Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

Criton

De
0 page

Criton est un dialogue de Platon écrit vers le début du Quatrième siècle. Avec Apologie de Socrate et Phédon, c’est l’une des trois pièces à traiter de la condamnation, de la captivité et de la mort de Socrate. Appelée aussi « Criton ou du Devoir du citoyen », le dialogue décrit la tentative infructueuse de Criton pour convaincre Socrate de prendre la fuite et d’échapper à la mort. Socrate écoute son ami, mais refuse et décrit la patrie, régie par les lois, de cette façon : « que, si elle nous envoie à la guerre pour y être blessés ou tués, il faut y aller ; que le devoir est là ; et qu’il n’est permis ni de reculer, ni de lâcher pied, ni de quitter son poste ; que, sur le champ de bataille, et devant le tribunal et partout, il faut faire ce que veut la république... ».


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

img001.jpg

Criton
Platon
Début du IVème siècle avant J.C.
Traduction de Victor Cousin

 

 

Illustration de couverture : La mort de Socrate, Jacques-Louis David, 1787, détail. Metropolitan Museum of Art, New York. Droits réservés.

Préface des Éditions de Londres

« Criton » est un dialogue de Platon écrit au début du Quatrième siècle avant Jésus-Christ et qui décrit le moment où Criton tente de convaincre Socrate de s’enfuir de sa prison pour échapper à sa condamnation à mort. Socrate écoute les arguments de son ami mais refuse. Dans la chronologie des dialogues de Platon qui traitent de la condamnation, du procès et de la mort de Socrate, « Criton » se situe entre Apologie de Socrate et Phédon.

Le sujet

Dans l’Apologie de Socrate, Socrate est arrêté, jugé et condamné à mort pour corruption de la jeunesse. Dans Phédon, on assiste à ses derniers moments auprès de ses amis, à une vraie réflexion sur la mort et à sa mort. « Criton » est un dialogue entre Criton et Socrate. Criton est riche et a les moyens de faire évader Socrate si celui-ci accepte. Mais il n’accepte pas. Souvent appelé « Criton ou le devoir du citoyen », pour nous « Criton » n’est pas un dialogue sur le devoir. Le devoir ne mérite pas d’être discuté. Le devoir ne se questionne pas. Ici, Socrate fait un choix, dans la plus pure tradition existentialiste. Il y a d’ailleurs quelque chose de Sartre dans le Socrate dépeint dans « Criton ». Ce qui ressort, ce qui nous semble fondamental, c’est la cohérence. Que l’on aime ou que l’on souffre de la contrainte sociale, on est libre de choisir. En revanche, on ne peut pas prétendre respecter les lois quand elles nous arrangent et les rejeter quand elles ne nous arrangent pas. L’attitude de Socrate présuppose le Contrat social. Si la condamnation de Socrate peut paraître injuste, elle reste l’exécution d’une décision de justice. Et c’est ça, la position de Socrate ; aucun des arguments de Criton n’y fera, Socrate n’en démordra pas : comme le dit Michel Galabru, alias commissaire Grimaud : « Mon truc, c’est la loi. Pas toi ? ».

Le thème central

« Criton » est finalement un dialogue assez simple que l’on pourrait résumer avec les propres mots de Socrate : « Les principes que j’ai professés toute ma vie, je ne puis les abandonner parce qu’un malheur m’arrive : je les vois toujours du même œil ; ils me paraissent aussi puissants, aussi respectables qu’auparavant ; et si tu n’en as pas de meilleurs à leur substituer, sache bien que tu ne m’ébranleras pas, quand la multitude irritée, pour m’épouvanter comme un enfant, me présenterait des images plus affreuses encore que celles dont elle m’environne, les fers, la misère, la mort.».

Le peuple et les élites

Dans « Criton », outre les mots toujours mesurés de Socrate, on retrouve un grand mépris pour l’opinion du peuple, compréhensible au vu des errances de la soi-disant « démocratie » athénienne à l’époque de Platon, mais aussi annonciatrice de la « fin » d’Athènes, dont Platon est contemporain. A l’origine de la fin des valeurs qui constituent les fondations de la société démocratique, il y a ce mépris du peuple et cette idée que l’on n’est jamais mieux gouvernés que par ceux qui savent gouverner, mieux guéris que par ceux qui sont médecins. C’est ainsi la vision d’une société fondée sur une organisation drastique des compétences et guidée par des élites, qui est à l’origine de nombreux totalitarismes, celui des sociétés d’inspiration marxiste-léniniste et socialiste, mais aussi les sociétés soi-disant libérales, surorganisées, bureaucratiques et hiérarchiques où la démocratie devient un spectacle bien répété mais en rupture avec les bases d’origine de la société démocratique telle que les Athéniens la pensèrent. De l’autre côté du spectre politique, on trouve des sociétés totalitaires centrées non pas sur l’accomplissement d’un monde idéal et égalitaire, mas un mélange curieux entre une nostalgie du passé et une quête mystique d’un passé idéalisé et complètement fictif, les sociétés fascistes, qui, elles, n’ont pas grand-chose à voir avec l’héritage de Platon.

La rupture du contrat social

Si Socrate considère que son devoir est d’accepter la condamnation du tribunal d’Athènes, qu’elle soit injuste ou non, c’est bien parce qu’il tient ces propos : « Conviens donc, Socrate, continueraient-elles (les lois) peut-être, que si nous disons la vérité, ce que tu entreprends contre nous est injuste. Nous t’avons fait naître, nous t’avons nourri et élevé ; nous t’avons fait, comme aux autres citoyens, tout le bien dont nous avons été capables ; et cependant, après tout cela, nous ne laissons pas de publier que tout Athénien, après nous avoir examinées et reconnu comment on est dans cette cité, peut, s’il n’est pas content, se retirer où il lui plaît, avec tout son bien… ». Or, demandons à chaque Français, à chaque Européen, aujourd’hui, s’ils souscriraient à cette vision de la loi et du devoir : cet équilibre nécessaire entre donner et recevoir de la communauté, et la réponse serait : non. Si c’est non, c’est qu’il y a rupture du contrat social. Et tout s’explique : le soi-disant individualisme, les tensions, les « incivilités » etc. Nous continuons à vouloir imaginer une société qui n’existe plus puisque ses règles sont maintenant de facto caduques. Admettons cette simple réalité : la plupart des citoyens contesteraient la prévalence de liberté, d’égalité ou de fraternité dans notre société. Au lieu de passer notre vie à chercher des causes ponctuelles, dégagées d’une vision systémique, au lieu de chercher des coupables, cassons une fois pour toutes ce décor afin de voir clair, et redéfinissons des règles qui nous unissent tous. C’est la base de la démocratie. Il n’y aura jamais qu’une nostalgie de démocratie, une démocratie rêvée, et pas de futur démocratique tant que les bases sapées n’auront pas été refondées. Comme nous le disons souvent, prétendre que l’on peut réparer l’économie, la changer, réconcilier les communautés fragmentées est un simple mensonge. Il faut commencer par redéfinir l’espace politique et les règles d’engagement de chaque citoyen vis-à-vis de ses égaux.

© 2014- Les Editions de Londres

Biographie de l’Auteur

img003.jpg

Platon est un philosophe grec né à Athènes vers 427 avant JC et mort vers 346 avant JC. Il fut l’élève de Socrate, mais aussi d’Héraclite…Aristote fut son disciple. On l’ignore souvent, mais les trois plus grands philosophes de l’antiquité sont ainsi liés par une relation maître-élève. Platon est contemporain des sophistes, et n’aurait guère apprécié l’association entre Socrate et les Sophistes faite dans Les nuées d’Aristophane. Son œuvre, composée de dialogues philosophiques, la République, Les Lois, le Timée, le Critias…est une des plus fondamentales de l’histoire de la pensée humaine. Platon fut la plus grande influence de la philosophie occidentale. On pourrait aussi affirmer que son influence sur l’Eglise Catholique fut considérable.

Vie de Platon

Platon naît deux ans après la mort de Périclès, pendant la guerre du Péloponnèse qui oppose Athènes à Sparte et s’achève par la victoire de Sparte et la chute de la démocratie athénienne. De naissance aristocratique, il reçut l’éducation traditionnelle des jeunes Athéniens de l’époque : musique, flûte, cithare, mathématiques, grammaire, tout en nouant une relation pédéraste avec son professeur. Comme tous les êtres humains, et comme tous les grands hommes, on ne saurait comprendre la pensée de Platon sans saisir les traumatismes de son enfance. Il haïssait l’Oligarchie imposée par Sparte, qui s’apparentait à l’époque à une ploutocratie immorale, où les femmes n’étaient pas à leur place, où les riches exploitaient les pauvres, et où tous exploitaient les esclaves. Il n’aimait pas non plus la démocratie qu’il voyait comme une tentative politique des pauvres d’utiliser la loi pour exploiter les riches, thèmes traités de façon intéressante dans Ploutos d’Aristophane (les biens matériels), et L’assemblée des femmes (pouvoirs des femmes) du même Aristophane. Dans La République Platon décrit sa société idéale, qu’il appelle timocratie, et que tous nous comprenons abusivement comme une forme ancienne de démocratie, ce qui est tout de même un comble, puisque disons-le une fois pour toutes, Platon n’aimait pas la démocratie.

Cette société, société de classes où tout le monde est bien à sa place, il cherchera à la mettre en place à Syracuse où, invité par le tyran local, Denys, son expérience tournera court, après quoi il finira par revenir en Grèce où il fondera son école, l’Académie. Plus tard il retournera en Sicile où une nouvelle fois il essaiera de mettre en pratique ses idées philosophiques en politique.

Il est l’auteur de dialogues célèbres qui ont redéfini la philosophie. S’ils ne nous intriguent plus guère par l’originalité des concepts présentés, ils impressionnent toujours par l’élégance de la langue, et l’influence qu’ils eurent sur l’histoire des idées. Ce serait bien le comble si Platon, qui toute sa vie chercha à retrouver la pensée originelle, le monde des Idées (voir Le mythe de la caverne), afin de le décliner dans le réel social et ainsi proposer aux hommes le bonheur sur terre, ce serait donc bien le comble si Platon nous léguait, à nous les féroces anti-dogmatiques, les cyniques, moqueurs, picaresques, esprits libres, les textes d’un très grand littérateur.

Critique de Platon par Popper

On ne peut pas dire que les microscopiques Editions de Londres aient vraiment la légitimité pour s’attaquer au grand Platon. Alors, comme dans les bagarres de pubs du samedi soir dans le East End, nous nous abriterons derrière un plus grand que nous, Karl Popper. Et nous nous inspirerons beaucoup de The open society and its enemies. Bon, on ne va pas vous en faire l’exégèse, ce serait un peu long, mais on peut vous citer les coupables, et dans l’ordre, d’abord, il y a Platon, puis Hegel, puis Marx. Le dernier ayant des circonstances atténuantes d’après le jury. Mais Platon n’en a pas. A la base de tout, il y a l’Utopie, l’Utopie d’un monde stable et parfait, en harmonie, pour reprendre des termes ou une terminologie plus « grecque ». Et c’est cette nostalgie d’un monde en harmonie, préexistant au monde de chaos et d’immoralité dont nous sommes les acteurs et les victimes, qui hante l’esprit de Platon et le pousse, par le recours à la science et aux mathématiques, à refonder la société idéale, au moins sur le papier. En ceci il ouvre pour la civilisation occidentale une période d’errements sans fin. Citons Popper, et franchement The open society and its enemies est un des livres qui influença le plus notre philosophie politique :

« In all matters, we can only learn by trial and error, by making mistakes and improvements ; we can never rely on inspiration, although inspirations may be most valuable as long as they can be checked by experience. Accordingly, it is not reasonable to assume that a complete reconstruction of our social world would lead at once to a workable system. Rather, we should expect that, owing to lack of experience, many mistakes would be made which could be eliminated only by a long and laborious process of small adjustments ; in other words, by that rational method of piecemeal engineering whose application we advocate. » Rien d’autre à dire. On a la destruction de toute pensée de système.

Il faut lire à tout prix The open society and its enemies !!

Critique de Platon par…Les Editions de Londres

Bon, nous ne voulons pas enfoncer le clou davantage, d’autant plus que Popper en a deux cent pages comme ça, rien que sur Platon, et il écrit petit. Pourtant, nous ne résistons pas : Socrate et Platon ont radicalement orienté la pensée occidentale vers des chemins sans issue, le chemin d’une impasse qui donne lieu à toutes les erreurs historiques les plus graves, culminant avec la mise en place d’idéologies si réductionnistes qu’elles en deviennent nihilistes alors qu’elles prêchent l’opposé du résultat auxquelles elles conduisent, qu’elles soient vues comme extrémistes, ou modérées. En éliminant l’héritage présocratique, Socrate et Platon rompent avec la pensée orientale, ils introduisent la nostalgie illusoire d’un monde parfait vers lequel nous pourrions tendre si nous en suivions la morale idoine et si nous nous munissions des institutions, d’abord politiques, puis académiques, qui permettent d’atteindre cet idéal social.

C’est cette volonté de maîtrise, de contrôle, cette recherche sociale et collective du bonheur qui explique la plupart des errements, passés comme modernes, dont nous ne parvenons toujours pas à nous libérer, et qui paradoxalement nous donnent le monde actuel, avec tous ses travers moraux, lesquels, rendons justice à Platon, auraient suscité son horreur absolue. Et oui, ces religions absolutistes, monothéistes, ces religions têtues qui n’admettent pas l’autocritique, qui prêchent un monde magnifique dans un autre monde, ces morales coercitives, ces systèmes politiques dogmatiques, cet enseignement didactique, ces constitutions sacrées comme les Tables de la Loi qui prêchent « the pursuit of happiness », comme si exiger le bonheur n’était pas rendre l’objectif caduc dès son énoncé, et bien tout cela, nous le devons à Platon. Mais il est incontournable. La philosophie de Platon, c’est comme une démonstration par l’absurde des méfaits de toute forme de dogmatisme (voir aussi notre commentaire sur Les nuées) : il faut la découvrir.

© 2011- Les Editions de Londres

CRITON
ou
LE DEVOIR DU CITOYEN

SOCRATE.

Pourquoi déjà venu, Criton ? N’est‑il pas encore bien matin ?

CRITON.

Il est vrai.

SOCRATE.

Quelle heure peut‑il être ?

CRITON.

L’aurore paraît à peine.

SOCRATE.

Je m’étonne que le gardien de la prison t’ait laissé entrer.

CRITON.

Il est déjà habitué à moi, pour m’avoir vu souvent ici ; d’ailleurs il m’a quelque obligation.

SOCRATE.

Arrives‑tu à l’instant, ou y a‑t‑il longtemps que tu es arrivé ?

CRITON.

Assez longtemps.

SOCRATE.

Pourquoi donc ne pas m’avoir éveillé sur-le-champ, au lieu de t’asseoir auprès de moi sans rien dire ?

CRITON.

Par Jupiter ! Je m’en serais bien gardé ; pour moi, à ta place, je ne voudrais pas être éveillé dans une si triste conjoncture. Aussi, il y a déjà longtemps que je suis là, me livrant au plaisir de contempler la douceur de ton sommeil ; et je n’ai pas voulu t’éveiller pour te laisser passer le plus doucement possible ce qui te reste vivre encore. Et, en vérité, Socrate, je t’ai félicité souvent de ton humeur pendant tout le cours de ta vie ; mais, dans le malheur présent, je te félicite bien plus encore de ta fermeté et de ta résignation.

SOCRATE.

C’est qu’il ne me siérait guère, Criton, de trouver mauvais qu’à mon âge il faille mourir.

CRITON.

Eh ! combien d’autres, Socrate, au même âge que toi, se trouvent en de pareils malheurs, que pourtant la vieillesse n’empêche pas s’irriter contre leur sort !

SOCRATE.

Soit ; mais enfin quel motif t’amène si matin ?

CRITON.

Une nouvelle, Socrate, fâcheuse et accablante, non pas pour toi, à ce que je vois, mais pour moi et tous tes amis. Quant à moi, je le sens, j’aurai bien de la peine à la supporter.

SOCRATE.

Quelle nouvelle ? Est-il arrivé de Délos le vaisseau au retour duquel je dois mourir ?

CRITON.

Non, pas encore ; mais il paraît qu’il doit arriver aujourd’hui, à ce que disent des gens qui viennent de Sunium[Note_1], où ils l’ont laissé. Ainsi il ne peut manquer d’être ici aujourd’hui ; et demain matin, Socrate, il te faudra quitter la vie.

SOCRATE.

À la bonne heure, Criton : si telle est la volonté des dieux, qu’elle s’accomplisse. Cependant je ne pense pas qu’il arrive aujourd’hui.

CRITON.

Et pourquoi ?

SOCRATE.

Je vais te le dire. Ne dois‑je pas mourir le lendemain du jour où le vaisseau sera arrivé ?

CRITON.

C’est au moins ce que disent ceux de qui cela dépend[Note_2].

SOCRATE.

Eh bien ! Je ne crois pas qu’il arrive aujourd’hui, mais demain. Je le conjecture d’un songe que j’ai eu cette nuit, il n’y a qu’un moment ; et, à ce qu’il paraît, tu as bien fait de ne pas m’éveiller.

CRITON.

Quel est donc ce songe ?

SOCRATE.

Il m’a semblé voir une femme belle et majestueuse, ayant des vêtements blancs, s’avancer vers moi, m’appeler, et me dire : Socrate, dans trois jours tu seras arrivé à la fertile Phthie[Note_3].

CRITON.

Voilà un songe étrange, Socrate !

SOCRATE.

Le sens est très clair, à ce qu’il me semble, Criton.

CRITON.

Beaucoup trop. Mais, ô mon cher Socrate ! Il en est temps encore, suis mes conseils, et sauve-toi ; car, pour moi, dans ta mort je trouverai plus d’un malheur : outre la douleur d’être privé de toi, d’un ami, tel que je n’en retrouverai jamais de pareil, j’ai encore à craindre que le vulgaire, qui ne nous connaît bien ni l’un ni l’autre, ne croie que, pouvant te sauver si j’avais voulu sacrifier quelque argent, j’ai négligé de le faire. Or, y a‑t‑il une réputation plus honteuse que de passer pour plus attaché à son argent qu’à ses amis ? Car jamais le vulgaire ne voudra se persuader que c’est toi qui as refusé de sortir d’ici, malgré nos instances.

SOCRATE.

Mais pourquoi, cher Criton, nous tant mettre en peine de l’opinion du vulgaire ? Les hommes sensés, dont il faut beaucoup plus s’occuper, sauront bien reconnaître comment les choses se seront véritablement passées.

CRITON.

Tu vois pourtant qu’il est nécessaire, Socrate, de se mettre en peine de l’opinion du vulgaire ; et ce qui arrive nous fait assez voir qu’il est non seulement capable de faire un peu de mal, mais les maux les plus grands quand il écoute la calomnie.

SOCRATE.

Et plût aux dieux, Criton, que la multitude fût capable de faire les plus grands maux, pour qu’elle pût aussi faire les plus grands biens ! Ce serait une chose heureuse ; mais elle ne peut ni l’un ni 1’autre, car il ne dépend pas d’elle de rendre les hommes sages ou insensés. Elle agit au hasard.

CRITON.

Eh bien soit ; mais dis-moi, Socrate, ne t’inquiètes-tu pas pour moi et tes autres amis ? Ne crains-tu pas que, si tu t’échappes, les délateurs nous fassent des affaires, nous accusent de t’avoir enlevé, et que nous soyons forcés de perdre toute notre fortune, ou de sacrifier beaucoup d’argent, et d’avoir peut-être à souffrir quelque chose de pis ? Si c’est là ce que tu crains, rassure-toi. Il est juste que pour te sauver, nous courions ces dangers, et de plus grands, s’il le faut. Ainsi crois-moi, suis le conseil que je te donne.

SOCRATE.

Oui, Criton, j’ai toutes ces inquiétudes, et bien d’autres encore.

CRITON.

Je puis donc te les ôter ; car on ne demande pas beaucoup d’argent pour te tirer d’ici et te mettre en sûreté ; et puis ne vois‑tu pas que ces délateurs sont à bon marché, et ne nous coûteront pas grand’chose. Ma fortune est à toi ; elle suffira, je pense ; et si, par intérêt pour moi, tu ne crois pas devoir en faire usage, il y a ici des étrangers qui mettent la leur à ta disposition. Un d’eux, Simmias de Thèbes[Note_4], a apporté pour cela l’argent nécessaire ; Cébès[Note_5] et beaucoup d’autres te font les mêmes offres. Ainsi, je te le répète, que ces craintes ne t’empêchent pas de pourvoir à ta sûreté ; et quant à ce que tu disais devant le tribunal, que si tu sortais d’ici, tu ne saurais que devenir, que cela ne t’embarrasse point. Partout où tu iras, tu seras aimé. Si tu veux aller en Thessalie, j’y ai des hôtes qui sauront t’apprécier, et qui te procureront un asile où tu seras à l’abri de toute inquiétude. Je te dirai plus, Socrate ; il me semble que ce n’est pas une action juste que de te livrer toi-même, quand tu peux te sauver, et de travailler, de tes propres mains, au succès de la trame ourdie par tes mortels ennemis. Ajoute à cela que tu trahis tes enfants ; que tu vas les abandonner, quand tu peux les nourrir et les élever ; que tu les livres, autant qu’il est en toi à la merci du sort, et aux maux qui sont le partage des orphelins. Il fallait ou ne pas avoir d’enfants, ou suivre leur destinée, et prendre la peine de les nourrir et de les élever. Mais, à te dire ce que je pense, tu as choisi le parti du plus faible des hommes, tandis que tu devais choisir celui d’un homme de cœur, toi surtout qui fais profession d’avoir cultivé la vertu pendant toute ta vie. Aussi, je rougis pour toi et pour nous, qui sommes tes amis ; j’ai grand’peur que tout ceci ne paraisse un effet de notre lâcheté, et cette accusation portée devant le tribunal, tandis qu’elle aurait pu ne pas l’être, et la manière dont le procès lui-même a été conduit, et cette dernière circonstance de ton refus bizarre, qui semble former le dénouement ridicule de la pièce ; oui, on dira que c’est par une pusillanimité coupable que nous ne t’avons pas sauvé et que tu ne t’es pas sauvé toi-même, quand cela était possible, facile même, pour peu que chacun de nous eût fait son devoir. Songes-y donc, Socrate ; outre le mal qui t’arrivera, prends garde à la honte dont tu seras couvert, ainsi que tes amis. Consulte bien avec toi-même, ou plutôt il n’est plus temps de consulter, le conseil doit être pris, et il n’y a pas à choisir. La nuit prochaine, il faut que tout soit exécuté ; si nous tardons, tout est manqué, et nos mesures sont rompues. Ainsi, par toutes ces raisons, suis mon conseil, et fais ce que je te dis.

SOCRATE.

FIN DE L’EXTRAIT

______________________________________

Published by Les Éditions de Londres

© 2014 — Les Éditions de Londres

www.editionsdelondres.com

ISBN : 978-1-909782-67-9

Notes

[Note 1] Situé dans l’Attique (Cap Sounion).

[Note 2] Les onze.

[Note 3] HOMÈRE, Iliade, liv. IX, v. 363.

[Note 4] Personnage du Phédon, Philosophe de Thèbes. Il aurait écrit, comme Platon, des dialogues socratiques.

[Note 5] Personnage du Phédon, Philosophe de Thèbes. Il avait composé trois Dialogues dont il ne nous reste qu’un seul, le Tableau.