Coup de Pouce

De

Anthologie de sept nouvelles choisies et présentées par Marc Bailly.

Jean-Michel Calvez est un jeune retraité, précédemment ingénieur en construction navale, puis en prospective et innovation, mais il est surtout écrivain. En tant qu’auteur, il nous a déjà donné des romans comme « Huis clones », « Styx » ou encore « Aliénations ». On retrouve d’ailleurs dans ses récits cette rigueur qui incombe à l’ingénieur.

Ce recueil vous fera penser à Norman Spinrad, pour son extrapolation du demain, à peine du surlendemain ; à du Clarke pour ses idées novatrices. Il pose un regard plein d’intelligence sur des futurs possibles, plus que probables. Dans chacune des nouvelles qui composent ce recueil on retrouve d’ailleurs cette acuité, ce sens de l’observation, ce don de l’anticipation sociale.

Un vrai plaisir de lecture et de réflexions.


Publié le : dimanche 16 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782369760412
Nombre de pages : non-communiqué
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Jean-Michel Calvez
Coup de pouce
Anthologie choisie et présentée par Marc Bailly
Semitam Tenebris / Science-Fiction Lune-Ecarlate Editions
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Mentions légales
© 2014 Jean-Michel CALVEZ. Illustrations © 2014 Nathy. Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-041-2. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle. Si vous rencontrez un souci avec notre book à cause d'un DRM veuillez nous contacter à contact@lune-ecarlate.com nous le remplacerons par un ebook sans DRM avec votre preuve d'achat.
Préface
Marc Bailly Travailler avec un auteur tel que Jean-Michel Calvez est un véritable honneur pour un directeur de collection. L’auteur de « Huis clones », « Styx » ou encore « Aliénations » est un ingénieur en construction navale. On retrouve d’ailleurs dans ses récits cette rigueur qui incombeà cejeune retraité,désormais auteur, traducteur et directeur de collection à temps plein, etingénieur en construction navale, puis en prospective et précédemment innovation.
Il me fait un peu penser à Norman Spinrad, pour son extrapolation du demain, à peine du surlendemain. À du Clarke pour ses idées novatrices. Il pose un regard plein d’intelligence sur des futurs possibles, plus que probables. Dans chacune des nouvelles qui composent ce recueil on retrouve d’ailleurs cette acuité, ce sens de l’observation, ce don de l’anticipation sociale. « Immortels » nous plonge la tête la première dans une vision qui fait peur, la physique théorique est ici mise en scène et nous donne un texte à la limite du fantastique par son implication. « Le doyen absolu » nous parle d’immortalité, mais avec le revers de la médaille… « Guntown » n’est en fait que le reflet de ce qui se passe réellement un peu partout dans le monde. Un texte encore qui montre la vision qu’a Jean-Michel Calvez de notre société pas toujours très… saine ! « Coup de pouce » est peut-être le texte qui fait le plus réfléchir dans son développement plus que douteux. « Paradoxe temporal » est sans doute la nouvelle qui nous touche le plus par sa portée et son actualité ; de quoi faire froid dans le dos… « L’effet Samuel » nous délivre un message terrifiant sur la haine et son exploitation. Ne sommes-nous pas proches de cette situation quand on voit les news et qu’on entend la haine qui sévit dans le monde ? « Un peccator pentito » joue sur notre fantasme à toujours vouloir… jouer et à aller plus loin. Mais quelle sublime écriture… On le voit Jean-Michel Calvez est un écrivain d’idées, mais pas que ça : il a un style aussi, un beau style. Un mélange d’idées et de poésie. Un vrai plaisir de lecture et de réflexions et un vrai bien-être de travail pour un directeur de collection… C’est une valeur sûre de la SF francophone, auteur de plusieurs romans. Un auteur aux multiples facettes comme nous allons vous le montrer dans ce recueil et dans ceux qui suivront…
Immortels
(introduction à un projet de roman, isolée ici en tant que nouvelle indépendante)
À Clément, pour son appel du pied, sur l’idée du Temps Double Chapitre d’introduction à un futur roman, basé sur un sujet de physique théorique de haut niveau touchant à la philosophie, baptisé 2T physics, d’une difficulté aussiélevée que l’est la théorie de la relativité, pour le commun des mortels. Mais ce roman, et en particulier son introduction, l’aborde sous l’angle de ses conséquences pour l’humanité, via un scénario catastrophe inéluctable, déjà avéré mais comme ralenti ou alangui: ni violences ni décès ni destructions massives, rien d’autre qu’une loi physique fondamentale qui d’un coup, diverge... ce qui change tout. Ce projet me vient d’un ami,qui a attiré mon attention sur cette bizarrerie physico-théologique étudiée depuis l’an 2000 par quelques physiciens, et qui m’a laissé jouer ensuite avec ce concept invraisemblable. Un titre limité ici à un simple mot-clef explicatif, et un texte dont le final est forcément ouvert, vu qu’il est censé introduire un roman encore en sommeil (j’en ai cependant écrit une poignée de chapitres). * * * L’origine Quantité de gens, sur la planète entière, ont affirmé avoir ressenti un long frisson glaçant, à un moment donné, la nuit ou le matin où tout aurait basculé, un autre onze septembre qui restera lui aussi gravé dans toutes les mémoires, même sans images. Il resterait bien sûr à évaluer a posteriori le taux d’affabulations de ceux qui affirment l’avoir ressenti dans leur esprit voire dans leur chair, juste pour éviter d’être celui ou celle qui, après coup, n’aurait rien vu ni entendu. Une proportion non négligeable de ceux qui dormaient, pour cause de fuseau horaire nocturne, ont affirmé aussi avoir fait cette nuit-là un rêve étrange, pas forcément tous le même rêve, mais toujours étrange, et toujours porteur d’une obsession récurrente tenant du fantasme onirique ; « Et si je ne mourais pas ? Si j’étais éternel ? » Ce symptôme est admis comme étant l’unique indice perceptible présumé du fait initiateur, car la communauté scientifique n’a rien noté par ailleurs, aucun paramètre physique mesurable par un senseur ou capteur éventuel. Aussi fragile et subjectif fût-il en tant que phénomène scientifiquement mesurable et « datable », c’est cet indice qui a prévalu pour déterminer l’origine du changement de paradigme le plus radical, depuis l’apparition de la Vie sur notre planète. Ce que depuis ce jour, en fonction de la longitude du lieu où ils vivaient sur Terre lorsque cette divergence majeure est survenue, certains appellent désormais le « jour » ou « la nuit du Grand frisson ». Un signe à l’écran — Si seulement on avait pu le concevoir avant, murmure la jeune femme dans un souffle exténué, baissant la tête vers son ventre gonflé et luisant, auquel la couche de gel confère l’allure d’une baudruche livide. — Ça n’aurait rien changé, vous savez, insinue en retour le praticien, avec une compassion toute professionnelle. Il ne...
Le mari reste quant à lui silencieux et prostré, comme s’il n’acceptait pas ou n’entendait pas. À se demander s’il y avait un intérêt à ce qu’il accompagne son épouse à ce rendez-vous, s’il se montre aussi peu apte à la soutenir par sa présence. — Je voulais dire : bien avant. Le concevoir des années avant tout ça, insiste-t-elle. Au moins serait-il né, à ce jour. Et je n’en serais pas rendu à... — Il serait aujourd’hui un enfant en bas âge, en effet. Ce qui vous causerait d’autres soucis parce que, dans votre tête et dans la cervelle de tous les parents, se confrontent sans cesse deux souhaits antagonistes ; celui que leur enfant reste un mignon bébé, adorable, qui répond en souriant quand on lui sourit etc., une sorte de poupée vivante en somme. Et à l’opposé, la hâte tout aussi vivace qu’il progresse, qu’il marche, qu’il parle, qu’il vous ressemble et soit un jour votre alter ego, votre copie, votre « clone-mais-en-mieux », grâce à votre amour, votre éducation, vos espoirs, bref, tout ce que vous projetez et injectez en lui pour qu’il soit une image améliorée de vous-même. Le futur papa grommelle, comme si cet énoncé le dégoûtait ou au contraire, remuait le couteau dans la plaie et n’exprimait que trop bien ses propres espoirs déçus, figés par le destin. Sur l’écran, les mouvements mollement liquides du fœtus-homoncule semblent le narguer, comme si le petit d’homme qui occupe toutes leurs pensées était indifférent à ce débat philosophique qui le concerne de près. Et le gynécologue n’en a pas terminé. — Vous savez, ici c’est un hôpital, et mes collègues, généralistes, pédiatres, psychologues, tous entendent chaque jour des parents venir livrer leur désarroi et s’exprimer comme vous, avec des soucis du même ordre, à différents stades d’évolution de leur bébé ou de leur enfant. Les parents attendent tous autre chose, ils ne supportent plus d’attendre, que tout se trouve gelé ; ils exigent – je veux dire qu’ils exigent de nous, médecins – que ça bouge, que quelque chose se passe enfin, que leur enfant grandisse et devienne un... — Mais ça n’est pas la même chose ! s’écrie la « mère en devenir », outrée, d’une voix qui bascule dans l’aigu. Au moins, ils le voient, ils peuvent le toucher, l’embrasser, le... — Je vous l’accorde, c’est un peu différent, concède le gynécologue avec un nouveau soupir. Mais l’être humain est un éternel insatisfait, il lui en faut toujours plus que ce qu’il a. — Mais... ça n’est pas la même chose, insiste la mère qui se répète, hagarde, hypnotisée par son propre ventre gonflé de promesses inabouties. Je ne peux pas rester ainsi indéfiniment, avec ce... cette charge, cette croix à porter. Jusqu’à quand devrai-je... devrai-je... ? Ses mots meurent en un souffle, elle ne sait plus, ça la mène trop loin. — La médecine ne vous laissera pas tomber, énonce le praticien de façon désincarnée, une phrase apprise par cœur et débitée à toutes ses clientes, faute de mieux. Le corps médical tout entier est pris au dépourvu, et les naissances « mises en sommeil » sont loin d’être notre unique souci. Il faudra aussi du temps pour s’adapter à la nouvelle donne et à ce qu’elle implique pour mille autres situations spécifiques, bien plus dramatiques et plus urgentes que la vôtre. Les opérations chirurgicales lourdes indispensables, leurs suites opératoires, les blessés, les maladies évolutives ou non, tout cela pose aujourd’hui problème, et tout cela est souvent plus grave qu’une... qu’une simple attente d’enfant qui se prolonge. La vie n’est qu’attente, vous savez. Et c’est encore plus vrai aujourd’hui, n’est-ce pas ? Le mari lève la tête, dans son regard passe un éclair de rage. Et voilà qu’il s’exprime, explosant littéralement et prenant la défense de son épouse. — Vous avez vu dans quel état elle est rendue ? martèle-t-il, s’éveillant enfin. Vous nous dites que l’enfant, notre enfant, est parfaitement sain et qu’il pourra tenir le choc jusqu’à ce que, qu’il naisse, mais... Sauf que c’est Margot qui ne tiendra pas. Le fœtus en est à cinq mois de son développement, bon sang, et elle est déjà épuisée, elle a déjà pris dix, onze kilos, elle n’arrive même plus à porter son ventre ni à marcher. Elle est censée rester autant que possible alitée, elle commence à avoir des escarres, elle est... Elle est abîmée, usée, elle n’en peut plus. Elle... Ils, elle et Florian, ils peuvent pas rester tous les deux indéfiniment emboîtés
comme ça, l’un dans l’autre... l’un caché dans l’autre, je veux dire. Je veux voir mon fils, je veux que Florian sorte de... de là, de ma Margot, que Margot soit libérée, qu’elle retrouve son ventre et sa mobilité d’avant, qu’on puisse sortir dans la rue, se promener, vivre, refaire l’amour et tout ça. Comme avant, bon sang, mais à trois. Vous pigez, docteur ? — Je vois, je sais, fait-il avec un geste de sa main signifiant l’impuissance. Mais vous oubliez que l’humanité, vous et moi inclus, semblons avoir gagné quelques avantages en contrepartie. Il vous faut donc accepter qu’il puisse y avoir aussi quelques... disons, des contreparties négatives à cette situation inédite. — L’humanité ? Les gens bien portants, vous voulez dire ! Pour les autres... — Techniquement, médicalement, votre épouse n’est pas malade, monsieur Morris. Je me permets d’insister sur ce point. — Pas malade... ? Le mari semble accuser le choc et reste un instant sans voix, avant que sa hargne ne déborde à nouveau. Mais je, mais elle est... Elle est impotente, vous voyez bien. — Toutes les femmes enceintes le sont et doivent passer par là pour enfanter, monsieur. En le présentant ainsi, c’est le mode de reproduction humain que vous remettez en cause. Ce qui se produit par ailleurs et modifie la règle du jeu, disons sa durée, est un accident indépendant de notre volonté, sur lequel nous ne semblons pas avoir prise, et qui... Le gynécologue recherche le fil conducteur de son discours. — Je veux juste dire que ce qui se produit, que vous semblez contester ou refuser, n’est pas d’ordre médical. Peut-être même cet aléa lourd de conséquences ne ressort-il pas non plus de la physique, je vous l’accorde. Peut-être est-il d’ordre divin. Je ne peux me prononcer, je n’ai pas d’avis ni de réponse à cela, je ne suis que médecin, rien de plus. Rien qui tienne de la magie, en tout cas. — La fin du monde, hein ? commente le mari, toujours sous le coup de son accès de colère, à laquelle il a trouvé un bouc émissaire provisoire. — Je n’ai pas dit ça. Admettons que nous sommes au tout début d’un autre monde, d’une nouvelle ère ou d’un nouveau paradigme gouvernant nos existences. Il semble qu’un nouveau mode de vie s’offre à nous, une nouvelle règle, loi physique ou je ne sais quoi d’autre encore, et ce sans que nous l’ayons désiré, certes. Et il semble aussi qu’il faille « faire avec » ou alors, comprendre, puis démonter son mécanisme, et tenter de revenir aux temps ou aux principes fondamentaux d’avant. Sauf que tout cela est tout autant hors de mes compétences que des vôtres, j’imagine. Il nous faut donc tous patienter et vivre avec. — Vivre avec, moi je peux. Mais Margot ne pourra pas, rétorqua le mari, obstiné. — La médecine l’y aidera, monsieur, dans la mesure de ses moyens et des urgences à traiter. Cela dit, elle n’a pas attendu ce siècle pour prendre en charge de façon adéquate les personnes à mobilité réduite, les obèses, etc. — Florian, je veux le voir, je veux voir mon fils, vous pigez ça ? fait doucement le futur papa frustré, avec un regard embrumé par les larmes, un regard d’envie aussi vers ce ventre exposé, luisant, au nombril aussi proéminent qu’un œil factice, comme s’il cachait un trésor qu’il brûlait de déballer avant l’heure. Jeveuxle tenir dans mes bras. — Laisse-le parler, Julien, le supplie la jeune femme. Ça ne sert à rien de t’énerver comme ça. Le praticien la remercie d’un hochement de tête. — Je crois que c’est possible, c’est juste devenu une question de temps, et de patience. Or le temps, vous l’avez, nous l’avons tous ; le temps est ce qui nous manque le moins désormais, y compris pour réfléchir, gérer au mieux une situation inédite et nous efforcer d’en tirer parti et d’y trouver quelques remèdes ou aménagements. D’un coup toute colère a disparu dans les yeux du mari. Le gynécologue s’efforce de masquer l’amorce d’un demi-sourire satisfait, qui se mue en une ombre tout aussi furtive. — Vous savez, dit-il, comme si c’était un aveu difficile et trop personnel, mon fils de huit ans a fait une chute de vélo, il y a trois mois. Rien de sérieux, devrais-je dire, il s’est juste
cassé le bras, mais... il ne cesse de nous demander combien de temps il va devoir garder son plâtre. Je n’ose pas lui répondre. Ça le gratte, surtout la nuit. Il n’a pas encore la notion du temps que nous avons, nous, les adultes. Et, tout bien considéré, c’est une chance pour lui, parce que d’entrevoir seulement la réalité de sa situation, et sa durée, risquerait de l’affoler. Le mari hoche la tête. Margot a ses soucis à elle, avec quelques effets secondaires tels que les coups de pied et ruades d’un Florian impatient, qui la réveillent et finissent par nuire à son sommeil. Cela dit, imaginer ça, un enfant de huit ans, innocent, dont le bras plâtré le démange en permanence et le démangera encore une durée indéfinie... voire infinie, c’est vertigineux, c’est presque impensable. — Je comprends, docteur, fait-il en se tassant, vaincu. C’est... ça sera dur, mais Margot et moi, on va essayer de tenir, d’attendre notre fils et le laisser venir jusqu’à nous à son rythme à lui. Sur l’écran, le petit être enfermé dans sa cage de chairs remue mollement, prenant tout son temps. Et l’on aurait juré, à un moment donné, qu’il fait un signe ou une sorte de pied de nez à ceux qui l’observent du dehors, par sonde interposée. Après une brève hésitation, le gynécologue poursuit sur un ton sombre et méditatif. — Il est techniquement possible de faire avorter votre épouse, si elle ne pouvait supporter plus longtemps sa grossesse. Je dis bien avorter, vu que l’enfant n’est pas encore viable. Mais vous devez comprendre que le remède pourrait être pire que le mal. Une césarienne, comme toute opération de ce type, n’est désormais plus anodine, et les séquelles opératoires seraient bien plus longues encore que celles associées à une grossesse « réussie ». Le futur père dévisage le praticien, effaré. Aussi exaspéré que son épouse, il avait sans doute occulté cette menace, mais celle-ci vient de se rappeler brutalement à lui. Une telle opération serait la condamner, elle, à une mort presque certaine. Parce qu’il faudrait à Margot plus de temps, en mois ou en années, pour guérir d’une intervention chirurgicale aussi lourde qu’une césarienne, pour autant qu’elle puisse guérir. Alors qu’il leur suffit d’attendre, et d’être immensément patients, pour avoir un jour le bébé. Pour le voir, enfin, le toucher, en être enfin les parents. Il suffit d’attendre. De longues années.
Le doyen absolu
Un scénario très politiquement incorrect, car on y évoque en filigrane une Afrique soi-disant inculte, celle de la savane, où l’on ne saurait li lire ni compter (ce qui est faux, ou qui l’est devenu depuis longtemps). Mais le vrai pied de nez est destiné ici aux multinationales de la malbouffe, celles qui sont prêtes à se faire du blé et se faire mousser sur la foi de n’importe quel fait-divers, vrai ou faux, tant que les médias sont sur le coup pour porter le sujet dans toutes les chaumières. Ici, le vrai, le faux et l’inattendu se mêlent, et « l’arroseur » sera « arrosé ». * * * Une chose est sûre : LumiTronics Ltd va s'en mettre pleins les poches. Il n'a échappé à personne que la société a offert à une bonne vingtaine d'états africains un exemplaire de leur nouvel appareil à un million de dollars l'unité. Objectif annoncé : apporter une contribution LumiTronics Ltd au développement socio-économique du continent. Mais leur geste soi-disant humanitaire s'est avéré en fait bien moins onéreux qu'une campagne de communication classique, grâce à une mise en scène savamment orchestrée. Et ce sont les médias qui, à leurs frais, ont diffusé cette information dans le monde entier, cependant que le cours de l'action LumiTronics Ltd montait illico de neuf points à la bourse de New York. Par ailleurs, il se trouve que l'appareillage hors de prix qui fait l'objet de cette largesse, leur tomospectromètre à anneau, comporte un micro-générateur laser à infrarouge conditionné sous la forme d'une cartouche interchangeable. Le micro-générateur en question a une durée de vie utile de l'ordre de deux-cents heures, avant qu'il faille procéder à un échange standard de la diode laser, le cœur du dispositif, sous peine de mesures erronées ; laquelle diode laser vaut cinq mille dollars pièce – en prix de vente, s'entend, c'est-à-dire avec un bénéfice très confortable. Or la générosité très médiatisée de LumiTronics n'est pas allée, bien entendu, jusqu'à offrir à ses « futurs clients » africains un lot de rechanges avec leur appareil-miracle – une information a priori de second ordre et que n'ont donc évoquée ni CNN, ni les autres médias. Mais il y a eu plus fort encore, un aléa hautement imprévisible de cette vaste opération de communication stratégique. C'est au vingt-troisième jour, très exactement, de la livraison par LumiTronics de tomospectromètres à plusieurs nations de l'Afrique centrale qu'a débuté "l'affaire du siècle" – sur le plan de l'impact médiatique engendré. Dans un bureau cossu, au soixante-douzième étage du superbe building que possède à New York, l'Organisation des Nations-Unies, un haut fonctionnaire a reçu un appel téléphonique très inhabituel. — Bonjour. Je suis le professeur Omar M'butu, responsable du bureau national de démographie du Zaïre, a déclaré sans ambages, dans un anglais exalté et déférent tout à la fois, une voix de basse à l'accent puissamment exotique. Surpris à l'heure de la digestion et par ailleurs assez peu impressionné par le titre dont s'est paré son correspondant lointain, le haut fonctionnaire de l'ONU a tenté, en vain, d'éviter qu'un bâillement irrépressible ne déforme sa voix. Ici, aux Nations-Unies, l'on se trouve en contact en permanence avec le gotha mondial : toute une palette de chefs de gouvernement, de ministres, de « délégués à » et « chargés de » de tous poils, ce qui permet de relativiser l'impact d'une formule d'introduction de cette sorte. — Enchanté, professeur. Et en quooooooi... excusez-moi, en quoi puis-je vous être utile ? — Voilà ! a avoué l'autre, hésitant toujours entre enthousiasme débridé et un zeste de retenue. Il s'agit de notre campagne de recensement démographique, à l'échelle nationale. Au-delà de son bouillonnement interne très perceptible, le professeur zaïrois semble troublé, inexplicablement. Peut-être n'est-il pas habitué au fait que sa voix puisse porter aussi loin de chez lui, à peu près en « temps réel » ; à moins que ce soit justement le subtil
décalage, dû à la liaison satellite dont il n'aurait pas un usage courant, qui lui fait penser que son interlocuteur ne suit pas bien la conversation ou n'entend pas bien ce qu'on lui dit. — Ah ? lance en retour l'Onusien, assez mollement intéressé. (Comme tout le monde, il a eu vent de l'opération de charme de Lumitronics, via CNN.) J'en ai entendu parler, en effet. Vous auriez déjà mené à son terme votre recensement par chez vous, en aussi peu de temps ? Et, si je comprends bien... vous souhaitez donc m'offrir la primeur de vos statistiques ? Vous savez, tout cela pouvait attendre quelques semaines et je... par ailleurs, je crains fort que vous n'ayez pas choisi le bureau adéquat, hélas, pour exposer vos résultats... — Stop ! l'interrompt la voix africaine. Il y a beaucoup mieux que ça, monsieur. Vous devez vous souvenir, n'est-ce pas, que nous avons mis en œuvre les tomospectromètres de la société LumiTronics Ltd pour aider à la connaissance des populations et pallier l'absence de... disons, d'un enregistrement correct des naissances et des décès, dans certaines régions de notre pays restées peu accessibles jusqu'à ces dernières années. « Certaines régions » ? La formule est un bel euphémisme, inapte à masquer une réalité africaine qui est quasiment la norme, lorsque quatre-vingt-quinze pour cent de la population ne connaît pas sa date de naissance, ni a fortiori son âge, par extension. Savoir cela supposerait en effet de savoir aussi compter ou, plus trivialement encore, d'appréhender les concepts de date et celui de calendrier, qui utilisent les nombres en tant qu'unités élémentaires de langage. — Je sais tout cela, en effet. Eh bien, que s'est-il passé ? Rien d'ennuyeux, j'espère ? compatit pour la forme le haut-fonctionnaire new-yorkais, moyennant un nouveau bâillement intempestif un peu mieux contrôlé, cette fois. — Nullement, aucun souci ! s'emballe sur le champ la voix lointaine, à contre-courant des états d'âmes alanguis de son interlocuteur. C'est même, eh bien... tout à l'opposé. Il semble, je veux dire qu'il semblerait, pour autant que ce nouveau tomospectromètre soit un appareil... digne de confiance, que nous venons d'identifier dans notre magnifique pays le doyen absolu de l'humanité. Absolu, je dis bien absolu. Avant que le professeur vienne à effectuer cette démarche officielle auprès d'instances internationales présumées de bon conseil, le Zaïre avait déjà pris des dispositions d'urgence en contactant la société LumiTronics Ltd. Laquelle, vivement intéressée, avait envoyé illico deux techniciens. Une fois sur place, en pleine brousse, ceux-ci n'avaient pu que convenir du fait, après avoir imaginé, dans un premier temps, que l'échange tardif d'une diode défectueuse (ou ayant un peu trop vécu) pouvait avoir distordu la mesure et expliquer ce phénomène aberrant. Mais non, rien de tel : leur tomospectromètre était dans le vrai. Que l'on place l'anneau tomospectrographique sur le bras gauche de l'individu ou sur le droit, ou même sur son mollet, que l'on choisisse une diode neuve du lot zaïrois ou l'une de celles que les européens avaient emportées dans leurs valises à toutes fins utiles, ça n'y changeait rien : invariablement, l'analyse énonçait le même verdict proprement fabuleux, tant pour le Zaïre que pour LumiTronics. Le vieillard zaïrois était bel et bien âgé de cent soixante-deux ans et six mois. Et ce à trois mois près, qui étaient la précision intrinsèque de mesure due à la méthode, sur cette durée. Dès l'ONU alerté, l'affaire ne traîna plus et les machines diplomatique, puis médiatique, se mirent en branle. Un reportage télévisé fut diffusé le soir même par CNN, reportage qui fit date dans l'histoire de la chaîne et celle des scoops de portée mondiale. Jusqu'à cette date en effet, l'affaire de la « vente » des tomospectromètres à une vingtaine de pays africains n'était qu'une information mineure et qui, de ce fait, avait donc échappé à un tas de gens dans le monde occidental (de même que leur échappait totalement l'intérêt d'un tel appareil, sans même parler de son principe de fonctionnement). La teneur du message diffusé ce soir-là était la suivante : "Avant que LumiTronics Ltd s'en mêle et introduise son procédé révolutionnaire, la méthode habituelle pour dater des tissus organiques était le Carbone 14 ou ses dérivées qui, tous, exploitent la présence d'isotopes radioactifs du carbone dans les tissus vivants. Isotopes dont, je le rappelle à nos spectateurs, la proportion diminue de façon logarithmique avec le temps, à
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