De la Condition des femmes dans les républiques, par le citoyen Théremin,...

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Laran (Paris). 1798. In-8° , 85 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1798
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DE LA CONDITION
DES FEMMES
DANS LES RÉPUBLIQUES.
DE LA CONDITION
DES FEMMES
DANS LES RÉPUBLIQUES.
Par le citoyen THEREMIN,
Membre de la Société libre des Sciences , Lettres
et Arts de Paris.
A PARIS,
Chez, LARAN, libraire, Palais Egalité, galerie de
bois , à droite du côté du jardin, n°. 245;
Et chez les marchands de Nouveautés.
AN VII.
A 3
DE LA CONDITION
DES FEMMES
DANS LES RÉPUBLIQUES.
ON a toujours considéré les Femmes comme
n'ayant point d'existence par elles-mêmes dans
la société politique ; c'étoit au père à avoir
soin de sa fille, au mari à surveiller la conduite
de sa femme; c'est pourquoi la loi ne s'enqué-
roit jamais directement d'elles, non-plus que
des enfans, et se contentoit de parler à ceux
qui étoient chargés de leur sort. Et si à Rome on
fut obligé de porter quelques lois immédiate-
ment relatives aux femmes, et entr'autres la loi
Oppia, tendante à réprimer leur luxe , c'étoit
un grand témoignage de la foiblesse ou de
l'ineptie des maris. Mais quiconque lit avec
attention l'histoire des anciens peuples , sur-
tout celle des Romains et des Spartiates, trou-
( 6 )
vera quelques autres particularités dignes de
remarque , concernant la manière de traiter
les femmes. Quoique vivant dans une retraite
voisine de la réclusion, elles jouissoient, à
quelques égards chez ces peuples , d'une indé-
pendance que les nôtres n'ont jamais connue;
et cependant celles-ci ont toujours joui de plug
de liberté domestique, et ont participé davan-
tage aux travaux des hommes, ce qui répugnoit
aux moeurs anciennes. Cette différence vient
en partie de ce que ces peuples guerriers, et
qui restoient peu chez eux, sur-tout dans les
tems voisins de leur fondation , avoient besoin
de témoigner plus de confiance aux femmes,
et de leur laisser une plus grande liberté.
Pendant leur absence , l'Etat étoit, pour ainsi
dire, remis entre les mains des femmes; cela est
si vrai, que dans une guerre des Spartiates
contre les Messéniens , leurs femmes, lassées,
après dix ans de patience, d'attendre leur re-
tour , épousèrent leurs esclaves, et leur transpor-
tèrent, avec leurs personnes et leurs richesses,
la ville et le gouvernement de l'Etat ; au lieu
que les nations modernes étant plus assises et
manufacturières, et n'allant jamais en majorité
( 7 )
ou en totalité à la guerre,les femmes,chez elles,
sont plus constamment sous les yeux de leurs
maris, et jouissent par conséquent de moins
d'indépendance , quoique d'un autre côté les
moeurs ne leur imposent pas une retraite aussi
absolue que chez les anciens. Je crois que de
tout tems les femmes ont aimé les guerriers,
parce qu'indépendamment d'autres raisons, le
métier de la guerre décidant bien parfaitement
la vocation de l'homme , celui-ci n'est jamais
tenté et n'a pas le tems d'empiéter sur leurs
droits, sur leurs occupations et sur la liberté
dont elles aiment à jouir.
Je regarde ces fréquentes absences des maris
chez les peuples de l'antiquité, comme étant,
outre le respect que des hommes braves ont na-
turellement pour les femmes, l'origine de tant
de fêtes instituées pour elles ou par elles, et
qu'elles seules avoient le droit de célébrer. Il
faut ajouter que toutes les fêtes tenant à la
religion, et que les femmes étant, plus que
les hommes , susceptibles d'idées religieuses ,
il ne devoit pas être étrange que dans le
Polythéisme elles eussent des fêtes différentes
( 8 )
de celles des hommes, et peut-être n'étoit-ce
pas dans ce tems une coqueterie inutile de
leur part, que d'en avoir où ils ne pussent
obtenir l'entrée : des hommes barbares eussent
été insensibles à leurs charmes si elles n'eussent
usé de quelque ruse pour les faire apprécier,
et c'est aux femmes que sont dus les premiers
progrès de la civilisation.
Quoiqu'il en soit, et sans discuter davan-
tage ce point d'histoire , qui nous mènerait
trop loin et qui mérite un examen particu-
lier , il résulte de ce peu d'observations , qu'il
y a une différence digne d'être remarquée
entre la condition des femmes chez les an-
ciens peuples libres et chez les peuples libres
modernes. D'un côté, esclaves ou recluses,
elles exerçaient de l'autre des droits qui n'ap-
partenoient qu'a elles seules, et des fonctions
publiques de la plus haute importance; tandis
que les nôtres, qui jouissent d'une beaucoup
plus grande liberté personnelle, et qui inter-
viennent dans toutes les affaires des hommes,
n'ont jamais été comptées pour rien dans l'or-
ganisation de la société , où tout ne se fait
(9)
cependant que pour elles et par elles, beau-
coup plus que cela n'avoit lieu chez les an-
ciens ; car les peuples anciens étoient à pro-
prement parler, des peuples d'hommes en
comparaison des nôtres , qui sont des peuples
composés d'hommes et de femmes. Je ne
parle pas de quelques distinctions qui sont
accordées aux femmes dans les monarchies
modernes et qui ne peuvent entrer en aucune
comparaison avec les droits dont les femmes
jouissoient chez les anciens ; elles peuvent
être abbesses, chanoinesses, même reines et
régentes; mais il est clair que c'est un hom-
mage rendu , non au sexe de la femme, mais
à la famille dont elle est membre. L'origine
de ces institutions vient des idées absolues de
noblesse qui étoient en vigueur dans les tems
de la féodalité; la distinction entre noble et
villain étant première et essentielle , il s'en-
suivoit qu'une femme noble étoit censée être
plus qu'un homme non noble, tout comme
un enfant noble étoit censé plus habile, plus
raisonnable, plus fort qu'un homme fait qui
n'étoit pas noble. Je ne parle pas non plus
des corporations religieuses composées de
( 10 )
femmes, et des processions où celles - ci se
montrent en public, comme les femmes de
l'antiquité se montroient dans leurs fêtes ; il
est également clair qu'il n'y a pas de com-
paraison , et il y a, certes, loin d'une obs-
cure procession de soeurs de Sainte-Ursule à
la marche des vestales qui traversoient les
rangs des Citoyens, tantôt pour aller fléchir,
au nom de la Patrie , un vainqueur irrité et
sauver Rome du pillage, tantôt pour consacrer
le capitole rétabli, environnées du Sénat et
des Consuls dont elles recevoient les respects.
Le problème reste donc en son entier. Les
femmes, chez les anciens, jouissoient de plus
de liberté politique et de moins de liberté
domestique ; chez nous, elles jouissent d'une
grande liberté domestique, mais elles n'ont pas
même d'existence politique. Il n'est pas oiseux,
je pense, d'examiner cette différence entre les
anciens et les modernes, qui n'a pas été suffisam-
ment remarquée par la plupart des philosophes
qui ont concouru au renversement des vieux
préjugés et à la formation des institutions nou-
velles; ou plutôt, sans nous en tenir aux faits
de l'histoire, ne vaudroit-il pas mieux, en
( 11 )
prenant la chose de plus haut, examiner en
général les questions suivantes, que la plus
haute philosophie ne doit pas dédaigner : Le
sort des femmes ne doit-il point s'améliorer en
raison de la civilisation de l'espèce humaine, qui
n'est pas composée d'hommes seulement ? La
République étant incontestablement un perfec-
tionnement ultérieur à celui de la monarchie ,
leur sort ne doit-il pas être plus doux dans la
République que sous la monarchie? Enfin, le
bonheur n'étant autre chose que l'exercice libre
de toutes nos facultés, les femmes doivent-elles
être perpétuellement condamnées à laisser lan-
guir dans l'inaction les facultés morales qu'elles
ont, ainsi que les hommes, reçues de la na-
ture , et n'ont-elles pas droit au développe-
ment et à l'exercice de ces facultés, non-seu-
ment dans l'enceinte de la maison particulière,
mais encore dans le cercle agrandi de la so-
ciété générale ?
Quiconque veut rechercher à quel point il
est prouvé par l'expérience que la civilisation
progressive de l'espèce humaine a toujours
amené à sa suite une plus grande somme de
( 12 )
bonheur pour les femmes, n'a qu'à jeter le»
yeux autour de lui ; et sans recourir aux
documens de l'histoire, observer la condition
des femmes chez les différens peuples qui se
trouvent aujourd'hui habiter le globe , et arrê-
tés aux diverses époques de la civilisation ;
car, au moyen des découvertes de nos navi-
gateurs , nous voyons l'histoire universelle
pour ainsi dire étalée sous nos yeux , et
peu importe que nous observions les progrès
de notre espèce dans la succession des tems
on dans la distance des lieux, les intervalles
sont les mêmes ; ce que font aujourd'hui des
peuples sauvages , vivant à-peu-près sous notre
climat, est précisément ce que nous avons
fait dans les tems les plus reculés, et notre
histoire la plus ancienne , comme la plus
fidelle , se trouve écrite aux bords du lac
Ontario et aux sources du Mississipi. Celui
donc qui recherchera les différens degrés de
la civilisation humaine chez les différens âges
de l'espèce , trouvera constamment que là où
l'homme est le plus près de la barbarie , il
sait rendre moins de justice «à sa compagne,
et que celle-ci est moins heureuse. Il verra
( 13 )
que le Sauvage la traite en bête de somme y
et que , par un rafinement de barbarie qui
n'est peut-être qu'un refinement de paresse ,
il laisse les ouvrages les plus pénibles au sexe
le plus foible, ce qui semble tenir à un prin-
cipe de perversité qui est dans l'homme ; car,
à peine l'espèce est-elle pour ainsi dire née,
que le plus fort signale sa force par l'oppres-
sion du plus foible. Il verra le stupide Oriental
dominateur des contrées où la nature a inutile-
ment prodigué la beauté, emprisonner dans un
sérail la foule des graces et la jeunesse, où elles
ne servent qu'à sa vanité, comme un meuble
de luxe. Puis tournant les yeux vers un spec-
tacle plus doux et plus varié, il verra l'Eu-
ropéen policé , qui fait de la femme une
maîtresse qui le conduit au bonheur par les
belles actions. S'il poursuivoit cette comparaison
même pour les peuples de l'Europe, il trou-
veroit sans doute que le Moscovite est celui
qui sait rendre moins de justice à sa compagne,
qui vaut mieux que lui, et que si le trône
du beau sexe est quelque part, c'est en France,
où il n'y a plus que celui-là. Du moins, si
cela n'est point, cela doit être ainsi, par une
( 14 )
conséquence naturelle de notre principe, la
France étant incontestablement le pays le plus
le plus civilisé de la terre. Mais notre obser-
vateur verra également que s'il y a une pro-
gression vers le mieux, le point desiré n'est
point encore obtenu, que nulle part les femmes
n'ont joui de tout le bonheur que les hommes
leur doivent, et que les vrais principes à leur
égard n'ont jamais été connus.
Un philosophe anglais, discourtois, comme
ils le sont, envers les dames, mais penseur
profond, et qui suit avec Condorcet, le sys-
tême de la perfectibilité indéfinie, William
Godwin , qui n'est connu en France que par le
roman de Caleb Williams, mais qui est auteur
d'un des bons ouvrages philosophiques de ce
siècle, sous le titre de Recherches sur la Jus-
tice politique , a fait un chapitre sur la popu-
lation , dans lequel il suppose que lorsque le
genre humain sera parvenu à un grand degré
de perfection, l'amour périra, et que les deux
sexes ne se rechercheront plus ; chapitre bi-
zarre que je veux incidentellement réfuter ici.
La nature, dit-il, dans son plan général, n'a eu
( 15 )
en vue que la conservation des espèces ; c'est
pourquoi elle a mis dans l'homme, outre l'ap-
pétit physique de la propagation, ce sentiment
profond d'amour qui fait palpiter tant de coeurs
d'angoisse et de délices , non afin qu'il le
consolât, comme nous le disent les Poètes
au milieu des maux de la vie dont, peut-être
il est le plus grand, mais parce qu'avec ce
sentiment brûlant, l'espèce ne pouvait jamais
périr. C'est ainsi qu'elle se joue de nous, et
inflige à des êtres sensibles les peines cruelles
de l'absence, de la jalousie et de l'inconstance,
uniquement dans la vue que l'espèce que seule
elle chérit, ne se perde pas ; et c'est ainsi que la
plus platonique héroïne de roman ne se doute
pas, au milieu de ses tendres et plaintifs gémis-
semens, qu'elle n'est autrechose entre les mains
impassibles de la nature, qu'un instrument de
propagation, et que ses malheurs , ses larmes
et ses cris n'ont en dernière analyse d'autre
but que d'empêcher qu'elle ne soit la der-
nière de son espèce. La nature ayant donné
à l'homme l'intelligence par-dessus les ani-
maux , il a fallu qu'elle attachât à sa propa-
gation an plaisir plus vif qu'à celle de ce»
( 16 )
le
derniers, parce que l'homme ayant le choix
de se perpétuer ou non , il lui falloit un motif
de plus qu'à l'animal qui ne suit qu'un ins-
tinct périodique auquel il n'est pas le maître
de ne point obéir, et qui n'a pas besoin de
connoître l'amour. Elle avoit, au moyen de
l'intelligence , rendu l'homme le maître de
mettre fin à son espèce : c'est pourquoi elle
lui a donné l'amour par lequel elle est rede-
venue le sien. Nous voyons , en suivant l'é-
chelle qui nous conduit de la plante jusqu'à
l'animal organisé, de celui-ci jusqu'à l'animal
intelligent appelé homme, et enfin de l'homme
brut a l'homme civilisé, une progression per-
pétuelle vers l'amour. La nature a été obligée
de prendre un soin tout particulier des plantes;
celles qu'elle a le plus favorisées, et qui, dans
son système méritoient apparemment d'être
traitées avec prédilection , sont polyandrines ,
les autres ne sont que monandrynes ; et enfin,
les vents apportent le germe fécondant à celles
qui sont veuves de leurs maris. Les phéno-
mènes qu'elle produit régulièrement sont en-
core chargés, en grande partie, de l'opération
par laquelle se propagent les êtres qui tiennent
( 17 )
Β
le milieu dans cette échelle entre la plante
et l'animal, qui sont le plus imparfaitement
organisés et le plus éloignés de l'intelligence ;
mais , là où l'intelligence commence à
poindre, là, le plaisir a été aussi - tôt placé à
côté d'elle , comme un génie conserva-
teur , pour veiller à la propagation de l'es-
pèce. Il est incontestable , par une consé-
quence naturelle de ceci, que le plaisir doit
devenir plus vif chez l'homme à mesure qu'il
se civilise , parce que le motif de se perpétuer
doit être plus fort à mesure que le choix de-
vient plus arbitraire. Le véritable amour ne
commence à naître que chez les peuples per-
fectionnés; aussi observons-nous, sans recou-
rir aux Eskimaux et aux Lapons, même chez
nous, un choix plus raisonné, un goût plus
exquis, une illusion plus enchanteresse chez
la partie la plus perfectionnée de la nation, que
chez celle qui l'est le moins; l'amour a des flè-
ches différentes pour les uns et pour les autres.
Plus l'homme est parfait, plus l'attrait du sexe
est fort et exquis chez lui, plus la flamme est
vive et pure , plus ses plaisirs sont ravissans ;
et s'il existe des anges, je crois, sans peine,
( 18 )
que leurs jouissances surpassent de beaucoup
les nôtres. Mais, quoi ! les peintres et les poètes
ne leur ont point donné de femmes!
Après avoir prouvé que plus les peuples se
font civilisés, plus le sort des femmes a été
amélioré, et que loin d'avoir à craindre le nau-
frage final dont Godwin menace l'amour, le
charme du sexe devient plus puissant et l'en-
chantement plus complet, à mesure que
l'homme se perfectionne , je passe à des
considérations philosophiques sur le bonheur
dont les femmes ont droit de jouir dans l'état
d'un peuple très-civilisé.
Il est convenu , dans la philosophie mo-
derne , que le bonheur et la perfection de
l'homme consistent, non dans la répression
perpétuelle des appétits naturels , comme le
veulent les Stoïciens, les Platoniciens, et par
suite les moralistes chrétiens, tous prêcheurs
d'une perfection comme d'un bonheur ima-
ginaires ; mais dans l'usage le plus absolu et le
plus illimité de ses facultés, tant morales que
physiques en ce qui ne nuit pas aux autres, de
( 19 )
B 2
manière que celui-là sera le plus parfait, et par
conséquent le plus heureux qui aura exercé la
plus grande quantité de forces physiques et mo-
rales. Or, les hommes ont ouvert une vaste car-
rière à leur propre activité ; mais ils ont em-
prisonné dans une sphère étroite l'activité des
femmes, qui ont cependant reçu de la nature
des facultés de la même espèce et qui ont
un droit égal à l'exercice de ces facultés ,
puisqu'en qualité d'êtres intelligens , doués de
moralité et de conscience , elles ne vivent
pas pour nous, mais pour elles. L'accomplis-
sement de la loi morale suprême est le but
final de l'existence de tout être intelligent ,
de quelque sexe que son corps soit revêtu.
Les femmes sont donc , en qualité d'êtres
moraux , distincts de nous, mais de la même
espèce ; elles sont une seconde unité. Si cela
n'étoit pas ainsi, il faudroit en dernière ana-
lyse , qu'elles n'eussent d'autre ame que la
nôtre, et que celle-ci restât chargée de diriger
toutes leurs volontés et toutes leurs actions :
or, il est bien clair que ce n'est pas là le cas ,
puisque bien loin d'un si parfait accord, elles
veulent toujours le contraire de ce que nous
( 20 )
voulons , et que nous sommes, depuis le com-
mencement du monde , en guerre ouverte
avec elles. Il est donc démontré que les femmes
sont naturellement indépendantes, et qu'il faut
que nous respections cette indépendance
comme celle d'un être qui est doué de sa pro-
pre moralité. Les femmes, en commettant un
crime , sont aussi coupables aux yeux de la jus-
tice suprême, que les hommes qui auroient
commis le même crime ; il faut donc qu'elle leur
ait donné les mêmes moyens et les mêmes
forces pour fuir le mal et s'attacher au bien ,
et qu'à cet égard elles soient parfaitement
égales aux hommes, sans quoi la justice su-
prême seroit souverainement injuste , contra-
diction qui ne se peut supposer. Et notre
justice en use tout de même : une femme
convaincue de meurtre est condamnée à mort
tout comme l'homme qui auroit été son com-
plice , et non point renvoyée du tribunal
comme un enfant qui n'est pas censé distin-
guer le bien du mal. Et cependant ces mêmes
femmes à qui l'on attribue une si parfaite
connaissance du bien et du mal, et que l'on
met sur la même ligne que les hommes pour
( 21 )
B 3
les cas capitaux, sont traitées comme des
enfans en tutelle dès qu'il s'agit de lois ci-
viles dont les objets sont infiniment moins
importans. Pourquoi cette diversité dans les
lois ? Pourquoi la femme est-elle un homme
au tribunal criminel et un enfant au tribunal
civil ? Pourquoi, enfin , dans notre législation
nouvelle, les femmes n'entrent-elles pour rien
dans la composition des tribunaux domestiques
pour les délits des personnes de leur sexe?
Il y a deux êtres dans la femme, ainsi que
dans l'homme : le premier est un être moral
composé des mêmes élémens que le nôtre ,
libre par essence, et ne connoissant de lois
que celles de sa moralité ; cet être n'a point
de sexe , il n'y a point là de supériorité, ni
d'infériorité que l'individuelle ; la femme ,
quant à cet être moral , est aussi bien un
homme qu'une femme ; l'ame , antérieure au
corps si elle est immortelle , ne perd point
son essence , sa responsabilité , son égalité
avec celle de l'homme, pour habiter un corps
féminin. Le second est un être physique qui
est dépendant de l'homme de la même ma-
( 22 )
nière que l'homme est dépendant de lui, c'est-
à-dire, que l'un ne fait point un tout sans l'autre,
et ne pent se reproduire seul ; ils ne sont pas re-
lativement l'un à l'autre une seconde unité. A cet
égard, la femme est toujours femme, et ne sau-
roit être autre chose; il peut y avoir de la supé-
riorité et de l'infériorité, puisqu'il ne s'agit
que de forces et de rapports physiques ; mais
même à cet égard la nature a voulu que les
femmes jouissent d'une grande indépendance,
non-seulement parce qu'elles sont en qualité
d'êtres moraux, juges de l'état où elles veulent
bien se trouver pour l'amour de nous, mais
encore pour donner un prix aux faveurs que
nous ne cessons de leur demander , prix que
la nature a établi comme sauve-garde de la
conservation de l'espèce : car, ce qui est trop
libéralement donné ne produit rien , non plus
que ce qui est arraché. Nous n'avons donc
rien à demander aux femmes comme devoir,
mais tout comme faveur ; nous n'avons rien
à exiger, mais tout à espérer d'elles; nous
ne devons jamais parler à leur devoir, mais
toujours nous adresser à leurs passions et à
leur bienveillance ; et ceci n'est point de la
( 23)
galanterie, mais du raisonnement. Ce seroit
ici le lieu ( si j'en avois le tems et les moyens ),
de rechercher pour quelles choses une femme
en puissance de mari est libre , et pour quelles
choses elle est engagée, car ce point n'a été dé-
cidé ni par les lois civiles, ni par les religions
qui sont les lois de consciences, ni enfin par les
Casuistes, qui ont tout décidé ; il faudra pour-
tant bien qu'il le soit quelque jour, et ce n'est
qu'alors qu'on verra la paix perpétuelle régner
dans cette Société intime, composée de deux
êtres rivaux et unis, identiques et différens;
ce n'est qu'alors non plus que nous verrons
résolues et expliquées cette contradiction et
cette énigme que nous avons sans cesse sous
les yeux, et qui consistent en ce que les
hommes parlent tous mal du mariage, comme
ne pouvant être un état de bonheur, et qu'ils
finissent tous par prendre cet état comme
étant un état de bonheur. Le monde est rempli
de plaintes contre les femmes , et le sera
toujours tant qu'on n'aura pas appris à con-
noître leur véritable essence , tant qu'on leur
demandera une soumission et une obéissance
aveugles auxquelles il n'est dans la nature
( 24 )
d'aucun être raisonnable de se résoudre, et
auxquelles nul être moral ne doit être assujetti.
Nous nous plaindrons donc éternellement; car
jamais cet arbre ne portera d'autres fruits que
ceux qu'il porte aujourd'hui ; à moins que
nous ne devenions plus sages , et que uous
n'exigions de lui que les fruits qu'il peut
donner. Nous ne voulons regarder les femmes
que comme des êtres physiques et ne pas
reconnoitre leurs droits comme êtres mo-
raux ; nous ne voulons qu'une moitié de la
femme, celle qui nous convient le plus, et
nous oublions que c'est la moitié morale qui
donne la moitié physiqne , et que cette der-
nière n'est que la récompense de la justice
que nous savons rendre à la première. C'est
pourquoi je soutiens en résultat, que plus les
hommes se civilisent et se perfectionnent,
plus ils estiment et chérissent les femmes ,
parce que tout en devenant plus capables de
sentir l'impression de leur beauté, ils le de-
viennent aussi d'apprécier leurs qualités mo-
rales ; au lieu que plus ils se détériorent et
s'abrutissent, moins ils savent rendre justice
aux femmes, parce que ne les regardant que
( 25 )
comme les instrumens d'une jouissance qui,
pour eux, est tout aussi grossière qu'ils le sont
eux-mêmes, ils sont également incapables et
indignes de sentir et d'admirer les charmes
de leur figure et les perfections de leur ame.
J'ai dit que les femmes devoient être plus
heureuses dans la République que sous la
monarchie; elles peuvent l'être de deux ma-
nières ; d'abord médiatement en participant
au bonheur de leurs maris, de leurs enfans
et de toutes les personnes de l'autre sexe,
dont le bonheur constitue le leur ; car rien
n'a été créé par la nature, plus propre à jouir
d'un bonheur qui n'est pas le sien , que la
femme ; nulle créature n'a reçu une ame plus
communicative , moins susceptible d'égoïsme,
et qui soit plus disposée à s'oublier pour autrui.
Les femmes sont naturellement plus désinté-
ressées que les hommes , parce qu'en général
elles agissent plutôt par sentiment et les hommes
par raisonnement: or, le sentiment qui, par
sa nature, est étranger à tout calcul, l'est,
sur-tout, à celui de l'intérêt personnel. Elles
sont donc , sous ce rapport, heureuses du
( 26 )
bonheur des hommes ; et quand elles ne joui-
roient que de celui-là, leur sort seroit déjà
plus doux dans la République que sous la
monarchie. Comme elles aiment naturelle-
ment tout ce qui porte l'empreinte du cou-
rage et de l'élévation , elles doivent se trou-
ver mieux avec des hommes à qui la Répu-
blique donne ce caractère, qui ne respirent
que l'indépendance et l'audace, et qui seuls,
savent leur rendre des hommages flatteurs ;
qu'avec les sujets du monarque qui, portant
dans le commerce avec elles les habitudes
avilissantes de la monarchie et de la dépen-
dance dans laquelle ils sont élevés, ne savent
jamais que les flatter pour les séduire et les
encenser pour les mépriser après, dont les
passions ne sont que du jargon, ou qui n'ont
qu'une passion, celle de plaire au maître et
de dominer des valets. Entre les petits inté-
rêts des courtisans, les femmes sont toujours
le moindre; l'amour de la plus belle femme
ne vaut pas , à leurs yeux , un cordon , ou , ce
qu'ils appellent les graces du maître ; ils
aiment bien mieux les graces de la cour que
toutes les graces de la jeunesse et de la beauté.
( 27 )
Dans la monarchie, les hommes ont de»
maîtres ; dans la République, ils ont des mai-
tresses. Dans la monarchie, ils reconnaissent
pour maître , non-seulement le prince , mais
encore tous ceux à qui il confie une partie
de son autorité, ou à qui il accorde ses fa-
veurs , tant ils sont avides de ramper et d'o-
béir ! Dans la république , ils ne reconnoissent
de maîtresses que les lois et les femmes , seule*
Puissances qui subjuguent l'audace et brisent
la fierté d'un républicain. Toutes les vertus
que les femmes chérissent ou honorent se
trouvent dans les hommes de la République,
la franchise , la générosité, le respect pour
leurs décisions naturel aux braves, la hauteur
d'ame, la force et la beauté du corps, l'éclat
des triomphes militaires et l'éclat non moins
brillant des combats et des victoires politiques.
Elles ne vivent que parmi des hommes occupés
de grands intérêts, et parmi ces grands intérêts
elles sont toujours le plus grand de tous ; tout est
grand dans ce qui les entoure, elles-mêmes gran-
dissent dans la République. Et gardons-nous
de croire que la frivolité plaise nécessairement
aux femmes, et qu'elles ne manquent jamais
( 28 )
de mettre à la mode ce ton par-tout où elles
dominent. Ce ton ne s'étoit introduit en France
que par quelques femmes perdues de.la cour,
qui s'étoient faites les rouées de leur sexe,
et qui, ne concevant rien de noble et d'élevé,
cherchoient à rabaisser les hommes à leur ni-
veau ; elles ne les aimoient qu'après les avoir
dépravés, au rebours de Circé, au coeur de
qui l'amour ne parla que pour Ulysse , parce
seul il ne s'étoit pas laissé avilir.
Les femmes , plus susceptibles que nous
d'être heureuses par le bonheur des autres ,
sont autant que nous susceptibles de l'être par
elles-mêmes, et immédiatement par les lois
de l'Etat sous lesquelles elles vivent; elles le
sont d'abord comme êtres moraux, à qui
les jouissances morales de la liberté, de la
dignité de soi-même , de l'instruction , sont
aussi nécessaires qu'à nous ; or , ces jouis-
sances se trouvent infiniment plus dans le»
Républiques que dans les monarchies. Ensuite
les lois de l'Etat agissent de mille manières
sur leur bonheur ou leur malheur individuels,
et il leur importe, indépendamment de tout
( 29 )
rapport avec l'autre sexe , que ces lois soient
justes, sages, et garantissent efficacement les
droits que chacun a reçus de la nature. Je
suppose une femme turque heureuse par son
mari autant qu'il soit possible de l'imaginer;
elle sera encore très-malheureuse en compa-
raison d'une Française très-mal mariée, et cela ,
immédiatement par les lois de l'Etat, sous les-
quelles elle vit, et qui agissent sur elles, non-
seulement par son mari, mais sans aucun in-
termédiaire. D'où il résulte que dans la com-
paraison de ces deux espèces de bonheur,
celui que la femme reçoit de l'Etat dans lequel
elle est née l'emporte sur celui qu'elle reçoit
du mari qu'elle a épousée , ou en d'autres
termes, qu'elle a encore plus besoin de bonnes
lois que d'un bon mari, qu'elle est citoyenne
avant que d'être épouse, et que, quelque sacré
que soit ce dernier titre, le premier l'est en-
core davantage.
Il est donc constant que les femmes ne
sont pas un second être dans l'Etat qui re-
çoive sans cesse son impulsion d'un autre être
supérieur à elles, au bonheur et au malheur
( 30 )
de qui elles ne fassent que participer, ou pour
qui elles ne soient qu'un simple instrument de
bonheur, mais qu'elles sont, ainsi que les
hommes , immédiatement affectées par les lois
de l'Etat, qui doit songer à elles comme aux
hommes. Elles sont affectées d'abord, comme
êtres moraux qui ont les facultés et éprouvent
les besoins de la moralité, et ensuite comme
êtres organisés, sans aucun rapport avec l'autre
sexe , qui ont toutes les facultés et éprouvent
tous les besoins de cette organisation hors
de tout rapport avec le sexe qui concourt
avec elles à la propagation de l'espèce. Je
conclus de là qu'il doit y avoir dans l'Etat,
outre les lois auxquelles les hommes et les
femmes obéissent en commun, des lois par-
ticulières tendantes immédiatement à favoriser
le bonheur , l'industrie et le perfectionnement
des femmes, comme il y en a qui tendent
à remplir ces divers objets pour les hommes.
Examinons maintenant si, dans notre Ré-
publique , dont le principe est de suivre en
toutes choses les principes ( si l'on peut ainsi
s'exprimer ), il existe de ces lois dont nous
( 31 )
venons de parler. A quelques égards sans doute;
mais il n'y a eu ni extension dans l'instruction
des femmes, ni extension dans leur sphère d'ac-
tivité. La faculté d'hériter par égales portions
avec nous et celle du divorce , sont les princi-
paux points qu'elles aient gagné jusqu'ici à la
liberté des hommes. Il ne faut pas oublier l'abo-
lition des couvens où s'engloutissoit journelle-
ment en hécatombes la tendre et intéressante
jeunesse de leur sexe , ni un plus grand dégré
de liberté donné au choix de leur coeur dans
le mariage, par la fixation des bornes mises
à l'autorité paternelle que l'avarice ou l'am-
bition propres à la vieillesse faisoient souvent
dégénérer en tyrannie intolérable. A tous ces
égards une Française est plus heureuse et
mieux partagée qu'une Espagnole, une An-
glaise, une Allemande; mais, à d'autres égards,
elles ont été moins favorablement traitées que
par la loi Salique : la foiblesse ou , au dire de
Mezerai , l'imbécilité que cette loi présup-
posoit en elles a été étendue à une foule
de points, et devoit, pour ainsi dire, faire
article dans les moeurs de la République.
Chaque chef de famille étoit ce qu'étoit le
( 32 )
même ,
monarque Salien, et jamais l'autorité et le*
droits des femmes n'avoient été plus restreints;
tout cela chez une nation où quatorze siècles
de loi Salique n'avoient pu éteindre le goût
du peuple pour se soumettre aux décisions du
beau sexe. Nous avons presque toujours dans
nos lois, considéré la femme comme étant
la femme de l'homme, tandis qu'elle est sus-
ceptible d'une foule de relations civiles, outre
celle du mariage , et même de relations po-
litiques. Nous ne les avons presque jamais
traitées comme Citoyennes: et puis, sans leur
expliquer ce terme et sans leur en faire con-
noître les droits , nous les avons appelées
Citoyennes, elles que la monarchie avoit tel-
lement modifiées , qu'elles se seroient con-
tentées d'être esclaves , pourvu qu'on les
appelât Dames. Mais rien ne les a plus
révolté que cette tentative absurde d'in-
troduire dans nos moeurs la sévérité ou la
férocité de celles des premiers Romains.
Effrayées de cette austérité prétendue répu-
blicaine, elles ont dit : Faisons naître une
corruption plus forte que sous la monarchie
( 33 )
C
même , et qui puisse nous rassurer à jamais
contre ces modernes Spartiates. En quoi elles
ont, certes, eu grand tort , et en quoi elles
n'ont que trop bien réussi : car elles n'ont été
ni indifférentes, ni étrangères au systême de
dilapidations qui tue la République. Mais ,
quant à l'inconvenance d'introduire ces moeurs
dans la France actuelle, elles ont montré
qu'elles avoient plus de tact et de jugement
que nous. En effet, que vouloit dire cette
austérité qui nous transportoit tout-d'un-coup
au tems de Cincinnatns , et cette prétention
de faire de la France une République en-
tièrement romaine, et remarquez bien , une
république romaine, non comme elle l'auroit
été aujourd'hui , si elle eût existé jusqu'à nos
jours, mais telle qu'elle étoit il y a deux mille
ans. C'est une absurdité de vouloir toujours
arguer des anciens aux modernes , et de croire
avoir tout bien fait quand on est parvenu à
établir une de leurs institutions, quand on
a réussi à reproduire une chose qui a existé
il y a plusieurs siècles. Comme il est bon
quelque-fois de savoir ce qui s'est passé dans
( 34 )
les tems antérieurs, afin de se gouverner dans
les tems présens , ces gens ont donné dans
l'extrême opposé ; ils ont voulu sortir du
présent, et faire entièrement revivre les tems
anciens , comme si tout y avoit été bon. C'est
cette pédanterie de la science du passé qui
a caractérisé en général les tems modernes
depuis la renaissance des lettres jusqu'à nos
jours , et qui a égaré en partie la marche de
la révolution : des littérateurs bouffis du savoir
de l'antiquité et ignorans du présent, s'étant
mis à la place des hommes d'Etat dont tout
le soin étoit d'étudier la machine actuelle ,
ses ressorts et ses mouvemens. Je dirai ici,
en passant , en quoi consiste principalement
la différence entre les anciens et les mo-
dernes : d'abord , parce que cela est bon à
dire et à répéter , et puis, parce que cela est
infiniment lié à mon sujet.
Rien ne modifie plus les moeurs et les
institutions des peuples que leur manière de
subsister. C'est de là que découle tout le
reste : car il faut vivre avant que de vivre
de telle ou telle façon ; de là il arrive que

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