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Dans le mariage

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« Ma bien chère amie,

LA loi m’autorise aujourd’hui à demander le divorce, puisque trois ans se sont écoulés depuis le prononcé de la séparation qui m’a frappée.

Tu es certaine, dis-tu, du consentement de mon mari. Tu me félicites alors de la consécration de mon indépendance que ma réclamation me fera obtenir, parce quelle me permettra de recommencer ma vie, de chercher le bonheur qui m’a fait faute et que tu entrevois dans un avenir qu’il ne dépend que de moi d’accepter.

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Jack Linne

Dans le mariage

Étude de femme

Dans le Mariage

« Ma bien chère amie,

LA loi m’autorise aujourd’hui à demander le divorce, puisque trois ans se sont écoulés depuis le prononcé de la séparation qui m’a frappée.

Tu es certaine, dis-tu, du consentement de mon mari. Tu me félicites alors de la consécration de mon indépendance que ma réclamation me fera obtenir, parce quelle me permettra de recommencer ma vie, de chercher le bonheur qui m’a fait faute et que tu entrevois dans un avenir qu’il ne dépend que de moi d’accepter.

Non, mon parti est pris, irrévocablement pris ; à moins que M. de Varès, mon mari, n’en parle et m’y oblige, je ne veux point du divorce.

Tu viens, comme interprète de l’homme que j’ai aimé, qui m’aime, de M. Roger de Trécy dont je ne puis écrire le nom encore sans émotion, pour me supplier de me rendre libre, parce qu’il me fait l’offre généreuse de sa main. Quoiqu’il en dise, malgré ses protestations d’amour, auxquelles je crois absolument ; divorcée, même en dehors de ma volonté indépendante, je ne l’épouserais pas encore ; parce son mariage avec moi jetterait une défaveur sur la respectabilité que sa carrière lui demande, qu’on remonterait à la raison qui le lui aurait fait contracter, qu’on la trouverait, et que par suite il aurait à souffrir de la considération forcée qui pourrait seule m’être rendue.

L’amour que j’ai eu pour lui, le culte qui m’en reste, m’oblige pour tous deux à plus de fierté.

Voilà donc la réponse absolument décisive que je te prie de lui porter. Dis-lui que sa liberté, je la lui rends entièrement ; qu’il a le droit, le devoir, puisqu’il ne peut se consacrer à moi, de donner sa vie à d’autres, de se créer un foyer, une famille, après que le temps lui aura fait oublier doucement mon souvenir.

Puis j’ai des devoirs à remplir. Qu’il m’y laisse tout entière. aspire à une réhabilitation plus sévère peut-être, mais plus vraie que celle que la société m’offre, en me permettant, par une nouvelle union, l’effacement du passé.

Je n’ai plus de but qu’en la réussite d’un espoir qui me devient chaque jour plus cher.

Merci donc, mon amie si dévouée.

MARTHE DE VARÈS. »

Cette lettre partie, Mmede Varès se prit à pleurer. Étaient-ce des larmes de regrets qui coulaient de ses yeux, de celles que l’on verse sur une tombe chérie ? — Peut-être ! — Étaient-ce de celles qui peuvent être séchées ? — Sans doute ! — En fermant le couvercle d’un cercueil, elle a entr’ouvert les rideaux d’un berceau, puisqu’elle a parlé d’espérance.

Mue par une nécessité d’expansion, dans un désir impérieux d’entendre sa propre confidence, pour se comprendre dans ses déterminations et les approuver ; aussi, par le besoin de mettre son cœur à nu, de le sentir battre et palpiter sous son doigt, Marche reprit sa plume encore pleine d’encre et commença le récit de sa vie.

Le voici :

 

 

 

Ma mère est morte en me mettant au monde.

Mon père, qui l’avait épousée par inclination et qui se l’était vu enlever au bout de deux ans de mariage, ne me regardait, quand j’étais toute petite, qu’avec le coeur gros d’une sourde colère, comme la cause inconsciente de son malheur. A mes sourires d’enfant, il détournait les yeux ; mon jeune babil lui faisait mal. Il m’aimait cependant, mais je le navrais.

A sept ans je fus orpheline. Mes grands parents maternels me prirent auprès d’eux. Ils avaient adoré ma mère aussi, leur fille unique ; mais à mon égard ils éprouvaient un tout autre sentiment que celui qu’avait ressenti mon père.

Je ressemblais à leur chère morte ; j’avais de ses gestes, de ses mouvements, de ses regards ; et j’héritais de leur tendresse pour elle, en même temps que je gagnais leur amour par cette puissante fascination qu’exerce l’enfant sur le vieillard.

J’étais leur petite reine.

Une chaleur de coeur m’entourait, ambiante comme une atmosphère ; car, eux aussi, les braves gens qu’ils étaient, vivaient l’un pour l’autre, pleins de sollicitude, d’attentions et de respect, dans une affection toute biblique.

Leurs bons yeux, rapetissés par les ans, aux coins froncés, à l’éclat vif encore sous leurs cheveux blancs, se disaient une foule de choses tendres qui parlaient de leur amour passé. Puis, dans une tristesse commune, un voile éteignait leurs prunelles au souvenir toujours récent de la mort de ma mère, de l’être chéri qui avait condensé cet amour et qu’une expression de ma physionomie leur rappelait encore.

Que de fois mon pauvre grand-père m’enlevant de table, tout à coup, dans ses bras que le poids de mon petit corps faisait trembler, m’emportant dans la chambre de ma grand’mère où étaient leurs deux lits jumeaux, me mettait en regard d’un portrait de jeune femme, jolie dans sa toilette de bal, pour me confronter avec lui. Il m’en rapprochait, m’en éloignait, pour m’en rapprocher encore, relevait mes cheveux de sa main que l’émotion rendait incertaine, et disait : « Tiens, regarde, comme c’est elle ! » Ces jours-là, grand-père était plus triste ; pauvre grand’mère tâchait de le distraire, lui souriait de son doux sourire de vieille, pleurait une larme qu’elle cachait.

Tout cela, avec les sentiments qu’avait eus mon père pour ma mère et dont on parlait sans cesse, donna à ma nature une sensibilité de tendresse idéale, presque nerveuse.

*
**

Je grandissais donc, protégée et soutenue comme une fleur frêle et délicate par deux branches amoureuses qui auraient fait berceau au-dessus de ma tête. J’arrivais à l’épanouissement de la jeune fille sans qu’un souffle de vent m’eût atteinte, sans qu’un rayon de soleil trop ardent m’eût touchée. Les chères branches qui me recouvraient, sans épines pour moi, s’en hérissaient pour me défendre des désenchantements du monde ; resserraient leurs feuilles pour me cacher la vue de tout ce qui aurait pu attenter à ma naïveté et à mes illusions.

Cependant, pour la jeune fille comme pour la fleur, l’heure arrive où le charme que l’une répand et le parfum que l’autre exhale, disent à la nature, qui le leur répète, que pour toutes deux vient le moment d’aimer. Coccinelles et papillons le murmurent à la fleur, en lui révélant l’amour tel qu’il est. Le souvenir des contes de fées qui ont bercé son enfance : — Le Prince Charmant ; — la romance qu’elle chante où le mystère est entrevu dans une poésie exaltée et trompeuse ; les paroles d’un mysticisme passionné qu’on lui a appris à adresser à Dieu pendant la prière ou la communion, soulèvent seuls pour la jeune fille le voile qui couvre l’amour. Aussi s’y éveille-t-elle avec des désirs indécis et sans but ; se plonge-t-elle dans des rêves qu’elle ne pourrait redire et qui lui semblent doux.

Bientôt un besoin de solitude envahit tout son être. — C’est si bon d’être seule avec une chimère ! — Quand le soir arrive et que la maison dort, sur la pointe du pied doucement elle se lève, entr’ouvre son rideau pour conter ses rêves à la nuit — sa chère confidente. — La lune qui brille, le ciel plein d’étoiles, moins pur que son âme de vierge, tout lui parle. Ces mondes, elle les peuple ; l’immensité, elle la comble d’une idée, d’une seule qu’elle ne peut définir. Et le vent dans les arbres qui agite les feuilles, le murmure de l’eau qui coule tout près d’elle donne une voix à sa pensée. Inconsciente maintenant, sur le balcon accoudée, elle l’écoute, cette voix, ce bruissement de la nature que le calme de la nuit rend mystérieux.

Si un oiseau, qu’un rayon de la lune a réveillé, d’un petit cri appelle sa compagne, puis qu’un mouvement de plume y réponde, son âme d’enfant qui peuplait l’univers d’un désir immense et sans nom, maintenant simplement se blottit sous une aile. C’est bien l’amour qu’elle rêve, et grand, et infini, mais aussi tout petit, tout câlin ; se pelotonnant là, près d’elle.

Parents sages, ne laissez pas les jeunes filles à leurs songes, n’éloignez point trop de leurs yeux la réalité qui doit les étreindre ; ne leur faites pas apprendre en vers ce qu’il leur faudra répéter en prose. Pourquoi en vouloir faire des anges pour les hommes ? Si leurs ailes doivent être brisées, pourquoi leur en donner ? Pourquoi couvrir leurs vingt ans si jalousement du duvet des fruits qui mûrissent en serre, loin des bourdons et des abeilles, puisque la vie doit y mordre et en flétrir, par ses désillusions, si vite le velouté !

Le réveil vient fatalement ; la déception sera peut-être grande, et de cette déception la femme pourra sortir l’âme blessée, ou le cœur en détresse jusqu’à attendre encore, mariée, cet idéal dont on l’a laissée se bercer et qui doit la secourir.

*
**

L’âge du mariage, déterminé par de certaines coutumes de la société, était donc venu pour moi. Jusque-là le moindre mot qui aurait pu faire allusion à cet état, prochain cependant, dit devant moi, eût été regardé comme une inconvenance.

Une proposition de ce genre maintenant était-elle faite, on la chuchotait tout bas à l’oreille de ma grand’mère, et, sous un prétexte transparent quoi qu’on fît, alors qu’on causait de ces choses, on me renvoyait du salon. Ces mystères me faisaient rougir, d’autant plus que je sentais que si j’avais eu l’air d’y prendre quelque intérêt on m’en eût fait presque honte. Quoi donc ? — Du mal dans une pensée d’union pour moi ?

Quoi encore ? — Quelque chose d’étrange qu’on me devait cacher parce que je ne pouvais comprendre, que j’étais trop petite fille ? Je ne savais. — Et ma pensée troublée me laissait inquiète et charmée.

Un jour vint, je me rappelle encore, à table, le matin, avec une indifférence que je sentais étudiée, mon grand-père parla, pour le soir, du projet d’un spectacle à l’Opéra-Comique, — naturellement, - — où nous devions aller avec quelques amis. Deux loges voisines avaient été prises... Puis la conversation tomba, comme il arrive toujours quand on désire noyer une chose à dire dans mille autres indifférentes qui ne viennent point.

Je vois encore ma pauvre très troublée, cherchant une phrase, un rien de banal que son émotion en ce moment ne lui laissait point trouver. Son regard plus attendri porté vers moi, le petit tremblement que sa main donnait à son verre quand elle buvait, me faisaient comprendre que quelque chose de grave se passait auquel je n’étais point étrangère. Je fis semblant de ne rien deviner.

C’était bien cela.

Le lendemain, mes bons vieux parents m’appelèrent auprès d’eux, dès qu’ils me surent habillée. La chère vieille n’avait point mis son négligé du matin ; s’était vêtue d’une certaine robe de moire foncée qui lui tenait le buste tout droit. Son petit bonnet de dentelle posait bien régulièrement sur sa tête.

Le grand-père semblait solennel. Mais tous deux n’avaient point dormi. Leurs pauvres yeux, que je connaissais bien, me le disaient assez.

On parla donc de lui, de ce « Monsieur » que j’avais vu la veille ; et mon opinion sur son compte m’était demandée.

Que pouvais-je répondre ? — Si ce n’est que je n’avais rien à dire. — Il était bien de sa personne  ; correct de tenue ; un peu sévère peut-être : d’une raideur distinguée du reste.

Son œil semblait dur, mais paraissait à coup sûr intelligent. La volonté se lisait dans l’ensemble. Malgré les quinze années qu’il avait de plus que moi, son âge devait convenir au mien. Sa fortune était belle, plus importante que celle que je possédais moi-même, et dans l’avenir des héritages sérieux devaient lui revenir encore. Son nom appartenait à une ancienne famille. Enfin c’était un superbe parti.

Je baissais la tête ; tout cela était vrai. Mais mon cœur battait douloureusement dans ma poitrine, je ne savais pourquoi. — Je n’avais pas à donner mon acquiescement dès le jour même ! Je reverrais ce Monsieur, « encore, » deux ou trois fois, avant d’engager ma vie. — Du reste, on ne me contraindrait pas.

Les entrevues qui suivirent ne retirèrent rien à mes premières impressions, mais n’ajoutèrent rien non plus aux sentiments de mon cœur. Je ne pouvais formuler les objections que je sentais en moi : je n’aurais pas su me faire comprendre.  — Ce Monsieur me glaçait et je continuais à le trouver parfaitement bien. — Qu’opposer donc à un projet si raisonnable et qui plaisait tant à mes parents ?

C’est ainsi que se décida mon mariage.

*
**

Monsieur de Varès fut donc admis à me faire sa cour. Les présentations de famille commencèrent en même temps. Partout on faisait son éloge et le mien. Les jeunes filles, mes compagnes, laissaient percer un sentiment un peu envieux, en regardant « mon fiancé, » ce qui me flattait ; et s’amusaient des cadeaux, qui, venus de toutes parts, menaçaient d’encombrer nos appartements.

Au splendide bouquet traditionnel d’où s’élançaient, comme des gerbes et des fusées, les roses et les lilas blancs, ma bague de fiancée vint se joindre, perles et diamants, contenue dans un écrin de velours sur lequel, en dessins d’or, se confondaient déjà nos initiales.

Cette première possession de moi-même me fit un étrange effet. Je vis dans cet enlacement de nos lettres, comme par un mirage, un enlacement plus intime qui me fit peur.

J’allais donc vivre absolument avec cet homme que je connaissais à peine ; qui déjà affirmait ses droits, en mêlant aujourd’hui nos noms, comme bientôt il allait mêler nos êtres, et dans cette idée je ne voyais point de douceur. Un effroi inconscient semblait me dire que nos natures n’étaient point faites l’une pour l’autre, qu’il ne fallait pas les unir.

Mon beau bouquet se fana. — Les pointes des lilas se courbèrent ; les roses penchées laissèrent tomber leurs pétales, d’abord un à un comme à regret ; puis, résignées enfin à se soumettre à l’œuvre de destruction, qui tue aussi la jeunesse et la beauté, ouvrirent enfin sans résistance leurs calices qui répandirent des flocons blancs sur les broderies du tapis. — Et comme j’étais seule à regarder ce désastre, j’entendis ma voix, comme la voix d’une autre, qui prononçait tout haut ces paroles : — « Et mort aussi mon coeur ! » — J’éprouvais en même temps une sorte de refroidissement intérieur, inexplicable ; je sentais mon être profond, comme abandonné, ayant à porter un deuil d’un autre être chéri qui m’était inconnu, que j’appelais ; qui ne pouvait plus venir et que je pleurais.

Mes pauvres grands-parents, ils ne voyaient donc pas ce qui se passait en moi ? — Non, ils se flattaient des compliments qu’on leur faisait sur cette union qui paraissait si bien assortie, et, ils avaient l’air si heureux, si contents, que je me taisais toujours, ne sachant quoi dire encore.

Aimer ! il aurait fallu que j’eusse déjà aimé, pour dire que je n’aimais point ! — j’ignorais, — j’attendais, — je ne savais pas...

Je me laissai alors aller à l’étourdissement que donnent les préparatifs d’un mariage : Au choix d’un trousseau, dans ses mille détails ; aux discussions sur une corbeille où rien ne m’était ménagé ; à la recherche d’un hôtel ; à la commande d’un mobilier ; à tout cela enfin qui me grisa et me fit oublier mes angoisses.

*
**

Le matin du mariage arriva. Je parle de celui de l’église : pour la femme il n’est que celui-là.

Saint- Philippe-du-Roule était paré comme pour le jour de Pâques. Lumières et fleurs échangeaient leurs couleurs et leurs feux.

Le grand orgue donnait aux voûtes et aux dalles des répercussions sonores dans lesquelles venaient mourir, sifflants, précis, des chuchotements de voix qui faisaient deviner l’église pleine.

A ma place prosternée, aux vibrations grandioses qui, du temple, semblaient monter à Dieu, langue troublante et surhumaine, je mêlais ma prière fervente pour lui demander de me faire donner toute mon âme à l’homme duquel, en ce moment, il m’unissait.

Ah ! que j’eusse été une bonne épouse, une tendre amie pour cet homme, si son cœur eût mis sa délicatesse à chercher à comprendre le mien qui était si jeune ! Si, tout à l’heure, il m’eût prise doucement dans ses bras comme une enfant encore, doucement eût attendu pour initier mon innocence d’enfant à ces mystères d’amour que je ne connaissais pas ; s’il eût commencé à pénétrer dans mon âme d’abord, à m’insuffler cette passion qu’il faut que la femme ressente, pour comprendre et pour désirer ; pour que le voile qui la couvre se déchire de lui-même sans répugnance et sans effroi.

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