Contes des quatre croisées

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La tradition orale créole se compose pour l'essentiel de contes, de proverbes – « dolos » en Guyane – et de « titim » (devinettes). Dans l'inventaire qui est fait depuis une vingtaine d'années de ces formes « oralittéraires » apparaît la préoccupation première de classer le matériau recueilli dans ces catégories, ce qui doit être fait, et le mieux possible. Mais cela doit-il empêcher de se demander si d'autres formes et d'autres contenus sont apparus, qui réclameraient un réexamen de la tradition et de ses significations ? Ou encore d'affiner la classification par le repérage de formes secondaires : il y a des contes fantastiques, et des contes réalistes, des récits à personnages humains, et d'autres à personnages animaux, des débuts de légendes, et des bribes de mythes.


C'est ainsi que, constatant qu'un proverbe n'est, après tout, qu'un concentré de conte, et un conte un proverbe développé, Georges Mauvois a imaginé de donner sa version du sens d'une cinquantaine de proverbes créoles pour la plupart familiers, privilégiant toutefois l'univers paysan, par son choix préférentiel de récits à personnages animaux, sans oublier un soupçon de fantastique, « T'on Gilmane ». Ainsi se forme, par petites touches au fil des récits, une vision créole du monde antillo-guyanais.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782844507211
Nombre de pages : 160
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Préface
La tradition oralE crÉolE sE composE poUr l’EssEntiEl dE contEs, dE provErbEs – « dolos » En GUyanE – Et dE « titim » (dEvinEttEs). Dans l’in-vEntairE qUi Est fait dEpUis UnE vingtainE d’annÉEs dE cEs formEs « oralit-tÉrairEs » apparaît la prÉoccUpation prEmièrE dE classEr lE matÉriaU rEcUEilli dans cEs catÉgoriEs, cE qUi doit êtrE fait, Et lE miEUx possiblE. Mais cEla doit-il EmpêchEr dE sE dEmandEr si d’aUtrEsformesEt d’aUtrEs contenussont apparUs, qUi rÉclamEraiEnt Un rÉExamEn dE la tradition Et dE sEs significations ? OU EncorE d’affinEr la classification par lE rEpÉragE dE formEs sEcondairEs : il y a dEs contEs fantastiqUEs, Et dEs contEs rÉalistEs, dEs rÉcits à pErsonnagEs hUmains, Et d’aUtrEs à pErsonnagEs animaUx, dEs dÉbUts dE lÉgEndEs, Et dEs bribEs dE mythEs. Mais toUt cEla nE vaUt qUE par lEs significations qUE vÉhicUlE, à tra-vErs lE tEmps, cEttE tradition oralE : Et, soUs pEinE dE sE voir condamnEr aU psittacismE stÉrilE dE sa rÉpÉtitionne varieTur,la commUnaUtÉ cUltUrEllE dont EllE Est l’ExprEssion sE doit dE maintEnir la balancE ÉgalE EntrE consErvation Et rEnoUvEllEmEnt, rÉÉcritUrE Et sUpprEssion partiEllE, brEf EntrE toUtEs lEs manipUlations crÉativEs, volontairEs oU non, dont pEUt fairE l’objEt Un tExtE à l’originE transmis par la mÉmoirE. C’Est ainsi qUE, constatant qU’Un provErbE n’Est, après toUt, qU’Un concEntrÉ dE contE, Et Un contE Un provErbE dÉvEloppÉ, GEorgEs MaUvois a imaginÉ dE donnEr sa vErsion dU sEns d’UnE cinqUantainE dE provErbEs crÉolEs poUr la plUpart familiErs, privilÉgiant toUtEfois l’UnivErs paysan, par son choix prÉfÉrEntiEl dE rÉcits à pErsonnagEs animaUx, sans oUbliEr Un soUpçon dE fantastiqUE « T’on GilmanE ». Ainsi sE formE, par pEtitEs toUchEs aU fil dEs rÉcits, UnE vision crÉolE dU mondE antillo-gUyanais (notons lEs rÉfÉrEncEs à la DominiqUE, à la GUyanE, Etc.) qUi organisE sa gÉographiE aUtoUr dEs « pitons », dU « volcan », dU « canal » Et aUtrEs rEpèrEs facilEmEnt idEntifiablEs, Et lÉgUÉs par la tradition, qU’il rEspEctE, mais qU’il sE rÉsErvE dE marqUEr dE son EmprEintE, Et/oU dE sa volontÉ dE clarification. NoUs avoUons En EffEt hUmblEmEnt qUE noUs n’avions pas compris commE « il y a toUjoUrs qUElqU’Un qUi voUs EspionnE » lE pro-vErbE-titrE dU contE « VÉyÉ mèl ki an pyÉbwa ». ForcE Est dE constatEr ÉgalEmEnt qUE lE provErbE-titrE « DEnt n’Est pas cœUr », aUqUEl la tradUc-tion En crÉolE « Dan pa tjè » n’apportE aUcUn ÉclairagE, constitUErait UnE ÉnigmE poUr bEaUcoUp sans son dÉvEloppEmEnt En rÉcit. D’aillEUrs, l’aU-tEUr, très consciEnt dE cEttE problÉmatiqUE, conclUt soUvEnt la noUvEllE Et discUrsivE vErsion qU’il donnE dU provErbE traditionnEl par la formUlE « CEs mots sont passÉs En provErbE », oU « DEpUis cE joUr, on dit qUE…. »
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RÉÉcrirE Un ÉlÉmEnt particUliEr dE la cUltUrE oralE dEs AntillEs, lE pro-vErbE, c’Est rEsitUEr cElUi-ci dans UnE dynamiqUE crÉatricE, En l’Empêchant dE figEr sEs significations par la fixation dÉfinitivE à dEs rÉfÉrEncEs ana-chroniqUEs. C’Est toUt simplEmEnt sE confrontEr aU problèmE dEs diffÉ-rEntEs variantEs d’Un contE ÉtiologiqUE (c’Est-à-dirE Explicatif). C’Est imaginEr sa cUltUrE, Et apportEr sa contribUtion à cEttE lEntE mais sûrE accUmUlation dE mots, d’idÉEs, dE figUrEs, dE troUvaillEs qUi, En s’organi-sant En parabolEs, illUstrE avEc Un hUmoUr qUElqUEfois tragiqUE lEs millE Et UnE avEntUrEs provErbialEs dE notrE hUmanitÉ travEstiE. CEllE-ci, En EffEt, poUr noUs toUchEr plUs sûrEmEnt, rEvêt lE plUs soUvEnt l’hUmblE apparEncE d’animaUx familiErs dotÉs dEs mêmEs dÉfaUts Et qUalitÉs qUE noUs : hUmains, trop hUmains !
Raymond ReLOuzAT
PrEmièrE partiE
ContEs dEs QUatrE CroisÉEs (texTes en français)
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Tout ce qui traîne est au chien (ProvErbE crÉolE : « Sa ki atè sÉ ta chiEn. »)
LE plUs hUmblE dE toUs lEs animaUx, c’Est lE chiEn dU paUvrE, plUs commUnÉmEnt appElÉ ChiEn. Sa manièrE dE gardEr la têtE bassE Et dE rEgardEr dE biais n’Est pas hypocrisiE. C’Est lE signE d’UnE discrÉtion rÉEllE. Il a consciEncE dE son État. SaUf dÉrivE, il nE pÉnètrE pas dans lEs salons. Il nE pissE pas sUr lEs coUssins. Il nE lèchE pas aU visagE lEs damEs qUi ont dU fric. ContrairEmEnt à Chat, il n’Est pas volEUr. Il nE va pas chEZ lEs gEns lEUr prEndrE lEUr mangEr. Il sE contEntE dE ramassEr cE qU’il troUvE par tErrE. en parEil cas, il s’EstimE aUtorisÉ. VoUs nE vErrEZ jamais ChiEn grim-pEr sUr Un pondoir poUr prEndrE Un œUf. Mais s’il y En a Un par tErrE, pondU par UnE poUlE nÉgligEntE, il lE prEnd. SUpposons qU’En chEmin ChiEn tombE sUr Un bEEfstEak, En plEin miliEU dE la chaUssÉE. Il nE saUtEra pas dEssUs sans façon. Il attEndra Un momEnt, jEtant l’œil à droitE, à gaUchE. et c’Est sEUlEmEnt si pErsonnE nE lE rÉclamE qU’il l’EmportEra. LEs gEns savEnt grÉ à ChiEn dE cEttE dÉlicatEssE. et, poUr lE rÉcom-pEnsEr, a ÉtÉ votÉE UnE loi qUi dit : « CE qUi Est par tErrE Est aU chiEn. » Il y a, mêmE, à cE sUjEt, UnE jUrisprUdEncE : c’Est lE famEUx jUgEmEnt « MacaqUE vErsUs ChiEn. » Voici l’affairE, En rÉsUmÉ. MacaqUE habitait chEZ Un particUliEr, dans UnE gUÉritE aÉriEnnE cloUÉE aU tronc d’Un arbrE. unE chaînE l’y rEtEnait. Il allait Et vEnait dU haUt En bas dE l’arbrE. PoUr son annivErsairE, il avait rEçU En cadEaU, dEs mains dE sa maîtrEssE, Un très bEaU gâtEaU. PoUr consommEr cElUi-ci, il l’avait d’abord hissÉ aU sommEt dE l’arbrE. PUis, il avait pEnsÉ qU’il poUrrait miEUx lE dÉgUstEr En lE ramEnant aU sol. C’Est cE qU’il fit. Mais commE il avait oUbliÉ sa cUillEr dans la gUÉ-ritE, il rEmonta la chErchEr. SUr cEs EntrEfaitEs passa ChiEn. Il tomba En arrêt dEvant lE gâtEaU. Mais contrairEmEnt à cE qU’il faisait d’habitUdE, il n’attEndit pas. Il sE prÉ-cipita dEssUs Et l’Emporta En coUrant. Il rEsta soUrd aUx cris qUE poUssait MacaqUE En dÉgringolant dE son arbrE. MacaqUE porta plaintE. Il assigna ChiEn dEvant lE tribUnal dU bon DiEU, où lEs dÉlais d’instrUction Et dE jUgEmEnt sont coUrts. La sEntEncE fUt rEndUE sUr lE siègE. — Où sE troUvait lE gâtEaU ? dEmanda lE bon DiEU. — Par tErrE, rÉpondit MacaqUE, mais...
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— Il n’y a pas dE mais, trancha lE bon DiEU. CE qUi Est par tErrE Est à ChiEn.
La poule qui vantait son bouillon (ProvErbE crÉolE : « PoUl pa ka vantÉ boUyon-yo. »)
Il Était UnE fois UnE poUlE qUi n’arrêtait pas dE bavardEr. ellE racontait sEs Exploits. La bEaUtÉ dE son plUmagE. La grossEUr dE sEs œUfs. La coUr qUE lUi faisaiEnt lEs coqs Etc. Etc. Voyant cEla, sEs amiEs la mEttaiEnt En gardE. — TU parlEs, tU parlEs, tU parlEs, lUi disaiEnt-EllEs. Mais fais attEntion. ToUt mangEr Est bon à mangEr, mais toUtE parolE n’Est pas bonnE à dirE. ParlE dEs aUtrEs si tU vEUx, mais lE moins possiblE dE toi-mêmE. SUr cEs consEils, la poUlE sE rEtint qUElqUE tEmps dE parlEr. Mais cE fUt plUs fort qU’EllE. unE fois, la convErsation porta sUr la savEUr dEs plats. On vanta lE boUdin dE cochon, lE civEt dE lapin, lE ragoût dE moUton, la brochEttE dE lambis, Etc. NotrE bavardE n’y tint plUs. — et moi, s’Écria-t-EllE, jE voUs lE dis. ToUt ça nE vaUt pas mon boUillon. QUand on y mEt cE qU’il faUt dE poivrE, dE bois d’indE, dE cloUs dE giroflE, dE gros thym Etc., Et qU’on laissE biEn mijotEr, toUs cEs plats dont voUs parlEZ pEUvEnt allEr sE rhabillEr. Or, parmi cEUx qUi l’ÉcoUtaiEnt, il y avait JacqUot, lE pErroqUEt. Il n’EUt riEn dE plUs prEssÉ qUE d’allEr rapportEr à sa maîtrEssE cE qU’il avait EntEndU. CEllE-ci, cE dimanchE-là, avait jUstEmEnt dEs invitÉs. ellE lEUr sErvit, biEn EntEndU, Un très bon boUillon dE poUlE. LE contE n’En dit pas plUs.
Le faiseur de pluies
ChaqUE annÉE, à la campagnE, lEs gEns dEvEnaiEnt tristEs En voyant arrivEr lE carêmE. Dès fin dÉcEmbrE, l’EaU cEssait complètEmEnt dE tom-bEr. La sÉchErEssE Était plUs dUrE dans lE SUd qUE dans lE Nord. La tErrE y Est plUs platE. LEs rarEs nUagEs portEUrs d’EaU n’y troUvEnt pas dE som-
CONTeS DeS QuATReS CROISéS
mEts où sE dÉlEstEr dE lEUr chargE. Tandis qUE dans lE Nord, ils ont la mon-tagnE PElÉE, ainsi qUE lEs Trois Pitons dU CarbEt. Or, c’Est jUstEmEnt dans lE SUd qUE Saint-éliE avait sa tErrE. unE por-tion qU’il tEnait dE sEs parEnts dÉfUnts. AvEc l’arrivÉE dU carêmE, il dEvait sE prÉparEr à voir soUffrir sEs cUltUrEs, Et lUi avEc. LEs jardins moUraiEnt. LEs arbrEs pErdaiEnt lEUrs fEUillEs. L’hErbE roUssissait. LEs boUrgEons à flEUrs pEndoUillaiEnt, pUis sÉchaiEnt. LEs frUits trop prÉcocEs avortaiEnt. LE sol dEvEnait dUr commE piErrE Et sE fEndillait. CEpEndant, lEs nUagEs nE cEssaiEnt dE passEr. CEUx qUi n’avaiEnt riEn dans lEUrs EntraillEs ÉtaiEnt blancs. CEUx qUi avaiEnt dE l’EaU ÉtaiEnt gris. QUElqUEfois ils ÉtaiEnt noirs, signE dE vraiE richEssE. Mais mêmE dans cE dErniEr cas, riEn nE tombait. Ils sUrgissaiEnt dE loin En loin dans lEs confins dE l’aZUr, avançaiEnt lEntEmEnt, pUis disparaissaiEnt. DE sa fEnêtrE, Saint-éliE lEs sUivait dEs yEUx avEc insistancE, indignÉ dE lEs voir filEr ainsi. QUElqUEfois, il En choisissait Un, pas loin dE l’horiZon. Il fixait sEs yEUx dEssUs, Et soUhaitait dE toUtEs sEs forcEs qU’il vînt arrosEr son lopin. en mêmE tEmps, il marmonnait, involontairEmEnt : « Vini ! », mot qUi voUlait dirE « viEns» s’il n’y avait qU’Un nUagE, Et « vEnEZ » s’il y En avait plUsiEUrs. BiEn EntEndU, il Était lE prEmiEr à pEnsEr qUE cEs appEls nE poUvaiEnt avoir aUcUn EffEt. JUsqU’aU joUr où il obsErva qU’Un nUagE intErpEllÉ sE dirigEait EffEctivEmEnt vErs lUi. Il avait qUittÉ sEs compagnons poUr vEnir sUrvolEr lE lopin. CErtEs, il nE laissa pas tombEr la moindrE goUttE d’EaU mais, nÉanmoins, il Était vEnU. À partir dE cE joUr, Saint-éliE nE cEssa d’appElEr : « Vini ! » LE nUagE vEnait, mais toUjoUrs pas dE plUiE. NotrE ami En Était amEr. CEpEndant, par UnE fin d’après-midi, alors qU’il avait fait vEnir UnE grossE nUÉE noirE, il obsErva qUE son chiEn sE livrait à Un biEn singUliEr manègE. Il rEgardait lE nUagE, agitait la qUEUE, aboyait, Et lEvait la pattE. Il rÉpÉta lE gEstE plUsiEUrs fois. Saint-éliE EUt lE sEntimEnt qUE lE chiEn – qUi s’appElait PEnlEn – voUlait lUi dirE qUElqUE chosE, mais n’y parvEnait pas. FinalEmEnt PEnlEn, ayant lEvÉ la pattE UnE noUvEllE fois, pissa. Saint-éliE – qUi avait fini par comprEndrE – l’imita. et aUssitôt, cE fUt commE Un dÉlUgE. unE ÉnormE avErsE tomba dU nUagE, ExactEmEnt sUr lE lopin dE tErrE dE Saint-éliE. CE fUt lE dÉbUt d’UnE carrièrE à dEUx. ChaqUE fois qU’il voUlait fairE tombEr l’EaU d’Un nUagE, Saint-éliE pissait. Mais il n’obtEnait dE rÉsUltat qUE si PEnlEn l’avait fait d’abord. Saint-éliE disposait dès lors d’Un infailliblE moyEn d’arrosagE. ChEZ lUi, plUs dE sÉchErEssE. Il opÉrait En fin dE joUrnÉE. DEs qUatrE coins dE l’horiZon, il attirait qUElqUEs loUrdEs nUÉEs qUi sE vidaiEnt sUr signal. L’EaU avait toUtE la nUit poUr biEn pÉnÉtrEr dans lE sol, Et biEn abrEUvEr lEs racinEs. ChaqUE plantE avait chaqUE joUr sa ration dE fraîchEUr. LE lopin dE Saint-éliE dEvint rEsplEndissant, En plEin carêmE.
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C’Était Un plaisir qUE dE dÉcoUvrir la bEaUtÉ d’Un jardin aU miliEU dE toUtE cEttE ÉtEndUE dE vÉgÉtation brûlÉE par lE solEil. La fEmmE dE Saint-éliE – qUi s’appElait FÉliciE – allait vEndrE aU marchÉ concombrEs, giraU-mons, carottEs, oignons pays, Et toUtEs sortEs dE gros lÉgUmEs qU’En gÉnÉral l’on nE rÉcoltE qUE dans lE Nord, ainsi qUE dEs cocos vErts rEmplis d’EaU, Et divErsEs EspècEs dE frUits qU’on nE troUvE d’ordinairE qU’En hivErnagE.
À la longUE, cEttE prospÉritÉ dU lopin dE Saint-éliE attira la cUriositÉ pUbliqUE. L’ExamEn dE la sUrfacE dU sol pErmEttait dE constatEr qUE lEs plUiEs nE dÉpassaiEnt pas lEs limitEs dE la portion. LEs voisins sE posèrEnt dEs qUEstions. Il n’Était pas natUrEl qUE parEillE vEinE soit l’apanagE d’Un sEUl.
BEaUcoUp sE mirEnt à ÉpiEr Saint-éliE. CE fUt Un Enfant dU voisinagE qUi lE sUrprit Un joUr à sa fEnêtrE, fixant dEs yEUx Un nUagE, Et disant : « Vini ! ». CEla fUt rÉpÉtÉ, Et toUs lEs voisins sE mirEnt l’imitEr. Dès qU’ils apErcEvaiEnt dEs nUagEs, ils criaiEnt lE mot magiqUE. Mais c’Était En vain. CE don appartEnait En proprE à Saint-éliE. LUi sEUl possÉdait cEttE armE contrE lE carêmE.
Saint-éliE n’Était pas ÉgoïstE. Il voUlUt biEn arrosEr lEs jardins dEs aUtrEs. Mais il sE fit payEr sEs sErvicEs. N’ayant pas l’Esprit dE lUcrE, il opÉra poUr pas chEr, Et sUr simplE contrat vErbal. GrâcE à sEs intErvEntions, bEaUcoUp dE jardins, dans lE SUd, dEvinrEnt prospèrEs En plEin carêmE. Par discrÉtion, il prÉfÉrait opÉrEr à l’abri dEs rEgards. Il s’EnfErmait, à la nUit tombantE, avEc son chiEn, dans UnE cahUtE prÉfabriqUÉE, mUniE dE pEtitEs oUvErtUrEs. Par cEllEs-ci, il poUvait rEpÉrEr lEs nUagEs. AU matin, lE cliEnt Était sûr dE troUvEr son jardin parfaitEmEnt arrosÉ.
LEs cliEnts ignoraiEnt lE rôlE dE PEnlEn. Ils croyaiEnt qUE l’animal nE faisait qUE tEnir compagniE à son maîtrE. DE fait, après UnE longUE pra-tiqUE, Saint-éliE parvint à opÉrEr toUt sEUl. Mais dans cE cas, l’arrosagE Était maigrE. L’ondÉE Était bEaUcoUp plUs abondantE qUand lE chiEn pissait d’abord. Saint-éliE arrêta dEUx tarifs sElon qU’il s’agissait d’Un arrosagE avEc chiEn, oU d’Un arrosagE sans chiEn. Il En institUa mêmE, plUs tard, Un troisièmE, qUand PEnlEn pUt opÉrEr sans lUi, la placE dU maîtrE Étant tEnUE par lE cliEnt lUi-mêmE. Dans cE cas, Saint-éliE sE bornait à loUEr aU cliEnt lEs sErvicEs dE PEnlEn, cE qUi lUi Évitait d’avoir à sE dÉplacEr. Mais il Exi-gEait qU’on viEnnE chErchEr PEnlEn En taxi.
CEttE activitÉ EUt tEllEmEnt dE sUccès qU’EllE intÉrEssa lEs intErmÉ-diairEs. Trois dEs voisins crÉèrEnt UnE association qU’ils baptisèrEnt « LE Parfait ArrosEUr ». Ils sE chargèrEnt dE la pUblicitÉ Et dE l’inscription dEs cliEnts. CE fUrEnt EUx aUssi qUi toUchèrEnt lE prix dEs prEstations. Ils En rEvErsaiEnt UnE partiE à Saint-éliE. S’agissant d’UnE association loi 1901, ils n’avaiEnt pas lE droit dE fairE dEs bÉnÉficEs. Mais dE cEla, ils n’avaiEnt cUrE. Saint-éliE Était ExploitÉ à oUtrancE. Il nE rEcEvait qU’Un maigrE salairE. en vain FÉliciE, son ÉpoUsE, rÉclamait-EllE poUr lUi qU’on l’aUg-mEntât.
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FinalEmEnt, lEs agricUltEUrs dU SUd sE plaignirEnt d’êtrE grUgÉs toUt aUtant qUE Saint-éliE. Ils dÉclarèrEnt qUE l’EaU, sUrtoUt cEllE qUi tombE dU ciEl, nE poUvait fairE l’objEt d’UnE appropriation privÉE. ellE dEvait tom-bEr dans lE domainE pUblic.
L’association « LE Parfait ArrosEUr » nE voUlait riEn EntEndrE. ellE Était trop soUciEUsE dE gardEr lE profit dE son monopolE. LEs pEtits Exploi-tants dU SUd allèrEnt donc sE plaindrE aU goUvErnEUr. CElUi-ci crUt d’abord à UnE blagUE. CEttE histoirE dE paysan qUi appElait lEs nUagEs poUr lEUr soUtirEr lEUr EaU lUi parUt dU plUs haUt comiqUE. Après lE dÉpart dE la dÉlÉ-gation, il En rit à moUrir. Mais il avait promis dE vEnir voir sUr placE. Il sE fit accompagnEr par la gEndarmEriE. On lUi montra lEs jardins qUi avaiEnt ÉtÉ arrosÉs Et cEUx qUi nE l’avaiEnt pas ÉtÉ. Il pUt comparEr. Il dEmanda qU’on fassE UnE dÉmonstration, Et Saint-éliE s’ExÉcUta. CElUi-ci s’EnfErma dans sa cahUtE avEc PEnlEn. LE rÉsUltat fUt plUs qUE probant. LE goUvEr-nEUr, qUi nE s’Était pas mis à l’abri dU nUagE, fUt abondammEnt arrosÉ, avEc cEUx qUi l’accompagnaiEnt.
Après qUE Saint-éliE EUt opÉrÉ, lE goUvErnEUr prit Un arrêtÉ poUr dis-soUdrE « LE Parfait ArrosEUr ». Il vit là, En EffEt, UnE activitÉ qUi dEvait rElEvEr dU sEctEUr pUblic. L’îlE EntièrE Était concErnÉE. MêmE dans lE Nord, il poUvait arrivEr qUE, cErtainEs annÉEs, la sÉchErEssE fassE aUssi dEs ravagEs. Il y avait liEU d’Établir Un plan gÉnÉral.
LE goUvErnEUr nE voUlait pas laissEr cEttE affairE aUx locaUx. Il crai-gnait dEs chamaillEriEs, dont lE rÉsUltat lE plUs clair Eût ÉtÉ dE dÉcoUragEr lEs dEUx opÉratEUrs. AUssi rÉUnit-il UnE commission d’ExpErts qUi sErait chargÉE dU travail, soUs son aUtoritÉ pErsonnEllE.
La commission n’Était pas loin dE rEmEttrE sEs conclUsions qUand UnE ExcEllEntE occasion s’offrit dE valorisEr son travail. LE ministrE dEs Colo-niEs avait jUstEmEnt Un troU dans son Emploi dU tEmps. PEndant toUt lE mois d’avril, on nE savait où l’EnvoyEr poUr boUclEr son calEndriEr.
unE visitE dans l’îlE Était toUt indiqUÉE. AUssi lUi prÉpara-t-on Un voyagE dE trois joUrs, avEc commE prEstation cEntralE l’inaUgUration dE la station d’arrosagE. La gUÉritE fUt constrUitE En bois, soUs l’œil vigilant dE Saint-éliE.
PoUr l’inaUgUration, toUtEs lEs composantEs socialEs fUrEnt convo-qUÉEs. Il y EUt là toUtEs sortEs dE prÉsidEnts, l’armÉE, la policE Et la jUsticE, lEs corrEspondants dEs joUrnaUx, Et aUssi bEaUcoUp dE gEns dU pEUplE, poUr garnir. On prÉvit UnE dÉmonstration. La commission avait avalisÉ lEs trois formUlEs d’arrosagE. Saint-éliE Et PEnlEn lEs ExÉcUtèrEnt l’UnE après l’aUtrE. CE fUt Un sUccès, car bEaUcoUp dE nUagEs passaiEnt cE joUr-là dans lE ciEl. L’EaU, trop abondantE poUr êtrE EntièrEmEnt bUE par lE sol, dÉvalait En contrEbas.
Après, on offrit Un Essai à toUs cEUx qUi voUlaiEnt ExpÉrimEntEr lE pro-cÉdÉ. Ils avaiEnt commE UniqUE option, l’arrosagE avEc chiEn sEUl. Il y EUt bEaUcoUp d’amatEUrs. On lEs EnfErmait dans la gUÉritE, lEUr pErmEttant
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ainsi dE nE pas êtrE vUs. Ils criaiEnt : « Vini ! » Et pissaiEnt, à l’appUi dU travail dE PEnlEn. ChaqUE fois, c’Était la rÉUssitE. PoUr honorEr lE ministrE, on lUi rÉsErva l’ondÉE finalE. Il sE fit priEr, car sEs consEillErs nE l’avaiEnt pas prÉvEnU. Mais voUlant fairE plaisir à l’assistancE, il Entra dans la cabinE En compagniE dE PEnlEn, Et, commE toUt lE mondE, il fit « Vini ! » Et toUt cE qUi s’EnsUit. Après cE triomphE, Saint-éliE dEvint qUElqU’Un d’incontoUrnablE. Il EUt Un bUrEaU En villE, avEc sEcrÉtairEs. Il fUt prÉfÉrablE qU’il passât là sEs joUrnÉEs plUtôt qUE dE rEstEr à la campagnE. Il rEcEvait dEs pErsonnalitÉs. Il cEssa dE pratiqUEr lEs formUlEs nUmÉros 1 Et 2. Il sE contEntait dE loUEr lEs sErvicEs dE PEnlEn poUr la formUlE nUmÉro 3. Or il sE troUva qUE PEnlEn tomba maladE. Il s’Était fait viEUx. AUtoUr dE son nEZ, sEs poils ÉtaiEnt dEvEnUs blancs. Saint-éliE lE faisait trop tra-vaillEr. À forcE dE lEvEr la pattE, il Était ankylosÉ dE la cUissE arrièrE gaUchE. On pEnsa qU’il fallait lE rEmplacEr. Mais vU lE caractèrE très pointU dEs facUltÉs dont il Était dotÉ, on nE poUvait gUèrE EspÉrEr troUvEr cEllEs-ci qUE chEZ Un dE sEs dEscEndants. Il Était trop tard poUr comptEr qU’il pût EncorE dEvEnir gÉnitEUr. On chErcha donc parmi lEs fils dE cEllEs qU’il avait frÉqUEntÉEs aUtrEfois. Mais aUcUn dE cEUx-ci nE manifEstait lE moindrE talEnt. QUand ils EntEndaiEnt « Vini ! », ils dÉtalaiEnt. un vÉtÉrinairE proposa d’appliqUEr à PEnlEn Un traitEmEnt miraclE. Mais cElUi-ci coûtait chEr. FÉliciE, qUi tEnait lEs cordons dE la boUrsE, s’op-posa fErmEmEnt à cE qUE cEla sE fassE à son dÉtrimEnt. ellE ExigEa qUE Saint-éliE obtiEnnE UnE sUbvEntion poUr lEs soins à donnEr aU chiEn. C’Était biEn la moindrE dEs chosEs. Saint-éliE fit donc Établir dEs dEmandEs (avEc dEvis joint) par sa sEcrÉtairE. DEs ExEmplairEs En fUrEnt adrEssÉs à toUs lEs sErvicEs compÉ-tEnts En matièrE dE sUbvEntions. CEla nE sErvit à riEn. Dans toUs cEs sEr-vicEs, il fallait d’abord ÉtUdiEr si lE traitEmEnt dE PEnlEn Était ÉligiblE à la sUbvEntion. éligiblE Était lE mot-clÉ. Avant qUE nE s’achEvassEnt cEs ÉtUdEs, PEnlEn moUrUt, Et lEs nUagEs dU carêmE sE rEmirEnt à sUrvolEr lE SUd sans riEn laissEr tombEr, En laissant crEvEr lEs jardins.
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