Pour se raconter II

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Parfois, un vieux costume traditionnel peut raviver des origines depuis longtemps oubliées. Parfois, c'est la lecture d'un poème qui déclenche un trouble inattendu. Parfois encore, c'est une rencontre. D'un récit à l'autre, des voix se croisent, des luttes se font écho, des émotions se répondent.
Entre drames personnels et déracinements, entre identité féminine et défense de la francophonie, les quarante-et-un textes de ce recueil racontent des parcours identitaires propres à chacun, qui nous font voyager d'une culture à l'autre.
À travers ces histoires aussi colorées que touchantes, c'est l'occasion de se pencher sur sa propre identité et, peut-être, d'y faire des découvertes sur soi-même.
Publié le : lundi 8 juin 2015
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EAN13 : 9782895975113
Nombre de pages : 252
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IIPOUR SE
RACONTER
Parcours identitairesPOUR SE RACONTER IIPour se raconter II
PARCOURS IDENTITAIRES
CollectifCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Pour se raconter II : parcours identitaires.
Nouvelles.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-89597-449-9. — ISBN 978-2-89597-512-0 (pdf). —
ISBN 978-2-89597-511-3 (epub)
1. Nouvelles canadiennes-françaises — Ontario. 2. Roman canadien-français
e— 21 siècle. I. Titre: Parcours identitaires. II. Titre: Pour se raconter 2.
PS8329.5.O5P683 2015 C843’.010806 C2015-902604-0
C2015-902605-9

Les Éditions David remercient la Fondation Trillium de l’Ontario
et le Fonds d’action culturelle communautaire du ministère du Patrimoine
canadien pour leur contribution fnancière à ce projet.
Les Éditions David
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Tous droits réservés. Imprimé au Canada.
eDépôt légal (Québec et Ottawa), 2 trimestre 2015PRÉFACE
En Ontario français, comme ailleurs dans la franco
phonie canadienne, la notion d’identité évoque inévi­
tablement des marqueurs comme la langue, la culture
et la religion. Or, si ces éléments demeurent fondamen­
taux, les quarante­et­un textes qui suivent montrent
que la question de l’identité est bien plus complexe.
L’identité se façonne au gré des rencontres, des
déplacements, mais aussi des épreuves. Qui nous
sommes dépend parfois de notre relation à l’Autre,
qu’il s’agisse de nos ancêtres, de notre famille immé­
diate ou de notre communauté. Parfois, ce sont les
voyages et les déménagements qui forgent le caractère.
La personnalité d’un individu s’affrme aussi à la suite
d’une situation diffcile, comme le deuil ou la maladie.
Pour certains, l’identité est étroitement liée à l’orien­
tation sexuelle ou au genre. Pour d’autres, elle fuctue
selon les papiers — passeports et cartes d’identité —
qui se trouvent en notre possession ou en fonction de
nos intérêts personnels.
Dans le cadre de cette deuxième édition du
concours « Écrire pour se raconter », les Éditions David
ont reçu plus d’une centaine de textes qui présentaient
l’identité d’autant de façons. Prendre la plume pour
7
­POUR SE RACONTER
raconter son histoire, pour réféchir aux événements
qui ont marqué notre identité n’est pourtant pas chose
facile. Bravo à tous les participants qui ont relevé ce
déf !
En tant que membre du jury, j’ai été confrontée à
une tâche des plus agréables et des plus diffciles à la
fois. Agréable, car les textes m’ont donné l’occasion de
songer aux nombreuses facettes qui composent l’iden­
tité, tout en me faisant découvrir de nouvelles plumes
francophones. Diffcile, car il a bien fallu faire le tri
et ne retenir que certains textes, même si l’ensemble
avait largement dépassé mes attentes.
J’aimerais remercier les Éditions David qui, par ce
projet, donnent l’occasion à la communauté franco
phone de se découvrir par l’écriture. Faire équipe
avec vous a été un véritable plaisir ! Merci aussi aux
auteurs animateurs dont les ateliers d’écriture, donnés
à travers la province à l’automne dernier, ont permis
d’encadrer plusieurs écrivains en herbe.
En espérant que ce recueil vous fera découvrir
la richesse de l’identité des francophones d’ici et
d ’ailleurs, je vous souhaite une bonne lecture !
Ariane Brun del Re
membre du jury
8
­­J’EMPRUNTE
DES IDENTITÉS MULTIPLES
Comme une fouille archéologique,
Strate après strate,
Déterrer ses racines, fouiller ses identités,
Creuser et recommencer,
Ailleurs et autrement et aussi souvent
Qu’il le faut jusqu’à ce que
Ton pays intérieur te reconnaisse
Et t’ouvre ses portes.
J’ai douze ans.
Je suis itinérante.
Mon soleil s’est éteint.
Mon ciel-de-vie est noir.
Depuis, la Grande Reine Mère
Tyrannise ma vie.
Ses passe-temps favoris :
Bafouer la tendresse
Que je porte
À Zapata, un matou de ruelle,
Farouche et noble avec sa seule oreille.
Se railler de ma maigreur extrême,
Mépriser ma sympathie
Envers les laissés-pour-compte.
9POUR SE RACONTER
Elle me voudrait astiquant ses planchers,
Agenouillée et dévote implorant son Dieu
Afn qu’il dépose un peu de plomb
Dans ma cervelle d’oiseau-rebelle.
Dès qu’elle a le dos tourné,
Je cours me cacher.
Réfugiée dans mon bunker,
Je cherche dans les livres
Un sens à ma vie.
Est-ce que de ne pas avoir
Un renard, un mouton ou une rose,
Me maintient en exil de moi-même ?
Qu’est-ce que t’en penses, Saint-Exupéry ?
Apprends-moi à aimer une rose,
Même si elle a des épines.
Enseigne-moi à apprivoiser un renard.
Je me sens si démunie.
Je ne sais pas dessiner de moutons.
Indique-moi l’autoroute
Qui me mènera vers mon Pays.
Mon GPS intérieur est complètement déboussolé.
Quand elle me surprend en train de lire,
La Grande Reine Mère vocifère :
T’as pas de colonne et tu f’ras jama rien de bon dan’vie.
P’tite écervelée, tu rêves en couleurs.
La vie, c’est pas din les liv’ que ça se vit.
Se pourrait-il que je ne sois qu’une apparence
Une sorte de zombie
Inodore et incolore ?
J’emprunte des identités multiples
Qui ne me serviront guère.
À dix-huit ans, c’est au Pays du mariage que je me
réfugie.
10J’EMPRUNTE DES IDENTITÉS MULTIPLES
Après un divorce, en route vers le libertinage.
Lasse du libertinage, je plonge dans l’univers
Des connaissances et du mysticisme.
Khalil Gibran, toi le Prophète
De ma période rose mystique.
J’avais appris tous tes poèmes.
Et aujourd’hui
Je n’en ai aucune souvenance.
Que sont devenus ces compagnons de mes nuits
blanches ?
Pour engourdir ma peine et ma tristesse,
Je m’accroche à des poignées de main molles,
Des baisers sans passion, des promesses mensongères.
Je cherche mon Sauveur.
J’ai longtemps cru qu’il avait pour nom Shakespeare,
Molière, Tremblay, Tchekhov, Miller, Mamet.
Le théâtre a bercé mes Beaux dimanches ennuyants.
Par le biais du théâtre, je suis entrée en religion.
J’ai défroqué et je suis allée faire des sandwiches
Aux tomates, toastés, laitue, mayonnaise,
Avec Albertine au Parc Lafontaine.
Avec Macha, Olga et Irina,
J’ai tant désiré retourner à Moscou
Afn de trouver un ailleurs
À ma vie.
Épouser une star ?
Être récipiendaire d’un Oscar ?
Remporter une médaille d’or aux Olympiques ?
Sont-ce là des signes précurseurs
À l’éclosion de l’identité ?
La renommée n’est pas l’identité.
C’est une plume au chapeau.
Mais ça n’est pas le chapeau.
11POUR SE RACONTER
Après un parcours parsemé d’embûches
M’expédiant plus souvent qu’à mon tour
Entre l’espoir et l’envie de mourir,
Oui, j’ai trébuché,
Mais je n’ai jamais renoncé.
À chacune des mes chutes et rechutes,
Je me suis relevée
Et j’ai repris le chemin de la Rédemption
Avec la certitude inébranlable
Que cela solidifait
Le squelette de mon identité.
Naïveté !
Mes bottines n’avaient plus de semelles
Ma robe était sale et trouée
Mais mon âme sentait bon le thym et la lavande.
Jocelyne Magella Lachance est née à Drummondville, au
Québec. À sa profession d’adjointe exécutive s’ajoutent de nombreux
loisirs parmi lesquels l’écriture, le théâtre sous toutes ses formes,
le cinéma, la littérature, la peinture, l’opéra italien, les repas entre
amis et les bons vins. Elle s’est récemment découvert une passion
pour le slam.
12LA LANGUE
FR A NÇAISELE DICTIONNAIRE
Nous sommes le 27 mars. Le jour de mon « dicov ersaire ».
Je me souviens de ce matin écarlate où, juste après
mon réveil, mon sang ne ft qu’un tour à la vue de
la teinte rouge qui embaumait le ciel. Je vis défler
dans ma tête les images du Nyiragongo en éruption,
une vingtaine d’années plus tôt. Que pouvait-il bien
se passer ? Mes pensées chavirèrent bien rapidement ;
j’avais d’autres chats à fouetter ce jour-là. Le petit
garçon de neuf ans que j’étais devait affronter une
vingtaine d’autres écoliers au concours Trouv’le mot.
— Joyeux anniversaire, me chuchota ma mère,
dont l’étreinte faillit étouffer mon être toujours à
moitié endormi.
— Merci, m’man !
— Prêt pour le grand concours ?
— J’ai la trouille, je veux juste en fnir, rétorquai-je.
— Je suis sûre que tu vas gagner, ne t’inquiète pas.
Tiens, je t’ai fait des œufs brouillés.
Des promesses gratuites, j’en ai eu toute ma vie,
et le dédain qu’elles suscitent en moi est sans égal.
Comment ma mère pouvait-elle me faire une telle
déclaration ? Ce matin-là, les œufs brouillés de ma
mère auraient bien pu être remplacés par ceux du
15POUR SE RACONTER
piètre c uisinier qu’était mon père, je ne m’en serais
pas aperçu. Mon esprit était ailleurs. Je voyais mes
doigts tourner à toute vitesse les pages du dictionnaire
que j’aurais à utiliser quelques heures plus tard, à la
recherche de mots dont je ne connaîtrais peut-être
pas l’orthographe. Mon nœud à l’estomac me poussa à
laisser mon déjeuner presque intact.
Des dictionnaires, ces livres tantôt chéris,
tantôt maudits, j’en avais déjà consulté des dizaines. Ma
fascination pour messieurs Larousse et Robert avait
été remarquée par monsieur Paul, mon enseignant
de français, que je défai un jour en lui prouvant que
oui, le son on pouvait s’écrire om même si la consonne
suivante n’était ni un p ni un b.
— Et le COMTE de Monte-Cristo, monsieur, ça ne
s’écrit pas avec un m ?
Le regard ébahi de monsieur Paul me ft remercier
le ciel d’avoir un cousin complètement obsédé par la
musique du groupe Indochine, dont l’un des vinyles
trônait sur l’armoire en bois noir de sa chambre. C’est
là qu’après avoir écouté la chanson Monte Cristo, je
faillis dormir debout durant le long exposé de mon cousin
sur les périples du fameux comte. Un rapide coup d’œil
au dictionnaire avait mis fn à ma confusion quant à
l’orthographe particulière de ce titre de noblesse. Ma
performance auprès de monsieur Paul me ft décro -
cher mon billet pour Trouv’le mot, le concours annuel
qui rassemblait les écoliers de ma région, où il était
question d’identifer le plus rapidement possible des
mots de la langue française.
Mon père me conduisit à l’école Saint-Étienne où
se déroulait la compétition, non sans me réitérer les
paroles de ma mère. Les adultes, parfois ! Ne pouvant
16LE DICTIONNAIRE
malheureusement pas rester pour me voir gagner,
comme il paraissait en avoir rêvé, mon père me promit
quand même de venir me chercher en fn de journée.
Alors, tout seul, je longeai les couloirs interminables
menant vers la bibliothèque de l’école. Mes mains
moites trahissaient mon anxiété. Certains de mes
concurrents avaient déjà pris leurs places respectives,
chacun devant son dictionnaire.
Une demi-heure plus tard, une voix à l’interphone
nous convia à prendre nos places afn de démarrer
l’événement visiblement anticipé par le concurrent à
ma gauche, qui me lança un regard diabolique. Un bref
discours du directeur du conseil scolaire s’ensuivit, et
la voix magique de l’interphone donna le coup d’envoi
du concours. Le premier mot à chercher était presti­
digitateur. Le concurrent à ma gauche le trouva en
premier, se classant d’offce en tête de ma liste d’ennemis.
Je pris ma revanche juste après, trouvant le mot hyper­
thermie avant tous les autres.
La suite du concours faillit me rendre fou. Le
concurrent qui me faisait face, plus âgé que moi, prit
une certaine longueur d’avance, arrivant à identifer
dans le dictionnaire certains mots que je ne
connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Je parvins quand même à
combler mon retard, juste à temps pour la dernière
question qui déciderait de notre sort. Le jeu ne se
jouait plus qu’entre lui et moi, car les autres
concurrents avaient déjà perdu tout espoir d’être sacrés
« dictionnaires ambulants de l’année ». Le monsieur
à l’interphone s’amusait manifestement à nous voir
trembler, puisqu’il prit tout son temps avant
d’annoncer le mot de la fn… étymologique (oh, l’ironie !) é…
t… h… non, i… non, y… m… o… Ma lampe s’alluma
17POUR SE RACONTER
en même temps que celle de mon adversaire. J’étais au
bord des larmes quand le jury décida enfn que j ’avais
devancé celui qui était désormais mon pire ennemi,
me nommant ainsi champion. Ce jour-là, je reçus mon
premier dictionnaire personnel, le précieux Littré en
quatre volumes, dont la richesse réduisait en miettes
le Petit Robert de mon père. J’ai dévoré les six mille
huit cent neuf pages du pur joyau quotidiennement
pendant exactement une année.
Les mots et moi, c’est toute une histoire d’amour.
J’ai appris très tôt à m’en servir quand il le faut. À
la fn de mon aventure rocambolesque à travers les
pages du Littré, mon constat était tout simple : que de
chance avons-nous d’avoir en commun le trésor à la
fois mignard et alambiqué qu’est la langue française !
Je me demande toujours si mes parents ont
remarqué mon émerveillement un peu forcé face au vélo
tout neuf qu’ils m’ont offert le soir de mon neuvième
anniversaire. Depuis lors, non seulement je célèbre
mon « dicoversaire », mais aussi, des mots, j’en lis, j’en
découvre, j’en partage et surtout j’en écris.
Bienvenu Senga est originaire du Burundi et vit actuellement à
Sudbury, où il poursuit ses études à l’Université Laurentienne. Épris
de lecture depuis son plus jeune âge, ce féru de mots s’essaie à
l’écriture depuis quelques années. Bienvenu est rédacteur en chef
de L’Orignal déchaîné, le journal étudiant de langue française de
l’Université Laurentienne.
18MA VIE À DEUX
J’ai deux paires de bottes : des bottes d’hiver et des
bottes de printemps. Autrefois, mes bottes d’hiver
m’étaient utiles dès la fin octobre jusqu’au milieu
d’avril. Les autres, je les portais le reste du temps. Avec
les changements climatiques d’aujourd’hui, je ne les
remise plus. Elles me servent toute l’année, toutes
saisons confondues.
Je suis née dans une petite ville, habitée
principalement par des francophones, mais dirigée
uniquement par des anglophones. J’ai joué à la tag et au
hopscotch. J’ai compté « 1 2 3, go ! » et j’ai crié « Over »
quand le ballon passait par-dessus le toit de la shed.
J’ai chanté « salt, vinegar, mustard, pepper » en tournant
la corde à danser. J’ai aimé les Beatles, les Bee Gees et
Joni Mitchell bien avant de découvrir Gilles Vigneault,
Pauline Julien, Jacques Brel et Robert Charlebois.
Je ne me souviens pas d’avoir appris l’anglais. Je
pense que j’ai parlé en anglais dès ma première
journée chez nos voisins, les Hilton.
Leur cour touchait l’arrière de notre terrain. Un
oasis adjacent au désert. Les Hilton tondaient leur
gazon, cultivaient un jardin de légumes en dépit du
froid assassin des nuits d’été du Nord. Leur jardin
19
­­POUR SE RACONTER
n’était probablement pas très grand, ni très fourni,
mais, pour moi, c’était une source d’émerveillement :
c’est là que j’ai goûté à de vraies carottes, du vrai
céleri ; c’est là que j’ai dégusté de délicieux petits pois
qui n’avaient absolument rien à voir avec ceux des
cannes de pois achetées au magasin. Car, chez nous,
pas de jardin, pas de feurs, ni même de gazon : juste
une terre aride, crevassée, jamais travaillée, et un tout
petit carré de verdure, devant le perron d’en avant,
que mon père tondait une ou deux fois par été avec
des ciseaux à gazon.
C’est madame Hilton qui en a parlé la première à
maman. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit. Elle aurait
proposé à ma mère qu’on joue ensemble, Mary-Lynn
et moi, pour que sa flle apprenne le français et moi,
l’anglais. Mary-Lynn avait alors cinq ans ; moi, trois
et demi.
La langue n’a jamais été une barrière entre nous.
Du moins, pas pour moi. Fonceuse, j’ai vite appris à
dire ello, tank you, my bedaine­suit, sans honte aucune,
sans hésitation. Mary-Lynn ? Son français se limitait
à prononcer mon prénom et, parfois, des meurrrci et
des bonne jor.
Quand je pense à ces années-là, ce sont surtout nos
jeux dans sa maison qui me reviennent en mémoire.
Le divan de la véranda se métamorphosait en canot.
La chambre de Mary-Lynn, toute rose et blanche,
qu’elle ne partageait avec personne d’autre, me
transportait dans les plus beaux contes de fée. Le sous-sol
sombre cachait l’une des plus grandes merveilles du
monde : une petite pièce froide, tout en longueur, avec
des tablettes remplies de boîtes de conserve et de pots
de confture alignés méticuleusement par madame
20MA VIE À DEUX
H ilton. Quand personne ne nous surveillait, je
suppliais Mary-Lynn de descendre dans cette caverne
d’Ali Baba qui m’ouvrait un monde inconnu : straw­
berry jam, expliquait Mary-Lynn en pointant les
étiquettes colorées, green ketchup, pickles, peas and carrots…
Les Hilton, c’était plus qu’une langue étrangère
pour moi. C’était un monde à part, une autre planète.
Une maison de silence, imperméable aux éclats de
rire. Un salon si propre que je me sentais obligée de
chuchoter pour ne pas égratigner les meubles ! Un
milieu rangé, ciré, toujours prêt à accueillir le visiteur
qui n’y venait jamais…
Chez nous, c’était tout le contraire. On entrait
comme dans un moulin. Parfois, des paquets déposés
près de la porte attendaient que des magasineuses
épuisées viennent les récupérer, une fois leurs
emplettes terminées ! Notre porte, toujours débarrée,
s’ou vrait sur une grande cuisine chaleureuse, où
ma mère accueillait toutes les personnes qui avaient
b esoin de se reposer, de se confer, de faire un brin de
jasette… et même de se faire lire les feuilles de thé !
Le temps nous a doucement éloignées, M ary-Lynn
et moi. J’ai fréquenté l’école séparée ; elle, l’école
publique. Défendu aux Anglais de traverser la cour de
notre école, et vice-versa. Les catholiques contre les
protestants !
Ces petites guerres de patelin n’ont pas démoli
notre amitié pour autant. La preuve : Mary-Lynn et
moi, on se parle encore, des dizaines d’années plus
tard, elle dans l’Ouest, moi dans l’Est ! Évidemment,
on converse en anglais, car elle ne parle toujours pas
français. Après m’avoir candidement avoué, il n’y a pas
longtemps, qu’elle « never had the need to speak French »,
21POUR SE RACONTER
elle a ajouté dans un éclat de rire que le seul mot
qu’elle s’était vraiment pratiquée à prononcer, c’était
mon nom de famille !
Drôle comme cette simple expression, nom de famille,
me fait subitement traverser des a nnées-lumière…
eC’était la première journée de ma 6 année. Comme
chaque début d’année, la maîtresse devait faire l’appel.
Au fond, ce n’était pas vraiment nécessaire, car il n’y
avait jamais de « nouvelle » dans notre groupe. On se
connaissait toutes, depuis le jardin d’enfants. Les
maîtresses aussi nous connaissaient toutes. Mais,
règlement oblige !
Ce matin-là, tout se déroulait comme d’habitude,
jusqu’au tour de Lucille Boileau. Je la vois encore se
lever et dire que, maintenant, elle s’appelait Lucille
Drinkwater. La nouvelle a passé comme un couteau
dans le beurre. Une fois la correction faite sur la liste,
Sœur Jean-Marie a continué l’appel tout
naturellement. Sauf que cette modifcation apparemment ano -
dine avait trouvé un terrain fertile : mon imagination !
À l’heure du midi, fébrile et excitée par le plan que
j’avais mijoté tout l’avant-midi, j’ai demandé à ma mère
si nous aussi, comme les Boileau, on pouvait changer
de nom. Elle n’a pas paru surprise et m’a expliqué que
les Boileau avaient un hôtel et que, pour réussir en
affaires, « c’est mieux si tu as un nom anglais ». Bon,
cela mettait tout de suite un obstacle à mon nouveau
désir : nous n’avions ni hôtel, ni magasin, donc aucune
raison d’angliciser notre nom. Têtue, j’ai pris un
certain temps avant de rendre les armes. J’ai fnalement
dû me résigner : Lucille était bien chanceuse d’avoir
un nom qui pouvait se dire en anglais, alors que le
nôtre refusait tout changement, si petit soit-il !
22REMERCIEMENTS
Les Éditions David tiennent à remercier tous ceux qui
ont participé, d’une façon ou d’une autre, au projet
« Écrire pour se raconter », et plus particulièrement :
• la Fondation Trillium de l’Ontario et le Fonds
d’action culturelle communautaire du ministère du
Patrimoine canadien, qui apportent au projet une
importante contribution fnancière ;
• les bibliothèques et les organismes qui ont mis leur
temps et leurs locaux au service des ateliers
d’écriture offerts à travers l’Ontario à l’automne 2014 ;
• le centre FORA, qui soutient le projet et qui a
instauré un volet parallèle du concours destiné à la
population apprenante ;
• l’Association de la presse francophone (APF) et les
hebdomadaires membres de l’APF, qui ont
publicisé le projet ;
enfn, les nombreux auteurs qui ont animé des
ateliers d’écriture, les membres du jury à qui
est revenue la tâche diffcile de sélectionner les
textes gagnants, et tous les collaborateurs qui
ont participé à la mise en place du concours et à
l’élaboration du recueil.
243
•TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE ....................................................................... 7
J’emprunte des identités multiples .............. 9
Jocelyne Magella Lachance
La langue française
Le dictionnaire ..................................................... 15
Bienvenu Senga
Ma vie à deux .......................................................... 19
Denise de Montigny
D’un concours à un autre ............................... 25
Hélène Labrèche
Le cadeau de Monique ....................................... 31
Susan Spier
Les pilotes de l’OTAN ........................................... 36
Terry Verrière
Défense de la francophonie
Crise linguistique ............................................... 43
Gisèle Fortin-DionLe Règlement Papa ............................................... 48
Lise Regimbal
La fermeture de l’école ................................... 53
Pauline Plante-Boucher
L’autre langue ...................................................... 59
Pierre Belcourt
L’improbable algorithme du cœur .............. 66
Christiane Bernier
Une descente policière .................................... 72
André Rhéaume
La famille
Un drôle de grand frère ................................. 79
Michèle Villegas-Kerlinger
Le petit Anglais ..................................................... 85
Claire Trépanier
Une semaine sur deux ........................................ 92
Audrey Ferron
La gife ..................................................................... 97
Cédrick Jeanpierre
Le pensionnat militaire .................................. 103
Douweh Leyla Gbian
Le goût du silence ............................................ 109
Thérèse Gauthier
Identités féminines
Camelot au féminin ...........................................117
Sylvie Léonard
L’accident .............................................................. 122
Marianne VancaemelbekeDeux poids, deux mesures .............................. 128
Sergine Rachelle Bouchard
Ma dernière fugue ............................................ 134
Charlotte L’Orage
Cicatrice façon féminine ............................... 138
Sonia Fournier
Jamais plus la même .......................................... 143
Marie-Claire Ethier Vignola
Déracinements
Toronto, je t’aime .............................................. 149
David Yesaya
En passant par Lafontaine ............................ 153
Roxanne Dubois
Un long voyage ................................................... 159
Corina Vasilescu
Moscou ................................................................... 166
Raphaël Lopoukhine
Fleur de lotus .................................................... 172
Vanessa Racine
Pour l’amour d’une Canadienne ................. 177
Jean-Paul Germain
Blessures
L’évasion ................................................................. 185
Chantal de la Sablonnière
Une bombe dans mon cœur ............................ 191
Karine Lachapelle
Madame, madame ! .............................................. 195
Elisabeth JolyLe 202 ........................................................................ 199
Marie-Josée Catta
Compostelle en sol ontarien ...................... 205
Lysiane Couture
L’année où tout a basculé .............................. 209
Suzanne Fontaine
Je suis serpentine............................................... 214
Nathalie Georges
Émotions artistiques
Une petite annonce .......................................... 223
Daniel Pokorn
L’Actrice ................................................................. 228
Valérie Lecomte
L’autre côté de la montagne ........................ 232
Roxane Babinska
La blouse au fl d’or .......................................... 236
Paulina Popescu
Remerciements ................................................... 243Imprimé sur papier
100 % fibres postconsommation certifiées FSC
Certifié ÉcoLogo, Procédé sans chlore et FSC Recyclé
Fabriqué à partir d’énergie biogaz.
Couverture 30 % de fibres postconsommation
Certifié FSC®
Fabriqué à l’aide d’énergie renouvelable,
sans chlore élémentaire, sans acide.
Couverture : Photographie de l’annonce publicitaire du deuxième festival de théâtre
franco-ontarien à Penetanguishene, du 27 juin au 4 juillet [1975]. ©Téâtre Action.
Université d’Ottawa, CRCCF, Fonds Téâtre Action (C64).
Coordination : Juliette Martel
Maquette et mise en pages : Anne-Marie Berthiaume
Achevé d’imprimer en mai 2015
sur les presses d’Imprimerie Gauvin
Gatineau (Québec) CanadaParfois, un vieux costume traditionnel peut raviver des
origines depuis longtemps oubliées. Parfois, c’est la
lecture d’un poème qui déclenche un trouble inattendu.
Parfois encore, c’est une rencontre. D’un récit à l’autre,
des voix se croisent, des luttes se font écho, des émotions
se répondent.
Entre drames personnels et déracinements, entre identité
féminine et défense de la francophonie, les quarante-et-un
textes de ce recueil racontent des parcours identitaires
propres à chacun, qui nous font voyager d’une culture
à l’autre.
À travers ces histoires aussi colorées que touchantes, c’est
l’occasion de se pencher sur sa propre identité et,
peutêtre, d’y faire des découvertes sur soi-même.
Pour se raconter II est le résultat d’un
concours de création littéraire initié
par les Éditions David à l’automne
2013 dans le but d’inciter la population
francophone de l’Ontario à prendre
plaisir à lire et à écrire en français.
Il s’agit là du deuxième recueil de
la série, qui fait suite aux Souvenirs
d’enfance publiés en 2014.
www.editionsdavid.com

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