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Croquis de voyage

De
416 pages

Ils sont nombreux à avoir visité l'Allemagne, la Russie, l'Italie entre les deux guerres. Mais combien se sont trompés ! Joseph Roth, lui, a vu juste. De l'Allemagne, il écrit en 1930 : " Tout est déjà là : la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang " (Lettre du Harz). De la Russie, espoir des peuples, il découvre, dès 1926, le conformisme, l'embourgeoisement. Une classe y a remboursé une autre, mais ce n'est pas celle qu'on attendait. Le bruit et la lumière de la fête se sont éteints. Un jour de la semaine a commencé gris, pénible, dépourvu de poésie " (La Russie a pris le chemin de l'Amérique). En Italie, l'extrême surveillance à laquelle on est soumis oblige à ne faire que passer. Impossible de s'attarder, de questionner. Il faut voir sans être vu. Aussi assiste-t-on à la naissance de ce que l'on pourrait appeler un " journalisme ferroviaire " ou journalisme des signes ", par force limité aux gares, aux hôtels, aux trains – et que rien pourtant, par son sens du détail et du portrait, ne distingue de la grande littérature dont il est le laboratoire. " Je dessine le visage du temps, je suis journaliste, par pas reporter. Je suis écrivain, pas éditorialiste " (lettre à Benno Reifenberg, 22 avril 1926).


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couverture

POINTS AVENTURE

un esprit de liberté

 

UNE COLLECTION DIRIGÉE PAR PATRICE FRANCESCHI

 

 

Il y a 2 500 ans, Pindare disait : « N’aspire pas à l’existence éternelle mais épuise le champ du possible. » Cette exhortation à un dépassement de la vie était aussi un appel à la liberté et aux liens qui l’unissent à l’esprit d’aventure.

Vingt-cinq siècles plus tard, l’énergie vitale de Pindare ne serait-elle pas un remède au désenchantement de nos sociétés de plus en plus formatées et encadrées ? Et l’esprit d’aventure l’un des derniers espaces de liberté où il serait encore possible de respirer à son aise, d’agir et de penser par soi-même ?

C’est sans doute ce que nous disent les livres qui, associant aventure et littérature, tentent de transformer l’expérience en conscience.

 

Patrice F.

DU MÊME AUTEUR

La Fuite sans fin

Gallimard, 1929

« L’imaginaire », n° 155

 

Hôtel Savoy

Gallimard, 1969

« L’imaginaire », n° 183

 

La Toile d’araignée

Gallimard, 1970

« L’imaginaire », n° 498

 

Le Prophète muet

Gallimard, 1972

 

Conte de la 1002e nuit

Gallimard, 1973

« L’imaginaire », n° 479

 

La Marche de Radetzky

Seuil, 1982

et « Points », n° P8

 

Le Poids de la grâce

Calmann-Lévy, 1982 et 1991

et « Le Livre de poche », n° 3052

 

La Crypte des capucins

Seuil, 1983

et « Points », n° P196

 

Tarabas

Un hôte sur cette terre

Seuil, 1985

et « Points », n° P2240

 

Juifs en errance

suivi de

L’Antéchrist

Seuil, 1986, 2009

 

La Légende du saint buveur

Seuil, 1986

 

La Rébellion

Seuil, 1988

et « Points », n° P1510

 

Les Fausses Mesures

Seuil, 1989

Éditions Sillage, 2009

 

Notre assassin

Bourgois, 1994

Folies d’encre, 2008

 

Le Marchand de corail

Seuil, 1996

 

Automne à Berlin

La Quinzaine littéraire, 2000

 

Gauche et Droite

Seuil, 2000

 

À Berlin

Le Rocher, 2003

Les Belles Lettres, 2013

 

Zipper et son père

Seuil, 2004

 

Le Roman des Cent-Jours

Seuil, 2004

 

Symptômes viennois

Liana Lévi, 2004

 

Une heure avant la fin du monde

Liana Lévi, 2004

et « Piccolo », n° 65

 

Le Deuxième Amour

Histoires et portraits

Le Rocher, 2005

 

La Filiale de l’enfer

Écrits de l’émigration

Seuil, 2005

 

Le Genre féminin

Textes journalistiques 1919-1938

Liana Lévi, 2006

 

Lettres choisies (1911-1939)

Seuil, 2007

 

Cabinet des figures de cire

précédé d’    Images viennoises : Esquisses et portraits

Seuil, 2009

 

Léviathan

Éditions Sillage, 2011

 

Job, roman d’un homme simple

Seuil, 2012

et « Points », n° P3017

 

Correspondance : 1927-1938

Avec Stefan Zweig

Rivages, 2013

 

Confession d’un assassin racontée en une nuit

Rivages, 2014

 

Viens à Vienne, je t’attends

L’Herne, 2015

 

Fraises

L’Herne, 2016

PRÉFACE INÉDITE

Un hier beau et meurtri


par Valérie Zenatti

À cette époque, je notais la date d’acquisition des livres au crayon, sur la première page. J’avais emprunté le rituel à un ami de fac sans savoir très bien quelle pouvait en être la signification car j’aimais, depuis l’âge où j’ai su écrire, faire des encoches dans le bois du temps, selon le mot de Philippe Forest. Autrement dit, planter des balises signifiant

ici, maintenant,

avec la conviction que, plus tard, un sens apparaîtrait.

Je sais donc que j’ai acheté Croquis de voyage de Joseph Roth en grand format le 9 septembre 1994, et je me souviens que c’était dans une librairie du boulevard Saint-Germain qui a tristement fermé depuis. De Roth, je ne connaissais que La Marche de Radetzky, et l’adaptation télévisée saisissante qu’en avait tirée Axel Corti. J’avais 24 ans, et une fascination illimitée pour Vienne, ses cafés, ses écrivains, ses musiciens, son Prater, son Ring, ses pâtisseries dont j’ai su écrire les noms avant d’en connaître le goût. J’avais la nostalgie d’une époque que je n’avais pas connue, d’un territoire où je n’étais pas née, je passais des week-ends entiers à lire Zweig, Schnitzler et Bashevis Singer.

J’étais romantique, mais aussi journaliste.

 

J’avais commencé l’année 1994 en accompagnant un voyage de parlementaires européens à Auschwitz, puis je m’étais rendue dans Sarajevo assiégée, m’étais retrouvée à un mètre de Bill Clinton sur la plage d’Omaha Beach, pour commémorer le cinquantenaire du débarquement en Normandie et j’avais passé l’été entre Vienne et Prague. Dans quelques mois, les accords de Schengen entreraient en application et pas un jour ne s’écoulait sans que je prononce le mot « Europe ». Celle d’un hier beau et meurtri, celle d’un lendemain qui sourirait.

Impossible, dans ce contexte, de ne pas tendre la main vers le livre de Roth, et découvrir son œuvre de journaliste exceptionnel. Il avait arpenté l’Europe durant les vingt années qui précédèrent la Catastrophe. Il avait regardé, écouté, croqué les scènes de vie qui s’offraient à lui pour prendre son lecteur par la main et l’emmener voir une pièce de théâtre à Moscou, se poser des questions sur la place de la féminité et de l’érotisme en Union soviétique, aller au marché de Varsovie, à la sortie du quartier juif, rire avec les petits colporteurs et les marchands d’allumettes « pauvres, sales, envahissants et toujours de bonne humeur », décrire une gigantesque publicité surplombant les toits de Paris où un nourrisson obèse faisait de la réclame pour un savon, symbolisant, aux yeux de Roth, « l’Amérique au-dessus de Paris ». Et de tous ces visages, de toutes ces situations, de tous ces détails, il avait tiré des textes d’une sensualité étourdissante, mais aussi des conclusions qui l’horrifiaient et lui faisaient écrire dès 1930 (la phrase était citée dans la quatrième de couverture) : « Tout est déjà là : la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang. »

C’est ainsi que j’ai lu ce livre une première fois, ainsi que je l’ai relu récemment : avec le sentiment de traverser le temps pour contempler, en compagnie d’un prophète, un monde sur le point d’être englouti. Sans compter que les génies ont la qualité d’être intemporel, et de s’adresser à nous quel que soit le moment où on les lit. Il se trouve donc que le premier chapitre du livre que vous tenez entre les mains s’intitule « Le bateau des émigrants ».

Que dire après cet écho si contemporain ?

Que je donnerais beaucoup pour savoir comment les mots de Roth résonneront dans vingt ans, car je suis sûre qu’il nous parlera encore, dans un autre ici et maintenant qui nous livrera un éclairage sur notre époque affolante. En attendant, un livre comme celui-ci, par son intelligence, sa vivacité, son ironie et même par son désenchantement, est d’un indispensable secours. Il nous dit qu’il est possible de penser le présent du monde en observant ceux qui le peuplent, en d’autres mots, en posant sur lui un regard d’une rare humanité.

Paris, le 18 décembre 2015

Présentation du traducteur


Claudio Magris le nomme « un Ulysse juif de l’Est » ; et une photo le montre vêtu d’un costume sombre, cravaté, coiffé d’un chapeau, sur un quai de gare en Russie, assis sur une valise, devant un wagon de marchandises couvert d’inscriptions à la craie – un de ces innocents wagons de marchandises qui, bientôt, à travers toute l’Europe, serviront à d’autres usages. Tous les membres de la famille de Joseph Roth, restés dans la région de Lemberg, en Galicie, ont été déportés dans les camps de concentration allemands. Et Friederike Reichler (Friedl), sa très charmante femme, internée dans une clinique située près de Linz, a été assassinée en 1940 en application des lois sur l’élimination des malades mentaux.

Joseph Roth est né le 2 septembre 1894, à Brody, petite ville de Galicie – une sorte d’avant-poste autrichien aux portes du monde slave, avec sa garnison de uhlans, son trafic de contrebande, son commerce de déserteurs russes –, d’une mère juive et russe et d’un père autrichien qu’il n’a pas connu : commerçant, peintre et, dit-il lui-même, « probablement ivrogne » et atteint sans doute de démence, mystérieusement disparu au retour d’un voyage en train entre Hambourg et Berlin. Il avait commencé des études au lycée de sa ville natale, le seul lycée allemand de la région, et les avait poursuivies à Vienne. C’était un étudiant brillant. Il était promis à une belle carrière universitaire. Il serait dozent, puis professeur. Mais un événement survint : la guerre.

« C’était un dimanche après-midi, j’étais étudiant », ainsi évoque-t-il ce jour fatal où une jeune fille vint lui annoncer le meurtre du prince héritier. « Elle tenait à la main un grand chapeau de paille jaune, il était comme l’été, il rappelait le foin, les grillons, les coquelicots » (Où la guerre a commencé).

On ne reprend pas des études après quatre ans de guerre. Insatisfaction, déracinement, perte des compétences, toute une génération a connu ce destin. Lui, il écrit quelques années plus tard, en tête de son reportage sur le Midi de la France, comme pour s’excuser, se justifier de ne pas exercer un métier plus utile, plus productif : « Un jour, je suis devenu journaliste par désespoir de constater l’absolue incapacité de toutes les professions à me satisfaire » (Les villes blanches). Et Stefan Zweig d’ajouter dans le discours qu’il prononce à l’occasion de son enterrement, à Paris, en 1939 (c’est là, certes, le portrait d’un individu singulier, mais combien représentatif d’une époque) : « La défaite militaire le rejeta à Vienne, sans projet, sans but, sans moyens. Fini le rêve universitaire, fini le vibrant épisode militaire, il fallait désormais se construire une existence à partir de rien. Il s’en fallut de peu qu’il ne devînt rédacteur ; mais comme les choses allaient trop lentement, il émigra à Berlin. Et c’est là que se fit la percée. Les journaux se contentèrent d’abord de le publier, puis ils le sollicitèrent comme un des interprètes les plus perspicaces, les plus brillants de la condition humaine. Le Frankfurter Zeitung l’envoya loin dans le monde – ce qui fut pour lui une nouvelle chance : en Russie, en Italie, en Hongrie, à Paris. Pour la première fois alors, nous remarquâmes ce nom nouveau : Joseph Roth ; et tous nous sentîmes que derrière cette technique descriptive éblouissante il y avait un esprit toujours et partout en éveil, ne cherchant pas seulement à percevoir les phénomènes de l’extérieur, mais à déchiffrer ce qu’il y a en l’homme de plus intérieur, de plus intime. »

Ce sont, par exemple, ces portraits hâtifs – puisque liés au voyage – mais combien nuancés : ce sont déjà des portraits littéraires. Ici, c’est un commissionnaire que le journaliste, « aussi penaud que s’il avait eu l’intention de contrevenir aux lois du monde », invite à boire un verre de schnaps au buffet de la gare (Porteur de bagages numéro 7) ; là dans le village où l’on joue aux échecs – le « village aux échecs » –, à Ströbeck, près de Halberstadt, c’est un vieil homme qui l’accompagne sur la route de la gare. Il marche à ses côtés aussi vite que lui, avec ses lourdes bottes, et bien qu’il soit très âgé. « Au fur et à mesure que je le regarde et que j’écoute ses jugements simples, le monde à son tour se simplifie » (Halberstadt, « Tannhäuser », les échecs) ; c’est encore ce clown, dans une ville quelconque, qui tente de faire rire une assemblée de gens conventionnels et tristes (Une joyeuse soirée).

Mais il n’y a pas que les portraits, il y a aussi l’air du temps. À Rundstedt, près de Mersebourg, on a dévasté la région, rasé des villages et installé un gigantesque complexe industriel (Les sortilèges de Mersebourg) ; sur l’île de Rügen, dans la Baltique, bien avant 1933, flottent déjà des drapeaux à croix gammée (Voyage sur la mer Baltique) ; et dans le Harz romantique, décrit par Heine, du fond d’une Konditorei (pâtisserie) où il a trouvé refuge par un jour gris de novembre, le journaliste s’écrie – et cela sonne comme un avertissement : « Tout est déjà là, les Dinter et les Lauff (deux écrivains ratés, auteurs de livres antisémites), la bête immonde et son âme, le doré sur tranche et le filet de sang. Que l’on se mette à table ! Que le petit âne se couche ! Que l’on sorte les matraques ! » (Lettre du Harz, 14 décembre 1930).

Que réservera la Russie ? Dans les pays de l’Europe de l’Ouest, on l’idéalise. Mais la Russie de la révolution d’Octobre a cessé d’être. « Le bruit et la lumière de la fête se sont éteints. Un jour de semaine a commencé, gris, pénible, dépourvu de poésie » (La Russie a pris le chemin de l’Amérique, 23 novembre 1926). De Leningrad à Bakou, en passant par Moscou, Joseph Roth est partout ; et, omniprésente, une figure s’offre à lui : non pas, comme on pourrait s’y attendre, celle du prolétaire, mais celle du nepman, du nouveau riche, du nouveau bourgeois, « mi-flibustier, mi-négociant », qui se distingue de l’ancien autant que de l’ouvrier par son air entreprenant et bravache. On le rencontre principalement dans les bateaux sur la Volga. Il part pour les vacances d’été avec sa famille dans le Caucase ou la Crimée. Il mange à la salle à manger devant un portrait de Lénine, tandis que, dans la cale, s’entassent ouvriers agricoles, musiciens, marchands ambulants, jeunes cireurs de chaussures, enfant sans feu ni lieu. Ce n’est pas un besoin de couleur locale qui pousse Joseph Roth à les décrire dormant dans des sortes de tiroirs, mangeant des citrouilles, cherchant des insectes dans la tête des enfants, et jouant de la balalaïka ou de l’harmonica : c’est pour montrer que, si une classe en remplace une autre, ce n’est pas celle que l’on attendait (Sur la Volga jusqu’à Astrakhan).

Un des sommets de ce reportage sera le défilé de la place Rouge – celui du 7 novembre 1926, neuvième anniversaire de la révolution d’Octobre. Une foule immense, mais composée de soldats : d’abord les troupes à pied, puis les troupes à cheval, les canons, les mitrailleuses montées sur des voitures légères, les tanks – et derrière, loin derrière : les ouvriers. Avant l’ouverture du défilé, le commandant en chef est monté sur une estrade. « Que dit-il ? Des choses solennelles, des choses pour les journaux : l’armée, le prolétariat, les ouvriers et les paysans ; être prêt […] pour le moment pas encore de danger […] le monde capitaliste tout de même […] Ses représentants sont en dessous, l’un d’eux porte ostensiblement un haut-de-forme, la plupart sont en chapeau de feutre. Dur est le destin des diplomates » (Le neuvième anniversaire de la Révolution).

Qu’en sera-t-il ensuite de l’Italie fasciste ? Que dire à un public allemand, lui aussi tenté par l’aventure ? Comment l’informer ? Comment le mettre en garde ? Et surtout, soi-même, comment voir sans être vu ? « Le journaliste qui se rend aujourd’hui en Italie devra aller au moins trois fois au musée ; s’il emporte un Baedeker1 que ce soit ostensiblement, afin de donner l’image d’un étranger entiché de culture se promenant un guide à la main dans les rues des villes italiennes ; car l’Italie, plus que jamais, plus encore que par le passé, est un pays pour les jeunes mariés en voyage de noces – pas pour les journalistes » (Frankfurter Zeitung, 28 octobre 1928).

Quand on n’a pas accès aux sources, il faut donc – comme dans un théâtre muet – se contenter des signes. Au demeurant, un portrait bien brossé vaut mieux qu’une statistique. Exemple : le premier fasciste rencontré à la gare : chemise noire, col et parement bordés de noir, et surtout ce qui en fait le ridicule – car le ridicule est bien un des éléments constitutifs du fascisme italien : « Ces culottes de cheval incroyablement larges qui tombent sur des guêtres d’un beau cuir jaune et font songer à des ailes de papillon. » L’homme peut avoir 20 ans, le chapeau de feutre rabattu d’un seul côté, il a le profil dur. « Regardez-moi, semble-t-il dire, le fascisme c’est moi ! »

Il faut avoir vu des photos de Mussolini pour juger de la justesse de ce portrait, réplique exacte de tous ceux qui s’affichent « à la devanture des librairies, dans les vitrines des rédactions des journaux, sur les couvertures et les pages intérieures des revues illustrées, dans les kiosques et à la porte des grands ateliers de photos, dans les boutiques d’art où l’on achète des images, aux étalages de bien des magasins de meubles où on livre, avec les lits et les bureaux, ce qu’ils appellent “une décoration murale”, dans les restaurants, les petits et les grands cafés, dans tous les lieux où se manifeste le sens du peuple pour la décoration et les choses domestiques » (Frankfurter Zeitung, 4 novembre 1928).

Consentement ? Terreur ? Dans l’Italie du Duce, le policier est partout. C’est le portier de l’hôtel, le concierge, le mouchard maladroit qui vous a suivi, et que vous retrouvez au café. Résultat : « L’Italien craint le marchand de journaux ou de cigarettes au coin de la rue, le coiffeur, le portier, le mendiant, son voisin dans le tramway, le contrôleur. Et le marchand de cigarettes, le coiffeur, le voisin, le voyageur, le contrôleur se craignent mutuellement. »

Alors quel est le pire : de ce qui est en Russie, de ce qui sera bientôt en Allemagne ou de ce qui est déjà en Italie ? Joseph Roth ne donne pas de réponse : il donne à voir. À Berlin, en 1923, deux lycéens traversent la rue en criant : « À bas la République juive ! À bas la République juive ! » Et personne n’est là pour les faire taire (Voyage à travers l’hiver allemand).

Le soir du 30 janvier 1933, Joseph Roth quitte définitivement l’Allemagne. Le temps du journalisme est passé. Commence celui de l’exil et de la littérature.

Jean Ruffet
 (septembre 1994)

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