Dans les bois, imité de l'allemand [de M. de Putlitz], par Louis Enault...

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J. Rothschild (Paris). 1870. In-8° , 134 p., fig..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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LOUIS ENAULT
J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR
43, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-A RTS, 43
PARIS
DANS LES BOIS"
ÉDITIQUE T>E LUXE
IMITÉ DE L'ALLEMAND
PAR
»Sl S É N A U LT
NS,,PAR/WEBER, GRAVES PAR SARGENT
PARIS
J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR
43, RUE S AINT-A NDB.É-D ES-AR.TS, 43
187O
INTRODUCTION
DANS LES BOIS \ Il y a des titres qui
sont des promesses et des révélations : ce-
lui-ci n'est-il point asse^ étrange, ,et son
vague même, qui jette l'esprit dans une cer-
taine rêverie, ne révèle-t-ilpoint une origine
étrangère? Que peut vouloir dire « DANS
LES Bois? » Qu'est-ce que raconte la Forêt?
Un Français n'en sait rien, et il se vante
i
Introduction.
de n'en rien savoir-. Le Français n'écoute
point la Forêt; il se souvient du joli vers
de ce malicieux génie qu'il a surnommé le
Bonhomme, on n'a jamais su pourquoi :
« Les Jardins parlent peu ! »
II ne songe point à prêter l'oreille aux
discours des Chênes et des Tilleuls. Pour
lui, les seuls Roseaux qui parlent sont ceux
qui crièrent jadis :
« Le roi Midas a des oreilles d'âne ! »
Au lieu de faire jaser les Fraises, il les
croque; il met les Ormes au feu, et il leur
demande de la chaleur et non de l'éloquence ;
il se contente de trouver du parfum aux
Roses, et n'exige pas qu'elles aient d'es-
prit.
Mais, dans ce poétique pays d'Allemagne,
pour lequel M. DE PUDLITZ, notre auteur,
a écrit son livre, —j'allais dire son poëme,
— DANS LES BOIS n'a pas besoin de com-
Introduction.
mentaires, l'auteur se trouve de plain-pied
avec ses lecteurs.
Il faut bien en convenir, cette race ger-
manique, qui vit au penchant de ses col-
lines, au bord de ses fleuves, à l'ombre de
ses grands bois, est plus près que nous de
la nature ; elle la comprend, elle la sent
mieux, et vit avec elle dans une communion
plus constante et plus intime. Je ne veux
pas dire que, de ce côté-ci du Rhin, nous
soyons insensibles aux beautés du paysage.
Au contraire! Nous nous laissons doucement
aller aux charmes d'un ciel étoile, ou d'un
beau lac paisible; la grandeur d'un mont
sourcilleux nous impose, et une réelle émo-
tion s'empare de nous en face de la mer
immense. Mais si, pour nous, chacune de
ces choses fait partie de l'harmonie générale
de la nature et fournit sa note mélodieuse
à, la symphonie universelle, c'est tout ce
que nous leur demandons.
Introduction.
Le poète allemand va plus loin.
Dans sa composition singulière, il donne
une personnalité à chaque arbre, à chaque
fleur, à chaque plante. La pierre même,
qui occupe un des derniers degrés dans
l'échelle des êtres, prend che\ lui un coeur
et une âme et devient un acteur de son
drame.
N'est-ce pas reculer les limites des plus
audacieuses fictions du monde grec? Quand
la Grèce, enivrée d'elle-même, sentant la
plénitude de sa vie et brûlant de la répandre
au dehors, s'empara, en quelque sorte, de la
création tout entière, en se l'assimilant ;
quand, dans le triomphe et l'exaltation d'un
génie qu'il nous faut bien, aujourd'hui
encore, regarder comme la plus radieuse
éclosion de la fleur humaine, elle appliqua
Vanthropomorphisme à Vexplication de sa
cosmogonie, de même qu'elle avait fait ses
dieux avec des hommes idéalisés, ainsi,
Introduction.
quand elle voulut personnifier les forces de
la nature, elle les ramena à la forme hu-
maine et les individualisa dans des types
créés à son image. La mer apparut à ses
poètes sous les traits de Neptune et d'Amphi-
trite ; Diane symbolisa les forêts ; Uranus,
le ciel étoile; Apollon, le soleil; Jupiter,
l'air pur, l'éther sublime; Éole, les vents,
pères des tempêtes. Le monde entier se
peupla de dieux, et selon la belle parole de
Bossuet : « Tout fut Dieu, excepté Dieu lui-
même! »
La poésie du Nord a d'autres pro-
cédés.
A cette grande et large symbolisation dit
monde grec, elle a substitué parfois, comme
dans le livre que nous présentons en ce
moment aux lecteurs français, une sorte
d'individualisme poussé à outrance. Ce n'est
plus telle ou telle force de la nature qui se
personnifie pour figurer à son rang et à
Introduction.
son plan dans l'oeuvre de la Création. Non;
c'est chaque fleur, chaque arbre, chaque
pierre, chaque brin d'herbe, qui devient
acteur dans ce drame aux mille person-
nages et aux cent actes divers.
Et ce ne sont point les rôles secondaires
ou les utilités qu'on leur confie : ils sont
chefs d'emploi. C'est sur eux que repose
tout l'intérêt de la pièce. Loin de céder la
place à l'homme, ils le dominent, l'effacent
et l'absorbent. C'est ainsi, par exemple, que
dans le livre de M. de Pudlit\ l'homme
n'est plus qu'un simple spectateur. La pièce
se joue devant lui, mais il n'est pas de la
pièce. Il n'a que sa place au parterre.
On le voit, ceci est une poétique nouvelle,
et il n'était peut-être pas hors de propos
d'en donner un échantillon à notre pays.
La France affecta trop longtemps, à
propos des littératures étrangères contem-
poraines, un dédain qui n'était rien moins
Introduction.
que justifié. On peut le dire, nous avons
changé tout cela. Aujourd'hui, grâce à la
facilité des communications de toutes sortes
qui s'établissent d'un peuple à l'autre, nous
sommes dans le plein exercice du libre
échange de la pensée, sans que personne
songe à dénoncer le traité. Il n'est plus
maintenant permis aux peuples de s'ignorer
les uns les autres : si c'est le devoir de
chacun d'eux de garder son originalité
propre, ce n'est pas son droit de mécon-
naître celle d'autrui.
Oui, sans doute, nous devons rester ce
que la Providence et l'histoire nous ont
faits; mais il ne faut point pour cela refu-
ser de voir ce que sont devenus les autres.
Chacun doit se dire avec un poète char-
mant :
« Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre! »
Ceci ne doit point toutefois nous empêcher
Introduction.
de goûter de temps en temps au flacon du
voisin.
Le flacon de M~ de Pudlit\ ne renferme
ni du johannisberg, ni du tokai, ni du
rudesheim, ni du marco-brunner; mais si
sa liqueur n'appartient pas aux grands crus
que nous versent si généreusement de leur
bouteille magique inépuisable Goethe, Wie-
land, Klopstock et Schiller, son petit vin
n'en a pas moins une saveur originale et
qu'il faut savoir déguster.
Le livre a de plus le mérite d'être com-
plètement dans la poétique du genre, et de
nous donner une juste idée de toute une caté-
gorie d'ouvrages profondément originaux,
dans lesquels se complaisent cinquante mil-
lions d'hommes, depuis le Rhin jusqu'à la
Vistule, depuis l'Adriatique jusqu'à l'em-
bouchure de l'Elbe.
C'est là, d'ailleurs, une littérature inof-
fensive et que l'on pourra mettre dans
Introduction.
toutes les mains : les plus innocentes se-
ront encore celles qui s'y complairont da-
vantage.
Le livre de M. de Pudlit\ est un livre de
jeune fille. C'est un livre de famille. On
peut le laisser tout ouvert sur la table du
salon sans craindre que personne attende
l'heure furtive pour le dévorer à l'écart.
Chacun et chacune pourront relire au
grand jour, devant tous et sans rougir, le
passage préféré. Les intrigues des Tulipes
et des Roses n'ont jamais corrompu per-
sonne, et les amours de l'Anémone et du
Pavot ne hâteront dans aucune âme l'éclo-
sion d'un printemps trop précoce.
La lecture de cette composition idyllique
ne pourra que nous ramener au culte trop
oublié de la. Nature. Elle nous rendra
quelque chose de son auguste sérénité et
fera renaître en nous ce calme dans les
idées, cette paix dans les sentiments, que
io Introduction.
notre génération si profondément troublée
semble depuis longtemps déjà ne plus con-
naître.
LOUIS ÉNAULT.
Château du Chemin, Novembre liiûp.
LE PAVOT
I
LE PAVOT
Germer, pousser, s'épanouir, répandre
leurs parfums, puis se flétrir, puis mou-
rir. .. Est-ce là tout ce que savent faire
les fleurs?
Ne le croyez pas!
L'égoïsme humain peut seul accréditer
14 Dans les Bois.
cette erreur; car l'homme s'imagine as-
sez volontiers qu'il est le but unique de
toutes choses, et le roi absolu de la na-
ture. Parce que la vie extérieure des fleurs
est la seule perceptible à nos sens, nous
nous figurons trop facilement qu'elles
n'ont point d'autre vie. Il n'en est pas
ainsi. De même que chaque fleur a son
caractère particulier, que l'une est mo-
deste et l'autre orgueilleuse , celle - ci
sombre et presque farouche, et cette
autre vive, bruyante et gaie; de même
qu'elles se distinguent par des couleurs
et des habitudes différentes, ainsi cha-
cune d'elles a ses désirs, ses aspirations,
ses joies, ses tristesses, ses amours... en
un mot, son âme .de fleur!
Les fleurs possèdent la fibre sympa-
thique ; à celui qui comprendrait leur
langage, elles confieraient tout bas
plus d'une poétique histoire ; on passe-
Le Pavot. 15
rait à les entendre bien des nuits char-
mantes, car c'est la nuit qu'elles choi-
sissent pour faire leurs confidences.
Étendu sur la mousse épaisse et molle
de la forêt, par une nuit parfumée qu'il-
luminaient les douces lueurs de la lune,
celui qui raconte cette histoire entendit,
ou plutôt, — car le lecteur croira ceci
plus aisément, — rêva qu'il entendait des
milliers de petites voix sortant des fleurs
et venant à lui.
Sans nul doute, quelque sylphe bien-
veillant, auquel, sans le savoir, il avait
rendu service, lui prêta pour cette nuit
Fintelligence d'un langage inconnu aux
hommes. Les Roseaux mélancoliques
murmuraient une plaintive élégie, et d'un
air recueilli leurs voisins se penchaient
pour l'écouter mieux. De temps en
temps, le Coquelicot jetait au travers sa
note bruyante et son babil léger. C'est le
Dans les Bois.
Coquelicot qui, parmi les fleurs, repré-
sente la chronique scandaleuse, la petite
presse et la littérature légère. Un peu
plus loin gazouillaient des Roses mous-
seuses qui, sans doute, avaient des choses
bien intéressantes à se dire. La Campa-
nule restait, il est vrai, fort silencieuse ;
mais, par des signes de tête adressés à
droite et à gauche, elle confirmait les dis-
cours de ses voisines. Il n'en était pas de
même des Amourettes tremblantes, qui
n'avaient pas l'air de croire ce qu'on leur
disait. Peut-être avaient-elles aperçu
celui qui les épiait; peut-être voulaient-
elles, par leur physionomie sévère, expri-
mer le mécontentement que leur causait
sa présence.
L'entretien roulait sur l'injustice et la
cruauté dont les hommes se rendent si
souvent coupables envers les fleurs.
« Oh ! malheur, s'écria d'une voix gé-
Le Pavot.
missante le Thym odorant, voici que
le pied d'un de nos mortels ennemis
vient encore d'écraser une de nos soeurs
chéries !
— Il est certain qu'ils ne font pas
grand cas de nous! dit, en se redressant
sur sa tige élancée, un OEillet qui à toute
force voulait se faire remarquer — c'était
un OEillet de poëte. C'est en vain que
nous faisons tout pour nous attacher à
eux, tendrement et fortement. Si encore
ils ne détruisaient que les plantes nuisi-
bles, comme la Cigtie, passe encore ! mais
qu'y a-t-il de plus pénible à supporter que
ce mépris superbe qui les empêche de
songer seulement à détourner de nous
leur pied lourd et brtital?
— Peut-être exagérez-vous un peu les
choses! murmura d'une voix conciliante
un petit Ne-M'oubliez-Pas, à l'oeil bleu ;
vous voyez les hommes trop en noir, et il
Dans les Bois.
n'est que juste de les défendre un peu
contre vos reproches. Ne sommes-nous
pas l'ornement préféré de toutes leurs
fêtes, et n'est-ce pas nous qu'ils choisis-
sent pour interprètes et pour messagers
du plus tendre et du plus sacré de leurs
sentiments : l'amour?
— Que les temps sont changés! reprit
d'une voix aigrelette une Oseille sauvage.
Les hommes ne s'imaginent-ils pas, dans
leur orgueil insensé, pouvoir imiter les
oeuvres du souverain Créateur, en es-
sayant, par de misérables choses en pa-
pier peint, de nous copier, et même, Dieu
me pardonne ! de nous embellir! Quelle
est aujotird'hui leur parure de prédilec-
tion? est-ce nous ou n'est-ce pas plutôt
nos contrefaçons misérables? ils ne nous
emploient comme symbole d'amour que
s'ils ne peuvent faire autrement. Le lan-
gage des fleurs est passé de mode; on le
Le Pavot.
tourne en ridicule, et pour mieux s'en
moquer on l'appelle sentimental !
— Je prends encore assez volontiers
mon parti de tout cela, dit tout à coup le
Lis en relevant sa belle tête. Comment
les hommes pourraient-ils apprécier nos
véritables sentiments, puisqu'ils ne les
connaissent pas ! mais du moins ils ne
devraient pas les nier lorsqu'ils se révè-
lent à eux en toute évidence !
« Vous le savez ! chaque matin, aux
premières lueurs de l'aube, quand nous
regardons autour de nous, il manque tou-
jours quelques-unes de nos soeurs à l'ap-
pel. La veille encore, quand le soir des-
cendit, elle était là, penchant sa tête,
languissante déjà, mais belle encore. Le
vent glacé de la nuit l'efFeuille et la dis-
perse. Nous qui lui survivons, nous pleu-
rons la morte, et nous restons longtemps
tout humides de nos larmes, suspendues
2o Dans les Bois.
à nos calices. Nos larmes, les hommes
les voient, et ils osent nier que ces gouttes
tremblantes soient le signe de notre
sympathie et de notre douleur. Ils disent
que c'est tout simplement la rosée, que
versent sur nous les vapeurs du matin. »
Cette preuve de l'injustice des hommes
était si évidente qu'aucune fleur ne trouva
un seul mot à répliquer pourles défendre.
Tout près de moi s'était formé un
groupe brillant et diapré, qui entourait
un Pavot superbe. Depuis quelque temps
déjà j'observais ces fleurs qui baissaient
la tête et qui ne prenaient aucune part à
cette discussion si peu flatteuse pour
notre espèce ; il se fit un moment de si-
lence, et la Primevère, aux pétales dou-
cement odorants, réclama l'attention pour
le Pavot, en assurant qu'il avait quelque
chose à raconter.
« Chut! chut!, le Pavot va parler : écou-
Le Pavot. 21
tez ! écoutez ! » fit-on de totites parts.
Toutes les fleurs se recueillirent atten-
tives, et le Roseau lui-même fit trêve à
ses longs soupirs mélancoliques.
Sur sa tige haute et mince, le grand
Pavot se dressa, regarda atitour de lui en
se balançant de côté et d'autre, comme
un orateur qui se donne des grâces. Je
m'attendais à le voir faire des façons et
se laisser longtemps prier, puis à s'attar-
der en des préambules soporifiques, —
en sa qualité de Pavot ; — mais il paraît
que ce n'est pas la mode chez les fleurs,
car l'orateur commença sur-le-champ son
récit.
« Vous avez désiré m'entendre : vous-
serez satisfaites, mes soeurs! je vais vous
raconter, d'après d'anciennes traditions,
qui se sont transmises jusqu'à nous de
génération en génération dans notre race,
l'événement singulier auquel, nous autres
22 Dans les Bois.
Pavots, nous devons notre existence.
« Vous ne potivez admettre qu'au pre-
mier jour du monde toutes les fleurs
furent semées du même coup sur la terre.
Elles parurent chacune à leur tour : les
choses se passèrent comme elles se
passent à présent quand vient le prin-
temps.
— Et comment donc se passent-elles
au printemps? fit le Coquelicot, inter-
rompant brusquement l'orateur.
— Interroge la Pâquerette! répliqua le
Pavot, avec un peu de hauteur; elle est
éclose la première, à chaque retour de
la saison nouvelle : elle te fera l'histoire
du printemps. Mais toi, ne t'avise plus
de m'interrompre. »
On a généralement peu d'égards pour
la petite Pâquerette : elle est trop simple.
On fait plus d'attention à sa cousine la
Marguerite, qui a reçu peut-être un peu
Le . Pavot. 23
plus d'éducation, :.et que; jians Je [monde,
on trouve généralement; plus ;.dis,tinguée ;•
aussi la Pâquerette fut-elle tout;à la fois
confuse et charmée'à l'idée de prendre, la
parole, et une légère rougeur se répandit
sur ses pétales qui, depuis lors, conservè-
rent une délicate teinte rosée. Puis, sans
attendre qu'on l'interrogeât de nouveau,
tout de suite, elle commença son récit :
« Ce que nous avons fait à l'Hiver pour
qu'il nous traite si cruellement, nous au-
tres pauvres fleurs, je ne saurais vous le
dire, car là-dessus les opinions diffèrent;
la seule chose certaine, c'est qu'il nous
hait et n'a point de repos qu'il ne nous
ait fait disparaître de la terre. Par bon-
heur, son règne ne dure pas toujours, et,
après lui, revient notre meilletir ami le
Printemps. Celui-ci regarde autour de lui,
et s'attriste de ne plus retrouver un seul
des enfants qu'à son départ il avait laissés
24 Dans les Bois.
pleins d'éclat et de vie. Quoi ! pas une
fleurette, pas une feuille pour tresser sa
couronne !
« Il étend alors surla terre sa main déjà
tiède, et il appelle à lui ses chères amies
les fleurs dont aucune n'osait montrer sa
tête, tout effrayées qu'elles étaient en-
core des rigueurs dti rude Hiver. Leur
crainte, d'ailleurs, n'est pas dénuée de tout
fondement : qui ne se souvient des retours
imprévus de la saison cruelle ? On la
croyait déjà loin, partie pour toujours:
elle revient et frappe sans pitié sur les
têtes renaissantes des fleurs trop hâtives.
Quelques-unes, cependant, confiantes par
caractère et trop dévouées aussi, ne veu-
lent pas faire attendre le Printemps da-
vantage, et elles répondent à son premier
appel.
« Ainsi fait l'aimable et douce Violette ;
mais, lorsqu'elle regarde autour d'elle et
Le Pavot. 25
qu'elle voit la terre si aride encore et les
autres fleurs toujours endormies, crain-
tive et triste, elle cache sa tête sous le
vert abri de ses feuilles, et les hommes,
qui ne nous comprennent jamais, appel-
lent sa crainte modestie, et font d'elle un
emblème !
« La Violette, cependant, triste parce
qu'elle est seule, appelle des compagnes,
et elle exhale ses voeux avec ses parfums ;
mais ses parfums sont perdus et ses voeux
inutiles. Pauvre Violette! quand paraî-
tront les autres fleurs, son temps à elle
sera déjà passé. Mais toujours attirée
vers des compagnes qu'elle pressent et
qu'elle devine plus qu'elle ne les connaît,
elle revient encore en automne, du moins
pour quelques jours, et son désir est
apaisé. Mais son désir était son charme,
et elle n'a plus le parfum de sa floraison
première.
Dans les Bois.
— Vous savez maintenant, dit le Pavot
reprenant son récit, comment les choses
se passent au commencement du Prin-
temps : "ainsi se passèrent-elles au com-
mencement du Monde. Chaque fleur sui-
vit l'autre. A l'époque dont parle la tra-
dition que je rappelle , presque toutes
étaient déjà créées, et la terre était splen-
dide ; c'était le règne du bonheur, de la
concorde et de la joie : c'était l'âge d'or.
Les hommes et les animaux vivaient dans
une paix profonde, et, du matin au soir,
la nature entière exhalait un hymne d'ac-
tions de grâces.
«. Un seul être dans la création im-
mense ne partageait point l'allégresse
générale, et il s'en allait errant sur la
jeune terre, seul et triste.
. « Cet être, c'était la Nuit.
« Et pourquoi, demanderez-vous, la
Nuit était-elle si triste ?
Le Pavot. 27
« C'est qu'elle était solitaire en ce
monde, où totis les êtres ont des compa-
gnons, des égaux, des amis... et peut-il
exister un bonheur s'il n'est pas partagé?
« Et bientôt la pauvre Nuit s'aperçut
de ce qu'elle eût tant voulu se cacher à
elle-même : elle s'aperçut du déplaisir
avec lequel les autres êtres voyaient sa
venue, bien que d'une main empressée
elle allumât chaque soir la lune, cette
lampe du firmament, et les étoiles, ces
flambeaux du ciel! Elle n'en dérobait pas
moins atix hommes et aux animaux une
partie des beautés de la nature, et c'en
était assez pour éloigner d'elle. Peut-être
ne le lui disait-on point précisément en
face, car on en avait peur; mais, par la
joie avec laquelle on saluait le retour du
soleil matinal, on lui laissait clairement
e ntendre le peu de sympathie qu'elle in-
spirait.
Dans les Bois.
« Et la Nuit en souffrait, car elle était
bonne, elle était aimante ; et elle cachait
sa tête sous ses voiles épais afin de pou-
voir épancher en larmes sa douleur
amère.
« Nous en fûmes émues, nous autres
fleurs, pleines de pitié, et voyant que
tous les êtres se détournaient de la Nuit,
nous cherchâmes à calmer sa douleur,
et à lui faire un peu de bien. Mais que
pouvons-nous donc offrir à ceux que nous
aimons, si ce n'est nos brillantes couleurs
et nos odeurs suaves ?
« Nos couleurs ne pouvaient causer au-
cune joie à la Nuit aveugle : nous réser-
vâmes donc pour elle nos plus suaves
parfums. Quelques-unes de nos soeurs,
la Julienne, par exemple, ne répand au-
cune odeur dans le jour pour mieux em-
baumer la nuit... Mais qu'importe? tout
cela n'a pas suffi pour consoler la pauvre
Le Pavot. 29
affligée, et, dans sa douleur, elle se jeta
aux pieds du Très-Hatit :
« O maître souverain! lui dit-elle, toutes
« tes créatures sont heureuses! moi seule
« je reste sans amis, abandonnée, dédai-
« gnée, sans personne qui m'aime. Le
« Jour s'enfuit à mon aspect, parce que
« je suis la Nuit, et quel que soit mon
« empressement à le poursuivre, je ne
« l'atteins jamais. Ainsi que lui, tous les
« êtres se détournent de ma face. C'est
« pourquoi, ô Père! je te supplie de
« prendre pitié de ma peine et de me
« donner des compagnes. »
<c Et touché de compassion par les
plaintes de la Nuit, le Seigneur créa
le Sommeil et le lui donna pour ami.
Le Sommeil naquit d'un sourire misé-
ricordieux du souverain Créateur, et il
fut aimé de chacun, parce qu'il ne
sème que des bienfaits et qu'il apporte
Dans les Bois.
avec lui le repos, l'otibli, la consolation.
« Et la Nuit reçut cet ami dans ses
bras, et elle ne fut plus triste ni solitaire,
parce que tous les coeurs s'ouvrirent à
elle pour mieux recevoir l'ami qu'elle leur
apportait, le doux Sommeil, qui, chaque
soir, au moment où le jour allait fuir,
descendait du ciel avec elle.
« Bientôt naquirent d'autres êtres, fils
du Sommeil et de la Nuit, les Rêves !
« Ceux-ci planèrent dans l'espace au-
dessus de la terre, avec leurs parents, et
bientôt ils se lièrent d'amitié avec les
hommes qui, à cette époque heureuse,
avaient encore des coeurs d'enfants ; mais,
hélas! que les temps sont changés! les
passions s'éveillèrent dans les âmes et les
rendirent sombres et farouches, et les
Rêves, par suite de leur commerce avec
les hommes, devinrent frivoles, dangereux
et trompeurs.
Le Pavot.
« Le Sommeil remarqua ce changement,
et il voulut chasser bien loin ceux de ses
enfants qui s'étaient pervertis. Mais les
soeurs des coupables intercédèrent pour
eux en disant :
« Laissez-nous nos frères! ils ne sont
« pas si mauvais qu'ils en ont l'air, et
« nous promettons de faire tout ce que
« nous pourrons afin de réparer les fautes
« qu'ils auront commises. »
« Le Sommeil- écouta la prière de ses
filles : c'est ainsi que les mauvais Rêves
restèrent dans la famille du Sommeil ;
mais, par un hasard étrange, ils se senti-
rent presque toujours attirés vers les mé-
chants.
« Cependant la malheureuse humanité
allait se corrompant de jour en jour.
« Par une nuit embaumée, resplendis-
sante d'étoiles, un homme était couché
sur l'herbe fleurie. Le Sommeil, avec son
32
Dans les Bois.
cortège de rêves, descendit sur cet
homme; mais le Péché ne leur permit
point de rendre le calme et le repos à
cette âme, ati fond de laquelle fermentait
une -pensée terrible , une pensée fratri-
cide !
« En vain, de sa baguette magique, le
Sommeil secoua-t-il des gouttes de rosée
bienfaisante sur le front de Caïn ; en vain
les Rêves cherchèrent-ils à l'égayer par
des visions gracieuses, il se sentait à
chaque instant arraché à leur douce in-
fluence.
« Le Sommeil alors rappela ses en-
fants.
« Fuyez ! fuyez ! cet homme n'est pas
« digne de vos faveurs : il tuera son
« frère. »
« Et les Rêves, s'enfuirent effrayés.
« Lorsqu'ils furent partis, lé Sommeil,
irrité de l'échec qu'il venait de subir,
Le Pavot. 33
cacha dans le sein de la Terre sa baguette
désormais sans pouvoir, et au-dessus de
la place où il l'avait cachée on vit volti-
ger la troupe légère des Songes, tour à
tour montrant et cachant les vaporeuses
images qu'ils voulaient présenter aux
mortels. La Nuit les aperçut, et, d'un
souffle fécond, elle anima la baguette du
Sommeil.
« La baguette poussa des racines dans
le sol profond ; elle reverdit, et, comme
autrefois, distilla les gouttes calmantes
qui évoquent le Sommeil.
« Et le don des rêves fut accordé à ses
feuilles tendres, gracieuses et légères.
C'est ainsi que nous sommes nées, nous,
fleurs de Pavots. »
Le récit était terminé ; de toutes parts
les plantes s'inclinèrent pour remercier le
conteur. Cependant le matin commençait
à poindre : lorsqu'il fit complètement
3
34
Dans les Bois.
jour, on put apercevoir les pétales d'une
Rose cent-feuilles qui voltigeaient éparses
dans la forêt, et qui tombèrent aux pieds
de toutes les fleurs, en murmurant un
mélancolique adieu à chacune d'elles.
Des pleurs remplissaient tous les ca-
lices.
LE SAPIN
II
LE SAPIN.
« Quand la Marguerite a dit : « L'Hiver
« est cruel : il ne peut souffrir les fleurs ! »
pourquoi donc, demanda le Tilleul, le
Sapin a-t-il fait entendre un craque-
ment ?
— Parce qu'il est en colère, répondit
le Peuplier, et toujours, lorsqu'il est en
Dans les Bois.
colère, le Sapin fait entendre ce craque-
ment sinistre. Ne l'avais-tu pas encore
remarqué ? Quand le Vent se lève et
qu'il mugit à travers la Forêt, en nous
criant, à nous autres arbres : « Courbez-
vous ! » le Sapin dit au contraire : « Tenez
ferme ! »
« Et quand même tous les autres
arbres de la Forêt, dans leur effroi, vou-
draient, craintifs, faire un salut au Vent
d'orage, seul le Sapin résiste, et droit,
raide, se détournant d'un air mécontent,
il fait entendre son craquement.
— Soit! poursuivit le Tilleul; mais tout
cela ne me dit point la cause de sa colère
contre les Marguerites et de son amour
pour l'Hiver.
— Interroge-le, et tu verras ce qu'il te
répondra ! » murmura le Peuplier.
Le Tilleul était fort curieux : pouvait-on
l'en blâmer? quand on reste des années
Le Sapin. 39
et des années à la même place, immobile
toujours, comment renoncer au plaisir
d'entendre une histoire curieuse, par
crainte d'une boutade ? Si elle est un peu
trop rude, on se secoue. C'est ce que
font les hommes : les arbres en peuvent
bien faire autant. Le Tilleul, d'ailleurs,
était d'humeur prudente, et il sut trouver
un exorde insinuant.
« Sapin, dit-il, d'où vient que tu portes
toujours la même robe, hiver comme été,
dans les nuits les plus froides et dans les
jours les plus chauds?
— Parce que je n'ai aucune vanité, et
que je ne sens point comme vous le be-
soin de mettre à chaque instant quelque
chose de nouveau sur moi.
— C'est bien fait, et tu n'as que ce que
tu mérites, » dit le Peuplier au Tilleul.
Et pourtant le Sapin avait tort, et il
n'avait pas droit de s'attribuer comme un
40 Dans les Bois.
mérite sa simplicité ; elle faisait partie de
sa nature. Mais, dites-moi, les hommes
sont-ils donc beaucoup plus raisonnables,
lorsqu'ils s'attribuent comme des vertus
les dons qu'ils ont apportés en naissant ?
Celui qui n'a pas le goût de la parure
déclame contre ceux qui s'habillent bien,
et il se rencontre des gens qui mé-
disent de la poésie parce qu'ils sont inca-
pables de la comprendre. Le Sapin est-il
donc plus inexcusable qu'eux ?
• Le Tilleul était peut-être fondé à pren-
dre en mauvaise part la réponse du Sapin,
et à cesser l'entretien aussitôt ; mais sa
curiosité ne lui permettait pas de prendre
ce parti sévère. A quoi bon se fâcher,
d'ailleurs ? Il ne se fâcha point, et ce fut
heureux ; s'il se fût fâché, il n'eût pas
appris l'histoire du Sapin, et nous pas
plus que lui. Il se contenta de grommeler
un peu en son par-dedans, entre l'arbre
Le Sapin. 41
et l'écorce, et s'inclinant légèrement vers
son maussade voisin, il reprit :
« Tu devrais bien nous conter quelque
chose au sujet de l'Hiver, tu le connais
assez intimement pour cela ! On dit même
que vous êtes amis ; nous autres, nous
né le connaissons pas, car nous dormons
quand il arrive. Mais toi, tu veilles, et
pendant tout ce long temps tu ne cesses
de t'entretenir avec lui. »
Le Sapin se tut quelques instants, et
toutes les fleurs se penchèrent vers lui,
avides de savoir ce qui allait advenir.
Le Saule prit la parole et dit :
« Tilleul, il faut que tu aies du courage
pour continuer tes questions. »
Le Sapin répliqua durement :
« Qu'on me laisse donc en paix ! Que
ceux qui désirent connaître l'Hiver fassent
comme moi : qu'ils veillent, ati lieu de
s'endormir quand il vient. »
42 Dans les Bois.
La conversation en serait restée là, si
le Chêne n'avait jugé à propos de s'en
mêler. Le Chêne jouissait d'une grande
considération parmi les arbres de la forêt,
parce qu'il était tout à la fois le plus vieux
et le plus fort.
« Sapin, dit-il, tu te conduis vraiment
en fort maussade compagnon. Tu n'es
pourtant point aussi méchant que tu vou-
drais en avoir l'air, et tu affectes de ne
nous montrer que tes mauvais côtés.
Mais, moi, je te connais mieux que les
autres : je t'ai vu tout petit, tu avais à
peine un an, et tu venais de jeter ta pre-
mière pousse. Pourquoi donc te faire si
rude avec nous ? le même sol ne nous a-
t-il pas tous vus naître, et nos racines
ne s'enlacent-elles pas dans ses profon-
deurs, comme nos branches s'embrassent
dans les airs ? Les dangers auxquels, iso-
lément, nous ne saurions résister, ne les
Le Sapin. 43
bravons-nous point ensemble? Va! il
n'est pas bon de se séparer des siens,
surtout pour des raisons aussi futiles.
Parce que les autres arbres se parent de
feuillages variés, et toi de tes aiguilles
acérées ; parce que ton écorce est plus
rude que celle du Hêtre, lisse et argenté,
faut-il pour cela que tu te tiennes fière-
ment à l'écart, et que, n'étant ni dur ni
amer, tu veuilles paraître amer et dur ?
Crois-moi, raconte ton histoire à tes
compagnons, et sois bienveillant dans tes
beaux jours avec cetix sur lesquels tu
dois nécessairement t'appuyer pendant
l'orage. »
C'étaient là de graves et sages conseils :
le Sapin se laissa persuader. Que d'autres
fassent comme lui! Il se recueillit un
instant, puis il commença son récit.
« Vous désirez que je vous parle de
l'Hiver, soit! j'y consens ; seulement je
44 Dans les Bois.
vous préviens qu'après m'avoir entendu,
vous modifierez votre jugement sur lui.
Je sais que vous ne pouvez le souffrir :
vous avez tort. Ne croyez pas que je sois
partial parce qu'il est mon ami ; non, je
suis juste parce que je le connais. Mais,
s'il vous plaît, revenons à notre histoire.
« Lorsque Dieu, le maître souverain des
choses, eut créé le monde, lorsque les
fleurs brillèrent sur les prairies, lorsque
les arbres s'élevèrent dans les forêts, il
convoqua les Saisons et leur dit :
« Voyez ! ceci est mon oeuvre : elle est
« belle. Eh! bien, je vous la donne. Parta-
« gez-vous comme des soeurs les arbres et
« les fleurs ; mais soignez-les bien, et sur-
« tout aimez-les tendrement. » Les Saisons,
célestes soeurs, furent ravies et jouirent
pleinement des dons du Créateur. Cela
dura ainsi quelque temps ; mais bientôt
des querelles s'élevèrent entre les Sai-
Le Sapin. 45
sons. Le hardi et impétueux Printemps
ne pouvait s'entendre avec le long et
soupçonneux hiver. L'Été brûlant ne pou-
vait pardonner son flegme à l'Automne.
Avec le temps, la lutte devenait de plus
en plus vive.
« Les arbres et les fleurs s'en trou-
vèrent fort mal.
« Les choses ne peuvent durer ainsi,
« dit l'Automne. Ptûsque nous ne saurions
« agir de concert, il vaut mieux partager
« la tâche. »
« Ceci etit lieu, et la terre fut divisée
entre les Saisons.
« L'Hiver bâtit sa demeure aux deux
pôles ; l'Été se fixa au centre du monde;
le Printemps et l'Automne s'établirent
dans les régions intermédiaires.
— Où as-tu donc appris tout cela? de-
manda le Tilleul.
— Un de mes cousins, qui a fait une
46 Dans les Bois.
visite à l'Hiver, me l'a raconté, répondit
le Sapin.
— Attention ! murmura le Peuplier à
son voisin, je crois que le Sapin nous fait
là des contes à dormir debout.
— Et comment ton cousin a-t-il pu
rendre visite à l'Hiver ? reprit encore le
Tilleul ; n'est-il point comme notis cloué
au sol, et forcé de rester à la même place?
— La chose arriva comme je vous le
dis, répliqua le Sapin. Un jour, des
hommes hardis vinrent dans la Forêt afin
d'y chercher du bois pour construire tin
vaisseau. Mon beau cousin, un Sapin
droit et haut, se dressait plein de fierté
au milieu des autres arbres. A peine Teut-
on aperçu qu'on l'abattit pour en faire le
grand mât du vaisseau ; puis on l'emmena
au loin sur la mer immense. Les matelots
lui attachèrent une longue et large voile,
et lui dirent :
Le Sapin. 47
<t Tiens ferme ! »
« A sa cime on hissa le pavillon aux
couleurs éclatantes. Pendant tout le
voyage mon cousin fut très-gai et rem-
plit fidèlement ses devoirs. Lorsque le
Vent furieux soufflait et cherchait à lui
enlever sa voile, il tenait ferme et il ne
pliait pas. Aussi les marins faisaient-ils
de lui plus de cas que de tous les autres
bois du navire. Leur course se dirigea
vers le nord, et après de longs mois de
traversée ils parvinrent au séjour même
de l'Hiver.
« Sa demeure était simple, mais impo-
sante ; et lorsque le vaisseau frappa de la
proue à sa vaste porte, l'Hiver se montra
fort étonné. Pour lui une visite était chose
rare. Il savait que lorsqu'il se présentait
quelque part, il était assez mal reçu. Il ne
se trouva donc nullement disposé à se
mettre en frais d'hospitalité, et, pour
48 Dans les Bois.
toute réponse, il secoua sa tête d'où tom-
bèrent de toutes parts de blancs flocons
glacés. Mais, à ce moment, il aperçut
mon cousin, et comme il nous aime tout
particulièrement, nous autres Sapins qui
composons sa parure, il devint sur-le-
champ fort aimable, et l'on se mit à cau-
ser. Il demanda des nouvelles, et, quand
le grand mât eut répondu à totites ses
questions, l'Hiver commença de son côté
à lui faire de merveilleux récits. Tout ce
que je vous ai appris, c'est de lui que
mon cousin le savait.
. « Les histoires ne tarissaient pas; le
vieil Hiver trouvait tant de charme à rap-
peler ses souvenirs qu'il ne voulut plus
laisser repartir le vaisseau, et que, pour
le retenir, il jeta autour de lui ses bras
puissants qui lui firent une ceinture de
glace. Mon cousin, au retour, ne se las-
sait jamais de nous raconter tout ce qu'il
Le Sapin. 40
avait vu dans 4e séjour de l'Hiver. Mais
mieux il s'en trouvait, et plus, de son
côté, l'équipage était mécontent de son
sort.
« Un matin, les hommes du navire
délibérèrent entre eux sur le parti à
prendre, — car il fallait prendre un
parti : il y avait*urgence.
« Tout notre bois est brûlé, dit le pi-
lote, et nos provisions tirent à leur fin.
Si la glace ne fond pas bientôt, nous
mourrons tous misérablement. Abattons
le grand mât et mettons-le au feu : cela
nous réchauffera du moins quelque temps.
Quand mon cousin entendit ces. paroles
menaçantes, il adressa à l'Hiver ses plus
vives instances, et il le supplia'de laisser
le vaisseau libre de repartir. Et l'Hiver,
pour sauver son favori, exauça ses voeux,
ce qu'il n'eût certes jamais fait s'il ne se
fût agi que de plaire aux hommes. Il

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