De l'unité dans le ministère , par un ancien sous-préfet

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Brissot-Thivars (Paris). 1818. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °. Pièce.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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DE L'UNITE
DANS
LE MINISTÈRE.
PAR UN ANCIEN SOUS-PRÉFET.
PARIS,
A la Librairie Constitutionnelle de BRISSOT-THITARS,
rue Neuve-des-Petits-Pères, n° 3, près la Place des
Victoires.
DÉCEMBRE 1818.
De l'Impr. de C. F. Patris , rue de la Colombe, N°. 4 , en la Ciré.
DE L'UNITE
DANS
LE MINISTÈRE.
LES publicistes divisés d'opinion sur la forme
de gouvernement qui convient le mieux aux
hommes réunis en société, ont paru toutefois
s'accorder sur ce principe , que plus un peuple
se place, par ses institutions, près de la liberté,
plus il se rapproche du bonheur. Mais quel est,
entre tous les gouvernements , celui qui offre
le plus de garanties à cette liberté? quel est
celui qui peut élever un état au plus haut
point de félicité? Burlamaqui a dit, ( je n'hésite
pas à le répéter après lui ) : que « rien ne serait
» comparable au gouvernement absolu entre
» les mains d'un monarque sage et vertueux ».
En effet, l'ordre, la promptitude, le secret, la
force dans l'exécution, doivent en être les ré-
sultats assurés. Honneurs et dignités, récom-
penses et peines, tout s'y dispenserait avec
justice, discernement, impartialité : mais un
Prince n'est qu'un homme; son âme est acces-
I
sible aux passions, et il y a encore des passions
et des hommes entre son peuple et lui. La flat-
terie, l'ivresse du pouvoir, les illusions même
de la gloire l'exposent à s'égarer dans l'usage
d'une souveraineté dont il ne connaît point
les bornes : maître de tout, il peut vouloir
faire rendre à ses caprices, le respect qui
n'est dû qu'aux lois; et le peuple du despo-
tisme n'est presque toujours qu'un troupeau
d'esclaves ou de victimes. A supposer d'ail-
leurs que, sous un règne , la justice et la paix
restent assises sur le trône avec la toute puis-
sance , qui garantira au règne suivant, mêmes
vertus dans le monarque, même prospérité
dans l'état? Commode succéda à Marc-Aurèle;
et de nos jours, la France a compris par ses.
douleurs tout le danger de placer l'ambition
capricieuse d'un homme au-dessus de l'im-
muable équité des lois»
Le gouvernement populaire convient mal'
aux grands états ; semblable aux flots de la
multitude dont il reçoit l'impulsion, il est
inconstant, orageux, violent ; la liberté, toute
nue, est outragée par des mains hardies, et ses
autels, trop souvent sont profanés par de san-
glants sacrifices.
Le système électif offrirait de grands avan-
tages politiques, s'il était vrai qu'il eût cons-
tamment pour effet d'élever au trône l'homme
le plus digne de gouverner. Mais qui peut ga-
rantir l'indépendance des élections , la liberté
des suffrages ? Il est tel pays où le choix d'un
simple député ameute les passions ; soulève
des provinces, met en présence une année
de rivaux, entraîne des frais de guerre im-
menses. Que doit-ce être quand il s'agit de la
nomination d'un roi ? Que d'intrigues mises
en jeu ! Que d'or prodigué ! Que de rivalités,
que d'intérêts groupés autour de l'urne du
scrutin! Chaque élection royale devient le si-
gnal d'une nouvelle révolution ; la brigue et
l'audace veillent sans cesse et s'agitent pour
dérober la couronne destinée au mérite ; et,
semblables à ces volcans qui, après avoir vomi
des torrents de laves, recèlent encore dans
leur sein des feux toujours prêts à éclater, la
fureur des partis ne s'assoupit un moment,
sous un pouvoir passager , que pour préparer
et hâter en secret le temps de renouveler une
lutte qui compromet incessamment la sécurité
du peuple, la stabilité du trône et la dignité
de l'état. La Pologne a suffisamment prouvé
que le système électif conduisait à l'anarchie;
(4)
l'anarchie conduit à la domination étrangères,
dernier degré d'avilissement où puisse des-
cendre une nation.
Si la monarchie absolue peut aisément de-
Venir la tyrannie d'un seul ; l'aristocratie, la
tyrannie de plusieurs ; la démocratie , la ty-
rannie de tous; il faut rejeter ce que ces di-
verses formes de gouvernements simples ren-
ferment de dangereux, pour en conserver, ba-
lancer et fondre les avantages respectifs, de
manière à composer un système politique
mixte où d'honorables limites posées à l'auto-
rité du prince , deviennent la sauve-garde des
libertés du peuple. Le secret de ce système
est dans une juste distribution des pouvoirs
législatif, exécutif et judiciaire/ partout où ces
trois pouvoirs sont réunis, il y a despotisme ;
partout où ils sont répartis de manière à se ser-
vir mutuellement de contre-poids , il doit y
avoir liberté. On a fait hommage de la décou-
verte de ce gouvernement à l'Angleterre! Il
suffit de consulter l'histoire pour reconnaître
qu'il fut donné à Sparte par la sagesse de Ly-
curgue : on ne peut pas ignorer non plus que les
peuples du Nord, qui recueillirent les débris
de l'Empire romain après l'avoir ravagé, l'éta-
blirent dans les provinces où de conquérants
ils se firent législateurs. Ces peuples avaient
des rois, des seigneurs; des communes ; im-
portante observation qui n'a point échappé à
Montesquieu , lorsque son oeil pénétrant a lu
l'admirable ouvrage de Tacite sur les moeurs.
des Germains.
Le gouvernement représentatif paraît donc
le plus propre à garantir, la prospérité d'une
nation, puisqu'en même temps qu'il donne au
peuple toutes les sûretés morales que le prince
n'abusera pas de sa puissance, il impose au
prince la nécessité de remplir son devoir, en
faisant dépendre sa gloire de sa religieuse fidé-
lité à observer les lois consenties par les organes,
du peuple. C'est le gouvernement qui a été ap-
porté en France par Sa Majesté Louis; XVIII,
dans un moment où le corps politique, épuisé
de despotisme, avait besoin, pour renaître à
la vie•', de respirer l'air de la liberté.
L'ambition des conquêtes avait tout envahi :
des grenadiers étaient nos, représentants ; des
coups de canons, nos traités ; un champ de
bataille , la patrie. Nos trophées , il est vrai ,
ont été suspendus aux murs dé toutes les capi-
tales, le nom français gravé sur les pyramides
et le Kremlin fatiguera la renommée, comme
le Kremlin et les pyramides ont fatigué le
temps; mais enfin, ce n'est pas, le sabre
toujours à la main, qu'un prince s'occupe du
véritable bonheur de ses sujets ; la guerre est
un temps de sang et de gloire; la paix est le
règne des lois et de la justice. Malheur au
souverain qui les foule aux pieds ! comme elles
sont la base de la félicité publique, par con-
séquent, de l'attachement du peuple pour celui
qui le gouverne , le conquérant une fois aban-
donné par la victoire, cherche en vain un re-
fuge dans les bras de la nation ; la nation le re-
pousse , et il tombe. Les fastes de 1814 ont
offert, sous ce rapport, l'exemple le plus
imposant. Quel concours de circonstances ex-
traordinaires ont présidé au renversement du
trône impérial! Il a fallu qu'il se rencontrât
un génie supérieur qui eût. élevé la France
au-dessus de toutes les. autres puissances ; il a
fallu que cet homme de gloire, entraîné par
une fatale ambition , eût porté ses armes chez
tous les peuples, essayé toutes les couronnes,
ébranlé ou renversé tous les trônes ; il a fallu
que tous, les potentats dé l'Europe unis par
les mêmes ressentiments comme par les mêmes
craintes, formassent entr eux une coalition
(7)
dont l'histoire n'avait point encore offert le
modèle; il a fallu que le chef du gouver-
nement français se fût isolé de la nation en dé-
chirant le pacte d'alliance qui unit les peuples
aux souverains ; il a fallu enfin, que les Fran-
çais , lassés non moins qu'étonnés de leurs re-
vers, fussent naturellement portés à se réfugier,
les uns dans leurs souvenirs , les autres dans
de consolantes espérances , tous dans ce juste
sentiment de fierté nationale qui n'a pas per-
mis d'hésiter un instant entre un prince du
sang français , et l'un de ces chefs étrangers ,
peut-être, tant de fois humiliés par nos armes.
Le colosse qui avait pesé sur le monde , s'é-
croula ; sa chute retentira dans tous les siècles,
comme une de ces grandes leçons données
aux rois pour leur rappeler que forts avec la
nation et par la nation, sans elle ils ne sont
plus rien.
Louis remonta au trône de ses aïeux ; on
crut devoir , à cette occasion, étayer les dé-
crets de la Providence déjà soutenus par les
armes de l'Europe, du dogme de la légitimité.
Ce dogme méconnu par la plus grande partie
des hommes de la révolution, était tout à fait
nouveau pour la génération nouvelle; aussi,
malgré l'empressement du peuple à accueillir
le bienfait présent de ses conséquences, fut-il
attaque, défendu tour à tour avec une sorte
d'animosité. Il survint dans cette haute discus-
sion ce qu'on voit arriver dans toutes celles dont
le premier principe, défini d'ailleurs de diverses
manières par de puissantes antorités, embrasse
une masse d'intérêts particuliers ; on discute
avec ses passions; on se crée en quelque sorte
une conscience politique aux yeux de laquelle,
tout se modifie, selon les circonstances, et
qui asservit à l'empire de ses caprices les prin-
cipes mêmes de la raison éternelle. D'un
côté, on invoqua le droit divin ; ou chercha
à rappeler que la souveraineté , indépendante
de toute convention humaine, venait toute de
Dieu qui l'avait établie; on proclama qu'un
état appartenait au prince en toute propriété ;
qu'ainsi les divers gouvernements qui s'étaient
succédé en France depuis la révolution, n'a-
vaient point existé ; que leurs actes étaient
nuls , nos lois de vaines conventions , nos vic-
toires, des crimes ; on nia enfin la marche du
temps, ou plutôt, comme s'il pouvait replier
ses ailes, on prétendait faire rétrograder 1814
jusqu'à 1788! De l'autre, on ne pouvait se.
résoudre à reconnaître que ce qui' avait été,
n'avait pas été; on répugnait à passer pour un
peuple de parjures et de criminels. « Dans
". l'état de nature (disait-on), personne n'a un
" droit originaire de commander aux autres ;
» ce droit par conséquent ne peut résulter que
" d'une soumission à se dépouiller en faveur
» de quelqu'un de sa liberté naturelle ; la sou-
" veraineté n'est donc pas de droit divin ; elle
» est de convention humaine ; son origine est
» dans le peuple. » On déplorait les malheurs
des temps, les erreurs d'une nation égarée suc-
cessivement par le double fanatisme de la li-
berté et de lagloire; mais sans proserire les droits
de cette même nation , sans anéantir l'usage
qu'elle avait été obligée de faire de ces droits
sous l'empire dès circonstances. Présentait-on
comme un vuide dans nos fastes politiques les
vingt-cinq années de l'exil de nos princes ?
Une foule de héros se levaient, et peuplaient
ce vuide des grands noms de Fleurus, de Ma-
rengo, d'Austerlitz. L'habitant dés campagnes
affranchi tout à la fois d'une honteuse igno-
rance et d'une humiliante servitude ; le roturier
annobli par la chute des droits féodaux ; le
magistrat rassuré dans sa conscience par le
perfectionnement des lois; l'homme religieux
élevé des abîmes du fanatisme, aux lumières
d'une tolérante philosophie ; le voyageur ad-
mirant de toutes parts les magnifiques monur
ments dont les arts ont décoré nos cités ; tous
s'accordaient à reconnaître, à ces merveilles,
l'ascendant d'une puissance, antérieure ; et le
vieux guerrier, en mettant la main sur ses bles-
sures, avait besoin de sentir que c'était pour
la patrie qu'il avait versé son sang !
Mézeray raconte qu'en 751, Pepin las de
jouer , comme Charles Martel, son père, le
rôle de tuteur de rois, prit la fantaisie de
devenir roi lui-même; mais le trône appar-
tenait, à Childéric et par la naissance, et, par
l'ordre de succession non interrompu dans la
ligne masculine des Mérovingiens. L'ambition
de Pepin ne s'effraya point de cet obstacle
tout légitime qu'il était : il convoqua les sei-
gneurs qui composaient le parlement ; ceux-
ci n'osant juger eux-mêmes cette grande cause,
résolurent de s'en rapporter au pape. Zacharie
qui portait alors la tiare se prononça pour celui
qui gouvernait de fait contre celui que le droit
appelait à régner. Pepin fut couronné, Chil-
déric rasé, la race des Mérovingiens éteinte.
Le saint père avait bien ses raisons pour rendre
de semblables conclusions ; mais bien lui a pris
de tenir ce langage à Rome, en 751 plutôt qu'à
Paris en 1818; c'eût été un singulier spectacle
de voir un pape assis sur les bancs de la police
correctionnelle à côté du préfet de Nevers !
L'historien, après avoir raconté ce fait remar-
quable dans les annales de la monarchie fran-
çaise, se borne à faire cette réflexion : « La
» décision du pape Zacharie, quand elle se-
« rait bonne, irait bien loin. » J'imiterai la
réserve de Mézeray ; je n'ai d'ailleurs la pré-
tention de froisser dans leur religion politique
ni ceux qui rattachent la royauté au droit
divin, ni ceux qui placent dans le peuple l'ori-
gine de la souveraineté ; je respecte toutes les
opinions ; c'est à mes yeux un droit non moins
sacré que le droit de propriété. Je conçois
après tout qu'il ne soit pas sans quelque diffi-
culté de ranger tous les esprits sous une opinion
commune et universelle dans cette grande
question politique, au milieu des imposantes
contradictions que présentent et les monu-
ments historiques et les ouvrages des plus cé-
lèbres publicistes ; lors même que de nos
jours , onvoit que la guerre toute royale, dite
de la légitimité, a eu pour un de ses princi-
paux instruments un général français adopté
par un usurpateur (dans le sens des partisans du
droit divin ) ; et que ce même général porte
aujourd'hui dans le nord une couronne étran-
gère, tandis que le roi légitime, errant dans
les montagnes de la Suisse , traîne, avec les
débris d'un diadême inutile, des titres sans
pouvoir et des malheurs sans appui. La raison
a donc pu quelquefois se confondre; mais
Terreur, quand elle ne porte point l'empreinte
de la malveillance ne mérite t-elle pas quelque
indulgence? Pour moi, je ne sais si je m'a-
buse; mais j'appellerais gouvernement légitime,.
le gouvernement consenti par la nation et
consacré par le temps : or un gouvernement
rentre évidemment dans cette définition, quand
il a pour lui l'obéissance des peuples, et cette
antique majesté d'un trône environné de neuf
siècles de souvenirs. Lorsque Bonaparte eut
fait un joug du sceptre qu'il avait saisi de sa
main victorieuse, la France dut se repentir
d'avoir été, entraînée à faire à la force cou-
ronnée le sacrifice de ses anciens souvenirs ;
l'Europe prévint sa pensée, la charte, consti-
tutionnelle la consacra , et le nom des Bour-
bons, à leur retour, fut salué avec cette
sorte d'amour et de vénération qui s'atta-
che partout où il y a du temps et de la pro-
vidence.
(13)
Ce fut alors un spectacle bien fertile en
méditations que de voir l'Europe se rasseoir
sur ses antiques bases, après la terrible se-
cousse qui l'avait ébranlée ! A la chute de
l'homme qui avait bouleversé les Empires , se
redressèrent les trônes si long-temps foulés
du poids de sa puissance, et leurs anciens
maîtres revinrent des terres d'exil aux palais
des Rois. Deux Monarques du même sang
avaient subi le même sort; mais que les causes,
les circonstances, la fin de leurs malheurs,
ont été marquées d'un caractère différent!
Soit manie d'étendre ses mains impatientes sur
tous les diadêmes, soit peut-être aussi que le
voisinage d'une ancienne dynastie sur le trône
l'importunât en secret, Napoléon conçoit et
trame dans l'ombre du cabinet des Tuileries
l'audacieux projet d'enlever une famille de
Rois; aidé par la ruse et par la force, il là
jète dans les fers, et prétend imposer pour sou-
verain au peuple qu'il vient de déposséder,
un de ces hommes dont il croyait avoir fait
des Rois, en les enveloppant de la pourpre
royale. On vit alors tout ce que peut inspi-
rer de courage, tout ce que peut donner de
force, l'amour de la patrie, à des citoyens
qui défendent et le sol qui les a vus naître,
( 14 )
et le respect dû à leurs droits, La religion
s'unit au patriotisme; à la voix du ciel, au,
cri de la liberté, tout prit les armes ; des ruis-
seaux de sang coulèrent ; mais enfin la cause
de l'indépendance nationale l'emporta; le con-
quérant fut contraint de rappeler ses armées
épuisées de glorieuses fatigues, et de céder au
peuple guerrier qui avait reconquis son roi.
Il était permis à ces fidèles sujets, de croire
que le prince qu'ils avaient racheté par tant dé
sacrifices, leur tiendrait compte de leur dé-
vouement ; ils ont payé cher cette honorable
et fatale erreur. Il reparaît, et la proscription,
l'exil, la mort, sont les gages de son retour et
les monuments de sa reconnaissance : il fait
charger dé fers les mains qui ont brisé ses
chaînes; de généreux citoyens avaient épuisé
leur or pour payer ses défenseurs : il les
force à aller mendier du pain sur une terre
étrangère; il dépouille même les braves de leur
épée ,de cette épée qui a servi a le replacer sur
le trône ; et comme si ses yeux né pouvaient
soutenir le jour vif et pur de la liberté,
il étouffe les lumières naissantes qui com-
mençaient à éclairer les vieilles terres de
son royaume , et s'environne des épaisses
ténèbres de l'ignorance et du fanatisme,

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