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D'un auteur l'autre

De
185 pages
Dans D'un auteur l'autre, Jean-Pierre Brèthes présente des auteurs célèbres ou méconnus, ou des livres qui l'ont particulièrement touché, qui expriment l'idéalisme (Romain Rolland, Panaït Istrati, Tolstoï et Dostoïevski) ou l'esprit de révolte (Georges Darien, Jules Verne, Victor Serge, Howard Fast), ainsi que la description des milieux populaires et prolétariens (matelots chez Josef Kjellgren, paysans chez Marius Noguès, petit peuple égyptien chez Albert Cossery, exilés chez Erich-Maria Remarque, indios mexicains chez B. Traven).
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D'un auteur l' autre

Du même auteur

Le Journal

d'un

lecteur:

le Poitou-Charentes

et

l'Aquitaine à bicyclette. - Geste éditions, 2009.

Jean-Pierre Brèthes

D'un auteur l'autre

Albert Cossery, Georges Darien, Fédor Dostoïevski, Howard Fast, Panaït Istrati, Josef Kjellgren, Marius Noguès, Erich Maria Remarque, Romain Rolland, Victor Serge, Léon Tolstoï; Jules Verne

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-10137-1 EAN : 978229601371

Pour Philippe Pineau, évidemment

Introduction
Quand je lis, j'adhère plus profondément à la vie et ce que j'ai de meilleur entre en effervescence. (Charles Juliet, Accueils: Journal, 19821988) Il Y a trop de livres, trop d'auteurs, pour que chacun soit soutenu, aimé, reconnu. C'est donc souvent par le hasard qu'on parvient jusqu'à eux. Mais la rencontre peut aussi bien ne pas arriver. Si personne, ni un parent, ni un ami, ni une librairie, ni une bibliothèque, ni une revue, n'ont su vous présenter tel ou tel écrivain, vous passez à côté, vous l'ignorez, et à la limite, vous ne savez même pas qu'il existe. Moi qui ne suis qu'un lecteur somme toute ordinaire, et qui lis cependant beaucoup depuis longtemps, aussi bien par plaisir et par goût que par nécessité, par thérapie peut-être aussi, il est certain qu'il y a beaucoup d'écrivains que je ne connais pas. Par contre, il y en a bien une centaine qui, ma vie durant, m'ont aidé à vivre mieux, à guider mes choix personnels, à me révolter devant la laideur et la violence du monde, à admirer aussi ses beautés, à être un témoin parmi les hommes, et à ne pas me contenter d'exercer mon métier de bibliothécaire en simple fonctionnaire du prêt de livres. Ce sont quelques-uns de ces écrivains que je

propose ici aux lecteurs, qui risqueraient de passer à côté d'eux. Dans des pages sans prétention, sinon celles du plaisir que j'ai eu à les fréquenter. Qu'ils soient quasiment inconnus (Josef Kjellgren ou Marius Noguès), méconnus (Albert Cossery, Georges Darien, Panaït Istrati), presque oubliés (Erich-Maria Remarque, Romain Rolland, B. Traven), célèbres mais à redécouvrir sans cesse (Dostoïevski, Tolstoï, Jules Verne), ou bien engagés et donc pas tout à fait dans le littérairement correct d'aujourd'hui (Victor Serge et Howard Fast). Il faut souligner que la présentation que j'en fais est celle d'un lecteur amoureux, elle n'a rien de scientifique ou d'universitaire, il n'y aura pas de notes de bas de page, elle est simplement destinée à faire lire. C'est plutôt un appât, une amorce, pour que le lecteur intéressé par la littérature découvre, à travers tous ces auteurs, une certaine euphorie de lire, le goût de la révolte, le sens de l'amitié, de l'amour et de la solidarité, le désir éventuel de ne pas entrer dans la norme, et pourquoi pas, de changer sa vie ou d'écrire aussi. Oui, il y a des écrivains qui nous rendent plus ouverts au monde, qui nous font prendre conscience de sa complexité, qui deviennent mieux que des amis, des frères, et qui nous transfigurent. Ce sont parfois de grands écrivains, mais d'autres, considérés comme des écrivains mineurs ou populaires, méritent aussi le détour. J'aurais pu en choisir d'autres, car dans mon panthéon personnel, des phares (Shakespeare, Balzac, Proust, Tchékhov) voisinent avec des loupiotes (Pierre Véry, Michel Zévaco, Georges Bonnet, André Dhôtel, Jean Ray, Henri Bosco), des lampes de mineur (Louis Guilloux, Knut Hamsun, Primo Levi, Jack London, Naguib Mahfouz), des étoiles lointaines (Jorge Amado,

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Yukio Mishima, Nicolas Gogol, Machado de Assis), des feux clignotants (Philip K. Dick, Rousseau, Garcia Lorca, Tove Jansson), des vers luisants (Marcel Aymé, Jean Giono, Cocteau, Aragon, Guillevic) et des lampes incandescentes (Herman Melville, Annie Emaux, Colette, Marguerite Duras, Jean Genet, Charles Juliet). Et tant d'autres! Impossible de tous les citer, ces écrivains qui m'ont éclairé, diverti, cultivé, soigné, agrandi. Eh oui! Sans leurs livres, je serais resté petit. On ne lit pas assez en France. Toutes les statistiques le prouvent. Pour reprendre le mot du divin marquis, j'ai envie de lancer: «Français, encore un effort pour devenir lecteurs! » Puisse ce petit livre encourager à la découverte de la littérature.

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C comme Albert Cossery
Le montreur d'hommes
Puis ils se serrèrent l'un contre l'autre et s'endormirent, indifférents au labeur forcené des hommes, sous le lent regard des étoiles paresseuses. (Albert Cossery, Les fainéants dans la vallée fertile) Bonjour, Monsieur Cossery, Vous êtes né au Caire le 2 novembre 1913, d'une famille originaire de Damiette. Vous avez étudié dans les écoles françaises d'Egypte, à une époque où le français était la langue étrangère choisie par les élites égyptiennes, par opposition à l'anglais, langue du colonisateur, et donc de l'oppresseur. Et c'est ainsi que vous êtes devenu un écrivain français, quoique de nationalité égyptienne. Mais enfin, vous n'êtes pas le seul étranger à être entré dans notre langue et à avoir enrichi sa littérature: au vingtième siècle, on ne compte plus les écrivains à avoir choisi le français comme langue d'écriture, qu'ils soient d'origine roumaine (Panaït Istrati, Mircea Eliade, Eugène Ionesco, E.M. Cioran), irlandaise (Samuel Beckett), tchèque (Milan Kundera), américaine (Julien Green), argentine (Hector Bianciotti), russe (Andréi Makine) et aussi égyptienne

(Georges Henein, Edmond Jabès), entre autres, sans négliger les excellents auteurs des anciennes colonies françaises. Et nous vous en savons gré, car vous avez tous enrichi notre langue et notre littérature d'une œuvre cohérente et profondément originale, qui marque à jamais le lecteur. Dans plusieurs entretiens que vous avez accordés, vous vous revendiquez cependant égyptien, même si vous ajoutez que la littérature n'a pas de patrie, qu'elle est universelle. Et c'est un fait que l'Egypte est votre sujet et votre source d'inspiration quasiment unique, cette Egypte que vous avez quittée en 1945 pour vous installer à Paris. En une soixantaine d'années, depuis la publication de votre premier livre, Les hommes oubliés de Dieu, vous avez publié sept autres romans, à une cadence donc assez lente, mais qui s'accorde avec votre philosophie. On peut regretter que vous ne soyez pas assez connu, mais vos livres sont traduits à l'étranger, régulièrement réédités en France, certains même adaptés en bande dessinée! Et il y a tant d'écrivains pressés qu'on apprécie en vous le flâneur, celui qui prend son temps, en bon oriental que vous êtes. Ce qui frappe quand on vous lit, c'est l'unité de votre thématique. En résumant, on pourrait dire que vous proposez une philosophie de la vie qui est celle de Samantar, le héros d'Une ambition dans le désert: «Je suis d'une autre civilisation, celle qui met au-dessus de tout le simple fait de vivre ». Et c'est ainsi que vous présentez toute une galerie de personnages qui sont vos porte-parole, qui refusent toute ambition, qui rejettent aussi la consommation et ses mirages, et qui préfèrent finalement la pauvreté et parfois la misère à une réussite qui se fait toujours sur le dos des

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autres et par l'exploitation des hommes: Samantar pense ainsi que la misère est « un état paradisiaque comparée au dur labeur accompli quotidiennement par la multitude des travailleurs dans les froids pays de la furie industrielle ». Dans cette perle du désert qu'est l'émirat de Dofa, miraculeusement préservé, par manque de pétrole, «des chacals des sociétés internationales », «terre désertique, démunie de toutes matières premières rarissimes et assez rebutante pour décourager les âmes mercantiles », les habitants ne sont pas encore «réduits au rang d'esclaves d'une puissance étrangère sans âme, la plus perfide et la plus vénale d'entre toutes les nations» (lecteur, je te laisse deviner de quel pays il peut bien s'agir), comme leurs voisins de la péninsule arabique. A l'opposé, vos héros professent un mépris souverain pour l'expansion économique; car, « sous cette formule de sorcière, les anciens colonialistes s'efforçaient de perpétuer leurs rapines, en introduisant leur psychose de consommation ». Ce mépris va d'ailleurs jusqu'au travail, du moins le travail imposé aux petites gens, aux gueux, à l'humanité misérable pour «accroître par son labeur la richesse des monstres qui l'exploitent ». Ce travail qui ôte à l'individu, selon un autre personnage, Karamallah, «le seul temps précieux, [. . .] celui que l'homme consacre à la réflexion ». Au point même que tout un roman est bâti sur le refus absolu du travail: Les fainéants dans la vallée fertile. Dans une famille, Hafez, le vieux père, ne sort de son lit que pour tenter de rencontrer l'entremetteuse qui lui promet un nouveau mariage. Mais ses garçons, Galal, qui dort depuis sept ans et ne se lève que pour manger, et Rafik, qui a renoncé lui-même à se marier pour ne pas troubler sa bienheureuse somnolence, sont bien décidés à empêcher ce remariage. Et voilà qu'à leur grand 15

étonnement le troisième fils, Serag, ne rêve, lui, que d'aller travailler! Même le père se lève pour tancer Serag : «comment pourrons-nous ne pas être malheureux, si nous savons que tu travailles, dit le vieux Rafez. Nous ne sommes pas des égoïstes comme toi ». Dans cette famille, travailler, c'est le comble de la honte: «ce mot était si pénible que Rafik n'arrivait même pas à le prononcer ». Déjà, les simples faits de remuer, de bouger, de faire un peu de bruit dans la maison, ce que fait la jeune servante Roda, qui essaie pourtant de passer inaperçue pour assurer le ménage et la cuisine dans la maison, sont considérés comme étant des « complots ourdis contre la superbe trame du sommeil ». Et Rafik se croit tenu de justifier à son ex-fiancée leur rupture par ces termes: « Travailler! s'exclama Rafik. Gagner ma vie! Voilà à quoi tu penses. [... ] Avec de pareilles idées, tu peux tuer un homme ». Et de «lui expliquer en détail la beauté de cette vie oisive qu'il avait préférée à son amour ». Il est vrai qu'il en est arrivé au point de penser que « la simple idée de la caresser l'effrayait comme une besogne harassante ». D'ailleurs, cher Monsieur Cossery, vous précisez que le travail est «le piège fatal tendu aux hommes de toute éternité par la caste sanguinaire qui tenait son pouvoir de l'imposture ». Pourtant, vous avez une tendresse pour les petits métiers, assez présents dans vos romans, surtout ceux du début: le facteur, le coiffeur, le menuisier, le charretier, le montreur de singes, le réparateur de réchauds à pétrole, le vendeur de melons, le chanteur des rues, le boueux, la prostituée, le mendiant, le voleur ou le passeur de rues, celui qui fend la cohue des voitures et des tramways pour faire traverser les femmes chargées des paquets de leurs courses. Tous métiers de va-nu-pieds, auxquels vous opposez les nantis, « la confrérie des notables », ceux qui 16

vivent des rapines officielles (ministres, affairistes, banquiers, spéculateurs, promoteurs immobiliers, patrons des compagnies pétrolières...) aussi bien que ceux qui sont à leur service, et dont l'agitation masque mal l'absence de vie intérieure. Mais voilà: les misérables sont omniprésents, «emprisonnés dans leur destinée et à jamais bannis du reste du monde ». Vous peignez les humiliés et offensés avec une vigueur rare et un réalisme saisissant, mais aussi et surtout avec sympathie. Et vous montrez comment en fin de compte ils se moquent des oppresseurs, car eux au moins, ils savent vivre, et ils n'attendent rien des nantis: « d'ailleurs, à quoi bon crier? Là où ils étaient, personne ne pouvait les entendre ». Gohar, le professeur revenu de tout, pense même que «quand nous aurons un pays où le peuple sera uniquement composé de mendiants, tu verras alors ce que deviendra cette superbe domination. Elle tombera en poussière ». Dans un monde économiquement absurde, vous approuvez même la mendicité: «le fait de mendier paraissait un travail comme un autre, le seul travail raisonnable d'ailleurs. Il [le mendiant] occupait toujours la même place, avec la même dignité qu'un fonctionnaire derrière son bureau ». Les mendiants sont nombreux dans votre œuvre. Jamais vous ne les jugez. Et les mendiants n'ont pas peur non plus, car de toute façon, «pour craindre la police, il faut avoir quelque chose à perdre; et ici personne ne possédait rien ». Comme ils ne craignent rien, ils savent répliquer: dans une scène savoureuse d'Un complot de saltimbanques, un mendiant dort sous la statue symbolisant «le réveil de la Nation », un peu comme Charlot au début des Lumières de la ville. Surgit un gendarme: «Le gendarme se baissa, saisit l'homme par l'épaule et le secoua avec ce savant sadisme qui 17

caractérise les forces de l'ordre dans l'exercice de leur

fonction.

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Allons, réveille-toi ». Et le mendiant

répond: «- Nous avons le temps. Quand tu auras réveillé toute la nation, tu viendras m'avertir. Pourquoi serai-je le premier» ? Les forces de l'ordre, « corporation de massacreurs autorisés et gratifiés d'un pouvoir exorbitant », sont l'objet de vos sarcasmes et de votre férocité, parce qu'elles personnifient «la méchanceté la plus haïssable: la méchanceté mise au service des grands de la terre ». Et elles sont au service des grandes puissances qui en ont besoin pour asservir les petits pays. En effet, dans l'émirat de Dofa, au moment où les compagnies pétrolières cherchaient du pétrole, une des premières actions de la puissance impérialiste qui soutenait les recherches avait été de former à la torture « certains policiers choisis pour leur sadisme ». La détestation de l'uniforme par vos personnages est telle que même le facteur est pris à partie à cause de son «uniforme de toile kaki qui irritait les esprits par son aspect militaire et presque belliqueux ». Cette misère omniprésente ne semble avoir «jamais eu de commencement ». Chaque jour est «un jour comme les autres: lent, féroce et affamé de victimes humaines ». On a l'impression que «c'est la fin du monde; on ne peut pas aller plus loin. La misère humaine a trouvé ici son tombeau ». Partout, on sent «l'odeur pestilentielle de la misère». Non seulement les bâtiments s'effondrent (ou bien l'on vit dans la rue, comme cet enfant que rencontre Serag et qui lui dit : «Ah ! tu es un de ces types qui ont une maison! », soulignant ainsi que vivre dans une maison est exceptionnel), non seulement les vêtements sont des loques, non seulement on mange quand on peut, mais même le ciel participe à cette misère, « semblable à un chiffon sale ». Seule la nuit permet aux 18