des merveilles incon-
nues , bien au-dessus de tout ce qu'on peut
croire possible en ce moment (1).
Mais, après nous avoir promis tant de mer-
veilles inconnues, la philosophie ne pouvait-
elle pas aussi nous délivrer de la crainte de n'en
pouvoir jouir toujours? Assez puissante pour
créer l'homme, ne le serait-elle pas assez encore
pour l'empêcher de mourir?
Sur ce point, la philosophie nous donne aussi
de fort belles espérances; et si elle ne prononce
pas positivement le mot d'immortalité, qui
ressemblerait trop aux promesses de la religion,
(1) Cabanis , tom. II , p. 385, Rapp. du phys. et du
mor, de l'homme.
( 28)
elle nous permet de croire qu'il doit arriver
fin temps, où la mort ne sera plus que l'effet
d'accidens extraordinaires.... (1) ; elle nous per-
met de croire que la durée de la vie peut ac-
quérir, dans l'immensité des siècles, une éten-
due plus grande qu'une quantité déterminée
quelconque qui lui aurait été assignée pour
limite... (2) ; et de peur que notre imagination
timide ne place enfin au-delà de cet accrois-
sement d'existence qu'on nous promet, le terme
fatal de la destruction, elle nous permet encore
de croire « que cet accroissement est réelle-
«ment indéfini dans le sens le plus absolu,
« puisqu'il n'existe pas de borne en deçà de
« laquelle il doive s'arrêter (3). »
En vérité, quelque prix qu'on attache aux
délices de la vie, on doit être rassuré sur, la
crainte de la quitter, par la promesse de cet
accroissement réellement indéfini dans le sens
le plus absolu.
Il faut convenir que le reproche d'incrédulité
adressé aux philosophes qui ont cru à la pro-
messe de cet accroissement indéfini, serait d'une
odieuse injustice.
Nous avons eu plus d'une fois occasion de
(1) Condorcet, Tableau des prog. de l'esp. humain ,
p. 380. (2) Ibid., p. 382. (3) Un philosophe du siècle,
M. Destut de Tracy, appelle l'auteur de ces inepties le guide,
la lumière de l'esprit humain.
(29)
remarquer, que, lorsqu'il est question d'ad-
mettre ou de rejeter quelques faits bien extraor-
dinaires, la crédulité ou l'incrédulité ne dépen-
dent souvent que des causes auxquelles, ou pré-
tend rattacher ces faits ; tel par exemple dé-
montrera que vous rejeter à tort les miracles
du diacre Pâris... Mais distinguons ; ils sont
faux comme miracles, mais vrais seulement
comme guérisons magnétiques.... (1)
En traitant de la crédulité du siècle, peut-
être devrions-nous parler des prodiges du ma-
gnétisme, et de ses nombreux sectateurs. Pré-
dire l'avenir ; voir à travers les montagnes ; lire
par le creux de l'estomac, entendre par le bout
du pied ; deviner la pensée ; réchauffer, rafraî-
chir, endormir, purger un malade par la seule
puissance de la volonté ; parler toutes les lan-
gues sans les avoir jamais apprises ; voilà assuré-
ment des merveilles qui pourraient effrayer la
crédulité la plus décidée. Mais remarquons-le
bien ; il y a dans la crédulité des partisans du
magnetisme, quelque chose de plus merveilleux
que les merveilles du magnétisme même. Ce
dont on doit être étonné n'est pas, à la rigueur,
qu'on croye ceux qui disent avoir vu de telles
choses ; mais le miracle de la crédulité est qu'on
croye les avoir vues de ses propres yeux
Peut-être nous répondra-t-on que les vrais
(1 ), Hist. crit. du magn, an., par M. Deleuze, p. 291.
savans ne croient pas au magnétisme et se
moquent depuis trente ans de ses prodiges : ils
s'en moquent.... Mais ils combatrent en recu
lant un ennemi qui prend tous les jours de
nouvelles forces. La phalange des sommambules
s'avance fièrement à tâtons pour nous guérir,
nous éclairer, nous convertir ; de graves méde-
cins, vaincus par l'ascendant de la vérité, com-
mencent à proclamer ses miracles ; une foule
d'ouvrages remplis d'irrécusables faits, d'irré-
cusables témoignages, en portent la renommée
à tous les peuples ; et grâce aux Annales du
magnétisme (1), personne ne peut ignorer com-
bien chaque semaine a vu de muets, d'aveugles
et de boiteux se servir de leur langue, de leurs
yeux et de leurs jambes.
Il nous resterait à parler encore d'une foule
de belles choses qui ont été, ou qui sont encore
l'objet de la crédulité du siècle... Mais nous
n'avons pas le courage d'avancer plus loin dans
ce champ d'extravagances ou de scandales....
L'antiquité représentait la sagesse et la pru-
dence sous l'emblême d'un homme à deux
visages, regardant à la fois le passé et l'avenir.
Le même emblême peindrait aujourd'hui la
folie et l'imprévoyance. Le Janus de nos jours
ne voit derrière lui qu'erreurs, préjugés, su-
(1) A Parisn chez J. G. Dentu.
(31 )
perstitions dans tout ce qui fut l'objet de l'a-
mour ou de la vénération de nos pères, dans
tout ce qu'ils ont appelé gloire, talens, vertus,
sagesse, .... mais il regarde le siècle avec une
admiration stupide, prenant pour vérité tous
les rêves de la sottise, tous les sophismes de
l'impiété, toutes les méprises de l'ignorance....
Eh ! qui pourrait, oublier tous les crimes
qu'elle a fait commettre cette crédulité fatale !
cette crédulité d'un peuple qui, pendant nos
longues calamités, n'a jamais su douter de ce
que lui apprenaient ses législateurs, ses ora-
teurs, ses journalistes ! Tandis que son sang
coulait de tous côtés sous la main des bour-
reaux, qu'on le traînait enchaîné à la con-
quête du monde, et qu'avec sa monnaie de pa-
pier il ne pouvait pas même se procurer du
pain pour vivre, on lui criait qu'il était souve-
rain, riche, heureux et libre.... et il le croyait.
Des,feuilles infâmes, distribuées chaque jour
dans quarante mille municipalités, lui criaient:
« Peuple humain, peuple juste, peuple éclairé,
brise les monumens des arts, brûle les châ-
teaux, pille, massacre, dénonce ;... » et le peuple
juste, humain, éclairé, brûlait, pillait, massa-
crait, dénonçait,... Mais qu'on ne pense pas
que le peuple seul ait été soumis à cette puis-
sance des journaux, puissance redoutable dont
la révolution seule a pu révéler toute la force,
comme elle a pu seule aussi révéler notre incon-
(32 )
cevable crédulité. Il savait tout ce qu'on pour
vait attendre de cette funeste crédulité, ce digne
mandataire du peuple qui criait sans cesse :
« La liberté de la presse, ou la mort (1) !»
Apôtre du crime et de l'infamie, il savait de
quelle importance il était pour sa noble cause
de pouvoir tout dire à un peuple qui pouvait
tout croire.
(1) Danton.
( 55 )
CHAPITRE III.
De l'Éducation.
C'EST dans l'éducation surtout que: la philo-
sophie des sens a reçu sa plus funeste applica-
tion. De nos jours, de graves philosophes , dans
des écrits dédiés à la jeunesse, ont pris soin de
lui apprendre que jouir et souffrir est tout pour
nous (1). Nous savons comment elle a profité
de cette utile leçon.
En lisant les livres de nos réformateurs mo-
dernes, on se demande quelquefois s'ils n'ont
pas craint sérieusement que l'homme, en en-
trant dans l'âge, des passions, n'ignorât l'exis-
tence de ses sens.
Toutes nos connaissances viennent des sens,
nous répètent ils sans cesse. Abandonnez donc
l'enfance aux leçons de ces maîtres infaillibles ;
et, en effet, il vaudrait bien autant s'épargner la
peine de l'instruire, que d'écrire des livres pour
lui apprendre que jouir et souffrir est tout pour
nous.
(1) Destut de Tracy, Idéologie.
(34)
A quinze ans, mon élève ne saura pas s'il a
une âme, disait le précepteur d'Emile, et peut-
être à dix-huit n'est-il pas temps de le lui ap-
prendre... Les sophistes de nos jours ont craint
pour l'enfance une semblable incertitude ; de
peur que les premières lueurs de la raison ne
l'égarassent, et ne lui fissent deviner l'existence
de l'âme , ils se sont empressés de lui en mon-
trer l'inutilité, en lui faisant comprendre, que
nous pourrions fort bien penser, si nous étions
tout matière.... Car c'est sans preuve, ont-ils
déclaré dans des ouvrages spécialement destinés
à l'instruction de la jeunesse, c'est sans preuve
qu'on nous a dit que si nous étions tout ma-
tière , nous ne pourrions penser (1).
Mais ce n'était pas assez, il fallait encore
éloigner dé l'enfance l'idée d'un Dieu immatériel
créateur de l'univers, et d'une Providence con-
servatrice. Et que pouvaient-ils faire de mieux
pour atteindre à ce but, que de démontrer
qu'un être complètement immatériel, s'il en
existé, ne saurait, en aucune manière, se dou-
ter de l'existence des corps ? etc (2).
Et voilà ce qu'enseigne à la. jeunesse une
science qu'on nomme idéologie.
Le premier objet de l'éducation du siècle a
donc été de démontrer à l'enfance que nos sens
(1) Destut de Tracy, Idéologie. (1) Ibid.
(35)
sont nos meilleurs instituteurs, les seuls qui
ne nous trompent pas, les seuls qu'il faille
écouter et croire (1). On lui a prouvé qu'il ne
peut exister d'autre démonstration dé la vérité
que la sensation ; que juger n'est que sentir; que
toutes les opérations: de l'entendement sont des
actes purement physiques (2); que là liaison
même de nos idées n'est qu'une liaison mécanique
ou chimique (3) » etc. On lui à prouvé que tout
ce qui ne peut pas se mesurer, se calculer, se
peser, ne doit pas être l'objet de ses études ; que
la ma orale même est une science physique ou
géométrique (4).....Que de ressources pour l'é-
ducation ! que de secours pour la morale! quel
siècle de bonheur et de gloire doit préparer une
semblable philosophie! Avec le secours dès seras
et de la géométrie, il ne devrait pas être plus
difficile aujourd'hui de faire aimer la vertu que
de démontrer les propriétés du triangle.
Et cependant, lorsque nous avons voulu faire
l'essai de ces profondes théories, nous sommes
tombés dans la plus grossière barbarie, dans là
plus honteuse ignorance ; la philosophie a offert
à nos sens la véritable coupe de Circé, et la
métamorphose s'est aussitôt opérée.
Chez un peuple qui n'a plus ni religion ni
moeurs, dont la littérature est une école de cor-
(1) Condillac et toute son école. (2) Lamarek, Zoolog.
(3) Destut de Tracy, Idéol. (4) Volney, Catéchism.
(36).
ruption, chez lequel il est devenu presqu'im-
possible d'ouvrir même un livre de science sans
y trouver des principes subversifs de toute reli-
gion , de toute morale, l'éducation , au lieu
d'être un bienfait, deviendrait un véritable
danger, si l'on ne parvenait à l'isoler de tarit de
causes de corruption. Le passage du premier
âge de la vie à travers tant de monumens d'im-
piété, d' immoralité, de démence, est devenu un
trajet difficile et périlleux, où les lumières du
siècle, comme un phare trompeur placé au mi-
lieu des écueils, semblent destinées à n'éclairer
que des naufrages.
Comme l'éducation, dans les sociétés même
bien ordonnées, ne peut pas trouver chez tous
les hommes dé bons exemples , et dans tous les
livres de bons préceptes, l'autorité, instituée
pour veiller au bonheur de tous, doit donc con-
sacrer, par son approbation, une doctrine uni-
forme, destinée à préparer l'enfance aux de-
voirs que la société exigera un jour de l'homme ,
et choisir, pour la répandre, des maîtres dignes
de remplir ce véritable ministère public, et
peut-être le plus important de tous. Nous di-
sons une doctrine uniforme, non qu'il faiIle à
toutes les classes une éducation semblable, car
il serait aussi absurde de donner à tous les
hommes la même instruction que les mêmes
instrumens à tous les métiers; mais il est un
point où toutes les destinées se touchent; tous
(37)
les hommes ont la même chose à apprendre sur
l'amour qu'ils se doivent, sur le bien qu'ils
peuvent se faire ; et à cet égard, l'éducation du
monarque et celle du pâtre doit être la même.
Autrefois, cette partie de l'éducation était con-
fiée à là religion, qui étant nécessairement une,
devait aussi nécessairement donner à tous les
mêmes principes sur ce qui devait être utile à
tous. En séparant la morale de l'instruction re-
ligieuse, en en faisant, pour ainsi dire, une
science libérale, on s'exposait à la voir, comme
toutes les autres sciences, livrée à l'incertitude
des systèmes, mais avec cette différence dans
les résultats, qu'une société peut exister avec
des systèmes erronés en chimie ou en physique,
mais non pas avec une morale corrompue ; un
peuple peut atteindre le plus haut degré de la
civilisation sans connaître les véritables causes
de la pesanteur, mais il doit nécessairement
tombera la longue dans la barbarie, avec une
morale fondée sur l'intérêt et une philosophie,
qui ne reconnaît que la matière. Il en est de
l'existence des sociétés privées du principe mo-
ral qui les soutient et les anime, comme du
mouvement d'un mobile qui cède encore quel-
ques instans à l'impulsion qu'il a reçue, lorsque
la cause même de son mouvement n'existe
plus. Otez à l'homme la religion, seule base, de
toute civilisation, et vous verrez insensiblement
la nature morale se rapprocher de la nature ma-
( 58 ).
térielle, l'homme se rapprocher de la brute, et
bientôt la société se dissoudre. Pietate adversus
Deos sublatâ, fides etiam et societas humant
generis, et excellentissima virtus justifia, tol-
litur. (Cicero.)
C'est l'éducation seule qui peut arrêter ce
mouvement insensible qui entraîne les sociétés
corrompues vers le terme de leur dissolution,
ce mouvement véritablement rétrograde que
la philosophie a appelé Progrès des lumières ;
non pas, il est vrai, cette éducation qui montre
à l'adolescent toutes les vérités comme autant
d'énigmes que les sens doivent deviner, mais
cette éducation qui incline l'enfance à croire ce
qui lui est utile, parce que ce qui lui est utile
est nécessairement vrai; qui l'empêche de dé-
couvrir ce qui lui est funeste ; qui l'éloigné de
ce qui peut l'égarer. Le précepteur d'Emile né
veut pas que son élève sache à dix-huit ans s'il
a une âme ; il voudrait qu'il ne sût pas à douze
distinguer sa main droite de sa main gau-
che (1). Voilà assurément une éducation tout
à fait digne du sage qui nous a appris que
l'homme qui pense est un animal dépravé.
Au reste, nous conviendrons facilement que
rien ne peut mieux dégrader l'homme qu'une
semblable éducation ; et c'est après avoir reçu
cette culture préparatoire, que le philosophe
(1) Emile,liv. II.
(59)
veut que son éleve choisisse la religion qui lui
parait la meilleure!.... Ainsi, cet enfant, qui à
douze ans ne sait pas distinguer sa main droite
de sa main gauche; cet adolescent, qui ne sait
pas à dix-huit ans s'il a une âme; cet homme,
qui est dépravé parce qu'il pense, va étudier ap-
paremment toutes les religions, pour choisir,
avec connaissance de cause, la meilleure !.... En
appelant tous les hommes à cette grande, con-
troverse, le philosophe pensait-il qu'ils dussent
tous faire le même choix?... Ou bien trouvait-il
indifférent qu'ils adoptassent l'erreur ou la vé-
rité, qu'ils élevassent autel contre autel, ou
qu'ils vécussent sous la même loi? Nos philo-
sophes nous répètent sans cesse qu'il faut faire
découvrir à l'enfant ce que l'homme, doit savoir
un jour, et non pas le lui apprendre, de peur
qu'il ne lui arrivé de croire dans l'enfance ce
qu'il ne pourrait comprendre dans l'âge de rai-
son... Autant vaudrait lui refuser les alimens
nécessaires à la santé, jusqu'à ce qu'il soit par-
venu à les distinguer des poisons qui peuvent
lui être funestes. Ne donnez à votre élève, nous
dit encore le précepteur d'Emile (1), aucune
espèce de leçon verbale, il n'en doit recevoir
que de l'expérience... Et ailleurs : Nous ne
voulons rien enseigner à notre Emile qu'il ne
put apprendre de lui-même (2)..... Mais si
(1) Emile, liv. II. (2) Ibid., liv. IV.
(40).
l'homme était destiné a découvrir la vérité et
non à l'apprendre, il aurait un instinct pour la
trouver, comme l'animal pour trouver la plante
qui doit lui servir de nourriture ou de remède.
Il serait aussi absurde de craindre d'enseigner
à l'homme la vérité, que de vouloir apprendre
à l'oiseau à faire son nid. Dieu, en refusant à
l'homme l'instinct donné aux animaux, l'a des-
tiné à apprendre de ses semblables ce que l'ani-
mal peut apprendre de ses sens ; et 's'il était
appelé à connaître la vérité, comme l'animal à
accomplir la loi de l'instinct, on ne verrait chez
tous les hommes que des opinions semblables,
comme on ne voit, chez tous les animaux de la
même espèce, que les mêmes penchans, les
mêmes habitudes, les mêmes déterminations ;
on ne verrait pas des sociétés civilisées, et des
peuplades barbares, des sauvages qui dévorent
leurs prisonniers, et des hommes animés de
cette charité qui s'immole au soulagement dé
l'humanité. L'homme doit donc recevoir de
l'homme l'éducation qui peut le préparer à
vivre avec ses semblables ; il ne doit ni chercher,
ni choisir les principes qui pourront un jour
déterminer ses rapports avec les autres hommes,
car ses rapports étant déterminés d'avance, les
principes qui doivent lui servir de règle doivent
aussi être fixes et déterminés; et il faut les lui
apprendre, de peur qu'il ne s'égare en les cher-
chant; car ici l' erreur tournerait non seulement

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