De l'Espagne et de ses relations commerciales . Par F. A. de Ch.

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Roret (Paris). 1823. 160 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1823
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DE L'ESPAGNE
ET
DE SES RELATIONS
COMMERCIALES.
IMPRIMEBIE DE J.-M. EBEKHAHT. -
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nerie et de chasse; les lois, ordonnance de police, etc.,
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- les formules des procès-verbaux qui 'doivent être
dressés par les garde-chasse, forestiers et cham-
pêtres; suivi d'un Traité sur la pêche, par M. de
Mersan; nouvelle édition, 1 gros vol. in-18, avec
fig. et musique, 1822. 3 fr.
DE L'ESPAGNE
ET
DE SES RELATIONS
COMMERCIALES.
PAR F.-A. mt CH.
A PARIS,
CHEZ RORET, LIBRAIRE - ÉDITEUR,
RUE HAUTEFEUILLE If* 12.
Ci-devant
Rue Pavit-St.'Andri-dLtt-Arc/.
i8?3.
INTRODUCTION.
Après les deux plus mémorables
époques de l'histoire moderne, la
découverte du nouveau monde, et le
passage auxlndes par lecap de Bonne-
Espérance; du moment où les nations
de l'Europe eurent éprouvé, par ces
nouveaux rapports, un changement
extraordinaire dans leurs coutumes,
leur industrie, et leur commerce; et
que le luxe de l'Asie, et les produc-
tions de l'Amérique eurent donné
naissance à de nouveaux besoins, et à
de nouveaux plaisirs, tous les gou-
vernemens tournèrent leurs princi-
pales vues vers le commerce, et le
regardèrent comme la voie la plus
( 6 )
facile de pourvoir à ces plaisirs, à ces
besoins nouveaux, et d'augmenter les
moyens de les satisfaire, à mesure que
le commerce prendrait de l'accrois-
sement ; de façon à obtenir cet équi-
libre sans lequel on ne peut assurer la
félicité publique.
]larrivaque le commerce européen,
faible et timide en ses commencemens
et pendant le cours de plusieurs siè-
cles,développa un caractère étonnant
dans ses progrès, et fit connaître son
influence sur la puissance réelle des
états et sur l'avantage attaché à l'éta-
blissement des colonies. Il réveilla
l'émulation et la rivalité des peuples
qui mirent tous leurs soins à en faire
pencher la balance de leur côté.
Le désir de se le rendre exclusif,
fit faire à ces peuples de grandes
entreprises et de grandes injustices,
en ouvrant à la fois, une nouvelle et
vaste carrière à l'inquiétude, à l'ava-
( 7 )
rice, et aux guerres obstinées des
nations.
Dans la lutte d'intérêts si variés,
, tous les gouvernemens cherchèrent
à agrandir leurcommercepar Iaforce
des armes, et leur influence politique,
par leur commerce et leurs colonies.
Ce fut en vain. Tous n'obtinrent pas
les mêmes résultats, par la raison
quetous nesurent pas appliquer avec
discernement les moyens convenables
aux circonstances particulières de
chaque nation. Tous ne surent pas
combiner ce qqe leur situation, leurs
rapports politiques, leur population
et leur caractère national, leur per-
mettaient d'entreprendre ou de rejer
ter. Il. est, en outre,. peu de pays en
Europe, où les grandes fortunes ac-
quises par le commerce et par l'in-
dustrie, circulent et remplissent les
diverses ramifications de l'état. Le
défaut d'une circulation bien enten-
(8)
due empêche l'émulation de naître
et laisse sans récompense les travaux
des différentes branches d'industrie:
l'esprit de bienfaisance est loin de
corriger l'inégalité qui existe néces-
sairement dans la division des pro-
priétés; et enfin l'économie publique
ne fait point servir les produits des
terres et du commerce à la produc-
tion et à la réunion des vrais élémens
qui forment la prospérité et la force
réelle d'une nation.
Un heureux concours de circons-
tances, et le séjour de plusieurs années
en Espagne, m'ayant mis à même
d'examiner les relations commer-
ciales et politiques de ce royaume,
j'ai pensé, quelque chose qu'on ait
déjà écrit sur cette matière, qu'il ne
serait peut-être pas inutile de présen-
ter avec précision et clarté, quelques
réflexions analytiques sur la nature,
les vices et les ressourcesdu commerce
( 9 )
espagnol; en ne m'appuyant que sur
des données positives, certaines, et
justifiées par l'expérience de plusieurs
siècles; laissant de côté les hypothè-
ses hasardées et les conceptions sys-
tématiques que quelques écrivains ont
admises comme des vérités indubi-
tables.
Cette analyse fera connaître dans
leur simplicilé les principes moteurs
du commerce d'une nation qui, par
sa navigation et par les découvertes
d'immenses régions, a exercé une si
haute influence sur les progrès des
sciences naturelles, et sur l'extension
du commerce de toutes les autres na-
tions de l'Europe. Aujourd'hui plus
que jamais, il convient de reconnaître
et de bien apprécier les ressources et
le caractère national d'un peuple qui,
aux prises avec la France, attire les
regards de toute l'Europe sur une guerre
dont l'issue, quelle qu'elle soit, devra
nécessairement influer sur le sort de
ses colonies; et nous espérons qu'on
nous saura gré d'avoir livré de nouveau
cet ouvrage au public.
ESSAI
SUR
LE COMMERCE
DE L'ESPAGNE.
CHAPITRE I.
Idée du commerce de l'Espagne en général.
0
L'ESPAGNE, connue des anciens sous le
nom d'Hespérie ou (TIbërie , est située pres-
que au milieu de notre zone, entre le trente-
sixième et quarante-quatrième degré de lati-
tude septentrionale. Elle forme une pres-
qu'île, ayant de longueur deux cent soixante
grandes lieues, cent soixante-dix lieues de
largeur , et, de circonférence, six cent
soixante-dix lieues espagnoles, ou, suivant
d'autres , mille huit cent quatre-vingt-dix
milles d'Italie. Ce royaume est borné au nord
( 12 )
par le golfede Gascogne etles monts Pyrenées;
au sud-est par la mer Méditerranée, au sud
par le détroit de Gibraltar et par l'Océan;
et à fouest par le même Océan, et par le Por-
tugal, pays le plus occidental de l'Europe.
Le nombre de provinces et de royaumes
qui composent cette monarchie, la multipli-
cité des produits de son territoire et de ses
riches colonies, en font un état, dont le com-
merce est vif, étendu, varié. Ce commerce ,
comme celui de tout état, se divise en inté-
rieur et en extérieur. Le premier comprend
sa culture, son industrie, et la consommation
annuelle de ses produits ; d'où il suit que l'u-
tilité de ce commerce, est aussi évidente que
sa nécessité. Le second consiste dans l'é-
change avantageux de ses propres marchan-
dises avec les marchandises étrangères, que
le besoin, la commodité, ou le raffinement
du goût rend nécessaires, utiles ou agréables
à l'existence et au bien-être d'une nation.
On comprend facilement que le commerce
intérieur est l'unique source du commerce
extérieur, et la mesure infaillible de la ri-
chesse des nations. Plus les productions de la.
terre et des arts sont abondantes, plus elles
présentent un superflu de marchandises pro-
( 13 )
pres à être cédées par échange à l'étranger.
Ainsi, le commerce bien réglé, protégé et
soutenu par le gouvernement et par l'activité
d'une nation, conduit au perfectionnement
de l'agriculture, des arts, de l'industrie et de
la navigation.
L'enchaînement de ces conséquences étant
par lui-même simple et facile, il est inutile
de démontrer plus longuement, que le com-
merce intérieur et extérieur , facilitant le
moyen de satisfaire les différens besoins que
la nature et la civilisation ont donnés aux
hommes, contribue à leur bonheur autant
qu'à leur multiplication, à mesure que les
ressources et les moyens de la subsistance pu-
blique augmentent.
CHAPITRE II.
Commerce intérieur de l'Espagne.
D'APRÈS les principes établis ci-dessus, il est
impossible de donner une idée claire et pré-
cise du commerce intérieur de quelque état
que ce soit, sans parler d'abord de ses produc-
tions, de sa population et de son industrie gé-
nérale. Tels sont les élémens, ou, pour mieux
dire, les sources de la richesse et de la puis-
sance des peuples, et le principal mobile de
l'influence politique des états.
Quoique l'Espagne soit traversée par de
grandes montagnes, telles que les Pyrénées,
la Sierra de Occa , la Sierra Moréna qui ont
des sources d'eau assez abondantes, mais qui
se tarissent lors des grandes chaleurs, c'est-à-
dire, pendant au moins quatre mois, une
grande portion de son territoire est frappée de
sécheresse et de stérilité, par défaut de sour-
ces, de rivières et de canaux; cependant il
existe peu de régions en Europe où la terre soit
plus féconde , et la nature plus libérale Le
( 15 )
sol de cette vaste monarchie convient, dans la
majeure partie des lieux, aux productions de
toute espèce de denrées; et il n'est pas de
province qui ne recèle d'abondantes mines de
divers métaux. Il est de fait, que l'Espagne offre
des produits très-considérables et très-recher-
chés dans le commerce. Ses principaux sont :
les laines, les vins, l'huile, la soude, le savon,
le sel, le fer, les fruits secs, et une grande
quantité de belle soie de Grenade, de Valence
et de Murcie. La laine surtout est, sans con-
tredit, la plus fine que l'on connaisse en Eu-
rope, après celle de Perse et du Thibet dans la
Tarlarie; elle est de beaucoup supérieure à
la laine des moulons de Ille d'OEsel dans la
mer Baltique (1).
Le roi Pierre IV fut le premier qui établit
dans l'intérieur, des troupeaux de moutons,
qui dans la suite éprouvèrent une grande amé-
lioration , par les soins attentifs du cardinal
Ximénez de Cisneros. Ce principal ministre
de Ferdinand V employa toute son autorité
pour propager dans les provinces, des établis-
semens où la théorie, jointe à la pratique,
tendait à l'accroissement des troupeaux de
moutons, et à l'amélioration des produits qui
servent aux vêtemens de première nécessité,
( 16 )
et fit tout pour affranchir les Espagnols du
tribut qu'ils étaient obligés de payer à leurs
voisins. On compte aujourd'hui en Espagne
treize millions de moutons, qui se trouvent
principalement dans la province d'Arragon ,
Estramadure, Cordoue, Léon et Ségovie. Il
en est encore une quantité prodigieuse dans
l'Andalousie, mais d'une qualité plus infé-
rieure.
Par les soins de ce ministre, les grands
troupeaux de race africaine se sont prodi-
gieusement multipliés en Espagne, et forment
une partie essentielle de ses richesses, et une
des branches les plus lucratives de son com-
merce intérieur, lequel, dans tous les pays,
est toujours plus avantageux que l'extérieur
dont les profits sont fondés, en grande par--
tie, sur le monopole. Ainsi l'Espagne doit*
beaucoup à un homme qui, quoique élevé
dans l'obscurité d'un cloître, et dans l'igno-
rance des premières notions de l'économie
publique, sut, plus qu'aucun autre adminis-
trateur, par la seule force de son génie et la
fermeté de son caractère, assurer le bonheur
de son pays, et prouver qu'il était vérita-
blement un grand homme d'Etat, en laissant
des monumens utiles à la patrie. Luttant
( 17 )
2
contre les préjugés de la multitude, il sut éga- -
lement prévenir, parles moyens curai ifs et
préservatifs qu'il fit employer pour les trou-
peaux , les ravages produits par les épizooties
qui ne sont pas moins ruineusés pour les labou-
reurs et les propriétaires, que les dégâts cau-
sés par la grêle et les incendies.
Rien en effet n'est mieux entendu que les
réglemens de ce ministre pour la conserva-
tion des moutons, animaux très-sujets aux
maladies du claveau , de la gravelle, de la
rogne et de la rage, qu'ils communiquent,
au moyen de leurs toisons, d'une manière
très-active et très-funeste par la mortalité
qui en est la suite. Lord Somerville, Arthur
Young et Anderson, célèbres agronomes ,
ont, dans leurs ouvrages, adopté pour
la conservation des troupeaux anglais, les
préceptes prescrits par Ximénès pour ceux
d'Espagne , ce qui prouve qu'ils n'étaient
pas fondés sur de vaines et fausses théories ,
mais puisés dans la nature, la raison et l'ex-
périence.
La laine qu'on en retire est d'un grand
avantagé pour les revenus des états, parce
qu'elle est un aliment indispensable pour les
manufactures, principe vivifiant du com-
( 18 )
merce. Mais il paraîtrait pourtant que l'uti-
lité de ce produit ne peut compenser le tort
énorme qu'apporte à l'agriculture (2), la pri-
vation des bras actifs et robustes d'environ
quarante mille bergers , qui ne s'occupent
que de la garde des troupeaux; sans parler
du dommage causé par leurs chiens, durant
leurs voyages continuels au travers des di-
verses provinces du royaume.
Le vin (3) forme aussi pour l'Espagne un
objet de commerce avantageux. L'exporta-
tion qui s'en fait pour les pays étrangers est
fort considérable, et le serait davantage en-
core , si ce commerce n'était pas assujetti à
certains inconvéniens et monopoles particu-
liers. Les provinces méridionales produisent
des fruits excellens et en abondance. Le raisin
sec d'Alicante ne le cède point en bonté à
celui de Gorinthe, et l'on fait avec le nord un
commerce assez lucratif de cette denrée,
ainsi que de la soude de Valence et de
Murcie.
Les provinces de Grenade, Murcie, Va-
lence, Arragon, fournissent la meilleure soie
après celle d'Italie : préparée suivant l'usage
du Piémont, elle ne le cède point en finesse
à la plus belle soie de France. Mais quoique
( 19 )
2.
la nature ait tout fait pour que cette produc-
tion soit abondante et de la meilleure qualité,
on ne seconde point en Espagne ces favora-
bles dispositions. Cependant une culture
plus étendue de cette denrée précieuse, in-
troduirait, du dehors au dedans du royaume,
une grande quantité de numéraire (4). On y
néglige aussi la culture du coton et les tissus
qui en proviennent; les moyens employés
dans le but de favoriser ces sortes de manu-
nufactures ayant précisément tourné contre
elles.
Le salpêtre (5) se trouve abondamment
dans la Catalogne et le royaume de Valence ;
et les côtes de l'Andalousie, de l'île Majorque,
Ivica et Formentera, fournissent beaucoup
de sel marin, sans compter la prodigieuse
quantité de sel fossile que produit la Cata-
logne. -_.
Au temps des Phéniciens, des Carthagi-
nois, des Romains et des Maures, l'Espagne
était fort célèbre par ses mines d'or et d'ar-
gent (6). En effet, presque toutes les rivières
dont elle est arrosée, déposent sur leurs ri-
ves du sable d'or. La minéralogie espagnole
cite avec distinction les mines d'or et d'argent
de Pennaflor, de Villaquitiera dans l'\nda-
( 20 )
lousie; et celles d'argent de Quadalcanal dans
FEstramadure. Cependant, depuis la décou-
verte de l'Amérique (7), ces mines n'occu-
pent plus ni la curiosité, ni l'avidité des Es-
pagnols. En revanche, celles de cuivre dans
la Navarre, la Catalogne et l'Andalousie;
celles de fer de Somorrostro dans la Biscaye ;
celles de plomb dans le royaume de Jaën ;
celles de mercure d'Almeden dans FEstrama-
dure; celles d'antimoine dans la Manche , et
celles d'alun dans l'Arragon, sont exploitées
avec soin.
L'Espagne, cependant, malgré la fertilité
de son sol, manque de quelques objets, tels
que bêtes à corne, chanvre (8), poisson (9) ,
bois de construction, et diverses sortes de
grain, dont la culture est tellement négligée,
que tous les ans, elle en achète de la Sicile,
de la Barbarie, de la France, de l'Angleterre
et de l'Amérique septentrionale , pour quatre
millions de piastres fortes.
La rareté de ces objets, et en général le
peu de culture que l'on remarque dans un
pays fertile, et dont la superficie promet les
plus abondantes productions, sont dus uni-
quement aux obstacles qui enchaînent le
commerce, et aux vices de l'administration
publique.
( 2i )
Dans ces derniers temps , quelques écri-
vains,, amis de l'industrie nationale, ont es-
sayé d'éclairer l'Espagne sur ses intérêts, et
d'écarter les obstacles qui entravent le com-
merce intérieur, et la concurrence mère de
la reproduction , en répandant les germes
bienfaisans des vérités économiques les plus
utiles , pour encourager et perfectionner Fa-
griculture et les arts. On commence en effet
à cultiver avec succès !e lin etle chanvre ; et à
mesure que l'on rend navigables les fleuves
et les rivières; que les routes deviennent su-
res et commodes , le commerce intérieur
fleurit, l'agriculture s'étend, et la circulation
s'anime dans les provinces du centre de l'Es-
pagne. Les chemins nouvellement ouverts ,
la distribution commode des auberges , et
d'autres moyens de police générale, en ra-
nimant la circulation, augmentent l'exporta-
tion des marchandises.
Le besoin de bois de construction diminue
encore sensiblement, par la coupe des pins
des Pyrénées, et des cèdres de l'île de Cuba ;
et le chanvre que fournissent abondamment
la Grenade et l'Arragoii, sert à faire des toi-
les, des cordages, et tout ce qui est néces-
saire à une marine grande et bien organisée.
NOTÉS DU SECOND CHAPITRE.
(1) La bonté et la finesse de la laine espagnole , sui-
vant certains économistes , est uniquement due à une
herbe tendre et saline que paissent les troupeaux. À
cette cause il faut ajouter le climat, l'air libre dans
lequel ils vivent toute l'année , leur voyage continuel,
et la quantité de sel qu'ils mangent. On appelle mesfa,
le code pour la police des troupeaux. On ne peut trop
louer le soin que leur donne le gouvernement espagnol.
Dans tout état bien administré , la culture des terres et
l'entretien du bétail, deux sources certaines de richesse
et d'abondance, ont toujours occupé la surveillance de
l'autorité publique j et négliger l'une ou l'autre de ces
ressources serait méconnaître une des plus utiles et
des plus importantes maximes de l'économie politique.
(2) Le grand chancelier d'Angleterre, Thomas Me-
- rus, dit, dans un de ses ouvrages , que l'Angleterre
n'a jamais été si voisine de sa ruine, que quand tous les
propriétaires voulurent avoir une grande quantité
de troupeaux de moutons; ce qui occasiona une
dépopulation considérable dans les campagnes, et fit
- manquer le pain même à Londres. ( Voy. Recherches
philosophiques sur les Egyptiens de M. Paw.)
(3) Parmi les vins que l'Espagne produit, on vante
, ( 23 )
beaucoup ceux d'Alicante, Malaga, Xèrès, Ciudadréaf
et tes vins des. îles Canaries. On fait monter le profit
de la vente qui s'en fait, à trois millions de dollars. On
en exporte, chaque année , de vingt à vingt-cinq mille
tonneaux , dont chacun vaut 60 ou 70 florins de Hol-
lande.
(4) L'Espagne étant située entre le 26e et le 44e
degré de latitude septentrionale, et la Perse , entre le
!A5e et le 45e , il en résulte que les deux royaumes ont
ensemble quelques degrés communs. Or , si, malgré la
qualité d'un terrain sablonneux et stérile, on trouve
en Perse une quantité prodigieuse de mûriers , rien
n'empêche l'Espagne de suivre cet exemple , si elle
avait à cœur de raviver le commerce de la soie. Quel
que fût l'obtacle qui pût (ruverser cette utile plantation,
il ne serait pas de nature à faire renoncer à cette entre-
prisè. L'Espagne trouverait dans le commerce de la soie
un gain immense , et jouirait d'un débouché certain
et constant , en la fournissant à meilleur marché
que celle de Perse que l'on introduit en Europe
par le Levant ; puisqu'elle aurait de moins à payer les
frais de transport, les assurances, et qu'elle éprouve-
rait moins de retard dans la rentrée de ses capitaux.
(5) M. Bocla prétend que l'Espagne pourrait appro-
visionner de salpêtre l'Europe entière. M. Beausombre
assure que tous les ans il sort des salines de Valence
soixante mille muids de nitre, ou bien quinze cents
Janegas.
(b). Scipion l'Africain, dans la seconde guerre pu.
( 24 )
nique , ayant pris la ville de Carthagène, trouva, sui-
vant l'abbé Vayrac ( voy. Etat de l'Espagne ) , dans
cette ville seule, deux cent soixante-six lasses d'or t
presque toutes du poids d'une livre ; treize mille deux
cents livres d'argent monnayé , et un nombre infini de
vases d'argent. D'après cela on peut calculer combien
étaient grandes alors les richesses de l'Espagne. Les
Romains , postérieurement à cette époque , employè-
rent dans ses mines quarante mille hommes , dont le
produit, par jour, était calculé à vingt-cinq mille
drachmes. ( Voy. Pline , liv. 33 , chap. 9 ; et Polyber
liv. 3,pag. I57.)
(7) Un grand point de dispute parmi les savans , est
de savoir si avant le célèbre Christophe Colomb , qiu 1-
qu'autre que lui n'avait pas connaissance de la qua-
trième partie de notre globe. Quelques-uns sont pour
l'affirmative , et disent que les anciens avaient quelque
idée qu'il existait un autre continent que le nôtre. Ils
donnent pour preuve le rhimée, le Critias et autres
dialogues de Platon , où il parle de l'île Athlantide ; et
le Livre du Monde d'Aristote , ou, comme d'autres
le prétendent, de Théophraste. Ils citent encore ces-
vers célèbres de Sénèque, dans sa Mcdëe :
Venient annis
Soecula seriis quibus oceanus
Vinculo, rerum laxet, etingens
Pateat tellLls, Thetysque novas
Dttegat orbes , nec sit terris
Ultima Thule.
( 25 )
Ils ajoutent pour surcroît de preuves , que Forster ,
dans les détails qu'il a laisses , touchant les anciens
voyages des Vénitiens , est d'avis qu'ils connaissaient
les Antilles ; et il le démontre par une carte marine de
1436, antérieure de 56 ans à la découverte de Colomb.
Il est certain que , dans la bibliothèque de St.-Marc à
Venise , il existait une mappemonde du quatorzième
siècle , sur laquelle l'Amérique est indiquée, quoique
d'unemanière très-imparfaite. De plus, Martin Behaim,
célèbre navigateur , découvrit, en 14*>o , dans la mer
occidentale, l'île de Fayal, une des îles que les Portu-
gais appellent les Scores ou Terceras; et les Flamands
Die Hamschecylanden, parce qu'ils s'en attribuent la
découverte. Vers l'an 1486, le même navigateur décou-
vrit une partie de l'Amérique, c'est-à-dire, le Brésil et le
détroit que Ieportugais FerdinandMagalhensfMagellan)
trouva, en 1519, trente-trois ans après , conduit et
dirigé par une carte tracée par le même Behaim. Il
existe de ce dernier voyageur une mappemonde par lui
dessinée en i497 J elle est conservée dans la ville de
Nuremberg , sa patrie. D'autres prétendent que les Eu-
ropéens , au commencement des onzième et douzième
siècles y fondèrent des colonies ; mais que , par l'effet
d'événemens divers et de combinaisons imprévues , le
commerce en avait été d'abord interrompu , puis
oublié ; et que cet oubli s'était répandu jusque sur l'exis-
tence de cette immense région. Quoi qu'il en soit de ces
opinions différentes , et de la vérité des documens qui
leur servent d'appui , il restera toujours certain que
Christophe Colomb , homme de beaucoup supérieur à
son siècle , s'est acquis une gloire immortelle, lorsque,
( 26 )
par la découverte réelle de l'Amérique , il a exécuté
une des plus grandes idées qui soient jamais entrées
dans l'esprit humain ; gloire à laquelle ajoute encore sa
constance à souffrir si long-temps la fierté insultante des
grands, les railleries de l'ignorance présomptueuse de
ses rivaux , et son intrépidité à vaincre tous les obs-
tacles , poussée jusqu'à braver la mort, pour mener à
fin une entreprise si honorable qui forme l'époque
la plus éclatante de l'histoire moderne.
(8) On prétend que les Espagnols, en 1787 , en
ont tiré de la Russie jusqu'à vingt - quatre mille quin-
taux.
(9) Quoique les côtes d'Andalousie et celles de la
Galice soit abondantes en poissons de toute espèce , les
Espagnols s'adonnent si peu à la pêche , que , tous les
ans , ils achètent de l'étranger une très-grande quantité
de poisson sec et salé. Ustariz estime l'importation de
la morue sèche et des autres poissons salés à deux mil-
lions quatre cent trente-sept mille cinq cents piastres
fortes , en calculant sur cent trente jours maigres.
CHAPITRE IV.
Commerce extérieur.
DEPUIS long-temps, les Espagnols faisaient
un commerce désavantageux, ou pour mieux
dire ruineux. Malgré l'heureuse situation géo-
graphique du pays , sa domination sur tant
de mers, la fertilité ou la richesse de ses pro-
ductions, qui semblaiènt annoncer que la
nature avait voulu rendre le reste de l'Eu-
rope tributaire du commerce d'Espagne, on
remarque le contraste bizarre de la fertilité
du pays, et de l'indolence des habitans qui,
satisfaits d'une vaine inaction, permettent à
toutes les autres nations d'Europe, de leur
apporter les marchandises, les objets d'orne-
ment, et tous les autres produits de l'indus-
trie ; et de se rendre ainsi les régulateurs du
gout et des modes de l'Espagne, d'où ils enlè-
vent par échange , l'or, l'argent, et les autres
productions de ses riches colonies.
Un autre obstacle s'oppose à l'accroisse-
( 28 )
ment du commerce étranger; c'est que fort
peu de nationaux l'entreprennent avec leurs
propres navires. Les Biscaïens et les Catalans
sont les seuls qui fréquentent la mer Bal-
tique (i). A peine sort-il des autres ports
d'Espagne quelques bâtimens destinés pour
l'Italie et pour les côtes méridionales de la
France ; et les nations commerçantes ne man-
quent pas de mettre une telle négligence à
profit. Il fut un temps où les Espagnols fai-
saient un commerce très-étendu dans la Mé-
diterranée et dans le Levant ; mais il diminua
considérablement après la guerre de la suc-
cession de 1702, pendant laquelle ils perdi-
rent Gibraltar, principale clef de la Méditer-
rannée.
Les Hollandais faisaient avec l'Espagne le
commerce le plus lucratif. Intelligens, actifs
et industrieux, ils avaient, dans le dernier
siècle , profité de la situation politique de
l'Europe, et des guerres qui la déchiraient ,
pour réunir dans leurs mains tout le com-
merce de l'Espagne, et accroître leur for-
tune et leur puissance maritime. Amsterdam
était le dépôt de la laine, du cacao, de la va-
nille , de la cochenille et de l'indigo espagnols;
et les Hollandais entendaient si bien ce corn-
( 29 )
merce, qu'ils revendaient ces diverses den-
rées au même prix, et peut-être à meilleur
marché que l'Espagne elle-même.
Le traité de Munster de 1648 était le seul
-qui garantissait leur indépendance politique
et leur commerce. Ce traité célèbre qui en
renfermait plusieurs autres, a été considéré
comme le code politique d'une partie de l'Eu-
rope, et comme la base des autres traités qui
ont eu lieu depuis entre les mêmes puissan-
ces; de manière que les hommes d'état le re-
gardent comme un chef-d'œuvre depolitique,
résultat des grandes vues du cardinal de Ri-
chelieu.
Cependant les Anglais, toujours attentifs et
prompts à saisir toutes les occasions favora-
bles d'accroître leur commerce et leur crédit,
furent les premiers qui, par le traité d'U-
trechtde 1731, devinrent les rivaux des Hol-
landais pour le commerce d'Espagne; et déjà,
vers la fin du siècle dernier, le commerce
était partagé entre ces deux nations mari-
times (2).
Le premier traité entre l'Espagne et la
France contenant des réglemens de com-
merce, est le lameux traité des Pyrénées
conclu en 1659 entre don Louis de Haro,
( 3o )
ministre de Philippe IV, et le cardinal Jules
Mazarin, premier ministre de LouisXIV.Néan-
moins, le commerce français demeura dans, un
état médiocre et languissant jusqu'à l'avéne-
mentautrônede Philippe V ,duc d'Anjou, ins-
titué parCharles II,sous l'inlfuence du cardinal
Porto-Carero, héritier du sceptre espagnol. Ce
monarque voulant reconnaître en partie les
grands sacrifices que la France avait faits pour
assurer sur sa tête la couronne d'Espagne,
que l'archiduc Charles, frère de l'empereur
Joseph I, aidé de presque toutes les grandes
puissances de l'Europe, lui avait disputée
pendant quatorze ans; ce prince, dis-je, ac-
corda à la compagnie française de Guinée le
commerce inhumain des nègres; par la traite
d'Assiento, en 1701 (3), et fit divers autres
traités avec Louis XIV, tendant à favoriser
le commerce français dans ses états. Mais
comme les Anglais réclamèrent aussitôt l'exé-
cution du traité d'Utrecht, qui ne permet-
tait pas d'accorder plus de priviléges aux
Français qu'à leur nation, l'Angleterre s'em-
para du commerce des malheureux noirs, et
la France, après la mort de Louis XIV, tomba
tout à coup dans le plus grand désordre par
l'opération de banque imaginée par le fa-
( 31 )
meux Écossais John Law (4), et par la rup-
ture survenue entre l'Espagne et le duc Phi"
lippe d'Orléans régent de France sous la mi-
norité de Louis XV.
Cependant le cardinal Alberoni, qui était^
le prétexte apparent de cette rupture, ayant
été renvoyé du ministère espagnol, et après
la paix conclue entre les deux états, la France
ayant rétabli en partie son crédit et ses finan-
ces, le commerce français fit en Espagne des
progrès rapides et merveilleux, d'autant que
les Espagnols avaient un goût décidé pour
les modes françaises. Ces avantages s'accru-
rent encore dans la suite, par le pacte de fa-
mille projeté par le duc de Choiseul; parle
plus grand intérêt qu'en 1780 la France ob-
tint dans la pêche de Terre-Neuve, et par la
prohibition (5) de l'importation des étoffes de
laine et de soie fabriquées en Angleterre.
La maison d'Autriche, par le traité de
Vienne de 1725; les villes anséatiques, par
celui de Munster; la Porte ottomane, par ce-
lui de 1783, et le Portugal, par les traités de
1668 et 1713, ont établi leur commerce avec
l'Espagne. Il existe encore des traités de com-
merce avec les régences d'Afrique; mais ces
puissances rompent souvent les traités les
( 32 )
plus solennels, toutes les fois que l'avidité de
la rapine les porte à armer en course, et à
commettre les plus grandes hostilités en pleine
paix. Ainsi, le meilleur et le seul traité con-
venable avec de pareils forbans, et tous les
violateurs de la foi publique, serait de les
contraindre, par la force, à respecter le com-
merce et le droit des gens; en tenant à leur
égard la même conduite que tinrent, durant
plusieurs siècles, avec honneur et bravoure,
les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem,
dont le rétablissement dans quelque île de la
Méditerranée serait bien à souhaiter pour l'a-
vantage et la liberté du commerce. Les pré-
sens considérables que l'Espagne est forcée
de faire aux Barbaresques seraient plus fruc-
tueusement employés à l'accroissement de sa
marine. Elle réprimerait ainsi leurs pirate-
ries , ou du moins en diminuerait les résul-
tats funestes, sans qu'on pût l'accuser d'in-
justice ou de pusillanimité. C'est la seule
conduite qui convienne à une giande nation,
jalouse de son honneur et de sa dignité.
]N'est-ce pas une turpitude, que des pirates
dont l'entière destruction n'exigerait que
quelques forces maritimes, aient réduit les
puissances deFEui ope à la politique honteuse
( 33)
3
de leur faire annuellement des cadeaux, les-
quels, de quelque nom qu'on veuille les appe-
ler, n'en sont pas moins de véritables tributs?
N'est-il pas temps enfin de voir réaliser, parles
têtes couronnées , la plus grande et la plus
noble des entreprises, le plus beau des pro-
jets de Charles V sur les côtes septentrionales
de l'Afrique, et que la guerre puisse être
juste une seule fois et utile à l'humanité?
Le commerce d'Espagne en Amérique lui
est plus avantageux que celui qu'elle fait en
Europe. C'est le plus vaste, le plus riche et le
plus varié de tous les commerces, les Espa-
gnols étant le peuple qui possède les plus fer-
tiles, les plus riches et les plus vastes contrées
de l'Amérique méridionale et septentrio-
nale (6). Les denrées précieuses que l'Espagne
tire de ses colonies, sont le sucre, le quin-
quina, le coton, le riz, la mélasse, lejalap,
le tabac de Cuba, la vanille, l'indigo de Gua-
timala, les bois de campêclie et derocou, la
salsepareille, le baume de copahu, le carmin,
le sang de dragon, le cacao de Guayaquil, la
nacre de perles, les cuirs de Carracas et de
Buenos-Ayres , les bois de construction, la
laine de vigogne, le baume du Pérou, la co-
chenille, l'ivoire, l'or et l'argent en lingots ou
( 34 )
monnayé, et les pierres précieuses. Ce com-
merce se fait au moyen de navires appelés de
Registre), de flottes et de galions. Les navires
gardes-côtes servent à empêcher la contre-
bande.
Cependant, malgré toutes les précautions
possibles, le commerce d'Amérique a été plus
avantageux aux autres nations européennes
qu'à l'Espagne elle-même. Suivant le calcul
de quelques écrivains, le commerce annuel
des colonies espagnoles avec l'Europe, au
commencement du siècle dernier, était de
.cinquante millions de dollars, et l'Espagne ne
faisait peut-être pas la quinzième partie d'un
si grand commerce, ainsi que l'assure le cé-
lèbre Montesquieu. Il s'accrut par la suite, et
monta jusqu'à la cinquième partie; mais,
néanmoins, l'équilibre du commerce était
toujours en faveur des autres nations qui
vendaient les productions américaines au
prix qu'il leur plaisait; et bien que l'accès des
ports de l'Amérique espagnole fût interdit
aux étrangers, ceux-ci éludaient l'effet de
cette interdiction en faisant tout le commerce
à Cadix par le moyen des Espagnols même
qu'ils commissionnaient ad hue. Outre cela,
voulant s'affranchir des droits et des taxes
( 35 )
9
J.
onéreuses, exigés dans les ports de l'Espagne,
les négocians étrangers entreprirent ouverte-
ment et à main armée, un trafic direct de
contrebande par la voie de leurs établisse-
mens et de leurs colonies.
Les Français, au moyen de la Martinique,
la Guadeloupe, la Désirade, et Saint-Domin-
gue ; les ..Hollandais^ de Surinam et Cura-
çao; les Anglais, de la Jamaïque; les Danois,
de Saint-Thomas, ont toujours retiré degrands
bénéfices de l'Amérique espagnole (7); et
pour s'assurer la continuation de semblables
profits, ils ont soin que les magasins de leurs
principales colonies ne désemplissent jamais
de denrées européennes. Les Portugais font
aussi ce commerce directement, et s'enri-
chissent de ce trafic clandestin, en introdui-
sant leurs productions dans le cœur de l'A-
mérique, par le fleuve Marignao et par leur
colonie du Sacrement sur le fleuve de la Plata,
par tout le Paraguay, le Chili, et les autres
dépendances du Pérou. Les Etats-Unis d A-
mérique, par le moyen du Mississipi et de
leurs établissemens de la Louisiane; et par la
facilité qu'ils ont de fréquenter le golfe du
Mexique , ne manquent pas de profiter am-
plement des avantages que leur offre le
( 36 )
commerce espagnol. On dit que les Russesj,
depuis la découverte faite par les navigateurs
Bering et Tckiricoff, de l'archipel septentrio-
nal d'Amérique, font avec ce pays quelque
commerce au moyen de leurs étabiissemens
dans la baie du prince Guillaume, au nord
de la nouvelle Californie dont la découverte
est due aux deux voyageurs espagnols Vis-
cayno et J. Perez. De tout ceci il résulte claire-
ment que les denrées de contrebande que l'on
introduit clandestinement dans l'Amérique
espagnole, surpasse de beaucoup celles reçues
ostensiblement dans les ports; de sorte que
les Espagnols ne font en proportion qu'un
petit commerce, encore se compose-t-il en
grande partie d'objets déposés en commission
par les étrangers.
Les bâtimens gardes-côtes sont un moyen
bien insuffisant pour empêcher la contre-
bande : d'ordinaire même ils la favorisent,
parce qu'ils y trouvent leur profit. En temps
de guerre, comme en temps de paix, la fraude
se fait toujours ouvertement, et très-souvent
avec violence. La marine militaire des puis-
sances maritimes autorise cette fraude de la
part de ses négocians, tandis qu'elle trouve
son avantage à la vente de ces productions,
( 37 )
et protège un commerce illicite que les lois
de son pays punissent par des peines sévères
et infamantes. Les gouverneurs espagnols
chargés d'empêcher ce coupable abus, sont
les plus disposés à le piotégor, attendu qu'ils
trouvent dans cette spéculation un moyen
prompt et facile de faire fortune, but auquel
ils aspirent tous pendant la courte durée de
leur gouvernement. Ajoutez à toutes ces rai-
sons les mauvais principes d'économie adop-
tés par les douanes : on charge de fortes im-
positions et de droits considérables les mar-
chandises étrangères, d'où il suit que non
seulement tout le désavantage retombe sur
les consommateurs, c'est-à-dire, l'Espagne et
ses colonies, mais que les expéditions faites
directement aux colonies par la métropole,
sont bien moins fréquentes, et que l'activité
de la contrebande s'y accroît en proportion
des droits.
A des époques différentes, le gouverne-
ment s'occupa des moyens de prévenir les
désordres de la fraude, et de rétablir le com-
merce étranger sur des bases qui, lui donnant
une activité nouvelle, tendraient d'ailleurs à
favoriser les intérêts nationaux. Il voulut que
le commerce d'Amérique fût libre pour tous
( 38 )
ses sujets. Il encouragea les fabriques espal-
gnoles, diminua les taxes sur les manufac-
tures nationales, et les droits d'entrée dans
les ports. Mais il lui reste encore beaucoup à
faire , et bien des obstacles à surmonter pour
jouir exclusivement des avantages du com-
merce de ses riches colonies. Cette entreprise,
si difficile en tout temps, l'est aujourd'hui
plus que jamais, vu l'état de l'Amérique es-
pagnole, et la rivalité jalouse des autres na-
tions.
NOTES DU TROISIÈME CHAPITRE.
el) Ce fut en 1773 que l'Espagne fit la première
expédition de dix-neuf navires marchands pour le port
de Saint-Pétersbourg.
(2) Sans parler des autres traités, en remontan t jusqu'en
13o3, lesquels se trouvent dans les œuvres de messieurs
Reyner et Anderson , les derniers qui ont donné au
commerce anglais la supériorité dans l'Epagne , sont
ceux de i655 ou de 1670 , pour établir la paix d'Amé-
rique; celui d'Assiento de iyi3 , et celui d'Utrecht de
la même année. Ce dernier confirme et renouvelle les
traités d'Aix-la-Chapelle de 166-] et 1670 , et sert de
base à ceux de 1748, de Buon - Ritiro ; de 1750, de
Paris; de 1753 et 1783, de Versailles.
(3) Convaincu de l'injustice du commerce des es-
claves que Philippe V accorda à la compagnie fran-
çaise de la Guinée , par la traite d'Assiento , de 1701 ,
je ne puis m'empêcher de faire des vœux aniens, pour
que le gouvernement espagnol , guidé par des prin-
cipes philanthropiques et libéraux , l'abolisse entière-
ment dans ses états et dans ses colonies : une législation
qui autorise un commerce aussi immoral, ne peut con-
venir à un gouvernement jaloux de sen honneur et de
( 40 )
sa dignité. L'intérêt des colonies ne peut jamais légiti-
mer une si grande injustice. Elle ne peut être approuvée
que par une politique atroce, qui veut faire accroire
que la cruauté est une chose nécessaire; oupar l'avidité
de quelques spéculateurs , hommes méprisables et im-
moraux , pour lesquels un intérêt sordide est tout , et
l'humanité n'est rien. En effet, quel est l'homme sen-
sible et vertueux qui peut approuver un commerce in.
juste de sa nature , illicite et contraire aux bases éter-
nelles de la justice naturelle, et aux sublimes maximes
du christianisme ? A diverses époques, et dans diverses
parties de l'Europe , on a vu des hommes distingués
par leurs lumières , leur caractère, leur moralité , et
le désintéressement de leur patriotisme , traiter à
fond cette intéressante matière , et relever l'abus et
l'injustice de cet odieux commerce. L'Italie se glorifie
de compter parmi les défenseurs de l'humanité , deux
de ses auteurs les plus célèbres : le marquis de Beccaria
et le chevalier Filangieri, connus suffisamment dans la
république des lettres par leurs immortels ouvrages ,
des Délits et des peines et de la Science de la Législa-
tion. La France compte un Raynal et quelques autres,
et l'Angleterre a fourni un grand nombre d'hommes
illustres qui, tant par leurs écrits que par leurs dis-
cours dans le sein du parlement, ont démontré l'injus-
tice du commerce des esclaves , et concouru, par tous
leurs moyens , à le faire abolir dans toute l'Europe
civilisée. Les noms d'un Granville , d'un Wilberforce ,
d'un Skarpe et d'un Clarkson , sont assez connus et
respectés de tous les hommes qui aiment la justice et
détestent un commerce coutraire aux sentimens de la
f
( 4 [ )
nature , et destructeur de tout principe de probité et
de morale.
(4) Le système de Law et l'établissement de la
compagnie de commerce de Mississipi, étaient une
heureuse invention pour faire affluer en France une
grande quantité de numéraire , et pourvoir aux besoins
urgens de ses finances. En effet, en 1759 , les actions 1
de cette banque montèrent à dix-neuf cent pour cent,
de sorte que le gain fait par la France et les action-
naires de la banque, fut vraiment immense. Mais les
obstacles que la jalousie suscita contre le directeur de
cette banque , le peu de protection qu'elle obtint du
gouvernement par la suite , l'obligèrent à faillir,
n'ayant pu elle-même assurer son crédit par des moyens
de reproduction capables de porter à une juste et ho-
norable conclusion les engagemens qu'elle avait con-
tractés.
Malgré tout cela , il est nécessaire d'observer que le
système de Law, quoiqu'il fût alors combattu avec non
moins de chaleur que celui de M. Necker, sur les finan-
ces, l'a été de nos jours, produisit un grand bien pour la
France. Tout chimérique qu'il était, suivant quelques-
uns , ce système de banque donna naissance à un com-
merce réel, fit renaître la compagnie des Indes, établie
par le célèbre Colbert , et ruinée par les guerres de
Louis XIV.
La crainte de perdre et le désir de gagner, maintint
la tranquillité publique pendant la régence et le mi-
nistère du fameux cardinal Dubois , dont la conduite et
les qualités personnelles étaient devenues l'objet du
( 42 )
mépris public. La nation éclairée sur ses vrais intérêts,
devint ensuite plus commerçante, plus riche , et la
rivale la plus à craindre pour l'industrie et la navigation
anglaise ; de sorte que , tout bien calculé , le système
de Law éclaira les esprits , de la même manière que
les guerres civiles aiguisent le courage.
(5) Il est rare que l'on obtienne des prohibitions
l'effet qu'on en espérait, quand les intérêts particu-
liers sout d'accord pour éluder la loi générale. L'Es-
pagnol qui a besoin des manufactures étrangères est
forcé d'en acheter les produits , et, tantôt sous un
prétexte , tantôt sous un autre , son propre honneur
l'oblige à faire sortir le numéraire pour satisfaire aut
engagemens qu'il a contractés. Pour empêcher la sor-
tie de l'argent, il ne suffit pas de défendre les fron-
tières par la force armée , ni de multiplier les gardes ,
qui toujours, ainsi que l'expérience nous le prouve,
sont susceptibles d'être lompés ou séduits; mais il faut
animer l'industrie, étîblir et faire fleurir , dans son
pays , ces mêmes manufactures où les nationaux vont
se pourvoir à l'étranger, à quelque pftix que ce soit.
Personne n'ignore les peines rigoureuses encourues par
quiconque fait sortir hors d'Espagne de l'argent mon-
nayé ; et malgré tout , dans les quatre parties du
monde , il n'est aucun numéraire plus abondamment
répandu que le numéraire espagnol. D'où cela pro-
vient-il? Du motif que j'ai déjà indiqué.
(6) Les colonies espagnoles de l'Amérique sont : le
vieux et le nouveau Mexique, la Californie , les deux
( 43 )
Florides, la Terre-Ferme, le Pérou , le Chily la Tuç-
comanie , la Patagonie , la Terre Magellanique , le
Paraguay, les îles de Cuba et de Portoricco, les îles
Lucaies, quelques îles Caraïbes, les îles Marguerite, et
la Tortue. L'Espagne a encore possédé la Louisianne ,
qui appartient aux Etats - Unis ; l'île de la Trinité,
cédée aux Anglais par le traité d'Amiens de 1801 ; et
la moitié de l'île de Saint-Domingue , cédée aux Fran-
çais par le traité de paix conclu à Bâle en 1796;
mais l'Espagne, depuis les derniers événemens de la
péninsule , s'est remise en possession de cette partie
d'Haïti.
- - (7) Le commerce interlope que font les Anglais,
leur rapporte plus dé six cent mille piastres de gain,
et les Hollandais tirent en fraude une si grande quantité
de cacao, qu'il en approvisionnent plusieurs places
d'Europe, et notamment celles du Levant et de l'Italie.
CHAPITRE IV.
Etat actuel des manufactures d'Espagne.
MALGRÉ le débouché facile et avantageux
que l'Espagne et ses colonies offrent aux mar-
chandises étrangères, ce royaume ne laisse
pas que de renfermer d'excellentes manufac-
tures.
On fabrique à Ségovie des draps fins et des
couvertures de laine de la meilleure qualité
possible, et très-supérieure à celle des mêmes
objets fabriqués en Angleterre. A Qua-
dalaxara, patrie du fameux Cortès , on
compte soixante métiers employés à faire
du gros drap pour les troupes. A Gre-
nade, Barcelone et autres lieux de la Catalo-
gne, existent plusieurs fabriques d'où il sort
annuellement plus de quatre-vingt mille cou-
vertures. A Valence, et dans les établissemens
de Sierra-Morena, on fabrique des draps des-
tinés aux livrées de la cour; et l'on voit à
( 45 )
Madrid une très-belle manufacture de tapis-
series et de tapis turcs.
Toutes ces manufactures reçoivent une nou-
velle activité de la machine inventée à Mé-
dina-Cœli, en 1777, par Michel Redendo, au
moyen de laquelle un seul homme peut soi-
même fabriquer les draps de la plus grande
largeur; et de l'invention de don Juan Rado,
qui trouva l'art de donner à la soie une cou-
leur fixe, et à la laine une finesse et une blan-
cheur admirables (1). Mais, toutes les étoffes
de laine et de soie, toutes les toiles qui se fa-
briquent en Espagne, fournissent à peine la
cinquième partie de ce qui est nécessaire à la
consommation annuelle de ce royaume et de
ses colonies; d'ou Fon voit combien il est es-
sentiel, pour subvenir aux besoins de la na-
tion, et d'augmenter le nombre des fabriques,
et de faire prospérer celles dont les produits
ont déjà au dehors un débouché établi, ou
facile à établir. Il semble que le gouverne-
ment fasse tous ses efforts pour encourager les
manufactures de toute espèce; et les moyens
dont il use, tels que la défense d'exporter la
laine brute, et l'encouragement de la filature,
lui feront sans doute obtenir le succès désiré.
Ces sages mesures sont cependant contra-
( 46 )
riées par la cherté des vivres de première
nécessité, qui, dans tous les états, est la cause
unique du manque de métiers. Le prix exces-
sif des comestibles rend proportionnellement
la main-d'œuvre plus chère, et empêche l'Es-
pagnol de pouvoir soutenir avec l'étranger la
concurrence du commerce.
Le gouvernement, pour remédier à ce dé-
sordre d'économie publique, a rendu quel-
ques lois, et accordé des secours. Beaucoup
de fabriques commencent déjà à se ressentir
de cette protection bienfaisante. La manufac-
ture de chapeaux de Valence, celle de cotons
et d'indiennes de Barcelonne, sont très-flo-
rissantes. Afin d'augmenter encore la pros-
périté des fabriques d'Arragon et de Valence,
le gouvernement fit affranchir du droit d'en-
trée les cotons d'Amérique, défendit l'im-
portation des étoffes étrangères, et conclut,
en 1783, pour les cotons du Levant, un traité
avantageux avec la Porte ottomane.
En outre des manufactures déjà indiquées,
il en existe plusieurs autres de soieries à Va-
lence , et l'on compte un grand nombre
de métiers où sont employés chaque
jour, d'une manière avantageuse à l'état ,
( 47 )
vingt-cinq mille ouvriers, que la compagnie
de Madrid, appelée de los Gremios, entretient
à ses dépens. Il existait en 1760, dans la ville
de Tolède, trente-six. métiers d'ouvrages en
soie, et vingt-deux pour ceux en velours,
dont l'établissement, était dû à la générosité
patriotique du cardinal François de Loren-
zana(2), archevêque de cette ville; dans la
vue d'être utile à son diocèse, et d'encoura-
ger le commerce national.
La Catalogne offre plus de seize cents mé-
tiers, et les mouchoirs qui en proviennent se
transportent dans toutel'Europe. On fabrique
en Arragon, en Murcie, à Séville et au port
Sainte-Marie, des étoffes, des bas et des ru-
bans de soie, qui ne le cèdent en rien à ceux
de France et d'Angleterre. Les manufactures
de tissus de lin de la Catalogne, ont une ré-
putation suffisamment étendue. Les fabriques
de cuivre de Cordoue, et celles de l'Estrama-
dure sont en pleine activité, et l'on y compte
deux cents belles papeteries.
Le comte d'Aranda établit avec succès à
Alcova en Valence, une manufacture de por-
celaine ressemblant beaucoup à celle de Saxe.
Les glaces qui se coulent à Saint-Ildeplionse
( 48 ) -.-
sont d'une excellente qualité ; et les savons
d'Alitante ne sont point inférieurs à ceux d'è
Venise.
La manufacture royale de tabac établie à
Séville, en 1757, par Ferdinand VI, passe
pour la plus grande et la plus belle de toute
l'Europe. On lui donne une étendue de sept
cent quarante pieds. Les armes blanches fa-
briquées à Barcelonne, et les lames faites à
Tolède, surpassent en bonté celles de France
et d'Angleterre.
On voit, par tout ce qui vient d'être dit,
combien l'activité espagnole s'est accrue, et
combien elle pourrait facilement s'accroître
encore, si l'autorité publique cherchait fer-
mement à fonder ces établissemens que l'éco-
nomie politique juge nécessaires à la prospé-
rité de la nation; et à détruire, ou du moins
diminuer les abus que l'on rencontre dans les
diverses branches de l'administration.
Les ouvrages de plusieurs savans écrivains
nationaux, publiés pour éclairer l'Espagne
sur ses véritables intérêts, concourent à ce
but, ainsi que les sociétés d'économie pu-
blique établies dans les diverses provinces de
l'Espagne, lesquelles font imprimer tout- -ce
qui paraît en Europe de relatif au coinmerce,
( 49 )
4
à l'économie rurale, à la distribution des
récompenses données aux personnes les plus
intelligentes qui se distinguent dans la profes-
sion des arts (3); l'établissement pour faire
directement le commerce des îles Philippi-
nes (4); l'admission des enfans naturels dans
les ateliers, et la perte du droit de citoyen en-
courue par ceux qui n'embrassent pas un mé-
tier qui puisse leur assurer les moyens de
pourvoir honnêtement aux premiers besoins
de la vie.
Ces sages mesures ont déjà obtenu des ré-
sultats favorables, et en produiraient de plus
heureux encore, si le gouvernement s'atta-
chait efficacement à retirer le peuple de son
indolence, et à favoriser rétablissement des
étrangers dans l'intérieur de l'Espagne, sans
les inquiéter sur leurs opinions particulières,
toutes les fois qu'elles ne seraient nuisibles ni
aux mojni à l'entre social.
NOTES DU QUATRIÈME CHAPITRE.
el) L'invention des machines est toujours d'une
grande utilité pour quelque état que ce soit, puis-
qu'elles épargnent les hommes , et sont cause que la
fatigue ne prépare point aux artistes une vieillesse in-
firme, toujours inutile à l'état, et souvent onéreuse.
Lord Arlington, dans ses lettres politiques , est d'avis
que les manufactures n'ont un tel degré de prospérité
en Angleterre , que parce que la nation ne néglige
aucun moyen d'avoir ces utiles machines , en récom-
pense dignement les inventeurs, et excite par des prix
l'émulation des mécaniciens.
(2) La reconnaissance exige de moi que je fasse ici
une mention honorable de ce digne prélat, qui, pen-
dant mon séjour à Rome , en 1796 , m'honora de son
amitié. Toutes les personnes qui, comme moi, ont
connu particulièrement le cardinal de Lorenzana, ont
vu en lui un prélat savant, désintéressé, très-chari-
table , ami et protecteur des beaux arts, du commerce
et des intérêts de son pays ; toutes qualités qui forment
l'homme de bien , et le prélat honorant à la fois la re-
ligion et l'humanité. L'ouvrage qu'il a composé sur les
antiquités du Mexique, quand il en était archevêque,
et les mémoires présentés par lui au vice-roi de la Nou-
velle Espagne, D. Ant. Buccarelli, sur les travaux

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