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Daisy Miller

De
98 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Henry James. Daisy Miller est une jeune héritière américaine belle et libre. Lors d'un séjour à Rome, ses manières anticonformistes et son mépris des conventions choquent la bonne société. Ingénue, elle compromet sa réputation en fréquentant un jeune italien mondain chasseur de dots. Par insouciance, et peut-être aussi un peu par provocation, elle refuse de se plier aux convenances et se voit bientôt mise à l'écart de son milieu social. Même son meilleur ami, d'abord séduit par son naturel, s'éloigne progressivement de cette jeune femme trop émancipée. Un soir, alors qu'elle contemple le clair de lune sur le Colisée, elle contracte le paludisme et meurt. Publié en 1878, ce portrait subtil d'une jeune femme candide mais trop libre pour les moeurs de son époque est le premier grand récit d'Henry James.


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HENRY JAMES
Daisy Miller
Traduit de l’anglais par F. Pillon
La République des Lettres
I
Dans la petite ville de Vevey, en Suisse, se trouve un hôtel particulièrement
confortable. Certes, les hôtels ne manquent pas à V evey ; car recevoir et héberger
les étrangers y est la principale affaire. Vevey, c omme nombre de voyageurs
peuvent s’en souvenir, est situé sur le bord d’un l ac aux belles eaux bleues — d’un
lac qu’aucun touriste consciencieux ne peut se disp enser de visiter. Vous voyez là,
bordant le lac, une rangée ininterrompue d’établiss ements de toutes catégories,
depuis le Grand-Hôtel à la dernière mode, avec sa façade blanchie à la chaux, ses
nombreux balcons, et une douzaine de drapeaux flottant sur son toit, jusqu’à la
petite pension suisse d’autrefois, avec son nom ins crit en caractères gothiques sur
un mur rouge ou jaune et sa gracieuse maison d’été bâtie à l’angle du jardin. Mais,
entre nous, il en est un célèbre, classique même, s e distinguant de ses voisins
parvenus par une apparence de luxe et aussi d’ancie nneté. Vers le mois de juin, les
voyageurs américains viennent en ce pays en très grand nombre ; on peut dire
réellement que Vevey prend, à cette époque, quelque s-uns des caractères d’une
ville d’eaux américaine. On a sous les yeux des spe ctacles, on y entend des sons
qui évoquent une vision et qui apportent un écho de Newport et de Saratoga. On
saisit, par-ci par-là, un mouvement rapide de jeune s filles élégantes, un frôlement
de volants de mousseline, un bruit de musique dansa nte aux heures matinales, et
un éclat de voix d’un diapason élevé en tout temps. On éprouve ces impressions
surtout à l’excellent hôtel des Trois-Couronnes, et l’on peut se croire transporté à
l’Océan-House, ou au Congrès-Hall. Mais il faut ajo uter qu’aux Trois-Couronnes, il y
a d’autres traits qui ne s’accordent pas avec ces s ouvenirs évoqués : des garçons
allemands, très propres, qui ressemblent à des secrétaires d’ambassades ; des
princesses russes assises dans le jardin ; de petits garçons polonais se promenant,
tenus par la main, avec leurs gouverneurs ; une vue de la crête neigeuse de la Dent
du Midi, et les tours pittoresques du Château de Ch illon.
Je ne sais pas trop si les rapprochements et les di fférences dont je viens de
parler étaient ce qui occupait le plus l’esprit d’u n jeune Américain qui était assis — il
y a deux ou trois ans — dans le jardin des Trois-Co uronnes, regardant autour de lui,
avec une certaine nonchalance, quelques-uns des gra cieux objets que j’ai
mentionnés. C’était par une très belle matinée d’été, et si peu d’attention que mît le
jeune homme à regarder les choses, elles devaient l ui paraître charmantes. Il était
arrivé la veille de Genève — où il avait séjourné l ongtemps — pour rendre visite à
sa tante qui habitait l’hôtel. Mais sa tante avait la migraine — elle avait presque
toujours la migraine ; — à cette heure, elle était enfermée dans sa chambre,
respirant du camphre, si bien qu’il avait la liberté d’errer à l’aventure. Il avait vingt-
sept ans ; quand ses amis parlaient de lui, ils ava ient l’habitude de dire qu’ilétudiait
à Genève. Quand ses ennemis parlaient de lui, ils d isaient … — mais, après tout, il
n’avait pas d’ennemis ; c’était un garçon extrêmeme nt aimable et universellement
aimé. Je veux simplement dire que certaines personn es parlaient de son affection
dévouée pour une femme qui habitait Genève — une fe mme étrangère plus âgée
que lui — ce qui expliquait, affirmaient-elles, un long séjour dans cette ville. En
réalité, très peu d’Américains — peut-être même auc un — avaient vu cette dame
sur laquelle couraient de singulières histoires. Ma is Winterbourne avait un vieil
attachement pour la petite métropole du calvinisme ; c’est là qu’enfant il avait été à
l’école ; là qu’il avait passé de l’école au collèg e où il s’était créé bon nombre
d’amitiés de jeunesse qu’il avait conservées, et qu i étaient pour lui une source de
grande satisfaction.
Après avoir frappé à la porte de sa tante, et appris qu’elle était indisposée, il
avait fait une promenade autour de la ville et étai t revenu à l’hôtel pour y déjeuner.
Son repas terminé, il but sa demi-tasse de café, se rvie sur une petite table dans le
jardin, par un de ces garçons qui ressemblaient à d e hauts fonctionnaires. Quand il
eut fini son café, il alluma une cigarette. A ce mo ment parut un petit garçon, se
promenant le long du sentier — un bambin de neuf à dix ans.
L’enfant était petit pour son âge, avec un visage p âle, des traits anguleux et une
mine vieillotte. Il portait un pantalon court, une cravate rouge, des bas rouges, qui
laissaient voir, à leur désavantage, ses pauvres pe tites jambes en fuseaux. Il tenait
à la main une longue canne de montagne dont il fourrait la pointe partout : dans les
boutons des fleurs, dans les bancs du jardin, et da ns les traînes des robes des
dames. Il s’arrêta en face de Winterbourne, le rega rdant avec deux petits yeux
brillants et pénétrants.
— « Voulez-vous me donner un morceau de sucre ? » d emanda-t-il d’une petite
voix dure, aiguë, non formée, et pourtant déjà viei lle.
Winterbourne regarda la petite table sur laquelle o n lui avait servi son café, et vit
qu’il restait plusieurs morceaux de sucre dans la s oucoupe.
— « Oui, vous pouvez en prendre un, » répondit-il, a mais je ne crois pas que le
sucre soit bon pour les petits garçons. »
Le petit garçon s’avança, choisit avec soin trois d es morceaux convoités, en
fourra deux dans les poches de son pantalon, et mit le troisième aussi promptement
que possible dans un autre endroit.
Il envoya sa canne comme une lance dans le banc de Winterbourne, et essaya
de casser le morceau de sucre avec ses dents.
— « Oh ! c’est du-ur ! » exclama-t-il, en prononçan t cet adjectif d’une façon
particulière.
Winterbourne s’aperçut qu’il avait devant lui un pe tit compatriote et il lui dit
paternellement :
— « Prenez garde d’abîmer vos dents. »
— « Je n’ai plus de dents à abîmer. Elles sont toutes tombées. J’en ai
seulement sept. Maman les a comptées la nuit derniè re, et il en est tombé une tout
de suite. Elle dit qu’elle me claquera s’il en tomb e encore une. Je ne peux pas
empêcher cela, moi. Ce n’est pas ma faute. C’est la faute de cette vieille Europe.
C’est le climat qui les fait tomber. En Amérique, e lles ne tombent pas comme cela.
C’est la faute de tous ces hôtels. »
Winterbourne s’amusait beaucoup du babil de l’enfan t.
— « Si vous mangez ces trois morceaux de sucre, votre mère vous corrigera
certainement. »
— « Qu’elle me donne du sucre candi, alors. Je ne p eux pas avoir de sucre
candi, ici — du candi américain. Le candi américain est le meilleur de tous les
candis. »
— « Est-ce que les petits garçons américains sont a ussi les meilleurs des petits
garçons ? » interrogea Winterbourne.
— « Je ne sais pas », répondit l’enfant. « Je suis un garçon américain. »
— « Je vois que vous êtes un des meilleurs », dit W interbourne en souriant.
— « Etes-vous Américain ? » demanda l’enfant avec v ivacité. Et, sur l’affirmation
de Winterbourne : « Les Américains », ajouta-t-il, « sont les meilleurs de tous les
hommes. »
Son interlocuteur le remercia de son compliment, et l’enfant, qui s’était mis à
cheval sur la longue canne, s’arrêta, regardant autour de lui, tandis qu’il attaquait
son second morceau de sucre.
Winterbourne se demandait, en le considérant, s’il avait été comme cela dans
son enfance ; car c’était à peu près à cet âge qu’o n l’avait amené en Europe. Au
bout d’un moment, l’enfant s’écria : « Voici ma sœu r qui vient ! c’est une
Américaine. »
Winterbourne se retourna vers le sentier, et vit s’ avancer une très belle jeune
fille.
— « Les jeunes filles américaines sont les meilleures de toutes les jeunes
filles », dit-il gaiement à son jeune compagnon.
— « Ma sœur n’est pas la meilleure », déclara l’enfant ; « elle gronde toujours. »
— « Ce doit être votre faute, et non la sienne », d it Winterbourne.
La jeune personne s’était approchée pendant cette c onversation. Elle portait une
robe de mousseline blanche, garnie de volants, et o rnée de noeuds de rubans de
couleur pâle. Elle était nu-tête, mais elle balança it dans sa main une grande
ombrelle, entourée d’une large broderie. Elle était remarquablement, admirablement
jolie. « Que les filles américaines sont belles ! » pensait Winterbourne, se
redressant un peu, comme prêt à se lever.
La jeune fille s’arrêta en face de son banc, près d u parapet du jardin, d’où la vue
s’étendait sur le lac. Le petit garçon se servait m aintenant de sa longue canne pour
sauter et faisait voler le sable autour de lui.
— « Randolph ! » dit sa sœur, « que faites-vous là ? »
— « Je monte au haut des ’Alpes », répondit Randolp h ; « c’est comme cela
qu’on s’y prend. » Et il fit un autre petit saut qu i envoya des cailloux tout près des
oreilles de Winterbourne.
— « Mais c’est la manière d’en descendre », dit Win terbourne.
— « C’est un Américain ! » dit Randolph de sa petite voix aiguë.
La jeune fille ne fit aucune attention à ce que lui disait son frère, mais elle le
regarda en face, et lui dit simplement : « Je crois que vous feriez mieux de vous
tenir tranquille. »
Il parut à Winterbourne qu’il avait été, en quelque sorte, présenté par son petit
compagnon. Il se leva et s’avança lentement vers la jeune fille en jetant sa
cigarette. « Nous avons fait connaissance, ce petit garçon et moi », dit-il avec
beaucoup de politesse. Il savait parfaitement qu’à Genève, un jeune homme n’était
pas libre de parler ainsi à une jeune personne, sau f dans certaines conditions qui se
présentaient rarement ; mais ici, à Vevey, quelles conditions pouvaient être
meilleures que celle où il se trouvait : une jolie fille américaine venant à sa
rencontre et se tenant en face de lui dans un jardi n ? La jolie fille, toutefois, en
entendant l’observation de Winterbourne, lui envoya simplement un rapide regard,
et tourna la tête vers le lac et les montagnes. Il se demandait s’il n’avait pas été trop
loin ; mais il décida qu’il devait aller plus loin encore, au lieu de reculer. Pendant
qu’il cherchait ce qu’il pourrait bien lui dire, la jeune fille se tourna de nouveau vers
le petit garçon :
— « J’aimerais à savoir où vous avez pris cette can ne. »
— « Je l’ai achetée », répondit Randolph.
— « Vous ne prétendez pas l’emporter avec vous en Italie, j’espère ? »
— « Si, je l’emporterai en Italie », déclara l’enfa nt.
La jeune fille jeta un coup d’œil sur le devant de sa robe, ajusta un ou deux
nœuds de rubans, puis reporta son regard sur le pay sage. « Eh bien ! vous ferez
mieux de la laisser quelque part », dit-elle un mom ent après.
— « Vous allez en Italie ? » demanda Winterbourne d ’un ton respectueux.
La jeune fille le regarda une seconde fois. « Oui, monsieur », répondit-elle sans
ajouter un mot.
— « Vous allez … peut-être … faire l’ascension du S implon ? » poursuivit
Winterbourne un peu embarrassé.
— « Je ne sais pas », dit-elle ; « je suppose qu’il s’agit bien de quelque
montagne : Randolph, sur quelle montagne devons-nou s aller ? »
— « Aller où ? » demanda l’enfant.
— « En Italie », expliqua Winterbourne.
— « Je ne sais pas », dit Randolph ; « je ne veux p as aller en Italie ; je veux aller
en Amérique. »
— « Mais l’Italie est un très beau pays », repartit le jeune homme.
— « Est-ce que, là, on peut avoir du sucre candi ? » demanda Randolph en
élevant la voix.
— « J’espère que non », répondit sa sœur ; « je pen se que vous en avez eu
assez de candi, et ma mère le pense aussi. »
— « Je n’en ai pas eu depuis si longtemps — depuis plus de cent semaines ! »
cria le garçon en continuant de sauter sur sa canne .
La jeune fille passa encore une fois en revue les v olants de sa robe, lissa ses
rubans, et Winterbourne jugea le moment venu de ris quer une observation sur la
beauté du paysage. Il n’était plus embarrassé, car il commençait à s’apercevoir
qu’elle ne l’était pas elle-même le moins du monde. Il n’y avait pas eu la plus légère
altération sur ses traits charmants ; elle n’était évidemment ni offensée, ni troublée.
Si elle regardait d’un autre côté quand il lui parl ait, et ne semblait pas écouter ce
qu’il lui disait, c’était simplement son habitude, sa manière d’être. Cependant,
comme il continuait à s’adresser à elle, et lui fai sait remarquer quelques détails
intéressants du paysage avec lesquels elle n’était pas familière, elle en vint à le
gratifier plus volontiers de son regard, il vit alo rs que ce regard était droit et assuré.
Ce n’était pas toutefois ce qu’on pourrait appeler un regard immodeste, car les yeux
de la jeune fille étaient singulièrement honnêtes e t jeunes. Ils étaient
merveilleusement beaux ; et, en vérité, depuis bien longtemps, Winterbourne n’avait
rien vu de plus joli que les traits de cette belle compatriote — son teint, son nez, ses
oreilles, ses dents. Il avait beaucoup de goût pour la beauté féminine, il s’était
appliqué à l’observer et à l’analyser ; et sur le v isage qu’il avait devant lui, il fit
plusieurs observations. Ce visage était loin d’être insignifiant, mais il n’était pas très
expressif ; et quoiqu’il le trouvât des plus délica ts, Winterbourne l’accusait
mentalement — avec une extrême indulgence — de manq uer de fini. Il croyait fort
possible que la sœur de maître Randolph fût coquette, il était sûr qu’elle avait un
caractère à elle ; mais dans toute cette petite fig ure, brillante et douce, on ne
trouvait aucune trace de moquerie, d’ironie. Il parut bientôt évident qu’elle était toute
disposée à entrer en conversation. Elle lui dit qu’ ils devaient aller à Rome passer
l’hiver, elle, sa mère et Randolph. Elle lui demand a s’il était vraiment « Américain » ;
elle ne l’aurait cru, car il ressemblait plutôt à u n Allemand — ceci fut dit avec un peu
d’hésitation — surtout quand il parlait. Winterbourne répondit en riant qu’il avait
rencontré beaucoup d’Allemands qui parlaient comme des Américains, mais qu’il
n’avait jamais, si loin qu’il remontât dans ses sou venirs, entendu un Américain
parler comme un Allemand. Alors il lui demanda si e lle ne serait pas plus à son aise
en s’asseyant sur le banc qu’il venait de quitter ; elle répondit qu’elle aimait rester
debout et marcher ; cependant elle s’assit aussitôt. Elle lui dit qu’elle était de New-
York — "si vous savez où est cette ville ». Mais Winterbourne en apprit plus long sur
elle...
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