Darius Codoman , tragédie en cinq actes, en vers, par M. Devineau. Quatrième édition, revue par l'auteur

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Chaumerot jeune (Paris). 1812. XXXVIII-119 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1812
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DARIUS -CODOMAN,
TRAGÉDIE.
Cette Pièce a d'abord été imprimée chez Cellot
père , puis chez Cailleau père, en 1776, et réimpri-
mée en l'an 11 avec des changemens considérables.
PRIX, 0 FRANCS,
ERRATA.
Préface, page 21, ligne 26, inclination, lisez inclinaison.
Page 32, vers 7, possédais-je, lisez possédé-je.
Page 40, vers 3, encor, lisez o CÎW /
Page 55, vers 19, devais, lisez pouvais.
Page 63, vers 14, sage, lisez Zio/z.
Page 71, vers S, qui ne voit pas toujours, lisez. eA.' ïfai ne
i»oîf À>nc paj>.
Page 86, vers 20, a des jours malheureux, lisez des jours trop
malheureux.
Page 104, vers 4, sans joindre au, lisez bien loin du.
Page 106, vers 23, même tn'cor-v'as-'iu croire, lisez pourras-tu
croire encore.
(71)
ce poëme de Darius au jour, de donner au
lecteur un précis historique de mon entrée
dans la carrière des lettres : je le prie d'avoir
quelque indulgence pour de certains détails
d'accessoires qui pourront lui paraître en-
nuyeux , et qui je crois sont indispensables.
Un des premiers ouvrages donc que je fis,
âgé environ de dix-huit ans , fut Zarine,
reine des Scythes , tragédie en cinq actes,
en vers , non celle qu'un nommé M. Legrand,
je crois , fît bien des années après moi ; en-
suite ma seconde fut celle de Darius Codo-
man , que je laissai pendant quelque temps
mûrir, ainsi que la précédente. Pour lors,
tout entier à un exercice que j'aimais beau-
coup , j'envoyai, en me trompant, aux comé-
diens français , cette pièce de Zarine , assez
fortement écrite dans le milieu , mais dont
la fin et le commencement méritaient peu
d'être lus. A ma méprise, et après plusieurs
lettres écrites pour retirer ce petit poëme de
la Comédie française , Lekain me remit au
bout d'un an cet ouvrage. On donna une ou
deux années après , à ce que je puis encore
me rappeler, une tragédie de Leblanc , inti-
tulée les Druides , à laquelle je crus aperce-
voir que ma faible tragédie avait donné l'idée
(vil)
de son sujet, sans qu'il n'y eût cependant
rien de pris ni de ressemblant à la mienne,
hormis le soupçon que j'eus d'une légère
inconséquence du souffleur Delaporte , mort
depuis , qui me parut un homme avoir le
goût un peu usé, et l'examinateur pour lors
des poèmes envoyés à la Comédie , qui,
par la lecture de ma tragédie , pouvait
avoir conseillé par faveur à Leblanc d'arran-
ger ou fortifier la sienne de telle ou, telle
manière, ce qui me donna un peu d'inquié-
tude , car on sait que la vue quelquefois d'un
ouvrage donne l'idée à un autre de rectifier le
sien en de certains endroits , ce qui sera peut-
être mieux senti quand je remettrai au jour
quelque autre poëme. Ce soupçon me donna
donc le projet de faire Armide et Renaud,
tragédie en cinq actes, en vers, nullement
ressemblante dans l'ensemble et le style à
l'opéra de Quinault, sujet pris du Tasse et
de la traduction de Mirabeau. Je l'envoyai
aux Français, pour leur faire voir par-là que
si on avait à donner quelques productions
d'esprit on ne devait travailler que d'après des
poèmes connus et non d'après des manus-
crits , ce qui est un larcin littéraire. Ensuite
je fis Clorinde, pour même raison, qui n'est
( vin )
point celle d'un autre auteur contemporain,
que j'ai appris depuis n'avoir point été im-
primée, et qui ne me coûta que quinze jours
avec quelques nuits. Je fis ensuite Marcus
Brutus, en trois actes , aussi en vers , que
je ne crois pas avoir envoyé aux comédiens
français ; et après avoir retravaillé Zarine
je fus voir mademoiselle Sainval l'aînée, de-
meurant pour lors rue Saint-Honoré, qui me
reçut très-honnêtement , et de laquelle je
n'ai qu'à nie louer ; elle eut même la com-
plaisance de lire les quatre premiers actes
de Zarine ; mais comme le cinquième , que
j'ai recommencé jusqu'à cinq fois depuis ,
ne me plaisait pas , je ne retournai point
chez elle-, mais quelque temps après je mis
ces cinq tragédies , que j'avais fait imprimer,
en vente chez. M. Ruault, libraire , rue de
la Harpe ; et alors le journal des Dames de
ce temps, ainsi que paiie ordinairement un
journaliste pour plaire à tout lecteur et à
ses abonnés , dit gaiement : « Voilà un auteur
« qui prodigue bien ses largesses de donner
« au public cinq tragédies à la fois ; il pour-
<( rait être joué sept ou huit fois. » Or, quand
un journaliste , qui est un homme instruit ,
parle ainsi d'un jeune auteur, ce jeune au-
(IX)
teur peut donc être entendu et lu. Pourquoi
vous , comédiens , n'avez-vous pas déféré à
cela ? Il me semble que vous le deviez pour
vous-mêmes. Mais continuons ; c'est une ba-
gatelle selon vous. Je fus trouver ce journa-
liste , et cela finit là. Il paraît que ce fut à
peu près de ce temps que Jes comédiens
commencèrent à faire usage de leur premier
despotisme sur les auteurs, qui eurent la fai-
blesse de s'y soumettre, au refus sans doute
de ces messieurs d'admettre des lectures au-
thentiques dans leur fin comité , et que les
auteurs ne virent point le coup qu'ils leur
portaient. Peut-être les comédiens eurent-ils
pour cela leurs raisons ; mais ils ne de-
vaient pas en supposer d'autres pour leur seid
profit, d'après la vue et lecture secrète et
particulière d'un ouvrage confié , abus qui
prit sans doute son essor aux triomphes
de Corneille. Mais revenons à l'autre fait
sur le doute d'infidélité. Le poëme d'Armide -
et de Renaud avait donc été à peu près
envoyé dans ce temps à la Comédie , autant
pour être joué que pour faire voir qu'on ne
devait rien symboliser d'après toutes pièces
manuscrites. J'en eus un examen pitoyable
du pauvre Delaporte. Alors Darius leur fut
(x)
communiqué ; cependant je ne me ressort^
Tiens pas trop si ce fut longtemps avant où
après. Au reste, malgré qu'on eût proposé
à ce souffleur, le grand rédempteur et ins-
pecteur des pièces , d'abandonner une partie
de la rétribution si l'ouvrage venait à être
joué, le poème fut de même refusé avec
un premier examen du souffleur Delaporté,
à critique erronée et pleine de fautes, sur
lequel je fis une préface en réponse , pour
mettre en tête de cette tragédie, où ledit
examen est copié mot pour mot, que j'ai non
imprimée chez moi, approuvée de M. Suard^
censeur royal de ce temps, en 1785, dont
le double doit être resté dans des anciens
bureaux, auquel le souffleur joignit une lettre,
je crois, depuis ou avant, où il disait «qu'on
« se faisait une si haute idée d'Alexandre
« qu'il était presque impossible de le mettre
« avec avantage sur ïa scène. » Ainsi ce
poëme fut primitivement rejeté, soit par vi-
sion blasée de sa part, soit qu'il craignît
de perdre sa place en anticipant peut-être
sur les épices particulières que quelques
acteurs de ce temps pouvaient exiger en se-
cret , car il y a toute apparence que dès
lors il fallait à certains à part des espèces
(XI)
sonnantes , ce que Baron prouve lorsqu'il
voulut acheter à Péchantré, auteur peu riche
et dissipateur, 3oo liv. sa tragédie de Géta,
suffisamment bonne pour le temps, à qui il
donna cette somme- ce que Champmêlé, autre
acteur plus juste que Baron, ayant appris ;
avança l'argent à Péchantré, qui fut retirer
sa pièce des mains de Baron en lui resti-
tuant l'argent, de laquelle, jouée, ensuite il
eut une rétribution assez suffisante pour le
faire encore subsister. Cette ressource se se-
rait-elle depuis de plus en plus fort accrue ?
C'est ce que le temps apprendra. Ainsi re-
buté, plusieurs années s'écoulèrent, lorsque,
me remettant une seconde fois en mer à
pleines voiles , je fis passer en paquet lié
ces ouvrages à la Comédie , pour qu'elle eût
à choisir le mets de son goût, le sieur Des-
roziers étant pour lors , dit-on , le potentat
des pièces à recevoir. On me rendit au bout
d'un mois le paquet, me disant, en men-
tant , qu'on ne jouait point de pièces im-
primées. Autre laps de temps s'écoula, comme
de circonstances. Quelqu'un, à qui je parlai
de cette manière d'agir, m'engagea, malgré
ma résistance, à faire une nouvelle tentative
vis-à-vis delà Comédie, par une connaissance
( x" )
qu'il y avait ; mais le paquet fut rendu de
même au bout d'un an qu'il avait été remis,
ce. qui me fit vraiment croire.au dicton sur
une main de papier blanc où il n'y avait
rien d'écrit en dedans , avec titre feint, en-
veloppe avec adresse, et remise à Mole, qui
dit quelque temps après à l'auteur inventeur
de la niche adroite, en le lui rendant, qu'il
avait lu sa pièce et qu'elle ne pouvait être
jouée. Autre plus grand laps de temps encore
s'écoule. Beaucoup de mes imprimés restant
chez moi, je me résous de les mettre encore
en vente. Darius est envoyé au journal de
l'Empire et au rédacteur des spectacles , et
il est annoncé selon les plaisanteries coutu-
mières , pour en faire lire avidement la criti-
que jusqu'à satiété bénévole. Plume en main,
papier autant noirci de pensées , réflexions,
dires, que celui des deux journaux l'était,
Marcus Brutus leur est envoyé. J'attends l'an-
nonce au passage: l'un en parle ; l'autre ,
je crois, n'en parle pas ; mais au moment
s'introduit chez moi, pour l'achat de la pièce,
un inconnu paraissant autant déclamateur
par goût que par état, et autant astucieux
que jeune cajoleur. Il dit beaucoup connaître
MM. Lafoncl et S***-P*** • qu'il leur a parlé
( XIn )
de ce poëme ; qu'ils en sont enchantés ; qu'ils
ont déjà chacun choisi leur rôle; et dans ce
moment je pars pour rester six mois à la cam-
pagne. Je reviens de semaine en semaine à
Paris pour affaires. Ce monsieur, avec ses
deux yeux à deux vues comme des verres à
lorgnettes , est évincé. Je vais à plusieurs fois,
pour me convaincre du fait, chez le sieur La-
fond, que je ne trouve point. Un écrit qui ne
le compromet en rien est laissé à son épouse :
il refuse de le signer. J'apprends au moment
qu'on va jouer une tragédie sur un roi de
Perse. Je vais voir le sieur S***-P*** , lui
demandant s'il a connaissance d'un poëme
qui fourmille de fautes occasionnées par la
mauvaise impression : il répond qu'il est vrai,
mais que celui qu'il a n'en a point ; qu'il est
d'un homme d'âge , et qu'il l'a fait copier.f Aux
quatre premiers vers que j'entends je m'a-
perçois du quiproquo. Après salut, excuses ,
politesses de part et d'autre, l'un d'avoir dit
d'un homme d'âge , moi de dire qu'il n'y a
pas de mal, nous nous quittons fort honnê-
tement. Pour lors , à mon retour de la cam-
pagne, je vais pour parler encore au sieur
S***-P***. Le portier me demande mon
nom, que je laisse sur une carte. J'y retourne
( xiv )
le lendemain ; on me répond qu'il faut lui
écrire, et j'écris.
Copie de la Lettre écrite au sieur #***_/>***.
MONSIEUR ,
Je suis passé ces jours derniers chez tous, et ce pour
Bt'é'vitef autant ia peine de TOUS écrire que celle de
tous troubler dans la solitude et l'étude d'un art
et de talent qui ne demandent nullement d'être dé-
tournés. Je serai le plus laconique possible à cet effet.
Je vous avais laissé mon nom ; mais vous m'avez fait le
plaisir de nie faire dire de vous écrire.
i". Je le fais, et vous prie de vous rappeler qu'il y
â plus d'un an de l'été dernier au précédent que j'eus
la satisfaction d'aller chez vous pouf un quiproquo
causé par une tragédie jouée dans ce temps à la Comédie
française, qui avait quelque rapport de titre avec celle
dont je m'inquiétais. Je vous dis que cette pièce ignorée
fourmillait de fautes; vous me répondîtes que celle où
vous alliez faire un rôle n'en avait point; vous nie le
prouvâtes par la vue de l'ouvrage aux quatre premiers
vers, qui ne ressembla ient nullement à cens de celle dont
je vous parlais. Je ne vous dirai point, pour ne pas trop
vous ennuyer, que ce qui causa cette méprise fut un
jeune homme qui s'introduisit chez l'auteur, et qui lui
dit vous connaître particulièrement, ainsi que le sieur
Lafond, ajoutant qu'il vous avait communiqué comme
à lui cette pièce non jouée, dont vous aviez été tons
les deux très--satisfaits. Je ne vous dirai point aussi que
j'avais, avant d'aller chez vous, été plusieurs fois chea
( xv )
le sieur Lafond, qui m'avait dit né connaître nullement
ce jeune homme ; ce qui par conséquent me força de
m'éclaircir du fait à vous-même; aussi l'auteur évinça-
t-il cet imprudent jeune homme de chez lui.
Voilà, monsieur, le premier acte un peu long de ma
lettre ; excusez-le, je vous prie.
2°. Pour en rectifier le préambule je désirerais en
même temps que vous me dissiez s'il faut absolument
être épaulé, c'est à dire avoir de grandes protections
pour faire jouer un assez bon ouvrage, ou s'il suffit
que vous ou le comité le jugiez tel. Yoilà le second
acte de ma lettre, moins long que le précédent.
5°. Si la Comédie française est dans l'usage d'ad-
mettre d'abord par l'auteur d'une pièce quelconque, ou
par un ami, la lecture d'un ouvrage le jour indiqué,
ou bien si la Comédie s'en attribue seule la lecture
après l'envoi du poëme. Fin du troisième acte de ma
lettre, guère plus long que le précédent.
4°. Il y a ici une distinction à faire : je ne me per-
mettrai pas de vous demander s'il est de l'intérêt de
la Comédie française dé ne pas trop recevoir de pièces,
vu que cela donnerait trop d'entrées , que les revenus
de la Comédie en souffriraient ; cela serait une de-
mande imprudente de ma part; mais je vous prie de
vouloir bien me dire si vous avez suffisamment d'au-
teurs tragiques , par conséquent si l'auteur est inad-
missible dans sa demande par rapport à ce point im-
portant. Fin du quatrième acte de malettre,
5". Ici il est bien difficile de vous établir mes rai-
sons ; c'est le hic de l'affaire.
Comme chaque art a ses talens, et que vous vous
( xvi )
ayez les -vôtres, vous ne ressemblez pas à un chirur-
gien qui ampute quelque membre quand il le faut,
ou bien à un dentiste qui arrache une dent pour une
antre, ce qui m'est arrivé quand j'étais jeune. A vous
avouer franchement, l'auteur aimerait mieux, l'ampu-
tation de sa pièce à l'égard de la Comédie, ou pour
mieux, dire l'amputation de quelque hic à l'égard de
ses ouvrages, d'après vos lumières. Fin du cinquième
et dernier acte de ma lettre.
Sixième Acte, très-court.
Monsieur, jadis Lt'kain fut fait par un auteur,
Et, vous savez, ce fut le célèbre Voltaire :
Faites qu'un auteur doue soit fait par uu acteur;
La représaille est juste, et je vous la défère.
Réponse du sieur $***-P***.
MONSIEUR,
Je ne me rappelle que trop confusément ce dont
vous avez la bonté de me parler; quoi qu'il en soit,
monsieur, un bon ouvrage n'a besoin que de lui-même
pour se produire, et dans ce cas l'auteur porte (i)
son manuscrit à M. Magnien, secrétaire; celui-ci le
remet aux. examinateurs, et d'après leur rapport l'ou-
vrage est admis à la lecture; alors le nom de l'auteur
est inscrit sur un registre ad hoc, et le secrétaire , qui
a pris son nom et son adresse, a soin de l'informer du
jour pris par l'a Comédie pour entendre sa pièce. Voilà
(i) Il aurait plutôt fallu dire envoie.
( XVII )
en peu de mots ce que TOUS de'sirez savoir, et je me
trouve heureux de pouvoir vous en instruire.
J'ai l'honneur d'être avec la plus profonde considé-
ration ,
MONSIEUR ,
Votre très-humble serviteur
g***_p***_
A cette lettre je prends la balle au bond,
tâchant de bien l'empaumer. Darius Codo-
man, avec augmentations et corrections,
copié d'après l'imprimé fourmillant de fautes
de typographie , de quelques négligences et
absences de syle qui disparaissent, est envoyé
à la Comédie, et au bout de quinze jours , selon
qu'il est dit que cela se pratique, on obtient
l'examen du secrétaire, le sieur Magnien, qui
le lit et le donne sous promesse de le lui rendre.
Copie mot pour mot de cet Examen, du mois
de décembre 1810.
Cet ouvrage est un composé et un mélange si bizarres
de parties hétérogènes, qu'il est presque impossible de
le soumettre à une analise rigoureuse.
Dix personnages laits pour inspirer le plus vif intérêt
composent le trop vaste plan de ce poëme; d'une part
Alexandre et sa suite au milieu de ses camps; de l'autre
Darius avec sa famille.
Tous les détails annoncent uDe profonde.étude de
( XVIII )
l'histoire; mais ils manquent de cette chaleur néces-
saire qui donne l'âme et la vie à l'action.
Beaucoup de tirades brillantes, mais trop longues;
Alexandre reparaissant souvent sur la scène, et retra-
çant tous les exploits de sa vie, tels qu'on les lit dans
Qaint-Curce.
Mais ce qui défigure totalement ce vaste poëme, c'est
le style, le plus rare qu'on puisse rencontrer ; de la
hardiesse et même de l'éloquence auprès du trivial et
de l'obscurité, un luxe perpétuel de phrases et de mots
mal assortis, enfin un assemblage d'épithètes inconve-
nantes et déplacées. Un exemple en fera juger :
ALEXANDRE.
Le vaincu n'a de loi si ce n'est qu'il peut vivre,
Et celle du malheur est celle qu'il doit suivre.
Cette bizarrerie de style est bien éloignée de cette
verve poétique qui était si nécessaire pour soutenir un
j^ussi beau sujet.
En tout cet ouvrage, de très-longue haleine, annonce
du talent, une forte imagination et des moyens qui,
s'ils étaient bien dirigés, conduiraient l'auteur à un but
très-utile.
D'après ce résumé on voit que cette pièce, dans son
état actuel, n'est point susceptible de paraître sur le
théâtre Français.
Etrangemen t surpris d'un semblable examen.
( XIX )
on retourne le lendemain. Refus est donné
de la part du secrétaire de le signer ou de le
faire signer des examinateurs. On dit : Pour-
quoi pas ? ils ont raison ou tort. A cela je fais
passer à la Comédie Marcus Brutus, dont il est
parlé plus haut, manuscrit copié de même
d'après l'imprimé , ayant un peu moins de
fautes que Darius, qui disparaissent de même,
mais auquel, dans lemanuscrit, est ajoutée une
scène entre Octave et Brutus qui n'est 7 point
dans l'imprimé, et qui y est mise de manière à
être laissée ou .retranchée. Autre examen de ces
messieurs, à peu près pareil, qui est autant
étrange au bon sens que l'examen de Darius le
fait avorter, et qui sera mis dans une beau-
coup plus courte préface en tête de ce poëme
quand on le fera réimprimer, après censure
faite. A cette seconde manoeuvre de ces mes-
sieurs on voit qu'il faut les pousser jusque dans
leurs derniers retranchemens : je leur fais
passer de nouveau la tragédie d'Armide et Re-
naud , dite plus haut avoir été envoyée ancien-
nement à Delaporte. Encore autre examen,
mais plus mesquin et aussi captieux, non de la
même écriture, et qui sera joint à la préface de
ce poëme quand je le ferai réimprimer, y
ajoutant l'ancien examen. Ainsi déplus en plus
(xx )
étonné, je l'etourne encore chez le sieur S***-
P***5 et je lui demande comment il se peut
qu'on ait fait un examen aussi peu raisonnable,
ne lui parlant que de celui de Darius, et il me
donne pour audience, sans doute accoutumé
à parler en héros à de pauvres auteurs , de lui
apporter cet examen, au lieu de me dire un
peu plus honnêtement de le lui envoyer ; mais
ceci est une vétille. La promesse lui est tenue
le lendemain par la remise du poème, avec la
copie de l'examen, mais non l'original, et une
lettre attachée au poëme dont voici le contenu:
Copie de la seconde Lettre écrite au sieur
MONSIEUR,
Je vous fais part de la copie exacte et mot pour mot
de l'examen de la Comédie sur la tragédie de Darius,
dont je vous ai parlé. Ij'original se trouve égaré; je ne
l'ai point pour le moment; mais c'est tout comme. J'y
joins la tragédie avec ses longueurs, qu'il serait peut-
être très-difficile de raccourcir. Il vous sera aisé de voir
qu'il y a autant d'esprit malicieux dans cet examen que
de connaissances mal appliquées à beaucoup d'égards,
quand ce ne serait que pour ces deux vers :
Le vaincu n'a de loi si ce n'est qu'il peut vivre,
Et celle du malheur (ou du vainqueur) est celle qu'il doit suivre.
qui veulent dire n'a de loi à observer si ce n'est celle
( *XI )
que le malheur ou le vainqueur lui impose par l'in°
fortune qu'il éprouve; ce qui est «ne fleur de rhéto-
rique qu'on appelle ellipse, qui n'a point comme dans
ce yers de Racine l'amphibologie existante :
Je t'aimais inconstant; qu'eussé-je fait fidële!
Le commun du peuple fait tous les jours même des
ellipses dans la conversation sans le savoir ; nous autres
nous en faisons de même, car je suppose que quelqu'un;
en place reçoive un reproche mal fondé sur certaine
circonstance, et qu'il vienne à répondre précipitam-
ment c'est ma loi, sa réponse est une ellipse, car ce
n'est pas lui qui fait la loi, mais Lien le Gouverne-
ment. Un pareil examen ne pourra jamais absorber ua
semblable ouvrage (longueur à part)., ni affaiblir cer-
tains élans d'expressions hardies, appelés mal à propos
inconvenances et style singulier avec hétérogénéité.
S'il fallait éplucher ainsi Corneille, Racine, Crébillon
et Voltaire, que seraient-ils? Selon quelques méchans
critiques, de pitoyables écrivains. L'auteur espéré par,
votre canal un jugement plus raisonnable et moins
aventuré. J'ai l'honneur d'être, etc.
J'y retourne huit jours après : honnêtetés à
peu près réciproques von t demême leur train 5
mais l'examen est jugé par lui infaillible et sans
rémission. Il prend le poëme, le regarde, et
d'un ton insouciant, d'un» ia^aiTOtxn de tête
semblable à @e£k du dédain et au remuement
de sourcil du Jupiter d'Homère, il semble an-
noncer que ce jugement est écrit et reconnu
( XXII )
bon et valable au livre des destins, et pro-
nonce affirmativement qu'il n'est pas digne
d'être joué ; malgré le reproche qu'on lui fait de
trahir ses lumières, non celles des coulisses,
il ouvre le manuscrit, tombe sur le vers sui-
vant , et lit :
Les Temps veulent toujours en tout de la droiture.
Il me demande ce que cela signifie, et ajoute
que cette manière de s'exprimer est peu intelli-
gible. M'apercevant d'abord à son observation
qu'il n'a pas plus lu la lettre précédente qu'il
n'entend ce passage, je ne puis lui répondre
qu'il y a encore dans ce vers une fleur de rhé-
torique, pas bien grande à la vérité.
Je ne parlerai pas des mot les temps, puis-
qu'on dit les circonstances veulent, etc.
Quant au mot tout, pouvant ajouter ce qu'on
fait dans la vie, je lui dis que cela, comme
il est énonce dans ma lettre, se nomme encore
en'rhétorique une ellipse. Se pourrait-il que
M. S***-P***, qui;a tant déclamé dans sa vie, et
tous ses camarades avec lui, aient chanté des
fleurs de rhétorique sans s'en douter, de même
qu'un des personnages d'une., des pièces de
Molière est étonné en parlant à son valet
d'avoir, selon que le lui fait dire Molière, fait
( XXIII )
de la prose pendant trente ans sans le savoir.'
Certes à cela on peut dire comme la chanson :
Aisément cela se peut croire.
Passe au reste si M. S***-P*** eut remarqué la
vers suivant :
Vainement l'homme heureux, méchamment en mur-
mure,
où il y avait deux adverbes dans la même
phrase, qui paraissent du remplissage, mais
non du galimathias, et qu'il me l'eût dit, je lui
aurais répondu que pour corriger une si petite
faute on pourrait changer ainsi ce premier
hémistiche :,
A son gré l'homme heureux, etc.
et puis c'eût été fini.
Enfin des enfins. — Sur ces entrefaites un,
jour, sortant de chez moi, je fus rencontré
par quelqu'un que je n'avais vu depuis dix ans;
il me dit connaître particulièrement un acteur
que par délicatesse je ne nomme pas ; il m'en-
gage de l'aller voir de sa part. Cet acteur ma
reçoit fort honnêtement, et me conseille, atout
ce que je lui dis, d'aller trouver Mgr. B. L. ,
et de ne pas lui parler de la tragédie envoyée
à la Com-édie, mais de lui faire une offre de l'ou-
vrage. Le conseil est suivi : on y va le matin ;
il n'y est pas ; on.y retourne à l'issue du dîner;
( xxiv )
on entre dans le salon de Mgr. B. L. ; il pa-
raît. On lui dit que c'est pour remettre à son
profond savoir une tragédie imprimée, qui
par malheur est remplie de fautes, vu que...
Il ne donne pas le temps de continuer le vu
que, et, élevant une voix aussi haute que sa
haute personne, l'estomac sans doute autant
repus, de foie de poularde et de bécasse que
la tête. pleine de Chablis et de vins les plus
exquis, « Monsieur, dit-il, un auteur ne doit
» pas faire la moindre faute ; c'est un crime
«dé lèse-comédie. » Stupéfait de cette récep-
tion , on s'en va, et on le laisse retourner à son
boire et à son manger.
Je me suis cru obligé de. donner au lecteur
tous ces minutieux détails circonstanciés, parce
qu'on voit, par de pareils biais , toutes les
sourdes menées , les morgues , tous les petits
recoins particuliers dont souvent le coeur hu-
main est capable.
Maintenant, observations en résumé, et
revue la plus succincte possible de ce fameux
examen sur Darius. Le lecteur, instruit des faits
et des dires, va en juger plus aisément. Dissé-
quons-le sans comparaison comme un chirur-
gien charpente sur un corps mort pour en
connaître les muscles, les nerfs et surtout les
(■XXV "')
tirans. Commençons donc l'attaque arec un
simple boulet. Savans examinateurs, vous dites
que cette pièce est un composé bizarre de parties
hétérogènes difficiles à soumettre aune rigou-
reuse anaiise. D'abord les sept derniers mots
de votre phrase paraissant^ peu embrouilles,
jettent un doute sur ce que vous allez dire ', et
montrent une incertitude et.une faiblesse bien
inférieures à l'énergie de la pièce, ainsi qui
vous rendent peu dignes d'être crus par eé pre-
mier exposé, où le mot même hétérogène est
mal appliqué, vu que tout état comporte hété-
rogénéité de caractère; il y en a presque à l'in-
fini, de toute nature; de toutes nuances ; des
voleurs, des filons-, des honnêtes gens, dès
braves, dès fous, des sots, des têtes à rats;
ces derniers ressemblent fort à votre mot,
et peut-être même à tout votre énoncé.
Dix personnages, dites-vous dans ce nou-
vel examen, qui inspirent le plus vif intérêt
aune part, etc. Je le crois bien, comme je les
ai traités; je doute fort qu'autrement on eût
mieux réussi. Darius avec safamille^ de l'autre
Alexandre avec sa suite dans ses camps. Il
faudrait dire, pour plus de précision : Darius
d'une part, privé de sa famille / et puis
Alexandre dans l'un de ses camps, à moins
( XXVI )
que vous ne prétendissiez le partager en phir-
sieurs morceaux, comme on fait d'un gâteau,
des rois ; car Darius, avec le peu de soldats qui
lui restaient et: le camp de vingt mille hommes
de; Bessus qu'il avait rejoint, était de l'autre
côté de la montagne des , Uxiens, ce qui est
mieux dit dans la.pièce-que vous ne le dites
daris votre examen sur ce poème , -où l'in-
térêt , 'puisque vous■:'.-oubliez de le dire ou
-plutôt que vous le niez , se fait évidemment
;sentir pendant cinq-actes entiers pour celte
infortunée famille dans les. situations où
■je- la mets ; et lorsque . Darius, sortant- de
cette- montagne.i revoyant sa fille ,ét, son
épouse, attendrit la coeur,dans Cette rencontre
fortuite par la reconnaissance etr les. adieux
les. plus touchans,' ces ; détails,, dites-vous,
témoignent une connaissance profonde : de
l'histoire, mais manquent de cette chaleur
qui donne l'âme et la vie à l'action. .
, Vous avez vu que l'action, manque de cha-
leur; il faut le voir à l'effet, à l'oeuvre on
connaît l'ouvrier, ainsi que le menteur à ce
qu'il dit. Puis vous joignez dans le cbrps d'un
autre alinéa pour un si beau sujet; oui >
comme il. est travaillé, sans doute. Parler
ainsi armé du fiel ou de la plume de Zoïle*
( XXVII )
prendre en même temps le manteau d'Aris-
tarque en guerriers de coulisses, c'est, conve-
nez-en, bien mal prouver. Ensuite louer et
blâmer à la fois en ostentateurs de savoir,
si je puis me servir de l'expression, comme
un robuste calfat, puis faire des fautes soir
même en une seule page, c'est.se casser le
cou en voulant donner un coup de poing.
Tantôt parler de force _d!imagination de la
part de l'auteur, et tantôt de son manque de
verve, et d'une autre part ajouter bien diffé-
rente de celle qui caractérise le génie, n'est-ce
pas chercher à rabaisser malicieusement ce
qu'on élève d'un côté pour mieux attaquer
de l'autre,le peu de talent qu'on peut avoir
reçu de la nature, afin de pouvoir plus bas
le dénier plus sourdement par ce dire, tels
qu'ils sont dans Quint-Curce? Eh! savans,
dites-moi, je vous prie, d'après qui éc'rira-
t-on si ce n'est d'après l'histoire et les anciens
quelconques? Où donc faudra-t-il puiser?
Corneille, le fameux Corneille, appelé le
restaurateur et le père de la scène française,
a été joué tout rempli de Tite-Live, Tacite et
autres, et moi je n'aurais pas, selon vous, le
même droit comme lui et tout autre! Quelle
ottise ! De bonne foi, pourra-t-on vous croire
( xxvni 5
sur cet endroit, eu lisant et voyant aprè&
le ■premier acte la peinture du caractère de
Bèssus, dit tout au plus historiquement dans
Quint-Curce l'assassin du malheureux Darius,,
dbnt j'ai développé et caractérisé si fort là
scélératesse, que quelques années-après que
Je revis ce poème -je fus étonné, étant jeune
et sans expérience,. de l'avoir crayonné avec
autant de force? Auriez-vous voulu que j'eusse
rendu Bessus amoureux de la fille de Darius,,
ainsi que me l'avait dit quelque part le souf-
fleur Delaporte, avec son goût usé? J'aurais
assurément diminué la pitié qu'on doit à Da-
rius et àsa malheureuse famille, de même que
l'intérêt dû à la grandeur d'âme d'Àlëxaïldfe,
dont on se fait, a-t-il dit anciennement ce
souffleur critique Delaporte,' une si grande
idée qu'il est fresque impossible de le mettre
sur la scène; ce que j'ai fait pourtant, et ce que
Corneille j Racine, Crébillon et Voltaire, qui
n'ont pas traité ce sujet, ont peut-être Craint\
connaissant très-certainement Ce fait histo-
rique su de tout le monde ; ce qui parle en
ma faveur, et seul terrasse votre insipide
examen. Ainsi, en critiquant aussi singulier
rement ; vous vous gardez bien de ne parler
pas plus du caractère frappé de Bessus que de
( XXIX )
celui du solitaire interrogé par Darius, que
j'y ai ajouté, qui, vu le temps écoulé qu'ils
ne se sont point vus, sont censés ne se point
reconnaîtrej épisode de mon invention, qui
n'est point-dans aucun auteur ancien et mo-
derne ;■ épisode analogue au sujet, qui peut
bien être une des causés de la longueur de ce
poème, qui, mis en scène autrement, aurait
été ou d'un côté peut-être un faible ouvrage,
ou de l'autre une tragédie peu Supportable,
sans doute impossible à faire sans cette res-
source, maintenant difficile à supprimer, à
moins que d'énerver ce poème; ce qui m'a
fait imaginer le moyen de faire rencontrer
Darius sur la scène avec sa famille, de même
que ce sentier d'un touffu presque impéné-
trable d'un côté, et de l'autre rempli de monts
couverts de neige et de glaces comme votre
examen. Q&elle manière singulière et cap-
tieuse d'agir! A cela je vous suis pas à pas
jusque dans les plus profonds souterrains de
vos subterfuges, si petitement astucieux. Hé
quel est donc le motif d'un pareil genre de
critique, qui vous jette au-delà d'un examen
que vous devez simplement faire, si ce n'est
la cupidité, la mauvaise foi, la morgue et
l'abus d'un orgueil arrogant? Qui vous y a
donc portés, en place de simples examina-
( xxx )
leurs que vous devez être ? Au lieu de* dire
plus, judicieusement : Cet ouvrage, dé trop
longue haleine, avec quelques fautes de style
et négligences, trop légères cependant pour
empêcher qu'il ne soit joué , peut ralentir
l'action, et on craint de l'accepter par cette
raison-là seule. Voilà tout ce qu'il fallait dire,
puisqu'il ne doit point y avoir" d'autre motif de
refus de votre part. Faut-il que je sois obligé
de déchiqueter ainsi par lambeaux cet examen
aussi- extravagant ;que pitoyablement ridicule !
Cette tragédie, : il .est. .vrai:,- est d'environ deux
mille vers; on le sait; niais, quant à ce: dé-
faut, n'avezwous pas la tragédie:des Horaces
.de Corneille "presque aussi longue, dans la-
quelle sont des tirades de plus.de soixante
vers ; dans Mithridate une de. même, dans le
Çid une de même, et, ce qui pis est, dans ces
mêmes Horaces une de cent trente-quatre
vers qu'une femme est obligée de dire; et bien
plus, n'avez-vous pas Vencëslas, qui, malgré
les beautés qui y sont, n'en fait pas moins
bâiller dans de certains endroits , quoique ra-
vitaillé par Marmontel, et que vous jouez ce-
pendant? Quel poëme donc enfin n'a pas son
défaut? Voltaire disait qu'il fallait se donner
au. diable pour faire un ouvrage parfait; et
vp'-iSj messieurs,_ qui avez été un peu ses dé-
( XXXI )
tracteurs quand il n'était pas trop épaulé, et
ses admirateurs outrés après qu'il eut son châ-
teau de Ferney, imitei*iez-vous en sens con-
traire la conduite de vos prédécesseurs, qui
n'en ont pas moins plus d'une fois éclaboussé
Oorneille en le jouant et le vantant, eux à qui
il avait fait gagner de l'argent et qu'il faisait
subsister? Voilà des actions et des sentimens
tr.ès-élevés ! Mais, dites-vous encore, ce qui
défigure totalement .ce vaste poëme... Vous
avez raison de dire vaste, puisqu'ayant fait
Darius plus grand qu'il n'a jamais été, je n'ai
point créé un squelette de pièce à femmellette
par une rivalité d'amour d'Alexandre avec un
scélérat ; cela prouve la fermeté et la droiture
de i mon coeur, la petitesse de celui de Dela-
porte, et la paresse du vôtre, qui néglige de
faire valoir de beaux vers, tandis que vous
vous tuez à en déclamer de froids quelquefois
comme de la glace, qui vous font jouer des
pièces tronquées, courtes et minces, allant par
sauts et par bonds. Quoi ! toujours jouer des
poëmes qui viennent à tomber, qui, quoique
d'auteurs non sans beaucoup de talent, avec du
mérite et des lumières, paraissent clocher et
faillir par malheur pour eux, soit par le style,
le milieu, l'ensemble ou la fin ! Et ainsi vous en
rejetez d'autres antérieurs qui peuvent les va-
( XXXII )
loir, et cépour grossirvorspoches,ménagérvo'S
petites poitrines et' vos petits estomacs! Cela
n'est pas croyable. Quand on paraît manquer
de quelques soldats on prend des troupes auxi-
liaires. Cest, continuez-vous, le style le plus
bizarre, etC; Pour le style,; on peut lé retou-
cher ; il n'estpas si bizarre cependant que; vous
le faites ; mais pour refaire l'ensemble, non ;
encore moins la diction,* dn mordent que de
certaines,, que, je vous ai vus jouer,ne valant
pas mieux-; ont peut-être plus de défauts sans
avoir plus de nerf dans de jcertains endroits ,
et tiennent dans d'autres du style et de situa-
tions comiques dont : rit lé spectateur en; se
moquant de vous. De la hardiesse, :etc.■] de
l éloquence,-etc. ; trivialité; etc.,obscurité, etc.,
luxe perpétuel .de phrases± de mots mal as-
sortis $ épithètes inconvenantes, déplacées y etc*.
En. voilà-t-il assez ,: de travers en travers^ en
long, en largue, de tous sens, de tous les
côtés! Oh ! pour deux,'trois mots de ces dix-
sept ou dix-huit de votre phrase, je veux dire
ceux à'épithètes inconvenantes, déplacées*
voyons; Boiîeau, et citons* ces deux vers de
lui : .-.■:.:
Un style trop égal'et'tbu}6ùfs; uniforme
En Yairi brille à nos yeux ; il faut qu'il noWeMbrnïè;
(• XXXHI )
On dit communément qu'un livre endort
-quand il ennuie ; certes Boileau n'a pas voulu
dire cela. Refondons de, six manières ainsi son
idée:
Un style trop égal et toujours monotone ■
En vain brille à nos yeux, et le coeur l'abandonne.
• Un style trop égal, dont tout esprit se lasse,
En s'offrant à nos yeux est d'un froid qui nous glace.
Un style trop égal, à couleur affadie,
En Tain brille à nos yeux, et n'a point d'énergie.
Un style trop égal, de monotone force,
N'est, qu'un fruit sans saveur caché sous son écorce.
Un style trop égal, sans élan, sans nuance,
. Youlant briller aux yeux, nous fait bâiller d'avance.
Un style trop égal et dénué d'intrigue
En vain brille à nos yeux, et toujours nous fatigue.
Voilà six manières de rendre l'idée de Boi-
leau; j'en pourrais faire deux pages s'il élait
nécessaire; cela ne finirait pas. Que cela veut-
il dire ? Qu'il faut respecter les fautes de ceux
qui valent mieux que nous, ou du moins les
traiter avec plus d'égards, sans en faire soi-
même et en supposer aux autres, en voir avec
plus de justesse de très-légères, lorsque celles
souvent très-petites des grands maîtres sont à
respecter, et ne pas tromper en disant de
vous envoyer les pièces, les lire, je ne sais pas
pourquoi, quand d'avance vous n'ayez pas
( XXXIV )
intention de les jouer. Quoi ! vous qui repré-
sentez de semaine en semaine les rois, princes
et reines pour gagner votre vie, en vous fai-
sant, plus ou moins, 20,000 à 3o,ooo fr. de
rentes, tandis quelquefois qu'un malheureux
auteur, avec quelque talent, n'en peut tout au
plus avoir que dix dans sa vie, souvent beau-
coup moins , et souvent point du tout, vous
donnez pour subterfuges des louanges en y
joignant des coups de poing! C'est manquer
aux bienséances. Ou donc avez-vous vu dans
ce poëme de la trivialité et de Fobscurité pour
faire aller à toute outrance vos louanges et vos
coups de poing? Vous continuez à dire que
cet ouvrage, de longue haleine, annonce du
talent, une forte imagination, des moyens
qui, s'ils étaient bien dirigés, conduiraient
l'auteur à un but très-utile. C'est à dire que
vous vous rendriez le très-cher précepteur de
votre très-humble écolier à grands coups de
poing ; ce qui serait un peu dur et fort mal-
honnête ; puis vous finissez par dire que cette
pièce n'est point susceptible de paraître sur le
théâtre Français. Quelle modestie ! c'est en-
core mieux. Avouez de bonne foi qu'il ne
convient qii'à des esprits un peu attaqués
d'erreurs ou de quelques grains de folie de
se faire les directeurs et les astrologues de
( XXXV )
savoir et du talent, par des oppositions aussi
bizarres et aussi contradictoires. Ensuite,
montrer une astucieuse fin de non recevoir,
annonce l'extravagance la plus complette. En
un mot, pour couronner l'oeuvre, ne pas voir
dans un manuscrit une phrase d'abord ;mal
construite, parce qu'elle avait été après in-
tercallée dans le corps de l'ouvrage, et sup-
poser ailleurs des fautes qui n'y étaient pas en
attaquant ces deux vers :
Le vaincu n'a de loi si ce n'est qu'il peut vivre,
Et celle du mallieur (ou dit. vainqueur') est celle qu'il
doit suivre.
c'est autant une preuve d'une malignité noire
que la double certitude de connaissances
aveugles.
D'après cela, messieurs , avez-vous plus de
droits de vous ériger en Tarpa comédiens qu'en
Tarpa français? Il faut vous apprendre, car
vous ne le savez pas,, ce qu'était ce Tarpa, si
on ne vous l'a pas déjà dit : ce Tarpa était an-
ciennement à Rome un homme instruit, se-
condé de quelques collègues, qu'on ne choi-
sissait nullement entre des comédiens, et qui
jugeaient primitivement si les ouvrages pour le
théâtre étaient dignes d'être ouïs du public
romain ; et ce n'était point des acteurs romains
qui se permettaient de tels jugemens, mais
( XXXVI )
de§ gens impartiaux nommés à cet effet, qui
parlaient d'après leurs justes connaissances.
Ainsi il devrait, vu vos erreurs, y avoir de
même un tribunal littéraire composé de cinq
ou six juges savans , de probité connue,
intacts, éclairés, et non de poètes et pas plus
de comédiens, pour juger des pièces qui se-
raient pour vous être envoyées, où il y
aurait un registre pour les inscrire, et dont
ensuite on donnerait à chaque auteur un récé-
pissé par date d'acception. On vous enverrait
les ouvrages passés à cette première filière,
que vous inscririez de même sur un registre
par date de réception, en en donnant à
chaque auteur de même un récépissé : cha-
cun serait joué à son tour avec la preuve
en main; il n'y aurait plus prérogatives, ca-
botage, faveurs, prédilection, clabaudage; le
seul talent l'emporterait, et le public, moins
dupé, serait le seul juge, et non votre cupi-
dité , vos caprices, votre humeur, vos préven-
tions , vos commérages et vos sourdes ma-
noeuvres , où l'envie même a quelque part.
Voiià ce que je devais vous dire et ce que
vous vous êtes attiré.
PERSONNAGES;
ALEXANDRE-LE-GRAND, roi de Macédoine.
DARIUS CODOMAN , roi de Perse.
STATIRA, femme de Darius.
STATIRE, fille de Darius.
ARTABASE, prince du sang, confident de Darius.
CORMAS, solitaire de Médie.
BESSUS, satrape de la Bactriane, }
> conspirateurs.
NABARSANE, confident de Bessus, 3
CÉPHIRE, suivante de Statire.
CXITUS, ami d'Alexandre et l'un de ses généraux
UN SOLDAT GREC.
SOLDATS GRECS.
La Scène est au pied des montagnes
des Uxiens, près du camp d'Alexandre.
BARIUS-CODOMAN,
TRAGÉDIE.
ACTE PREMIER.
SCENE FE.
ARTABASE, CORMAS.
ARTABASE,
V-JTJÏ, voilà les malheurs où la Perse est re'duite!
De Darius vaincu je vous montre la fuite;
Et jusqu'ici les Grecs, accourus de leurs mers,
Trois fois victorieux, ont mis la l'erse aux fers,
CORMAS. '
Et jusque dans ces lieux, où les bords dû Bumèle
Arrosent de ses eaux les campagnes d'Arbelle,
Le trône des Persans, dans les mains du vainqueur,
Ne retient plus qu'un nom de sa vaine splendeur!
Malheureux Codoman! roi que Cyrus dénie,
Mais dont le sort encore est bien digne d'envie!
Et vous, chers à mes yeux, ô patrie! ô Persans'
Voilà donc les efforts de vos coups impnissans!
On vit fleurir les lois de cet immense empire:
Cyrus le fit; ainsi c'est assez vous en dire.
J'ai donc prévu ces maux !
ARTABASE.
Yous, Persan i et comment ?
CORMAS.
Vous pourrez le savoir dans un autre moment.
Guerrier, ne tardez pas de rejoindre l'armée ;
Le vainqueur, qui partout répand sa renommée,
Pourrait Lien vous surprendre arrêté dans ces lieux.
Ce foudre, soulevé par un vent furieux,
Qui répand la terreur partout sur son passage,
'Ne paraît qu'un rocher détaché par l'orage,
Qui ne voit plus les lieux dont il est séparé.
Quand Alexandre aura dans ces lieux pénétré,
Que d'une épaisse nuit les voiles étendues
A peine couvriront nos traces éperdues,
Venez...
ARTABASE.
Je vous entends. Mais, Persan généreux,
Ici votre destin deviendra malheureux.
CORMAS.
Je crains peu les mortels ; dans les dieux est ma cause.
ARTABASE.
Quoi! même votre mort....
CORMAS.
Est pour moi peu de chose.
(3)
ARTABASE.
Et lorsque de ces liens approche l'ennemi,
Vous paraissez montrer un coeur plus affermi !
Et quand de bras cruels l'effort joint à l'injure...
CORMAS.
Ils feront ce qu'en moi doit faire la nature.
Mais, allez, craignez peu que leurs mains de mes jours
Pour assouvir leur haine accélèrent le cours ;
Mon sang serait pour eux une faible victime;
C'est contre un autre ici que leur coeur, qui s'anime...
Mais qu'entends-je déjà ! quel bruit jusqu'en ces lieux !
O ciel! ce sont des Grecs les pas tumultueux!...
Ne tardez pas, fuyez...
ARTABASE.
O vieillard vénérable !
Comme vous je les vois ; leur trace est formidable.
Sur ces monts réunis en forme de bûchers
Je vais suivre ma roule à travers ces rochers :
lia cime en est immense, effrayante et terrible ;
Hélas ! j'en vais risquer le passage pénible.
Le lieu le plus aride et le plus désastreux
Est la seule ressource au coeur du malheureux.
J'aperçois Alexandre. O vieillard! je vous laisse.
(Il soit.)
( 4 )
SCÈNE il.
ALEXANDRE, CORMAS, SOLDATS GRECS.
ALEXANDRE.
Amis, où sommes-nous, et quelle ardeur me presse?
Qu'à mes pas triomphans s'arrête la terreur ;
Faites régner la pais en place de l'horreur ;
Que ma gloire soit jointe au bonheur qui m'inspire
Dans ce séjour, égal à l'air qui s'y respire.
C'est donc encore en vain que parmi les vaincus
On cherche à découvrir les pas de Darius!
Mais je vois de ces lieux un habitant sauvage ;
À le savoir de lui bornons notre courage.
Possesseur de ces monts que glacent les hivers ,
Darius aûrait-il auprès de ces déserts,
Suivant avec les siens une route inconnue ,
Porté jusques ici sa démarche éperdue!
Du vainqueur des Persans reconnaissez les droits.
CORMAS.
Je les dois ignorer aussi bien que ses lois.
Sans trahir mon pays je ne puis vous apprendre
Ce que le roi des Grecs ose de moi prétendre :
De mon sang vous pouvez ternir mes cheveux blancs ;
Mais si vous respectez le reste de mes ans,
C'est de vous éloigner de ce lieu solitaire,
Et m'y laisser servir la loi que je révère j
(5)
De ma patrie encor je clie'ris les débris,
Et ne connais de droits que C€ux de mon pays.
(Il sort.)
ALEXANDRE aux siens.
Grecs, dans ce lieu paisible habite la sagesse;
Elle est dans ce vieillard : qui l'offense me blesse;
Respectez cet égal dont je brise les fers;
Ses jours ainsi qu'à moi doivent vous être chers;,
Montrez-lui la clémence ; elle est digne du sage ;
La terreur fait frémir où règne le carnage :
Assez et trop souvent, pour seule inimitié,
La terre de son sein a banni l'amitié.
Soldats , ainsi que moi, dans ce climat barbare ,
Pour ma gloire et l'honneur, que rien ne YOUS égare.
De ces champs dont mes pas ont percé les forêts,
De même pénétrant tous les replis secrets,
Clitus approche-t-il de leurs antres sauvages,
Qui semblent nous montrer la mort à leurs passages?
UN SOLDAT GREC.
Dans leurs détours obscurs, à quelques pas d'ici,
11 pénétrait, dit-on.,. Mais, seigneur, le voici.
ALEXANDRE aux Grecs, qui se reh'ienf.
À mes ordres dans peu vous rejoindrez Cratère :
Sur ces monts escarpés, que le soleil éclaire,
J'ordonne que l'on reste, et que vers les vaincus
On soit prêt à marcher..
(6)
SCÈNE III.
ALEXANDRE, CLITUS.
ALEXANDRE.
Hé bien , mon cher Clitus ,
Qu'avez-vous pu savoir? Faudra-t-il que j'ignore
Si Darius n'est plus, ou bien s'il vit encore ?
L'un de ces bruits par vous peut-il m'être assure'?
CLITUS.
Sa fuite et son trépas, tout nous est ignoré.
Dans les plaines d'Arbelle, au moment que la gloire
Allait à tous les Grecs annoncer la victoire,
Et que nos pas partout répandaient la terreur,
On dit qu'il s'est montré; mais que dans sa fureur
Tâchant, par un effort qu'animait son courage ,
De rappeler en vain ses soldats au carnage,
Il a dans son dépit brisé ses javelots
En tombant de son char aux pieds de ses clievaus.
Et je pense ce jour que, maître de l'Asie...
Mais que vois-je 1 votre âme , interdite et saisie ,
Parait même à ce bruit répandre quelques pleurs,
Et, d'un roi fugitif déplorant les malheurs...
ALEXANDP,"..
Dieux, iln'estque tropvrai! Combien j'ai peineà croire
Que mon âme gémisse encor de tant de gloire !
Où se verse le sang il est bien des forfaits ;
Peut-être en montrerai-je un jour bien des regrets!
(7)
CLITUS.
Et par un tel penser qui surprend mon courage,
Quelqu'ait de Codoman été pour vous l'outrage ,
Vous plaignez un destin sur qui le sort se tait,
Et semblez regretter ce que vous avec fait !
Je ne puis qu'applaudir à ce coeur magnanime
Qui pour un ennemi cède au soin qui l'anime,
Et veut même épargner le courage vaincu
D'un roi si justement sous vos coups abattu ;
Mais , ainsi vous voyant à vous-même contraire ,
Me sera-t-il permis d'ouvrir un coeur sincère?
ALEXANDRE.
Hélas! que Clitus parle au fils d'Olimpias,
Qui d'un père trahi punit Pausanias.
CLITUS.
Et lorsque pour surcroît un cri de la victoire
"Vient de se déclarer en vous couvrant de gloire,
Vous voulez que moi-même, à peine dans ces lieux,
Je fasse un long récit...
ALEXANDRE.
Oui, Clitus, je le veux.
CLITUS.
Malgré vous , malgré nous, quand pour digne salaire
La Perse a mérité toute notre eolèie,
Qu'à tant de gloire est jointe, en ces momens pressana
Notre animosité contre tous les Persans...
(S)
Ne soyez point Blessé si mon âme sincère
De toute vérité vous fait un long mystère.
Du moment que je vois, à ce que je redis,
Que vos sens inquiets, stupéfaits, interdits,
Ecoutent par droiture une sage clémence,
J'y consens; oublions une juste vengeance,
Et les lois de la guerre et celles de l'horreur,
Inimitié, courroux, haine, dépit, fureur.
Moins barbare qu'humain, et moins fier que sensible ,,
Que n'en puis-je abréger tout souvenir pénible!
Mais je ne le saurais, puisque CliLus est mis
Par le vainqueur du Tigre au rang de ses amis.
Pour vous-même, pour moi, trop vaillant Alexandre,
Ne l'oubliez jamais ; vous pourriez vous méprendre :
Ecoulez tout au moins contre un tel ennemi.;
Certes, je ne vais pas vous le dire à demi.
Songez donc quand jadis au rivage d'Athènes
Un homme en son pays sut en briser les chaînes,.
Que la Grèce, plongée en un calme profond,
Fut bien loin de penser qu'un jour tant de renom
S'étendrait par-delà les champs de la Syrie;
Lorsqu'un prince, accouru des rives de l'Asie,.
En troublant le repos par ses soins menaçans ,
Fit voir à l'Hellespont l'étendard des Persans,
Et conduisant en Grèce une armée innombrable,
llemplit soudain ses bords d'une alarme effroyable.
Athènes vit l'espoir d'un roi plein de renom,
Lui montra ses soldats aux champs de Marathon v
(9)
Et, d'un trait de valeur qu'à peine l'on peut croire,
Resta victorieuse au comble de sa gloire.
Hyslapes fut chasse' des champs Athéniens,
Et contraint de s'enfuir aux. bords Ephésiens.
Bientôt après Xers.es, plein d'un glorieux faste,
Trop heureux d'être roi d'un empire aussi vaste,
Au sein de Babilone annonçant ses desseins ,
Crut par de vains efforts corriger les destins,
Couvrit de ses vaisseaux, toute la mer Ege'e,
Et, consternant la Grèce en sa douleur plongée,
Près de ses heureux bords fut commander aux mers ,
Leur imposa <les lois et leur donna des fers.
Lorsque de tels efforts , ainsi qu'en lonie,
Tinrent tous échouer aux champs de Béotie ,
Athènes, triomphante, ayant ainsi vaincu
Un ennemi si fier et sitôt abattu,
En célébrant sa gloire en d'immortelles fêtes,
Allait enfin jouir du fruit de ses conquêtes ,
5»i le trouble, qui naît de la rivalité ,
N'en eût troublé le calme et la tranquillité,
Philippe vit alors ce funeste incendie
Tout prêt à dévorer sa ptage désunie,
Par qui la Perse aurait jusque dans ses états
Porté le coup mortel qu'on ne prévoyait pas.
/
Philippe rallia la Grèce divisée,
Dont la Perse aurait fait une conquête aisée ,
Joignit Lacédémone, Athènes, les Thébains,
Et les contraignit tous à suivre ses desseins»
■ ( IO )
La Grèce étant enfin sous ses lois réunie >
Il allait se venger de la Perse affaiblie,
Quand la mort l'arrêta dans son vaste projet,
Et cette prompte mort vous fut même un sujet
De déclarer la guerre aux rives de l'Asie,
De soumettre à vos lois une plage ennemie,
Leurs immenses déserts à vos moindres efforts,
Et leurs champs que la mer vient laver de ses bords,
Et, cherchant Darius au-delà de son trône,
D'obliger ce roi même à fuir de Babilone ,
Et forcer les débris de ses soldats vaincus,
Et lui-même s'il vit, à se joindre à Dessus.
C'est ce que vous savez...
ALEXANDRE.
Et ce qu'enfin moi-même
J'ai dû faire, Clitus, dans ma douleur extrême,
Lorsque n'avant pu voir mon père assassiné ,
Plus d'un Persan alors de sa mort soupçonné,
Fit croire Darius complice, de ce crime ,
Et que l'horrible auteur d'une telle victime
A ce meurtre ayant joint ma mère Olimpias ,
Le juste châtiment du seul Pausanias
Montra cet assassin l'auteur du parricide.
Ainsi, moins pour venger cet horrible homicide
Que pour sauver les Grecs d'ennemis trop puissans,.
J'ai cherché Darius, attaqué les Persans.
( » )
CLIÏUS.
Et lorsqu'ayant conquis leurs plus vastes contrées
Vous avez, franchissant leurs rires ignore'es,
Subjugué sur leurs Bords cent peuples d'ennemis
Qui vous sont demeurés plus qu'aux Persans soumis,
Après tant de succès qui vous ont en Médic
Ouvert les premiers pas à l'empire d'Asie,
Où toujours la victoire eut pour vous des appas ,
Où vous eûtes cent fois dû trouver le trépas ,
Un obstacle...
ALEXANDRE.
Oui, Clitus, vient calmer ma colère,
Semble me reprocher tout ce que j'ai dû faire ,
Et, des décrets du sort m'ouvrant la profondeur,
Sous le nom de pitié tyrannise mon coeur,
Et, s'armant d'un objet dont il grave l'image
Dans des yeux qui n'ont vu que l'horreur du carnage ,
Revient m'offrir encor ces terribles instans
Où, bravant par deux fois les efforts des Persans ,
Mon âme de l'amour repoussa la tendresse ,
Lorsqu'on eut fait captive une triste princesse
Dont j'ai tâché depuis de soulager les fers ,
Et dont j'ai vu de pleurs les yeux toujours couverts.
CLITUS.
Et ce qu'en votre coeur l'amour n'a pas pu faire...
ALEXANDRE.
Oui, la pitié le cause , et je ne puis le taire.
( ™ )
Darius, par les Grecs de ses droits dépouillé,
Me rappelle un amour plus vaincu qu'oublié.
Pour l'augmenter j'entends des plaintes trop amères,
Le sang de Darius en proie à ses misères,
Dont le moindre succès augmente les chagrins,
Et double chaque jour le poids de leurs destins.
Une mère, une épouse, une famille entière,
Les larmes d'un enfant qui parlent pour son père I
Quel coeur en ce moment resterait endurci !
Cependant, que je sois d'un tel sort attendri,
Si Darius respire, et qu'il veuille, et qu'il ose
Refuser une loi que le malheur impose,
JEt, rejetant encor des droits trop affermis,
Dédaigner ceux des mains des Grecs qui l'ont soumis,
On me verra, Clitus , pour ma gloire et la Grèce ,
Trahir mon coeur, mes feux , et vaincre ma tendresse.
Mais déjà qu'aperçois-je, et quel surcroît de pleurs_,
Et quels tristes objets en proie à leurs douleurs!...
Dieux, fuyons, laissons-les dans cette solitude
Ignorer de leur sort toute l'incertitude.
(Il sort avec Clitus.)
SCÈNE. IV." .'.
STAT1RE, CEPHIRE.
CEPHIRE.
Ciel! de quels pleurs encor inondez-vous vos yeux,
Fille de Darius ! ô sang digne des dieux!
( i-5)
À l'excès de vos maux n'ajoutez point ces larmes,
Etque ma vue au moins ait pour vous quelques charmes.
STATIRE.
O ma chère Céphire, à quels autres combats
Dans ces tristes déserts a-t-on conduit nos pas!
CEPHIRE.
Hélas! on dit qu'ici les soldats d'Alexandre
Viennent dans un moment avec lui de se rendre.
STATIRE.
Cher auteur de mes jours , père trop malheureux !
Et toi, sort qui jamais n'eus rien de plus affreux,
Puisque tu m'as ravi jusques à l'espérance,
Anéantis du moins ma fatale existence!
CEPHIRE.
O dieux ! ne faites point un voeu si criminel
En attirant sur vous le courroux éternel.
Quelle que soit encor l'infortune d'un père,
Le destin des Persans et le sort de la guerre,
Vous voyez qu'Alexandre à ce coeur agité
Sans cesse a joint des traits de générosité ,
Et, vous traitant toujours dans votre rang suprême...
STATIRE.
Sans doute, dans ce rang que je n'ai plus moi-même ,
Où sa fureur atroce accourut terrasser...
CEPHIRE.
11 est vrai ; mais son coeur ne peut-il effacer...
( i4 )
SÏATIRE.
Espérance Lien vaine, hélas ! tu m'es ravie !
Qu'un semblable destin serait digne d'envie
S'il me rendait du moins son sort moins odieux,
S'il remettait mon père au rang de ses aïeux !
Ah! ses aïeux en moi verront finir leur cendre,
Et j'en dois pour jamais abhorrer Alexandre.
SCÈNE V.
STATIRE, STATIRA, CEPHIRE.
STATIRA.
Oui, c'en est fait, ma fille, et les Grecs inhumains
Ont épuisé sur nous leurs courroux assassins.
SÏATIRE.
Qu'entends-je ! Pour nos jours quel coup plus déplorable !
STATIRA.
Ils nous ont arraché notre appui secourable.
Encor si les cruels à Darius vaincu
Avaient laissé l'espoir d'un courage déçu,
Et que je n'eusse appris, pour horrible nouvelle,
Que sa fuite et sa honte aux campagnes d'Arhelle f
STATIRE.
O ma mère, achevez ! Chaque mot dans mon coeur
Est un trait déchirant.
STATIRA.
Hélas ! notre malheur
Est au comble pour nous.
( i5)
STATIRE.
Et Darius, mon père !...
STATIRA.
Il n'est plus !
STATIRE.
Justes dieux !
CEPHIRE.
O surcroît de misère!
STATIRA.
Et le cruel garant de notre triste état
Est son manteau, trouvé sans pompe et sans éclat.
STATIRE.
Alexandre! barbare! après ce coup encore
Tu n'es plus à mes yeux qu'un cruel que j'abhorre ,
Et des faibles humains le plus dur des tyrans.
STATIRA.
Ma fille, il est encor l'oppresseur des Persans.
Voilà donc notre sort ! Babilone abattue,
Une mère éplorée, et son âme éperdue,
Des enfans sans soutien, infortunés objets...
Nés rois, mais titres vains, et désormais sujets.
Les voulant secourir de mes mains bienfaisantes,
Ou plutôt vainement de mes mains défaillantes,
Captive sous les lois du Grec intolérant,
Au milieu de ces maux. Darius expirant...
Hélas! de mon époux si je n'ai que la cendre ,
O vous, mes chers enfans ! qui pourra vous défendre ?

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