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D'une terre à l'autre

De
286 pages

Un Parisien établi en Provence depuis peu, recueille une jeune femme africaine fuyant sa contrée d'origine. Ils vont s'estimer, s'ajuster, se déchirer. Ils chercheront dans le regard des autres, et au sein d'une nature bienfaisante, ce qu'ils sont devenus.

Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 2014
Lecture(s) : 7
EAN13 : 9782336355450
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Laurence Vollin

D’une terre à l’Autre

Roman

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03513Ȭ0

EAN : 9782343035130









D’une terre à l’Autre




Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr






















Laurence Vollin

D’une terre à l’Autre
roman

L’Harmattan

Du même auteur



Quand le handicap s’en mêle, journal d’une vie décalée
Éditions L’Harmattan 2010.
Prix HandiȬlivres de la meilleure biographie 2011















À mon père.





Il y a un temps tellement ancien au fond de
la nuit et du ciel auquel, le voudraitȬelle,
nulle créature ne peut même être infidèle.

Pascal Quignard

PROLOGUE

Paisiblement installé sur le bord d’un rocher, les pieds dans
la terre rouge, les mains caressant du romarin et les yeux
perdus dans l’extrémité du ciel bleu foncé, Édouard rêve.
Il se transforme en géant, un géant de contes de fées, et
dans son délire se découvre à califourchon sur le sommet
de la montagne SainteȬVictoire. Sa jambe gauche se réȬ
chauffe contre la paroi dénudée livrée aux assauts du
soleil. Son pied droit, à l’ombre, effleure les sommets des
grands pins. Son index suit le sentier de la balade des ruisȬ
seaux puis longe la route traversant le village de VauȬ
venargues. En se penchant un peu il trempe ses doigts dans
le lac du Bimont puis dans le lac Zola. AixȬenȬProvence est
à deux pas. S’il descendait de son perchoir, il pourrait
d’une pichenette faire sonner les cloches de la cathédrale et
celles de SaintȬJean de Malte. Mais il préfère rester assis,
bien calé tel sur le dos d’un gros éléphant ; il frôle la roche
grise et lisse, effeuille la végétation odorante.
Édouard ouvre les yeux, sa folie des grandeurs a disȬ
paru, il se sent soudain très petit, très humble. La
magnificence de ces paysages l’étourdit, cette terre le
happe, il ne lui résiste pas. Il est ensorcelé par la lumière,
les senteurs l’envoûtent. Quand il prend une poignée de

11

terre dans la main, une profonde émotion l’envahit ; son
corps entier réclame cette sensation.
























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PREMIÈRE PARTIE

I

Un bruit de pas, des voix, un éclat de lumière aveuglant,
ils ouvrent le sas.
— Descendez, allez dépêchezȬvous, plus vite que ça !
Elle se redresse lentement, entrouvre à peine les yeux et se
dirige en chancelant vers la porte grande ouverte. Des bras
tendus l’aident à descendre ; en posant les pieds sur le sol,
elle s’affaisse. Ils sont une trentaine en tout, morts vivants
échappés d’un cercueil ambulant. De leurs mains débiles
ils saisissent quelques morceaux de pain qu’on distribue,
tentent de boire des gorgées d’eau d’un jerricane sale.
— C’est bon, on y va, remontez ! Elle est incapable de
grimper, elle se sent hissée puis projetée sur le sol du caȬ
mion. Elle reste à genoux et va se caler contre la paroi la
plus proche. Les derniers survivants s’échouent à ses
pieds, autour d’elle des ombres noires s’agglutinent. La
porte lentement se referme dans un bruit assourdissant de
métal broyé, l’obscurité est totale. Une femme gémit, une
voix d’homme lui parle doucement, le camion démarre.

Depuis combien d’heures, de jours, de nuits roulentȬils
ainsi ? Elle ne le sait, le temps s’abîme dans un sablier sans
fond.

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Durant des journées interminables, elle avait arpenté
des kilomètres de pistes se fondant dans un groupe
d’hommes et de femmes qui quittaient leurs villages. Ils
allaient vers la mer et le mot « Europe » résonnait dans tous
les échanges, à voix basse ou à voix haute. C’était le séȬ
same, le laisserȬpasser, le mot magique qui remettait sur
pieds les plus éprouvés, qui venait bercer le sommeil des
uns et réveiller les autres. L’Europe, elle en avait entendu
parler chez elle quand ses parents évoquaient le départ
d’un lointain cousin pour cette contrée paradisiaque.
C’était l’époque de son enfance insouciante et joyeuse,
dans un autre monde, un autre lieu, un autre temps.
Depuis lors sa vie avait basculé dans l’horreur, le néant.
Quand sa famille se fit massacrer, elle était chez une voiȬ
sine. Du bout de la rue, elle aperçut les flammes,
s’approchant de sa maison elle découvrit les corps assassiȬ
nés de ses parents et de ses frères et sœurs. Le feu qui
gagnait et se propageait rapidement la contraignit à s’enȬ
fuir. Elle erra plusieurs jours, et sans force, épuisée, se
réfugia chez une tante. Parente éloignée, elle accepta de la
loger et de la nourrir en contrepartie de l’accomplissement
sans fin de tâches épuisantes. Cette frénésie de gestes et de
mouvements incessants la relégua au rang d’automate serȬ
vile. Pendant plusieurs mois, elle n’eut pas le loisir de
laisser échapper le moindre soupir révélant son chagrin et
sa souffrance. Cependant dans la monotonie de son quotiȬ
dien désespérant, dans la solitude de ses nuits où le
sommeil dédaigneux favorisait l’errance de ses pensées,
une faible lueur s’inscrivit peu à peu. Elle se laissa douceȬ
ment envahir par l’idée qu’un jour, peutȬêtre, elle
parviendrait à quitter ce village, à laisser cette parenté inȬ
différente, à partir vers un autre lieu, vers une autre

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destinée. Désormais tout son être tendait vers ce but : parȬ
tir. Elle était jeune, elle devait attendre, repousser le déȬ
sespoir et s’efforcer d’y croire.
Un soir, après une journée où aucune tâche ingrate ne
lui avait été épargnée, elle ressentit le souffle léger d’un esȬ
pace de liberté qui se déclina au plus proche d’elle, comme
une grâce qui surgit, inattendue, inouïe. La grâce fit halte
dans ce périmètreȬlà, dans cet espace de misère, juste là,
pour elle.
La nuit était sombre et sans lune, assise devant la hutte
qui lui servait d’abri, détendant ses membres éreintés par
les travaux de la journée, elle distingua soudain dans le siȬ
lence pesant, la voix de son oncle qui s’attardait devant
chez lui. Il discutait avec d’autres hommes du village. Elle
s’immobilisa ; de sa place il ne pouvait la voir, elle écouta.
Il était question d’une bande de villageois qui circulaient
dans les environs pour rejoindre la mer. L’oncle racontait
qu’ils prenaient des bateaux à destination de l’Europe, le
passage était si cher que la plupart ne pouvaient s’alimenȬ
ter en chemin et volaient de la nourriture dans les villages
qu’ils traversaient. Elle ne prit pas le temps d’estimer que
le moment était venu, que sa chance était là, toute prête à
être saisie. Sans réfléchir, instinctivement, elle se mit en
mouvement. Profitant de la nuit, elle rassembla les
quelques affaires et l’argent chichement gagné au cours des
années qu’elle gardait caché, chaparda de la nourriture
pour quelques jours et son ballot sur la tête, elle partit. Au
levé du jour, elle était déjà loin. Elle repéra facilement le
passage du groupe de villageois. Ils circulaient lentement,
elle les rejoignit le lendemain.
Ils marchaient la nuit pour ne pas attirer l’attention. Un
matin, dans l’obscurité qui s’atténuait, elle sentit que ses
pieds foulaient un sol différent, plus elle avançait, plus elle

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s’enfonçait. La colonne ralentissait et des chuchotements se
faisaient entendre. Avec les premières lueurs du jour elle
distingua devant elle une masse uniforme, sombre, qui onȬ
dulait lentement et s’étalait vers elle dans un grondement
frénétique. Les vagues vomissaient une écume sans couȬ
leur, aspiraient le sable et les galets qui s’entrechoquaient
violemment. Elle eut très peur, la sueur de la marche collait
son vêtement contre sa peau, elle tremblait de froid dans la
tiédeur du vent. La mer, le sable, la plage, ils n’eurent de
cesse de lui décrire ces merveilles, et elle imaginait un lieu
béni de douceur et de calme, une eau limpide dans laquelle
elle se serait lovée, assoupie, où tout son corps aurait repris
vie.
Parqués dans un camp improvisé, ils attendirent leur
départ pendant des jours. La faim, la soif, la hargne des
hommes et la méfiance des femmes n’atteignaient plus sa
conscience. Le soir du départ, un étrange sursaut d’énergie
comme une main invisible venue d’ailleurs la guida vers
une des premières barques qui rejoignaient le bateau. La
mer agitée la rendit malade et quand ils accostèrent elle
n’était plus que l’ombre d’elleȬmême. Elle suivit ses comȬ
pagnons de misère à peine consciente et s’échoua dans ce
camion, poussée, tirée par des bras inconnus.

Les freins crissent, elle est projetée en avant, le camion
stoppe. Lorsque la porte s’ouvre il fait sombre, elle cligne
doucement des yeux. Quatre hommes armés les attendent
au pied de la remorque, ils descendent lentement et se reȬ
groupent instinctivement.
— Les hommes à droite, les femmes à gauche, vite ! Ils
se séparent inquiets, deux camionnettes sont stationnées,
on distingue des bancs surmontés d’une bâche.

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— Vous allez grimper dans ces camionnettes et nous alȬ
lons vous emmener en ville où vous trouverez du
travail. Les rescapés s’agitent, des femmes veulent reȬ
joindre leur mari. Les quatre hommes dégainent et
brandissent des pistolets.
— Ne tentez rien, ce serait vraiment dommage de deȬ
voir utiliser nos armes ! Ils poussent la rangée d’hommes
dans une des camionnettes, les femmes dans une autre, cerȬ
taines hurlent mais les armes les font taire. Elle reste en
retrait et monte la dernière.
Les deux hommes armés sont installés à l’avant, ils rouȬ
lent à vive allure, on distingue la route à travers les
clapotements de la bâche. Elle lutte pour ne pas s’assoupir,
les gémissements de sa voisine l’aident à rester concentrée,
elle tente de s’imprégner des mouvements du véhicule.
Elle a perdu ses tongs dans la bousculade, ses pieds saiȬ
gnent. Elle pose son ballot sur le sol et ferme les yeux
comme si elle s’installait pour dormir.

Vendredi soir, temps privilégié du weekȬend qui s’anȬ
nonce. Paisiblement installé sur sa terrasse, il aime se
perdre dans la contemplation des étendues de champs de
blé, de bosquets et cyprès, laisser la nuit tomber et se desȬ
saisir du jour à regret. Ce premier été de chaleur toute
ensoleillée lui a fourni moult images inédites au catalogue
de ses rêveries.
Convaincu par son amie Dominique, Édouard a accepté
une invitation, un dîner chez un couple qu’il a déjà enȬ
trevu. Le style de sortie qu’il néglige habituellement mais
Dominique a insisté, il y a bientôt un an qu’il est arrivé
dans la région, il doit s’intégrer. Alors lâchement et peutȬ
être aussi pour ne pas la décevoir, il n’a pas refusé. Une
belle villa aux arcades étudiées avec piscine à l’éclairage

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soigné, pool house, chemin dallé, rangée d’oliviers et massifs
de lavandes, grosses voitures et couples très bronzés,
Édouard découvre un nouveau monde. Un peu avant miȬ
nuit les conversations qui s’essoufflent, les plaisanteries
décalées, les décolletés plongeants des femmes et le regard
mielleux de leurs maris le navrent confusément. Il se séȬ
pare du groupe qui le retient, va saluer Dominique puis la
maîtresse de maison et part. Il roule lentement respirant
l’air tiède de cette fin d’été, il devine la mer toute proche,
son ronronnement sourd, sa moiteur pénétrante. Il appréȬ
cie ce contraste avec la campagne provençale dont l’aridité
exacerbée fascine encore les insectes crissant.
Traversant les faubourgs marseillais, il longe alors une
zone où alternent hangars et dépôts, champs à l’abandon
et petits pavillons. Édouard n’aime pas cet endroit, dans
l’obscurité il reconnait péniblement son chemin. Il ralentit
pour aborder un rondȬpoint lorsqu’une camionnette bonȬ
dit dans le faisceau de ses phares. Édouard doit piler pour
l’éviter, le conducteur de cet engin vieillot vire rapidement
et poursuit sa route. Allant dans la même direction,
Édouard le suit. Il garde une certaine distance, renonçant à
doubler, les virages s’enchainent. La bâche qui recouvre la
camionnette claque sous l’effet du vent et de la vitesse, la
nuit est sombre. Dans sa hâte de rentrer chez lui, Édouard
roule plus vite et quand à l’approche d’un virage la caȬ
mionnette freine brutalement, il sursaute. Il n’a d’autre
vision que l’arrière du véhicule éclairé par ses phares, c’est
ainsi qu’il remarque qu’un pan de la bâche se soulève lenȬ
tement. Puis anticipant un croisement le conducteur de la
camionnette ralentit, à cet instant précis une forme huȬ
maine surgit. Elle se tient immobile trois secondes tout au
plus et dans la lumière rougeoyante des freins, elle se jette
dans le vide. Le corps roule sur le basȬcôté. Sa voiture déjà

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engagée Édouard ne ralentit pas, la camionnette a disparu
il est libre maintenant d’avancer à son gré. Plus que
quelques kilomètres et il sera chez lui, déjà au loin clignoȬ
tent les lumières de son village. Harassé de fatigue, hagard,
Édouard ne pense plus, machinalement il emprunte les
routes et chemins menant à sa villa. Il a ouvert la vitre et
respire les senteurs exaltées des conifères, son jardin l’acȬ
cueille.
Déchaussé, il parcourt la vaste pelouse foulant des pieds
l’herbe humide. Sa main effleure les massifs de sauge, à
cette heure tardive leur senteur évanescente s’offre comme
un baume apaisant. Édouard s’assied au pied du grand
pin. Le ciel lentement se dégage, quelques étoiles scintillent
paresseusement, leur lumière hésitante sombre dans la
nuit profonde. Le silence absolu comme un outrage au jour
agité maintient son attention éveillée.
C’est ainsi qu’elle apparait à son regard masqué, la
forme humaine un instant entrevue jaillit devant lui.
Édouard se redresse d’un bon, il ne peut l’ignorer, l’image
de sa chute, sa disparition dans le basȬcôté, qu’aȬtȬil vu ? Sa
mémoire lui propose un jeu d’images qui s’enchainent préȬ
cipitamment, aucun doute, une personne a sauté de cette
camionnette. Édouard s’agite, elle est peutȬêtre blessée, aȬ
tȬelle essayé de s’enfuir ? L’énergie lui manque pour orȬ
donner ses idées, une grande lassitude l’envahit, quittant
le jardin il rentre dans sa maison.
Les mains posées sur la vasque de la salle de bains,
ployant sous un fardeau imaginaire, il se perd dans la conȬ
templation d’une goutte d’eau qui chemine délicatement
vers l’orifice. Relevant la tête il s’aperçoit dans le miroir et
à nouveau apparait ce corps en apesanteur qui s’échoue
dans cette lumière infernale ; rougeur et blancheur des

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phares, quelques secondes d’une scène qu’il n’aurait jaȬ
mais dû entrevoir. Cette vision l’assaille, il arpente les
pièces comme un fauve agité, son calme apparent, sa séréȬ
nité habituelle se sont envolés.
Édouard fait une dernière tentative pour se coucher,
mais la lâcheté d’une telle action le remet sur pieds imméȬ
diatement. Il se sent lourd, dépassé, débordé, incapable de
rester avec cette vision obsédante, incapable de s’en détaȬ
cher. VaȬtȬil oublier, dans quelques jours, quelques
semaines ? Sa mémoire précise accepteraȬtȬelle cet accomȬ
modement ? Ses théories sur la nécessité de rester en
dehors de ce qui concerne l’autre en général volent en
éclats. Il est allé làȬbas en ce lieu, en ce temps où c’est adȬ
venu. Le souvenir déjà hante son esprit abasourdi créant
un mal être insupportable. Il pressent qu’il ne pourra solliȬ
citer aucune aide et cette solitude lui convient. Mais sa
conscience le harcelle, elle l’engage dans un champ inȬ
connu au bataillon de ses réflexes éducatifs. Il se concentre
sur l’image du corps en boule sur le sol, s’il n’est pas blessé
il a dû poursuivre sa fuite et est déjà loin maintenant, s’il
est blessé le temps qui s’écoule aggrave son état.
Alors, dans un mouvement qu’il ne contrôle pas,
Édouard s’habille, sort de chez lui, prend sa voiture et part.
Il roule à vive allure, ne ressent plus aucune fatigue, tout
son corps se mobilise dans cette action. Son esprit engourdi
ne lui est plus d’aucun secours, ses mouvements s’enchaîȬ
nent dans une parfaite harmonie. La voiture est devenue
son guide, son alliée, elle le conduit au travers des chemins
et des routes, confiant, Édouard s’apaise.
Lorsque la bifurcation apparait, Édouard se redresse
soudain, tous les sens en éveil. Il ralentit, roule encore
quelques mètres puis s’arrête garant lentement sa voiture
sur un espace en retrait. Les mains crispées sur le volant il

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tremble, prenant une longue inspiration doucement il
ouvre la portière, sort, aucune lumière, les lieux sont déȬ
serts. Il avance pas à pas sur le basȬcôté, le corps raidi par
l’effort. Il scrute chaque mètre parcouru avec une intensité
qui le dépasse. Ne distinguant aucune trace de présence
humaine sur ce bord de route recouvert de gravas et de
terre il fait demiȬtour. Il remonte dans sa voiture quand il
réalise subitement que lorsque la camionnette a ralenti elle
devait être au niveau du croisement des deux routes, seul
endroit qu’il n’a pas inspecté, alors il repart, marchant
comme un automate obéissant. Aucune circulation ne
vient troubler sa quête, le corps courbé, à l’affut du
moindre signe il avance à tout petit pas calés sur sa respiȬ
ration. Son souffle est court presque inexistant il guette
chaque bruit, chaque mouvement. Mais la nuit est étrangeȬ
ment calme comme si toute trace de vie s’était évanouie.
Quelques nuages s’effilochent devant un minuscule croisȬ
sant de lune, seule clarté autorisée dans cette noirceur
ténébreuse.
Le silence l’étourdit, il n’a pas conscience qu’il n’avance
plus, il lutte contre la sensation de vertige qui s’empare de
lui. Il lui faut un certain temps pour réaliser que ce qui atȬ
tire son regard est un pied, un pied rattaché à une masse
informe couverte d’un tissu sombre. Le corps inerte repose
sur le sol, immobile et cependant parcouru d’un léger
tremblement. Édouard s’accroupit à ses côtés guettant un
signe, un mouvement. Après plusieurs minutes d’attention
il perd toute conscience du lieu où il se trouve, du temps
qui s’écoule. Il pressent qu’il n’entrera en contact avec cette
forme que si dans un mimétisme parfait il épouse son comȬ
portement. Il ne sent plus ses jambes ni son corps, il s’est
évaporé dans un auȬdelà qui le submerge.

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Il n’entend pas le vrombissement du moteur qui apȬ
proche, seul le faisceau lumineux des phares le fait
tressaillir. Empoignant le corps sans hésiter il le fait bascuȬ
ler avec lui dans le basȬcôté. La voiture passe le danger est
écarté. Le corps repose contre lui, il sent ses tremblements
incessants, sa chaleur. Paralysé, Édouard n’ose bouger, il
attend.
Une odeur étrange se dégage de ce corps humain, une
odeur aigreȬdouce, mêlée de sang, de terre, d’épices et de
sueur. Édouard respire cet effluve insolite sans pouvoir réȬ
agir, son odorat capturé par ce flux prégnant semble lancé
dans un mode de recherche imparable. Son imagination
s’emballe, cette odeur n’a pas d’existence connue, répertoȬ
riée. C’est l’odeur des anciens, l’odeur des prophètes
éprouvés marchant dans le désert, l’odeur originelle, un
vestige de la création. C’est l’essence de l’espèce humaine
qui jusqu’à lui parvenue, émousse l’unique particule transȬ
mise par la lignée de ses ancêtres.
Un mouvement à peine perceptible du corps étranger
déclenche un long gémissement. Édouard réagit, se déȬ
gage, ses yeux habitués à l’obscurité il parvient à
distinguer la silhouette reposant à ses côtés. Son corps est
entièrement enveloppé dans cette toile déteinte, seuls ses
mains et ses pieds dépassent. Édouard se relève, il faut parȬ
tir, ils ne peuvent rester là. Délicatement apposant sa main
sur ce qui semble l’épaule de la personne, il lui parle, lui
demande de se lever, de venir avec lui. Aucune réponse,
aucun mouvement. Alors il entame un discours enfantin
d’une douceur qui le sidère, une sorte de litanie qui se déȬ
cline à son insu. Son verbiage inconscient opère. La forme
humaine comme envoutée lentement se déploie, sa grande
taille surprend Édouard qui s’est tu, fasciné par le mouveȬ
ment de ce corps qui prend vie. Quand elle est entièrement

24

redressée, la personne tente un pas qui lui arrache un cri.
Édouard tend le bras, elle le saisit tout en maintenant son
visage caché. Impossible d’avancer, une blessure doit la
faire souffrir atrocement. Édouard ne peut plus hésiter,
s’attarder plus longtemps devient dangereux. Leurs reȬ
gards se croisent, l’intensité des pupilles fiévreuses de
l’inconnu est son assentiment. Se penchant légèrement il le
prend dans ses bras et le soulève du sol. Sa légèreté est telle
qu’il en perd l’équilibre, il lui semble ne porter que des os
prêts à se briser. Édouard a perdu toute conscience de la
situation dans laquelle il se trouve, seul son instinct le
guide et lui enjoint de ne pas traîner. Ils s’installent dans la
voiture, Édouard démarre. Ils roulent sans un mot. TotaleȬ
ment immobile, la personne s’est recroquevillée contre la
portière, elle est assise en boule sur le siège, toujours agitée
d’incessants tremblements.

Quand ils s’approchent de la grille du jardin les deux
panneaux lentement s’entrouvrent laissant apparaître la
maison entourée de cyprès, de pins, de murets de pierres
blanchissant dans la nuit. Édouard se sent envahi par une
vague de soulagement et de sérénité, il rentre dans son
sanctuaire et avec lui cette forme humaine non identifiée,
souffrante mais vivante.
Édouard ne peut détacher son regard de ces deux
grands yeux noirs qui l’examinent. Il ne parvient pas à enȬ
visager le moindre mouvement, assis dans sa voiture, il se
laisse aller à la contemplation ; intellectualiser, imaginer,
réfléchir à la prochaine étape est auȬdessus de ses forces. Il
entrevoit l’arête de son nez, l’ébauche de ses sourcils, la
carnation sombre de sa peau. L’odeur saturée l’envahit à
nouveau, il s’en laisse imprégner, il en a assimilé la nature.
Il ressent la féminité de la personne qui est à ses côtés mais

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il est enclin à l’envisager comme une entité humaine, un
être asexué, l’humain qu’un dieu a créé avant même de le
décliner homme ou femme.
Un trait de clarté tendre et subtil s’inscrit lentement à
l’horizon. Le jour a renoncé à se perdre et pointe délibéréȬ
ment son insouciance, la nuit détrônée discrètement
s’efface. Faune et flore assoupies négligent ce spectacle,
seuls deux êtres éprouvés dans l’ébauche de leur humanité
assistent à cette renaissance.



Dominique examine les blessures une par une. LenteȬ
ment avec des gestes précis d’une douceur attendrissante,
elle nettoie, désinfecte chaque plaie, recouvre de panseȬ
ments et bandages. A l’appel d’Édouard, elle est accourue
sans poser de questions, simplement étonnée par l’heure
matinale. Il ne lui a suffi que de quelques mots : « Je vais te
soigner, viens ! » pour que la jeune inconnue accepte de
sortir de la voiture. Ils l’ont portée et installée sur la terȬ
rasse.
— Il faudrait l’hospitaliser, tu t’en charges ?
Édouard la regarde abasourdi.
— Tu en es sûre ? Je ne pense pas que cela soit une bonne
idée.
— Écoute elle n’est vraiment pas bien, tu ne peux pas la
garder ici, qui va la soigner ?
— Toi, tu es médecin, non ?
— Mais enfin, Édouard, te rendsȬtu compte de la situaȬ
tion, tu ne connais pas cette personne, elle est en très
mauvaise santé, que saisȬtu d’elle ?

26

— Rien justement, partout ailleurs elle sera en danger,
ici on ne viendra pas la chercher. Imagine l’hôpital, la poȬ
lice, elle ne résistera pas. Toi tu la soignes, moi je m’en
occupe.
— Et après ?
— Après, j’en ai aucune idée, c’est maintenant qu’il faut
agir.

Dominique n’en revient pas, elle n’a jamais entendu
Édouard s’exprimer ainsi. Elle le connait depuis longtemps
et sans le voir très souvent elle a gardé pour lui une amitié
sincère qui ne s’est pas altérée au cours des années. Il a touȬ
jours été égal à luiȬmême calme et posé, peutȬêtre n’estȬil
que fatigué par une nuit sans sommeil et la découverte de
cette personne est somme toute insolite.
— Bon, je repasserai demain, pour ce soir tu fais exacteȬ
ment ce que je t’ai montré et si son état empire, appelle le
SAMU directement.
Dominique ne souhaite pas argumenter, elle a juste le
temps de rentrer se restaurer avant d’entamer sa journée,
elle est de garde, les consultations vont s’enchaîner. Elle
descend le chemin de pierres qui mène à la petite route.
Édouard a bien choisi sa demeure, cet endroit est magniȬ
fique, elle se retourne pour les saluer une dernière fois.
Étrange personne, étrange histoire, d’autres pensées l’asȬ
saillent, elle part. À peine arrivée à son cabinet elle se
surprend à penser à la jeune femme, ses yeux qui s’étirent
doucement vers les tempes, ses pupilles noires qui l’ont déȬ
visagée craintivement, la maigreur de sa jambe blessée.


Ces visions la taraudent, Dominique hésite, elle ne peut
laisser Édouard seul avec elle, ils sont tous deux dans un

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