De la contre-révolution en France, ou De la restauration de l'ancienne noblesse et des anciennes supériorités sociales dans la France nouvelle , par M. Ganilh,...

De
Publié par

Béchet aîné (Paris). 1823. Classes sociales -- France. Contre-révolutions -- France. XVI-239 p. ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1823
Lecture(s) : 42
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 253
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

8° Lb 48 2379
Paris
1823
Ganilh, Charles
De la Contre-révolution en France,
ou de la restauration de l'ancienne noblesse
et des anciennes supériorités sociales
DB LA
4
CONTRE RÉVOLUTION
EN FRANCE.
OIVRACRS NOUVEAUX.
I'1'UÏ.I!?S CIIKZ Ll: MÊME UBIUIKK.
< Ol.l lvCHON Dl-S MÈMOIHF.S RELATIFS A 1,'lllS'.
TOIJU: DELA RÉVOLUTION n1ANOLKTfiRI!F.ux«>m
]i:ir M, Çuizot tiS vol. iu.ïl". sur papier fin, c arattèn'S
itoul*. l'rîx île clhiuuu volume pour k'S souscripteurs } 6 fr.
livraison en ttcu.v vuluincs /•îi" est tut vente,
m-.S CA.U1NETS Eï DES l'iiUPLBS.dPiHiisiBiSiusnii1.
la lin de iKaa, par M. Jlijinon 2". édition, revue, torrij-w
<l au^iiiciitce •, «mol. in-8". l'rix h (r.
I)k LA PEINE DU MORT UN M ATIEME lOMTIQUE
pat M. Guizol; tlrn\iùmc édition, un vol. in-S". Vris IV.
NUU^̃EAUX CONTlsS, par Madame GuiM; deux vol.
in-u!, ornés île six jolies vignette». Prix 8 ir.
LES CONSEILS DU THONH. ilonnfe par Fré«ldric-le*
Crantl aux rois et aux peuples de l'Kurope, pour servir de toi».
nientai rc ,1 tous les congrès passés, prescus et futur» T uviia pu-
sieurs lettres inédite» de ce prince, son tesuiiient, qucl<|iiP8
|i.irlicul:iriics(le su vie militaire, littéruire c t privée, les Incultes
<|iii existaient cliiiis toutes les éditions de sosouvrn|ies reirinliçs
pour la [jrccniôio fois sur des nianiisciil-: aiilltentii|ucs publiés
par AI. jjuguù; un gros loi. in-8°. Prix r Ir.
COI-Mvt?riON PliS CONSTITUTIONS, CHARTES
HT LOIS FONDAMENTALES DES PEUPLES DE L'EU-
BOPE ET DES DEUX AMÉRIQUES, avec des ptécis olfront
l'histoire dcs libertés et îles institutions polili(|ue.<iclier. les na-
tions iiioilErnes et une table alpltabuticpti! raisonnée des nta-
tières; par MM. P, A. Dufau J. B. Vuvcrgicr et J. Guadct,
uvoials ta Cour royale de Paris i gros vol. iu-8°. Prix 40 fr.
LKTTHES DE JUNIUS, tratluTtcs .le l'Anglnis avec des
notes historiques et politiques par !\1. l'aruot ancien officier
de murine;2 2 vol. in-8°. Prix ta fr.
IPSIHOlt par M. le vicomte A'ArUncourt a voL in-8°.
panier iin. Prix 10 fr.
TRAITE DE LA LEGISLATION CRIMINELLE EN
FRANCE, par M. J. M. Jjcgmverend niaitreùes rei|iietcs
conseil du roi, nneien directeur des allures criminelles
et des grâces au minittirc de la justice; deuxième édition
rrvtic, torrigBC et considérablement «n^meiUve a vol. iu-,)°.
Prix 36 Tr.
OBSERVATIONS SUR LE JURY EN FRANCE par
je même; un vol. io-8". Prix fI'. 50 cent.
IMl'Ul.MflUi: Ut: tlf/ltl)-0ol liClKl!.
ni; ï,\
CONTRE RÉVOLUTION
EN FRANCE,
ou
DE LA UESTAUIIATION DE L'ANCIENNE NOBLESSE ET
MES ANCIENNES SUPÉRIORITÉS SOCIALES HANS LA
FRANCK HOUVEIXU.
Par M. GANILH,
otrvrf' dv cxrtiL.
Quid Icgcs sine iiioriljus
Vdnœ proficiimit
Hor.
A PARIS,
CHEZ BÉCHET AÎNÉ, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
QUAI DBS AU0USTIN5, NO. ?>J.
A ROUENT
MÊME MAISON DE tOMMEUCE, IICE GRAND-PONT, N°. ^3.
I8a3.
PRÉFACE.
A époque de la révolution française
les mœurs formaient en France le plus
étrange contraste avec son état politique
et social on eût dit que les mœurs
bravaient les lois, le gouvernemènt et
la religion et luttaient avec eux de
pouvoir, de crédit et de considération.
A la hiérarchie des rangs établie par
les lois dans toutes les classes de la po-
pulation, les mœurs avaient substitué
la supériorité des richesses, des lu-
mières, des talens et des qualités indi-
viduelles. Se tenir à son rang, se pré-
valoir de sa naissance, de ses titres,
de ses dignités et de ses honneurs; faire
sentir sa supériorité à ses inférieurs,
c'était s'exposer au ridicule, à la déri-
Vi PREFACE.
sion à des disgrâces fâcheuses. Tout
le mérite des supériorités sociales était
de se faire oublier; alors, mais alors
seulement on leur rendait l'hommage
qui leur était dû.
La même opposition se faisait re-
marquer entre les mœurs et le gouver-
nement. Il voulait être absolu; mais les
mœurs avaient tellement relâché tous
ses ressorts y qu'il ne savait pas bien ce
qu'il pouvait. Faible dans ses résolu-
tions, lent dans leur exécution il s'ar-
rêtait ou reculait devant la dictature
des moeurs. Elle avait le même empire
en France que la censure à Rome dans
les beaux temps de la république.
La religion elle-même n'avait pas su
se préserver de l'influencé des mœurs.
A la vérité elle avait conservé toutes
les apparences de la vénération son
culte était honoré, ses rites suivis et
praliquis; mais on était dans la plus
PREPARE. VÎ)
profonde indifférence sur ses croyances
ses doctrines et ses préceptes. Le Fran-
çais naissait, vivait et mourait chrétien
mais sans aucun souci des mérites du
christianisme.
De cette dissidence de la vie sociale
et des régies de la société civile était
résulté un tel affaissement dans l'ordre
social qu'il s'écroula au premier choc.
La révolution fut achevée presque aus-
sitôt que commencée quelques mois
suffirent pour dévoiler toute la caducité
de cette monarchie, encore si impo-
sante par son organisation par ses ins-
titutions, par la pompe et les prestiges
de la royauté par l'antique popularité
de ses rois par la prospérité générale
du royaume par son rang éminent
dans le monde politique. Ce qui étonne
le plus quand on considère attentive-
ment cette terrible catastrophe, c'est
qu'elle ne se rattache a aucune des
VU) PREFACE,
causes qui ont tant de fois ébranlé ou
renversé les empires. On ne peut en
accuser ni l'oppression des peuples, ni
de grands désordres publics, ni de fu-
nestes événemens, ni la fureur des
factions, ni l'ambition des partis. La
monarchie périt parce qu'elle n'était
plus en harmonie avec les besoins les
intérêts et les mœurs de la société ci-
vile, parce qu'elle était restée en ar-
rière de la civilisation parce qu'elle
arrêtait l'élan d'un grand peuple vers
toutes les prospérités, parce qu'elle le
faisait déchoir du haut rang auquel il
pouvait prétendre s'il avait été protégé,
secondé et encouragé par son gouver-
nement. Voilà ce qu'on ne vit pays, ce
qu'on ne voit pas encore, ou du moins
ce qu'on ne veut-,pas voir. Quels étaient
donc alors l'objet, et le but de la ré-
volution ?
On voulait un gouvernement repré-
PREFACE» ix
sentatif qui embrassât l'universalité
des intérêts sociaux et en assurât la
garantie et la prospérité.
On voulait l'égalité sociale, c'est-
à-dire l'égalité des charges publiques
et l'admissibilité de tous les Français à
tous les emplois.
La révolution attaquait donc à-la-
fois le pouvoir et les supériorités so-
ciales, et cette attaque les réunit dans
uné défense commune. Leur résistance
paraissait invincible, elle ne l'était pas.
Les meilleurs esprits, les premiers dé-
fenseurs de la cause populaire pen-
saient que la même force qui avait ré-
duit les pouvoirs de la société civile à
la condition toujours difficile de la dé-
fense, suffirait pour les soumettre aux
lois que leur imposait la révolution.
De quoi s'agissait-il en effet? De con-
sommer l'ouvrage des mœurs. Pou-
vait- on douter qu'elles ne triom-
f
x PHliFACK.
pliassent de toutes les résistances ?
Cette opinion ne prévalut pas; on
déchaîna les passions, les intérêts et
les opinions; les partis se formerent
et se firent une guerre à outrance. La
révolution en souffrit; mais ce qui n'a
pas été remarqué, et ce qui me paraît
digne de remarque sur-tout dans les
circonstances où nous sommes, c'est
que le parti de la modération, quoique
écrasé par le parti exagéré, ne passa
point dans les rangs du parti anti-
révolutionnaire «t ne fit jamais cause
commune avec lui. Les Anglais, à
Toulon levèrent inutilement le dra-
peau de la monarchie (i). Comme ils
ne spécifièrent pas quelle monarchie
ils voulaient rétablir, ils furent aban-
donnés par ceux-là mêmes qui avaient
(t) Voyez. i« ilfcl.uatinn Il,: lonl llood.
PUlb'ACE. xj
favorisé leur invasion. Dès-lors la force
décida de tout.
Au dedans elle surmonta tous les
obstacles et au dehors elle sortit vic-
torieuse de toutes les coalitions que
formèrent successivement contre la ré-
volution d'imprudentes offenses de
vaines terreurs et de dangereuses am-
bitions. On sait toute la gloire que la
France conquit dans cette lutte à ja-
mais mémorable. Ses immortels exploits
firent une si profonde impression sur
toute l'Europe, que les plus grands
revers ne lui firent rien perdre de son
éclat. Les souverains dé l'Europe
maîtres de la capitale de la France,
rendirent un hommage solennel aux
généreux efforts'du peuple français
respectèrent ses malheurs et ne lui té-
moignèrent aucun ressentiment de sa
révolution
Louis XVIII alla plus loin il con-
xij PREFACE.
sacra dans sa Charte immortelle la
plus grande partie des conquêtes de
la révolution, régla tous les intérêts
conformément aux lois qu'elle avait
établies est fixa les destinées de la
France sur les bases et les principes
de la révolution. Cette loi donnée à
la France par son roi en présence et
pour ainsi dire sous les aruspices de la
confédération de l'Europe, était à-la-
fois nationale et européenne. On de-
vait d'autant plus espérer qu'elle serait
reçue avec respect et reconnaissance
par tous les partis, qu'elle rendait à
l'un son roi, à l'autre sa patrie. Vain
espoir les partis ne se soumettent
qu'aux lois de la nécessité et il n'y a
qu'un talent peu ordinaire qui peut
les courber sous son joug impérieux.
Ce talent nous a manqué. Vaincu et
non soumis, habile dans l'intrigue,
favorisé par les événemens, le parti
phÎface. xiii
anti-révolutionnaire s'est affranchi de
la Charte a profité de nos fautes et
s'est emparé du pouvoir. De fâcheux
symptômes annoncent l'usage qu'il en
fera.
Dans sa nouvelle agression, il re-
met en question la légitimité de la ré-
volution il confond dans le même
anathème, avilit et déshonore les dé-
fenseurs de la cause populaire' et se
livre aux plus violentes déclamations
contre leurs principes, leurs moyens
et les résultats auxquels ils sont par-
venus. Ce parti ne poursuit-il que d'im-
placables ressentimens contre un vieil
ennemi? Ne hasarde-t-il qu'une combi.
naison pour intimider cet ennemi, le ré.
duire au silence, le forcer à accepterune
honteusé amnistie, ou le faire du moins
consentir à la restauration des anciennes
supériorités sociales ? Peu importe.
Quelque déplorables que soient les ca.
kiv PREFACE.
lamités de la révolution, il est de l'hon-
neur et de la gloire du peuple français
de ne pas souffrir qu'on la flétrisse.
Ses principes ses résultats, sont le
fondement de nos lois, de notre gou-
vernement de notre ordre social la
garantie de nos droits et de nos liber-
tés, le mobile de nos prospérités, de
notre gloire et de notre grandeur. Si
un parti s'honora par sa fidélité à l'an-
cienne monarchie, l'autre parti ne peut
pas s'être, déshonoré en fondant les li-
bertés de son pays. On ne parviendra
pas à égarer l'opinion sur ce point.
Sans doute on s'étonnera que de-
puis huit ans que j'ai l'honneur de
siéger dans la Chainbre des Députés,
je n'aie combattu que par mon vote
les attaques de la contre-révolution et
des eontre-révolutionnaires, ma ré-
ponse sera simple j'ai cru jusqu'à
présent que ce vote suffisait. Je ne
l'BtSfACE. xv
sais pas insulter au malheur, môme
quand il est mérité jo sais même y
compatir voilà mon excuse.
Mais à présent que le parti qui so
dit royaliste, et qui n'est que contre-
révalutionnaife, ou l'implacable ennemi
de la révolution, domine dans les con.
seils du roi dans les CliamLres et dans
l'administration je manquerais à mes
devoirs, je trahirais mes sermens si je
n'entreprenais la défense des intérêts
de la révolution, que j'ai embrassée
aux premiers jours de ma jeunesse que
je n'ai pas abandonnée même au pied
de l'échafaud et que je me suis
engagé à défendre en bon et loyal de.
puté. Je n'écris pas pour persuader
ceux que la révolution n'a pas con-
(t) Après neuf mois de détention sons la terreur,
j'avais été condamné à la déportation, et Ton sait ce
que c'était que la déportation al cette «'-poque.
XV j PRIFÀCE.
vaincus de sa nécessité, mais pour dis-
suader ceux qui sont encore assez im-
prudens pour croire qu'on résiste aux
nécessités publiques et qu'on triomphe
de la nature des choses. Tels sont le
sujet et le but de cet écrit.
1
INTRODUCTION.
Depuis trente ans, les peuples civilisés luttent
avec plus ou moins de force et de succès
contre leur état politique et social. Ils deman-
dent à leurs gouvernemens des garanties de
leurs, droits et de leurs libertés et l'égalité
sociale. Ils savent que sans ces garanties la
société civile n'est qu'un long crime contre
l'espèce humaine. L'explosion de ce mouve-
ment, dans quelques états de l'Europe et du
Nouveau-Monde, a jeté l'alarme dans tous
les gouvernemens et dans les aristocraties,
toujours leurs auxiliaires quand elles ne sont
pas leurs adversaires. L'effroi eût été moins
grand si l'on avait mieux observé ses causes,
sa nature et son principe.
Ce mouvement n'est pas nouveau, il date
de l'origine du commerce général des peuples;
il s'est propagé par la circulation des lumières,
des richesses et du crédit, et il a acquis toute
son intensité par les besoins toujours croissan»
iï INTRODUCTION.
des gouvernement par la progression des tri-
buts des peuples, et par la difficulté presque
insurmontable d'élever les revenus de l'état
au niveau de ses dépenses. Comment n'a- t-oo
pas vu que de la relation des besoins des gou-
vernemens et des subsides des peuples résulte
un intérêts commun entre les souverains et
les sujets, qui ne peut être bien réglé que par
leur conooure et que l'intérêt individuel du
contribuable dans l'intérêt commun est le
fondement de l'égalité sociale. Voilà les véri-
tables causes de ce mouvement dont on cher-
che à se dissimuler le véritable caractère en
le qualifiant de révolutionnaire. A quoi bon
lui chercher des mobiles dana les sociétés se-
crètes, dans les francs-maçons, les jacobins,
les carbonari et les radicaux? Est-ce que dans
un siècle éclairé l'évidence de l'intérêt géné-
ral ne suffit pas pour lui créer dos défenseurs
dans tous les hommes éclairés, dans les ami9
de l'humanité, dans la masse de tous les in-
tctr6ts ?
C'est étrangement s'abuser que de ratta-
cher les révolutions politiques du dix-neuvième
siècle aux révolutions religieuses qui au sei-
INTRODUCTION. iij
1..
ziéme sèicle ébranlèrent les croyances, les
doctrines et l'autorité de l'Église catholique,
et de croire qu'on remédierait au mal en ré-
tablissant ces croyances, ces doctrines et cette
autorité (i)? De bonne ici peut-on se per-
suader au dix-neuvième siècle qu'en disant
aux peuples Croyez, ils croiront s Obéissez, ils
obéiront Reposez-Tous de votre bonlieur sur
l'autorité, et ils se croiront heureux? Il n'en
va pas tout-A-fait sinsi, il y faut plus de fa-
çon. La difficulté a paru si grande ci un autre
écrivain qui jouit d'une grande célébrité dans
le parti aristocratique, qu'il la croit insoluble
par les seules facultés humaines, et nous pré-
dit la dissolution de la société civile, sans les
secours de la Providence divine (a). Ce n'est
pas moi qui me permettrai d'élever des doutes
sur l'influence de l'Etre Suprême dans la con-
duite des affaires humaines mais je ne crois
pas que Jes mysticités soiont d'une grande
(i) Essai sur l'indifférence en matière de religion
par M. l'abbé de la Mennais,t. i, p. 46.
(&) Les Soirées de Saint- Pétotsboutg; par M. le
comte do Maistre.
IV INTRODUCTION
utilité dans le gouvernement des peuples.
Elles ne me paraissent propres qu'il foire des
hypocrites et dex dupes, qu'à aggraver le mal
plutôt qu'à y remédier. La difficulté est d'une
tout autre nature et me semble devoir se ré-
soudre par des considérations toutes différentes.
Il est dans la nature de la société civile de
développer toutes les facultés naturelles et
sociales de leur donner le plus grand essor
et de ne mettre de terme à leurs progrès que
dans leur impuissance. Plus les supériorités
individuelles sont nombreuses, plus les peu-
pies prospèrent, plus les empires fleurissent,
ou en d'autres termes, la puissance des indi-
vidus est la mesure exacte de la puissance des
peuples
Par une étrange singularité, les gouverne-
mens, au lieu de seconder le mouvement so-
cial, favorable aux individus, font tous leurs
efforts pour l'arrêter, pour rendre la société
civile stationnaire, pour la concentrer dans
des supériorités sociales, incompatibles avec
les supériorités individuelles.
De cette tendance contraire de la société
civile et des gouvernemens, résulte une agi-
INTRODUCTION. y
tation intestine qui met souvent en péril
l'ordre public, et persuade aux gouvernemens
qu'on ne peut gouverner que par la force et
la déception, par l'arbitraire et l'oppression,
par le crédit et l'influence des supériorités
sociales. par l'avilissement et la misère do la
presque totalité de la population comme si
des combinaisons artificielles pouvaient altérer
la nature des choses et changer ses lois éter-
nelles
Dans les siècles d'ignorance et de barbarie,
les progrès de la société civile sont lents et
trop faibles pour influer sur l'état social. Les
supériorités individuelles n'existent pas ou
sont peu nombreuses les supériorités sociales
dominent sans partage et sans résistance,
mais l'état social n'est ni plus tranquille ni
plus prospère, ni plus puissant que dans les
temps si redoutés de la concurrence des supé-
riorités individuelles. Quiconque est pénétré
des saines notions de la morale et de l'ordre
public, ne voit de changé que les noms dans
l'histoire des guerres civiles des Armagnacs et
de la Jacquerie, et dans celles de la Rose-
Rouge et de Tyler. Les passions humaine*
vj INTRODUCTION.
offrent le même caractère, quelle que soit la
condition des hommes sur lesquels etles exer-
cent leur empire.
Tant que le pouvoir ne, fut disputé que par
les gouvernemens et par les supériorités so-
ciales, quel que filt le vainqueur, la condition
de la société civile ne varia que dans le degré"
de la misère des peuples.
Quand les gouvernemens subjuguèrent les
supériorités sociales le niveau du pouvoir
absolu pesa de tout son poids sur toutes les
classes de la population. La justice fut une
faveur, et le droit un crime.
Dans l'invasion du pouvoir par les supério-
rités sociales, l'aristocratie régna mais sa
domination ne fut pas moins oppressive et
parut encore plus odieuse que celle du pouvoir
absolu. C'est une maxime devenue prover.
biale, que la tyrannie d'un seul est préférable
tl la tyrannie de plusieurs.
Cette alternative du pouvoir absolu ou aris-
tocratique a été pour ainsi dire l'état habituel
de la société civile. Il n'a éprouvé de modifi-
cation et de changement que depuis que la
société civile, par son impulsion naturelle, p ar
INTRODPCTIOW. V»
l'action lente mais continue du temps, par un
concours de circonstances favorables, a suc
cessivement révélé l'importance des classes in-
férieures de la population, multiplié les supé-
riorités individuelles, et mis en opposition leur
influence avec l'autorité de l'aristocratie et le
souverain vouloir du pouvoir absolu. Alors
s'est formé le gouvernement mixte, le meil-
leur des gouvernemens qui ait présidé aux
destinées de l'espèce humaine. Les anciena
avaient pressenti l'excellenco de ce gouverne-
ment, mais ils l'avaient cru impossible.
« Je conclus avec Platon, dit Cicéron, que
» la meilleure forme de gouvernement est celle
» qui offre l'heureux mélange de Ia royauté,
» de l'aristocratie et de la démocratie. » {Frag*
#<?/> lib. a.)
« Le meilleur de totts les gouvernemens,
» dit Tacite, serait celui qui résulterait du
mélange des trois pouvoirs balancés l'un par
» l'autre; mais ce gouvernement n'existera ja-
» mais, ou s'il se'montre il ne durera pas (i). »
Il s'est montré, il existe, il est l'objet de
(1) Ana. rv, xsxui.
Vlij INTRODUCTION.
l'ambition do tous les peuples mais dure-
ra-t-il •̃
C'est-là, il faut en convenir, le problème
que présente actuellement l'état social} mais.
est-ce en effet un problème, et n'y a-t-il pas
un profond aveuglement à l'élever î II me
semble que si, malgré les barrières que les
castes, l'esclavage et la féodalité ont si long-
temps opposées à l'invasion des supériorités
individuelles elles ont trouvé une issue vers
la civilisation, et sont arrivées au gouverne-
ment mixte un si grand effort un si grand
succès leur garantissent à jamais la possession
de cette précieuse conquête pour s'en assu-
rer, il suffit de jeter un coup-d'oeil rapide sur
la distance parcourue
Dés les temps les plus reculés de l'histoire,
les peuples les plus vantes pour leur civilisa-
tion fondèrent la société civile sur le système
des castes, c'est-à-dire sur la classification et
l'isolement des diverses classes de la poptila-
tion. Tout rapprochement, tout mélange
toute confusion furent interdits et rendus
impossibles par les terreurs de la religion, par
les préjugés et les superstitions par toutea
INTRODUCTION. ix
les fraudes qui séduisent ou abusent l'espèce
humaine. Dans l'Orient, ce mode de sociabi-
lité est aussi ancien que le monde, et il ne
paraît pas avoir souffert le moindre ébranle-
ment, la moindre injure des vicissitudes des
siècles. L'éternité des supériorités sociales y
est assise sur l'éternité des infériorités gra-
duées de toutes les classes de la- population.
Mais quel a été le résultat do cet attentat
la nature humaine et sociale?
L'isolement des castes réduisit les forces de
l'état à celles des castes supérieures', spéciale,
ment chargées du soin de sa défense privé des
secours de la plus grande partie due sa popu-
lation, l'état fut incapable de résistance et
subit la loi de tons les potentats qui entrepri-
rent de le conquérir tant sont précaires l'in.
dépendance, la puissance et la gloir.e des états
quand elles ne sont garanties que par la seule
force et le seul intérc?t des supériorités sociales!
L'asservissement du peuple entraîne toujours
l'asservissement du pays, et les supériorités
sociales subissent' la loi d'un maître pour n'a-
voir pas voulu reconnaître d'égaux,
Dans l'antiquité l'esclavage de la plus
x INTRODUCTION.
grande partie de la population fut dtabli par
les mimes molih qui détorminèront l'institu-
tion des castes. On voulut aussi faire predo-
miner los supériorités sociales.. Cette mesure
IEüt générale, elle fut une condition absolue
de la société civile; mais si l'on interroge sur
ses effets l'histoire de cette longue époque du
monde, que nous répond-elle?
Elle nous montre les quatre cinquièmes
de la population dans l'avilissement et la mi-
aère; l'autre cinquième, compoaC des riches et
des pauvres, toujours en guerre pour le pou.
voir, et par-tout de scandaleux désordres, des
vices révoltans des crimes effroyables. Consi.
dérés moralement les plus grands hommes de
l'antiquité sont bien peu recommandâmes j
considérés politiquement leurs vertus ne fil.
rent que de grands forfaits (i).
(i) La plus illustre période de l'histoire romaiue,
considérée sous un point de vuo politiques, est ceUe
entre le commencement de la première et la fin de la
dernière guerre punique. Cependant, dans ce même
temps, l'horrible pratique de l'empoisonnement était
si commune, cjho pendant une partie de l'année de aa
préturo, un préteur condamna la peine capitale plus.
INTRODUCTION. xi
Si l'état social des peuples les plus célè-
bres de l'antiquité fut si monstrueux au de-
dans, on ne doit pas s'étonner de ses exeus
au dehors. Ils signalèrent tous les genres
d'arbitraire d'a.bus et d'oppression en un
mot ils consacrèrent l'inhumain adage <wà
victis
Dans cette esquisse rapide de la société ci-
vile des' peuples de l'antiquité sous le système
de l'esclavage, on voit ce qu'il en coûte à l'hu-
manité pour assurer la: domination des su-
périorités sociales. Elles eurent le môme sort
que sous le système des castes. Elles passèrent
sous la joug d'un maître et lui asservirent
leur pays.
Après le lugubre tableau de l'avilissement
de l'espèce humaine sous l'esclavage et les
castes, on arrive à la féodalité et, il Ctutcn
de trois mille individus coupables de ce crime dans un
partie de l'Italie, et ses informations lui signalèrent
encore un grand nombre de coupables. (Tit.-Liv.
1. xl ch. jciiii.)
On trouve un semblable et peut-être encore un plua
effroyable exemple de ce crime dans les premiers
tempe de la république (/< 1. vin ch. xvin. )
XÏj INTRODUCTION.
convenir ce dernier mode de gouvernement
se présent» sous un aspect moins sinistre. Ce
n'est pas qu'il ait fait moins de inal l'espèce
humaine et moins outragé l'humanité, ou que
ses excès aient été plus tolérables et ses résul-
tats moins funestes à l'état social. mais il eut
un grand mérite, il ne ferma point l'accès à
l'espérance.
Le gouvernement féodal produisit deux ré-
sultats distincts.
Lo rétablissement du pouvoir souverain par
la suzeraineté ou la dépendance des supério-
rités féodales.
Et le maintien des supériorités sociales par
l'asservissement des classes inférièures de la
population.
Dominer ou servir, opprimer ou être op-
primé, être honoré ou avili, opulent ou mi-
sérable, telle étaitl'économiedu régime féodal-
que de grands publicistes ont honoré de leurs
suffrages.
Deux causes, la religion et les franchises
le minèrent insensiblement, et le pouvoir royal
sur-tout en France consomma sa ruine. Sa déca-
dence fut lente, sa destruction sans secousse,
INTRODUCTION. xilî
sa disparition sans catastrophe; preuve évi-
dente qu'il portait en lui son principe de mort.
Incompatible avec la religion chrétienne,
la Modalité manquait non-seulement du prin-
cipal appui de tout gouvernement, mais même
elle avait à combattre dans cette religion un
ennemi invincible quand elle condamnait à
la plus honteuse dégradation les classes infé-
rieures ou la plus grande masse de la popula-
tion, la religion chrétienne enseigniatque tous
les hommes sont égaux aux yeux de l'Etre Su-
prême, qu'il les considère tous comme sa fa-
mille, qu'il les unit les uns aux autres par les
liens de la fraternité universelle, les embrasse
dans le même amour, les recommande aux
soins d'une charitable bienveillance, menace
de sa colère les puissans qui abusent de leur
pouvoir, promet ses bontés particulières aux
faibles et aux pauvres et les contient tous
dans le devoir par l'espoir des récompenses et
la terreur des peines dans une autre vie. Un
peuple à qui sa religion révèle chaque jour ses
droits l'égalité dans un autre monde, est
peu disposé à se soumettre dans celui-ci à des
supériorités sociales et à se sacrifier il leurs
XIV INTAQDUCTIQN.
jouissances (1). Malheur aux gouvernement
dont les principes sont en opposition avec les
dogmes religieux, et font naître dans la cons-
cience de l'homme de bien d,es doutes que sa
raison ne peut résoudre!
D'ailleurs le régime féodal lors même
qu'il fixt parvenu à son apogée, n'envelop-
pait pas dans une dépendance universelle
toutes les classes inférieures quelques villes
jouissaient de certaines franchises; les canv
pagnes comptaient des hommes libres en bien
petit nombre, sans doute, mais assez grand
pour servir d'exemple et faire naître le désir
de partager.leur sort.
Enfin les tributaires et les serfs eux-mêmes
pouvaient trouver, dans le travail des villes
et dans quelques travaux des champs, des
moyens de soulager. leur misère, de sortir de
l'oppression et de s'élever graduellement à
(i) Qui ne connaît les nombreuses révoltes pro-
voquées par les doctrines de WiclefF, les crimes des
anabaptistes de Munster et le fameux distique do
i John Bull. Lorsque Adam bêchait et qu'Eve
filait, où était alors à- gentilhomme ?
iNTnonuctiow. *v
une sorte d'importance sociale. Les richesses
mobilières n'étaient pas au-dessus de leur
atteinte, et ces richessos sont une supériorité
sociale qui doit nécessairement entrer dans
la balance du pouvoir.
C'est par cette supériorité individuelle quo
furent brisés successivement sur le continent
de l'Europo tous les chaînons de la féodalité.
Avec los produits de leur travail les classes in-
férienres se rachetèrent de l'esclavago per.
sonnel et territorial, du droit de taille, de
l'incapacité d'acquérir des terres, déposséder
des fiefs, et en un mot de tous les droits que
la féodalité avait usurrés.
Il faut reconnaître aussi que ce mouvement
fut habilement secondé par la troisième dy.
nastie de nos rois. Ces monarques aperçurent
de bonne heure les ressources qne leur ofiraient
la population et les richesses des classes infé-
rieures pour réprimer les supériorités féodales.
et les faire rentror sous le joug de l'autorité
royale qu'elles avaient secoué. Dans cette
intention, ils multiplièrent les affrancaisse-
mens, protégèrent la liberté individuelle, la
sûreté personnelle la propriété, et favorisé-
xvi INTRODUCTION.
rent le travail, l'industrie et tous les moyens
d'aisance et de richesse.
Enfin, par une sorte de prodige, des évé-
nemens imprévus donnèrent uue si forte im-
pulsion aux progrès et il. l'accumulation des
richesses mobilières, qu'on vit naître pour
ainsi dire une nouvelle population, un nouvel
ordre social, une nouvelle société civile. La
découverte de la poudre canon, de l'impri-
merie, d'un passage aux Grandes-Indes par
le cap de Bonne-Espérance et d'un nouveau
Monde, changea pour ainsi dire tous les rap-
ports des hommes et des peuples, lia par des
rapports de besoin, d'utilité'et de jouissances
toutes les classes, tous les rangs, tous les
ordres de l'état et les unit étroitement par le
plus fortde tous les liens, par l'intérêt commun.
Devant la toute-puissance des intérêts parti-
culiers et généraux disparurent les barrières
qui isolaient les différentes classes de la so-
ciété, les relations artificielles de supériorité
et d'infériorité, qui pour la plupart étaient un
outrage à la nature humaine et au caractère
de la société civile, et les privilèges et les fa-
veurs qui étaient autant d'abns ou d'excès du
ISTHOnÙOTION. ni;
2
pouvoir Pressées par l'influence des richesses
mobilières, des lumières qui en sont les com-
pagnes inséparables et de l'autorité du pou-
voir qui leur avait échappé les supériorités
féodales furent forcées de se soumettre à la
loi eommune, fondement de l'égalité sociale.
Ainsi finit l'état politique de la féodalité
et avec lui un dos plus grands obstacles
l'ordre public et à la civilisation.
Cette grande révolution ne se fit pas sans
la violation d'un grand nombre de droits an-
ciens, sans l'immolation d'antiques légitimi-
tés, 'sans l'apparition d'intérêts nouveaux, ni
sans offenser de grandes et nobles passions
-ni sans altérer les anciennes moeurs, ni sans
en introduire de nouvelles, ni sans exciter de
vifs ressentimens, ni sans jeter à de grandes
profondeurs des germes de haine et de ressen-
timens les révolutions politiques ne peuvent
pas se faire autrement; et si ce qui est ancien
devait être éternel l'homme descendrait au
rang de la brute et perdrait le plus beau de
ses attributs, la perfectibilité.
Un écrivain qui dans de lumineuses dis-
sertations sur la monarchie française, a fait
XVJj| INTRODUCTION.
pénétrer de grands traits de lumière dans le
chaos de notre histoire nous a tracé un ta-
bleau piquant des effets de cetto révolution
sur les supériorités féodales.
« A la féodalité dit M. de Montlosiér
» succéda la chevalerie, a la chevalerie fa
» noblesse. Après l'abolition du service des
» fiefs comme la noblesse eut ses joutes et
ses tournois; après l'abolition des tournois,
» comme elle eut ses bans et arrière-bans en.
» même temps que les états généraux et par-
» ticuliers; enfiu, après l'abolition des guerres
» particulières, comme elle eut ses combats
singuliers, quelques guerres intérieures, et
» principalement les guerres de religion, elle
» put maintenir long-temps son ancien esprit
» et (aire respecter ses anciennes mœurs (1).»
Certes, voilà d'anciennes mœurs et un an-
cien esprit bien dignes'du respect des peuples!
Voilà des titres bien légitimes à la considéra-
tion publilue! Voilà des supériorités bien in-
téressantes dans leurs désastres Ce n'est pas
tout cependant.
(t) De la Mon,. franc. t. r, p. 213 et 214.
IM'HOUUCTIONi xÛfc
Le même écrivain nous apprend que nos
rois voulurent inutilement répandre sur la ma-
gistrature nouvelle les titres, les dignités et
les honneurs qui devaient l'incorporer aux an-
cienne8 supériorités féodales tout celd, dit
M. de Montlosier, resta roturier (i),
Ainsi la classe ennoblie par la chevalerie
ou par la féodalité repoussait la classe enno-
blie par le monarque, et, ce qui ne doit pas
causer moins de surprise, ces deux classes,
divisées entre elles sur le degré de leur supé-
riorité respective, se réunissaient pour tenir
à une extrême distance les supériorités indi-
viduelies que la civilisation multipliait aveo
tant de profit, d'honneur et de gloire pour
le pays.
A ces deux causes de dissension, nées de
la révolution féodale, se joignait encore un
dissentiment universel sur la nature, l'éten-
due et les limites du pouvoir royal. Vaine.
ment le monarque croyait avoir recueilli le
pouvoir absolu dans les débris de la féodalité;
vainement saisissnit-il toutes les circonstances
(i) Jbid., p.
XX J K THODUOTIOK.
qui pouvaient appuyer ses prétentions au
pouvoir absolu, ses tentatives, toujours re-
poussées, n'eurent jamaisde succès durable et
complet. Vainement Louis XIV disait aux
magistrats consternés L'état, c'est moi; les
magistrats annulaient le testament du mo-
narque impérieux. Les coups d'état, les abus
de pouvoir, le vague d'une autorité recon-
quise pièce à pièce dans l'espace de quatre
siècles, répandirent souvent l'effroi parmi les
meilleurs citoyens; mais de continuelles et
courageuses résistances conservèrent intacts
les droits de la nation, s'ils ne les préservèrent
pas'des dangereuses atteintes qui leur furent
portées.
Les causes qui renversèrent la féodalité en
France ne sont pas tout-à-fait les mêmes que
celles qui l'ont plus ou moins détruite dans
les autres états de l'Europe, et il est facile
d'en dire la raison. C'est que dans les gou-
•veraemens plus militaires que civiles, la féo-
dalité avait un appui qui lui a manqué dans
les gouvernemens plus civils que militaires;
mais on remarquera que la ruine de la féoda-
lité a été par-tout le résultat de l'indépen-
INTRODUCTION. XS)
idance des classes inférieures de la société do
la progression des supériorités individuelles et
de l'iafluence qu'elles ont exercée par leurs
richesses et leurs lumières sur tous les pou-
voirs de la société sur la direction des' affaires
générales; surla puissance, le crédit et la con-
sidération de leur pays dans ses relations avec
les autres peuples.
Voilà comment la société civile a attteint
le degré de civilisation auquel etto est par-
venue dans tous.les états civilisés; voilà d'où
lui vient sa prospérité; voilà par quels moyens
elle peut la conserver et l'accroître elle doit
tout à la masse de la population et à ses su-
périorités individuelles, et elle attend tout de
leurs efforts, de leurs progrès et de leurs succès.
Les supériorités sociales peuvent s'en in-
quiéter elles peuvent imaginer les combinai-
sons les plus ingénieuses pour se donner une
importance qu'elles n'ont plus; elles peuvent
mêene intéresser les gouvcrncmens à leur
sort, quoique leur situation diffère entière-
ment de celle des gouvernemens, l'illusion ne
saurait être durable; on ne croira pas long-
temps à l'utilité ou à la nécessité de leur du.
XMJ INTnODUCTION.
iuiu&ûon le torrent des intérêts généraux qui
les renversa quand elles étaient toutes-puis-
sante», opposera d'insurmontablesobstacles à
leur restauration. Rien ne peut arrêter le
cours d'une révolution si honorable et si glo-
rieuse pour l'espèce humaine. Vainement on
se flatterait de faire rentrer ou de retenir les
peuples sous un joug qui s'est usé par le
temps; de faire revivre ou de rendre toute
leur vigueur à des lois décréditées ou tombées
en désuétude, et de rajeunir des moeurs vieil-
lies et surannées jamais on ne replongera la
société civile dans l'état d'abjection et d'op-
pression où elle fut si long-temps et où elle
est encore dans quelques pays sous le régime
des castes, de l'esclavage et de la féodalité.
On ne peut plus briser le ressort do la société
civile, paralyser les facultés clé la grande
masse de la population, fabrutir pour la do-
miner, la dominer pour s'enrichir des sueurs
de sa misère, fermer tout accès aux supério-
rités individuelles et laisser un libre cours
aux supériorités sociales. On no peut plus
s'aveugler au point de croire qu'on peut fon-
dur leb richesses sur la misère de la plus
INTRODUCTION. Xxijj
grande masse de la population, la raison pu-
blique sur l'ignorance générale, et la puis-
sance sociale sur les forces partielles d'un pays.
Les temps de barbarie sont passés et ont fait
place aux siècles de lumières; les siècles vivont
et meurent comme les générations, et, comme
elles) ne ressuscitent pas.
Mais n'y a-t-il plus de découvertes faire
dans la science de l'oppression et de l'asser-
vissement des peuples? Je conviens que le
génie du pouvoir est fécond en ressources 4
mais on peut se rassurer sur les obstacles qu'il
a maintenant à vaincre ?
Depuis plus d'un siècle il s'est fait dans
l'état économique, intellectuel et moral des
peuples, une révolution générale qui a entiè-
rement changé la situation du pouvoir et l'a
placé dans des rapports tout-à-fait nouveaux
avec les peuples.
Le commerce l'industrie l'agriculture
ont fait d'immenses 'progrès; letirs produits
sont décuplés depuis le dix-septième siècle.
Dans le même espace de temps, la popula-
tion, engagée dans ces travaux, a doublé en
Angleterre et avancé dans une progression
JCXÎY INTRODUCTION.
plus ou moins rapide dans les autres états
commerçons et industrieux de l'Europe.
Les richesses ont encore dépassé les progrès
de la population et du revenu, et, ce qui
n'existait pas au dix-septième siècle, elles cir-
culent dans tous les rangs, dans toutes les
classes de la population et y portent, avec l'ai-
sance, le sentiment de leurs droits et la cons-
cience de leur force pour les faire respecter.
L'éducation de la population a suivi par-tout
les progrès de l'aisance et de la richesse (i).
(t) Une seule maison de librairie à Londres vend
annuellement cinq millions numériques de livres.
En i77o, il n'y avait à Londres que quatre ca-
binets de lecture ( circulatwg> librairies ) il y en
avait cent en 182a, indépondammeut de quinze cents
ou deux mille marchés pour la.vente des livres.
Les ouvrages périodiques ont augmenté dans la
même proportion. La Revue d'Edimburg et le Qiia-
terly Rewiev/ ont plus de lecteurs que tous les ou-
vrages périodiques mis ensemble depuis trente ans.
Il y a outre cela cinq ouvrages périodiques sur les
sciences, qui sont très-répandus.
Une société, avec un fonds d'un million nier, (vingt-
cinq millions de fr.) a fait imprimer et distribuer
INTRODUCTION. XXV
L'instruction a multiplié les hommes instruits
etéclairés dans toutes les branches des travaux
utiles et des connaissances btunaines. Le cin-
quième de la population, dans, une grandé
"pârtië"3êT3tats de l'Europe est en état d'ap- j
précier la direction et la conduite des affaires
publiques, d'exercer un contrôle éclairé sur
à douze sous le volume les ouvrages de Hume de
Buffbn l'Encyclopédie, et d'autres ouvrages recom-
mandables.
Les journaux distribuent dans une seule année
vingt-trois millions six cent mille feuille».
Le nombre des journaux était en 178a de soixante-
dix-neuf en 1799 de cent quarante-six, et en t82z
de deux cent quatre-vingt-quatre. ( Extrait du dis-
cours, de lord Russel à la Chambre des Communes,
le 2.5 avril
La même progression existe sans doute en France
mais il ne m'est pas possible de l'établir sur des faits
aussi positifs que ceux publiés par lord Russel.
Je ferai seulement remarquer qu'en France un
million deux cont mille individus reçoivent l'ins- ̃
truction primaire et environ quarante mille l'instruc-
tion des hautes suences- (Discours de M. Cuvier
commissaire du roi à la Chambre dos Députcts dans
la scssion de
XXVJ INTRODUCTION.
les agons du gouvernement, et de se former
une saine opinion sur les véritables inttuâtsdu
pays,
Si l'on juge de l'état moral d'un peuple par
son caractère religieux on peut soutenir que
la société a rétrogradé. Mais que peut-on eu
conclure? Est-ce qu'elle est plus docile au pou-
voir ? Non sans doute; je crois au contraire
qu'elle lui offre moins de prise et par consé-
quent est moins facile à soumettre à l'arbi-
traire.
Quant aux autres dispositions morales du
peuple, eltes ont suivi l'impulsion de la révo-
lution qui s'est opérée dans tous les autres élé-
mens de la société civile.
Dans les classes qui font les travaux maté-
riels, et qui dans tous les pays industrieux
forment les deux tiers de la population les
individus, indépendans les uns des autres ne
sont assujettis qu'aux devoirs naturels et
l'observation des lois générales de la société.
L'homme n'a aucun droit sur l'homme, et ne
peut prétendre à d'autre influence qu'à celle
que donnent l'Age, la fortune, l'habileté etles
lumières. Il ne serait pas facile de plier ces
INTRODUCTION. XXvij
dusse» un régime qu.i attaquerait leur indé-
pendance leurs intérêts leurs habitudes et
leurs moeurs. Ces classes, fussent-elles insolées
des classes supérieures, auraient encore de
et si elles
renouvelaient les oifroyables scènes de la Jac-
querie, on ne voit pas comment on pourrait
les réduire et les faire rentrer sous le joug du
pouvoir. Le spectacle de l'Irlande doit inspirer
une juste défiancocontre les spéculateurs du
despotisme.
Les classes qui dirigent les, travaux et qui
forment à-peu-près le sixième de la popula-
tion, peuvent en très-grande partie se placer
dans les rangs les plus honorables de la société
civile. Elles sont, sous le rapport des richesses,
des lumières et de l'éducation, il un.degré peu
éloigné des classes supérieures de la société
et peuvent avec raison être regardées commit
le chaînon qui tulit les classes intérieures aux
classes supérieures. Elles offrent donc sous les
rapports politiques les mêmes données et les
juémes résultats.
Enfin dans le dernier sixième de Ut popu-
lation ,qui comprend les propriétaires, les ca.
XXvijj INTRODUCTION.
pilalistes, les classes sa vantes, les piofl-ssious
libérales et les arts, c'est-à-dire tous ceux qui
vivent du revenu, on ne remarque aucune
différence quant aux masses; tous les individus
qui composent cette classe sont à-peu-près
égaux sous les rapports des richesses et des lu-
mières j l'inégalité qui existe parmi eux forme
les supériorités individuelles.
On chercherait donc inutilement dans l'état
actuel de la société civile des supériorités so-
ciales, c'est-à-dire des classes qui, par leurs
richesses héréditaires et par leurs lumières
forment une classe à part, dont les autres
classes ne peuvent pas approcher.
Sans doute il existe encore dans tous les états
de l'Europe d'anciennes classes privilégiées
qui ont l'avantage de la notabilité, de la nais-
sance et des services rendus à l'état par leurs
aïeux) et je suis loin de révoquer en doute la
réalité de ces avantages. Les peuples s'honorent
par la reconnaissance, s'illustrent par l'illus-
tration des anciennes races, comme ils brillent
par les monuniens qui immortalisent les sou-
venirs chers à la patrie; mais ces restes d'hon-
neur et de gloire occupent bien pru de place
INTRODUCTION. XXIK
dans les populations modernes, Eu France,
l'ancienne classe privilégiée est réduite qua-
rante-cinq mille familles ou 11 deux cent vingt-
cinq mille individus, ce n'est pas le -vingtième
des classes qui vivent du revenu, et la cen-
tième partie de toute la population. Dans les
pnysqiii n'ont pas subi de révolution, les classes
privilégiées ou les supériorités socïales ne sont
pas beaucoup plus'nombreuses qu'en France;
mais elles possèdent une grande partie du ter-
ritoire, et cet avantage leur donne une grande
influence dans le pays avantage que n'ont
plus les anciennes classes privilégiées de la
France.
Si cette statistique politique n'est pas idéale,
et je crois qu'on ne peut l'accuser ni d'exagé-
ration ni d'erreurs grossières, les supériorités
sociales ne sont-elles pas imaginaircs dans l'état
actuel de la civilisation, et peut-on se flatter
de leur donner une importance suffisante pour
les investir d'une certaine autorité sur le pays,
ou pour les faire servir de point d'appui au
pouvoir absolu?
Sur quoi reposerait cette importance fac-
tice ?
XXX INTRODUCTION.
Serait-ce surie ponvoirqu'on leurattribuerait
sous certains rapports civils et politiques? Mais
le pouvoir n'a que deux moyens d'action la
force physique et la force morale, et dans l'état
actuel de l'organisation sociale, ni l'une ni
l'autre ne sont inhérentes en lui. Il n'en a que
la direction et l'emploi.
La force physique est mise dans les mains
du pouvoir par les contributions de toute la
population en hommes et en argent et par le
crédit public; mais cette force ne lui est pas
donnée pour en disposer à sa volonté; il ne la
reçoitque dansunbutobligé. S'il entreprenait
d'en disposer de tout autre manière que celle
voulue par les intérêts de l'état, à quels dan-
gers ne s'exposerait-il pas? Il n'esl pas impos-
sible au pouvoir de faire illusion aux peuples
sur la destination de la force physique confiée
à sa direction; mais cette illusion n'est ni d'une
longue durée ni sans péril. Tout pouvoir qui
n'agit pas dans son caractère dans sa direc-
tion dans son but, est dans un état continuel
de dissolution; il tombe en poussière au pre-
mier choc au premier accident, au premier
événement. Voyez combien peu de résistance
TNTttODurvrroN. xxxj
ont fait les gouvernemens les plus puissans
quand ils sont entrés en lutte avec les peuples.
La Suisse la Hollande, l' Angleterre les
États-Unis, ta France, l'Espagne et le Por-
tugaj sont autant de preuves éclatantes do
l'impuissance de la force physique des gouver-
némenaquand ils eu abusent et ne serait-ce
pas le plus grave des abus si les gouvernemens
employaient la force qui leur est confiée dans
le seul intérêt du pays, à lui imposer des su-
périorités sociales sans utilitd et non sans dom-
mage?
La force Morale du pouvoir consiste tout
entière dans la conformité de ses vues avec les
intérêts, la raison, et moine les passions du
pays qu'il gouverne. Tantqu'il marché dans
cette direction, il dispose de toute la force mo-
raley il est fort de toute la force de son peuple
il est puissant de toute sa puissance; en un
mot il est l'âme du grand corps de la société
civile.
Mais s'il substitue ses sentimens, ses affec-
tions, ses volontés, aux pensées et aux vœur
de son peuple, non-seulement la force morale-
xxxij INTRODUCTION.
lui échappe, mais elle se tourne contra lui et
l'expose à un péril imminent. Les supériorités
sociales, sur-tout en France, ne peuvent donc
trouver de nouveaux moyens d'accroissement
et de prospérité dans le pouvoir, ni lui rendre
la force et l'influence qu'elles en recevaient.
Toute prédilection du pouvoir pour les an-
ciennes supériorités sociales qui serait une in-
jure ou un tort fait aux supériorités indivi-
duelles, serait également périlleuse pour tous.
Ce serait une pomme de discorde qu'on ne
jetterait pas impunément au milieu de tous les
prétendans. A des droits égaux le pouvoir
doit justice égale.
Ne pourrait-on pas du moins donner une
nouvelle force aux anciennes supériorités so-
ciales en les réunissant aux supériorités indi-
viduelles ? Les états aristocratiques rouvraient
quelquefois le livre d'or, cette tentative me
paraît encore illusoire dans l'état actuel de la
société civile.
Les supériorités sociales sont nécessaire-
ment héréditaires, et les supériorités indivi-
duel les sont temporaires et en quelque sorte
INTRODUCTION. XXXu'j
3
fugitives. Accordera-t-on l'hérédité aux su-
périorités individuelles, et les transfbrmera-
t-on en supériorités sociales? On l'avait fait
dans l'ancien régime toutes les places et
presque tous les emplois étaient héréditaires
mais oh fut loin d'atteindre le but vers lequel
on marchait avec ou sans dessein. La noblesse
regarda toujours les ennoblis comme des ro-
turiers, et les roturiers n'accordaient aucune
considération aux ennoblis. Serait-on plus heu-
reux a présent? La noblesse serait-elle moins
jalouse et le peuple français moins sévère?
Ce serait mal connaître l'esprit national que
de croire qu'il supporterait des inégalités fac-
tices, et qu'il reconnaîtrait des supériorités
qui ne seraient fondées sur aucune considéra-
tion réelle.
Mais ce n'est pas là toute la difficulté.
Quand on parviendrait à établir une alliance
durable entre les nobles et les ennoblis, que
deviendraient les supériorités individuelles sur
lesquelles se fermerait la barrière des supé-
riorités sociales? Arrêterait-on leur progres-
sion ? N'y aurait-il désormais que des siipério-
xxxiv INTRODUCTION
rités sociales? Le commerce, l'industrie, lss
sciences et les arts, n'élèveraient-ils plus des
fortunes égales à celles des supériorités so-
ciales ? Ne produiraient-ils plus des talens
égaux ou supérieurs à ceux des supériorités
sociales? En ce cas, le pays tomberait dans
une décadence rapide et descendrait du rang
qu'il occupe dans le monde politique on ne
peut pas même prévoir où s'arrêterait cette
dégradation.
Que si, comme cela est naturel et même
nécessaire dans réconomie sociale sous la-
quelle nous vivons, les supériorités indivi-
duelles se multiplient dans la proportion de la
progression de la prospérité publique, que
fera-t-on de cette accumulation des supério-
rités individuelles? Leur ouvrira-t-on la bar-
rière des supériorités sociales? Mais alors ces
supériorités seront tellement envahies et do-
minées par les supériorités individuelles,
qu'elles n'auront qu'une existence fictive et
illusoire. Les choses seront dans le même état
oû elles sont actuellement en France. L'éga
lité de fait conquerra l'égalité de droit. La

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.