Crimée / par Louis Delahaye

De
Publié par

impr. de Beaulé (Paris). 1856. 1 vol. (143 p.) ; in-12.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1856
Lecture(s) : 63
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 124
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CRIMÉE
ÀLMA
ALMA
i
Le rivage est désert et la brise mourante ;
Tout est calme. Pourtant, sur les flots de l'Euxin.
Une rumeur, d'abord confuse et murmurante,
Monte, grandit, s'étend, puis rugit menaçante :
La mer semble vomir des monstres de son sein.
Des vapeurs haletants remorquent vers la plage
Cent cinquante vaisseaux, pleins de soldats armés.
— 8 —
Le soleil resplendit dans un ciel sans nuage.
Tous, debout sur le pont, tournent vers le rivage
Des regards curieux, avides, enflammés.
Le signal est donné. Chaque vaisseau s'arrête
En ordre de bataille et les canons béants.
La mèche est allumée et la mitraille prête.
Empressés et joyeux, comme en un jour de fête,
Français, Anglais et Turcs encombrent les chalands.
Une lutte s'engage, émouvante,, animée.
Sous l'effort des rameurs s'ouvre un large sillon :
C'est à qui le premier, sur le sol de Crimée,
Aux applaudissements de cette triple armée,
Fera flotter dans l'air son brillant pavillon.
x Ramez, ramez! » La rive est éloignée encore :
On se jette à la mer en poussant des hourrahs.
La flotte a salué le drapeau tricolore.
De tous côtés/déjà, les guidons qu'on'arbore,
Marquent l'emplacement où courent nos soldats.
Au fracas du canon, au son de la trompette,
Surgissent constamment.de nouveaux bataillons.
^Chaque division se 'm.asse.;et se .complète.
Le maréchal débarque, et courant à leur tète,
Il pousse son cheval en s'écriant : « Allons ! »
II
Mais au loin, dans la plaine immense,
Couverte de steppes ingrats,
Pas un Cosaque ne s'élance;
Les Russes ne paraissent pas !
Leur nombreuse et solide armée
N'a point de l'antique Crimée
Disputé pied à pied le sol ;
Leurs vaisseaux ont peur de l'orage!
Mais nous, braves soldats, courage!
En avant sur Sébastopol !
En avant!... Les vaisseaux côtoient
Les bords escarpés de la mer,
Pendant qu'au large se déploienl
Les régiments armés de fer,
— 10 -
Les trois peuples de l'Alliance,
Pleins d'une héroïque assurance,
Appellent la lutte à grands cris.
La nuit est venue, on s'arrête.
De l'Aima couronnant la crête,
On a pu voir les ennemis.
Prêt, au moindre signe d'alarmes,
A s'élancer au premier rang,
Le Français, la main sur ses armes,
Attend le jour en soupirant.
Tout en improvisant sa tente,
Il trompe l'ennui de l'attente
Par de gais et plaisants propos ;
Puis, en sifflant un air de fête,
Il aiguise la baïonnette
Qui s'ébrèchera sur les os.
Les officiers, sur ce rivage
Qu'illustrèrent les vieux Romains,
Sentent se doubler leur courage,
Ils brûlent d'en venir aux mains.
Ces jeunes soldats que la guerre
Jette dans la noble carrière,
Sauront prouver qu'ils sont les fils
De ces brigades furieuses,
— 11 —
Dont les aigles victorieuses
Planèrent aux champs d'Austerlitz.
Ils déploieront la même audace.
Ils ont parmi leurs généraux
Un fils de l'immortelle Race,
Dont un coup d'oeil fait des héros.
Son nom qui vaut seul une armée,
Menace déjà la Crimée
Comme un éclair avant-coureur ;
Ce nom veut dire : Honneur et Gloire.
Demain ils auront la victoire
Au cri de : « Vive l'Empereur! »
Le jour paraît, le clairon sonne.
On entend hennir les chevaux.
Le cliquetis du fer résonne
Autour des chefs et des drapeaux.
Les canons roulent dans la plaine.
Les aides de camp, hors d'haleine,
S'élancent partout à cheval,
Pendant que, mordant la cartouche,
Les soldats, noircis à la bouche,
N'attendent plus que le signal.
— 12 -
III
À cheval ! en avant ! — Au delà de la plaine
Où serpente l'Aima dans un lit escarpé, ,
De coteaux élevés court une longue chaîne ;
Sur ces hauteurs, partout, Menschikoff est campé.
A droite, des fossés, des remparts imprenables;
Du côté de la mer, des rocs inabordables ;.
Au centre, cent canons mitraillant le ravin;
Les pentes, les plateaux couverts d'infanterie ;
Les défilés gardés par la cavalerie,
Et la grande réserve-à l'horizon lointain.
De ce camp retranché plane une vue immense ;
Les Russes ont compté jusqu'au dernier soldat.
Leur intrépide chef examine en silence
Nos troupes s'avancer en ordre de combat.
Il voit le maréchal, couvert de ses insignes,
Galoper sur le front de nos savantes lignes,
Électrisant les rangs -du geste et de la voix;
Il entend les tambours et le canon d'alarmes;
Frappant du pied le roc, il jure que nos armes
Sur les bords de l'Aima s'arrêteront un mois.
— 13 —
Déjà les tirailleurs, armés de carabines,
Courent au pas de charge et visent en courant.
Les Russes, embusqués sous d'épaisses fascines,
Ne peuvent échapper à leur oeil pénétrant.
Dans un cercle de feu rugit la fusillade.
Comme un démon d'enfer le soldat escalade
D'un seul bond les rochers qui surplombent le bord.
Dès qu'il a mis le pied "sur la rive tonnante,
Il recharge aussitôt l'arme noire et fumante
Qui fait à mille pas pousser des cris de mort.
Puis, après un élan fougueux, opiniâtre,
Dans le sol entr'ouvert ils semblent engloutis...
Les Russes ne voient plus qu'une masse verdâtre
Qui se traîne en rampant aux pentes des glacis.
Du sein de cette masse éloignée et mouvante
Partent des coups de feu qui sèment l'épouvante
Dans le coeur des soldats, des officiers troublés :
Sans qu'on ait vn de front se soulever de terre,
Sans qu'on ait vu reluire une arme meurtrière,
Tous les chefs à cheval ont été fusillés.
Des feux de peloton trouant chaque broussàillé,
Ne peuvent arrêter ces serpents enragés ;
— 14 —
Les artilleurs qui vont les crible)' de mitraille,
Tombent le front sanglant sur leurs canons chargés.
Des Cosaques du Don les escadrons rapides
S'élancent ; mais déjà nos chasseurs intrépides
En groupes menaçants se sont éparpillés ;
Parant .les coups de lance avec la baïonnette;
Chaque soldat voltige et dans les rangs se jette,
Éventrant coup sur coup chevaux et cavaliers.
Derrière eux, comme un fleuve impétueux qui gronde,
Le corps d'armée arrive en bataillons serrés.
Dans le Ut du ravin dont le sang rougit l'onde,
Impatients, nombreux, les Français sont entrés.
Plus d'un tombe, exhalant une clameur guerrière ;
Plus d'un blessé mourant encombre la rivière ;
Ils abordent, foulant ces cadavres épars ;
Malgré le plomb qui siffle et le canon qui tonne,
Ils reforment soudain chaque front de colonne,
Comme s'ils manoeuvraient au sein du Champ-de-Mars.
Les sacs posés à terre, ils attendent la charge.
Après quelques moments de silence effrayant,
De mitraille et d'obus une triple décharge
De toutes les hauteurs part en les foudroyant.
— 15 —
Croisés comme la grêle au fort de la tempête,
Bombes et biscaïens s'abattent sur leur tête ;
Sans pouvoir se défendre ils tombent égorgés,
Pendant que l'ennemi, s'excitant au carnage,
Pousse à chaque volée un hurlement sauvage.
Enfin les commandants lancent un cri : « Chargez ! »
On conquiert pas à pas la colline embrasée ;
Les carrés ennemis sont'abordés de front;.-. .
Le fantassin attend, reçoit tête baissée,
Et repousse le choc du pesant escadron.
Il marche sans broncher sur chaque batterie,
Pendant que les canons de notre artillerie,
Hissés sur les hauteurs, commencent à mugir.
Les fiers soldats du czar lentement se replient,
Et, redoublant le feu, leurs colonnes s'appuient
Contre ces rocs ardus que l'on ne peut franchir.
Mais quel obstacle humain arrêterait nos braves ?
Sur la falaise à pic qui domine la mer,
Comme des jaguars qui rampent, nos zouaves
Bondissent. Leur drapeau flotte déjà dans l'air.
Promptes comme l'éclair, leurs lignes sont formées.
De frénétiques cris partis des trois armées
— 1(5 —
Jettent dans leur poitrine une ardente fureur.
Sans voir les ennemis, sans en compter le nombre,
Ils courent en avant, l'oeil flamboyant, l'air sombre,
Aux cris retentissants de : « Vive l'Empereur ! »
Chacun des bataillons s'entrechoque avec rage,
En jurant, en hurlant ; pendant que les Anglais
Traversent, au milieu d'un effroyable orage,
Un talus défendu par des remparts épais.
Les soldats voient tomber leurs plus vieux capitaines,
En vain les biscaïens les fauchent par centaines,
Ils montent d'un pas lent, cadencé, l'arme au bras,
Sans pousser un seul cri, dans un calme stoïque.
Les Higlanders, suivant leur coutume héroïque,
Sur l'ennemi surpris n'ont tiré qu^à vingt pas.
Ils s'élancent. Hourrah ! La redoute est conquise.
Les canons sont saisis chargés et retournés.
L'ennemi débordé regarde avec surprise
Des alliés vainqueurs les sommets couronnés.
Il lutte encor, criblé d'une grêle de balles.
Les zouaves, grinçant comme des cannibales,
Hachent des rangs entiers de leurs sabres sanglants
Un Russe crie et meurt sous chaque baïonnette,
— 17 —
Pendant que nos canons, se croisant sur leur tête,
Font tournoyer en l'air leurs membres palpitants.
« Encore un choc! Chargez I... » Les ennemis chancellent ;
Ils cèdent le terrain, mais intrépidement.
Lorsque les alliés de trop près les harcèlent,
La lutte recommence avec acharnement.
La voix de leurs clairons a sonné la retraite ;
Le Cosaque, en fuyant, retourne encore la tête
Comme un lion puissant blessé par un chasseur.
Les flots de sang qu'il perd épuisent son courage,
Mais au fond de son antre il emporte sa rage,
Un jour il reviendra sur son hardi vainqueur.
La hauteur des rochers escarpant la mer Noire
Interdisait la lutte aux marins bondissants ;
Mais, jaloux d'applaudir leurs compagnons de gloire,
Ils garnissaient les mâts, les hunes, les haubans.
Tous n'avaient qu'un regard, une pensée, une âme ;
A chaque fait saillant du gigantesque drame
Ils lançaient dans les airs d'impétueux bravos,
Et quand les ennemis battirent en retraite,
Un hourrah, éclatant comme un bruit de tempête,
Du Pont-Euxin tonnant fit tressaillir les flots.
LE BLESSÉ
LE BLESSÉ
Quel est donc ce blessé couché dans l'ambulance?
Il repose, et chacun garde un profond silence
Dans la crainte de l'éveiller.
Auprès de son chevet, attentive, inquiète,
La soeur de charité, penchant vers lui la tête,
Est assise pour le veiller.
Horriblement blessé dans la lutte homicide,
La mort avait déjà posé sa main livide
— 22
Sur ses traits nobles, mais flétris ;
Lorsque l'homme de l'art, grand comme Dieu lui-même,
S'est dit : « Il faut tenter une ressource extrême ;
» Je veux le sauver à tout prix 1 »
Et ses savantes mains l'ont tiré de la tombe.
Il vivra. De son front si maintenant il tombe
De larges gouttes de sueur,
C'est qu'il faut payer cher la rançon de la vie,
Et que de ces combats livrés à l'agonie
On sort mourant quoique vainqueur. .
Mais un souffle a passé sur son visage pâle,
Un faible et lent soupir de ses lèvres s'exhale,
Ses yeux se lèvent à demi ;
Un mot d'étonnement vient errer sur sa bouche,
Il regarde, il hésite, il cherche... et sur sa couche
Retombe bientôt endormi.
Mais il a vu, paré de sa blanche auréole,
Un ange replaçant, plus doux sous son épaule,
— 23 "-
L'oreiller chaud et bienfaisant ;
Il l'a vue épancher sur sa lèvre brûlante,
Goutte à goutte, longtemps, la liqueur bienfaisante
Qui met du baume dans le sang.
Puis, ayant rafraîchi sa tête qui transpire,
Elle l'a rassuré de ce charmant sourire
Qui dit : « Espérez, tout va bien! »
Et, pour mieux prévenir toute crise funeste,
Elle a, comme une mère, interdit d'un seul geste
Le moindre sujet d'entretien.
Quel est donc ce blessé dont la vie est si chère ?
Notre vieux général le traitait comme un frère,
Lorsqu'hier soir on l'opéra.
Voilà la bonne soeur qui s'agenouille et prie.
C'est donc un défenseur de la grande Patrie,
Canrobert, Raglan, Marmora?
Ou l'un de ces soldats, lions que rien n'arrête,
Qui planta de ses mains le drapeau sur la crête
— 24 —
Qu'il escalada le premier ;
De ces hommes de fer qui, s'enivrant de poudre,
Dans les rangs ennemis tombent comme la foudre?
... Non. C'est un Russe prisonnier !
INKERMANN
iNKERMANN
Le brouillard, d'un voile de glace,
Enveloppe le camp et prolonge la nuit ;
Nuit morne, où l'oeil en vain cherche à percer l'espace.
On n'entend pas le moindre bruit.
Couchés sur la colline humide,
Sans vivres, sans abri contre un froid pénétrant,
Ils attendent le jour dans un calme intrépide.
Chaque soldat garde son rang.
— 28 —
Tout à coup dans cette nuit sombre,
Sans qu'aucun bruit de fer, aucun cri n'aient vibré,
Les Russes ont surgi de ces ravins sans nombre
Dont Inkermann est entouré.
Sur les pas de guides agiles,
Ils occupent armés tous les pics isolés ;
Des canons, des obus, chargés de projectiles,.
Couvrent au loin les défilés.,
■ ,-J
Déjà leur multitude immense
Marche, enfermant le camp dans un cercle de fer.
La fusillade siffle... Un cri perçant s'élance
Aussi foudroyant que l'éclair :
« Aux armes ! I ! » D'un bond rapide
Les Anglais sont debout autour de leurs drapeaux ;
Ils attendent d'un front sombre, mais intrépide,
Les ordres de leurs généraux.
Mais la nuit est impénétrable.
Une fumée épaisse augmente le brouillard.
Sous leurs pieds, sur leurs fronts, multiple, inévitable,
La mort rugit de toute part.
— 29 —.-,. ; —-—-^
Le plomb les perce et les décime,,.
N'importe ! Ils garderont le poste de l'honneur,
« Soldats! serrez vos rangs' Il faut sur cette cîme,
» Mourir tous en hommes de coeur! »
Ces mots, comme un choc électrique,
Font tressaillir le coeur des bataillons anglais ;
D'un élan spontané, martial, énergique,
Ils ont serré leurs rangs épais.
Croisant partoutia baïonnette,
Les pieds rivés au sol, la foudre dans les yeux,
Ils attendent l'assaut... Prompts comme" la tempête,
Les ennemis fondent sûr eux.
Un silence effrayant, sauvage,
A soudain remplacé le bruit des feux roulants •
Des imprécations de colère et de rage
Se mêlent aux cris des mourants.
Les baïonnettes sont tordues,
Sur les os crépitants les sabres sont faussés,
Les crosses des fusils se changent en massues,
Des rangs entiers sont terrassés.
— 30 —
En vain sur ces carrés terribles
L'ennemi par trois fois se heurte en rugissant ;
En vain, trois fois encor, ses chocs irrésistibles
Font jaillir des torrents de sang ;
Sur ces nouvelles Thermopyles
Les enfants d'Albion succombent sans trembler ;
Froids comme ces rochers, et comme eux immobiles,
Ils tombent tous sans reculer.
Enfin, sur ce champ de carnage,
Le soleil qui se lève a percé le brouillard.
Voilà les ennemisI braves Anglais, courage'
En avant, fils du Léopard !
Mais partout quelle foule immense !
Ils sont trente contre un. Eh, qu'importe 1 en avant'
En avant pour la Reine. —Et le soldat s'élance
Sur l'ennemi qui se défend.
La lutte est soudain rétablie...
Mais un feu meurtrier part de chaque buisson ;
Chaque bouquet de bois masque une batterie ;
Chaque ravin un bataillon !
— 31 —
Bientôt la mitraille et la bombe
Pleuvent de tous côtés et labourent le camp.
Les chevaux sont tués. Le soldat meurt et tombe
Sur son général expirant.
Et sur les rangs qui s'éclaircissent
Les Russes, plus pressés que les flots de la mer,
S'acharnent... Tout à coup de grands cris retentissent,
Dominant le fracas du fer.
A ces cris les Russes s'arrêtent.
Un long tressaillement court dans leurs rangs troublés.
Trois hourrahs prolongés que les Français répètent,
Les ont un instant ébranlés.
Les clairons stridents des zouaves
Aux vaincus de l'Aima semblent sonner la mort.
Les voilà, ces chasseurs qui brisent les entraves
Sous leur impétueux effort.
Sur leurs'pas court l'infanterie,
Roulant comme une mer ses rouges bataillons ;
Au milieu des rochers déjà l'artillerie
Traîne ses lourds et noirs canons.
— 32 —
L'impulsion est effroyable.
Les Russes enfoncés cèdent, mais lentement,
Se défendant avec un courage indomptable,
Pas à pas, héroïquement.
Ils reculent jusqu'à la crête
Qui couronne un ravin profond et menaçant,
Où de la Tchernaïa l'onde que rien n'arrête,
Se précipite en bondissant.
C'est là qu'ils défieront l'orage.
L'ennemi sur ce roc n'arrivera jamais.
Vains efforts ! que ne peut l'électrisant courage
Des Français mêlés aux Anglais?
Déjà les tirailleurs gravissent
Ces coteaux escarpés qui n'ont pas de chemin ;
Le fusil dans les dents, ils rampent et se glissent
Aux flancs sauvages du ravifi !
Ils bondissent de cîme éncîme,
Trouant chaque taillis de leurs sabres sanglants,
Visant à chaque pas et couchant dans l'abîme
Artilleurs, pointeurs et servants!
— 33 —
Déjà leurs maiîris chargent de poudre
Les canons retournés par leurs bras triomphants ;
Déjà, grinçant des dents, ils font partir la foudre
Dans les reins des Russes fuyants !
C'est une horrible boucherie.
Poursuivi, mitraillé sur le roc qu'il descend,
L'ennemi roule et meurt. La Tchernaïa rougie
Semble un large fleuve de sang!
Les clairons sonnent la retraite.
Fanfares et tambours retentissent joyeux.
Le soldat triomphant marche en levant la tête,
Les officiers sont radieux.
Partout la France et l'Angleterre
Se sont tendu les bras sur le terrain vainqueur ;
Le Français accourant dit à l'Anglais : « Mon frère ! »
L'Anglais lui répond : « Mon sauveur ! »
LA 8OEUR DE CHARITÉ
LA SOEUR DE CHARITÉ
Vous qui niez du Christ l'Église trois fois sainte,
Saivez-moi. Regardez dans cette morne enceinte
Où souffrent tant de malheureux.
Dans ce vaste hôpital où règne en souveraine
La mort, que voyez-vous ? — Je vois, calme et sereine,
Une jeune fille aux yeux bleus.
Sitôt qu'à son oreille exercée, attentive,
La voix d'un moribond vient expirer plaintive,
38 -
Vite elle accourt à ses côtés...
C'est admirable! rien n'a rebuté son zèlel
Mais qu'elle est jeune encore, et douce et fraîche et belle '
— Voici son histoire. EcoutezI
C'était l'espoir, l'orgueil d'une antique famille.
Si riche, elle aurait pu, la noble jeune fille,
Vivre dans la soie et les fleurs ;
Mon, dans un sac de serge emprisonnant ses charmes,
Elle a pris le sentier tout abreuvé de larmes,
La coupe pleine de douleurs !
Chacun obéissait à son moindre caprice.
Chez elle, vingt laquais debout pour son service
A sa voix couraient empressés ;
Eh bien! la jeune enfant si frêle et si charmante,
À quitté tout cela pour être la servante
Des infirmes et des blessés!
Fiancée adorée, épouse heureuse et fîère,
Un jour elle eût pressé d'une étreinte de mère
De jeunes et blonds chérubins,
Qui, beaux et gazouillants, l'eussent partout suivie;
— 39 —
Non, la vierge martyre a consacré sa vie
À recueillir des orphelins !
Maintenant elle est là. Ses mains blanches et pures
Étanchent constamment de hideuses blessures,
Mais comme son coeur est joyeux,
Et qu'à tous les bonheurs du monde elle préfère
Le « Merci! » du soldat, qui l'appelle ma mère
Avec des larmes dans les yeux !
Comme elle est respectée, et comme elle est aimée !
Lorsque le choléra décimait notre armée,
J'ai vu la magnanime soeur,
Multipliant partout sa divine présence,
Passer toutes les nuits debout dans l'ambulance.
Elle y gagna la croix d'honneur !
Oh! porte avec orgueil cette étoile des braves,
Avec nos généraux, nos chasseurs, nos zouaves,
Qui l'ont gagnée en combattant,
Ma soeur!... Ton dévoûment égale leur courage.
S'ils méprisent la mort tonnant sur leur passage,
Tu la braves à chaque instant!
— 40 —
Mais j'ai parlé d'orgueil. Ah! pardonI je m'oublie.
L'héroïsme, chez vous, s'ignore ou s'humilie,
Car c'est l'héroïsme chrétien;
Sans orgueil, sans honneurs, étrangères au monde,
Comme le Christ-Sauveur, dont la foi vous inonde,
Vous passez en faisant le bien !
Mais aussi quel respect partout vous environne !
Qui donc a jamais vu votre sainte personne
En butte à l'outrage un instant?
L'étranger qui vous voit s'étonne et vous révère ;
Le vieux et dur soldat que vous nommez mon frère
Prie et pleure en vous écoutant!
Toujours le parti pris, ou la sotte ignorance,
Osera contester les gloires de la France
Et nos grands hommes immortels ;
On vomira sur eux le mépris, le blasphème.
N'ai-je pas entendu méconnaître Dieu même
Crucifié sur nos autels !
L'idole d'aujourd'hui demain est de la boue!...
Seul, quelqu'un ici-bas ne tend jamais la joue
- 4Î
Aux soufflets de l'Impiété,
C'est une enfant craintive, une humble et pauvre femme,
Mais qui porte un foyer de bonté dans son âme,
C'est une soeur de charité!
LE HENRI IV
LE HENRI IV
« Les ancres à la mer!... Calez les mâts de hune!...
» Stoppez!!! »—Mais l'ouragan déjà ,
Entraîne le vaisseau vers la sombre lagune
Qui regarde Eupatoria.
Chaque saute de vent tord et brise une chaîne
Par un sec et rude cahot ;
Chaque coup de roulis fait mugir la carène.
Le gouvernail et Fétambot. . .
— 46 —
Emporté par l'élan de gigantesques cîmes,
Aussi rapides que l'éclair,
Il retombe aussitôt dans les larges abîmes
Qui creusent le fond de la mer.
Les cris des officiers sont couverts par l'orage,
Mais officiers et matelots,
La main ferme, l'oeil prompt, luttent avec courage
Contre le ciel, contre les flots.
Quand le pont balayé par les lames qui tonnent,
Hurle comme un lion blessé,
Leurs énergiques bras se serrent, se cramponnent
Au vaisseau qu'ils ont embrassé.
Quand le vent s'engouffrant dans les mâts qu'il secoue,
Les déracine en les tordant,
Que le lourd bâtiment tourne comme une roue
Avec un sifflement strident,
Quand la grêle glacée et tombant par rafales
Perce leurs membres jusqu'aux os,
— 47 —
Qu'au milieu de clameurs vibrantes, infernales,
Tout roule dans un noir chaos,
Impassible à son poste, aucun ne s'épouvante,
Et, quand la voix du commandant
Mugit, jetant un ordre au sein de la tourmente,
Chacun l'exécute à l'instant.
Mais tous les éléments ont conjuré la perte
De ce colosse tout puissant ;
Il roule, lui si fort, comme une masse inerte,
Vers le rivage rugissant.
Il creuse à chaque bond sa souille dans le sable...
Tout à coup, dans l'épaisse nuit,
Le commandant, qui garde un sang-froid admirable,
Entend gronder un nouveau bruit.
Non, ce n'est point le bruit de la mer en délire,
Ni celui des agrès broyés,
Ni les sourds et fréquents craquements du navire
Qui va s'éventrer sous ses pieds...
- 48 —
C'est le bruit d'ennemis accourant au pillage
Aussitôt part avec éclat,
Dominant le fracas des flots et de l'orage
Ce cri : « Branle-bas de combat ! »
Des acclamations soudaines, électriques,
Jaillissent du coeur des marins ;
Les canons sont chargés par leurs bras athlétiques,,
La mèche reluit dans leurs mains.
Illuminant la plage, une rouge fusée
Montre des groupes menaçants.
Au commandement : « Feu ! » la mitraille lancée
Promène la mort dans leurs rangs.
« Chargez! carguez la voilel » —Et le marin s'incline,
Luttant d'un bras contre la mer,
De l'autre manoeuvrant la longue coulevrine,
Qu'il gorge de poudre et de fer.
Chaque fois qu'on le croit' sombré' sur le rivage,
Le géant reparaît plus fort ;
— 49 —
Sitôt qu'il se redresse en menaçant la plage,
Il fait feu de tout son tribord.
Vaincu par un dernier effort de la tempête,.
Il cède, disjoint, secoué ;
Mais les lâches pillards ont sonné la retraite
Devant le navire échoué.
Ses flancs sont labourés de béantes blessures,
Mais son pavillon flotte encor,
Et ses larges canons sont dans leurs embrasures
Toujours prêts à vomir la mort.
Colosse terrassé, mais encor redoutable,
Le Henri IV ensablé là
Semble une forteresse avancée, imprenable,
Qui défend Eupatoria.
DANS LA TRANCHÉE
DANS LA TRANCHÉE
Lèvent est froid, la nuit est sombre,
La neige a recouvert le sol ;
Les fantassins veillent dans l'ombre
Sous les murs de Sébastopol.
Appuyé contre la tranchée,
L'oreille au vent et l'arme au bras,
L'un d'entr'eux, la tête penchée,
A dit : « Non, ils ne viennent pas!
— 54 —
Et se blottissant en silence
Dans leurs manteaux roidis de froid,
Les Français avec patience
Écoutent le vent qui s'accroît.
Soudain, dans l'air qu'elle sillonne,
Siffle une bombe qui s'abat
Au milieu d'eux. Chacun frissonne!...
Un-jeune mais vaillant soldat
Des deux mains va lancer la bombe
Hors du bastion menacé...
Le projectile éclate; il tombe,
Le crâne ouvert et fracassé '
Sa bouche exhale un cri suprême;
Ses mains se crispent... Il est mort !
Déjà le chirurgien lui-même
A prononcé l'arrêt du sort!
On creuse la terre durcie
Qui va lui servir de tombeau.,
— 55
La lune, par une éclaircie,
Blanchit parfois ce noir tableau!
Ses fidèles compagnons d'armes
L'ont couché dans son dernier lit.
Pas un d'eux n'a versé des larmes.
« C'était un brave' » Et tout est dit!
Et chacun regagne sa place,
Impassible et prêt au combat.
La neige d'un linceul de glace
Couvre la tombe du soldat !
Le vent est froid, la nuit est sombre.
Frappant du pied contre le sol,
Les fantassins veillent dans l'ombre
Sous les murs de Sébastopol.
LA MESSE
LA MESSE
i
Sur le haut du Belbeck tout hérissé de tentes
Le soleil s'est levé splendide et radieux.
La diane a sonné ses notes éclatantes.
Le catnp français s'éveille avec un bruit joyeux.
Quel magique tableau ! Tous nos soldats en armes
Comme des murs vivants forment leurs rangs serrés.
Dieu! qu'ils sont beaux ces fronts ridés dans les alarmes,
Ces yeux noirs pleins d'éclairs, ces visages cuivrés I
— GO —
Cent tambours à la fois grondent... Sur la colline
GortschakoT, Liprandi fondraient-ils menaçants?
Mais au large horizon que le jour illumine,
Je n'ai pas vu rouler leurs flots retentissants !
Pourtant nos généraux marchent à notre tête,
La poitrine étoilée, et tout chamarrés d'or!
Voici sur son coursier qui bondit et s'arrête,
Le général en chef et son état-major !
On se range en bataille... Allons, c'est une fête !
On va distribuer des médailles d'honneur,
Ou le vieux général va, découvrant sa tête,
Crier : « Il vient de naître un fils à l'Empereur ! »
II
Regardez du Belbeck la plus haute éminence.
Par les mains des soldats un autel est dressé :
Pavoisé richement aux aigles de la France,
Le canon, le mousquet, la cuirasse et la lance
En forment un trophée, éclatant, hérissé.
Un prêtre à cheveux blancs y monte. Sa prière
Vole en pieux accents vers le dieu des combats.
Un silence imposant fond sur l'armée entière.
Le bruit sourd et lointain d'une rumeur guerrière
Jusqu'au pied de l'autel vient expirer tout bas.
« Seigneur, dont le nom seul réjouit ma jeunesse,
» Je monterai, Seigneur, vers vos sacrés parvis,
» C'est à vous que je crie au temps de ma détresse,
» Vous qui faites ma force et calmez ma tristesse
» Quand je marche assiégé de puissants ennemis I
» Faites briller sur moi votre lumière sainte ;
» Que votre vérité descende dans mon coeur,
» Et mes reins affermis défieront toute crainte,
» Et je m'élancerai vers la montagne sainte,
» Vers votre sanctuaire, ô mon divin Sauveur ! »
Et le vieillard, trois fois se frappant la poitrine,
Monte à l'autel chanter sur de divins accords
La gloire du Très-Haut, sa parole divine ;
Puis son genou fléchit, son front chauve s'incline :
Ses mains ont vers le ciel levé le pain des forts.
— 62 —
oui à coup mille voix courent et retentissent.
' 'es mots : « Genoux en terre ! » ont courbé tous les rangs
Au lourd choc des fusils les collines gémissent,
Le tambour bat aux champs, les canons retentissent,
Les clairons ont vibré stridents et pénétrants.
Quelle forêt de fer ! Quel océan de tètes !
Cent mille hommes sont là, coeurs vaillants, coeurs français,
Pour l'honneur du drapeau victimes toujours prêtes.
Ces fronts qui n'ont jamais fléchi sous les tempêtes,
Pourquoi se courbent-ils, Seigneur, quand tu parais?
C'est que ce général, comptant les cicatrices
Des braves compagnons dont il est entouré,
Et méditant du sort les injustes caprices,
S'est dit : « Il faut un Ciel pour payer les services
« Du vieux simple soldat qui périt ignoré ! »
C'est que ces officiers, l'honneur de la science,
Qui du bout d'un compas sapent des murs d'airain,
Ont appris que l'Église a pour fille la France,
Et que, si les canons sont prêts, la délivrance
Est dans les mains de Dieu, l'arbitre souverain.
— 63 —
C'est que ces jeunes gens, que le bruit de la guerre
Appelle en Orient, avides de combats,
Sentent en ce moment sur leur poitrine fière
La médaille bénite, où la soeur et la mère
Ont empreint des baisers qu'ils savourent tout bas.
C'est qu'au milieu des camps, où la mort avec rage
En invisibles traits passe et siffle souvent,
Où rien n'est épargné, ni le grade, ni l'âge,
On regarde parfois, malgré tout son courage,
Les profondeurs du Ciel en priant, en rêvant!
III
Le prêtre a terminé le divin sacrifice ;
Le dieu de charité, d'amour et de justice,
Habite dans son sein, qu'il brûle de ses feux.
Dans les yeux du vieillard je vois monter des larmes,
Et, pendant qu'il bénit nos drapeaux et nos armes,
Au Père des humains il adresse ces voeux :
— C4 —
« Seigneur, Dieu de Moïse et Dieu de6 Machabécn,
» Daignez bénir. Seigneur, ces vaillantes armées
» Qui vengent l'opprimé frappé par l'oppresseur !
» Dieu fort, trempez de fer cette vaillante race,
» Conservez à nos chefs le conseil et l'audace,
» Gardez à nos soldats leur bouillante valeur !
^ Que tous nos ennemis soient réduits en poussière !
» Non pour les vains honneurs d'une gloire guerrière,
» L'holocauste sanglant par vous est rejeté;
» Mais pour que luise enfin cette ère fraternelle,
» Où descendra des cieux la Paix universelle,
» Apportant dans ses mains Amour et Liberté. »
IV
A la voix de leur capitaine
Ces fiers bataillons ébranlés
Sont redescendus dans la plaine
A pas pesants et redoublés.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.