Daphné

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Daphné est un texte inclassable dans une langue singulière qui revendique sa fragilité. Ce qui importe n’est pas ce qui arrive et que la narration aurait à prendre en compte mais ce que perçoit Daphné et ce qu’il advient de cette perception, de ses émotions. Leur résonance plus que leur survenance. Entrer dans la durée que propose cette résonance. La simultanéité des perceptions, des sensations, des émotions, des pensées plutôt que leur succession, la confusion de cette simultanéité avec son sixième sens, ses mémoires, pour dire et s’emparer du monde qui lui arrive dessus par grandes vagues. Le monde et son étrange violence surgie du chaos et de la peur. Daphné de 9 à 15 ans et sa fascination pour l’intrusion des autres. Elle marche : un instant qui contient tous ses instants. Jusqu’à l’infini de leurs résonances, comme le son de la petite cuillère qui heurte la coupe de cristal. Le chant de la coupe surgit, se prolonge. Soudain on ne l’entend plus : il poursuit sa course pourtant. Comme la musique, l’écriture veut à son tour explorer ce qui s’est évanoui en veillant à ne pas rompre son cheminement.
Publié le : mercredi 1 avril 2015
Lecture(s) : 1
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756107264
Nombre de pages : 121
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couverture

Nann Cargo

Daphné

 

Daphné est un texte inclassable dans une langue singulière qui revendique sa fragilité. Ce qui importe n’est pas ce qui arrive et que la narration aurait à prendre en compte mais ce que perçoit Daphné et ce qu’il advient de cette perception, de ses émotions. Leur résonance plus que leur survenance. Entrer dans la durée que propose cette résonance. La simultanéité des perceptions, des sensations, des émotions, des pensées plutôt que leur succession, la confusion de cette simultanéité avec son sixième sens, ses mémoires, pour dire et s’emparer du monde qui lui arrive dessus par grandes vagues. Le monde et son étrange violence surgie du chaos et de la peur. Daphné de 9 à 15 ans et sa fascination pour l’intrusion des autres. Elle marche : un instant qui contient tous ses instants. Jusqu’à l’infini de leurs résonances, comme le son de la petite cuillère qui heurte la coupe de cristal. Le chant de la coupe surgit, se prolonge. Soudain on ne l’entend plus : il poursuit sa course pourtant. Comme la musique, l’écriture veut à son tour explorer ce qui s’est évanoui en veillant à ne pas rompre son cheminement.

 

EAN numérique : 978-2-7561-0726-4

 

EAN livre papier : 9782954040936

 

www.leoscheer.com

 

Note de l’éditeur m@n

 

Daphné de Nann Cargo est le troisième livre des éditions m@n.

Il y en aura trois chaque année, choisis par les membres de la communauté m@n, qui désignent, en votant, le texte qui leur semble le meilleur.

Dans cette communauté, rassemblée autour de la passion pour l’écriture, chacun peut mettre en ligne son propre m@nuscrit et le faire ainsi participer à la compétition.

En même temps chaque membre de m@n peut participer, par son vote, à ce comité de lecture démocratique.

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© Éditions m@n, 2012

www.editions-man.com

 

NANN CARGO

 

 

Daphné

 

 

Discursive 1

 

 

Éditions m@n

 

Avant de se pulvériser,

toute chose se prépare et rencontre

nos sens. Ce temps des

préparatifs est notre chance

sans rivale

René Char, Fenêtres dormantes et portes sur le toit

 

In the beginning was the word.

Then they put two words together, then they made a sentence, then they made a paragraph and they forgot the word

Gertrude Stein

 

Un bâton, dit Eugène, n’est pas seulement du bois mais la négation du bois. C’est la rencontre dans l’espace du bois et du non bois. Un bâton est un morceau de bois qui a une étendue finie, c’est un fait déterminé par ce qui le démentit.

Thomas Wolfe, L’Ange exilé

 

Nota : Daphné est écrite. Parfois elle parle. Ou crie. Apparaît alors ce cri sous forme d’un tag : Le tag urbain comme hurlement silencieux. Ou comme interrogation. Ou comme jubilation.

(Graphisme de Michel Morosoff)

 

… et Grand père raconta à Daphné la légende d’Œdipe et le Sphinx. Le jeune Œdipe approchait. Il approchait de Thèbes. Aux portes de la ville il se trouva face à une imposante créature. Corps de lion, buste de femme, les yeux de Grand père brillaient. Le sphinx. Ce dernier arrêtait tous les voyageurs et leur soumettait une énigme. Il ajoutait que s’ils parvenaient à résoudre l’énigme il se jetterait lui-même dans le terrifiant précipice là, derrière lui. Dans le cas contraire il les dévorerait eux ici où il se trouvait. Œdipe se soumit à la volonté du Sphinx. Celui-ci énonça l’énigme : Je suis celui qui fut sans jamais le connaître ni le reconnaître, je suis celui qui sera sans jamais le devenir. Qui suis-je ? Alors Grand père fit entendre un grand rire. Il ajouta : C’est pour avoir su résoudre cette énigme qu’Œdipe épousa sa mère, la reine Jocaste, celle là même qui l’avait fait ainsi, après qu’il eut tué son autre géniteur sans d’ailleurs le connaître ni le reconnaître, avant de devenir le demi-frère de ses propres enfants.

 

 (Il dit ou peut être il écrit en chuchotant sa voix est timbrée pourtant à peine je crois on dirait une monodie dans un souffle qui voudrait disparaître en n’abandonnant que sa mémoire parfois il se moque mais on ne s’en rend pas compte il veut déchirer)

 

Elle marche. Une petite fille qui marche là au sud de l’île. Elle est seule dans la montagne au sud de l’île. C’est une montagne bleue tachetée d’ocre et de roux arrachée à l’océan. Les grands oiseaux blancs y prennent leur envol jusqu’au lointain leurs cris déchirent le grondement des vagues crissent les échos les flots se dressent les cris aveugles se dressent les grands oiseaux blancs déchirent le grondement des vagues elle marche jusqu’à la fin de la marche qui s’avance vers elle. Des senteurs fortes d’herbes sauvages montent du frôlement des insectes des papillons des brises fugitives des herbes sèches du fauve – l’entêtement des senteurs – des caresses de ses jambes nues sur le suc des plantes le ciste elles frôlent il embaume c’est comme si le corps . Elle sent son corps il lui appartient son corps c’est elle son corps. La lumière est brutale totale brûlante immobile même si brasillante là-bas à ses confins saturée blanche écrase la montagne inlassablement elle marche là haut la petite fille si loin elle marche dans la clameur de la montagne sourde sa clameur éperdue. Au sommet la vue. Immense au-delà. L’île. Au sud et à l’est l’océan s’égare jusqu’à l’infini au nord et à l’ouest d’autres montagnes par vagues jusqu’à l’autre infini. C’est là qu’elle est assise. Au sommet. Elle s’est assise pour reposer la marche. Son corps. Elle est assise tâche de couleur de loin si on pouvait la voir autrement que sur la photo que personne n’aurait encore prise elle est sur le piano chez Grand père la photo elle aimerait qu’elle y soit là sur le piano derrière par la fenêtre on verrait le petit cloître sa lumière qui dessine les voûtes l’été. Au sud l’été la fraîcheur l’apaise un effleurement elle vient vers toi tu sens sur le visage c’est sa présence la fraîcheur ton corps y surgit comme si pourtant vrai l’espace incertain l’air frais te dessine. Elle aurait des souvenirs ce serait un peu secret sauvage quand même sa main fait un geste comme ça qui ne se finit pas. Des myrtilles elle mange des myrtilles malgré sa peur là haut toute seule cueillies dans la montée poche toute tâchée à se faire gronder le sait mais se dit ce n’est pas grave c’est bon le jus coule. Le jus ample âpre sucré lui coule dans la bouche plein de goût c’est parfumé. De chair. Chair d’airelle brimbelle bleu d’abrêt noir le couloir chez Grand père au parfum de tabac de Virginie les dents toutes bleues les myrtilles la vue tout autour la soulage la trouble se dit-elle. C’est bon mmmhhh c’est bon. Les lèvres sucent les lèvres elle voit le paysage non le regarde. Elle le regarde parce qu’il lui arrive dessus le paysage ses couleurs dans la lumière parce que sa force alors il se dresse c’est comme s’il te parle tu imagines se dit-elle. Elle regarde le spectacle du paysage elle le regarde pour le voir vraiment. Elle pense c’est beau ça bouge ça bouge tout le temps je suis immobile le paysage aussi ça bouge tout le temps pourtant des spectacles mouvants dans le spectacle immobile elle pense : je regarde. Elle le répète ses lèvres bougent il y a sa voix aussi : je regarde je regarde. Elle se voit penser qu’elle regarde là-haut sur la montagne elle se voit penser depuis son regard il saisit par impulsions son regard auxquelles elle pense c’est pour ça qu’il bouge le spectacle du paysage immobile. Elle fait une chose et en même temps pense qu’elle est en train de la faire la chose ça lui fait voir des mirages en plus le temps que tu réfléchisses ça les fait bouger elles sont les mêmes mais tu y as pensé c’est comme si elles avaient bougées les choses parce que mon regard elles ne sont plus les mêmes hop elles bougent et les couleurs se bavent dessus et les bruits imprévus dans leurs odeurs c’est comme avec les mots qui viennent pourtant quelque chose s’est perdu elle ne le sait pas mais ça lui arrive dessus de regarder de regarder qu’elle regarde le paysage elle ne peut pas tout voir seulement l’émotion elle ne sait pas parce que la pensée à cause de l’émotion lui vient trop vite ça lui oublie qu’elle perçoit elle le perd après c’est trop tard tu ne peux pas faire autrement ça ne se rassemble plus WHAAOUH elle est assise mais c’est comme si elle courait à toute allure au ralenti dans ses rêves en survol. Comme Tante Camille. Elle parle parle Tante Camille elle parle son verre de vin rosé à la main et elle veut dire aussi avec la main WHAAOUH le rosé giclé hors du verre les autres ne voient que la fin seulement des éclaboussures et du vin comme craché par terre mais elle oui elle a tout vu depuis le début le vin qui commence à gicler du verre jaillit de plus en plus lentement et pendant un moment mais c’est longtemps ça dure ça dure ça se suspend en l’air tout s’est arrêté agglutiné à l’éclaboussure elle voit tous les détails l’éclaboussure les perles du vin le jet rose presque immobile frémissant seulement dans la lumière de ses contours comme illuminé elle se demande s’il pourrait retourner dans le verre le jet rosé à la fête de l’école elle danse sur scène à la fin elle fait un saut périlleux arrière dans son justaucorps rose peut être le vin rosé retournera dans le verre elle leur dit le vin presque suspendu en l’air si longtemps si beau funambule qui fait semblant d’hésiter tombera tombera pas c’est pour faire peur ou pour qu’on rit elle est dans le spectacle du jet suspendu fait partie parce qu’elle le voit mais elle n’y pense pas elle ne se dit pas qu’elle le voit elle est dedans ça lui donne tout son temps eux ils ne veulent pas la croire tu dis des bêtises elle fabule cette enfant elle sait que c’est vrai mais ils ne pourront pas comprendre eux parce qu’ils n’auront pas vu le début seulement la chute alors il n’est plus au ralenti le vin rosé ils ne seront pas dedans dans le spectacle ça dérobera. Alex son grand frère dit que lui il y croit parce qu’il se souvient il conduit dans le brouillard il est calme et très concentré il dit aussi heureux là dans le brouillard dans la montagne et son brouillard. Le brouillard arrive sur lui sur le pare brise et lui Alex il est de plus en plus calme et de plus en plus concentré il voit les gouttes suspendues un instant dans le rien avant de s’écraser sur le pare brise ce n’est plus seulement du brouillard comme ça ce sont ses gouttes au brouillard qu’il voit à travers la lumière laiteuse boréale la photo dans le couloir chez Grand père parfois ça te fait des choses comme ça tu verrais l’invisible parce que tu te laisses aller dans l’autre temps pas celui qui se compte en secondes ou en minutes non celui à l’intérieur dans le temps des gouttes de brouillard leur diégèse le temps que tu les perçoives elles t’arrivent dessus tu les vois arriver de l’intérieur d’elles on dirait une surprise de fête tu vois les gouttes elles se dessinent perles magiques et leur lumière éclabousse quand tu entres dans le dedans de leur surgissement – vraiment pas seulement vite fait – qui se perd dans la jubilation du rien. Tu pourrais on le sent il y aurait prendre. elle se jetterait dans les bras d’Alex et lui dirait à l’oreille tu me montreras dis tu me montreras les gouttes. Elle s’arrête de parler elle tient toujours la tête d’Alex entre ses mains les yeux joyeux comme un secret pour la surprise ses lèvres sur son oreille à lui ça le chatouille un peu il aime ça ce sont les corps elle ça lui plait ses lèvres et les vibrations de sa voix sur son oreille à lui alors elle reprend mais vite : tu me montreras les gouttes hein Alex les gouttes perdues dans le rien ? Elle est revenue tout à fait quand ça s’est passé elle pourrait le toucher. Sa main trouve une pierre là une pierre de la montagne bleue contre elle sa cuisse la peau de sa cuisse la touche. Sa main caresse la pierre. C’est doux. C’est doux au toucher c’est si doux pour ma main ma peau c’est doux. Elle frissonne elle est deux fois : elle caresse la pierre / elle pense que la pierre est douce. Pas deux trois trois fois parce que le doux de la pierre c’est le doux du chemisier d’Elsa tu le touches le chemisier d’Elsa ta main le touche ? Sa main se lève. Fait le geste d’attraper. Quoi ? Ça. Ça ? Ça. Tu découvres tu ne le savais pas. Dans la splendeur du jour au sommet de la montagne bleue. Blanche. Erre la montagne écrasée de lumière se demande. Elle oublie la fuite échapper lui échapper lui échapper pour toujours. Toi toi toi tu vois tu vois toi pas toi pas toiElle repose la main. N’a rien pu saisir comme dans ses rêves elle prend la chose mais sa main si lourde et la chose n’est pas la voit pourtant veut la prendre elle n’a pas de matière la chose ne se prend pas ou sa main qui se voit dans le rêve n’est pas ? sa main retombe. Elle se lève la petite fille elle marche ne peut faire autrement c’est son corps elle marche jusque n’a rien pu saisir Grand père dit : les humains sont des animaux un peu à part. Elle marche le sentier trace droit la montagne d’un infini à l’autre le soleil l’aveugle un peu mais vraiment déjà elle marche dans les parfums marins vers les là-bas leurs appels elle se glisse dans les rochers Tante Claire criera mais où vas-tu ? elle voit la barrière Tante Claire la barrière des rochers au-delà c’est certainement dangereux il faut que ce soit comme il faut il y a une raison quand même puisqu’il y a les rochers qui font une barrière elle crie Tante Claire mais elle Daphné avec son regard surplombe les rochers il y a la calanque au-delà de la calanque ouverte sur l’immensité marine les flux s’y mêlent jusqu’au lointain elle devine leurs entrecroisements s’y confond avec eux dans l’ivresse de leurs infinis de leur couleur d’écume que le ressac rappelle inlassablement elle serait agrippée à cette perte qui se renouvelle encore et encore inlassablement les yeux émerveillés même si l’inconnu quand même et la peur qui le précède le suit ne peut se dire dans l’élan de la houle la chair de poule mais elle sent déjà ses griffes à elle derrière les yeux ses griffes prêtes alors un son sourd non loin du bateau la jambe s’agite désespérée surgie de l’eau ou dans son anéantissement c’est tout à fait le tableau dans la chambre bleue la chambre de Grand mère la chute d’Icare la retenir la retenir elle se dresse sur la pointe des pieds voudrait esquisser un pas de danse se dit-elle se dresse sur la pointe des pieds comme s’élancer dans le nulle part et mimer la chute être dans la chute comme si la chute pour de vrai un abandon les yeux brillants de l’intérieur c’est un secret.

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