Dans les eaux du lac interdit

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Un voyageur anonyme a pris place à bord d’un train pour un interminable voyage à travers les steppes kazakhes. Le train s’arrête dans une toute petite gare et un garçon monte à bord pour vendre des boulettes de lait caillé. Il joue Brahms au violon de manière prodigieuse, sortant les passagers de leur torpeur. Le voyageur découvre que celui qu’il avait pris pour un enfant est en fait un homme de vingt-sept ans. L’histoire de Yerzhan peut alors commencer…
À travers ce conte envoûtant, l’auteur nous livre une parabole glaçante sur la folie destructrice des hommes et la résistance acharnée d’un jeune garçon qui voulait croire en ses rêves.
Publié le : jeudi 20 août 2015
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EAN13 : 9782207125939
Nombre de pages : 128
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HAMIDISMALOV Dans les eaux du lac interdit
DU MÊME AUTEUR
Le Vagabond flamboyant,traduit de louzbek et présenté par Hamid Ismaïlov, Gallimard, 1993 Anthologie de la poésie dOuzbékistan,éditions du Sandre, 2008 Contes du chemin de fer,Sabine Wespieser, 2009
Hamid Ismaïlov
Dans les eaux du lac interdit roman
Traduit de langlais par Héloïse Esquié
Titre original : The Dead Lake
Éditeur original : Peirene Press Ltd, 2014 Initialement publié sous le titreYerzhan par Druzhba Narodov, 2011 © 2011 by Hamid Ismaïlov
Et pour la traduction française : © Éditions Denoël, 2015
Couverture : GRAPHISME ET ILLUSTRATION : CONSTANCE CLAVEL.
Entre 1949 et 1989, au Polygone nucléaire de Semi palantisk, il fut réalisé un total de 468 explosions nucléaires, dont 125 explosions atmosphériques et 343 explosions souter raines. La puissance totale des appareils nucléaires testés dans latmosphère et sous la terre au Polygone (dans une région peuplée) dépassait par un facteur de 2 500 la puissance de la bombe lâchée sur Hiroshima par les Américains en 1945.
Cette histoire commença dune manière on ne peut plus prosaïque. Je traversais les steppes immenses du Kazakhstan en train. Le voyage durait depuis déjà quatre nuits. Dans les gares de trous perdus, des cheminots cognaient au marteau sur les roues en poussant des jurons en kazakh. Le fait de les comprendre me gonflait dune secrète fierté. Pendant la journée, les platesformes et les couloirs des wagons résonnaient des piaillements de femmes et enfants dans cette même langue. À chaque étape, le train était assailli par une foule de plus en plus dense de marchandes ambulantes qui proposaient de la laine de chameau, du poisson séché ou simplement des boulettes de lait caillé. Bien sûr, cétait il y a longtemps. Peutêtre de nos jours les choses ontelles changé. Mais, je ne sais pas pourquoi, ça métonnerait. Quoi quil en soit, je me tenais debout à une extrémité du wagon, contemplantdepuis quatre jours déjàle morne paysage de la steppe, lorsquun petit garçon de dix
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ou douze ans apparut à lautre bout. Il tenait à la main un violon, et soudain il se mit à jouer avec une dextérité si incroyable et un tel panache que les portes de tous les compartiments souvrirent dun coup pour laisser passer les visages endormis des passagers. Il ne sagissait pas de quelque refrain gitan flamboyant, ni même dune mélopée du folklore local ; non, le garçon jouait du Brahms, lune des célèbresDanses hongroises.Sans cesser de manipuler son instrument, il savançait vers moi. Là, sous les yeux ébahis de tous les voyageurs, il sarrêta au beau milieu dune note et jeta le violon sur son épaule comme un fusil. « Boisson naturelle de la région»,cent pour cent bio lançatil dune voix forte dadulte. Il fit glisser un sac de jute de son autre épaule et en sortit une énorme bouteille en plastique de boisson au yaourt, de layranou dukumis. Je mapprochai de lui sans savoir vraiment pourquoi. « Petit, combien coûte tonkumis ? Pour commencer, ce nest pas monkumis, mais celui dune jument. Dautre part, ce nest pas dukumismais de layran, et pour finir je ne suis pas un petit, répliqua sèche ment le gamin dans un russe impeccable. Mais tu nes quand même pas une petite, hasardai je maladroitement pour calmer le jeu. Je ne suis pas une femme, je suis un homme ! Tu veux tester ? Tas quà baisser ton froc », lançatil, plein de morgue, dune voix assez sonore pour se faire entendre de tout le wagon. Je ne savais pas si je devais me mettre en colère ou tenter dapaiser sa hargne. Mais après tout cétait son pays
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et, nétant quun visiteur, je radoucis ma voix pour deman der : « Taije insulté dune façon ou dune autre ? Si cest le cas, je te présente mes excusesMais tu joues Brahms comme un dieuIl ny a aucune raison de minsulter. Les insultes, je men charge très bien moimêmeJe ne suis pas un petit garçon. Ne vous fiez pas à ma taille. Jai vingtsept ans. Pigé ? » demandatil dans un presque chuchotement. Cette fois, il me coupait la chique.
Cest donc ainsi que débuta cette histoire. Comme je lai déjà dit, il avait lallure dun garçon de dix ou douze ans parfaitement normal. Sa physionomie ne présentait nulle ment les caractéristiques dun nain ou dun gnome : aucune disproportion dans ses membres, aucune ride ni autre trait de la sorte sur son visage. Naturellement, je ne le crus pas tout de suite, et mon expression me trahit. « Tiens, vise un peu mon passeport », ditil, tirant avec agilité le document de sa poche intérieure. Tandis quil vendait sonayranà des femmes qui lencen saient, ravies (« Où astu appris à jouer comme ça ? » « Tu sais jouerLes Yeux noirs? » « EtKatiuchka? »), je restai planté là comme un imbécile, regardant tour à tour le document officiel et son visage. Tout correspondait. Sur la photo me regardait le visage frais dun enfant. « Tu t? demandaije.appelles comment
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Yerzhan, réponditil sèchement, pointant lindex vers son passeport. Puisje acheterun peu de tonje veux direpuisje acheter un peu dayranbalbutiaije d? » une voix empreinte dune contrition passablement ridicule. Il reprit son passeport et dit : « Brahms, tu dis ? Cest la dernière bouteille, prendsla. Jai vendu tout mon stock» Nous nous rendîmes dans mon compartiment pour cher cher largent et, comme le vieil homme dont le siège faisait face au mien dormait profondément, je proposai à Yerzhan de sasseoir, ajoutant que cela navait pas de sens de rester debout quand nous pouvions faire autrement« Du sens ? Tu vois du sens quelque part, toi ? Où ça ? » rétorquatil, reprenant soudain son attitude de défi ; et sa question semblait sadresser non à moi, mais à ce train qui filait au travers de la steppe, à la steppe ellemême, la steppe torride qui sétalait sur la terre, à cette terre, hésitant entre la lumière et lobscurité, à cette obscurité qui
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