Histoire pour toi

De

Bon sang ! Ce Ti Boug' est-il cinglé, idiot, abruti, à galoper ainsi après un chat ? Même pas un minou minet des familles bien doux et ronronnant, mais un chat qu'il n'a vu qu'une fois, une seule et unique fois. Et qui sont ces gens que Man Ninise lui fait rencontrer ? Pourquoi Mamouna et sa rafale de petites filles ? Et Rosalie sa copine, qui est-elle vraiment ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi.
Publié le : mercredi 20 mars 2002
Lecture(s) : 16
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782747306720
Nombre de pages : 112
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© Éditions Hatier International – Paris 2002
Reproduction interdite sous peine de poursuites judiciaires
ISBN 978-2-7473-0215-9
9782747306720 – 1re publication
3Cette histoire se passe à la Martinique...
51
Ti Boug’ a trois frères plus âgés que lui, et trois sœurs plus jeunes. Ses frères lui donnent des coups qu’il ne peut leur rendre, il est trop petit. Ses sœurs veulent jouer avec lui, mais leurs jeux l’ennuient, il est trop grand. Il est donc à la fois trop petit et trop grand, et ne peut donc bien parler ni avec les uns, ni avec les autres.
À l’école il ne travaille pas mal. Pas bien non plus. Il attend, mais ne sait pas quoi. De jour en jour il devient plus triste. À quoi sert la vie, se demande t-il ?
Un jour, le jour où commence cette histoire, il sort de l’école dans la bousculade et les cris. Il pleut. Il enfile donc son K-Way, et se met en route. Il habite un grand immeuble avec beaucoup de locataires. Par chance, sa famille occupe un rez-de-chaussée avec un minuscule bout de jardin.
Avant d’arriver, Ti Boug’ a l’habitude de s’asseoir un moment sous un tamarinier tout noueux et très majestueux. C’est un arbre magique, pense-t-on, car le seul resté debout 6
à cet endroit où, il y a quelques décennies, on pouvait voir manguiers, poiriers, quénettiers, pruniers Mombin, avocatiers. On avait fait place nette pour construire ces bâtiments où vit aujourd’hui Ti Boug’.
Pour l’heure, Ti Boug’ est sous le tamarinier. Il y goûte une parfaite solitude. Les gens disent ne pas craindre l’arbre, mais personne ne s’en approche, et même de loin, on ne regarde pas dans sa direction. Alors, Ti Boug’ ose ce qu’il n’ose nulle part ailleurs. Il tend le bras devant lui comme il l’avait vu faire à la télévision à un acteur qui, ensuite, s’était mis à parler d’une façon si dramatique que Ti Boug’ avait pensé que des événements magnifiques et terribles s’étaient déroulés. À son tour il émet une série de sons du même genre, de même ton. Il débute par un « Oh » prolongé. Puis il prononce des mots inventés, ou d’autres dont il apprécie la consonance, et même des mots qu’il ne comprend pas mais qui lui plaisent à cause du mystère qui les entoure. Peu à peu des histoires naissent dont il est le héros sans peur, vengeant les injustices subies par les personnes qu’il aime. Nul ne se doute que Ti Boug’ est un tel champion.
D’autres fois, il fait un mouvement de bras moins impétueux, plus discret, la main ouverte, engageante. Après un « Oh » d’une autre tonalité, plus long, plus bas, comme celui d’une chanteuse haïtienne vue à la télé. Il implore, se plaint, gémit, puis éclate, se bat, se dresse. Il est parfois le chef d’une révolte d’hommes noirs, nus, terribles, ou celui d’un groupe résistant à un contre cent aux brutes qui investissent la montagne.
7Parfois il court, seul dans les mornes, porteur d’un message essentiel d’herbes miraculeuses.
Il est toujours dans le camp des bons, usant de sa force – mais ses biceps qu’il essaie de faire saillir ne sont pas convaincants – mieux, de sa ruse, de sa science du kung-fu alliées aux pratiques secrètes enseignées par un sage dont il a gagné l’affection.
Au milieu du sifflement des fusées ennemies, il conduit sa soucoupe vers une planète en danger dont les habitants l’appellent au secours...
Brusquement devant lui, là, qu’est-ce... Ti Boug’ écarquille les yeux. À quelques pas, se tient un chat. Que fait-il là ? D’où est-il venu ? Il est assis. Ses pattes avant, particulièrement hautes, sont jointes. Haut, son poitrail l’est également. Par contraste sa tête semble petite malgré de grandes oreilles. Il est de couleur terre cuite. Il ne ressemble guère aux minets que Ti Boug’ connaît. Les chats, tout le monde le sait, n’aiment pas l’eau, et la pluie qui n’a pas cessé depuis le matin, même si elle ne tombe pas fort, n’a pas arrêté celui-là. Tout partout la terre est humide. Mais curieusement la place où se tient le chat est parfaitement sèche. Un long moment s’écoule. Ti Boug’ ne fait aucun geste. Il avale sa salive et ne respire qu’à petits coups. Il regarde le chat. Le chat le regarde. Puis Ti Boug’ entend le chat dire : « Va te laver les mains. » Ti Boug’ regarde ses mains. Oui, elles sont sales, pleines de marqueur. Sa paume gauche est tatouée à la pointe bic. Un avion qui va du pouce au petit doigt. Ses
8yeux ne peuvent s’en détacher. Quand il les relève le chat n’est plus là.
Ti Boug’ se lève, se secoue. L’humidité qui imprégne les racines sur lesquelles il est assis l’imprègne lui aussi. Il se remet en route. Sa marche rappelle celle d’un somnambule. Il n’arrive pas à croire ce qu’il a vu. Ou cru voir ? La nuit est presque tombée. Il est accueilli par sa maman inquiète de son retard anormal. Si sa maman était une fée, peut-être lui raconterait-il ce qui vient d’arriver. Alors la gronderie deviendrait langage secret entre sa sorcière bien-aimée et lui.
Maintenant ses frères arrivent. Pierre, Paul, et Jacques. Pierre, l’aîné, est le chef d’orchestre qui ordonne et distribue les coups, aidé par Paul et Jacques. En passant, ils lui disent : « Ne t’en fais pas, on va s’occuper de toi tout à l’heure ! » Puis ils s’enferment dans leur chambre où le linge traîne à terre, où les lits ne sont pas faits, où des mégots jonchent le sol. Ils n’ont pas la même maman que Ti Boug’, et leur père n’est pas le sien.
Ti Boug’ ne sait pas quoi faire. Il s’ennuie, n’arrive pas à trouver un jeu quelconque pour se distraire. Il traîne, va dehors, regarde dans la direction du tamarinier dont on voit la masse sombre derrière le transformateur. Peut-être pourrait-il aller aider sa maman, mettre le couvert par exemple, même si cela doit provoquer les quolibets habituels de ses frères. Ils sont, répètent-ils à tout propos, « des bons Martiniquais, des hommes, des vrais, et, leur culture étant actuellement en danger, ils luttent pour garder
9leur identité. Jamais dans cette île on n’a vu les hommes faire des travaux de femmes ; il ne faut donc pas compter sur eux pour commencer. »
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