Dans l'ombre d'Ana

De

Un peu ronde mais bien dans sa peau, Elsa est une jeune femme heureuse. Pour elle, tout va pour le mieux : un travail prenant, des amis et une famille aimante, des loisirs et des projets. Comment imaginer qu’une simple rencontre puisse venir bouleverser sa vie, que perdre du poids pour entrer dans le moule des canons de beauté modernes devienne son obsession ?

Née en 1987 à Colombes, Marjorie Motto vit actuellement à Toulouse. Diététicienne de profession, elle est passionnée par la lecture, l’écriture ainsi que le dessin depuis son enfance. Elle puise son inspiration dans les voyages et toutes les petites rencontres de la vie quotidienne. Dans l’ombre d’Ana est son premier roman.


Publié le : dimanche 28 février 2016
Lecture(s) : 7
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093552392
Nombre de pages : 266
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1. Décembre
À dix jours de Noël, c’est la folie en ville, surtout le samedi après-midi. Coups de coudes, de sacs de pleins à craquer et piétinements sont le lot des aventuriers du shopping. Les rues commerçantes débordent, englouties sous une marée humaine qui déferle par vagues dans les boutiques. Les vendeuses courent partout ; les clientes s’impatientent, pestant et se reprochant mutuellement de ne pas être venues plus tôt. Les bras chargés de mes précédentes emplettes – je n’échappe malheureusement pas à la règle des achats de dernière minute –, j’attends depuis déjà de longues minutes à côté des cabines d’essayage lorsqu’enfin Manon réapparaît. Elle a revêtu une splendide robe de soirée, au moins la dixième de l’après-midi. En satin bleu nuit et près du corps, cette tenue fait merveilleusement ressortir sa taille fine, sa chevelure blonde et ses yeux bleus. Mon amie s’examine attentivement et semble cette fois satisfaite de l’image qui lui est renvoyée. Elle se retourne vers moi en souriant. « Celle-ci est parfaite ! Je la prends ! » Je laisse échapper un « ouf » de manière si spontanée que j’en rougis. Manon éclate de rire et disparaît de nouveau dans la cabine. Notre calvaire n’est pas terminé pour autant. La file d’attente à la caisse a encore grossi. Des dizaines de personnes, chargées comme nous de paquets en tous genres, attendent leur tour. Le peu de courage qu’il me restait s’envole, malgré mes efforts pour me rappeler que c’est pour la bonne cause. Je prends la résolution pour l’année prochaine de faire mes achats sur Internet. Manon pianote sur son téléphone sans faire attention à moi, ce qui ne m’aide pas à prendre mon mal en patience. Je regarde autour de moi en soupirant et ne vois que des visages renfrognés. Où est passée la magie de Noël ? Quand mon amie a enfin pu payer, elle me tire de mes pensées en me prenant par le bras. « Allez, viens, nous pouvons filer. Je t’offre une pause quatre heures dans ton endroit préféré pour te remercier de ta patience. » Attablée devant un chocolat fumant et une part de cheese-cake à la myrtille, ma bonne humeur est revenue. Manon et moi nous moquons plus ou moins discrètement des autres clients du salon de thé. Je lui montre une femme que son bonnet d’un autre âge fait ressembler à une meringue, elle ne l’a pas enlevé malgré la douce chaleur qui règne ici et passe difficilement inaperçue. En réponse, Manon me désigne une autre femme, portant une écharpe pleine de frous-frous et de pompons qui lui donnent un air de forêt noire. Nous échangeons un regard malicieux avant d’exploser d’un rire bruyant. Un couple âgé se retourne vers nous, l’air sévère, et mon amie cache tant bien que mal son fou rire derrière sa tasse en porcelaine. Nous sirotons un moment nos boissons en silence pour retrouver notre sérieux. Soudain, Manon rompt la trêve. « Oh, Elsa ! Je ne t’ai pas raconté ? » Je la regarde, curieuse de savoir ce qu’elle a bien pu oublier de me dire de si important. Elle ne me laisse pas le temps de lui poser la question. « J’ai revu Luis ! — Luis ? — Mais si tu sais, l’Espagnol de la soirée chez Camille ! — Ah oui ! Je ne m’attendais pas à ça ! Mais tu ne vois plus Yoann ? — Si, si… mais ne t’inquiète pas, il ne s’est rien passé entre Luis et moi, même si je pense qu’il aurait bien aimé. »
En prononçant ces mots, elle m’adresse un clin d’œil coquin avant d’engloutir un morceau de cheese-cake. J’ai déjà terminé ma part et attends impatiemment qu’elle me raconte la suite. « Mais, je croyais qu’il ne voulait plus te voir ? — Oh, tu sais, les hommes et leur logique… » Je lui fais signe que je la comprends. « … mais ça m’a fait tellement plaisir de pouvoir le rembarrer à mon tour ! » Son air espiègle me fait sourire, je la reconnais bien là. Elle aime avoir le dernier mot, pour elle les relations amoureuses sont des batailles dont il faut toujours sortir vainqueur. Je ne vois pas les choses de la même façon, mais il faut dire que le nombre de mes histoires n’est pas comparable au sien. J’ai eu deux vrais petits amis, l’un au lycée et l’autre pendant mes études supérieures, et depuis c’est le calme plat. Je ne suis pas une abeille butineuse, mais parfois, je dois bien l’avouer, je suis un peu envieuse des folles histoires de ma meilleure amie. On m’affirme souvent, et je m’accroche à cette pensée rassurante, que la quantité ne fait pas la qualité. Manon me répète fréquemment : « Si tu perdais quelques kilos et si tu étais plus sûre de toi, tu serais une vraie bombe avec tes grands yeux verts et tes cheveux noirs ! » Je pense qu’elle exagère légèrement, je suis loin d’être le genre de filles qui font se retourner les hommes dans la rue. Je m’explique : je fais 1m65 pour 68 kilos, je suis donc une fille « ronde », personne ne peut le nier, surtout pas moi. Je sais pourtant quel est mon problème, manger est l’un de mes plaisirs favoris ; pour moi, quand l’appétit va, tout va ! Et puis, avec le temps, je me suis convaincue que mes rondeurs pouvaient contribuer à mon charme. Je ne sais pas si les hommes apprécient ou non les rondes, toujours est-il que mes anciens petits amis n’ont pas eu l’air de s’en plaindre. Depuis quelque temps, Manon semble décidée à me prendre en main. Elle essaye tant bien que mal de me motiver pour que j’aille courir avec elle, ou pour toute autre activité physique, mais aucune ne me réjouit vraiment. À chaque fois je me défile, bien que je sache pertinemment qu’elle n’a pas tort ; j’ai toujours rechigné à pratiquer ce genre d’activité. Je me déculpabilise en essayant de me convaincre que je l’accompagnerai sûrement de temps en temps quand la météo sera plus clémente. Je m’apprête à commander une autre part de ce délicieux gâteau, mais mon amie décrète qu’il est temps de partir. Tant pis… Je la regarde un instant d’un air suspicieux, me demandant si elle n’a pas lu dans mes pensées, puis récupère mes affaires pour affronter le froid qui règne dans les rues. En quittant le salon de thé, nous décidons de flâner un peu malgré le froid mordant. La neige menace mais ne se décide pas. En passant devant le cinéma, je ralentis le pas. Le dernier film de Jules Daw, mon acteur préféré, est à l’affiche. Il m’adresse un sourire étincelant et Manon se moque de moi. Elle pense que je suis secrètement amoureuse de lui. Elle n’a pas tout à fait tort, son charme me fascine ; penser à lui me permet parfois de combler ma solitude et mon manque affectif. La séance commence dans peu de temps et sans lui demander son avis, j’entraîne mon amie à l’intérieur du cinéma. J’hésite un instant devant le stand de popcorn, mais la raison l’emporte et je passe mon chemin sans m’arrêter. Manon râle un peu tandis que nous nous installons aussi confortablement que possible dans les fauteuils fatigués de la grande salle obscure. Le film exhale juste ce qu’il faut d’eau de rose, et les scènes se déroulent dans des lieux insolites, des paysages à couper le souffle. De quoi me donner des envies d’évasion. L’histoire, après de nombreuses péripéties parfois drôles et souvent très émouvantes, bien que peu
réalistes, se termine sur unhappy end. Les lumières se rallument et je sors du cinéma la tête pleine de romantisme. Il commence à être tard et c’est un brin mélancolique que je dis au revoir à mon amie. Elle s’en rend compte, et me rassure gentiment : « Ne t’en fais pas ma belle, toi aussi tu auras ton heure. » Je remonte les quelques rues qui mènent à mon appartement, ralentie par mes nombreux paquets. Une fois bien au chaud sous ma couette, je me laisse aller à revivre en songes les scènes marquantes du film. Je m’endors en serrant fort mon oreiller contre moi, me persuadant qu’à mon réveil le fruit de mon imagination sera devenu bien réel. Le dimanche se réveille sous un ciel blanc laiteux. Un temps parfait pour flemmarder, enroulée douillettement dans un plaid bien épais. Je me prépare un café agrémenté d’une cuillerée de crème, des petites madeleines bien dorées et dispose le tout sur un plateau que je porte jusqu’à la table basse du salon. Je m’installe confortablement dans mon canapé, et savoure mon petit déjeuner en compagnie d’un bon livre. Dès les premières pages, je plonge entièrement dans l’histoire. Je m’identifie totalement au personnage principal, qui a environ le même âge que moi. Bien que ce personnage soit masculin, je me reconnais dans ses doutes et ses envies. J’aime, je ris, je pleure, je me révolte en même temps que lui. Je voyage et je vis l’extraordinaire sans bouger de chez moi. C’est ce que j’apprécie par-dessus tout dans la lecture. J’aime beaucoup lire, beaucoup plus que regarder un film. L’imagination peut s’échapper d’entre les lignes, elle n’est pas bridée, cloîtrée entre les quatre bords d’un écran de télévision. La matinée s’écoule ainsi, sereinement. Je ne suis pas quelqu’un de solitaire, mais j’aime passer du temps seule. Du moins, le plus souvent cela ne me dérange pas. Je me suis fait récemment la réflexion qu’il ne me manquait pas grand-chose pour me considérer parfaitement heureuse, en cette période de ma vie. J’aime mon train-train quotidien, mon travail, je m’entends bien avec la plupart de mes collègues, et même si mon amitié avec Manon est très exclusive, j’ai quand même quelques autres connaissances amicales. Mon appartement, certes un peu petit, est douillet, « cosy » comme on dit maintenant, et surtout il me ressemble. La décoration demande peut-être à être un peu revue, mais j’ai un projet plus ambitieux pour lequel je réserve tous mes efforts. Je souhaiterais, d’ici quelques années, investir dans un bien immobilier, je travaille beaucoup pour cela. Pas besoin de réfléchir plus pour me rendre compte que mon environnement de vie me convient à presque tous les points de vue. Je mentirais cependant en affirmant qu’une présence masculine ne me manque pas. La quête de l’amour est l’un des moteurs de la majorité des personnes que je connais. Au fond de moi, je sais que j’en fais partie. Et puis, en dehors du fait de vouloir trouver la personne qui partagera ma vie, l’horloge biologique tourne et j’ai toujours voulu avoir des enfants avant mes 30 ans. Je sais que je suis encore jeune, que je peux prendre mon temps, mais c’est parfois pour moi une source d’angoisse que je ne m’explique pas. Je ne peux m’empêcher de comparer le désert de ma vie amoureuse avec la luxuriante oasis de celle de Manon. Un bruit sourd interrompt mes pensées, j’ai dû m’assoupir, car mon livre vient de m’échapper des mains et de terminer sa course sur le sol. Je le ramasse en espérant qu’il n’a pas été écorné dans sa chute et me dis qu’il est temps de faire autre chose du reste de cette journée. Je me libère du plaid qui me recouvre presque entièrement, me lève de mon canapé, me demandant ce que je pourrais bien faire des heures de tranquillité qu’il me reste. En passant devant un miroir, je songe que je pourrais pour une fois suivre un des conseils de Manon en prenant un peu soin de moi. Je contemple ma tignasse emmêlée et mon teint terne. En fouillant dans les placards de ma salle de bains, je tombe sur des produits de
beauté que j’avais oublié posséder. Masque hydratant pour le visage, soin nutritif pour les cheveux. Exactement ce qu’il me fallait. Je me fais couler un bain bien chaud et décide d’y finir la lecture de mon roman. Une heure plus tard, l’eau est froide. À regret, je sors de la baignoire pour aller directement plonger sous ma couette, délassée et prête à affronter une nouvelle semaine de travail. Comme d’ordinaire le lundi matin, le bureau est en effervescence, tout le monde butine à la recherche du dernier potin. Les petits groupes se retrouvent autour d’un gobelet fumant. La plupart de mes collègues, tous sexes confondus, ont la chance d’avoir une vie plus trépidante que la mienne. Chacun surenchérit de son expérience du week-end, accueillie par des exclamations de surprise ou des éclats de rire plus ou moins spontanés. Comme dans un poulailler, les coqs jouent à hérisser leur crête, toujours plus haut que celle du voisin, et les poules caquètent plus fort les unes que les autres. Je n’ai pas grand-chose à raconter de mon week-end, mais je participe quand même à cette coutume. Le hasard a voulu que je sois voisine de gobelet avec Sabrina. Grande, blonde, toujours impeccable, en pleine ascension de l’échelle sociale dans la boîte, elle représente ce que l’on rêve toutes secrètement d’être. Enfin, presque toutes. Pour ma part, je ne l’envie pas du tout, je la trouve superficielle et prétentieuse, mais il paraît que c’est parce que j’en suis jalouse. Vrai ou pas, toujours est-il que nos rapports ne décollent pas du strict minimum exigé. Bonjour, au revoir, un sourire de temps en temps lorsque nous nous croisons et ce sera tout, merci. Aussi suis-je étonnée qu’elle me demande de but en blanc comment s’est passé mon week-end. J’interromps ma conversation avec Aurélie, une autre collègue que j’apprécie beaucoup, pour lui répondre. « Oh, moi tu sais, c’était tranquille ! » J’espère ainsi tuer dans l’œuf ce début de conversation et m’apprête à lui tourner le dos, mais je vois à l’expression de son visage que ma réponse évasive ne lui suffit pas. Je précise donc un peu. « Shopping et ciné, le dernier film de Jules Daw… et toi ? — J’adore cet acteur, il est trop beau ! J’ai eu un copain qui lui ressemblait… » s’exclame-t-elle sans se soucier de ma question. Elle ajoute : « Il me disait toujours que je ressemble à Charline Theroz ! » Elle se tourne en rigolant vers les autres personnes présentes, comme pour vérifier que tout le monde l’a bien entendue. « Moi, je suis allée au mariage d’une copine, je veux la même robe qu’elle ! Quelle fête ! Et le frère du marié, quel beau mec ! » Je me demande si elle s’adresse encore à moi. « Et toi, les amours ? » Je sursaute et hésite à lui répondre, étonnée par son culot. Depuis quand sommes-nous assez proches pour nous faire des confidences ? Surtout à voix haute, devant la moitié du bureau. Je la regarde et me mets à lui mentir délibérément, peu importe, nous ne sommes pas amies. « J’ai quelques personnes en vue. — Oulala ! Elsa, bourreau des cœurs ! » Elle lance un clin d’œil, est-ce à moi ou à une autre de nos collègues qui ricane ? Je n’ai pas bien vu, mais j’ai bel et bien l’impression d’être le dindon de la farce. Énervée par son manège, je finis mon café en vitesse et regagne rapidement mon bureau. À l’heure de la pause-déjeuner, je rejoins Aurélie qui s’interroge également sur le comportement de Sabrina. Nous abandonnons cependant assez vite ce sujet pour dévorer nos repas avant de retourner à nos tâches respectives. Petite brune aux yeux noisette, j’apprécie beaucoup Aurélie. Sa bonne humeur me réconforte
lorsque l’ambiance se fait maussade. Nous avons rapidement sympathisé lors de mon arrivée et je trouve dommage que notre amitié ne décolle pas du cadre du travail. Il faudrait que je la présente à Manon un de ces jours, je suis sûre qu’elles s’entendraient bien. Le soir venu, on sonne à la porte de mon appartement. Ça doit être Manon, que j’ai invitée à dîner. Elle entre en brandissant deux bouteilles de vin blanc, d’un air triomphant. « Deux pour le prix d’une ! » Je lui souris : « Fiesta ce soir ! » D’un commun accord, nous commandons des sushis que nous dégustons assises en tailleur sur le tapis du salon. La télé diffuse un navet que nous ne regardons que d’un œil. Notre génération est accro aux fonds sonores et nous ne dérogeons pas à la règle. Je prends des nouvelles de Yoann, qui a finalement été remplacé par John. Manon me raconte en détail sa rupture avec l’un puis sa rencontre avec l’autre. Son enthousiasme en ce domaine ne me surprend plus, mais me donne de plus en plus le sentiment d’être une vraie nonne. « Dis, tu sais qui j’ai vu au supermarché ? » Je suis assez certaine d’entendre le nom de l’un de ses anciens copains. J’attends donc la suite en silence, avec un sourire en coin. « Benoît ! » Loupé, il s’agit en de fait de mon ex-petit-ami. Je sens mon sourire s’effacer de quelques degrés. « Il n’a pas changé, il est toujours aussi mignon. Il ne m’a pas dit bonjour, mais je suis sûre qu’il m’a reconnue. — Pas très étonnant, étant donné comment notre histoire s’est terminée… — C’est vrai que ça n’a pas été facile, surtout pour toi… » J’adore Manon, mais je déteste cette manière qu’elle a parfois d’enfoncer le couteau dans la plaie, même si c’est totalement innocent de sa part. Est-ce sa remarque qui fait remonter en moi de mauvais souvenirs ? Le vin qui me monte à la tête ? Les commentaires accumulés toute la journée me rappelant mes relations amoureuses inexistantes ? Sûrement un peu de tout cela. D’un coup, je craque. Les vannes s’ouvrent et j’éclate en sanglots. Manon me prend dans ses bras, désolée. « Excuse-moi, je ne voulais pas te faire de mal. Tu penses encore à lui ? — Non, pas du tout, ce n’est pas ça… — Qu’y a-t-il alors ? — Je me sens tellement seule… Vous êtes toutes là à étaler vos histoires, toi, mes collègues, et moi je n’ai rien du tout. Pas même le bout d’un début de quelque chose… — Allez, ma belle, sèche tes larmes. Tu es craquante, il faut juste que tu prennes un peu d’assurance. Et que tu fasses un peu plus confiance aux hommes… — Confiance ! Facile à dire. Quand je fais confiance, tout semble tout beau, tout rose et il s’avère qu’en fait on me trompe pendant un an… — Ils ne sont pas tous comme ça, rassure-toi. Tu n’es pas tombé sur le bon, c’est tout. Si tu veux, samedi je t’emmène danser et draguer un peu. Ça te fera du bien. » J’essaye de sourire derrière mes larmes. « Je ne sors pas avec toi si tu fais cette tête-là ! » ricane-t-elle. Peu importe la tête que j’ai, je ne sais pas draguer de toute façon. J’ai 24 ans et
j’ai été célibataire la majorité de ma vie. J’ai beaucoup de mal à aller vers les garçons qui me plaisent et plus encore à me rendre compte quand je leur plais. Un ami m’a dit un jour que j’étais désespérante tellement j’étais aveugle à ce niveau-là. À l’âge où les ados s’éveillaient à l’amour, je n’étais encore qu’une petite fille, trop couvée par ma mère. Fille unique et élevée sans mon père que je n’ai jamais connu, j’avais tissé avec ma mère un cocon familial étroit. Celui-ci a mis du temps à se desserrer et à me laisser prendre mon envol. Je me souviendrai toujours de l’expression de ma mère lorsque, un soir en rentrant du lycée, je lui avais annoncé que je repartais dormir chez mon copain de l’époque. Je ne sais toujours pas ce qui l’avait rendue si furieuse ce soir-là. Était-ce le sentiment d’être abandonnée, de voir l’oisillon quitter le nid ? Ou était-ce le sentiment d’être trompée dans son rôle de meilleure amie qu’elle jouait depuis des années, car je ne lui avais jamais parlé de ce garçon ? Toujours est-il qu’au lieu de m’enfermer pour m’empêcher de le rejoindre, ce qui aurait été compréhensible, elle m’avait fichue dehors. « Tu veux aller dormir chez lui ? Très bien, vas-y, va le rejoindre. Et reste avec lui si tu y tiens tant ! » m’avait-elle crié la voix tremblante. Je n’avais pas vraiment profité de ma soirée, ce jour-là, choquée par la réaction de ma mère que je prenais, à tort, pour ma meilleure amie. Mais le lendemain, elle avait eu le temps de se calmer. Elle m’avait accueillie les bras ouverts et nous n’avions plus jamais reparlé de cet incident. Je remarquais cependant un changement dans son comportement avec moi, j’avais pris le grade d’adulte à ses yeux. J’avais senti qu’elle allait progressivement relâcher son emprise sur moi. Lorsque j’ai eu mon bac, je lui ai réclamé en récompense de prendre un appartement seule. Contrairement à mon attente, elle a accepté et j’ai vite emménagé dans un petit studio, trop heureuse de prendre ma vie en main. Il était bien situé, proche du centre-ville et de mon école. Pendant une courte période, il a été notre repère, à mes amies et à moi, elles y passaient tout leur temps libre. Nous nous y retrouvions à la pause-déjeuner, échappant ainsi à l’infecte nourriture du réfectoire, et également le soir, soi-disant pour travailler nos exercices. En réalité, nous passions des heures à papoter, les yeux rivés sur ma petite télévision. J’ai d’ailleurs passé une sacré fortune en décoration dans cet appartement, relativement à mes moyens de l’époque. Cependant, une fois mes amies parties, j’avais du mal à supporter les longues soirées en solitaire. J’étais sous pression, telle une cocotte-minute prête à exploser, à cause de la tonne de travail personnel à rendre pour ma nouvelle école. Très vite, ma nouvelle vie a eu raison de moi. Je pense que c’est à cette époque que la nourriture a dû devenir petit à petit un remède pour calmer mes angoisses et combler ma solitude. Je n’ai pas rendu mon appartement pour retourner habiter chez ma mère, néanmoins j’étais très souvent chez elle. Nos rapports avaient un peu changé, mais nous étions toujours très complices. Depuis, je suis devenue une adulte et je vis seule à plein-temps chez moi, mais cela n’empêche pas que je mange toutes les semaines avec ma mère. Je ressens toujours le besoin de la voir régulièrement, pour son plus grand bonheur.
2. Janvier
Sept heures du matin, je sirote mon café crème en lisant un article dans mon magazine féminin favori : « Comment passer les fêtes en gardant sa silhouette ? » Je survole les conseils tous plus abstraits les uns que les autres et croque en souriant dans un suisse, ma viennoiserie préférée Je poursuis ma lecture en quête d’un article plus alléchant. « Verrine de fruits à la crème de cannelle. » Hum ! Voilà qui est mieux. Je termine mon petit déjeuner en vitesse, car l’heure tourne. Un chemisier, un pantalon de tissu noir, un chignon rapide, une touche de mascara et d’eye-liner, mon manteau et je suis prête à partir. Mon lieu de travail est proche de mon domicile, mais je n’aime pas beaucoup marcher ; j’ai donc fait l’acquisition d’un petit scooter rouge, trèsgirly, pour affronter la circulation. Sur ma petite cylindrée vrombissante, je me remémore la recette du magazine. Je me faufile entre les voitures en dressant mentalement une liste des courses pour pouvoir l’expérimenter ce soir. Orange, banane, kiwi, cannelle, sucre de canne et un peu de sucre bien sûr. Une exclamation rageuse me rappelle soudain à la réalité, j’ai failli renverser un piéton. Charmant, soit dit en passant ! Je m’arrête brutalement, en bredouillant des excuses. Heureusement, il ne peut pas me voir rougir sous mon casque. Son costume, souillé par les éclaboussures, mériterait un passage au pressing. Je lui donne à la hâte ma carte de visite, en lui proposant de lui rembourser le prix du nettoyage. Il la saisit en grommelant un « merci » peu aimable et sans plus un mot, continue son chemin vers le cœur de la ville. J’arrive en retard au travail, mais sans autre encombre. Ma journée se poursuit sans que je ne repense à cet incident et à cet homme. Tout ceci me serait certainement sorti de la tête si je ne n’avais manqué le percuter de nouveau au détour d’un couloir, toujours vêtu de son costume taché. De prime abord, il ne semble pas me reconnaître ; il est vrai que lors de notre première rencontre mon casque dissimulait la moitié de mon visage. Il est suivi de près par mon patron, qui s’empresse de faire les présentations : « Alexandre Kender vient de nous rejoindre au service comptabilité, Elsa Rimont travaille dans le service communication. » Sous le coup de la surprise, je ne réagis pas lorsque mon ancienne victime et futur collègue me serre la main avec un clin d’œil. Peut-être m’a-t-il reconnue tout compte fait. Je me sens rougir de nouveau et me surprends à suivre du regard sa haute silhouette lorsqu’il s’éloigne dans le couloir. Je passe les jours suivants avec ma famille, la société étant fermée pour les fêtes. J’aurais aimé revoir mon bel inconnu, pas si inconnu que ça puisque je connais tout de même son nom, mais je suis obligée de prendre mon mal en patience. Je m’immerge donc entièrement dans le bien-être de ces précieux moments avec mes proches jusqu’à en oublier le reste, me laissant porter par le mouvement général. Il y a comme ça des périodes de la vie qui fuient dans la lenteur, sans événements marquants, sans que l’on puisse les rattraper, et pourtant sans qu’on les regrette vraiment. Je me rappelle vaguement de fous rires avec mes cousins au cours d’une séance improvisée de karaoké ou d’avoir craqué pour une deuxième part de la délicieuse bûche de Noël. Ce que je ne peux oublier en revanche, c’est ce matin du 2 janvier où je me réveille dans le silence. Habituellement, le ronronnement de la circulation rythme ma journée dès mon réveil. Ce vendredi matin, son absence est perturbante. Je me lève lentement et me dirige vers la fenêtre. Un épais manteau de coton recouvre toute la ville et l’entrave de ses bras blancs. L’envie de me replonger dans la douce chaleur de mon lit me traverse un instant, mais je la combats vaillamment, les vacances sont finies. Une bonne douche, mon traditionnel café crème, des
croissants tout juste réchauffés au four et la journée peut commencer. Mon manteau, des gants de laine tricotés par ma grand-mère et une écharpe dont seuls mes yeux dépassent constituent mon armure pour affronter le froid. Emmitouflée ainsi, je me sens ridicule. Une fois n’est pas coutume, je délaisse mon fidèle scooter, trop dangereux en de telles circonstances. C’est donc en marchant, dans les rues parcourues seulement par quelques courageux comme moi, que je me rends sur mon lieu de travail. Essoufflée, transpirante malgré le froid, le nez rouge, mais fière de ma performance, je pousse la porte du grand bâtiment qui abrite nos locaux. Très peu de mes collègues sont présents et je traverse les couloirs déserts jusqu’à mon bureau. J’épluche mes emails en rêvassant lorsque je sens une présence près de moi. Je lève la tête et me retrouve nez à nez avec un gobelet rempli d’un liquide noir et fumant. « Café ? » me propose-t-on avec un sourire. Alexandre. Grand, blond et toujours vraiment très charmant. Je remarque que contrairement à moi, il n’a pas revêtu d’hideux vêtements grand-froids et qu’aujourd’hui son costume est impeccable. « Je suis désolé de surgir comme ça, mais je n’ai pas grand-chose à faire ce matin et je ne connais personne d’autre que vous ici… », m’annonce-t-il en guise d’excuse. Je marque un petit temps avant de lui répondre en bredouillant : « Pas de soucis. Eh oui merci, je veux bien un café ! — Ça ne peut pas faire de mal avec le froid polaire qu’il fait aujourd’hui… me dit-il en me tendant la tasse. Vous avez passé de bonnes fêtes ? — Oui, très bien, j’étais avec ma famille et vous ? — Moi aussi. » Un silence gêné s’installe, nous ne savons pas trop quoi nous dire. Je lui fais signe de s’asseoir en face moi et dégage un peu de place sur mon bureau pour qu’il puisse y poser son café. « Ça fait longtemps que… ? » commence-t-il. Je le coupe : « Alors comme ça, vous… ? » Nous rigolons. Je lui fais signe que je lui laisse la parole et m’assieds dans mon fauteuil. Sans hésitations, il se fait un peu plus de place sur mon bureau, sans manquer de jeter un œil au passage sur les documents qu’il déplace. Son assurance me décontenance un peu, c’est à peine si j’entends sa question. « Ça fait longtemps que vous travaillez ici ? — Oui. Euh non… j’ai été embauchée en sortant de l’école, ça fait presque un an. — OK. Tu es toute jeune alors… » Je remarque un changement dans sa façon de s’adresser à moi, maintenant, il me tutoie. Je prends alors mon courage à deux mains et lui propose que nous allions déjeuner ensemble. Il semble hésiter un moment, regarde sa montre avant d’accepter. « D’accord, mais un petit truc, je n’ai pas très faim. » Je lui fais découvrir notre cantine, une petite brasserie située non loin de là, où une bonne majorité de mes collègues a pris l’habitude de se retrouver pour déjeuner lorsque la salle de repos de notre entreprise est trop surpeuplée. Nous nous installons et il commande une salade en guise de repas. Troublée, je demande la même chose que lui, sans réfléchir. Lorsque nos assiettes arrivent, je regrette de ne pas avoir choisi quelque chose de chaud. Je pioche machinalement dans mon assiette, absorbée par les paroles de mon si attirant collègue. Je ne saurais pas dire de quoi nous avons parlé, de ce repas sur le pouce, je ne
retiendrais qu’une chose : cet homme m’hypnotise avec ses yeux bleus aux longs cils dorés, son sourire enjôleur et son assurance. Sans parler de son léger accent germanique qui me fait fondre. D’habitude, je suis capable de citer tous les ingrédients du plat que je viens de manger, mais aujourd’hui je me souviens à peine du contenu de mon assiette. « Bon après-midi » me souffle-t-il avant de partir. Je regagne mon bureau, le cœur en joie, dans une danse de flocons. Le week-end passe avec une lenteur exaspérante. Comme à l’accoutumée, je décide d’occuper mon samedi après-midi à faire les boutiques avec ma meilleure amie. C’est loin d’être mon activité préférée, mais je sais que cela lui fait plaisir que je l’accompagne. De toute façon, je n’ai pas envie de rester chez moi à ne rien faire. Dès que je retrouve Manon, toute à mon enthousiasme, je lui fais part de ma rencontre. Je ne connais que trop bien l’expression de son visage qui signifie « ne t’emballe pas trop vite, ma belle ! » Il est vrai que ce n’est pas la première fois que je m’enflamme pour une nouvelle connaissance. Mais pour moi, cette rencontre est de bon augure. Cet homme ne restera pas un inconnu bien longtemps puisque nous travaillons ensemble. J’annonce à mon amie mon intention de changer un peu de look. Décision qui la surprend : « Changer de look ? Que reproches-tu au tien ? — J’aimerais juste être un peu moins classique, un peu plus féminine… — Plus féminine ? Ah, je comprends mieux cette envie soudaine de faire du shopping ! » Elle me lance un clin d’œil. « Mais attention, ne change pas trop, reste toi-même. Et puis, tous les styles ne t’iront pas ! » Fait-elle allusion à mes formes en disant cela ? Je ne relève pas, car mon regard est soudain attiré par un petit haut vert émeraude, à l’encolure parcourue d’une fine dentelle de la même teinte. Par chance, il en reste un à ma taille. J’entraîne Manon vers les cabines d’essayage. Lorsque je réapparais, mon décolleté plongeant et mes yeux verts sublimés tirent un « Waouh ! » à mon amie. Elle approuve en souriant : « OK pour celui-là, je te l’accorde, il est bien mieux que tes chemisiers habituels… » Dans le magasin suivant, je repère des boucles d’oreilles de couleur assortie. Un cache-cœur et une veste de tailleur noire viennent également compléter mes achats. Au moment de nous séparer, nous prévoyons de nous retrouver le lendemain pour une session spa parfaitement adaptée aux températures extérieures. En rentrant chez moi, je retourne ma penderie à la recherche d’un maillot de bain à ma taille. Je l’enfile en vitesse et me mets de profil devant le miroir de ma salle de bains. Je scrute ensuite ma silhouette en rentrant le ventre. Mouais, ça pourrait être mieux, mais bon, je ne vais pas à un défilé, mais à une séance de relaxation. Le lundi suivant, j’accorde plus de temps que d’ordinaire à mes préparatifs matinaux, lissant soigneusement mes cheveux, déposant avec application une couche de mascara et de fard à paupières sur mes yeux. J’hésite à mettre un peu de blush, mais je ne veux pas que ça fassetropnon plus. Même si je veux séduire, je dois avant tout rester moi-même. Mon nouveau tee-shirt, un pantalon noir, mes boucles d’oreilles vertes et me voilà parée. Dommage que ce soit l’hiver et que je doive porter mon manteau qui cachera cet ensemble. L’heure a tourné et j’en ai oublié mon petit déjeuner. Je l’engloutis en quatrième vitesse en enfilant mes chaussures et me précipite hors de chez moi. Mon scooter fait des siennes, il
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