De la crise américaine et de celle des nationalités en Europe / par M. Sain de Boislecomte,...

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E. Maillet (Paris). 1862. Nationalités. 1 vol. (155 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1862
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DE LA
CRISE AMÉRICAINE
ET DE CELLE
' DES NATIONALITÉS EN EUROPE
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M. SAIN DE BOISLECOMTE
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DE LA CRISE AMÉRICAINE
ET DE CELLE
DES NATIONALITÉS EN EUROPE
PABI9. — DE SOTE ET BOTJCHET, IBPKIMEUBS, 2, PLACE DU PANTHÉON.
DE LA
GRISE AMÉRICAINE
ET DE CELLE
«WÏONALITÉS EN EUROPE
^- -nil. SAIN DE BOISLECOMTE
ANCIEN MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE EN ITALIE ET AUX ÉTATS-UNIS
PARIS
E. MAILLET, LIBR AfRE-ÉDITEUR
15, RUE TRONCHET (PRÈS LA MADELEINE)
1862
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L-k :'w^ .'L. ■■JVJi<
AVERTISSEMENT
J'ai dû à la confiance de mon illustre ami,
M. de Lamartine, d'être appelé à représenter la
République française à Naples et à Turin en 1848 ;
plus tard, en 1850, j'ai été envoyé aux États-
Unis, et, dans ces diverses missions, j'ai fait ce
que j'ai pu pour servir les intérêts de la France,
mais je me suis appliqué plutôt à étudier l'es-
prit et les institutions des pays où je résidais
que les hommes et les choses du moment. Dé-
nuées de tous attraits de curiosité, ces obser-
vations ne pouvaient, par conséquent, offrir
que peu d'intérêt au lecteur, et j'en étais trop
convaincu pour les livrer à la publicité. Les cir-
constances en ont décidé autrement. Elles m'ont
1
9 AVERTISSEMENT
semblé donner un intérêt d'actualité au point de
vue où je m'étais placé : celui de la comparaison
des questions que j'avais étudiées à l'étranger
avec l'état social de la France. Je dois avertir
toutefois que je me suis bien plus occupé du
passé et de l'avenir que du présent, et que j'ai
évité avec le plus grand soin tout ce qui pou-
vait , soit dans l'exposé des faits, soit dans les
appréciations qui en sont la conséquence, avoir
un caractère de politique militante,
C'est donc Une pure étude philosophique que
je présente au lecteur ; il n'y trouvera ni appro-
bation ni blâme sur les hommes ou les choses
du temps. Il n'en pouvait être autrement, puisque
c'est dans l'appréciation des causes que j'ai cher-
ché la raison des faits contemporains. Il en ré-
sultera nécessairement beaucoup d'aridité dans
le sujet, et la manière dont il est traité est loin
d'y remédier par l'agrément de la forme-. Ce
n'est donc que pour la pensée que je demande
quelque attention, et c'est pour la rendre plus
sensible que je l'ai dégagée de tout ce qui pou-
AVERTISSEMENT
vait indiquer de la part de l'auteur ou exciter
chez le lecteur une préoccupation personnelle.
C'est aux hommes de progrès que je m'adresse,
à ceux qui croient que chaque pas de l'humanité
doit être, non-seulement une conquête, mais
une conquête durable, et que, pour avoir ce
dernier caractère, il faut qu'elle ne soit pas
purement matérielle, mais surtout qu'elle soit
morale ; c'est-à-dire qu'elle soit empreinte dans
les moeurs et écrite dans les lois. ..
Ces derniers mots sont le résumé de ces pages.
Je n'ai point eu, en les écrivant, la prétention de
faire un livre. Je n'ai voulu qu'apporter ma part
d'attention sur des questions qui sont, depuis
quelque temps, l'objet de tant de controverses.
Il m'eût fallu plus de temps pour les traiter à
fond, et, si je l'avais essayé, les circonstances
eussent pu disparaître et emporter avec elles le
peu d'intérêt que peuvent avoir les observations
qu'elles m'ont suggéré. Par ces raisons, la partie
dogmatique se bornera souvent à de simples in-
dications, qui auraient demandé plus de déve-
Il AVERTISSEMENT
loppement. Ce n'est pas une apologie, c'est une
critique, par laquelle je préviens celle qu'on
pourrait très-justement m'adresser.
Je termine par une courte observation. Je n'ai
trouvé aux États-Unis, pendant près de deux ans
que j'y ai passés, que des amis dans les hommes
que j'ai connus, et que des raisons, d'estimer et
d'honorer les autres. J'espère donc que, dans la
critique que j'ai faite de quelques institutions,
on ne verra rien d'hostile aux individus ni aux
populations, à quelque zone qu'elles appartien-
nent. Personne ne déplore plus que moi les mal-
heurs présents de ce grand pays, et ne fait des
voeux plus sincères pour que la prospérité.dont
j'ai été témoin lui soit rendue.
PREMIERE PARTIE
DE LA CRISE AMERICAINE
Ce qui se passe aujourd'hui dans le inonde entier
renverse tellement les données de la politique ancienne
• qu'il semble que toutes les prévisions de la politique
moderne en reçoivent un éclatant démenti. Ce n'est
pas seulement, en effet, le monde ancien qui craque
de vétusté, c'est aussi le monde nouveau qui se dis-
sout au moment où les publicistes les plus avancés le
proclamaient comme le modèle des sociétés de l'a-
venir.
Ici, d'anciens États, dont la puissante unité semblait
défier tous les dangers, sont réduits aux expédients
pour conserver leur pouvoir qui s'en va ; là, des na-
G UJi LA CUISE AMÉBICAJNE
tionalités éparses se reconstituent, et tendent à former,
par leur aggrégation, des États de premier ordre ;
d'une part, les intérêts matériels détruisent des asso-
ciations fondées sur les principes de la raison ; d'une
autre, les'idées forment de nouvelles sociétés, où l'in-
térêt semble n'avoir aucune part. Et ce n'est pas seu-
lement aux institutions qu'il faut attribuer ces résul-
tats, car les principes politiques les plus opposés suc-
combent dans ces luttes : le despotisme comme la
liberté.
Les anciennes théories peuvent-elles rendre compte
de ces changements ? Nullement. Elles expliquaient
les révolutions civiles par des ambitions et des rivali -
tés d'individus ou de peuples, par des intérêts froissés,
par le jeu des passions humaines. Il y a bien de toutcela
clans tout ce qui se passe- aujourd'hui, car l'homme
est toujours l'homme -, mais il y a quelque chose de
plus. Il y a des aspirations qui dominent les intérêts,
et qui mêlent à la diplomatie et à la guerre, ces deux
grands éléments de l'ancienne politique, des éléments"
nouveaux par lesquels sont changées les données du
problème et les conditions de sa solution. C'est ce qu'il
faut rechercher ; mais, pour que cette étude porte quel-
ques fruits, il faut qu'elle soit faite avec autant de
sang-froid et de désintéressement que s'il ne s'agissait
point de faits contemporains ; il faut les observer
comme s'ils se passaient à mille ans et à mille
lieues de nous. Nous n'avons eu d'autre but, en écri-
vant ces pages, que de nous livrer à cette étude, et
DE LA CIUSE AME1UQA1NE /
c'est avec le même sentiment, que nous les livrons au
lecteur.
Les événements qui ont eu lieu dernièrement en Eu-
rope, ou qui sont en cours d'exécution, ne sont que
des protestations contre les faits ou les traditions du
passé \ ils appartiennent donc presqu'entièrement à
l'ancienne politique, et leur examen exige de longues
considérations rétrospectives, sur lesquelles il est bien
difficile de s'entendre, surtout lorsqu'on y est intéressé
comme on doit l'être quand on appartient à l'ancien
monde. Ce qui se passe dans le nouveau peut, au con-
traire, être observé avec plus de désintéressement, et
semble de nature à donner lieu à des considérations
nouvelles qui peuvent, à leur tour, jeter quelque jour
sur les questions Européennes. C'est donc par cet
examen que nous allons commencer.
Aux États-Unis, il n'y a point de nationalités en
lutte ; il n'y a point d'opprimés combattant contre des
tyrans étrangers ou des oppresseurs nationaux ; il n'y
a point de conquérants, point de Rois, point d'oligar-
chie. C'est une association volontaire, où chacun par-
ticipe au gouvernement, et peut faire valoir ses intérêts
et ses principes par ses opinions ou par ses votes ; la
Religion elle-même ne peut y être le prétexte ni d'une
opposition, ni d'une révolte ; il semblerait donc que,
dans un pareil Etat, un gouvernement qui est l'ouvrage
de tous, qui est reconnu par tous, ne peut être l'objet
d'une négation violente, encore moins d'une insurrec-
tion. C'est cependant là qu'a éclaté la plus horrible in-
8 DE LA CRISE AMÉRICAINE
surrection dont on ait eu l'exemple dans aucun pays;
car ce n'est pas un parti qui attaque le gouvernement,
et.qui exige de lui des concessions, les armes à la
main; c'est une portion du peuple qui, sans rien de-
mander au reste de la nation, s'est séparée d'elle, et
lui a signifié sa volonté de ne plus faire partie de
l'union nationale en lui déclarant la guerre.
Un fait si extraordinaire n'a pu se produire sponta-
nément, et sans une lente préparation. Tout prouve,
en effet, que, dès longtemps, tout était disposé pour cet
événement, et qu'il avait sa raison d'être dans l'orga-
nisation publique, dans les lois et les moeurs de la na-
tion. Il suffit de les étudier pour s'en rendre compte.
On croit avoir pleinement caractérisé les États-Unis
en disant que c'est une nation toute nouvelle, qui n'a
rien de commun avec les vieilleries européennes, qui
n'a ni antécédent ni tradition. Cela n'est point tout-à-
fait exact, et ne rend compte de rien.
Les États-Unis, c'est l'Angleterre, moins le Roi,
moins la religion établie, moins l'aristocratie, moins
les corporations, mais avec les formes de gouverne-
ment et d'administration et avec les lois de la mère-
patrie ; et l'idéal qui y a été réalisé est celui que l'An-
gleterre avait rêvé dans la première révolution, et
qu'elle réaliserait si une révolution nouvelle y éclatait.
Et cependant, quoiquel'Angleterreappartienne, comme
les États-Unis, à ce qu'on appellelarace Anglo-Saxonne,
quoiqu'elle ait la même tendance politique, il est pro-
bable que cette révolution n'empêcherait point l'An-
DE LA CRISE AMÉRICAINE 9
gleterre de rester unie, à l'exception de l'Irlande peut-
être. Pourquoi donc les États-Unis se sont-ils scindés,
même sans révolution? C'est une question qu'il faut
examiner autant et plus peut-être en Angleterre qu'aux
États-Unis.
Il y a des gens qui croient avoir tout dit en attri-
buant à l'esprit de la race Anglo-Saxonne le self-go-
vernement de l'Angleterre et le go-ahead de l'Améri-
que du Nord. Cette assertion ne résout rien. Il n'y
a pas de pays où les races aient été plus mêlées que
dans les Iles Britanniques : les Celtes, les Pietés, les
Scots, les Kirnrs, les Bretons, les Romains, les Jutes,
les Angles, les Saxons, les Normands y ont dominé
tour à tour. Il en est de même aux États-Unis ; les trois
millions d'habitants qui peuplaient la Nouvelle-Angle-
terre, lors de la déclaration de l'indépendance, et parmi
lesquels on comptait des Hollandais et des Français,
ne sont pas les pères des trente millions dont l'exis-
tence a été constatée au dénombrement de 1860. Les
Allemands et les Irlandais y comptent pour un grand
nombre, et ils sont tout aussi aventureux et tout aussi
partisans du self-governement que les Anglo-Saxons,
leurs concitoyens sur le sol Américain. C'est donc ail-
leurs que, là comme en Angleterre, il faut chercher la
solution de cette question (1).
(1) M. Gooderieh, ancien Consul des États-Unis à Paris,
dans son excellent livre intitulé : les États-Unis d'Amérique,
dit (page 39) : « Quoique le sang anglais prédomine, le peu-
10 DE LA CRISE AMÉRICAINE
En Angleterre, la race Anglo-Saxonne a fondé sept
royaumes ; les Normands n'en ont fondé qu'un seul,
auquel ils ont donné leurs lois (voir l'ouvrage de
Littleton), et plus tard, le Parlement a donné l'unité
de gouvernement à ces débris épars de nations. Depuis
lors, l'Angleterre n'a eu qu'une pensée politique,: celle
de réunir les portions de la Grande-Bretagne qui
étaient encore indépendantes. L'annexion de l'Irlande
d'abord, puis celle de l'Ecosse, ont été la réalisation
de cette pensée. Les peuples de ces contrées ont eu
d'abord un Parlement indépendant; mais les troubles
intérieurs ont donné à l'Angleterre des prétextes spé-
cieux pour rallier ces parlements séparés en un seul
Parlement anglais. Dès lors, l'unité de législation est
devenue l'oeuvre commune de toutes les lies Britan-
niques. Les coutumes, les précédents, les juridictions
diverses, les sectes, etc.* ont laissé en dehors de
cette unité de nombreuses exceptions; mais toujours
est-il que la règle existe et que la tendance à l'unité,
sous le patronage d'une aristocratie aussi progressive
que conservatrice, est le principe certain d'un travail
«-.pie des États-Unis s'est si grandement mêlé avec ies autres
« nations qu'il constitue une race distincte, dans laquelle
« l'élément Anglo-Saxon entre pour près d'un tiers; l'élé-
« ment Celtique, apporté par les Irlandais, les Écossais, les
« Gallois et les Français, y entre probablement pour un
« quart; l'élément Germain, représenté par les Allemands et
« les Hollandais, avec les Suédois les et Danois, y figure pro-
« bàblement pour un autre quart. »
DE LA CRISE-AMÉRICAINE 11
incessant, qui se poursuit clans le présent, et dont le
résultat se manifestera dans l'avenir (1).
Cette opinion n'est pas celle des adversaires de l'u-
nité française, qui la combattent justement par l'exem-
ple de la liberté laissée, en Angleterre, à l'individu et
aux associations, dérégler eux-mêmes leurs destinées.
Nous retrouverons cette question plus tard ; mais lors
même que cette dernière assertion serait exacte, de là
au fédéralisme comme principe et comme résultat, il
y a loin, et c'est ce que nous voulons essayer de dé-
montrer.
Nous devons ajouter que si l'Angleterre a travaillé
à conserver et à étendre le principe de l'unité sur son
sol, elle a eu un sentiment et a adopté un travail tout
contraires à l'égard de sa domination extérieure.
Les colonies de la Nouvelle-Angleterre s'établirent
de plusieurs façons : les unes eurent pour origine les
conquêtes aventureuses de quelques chefs audacieux;
les autres, comme l'établissement des pèlerins à New-
York et celui de Penn en Pensylvanie, ont été le ré-
sultat d'entreprises particulières. Ailleurs ce furent
des condamnés politiques qui furent transportés sur
ce sol où leur présence était sans danger pour la mère-
patrie; enfin, il y eut des concessions accordées
comme celle de Lord Baltimore au Maryland. Plu-
(1) Mon honorable ami, M. Dupont White, a trop bien
traité cette question dans ses deux remarquables ouvrages :
L'Individu et l'Étal, et la Liberté pour qu'il soit nécessaire
d*insister.
12 DE LA CRISE AMÉRICAINE
sieurs de ces établissements eurent lieu aux risques et
périls de ceux qui les tentaient ; d'autres furent régula-
risés par des chartes de la métropole, tous furent
rattachés à l'autorité du Parlement, mais libre de s'or-
ganiser intérieurement comme ils l'entendaient, à la
condition de rester soumis aux lois d'impôt et au
pouvoir politique du Gouvernement Anglais (1*.
Il en résulta une singulière anomalie. On sait que
l'Angleterre ne possède point un corps de lois écrites.
Sa législation est uniforme, non parce qu'elle est sou-
mise à des règles recueillies et formulées dans une
vue d'ensemble, mais parce qu'elle comprend, dans sa
généralité, toutes les lois qui ont formé la jurispru-
dence des tribunaux, et tous les précédents qui ont sur-
vécu, c'est ce qu'on appelle le commun-law. Ainsi, au
rebours de ce qui s'est passé dans les autres pays, où
on a formé un corps de lois en procédant en vertu de
principes convenus, et en élaguant tout ce qui y était
contraire, en Angleterre, on a conclu des lois exis-
tantes aux principes qui devaient servir à la repro-
duction des lois nouvelles, sans exclure les anciennes,
et en les laissant périmer par le défaut d'usage.
Ces lois furent transportées en Amérique par les
émigrants , qui en prirent ce qu'ils voulurent, et y
ajoutèrent ce qui leur convenait. C'est ainsi que
(l) Les détails de ces établissements sont exposés d'une ma-
nière complète dans le remarquable ouvrage de M. La Bou-
laye.
DE LA CBISE AMÉRICAINE 13
successivement se forma la législation de chaque
province (1). Par suite de cette organisation, pour
tout ce qui concernait leurs relations générales avec
la métropole, telles que les traités, les impôts, les
douanes, les colonies lui restèrent soumises, et pour
tout ce qui se rapportait à la vie intérieure, le
droit et l'administration, elles furent, presque en-
tièrement indépendantes. Aussi, n'est-ce point sur
une question de principes que les colonies se séparè-
rent de la mère-patrie. A cet égard, elles n'avaient
presque rien à désirer ; ce fut pour une question d'in-
térêt qu'elles proclamèrent leur indépendance, et la
question de principes n'en fut que la conséquence.
On sait que ce fut l'impôt sur le thé qui fut l'occasion
de cette proclamation. Quand elle eut lieu, chaque
province entra dans l'Union avec son organisation et
son droit propres, auquelles elles superposèrent, par
une convention mutuelle, un gouvernement général,
dont la première condition fut de respecter le contin-
(t) M. de Tocqueville a donné quelques détails sur la.ma-
nière dont s'est formé le code particulier de chaque colo-
nie, et Al. La Boulaye en a fait connaître l'organisation. Il
reste un exemple remarquable de l'esprit de cette légis-
lation spéciale dans le code bleu de Massacliussets, où le
puritanisme anglais (le Kant), devenu souverain sur une terre
étrangère, formula naïvement les desiderata que la secte
n'eût osé réaliser sur la terre natale, sans crainte du ridi-
cule. Là se trouvent tari fiées les infractions aux moeurs
qu'une morale relâchée laissaient impunies dans la vieille
Angleterre : tant pour un baiser, tant pour une rencontre
inconvenante, etc.
\l\ DE LA CRISE AMÉRICAINE
gent administratif et légal que chaque province ap-
portait avec elle en consentant à l'Union.
C'est ainsi qu'est né le fédéralisme américain ; c'est
ainsi qu'il s'est conservé. On voit donc qu'il y a là
une tradition véritable et que le pays ne s'est pas formé
de toutes pièces, comme on le prétend.
C'est justement cette tradition qui forme le noeud
de la question actuelle.
En vertu de cette logique du présent, qui devient
presque toujours une anomalie pour l'avenir, parce
que la passion qui détruit aé sert ni à fonder ni à
conserver, les provinces des États-Unis ont établi
leur Gouvernement nouveau sur le principe qui
leur avait servi à se séparer de l'ancien, c'est-à-
dire en conservant à chaque État l'indépendance in-
térieure qu'il avait conquise, et en ne réservant au
Gouvernement fédéral que le droit de représenter les
États de l'Union à l'extérieur, et les droits qui en dé-
coulent. Ainsi que l'a très-bien remarqué M. de Toc-
queville [Démocratie en Amérique, chap. v) : « Ce
& sont vingt-quatre petites nations souveraines, dont
« l'ensemble forme le grand corps de l'Union. » Ce
sont, du reste, les propres termes de la convention du
9 juillet 1778, qui a servi à établir la constitution :
« Chaque État conserve sa souveraineté, sa liberté
« et son indépendance, et tout pouvoir, juridiction et
« droit qui n'est pas, par cette confédération, délégué
« aux États-Unis en Congrès assemblé (art. 2). »
Et cependant, par une singulière contradiction, la
DE LA CRISE AMÉRICAINE 15
constitution eut la prétention de ne s'appliquer qu'à
uii seul peuple : « Nous, le peuple des Etats-Unis ; »
elle conserva à chaque État les droits qui constituent
un peuple véritable : ceux de se gouverner, de faire
ses propres lois et de les exécuter soi-même, et elle
perpétua cet état de choses à toujours, en conser-
vant à chaque portion de la population des États-Unis
lé droit dé se constituer comme peuple (l)t
C'était évidemment décréter la séparation et non
l'union5 en donnant aux futurs États le précepte et
l'exemple défaire envers leur nouvelle patrie ce qu'elle
avait fait elle-même envers l'ancienne.
En agissant ainsi, les États-Unis procédèrent au
rebours de la mère-patrie ; ils diminuèrent le plus
possible le lien gouvernemental, en donnant aux re-
présentations locales le plus grand pouvoir possible
aux dépens de la représentation nationale ; tandis qu'en
Angleterre, tout en laissant aux comtés le Self go-
vemement, ou plulôt la Self administration, le Par-
lement est-arrivés par la suppression des parlements
(1) Toute fraction de population qui veut entrer dans
l'Union y est admise aux conditions suivantes : 1° comme
territory, s'il réunit 25,000 citoyens qui le demandent;
2° comme Etat si cette demande est formée par plus de
4C,000 citoyens. Le territory est administré par un gouver-
neur et un ehief justice fédéraux, avec les lois- qui régis-
sent le district de Colombie. L'État n'a d'autres conditions à
remplir que d'adopter une constitution républicaine ; il est
libre de faire son administration et sa législation comme il
l'entend.
16 DE LA CRISE AMERICA [NE
locaux et en concentrant le pouvoir politique et légis-
latif entre ses mains, à être le véritable représentant
de l'unité. Les mots de Parlement impérial et de
Royaume-Uni, malgré leur prétendue discordance,
expriment très-bien cette situation, et le secret des suc -
ces de la politique anglaise est tout entier dans
cette tendance, qu'on peut résumer ainsi : Réserver la
production et l'interprétation de la loi au Parlement et
en laisser l'exécution libre, en tout ce qui ne peut
compromettre l'existence nationale, aux localités et
aux individus.
Les résultats qu'a eus, après quatre-vingts ans'
la tendance opposée, de l'autre côté de l'Atlantique,
suffisent pour faire juger les deux doctrines politiques.
Par suite de celle qui a triomphé en Amérique, une
question d'intérêt a fondé l'Union et, plus tard, une
question d'intérêt l'a détruite, parce que l'unité de
législation n'a point donné les moyens de dominer et
de réprimer les intérêts divergents. C'est'donc sur-
tout dans sa législation, et non pas seulement dans
son organisation politique, qu'il faut étudier les États-
Unis, pour trouver la clef de ses résultats.
M. de Tocqueville a soutenu la thèse contraire dans
presque tout son ouvrage. A Dieu ne plaise que je
veuille entrer en lutte avec un esprit si supérieur ! Je
ne veux que faire voir l'erreur où il a été entraîné, jus-
tement par la puissance de cet esprit, et la hauteur des
sentiments qui l'ont inspiré et qui ne lui ont pas permis
de s'arrêter à la vulgarité d'une question matérielle,
DE LA CRISE AMÉRICAINE 17
lorsque sa vaste intelligence l'entraînait dans les plus
hautes considérations politiques. De courtes citations
prouveront, en effet, qu'il a constamment subordonné
la question d'intérêt à celle de civilisation : les faits
se sont chargés de la réponse.
« Je vois, bien, dansles diverses parties de l'Union,
« des intérêts différents, mais je n'en découvre point
« qui soient contraires les uns aux autres (vol. II). »
... « Les dangers dont l'Union Américaine est uiena-
a çée ne naissent pas plus de la diversité des opinions
« que de celle des intérêts {ici.). »
... « L'esclavage n'attaque pas directement la ques-
« tion américaine par les intérêts (ici.). »
De plus, M. de Tocqueville supposait si peu que
les passions suscitées par les intérêts pussent amener
une guerre civile, qu'il disait:
« 11 paraît donc certain que si une partie de l'Union
« voulait sérieusement se séparer de l'autre, non-
« seulement on ne pourrait pas l'empêcher, mais on
« ne tenterait même pas de le faire (vol. II). »
Ces appréciations viennent du point de vue élevé
où s'était placé M. de Tocqueville ; on le voit claire-
ment dans ce passage :
«Pour qu'une confédération subsiste longtemps, il
« n'est pas moins nécessaire qu'il y ait homogénéité
2
18 DE LA CRISE AMÉRICAINE
« dans la civilisation que dans les bssoins de s divers
« peuples qui la composent. Entre la civilisation du
«canton de Vaud et celle du canton d'Uri, il y a
« comme du dix-neuvième siècle au quinzième. Aussi,
« la Suisse n'a-t-elle jamais eu, à vrai dire, de Gou-
« vernement fédéral, et, sans la jalousie de ses voisins,
« le Gouvernement de la Suisse eût depuis longtemps
« cessé d'exister. »
... « Les différents États (en Amérique) ont non-
« seulement les mêmes intérêts, mais encore le même
« degré de civilisation, ce qui rend presque toujours
«l'accord facile entre eux (vol. I). »
Il répugnait à cette grande intelligence et à ce coeur
élevé de se rabaisser à de misérables et infimes consi-
dérations d'intérêt privé, quand il abordait les hautes
questions réservées àla raison humaine. Mais la raison
se tait, quand l'intérêt parle, chez les nations comme
dans les individus, et la loi civile seule peut dominer
les intérêts, car elle lès sauvegarde, .en les compri-
mant; c'est elle qui fait les citoyens, et qui, par là ^ les
rattache aux intérêts de l'État ;(!)... Sans doute, les lois
politiques.sont un moyen d'arriver à l'amélioration des
lois civiles et d'en assurer l'exécution (2) ; mais, pour
(1) Voir la note À. "-.''"
(2) Dans cette distinction entre les'lois politiques et les lois
civiles, il est nécessaire de remarquer que je comprends,
dans ces dernières, les lois criminelles, et tout ce qui, dans
nos codes, est relatif à l'état dés personnes ou au droit do
DE LA CUISE AMÉRICAINE 19
que la loi règne dans un pays, il faut qu'elle soit uni-
forme, car si le pouvoir politique est entravé, à cha-
que pas, dans son action, ce ne sera pas lui qui
dominera les intérêts, mais ce sont les intérêts
qui le domineront. De plus, il est à remarquer que
plus l'horizon est raccourci dans les nations, plus
l'esprit de la législation y est étroit et tourné vers la
satisfaction des intérêts individuels. Les louanges qui
ont été données aux lois des petites Républiques de
la Grèce, et, de nos jours, à celles de quelques petits
États, ne détruisent point la vérité de ces observa-
tions, et ce qui se passe aux États-Unis en est une
preuve manifeste (1).
Dans l'Amérique du Nord, la faculté de faire eux-
mêmes leurs lois, laissée à tous les États, quelque mi-
nime que soit leur étendue et leur population, a per-
mis à l'intérêt particulier de dominer dans ces législa-
tions partielles, sans que l'esprit delà nation pût y faire
prévaloir les sentiments qui semblaient l'animer dans
sa politique générale. Cela est si vrai que non-seule-
ment l'action du pouvoir fédéral en a été entravée à
l'intérieur, mais que même il a été paralysé dans ses
relations extérieures.
Je n'en veux citer que deux exemples, qui me sont
personnellement connus.
la société sur elles, par conséquent, que je ne considère
comme lois politiques que celles qui règlent la constitution de
l'État,.en s'uppliquant à ses intérêts généraux. Voir la no!el>.
(1) Voir la note B.
20 DE LA CRISE AMÉRICAINE
Il y a quelques années, une négociation était
pendante, entre la France et les États-Unis, pour ré-
gler les attributions des Consuls. Sur ces entrefaites,
un Français étant venu à mourir, dans un des États
de l'Union, sans avoir d'héritiers directs, l'État eut
la prétention de recueillir la succession, en vertu du
droit d'aubaine. Le Consul de France s'y opposa, et le
Ministre fit valoir sa réclamation auprès du Gouverne-
ment fédéral. Cette circonstance éveilla l'attention des
deux Gouvernements, et une sorte d'enquête fut faite
pour savoir si le droit d'aubaine était réellement inscrit
dans la législation particulière de quelques États. Il
fut avéré que ce droit y était implicitement, sinon
explicitement reconnu, et le Gouvernement fédéral
n'ayant aucun pouvoir pour intervenir dans les lé-
gislations spéciales des États, promit d'user de son
influence pour les faire renoncer à ce prétendu droit.
Cet article ne pouvant donc être décidé d'une ma-
nièie absolue, dans le traité, fut réservé.
Un autre exemple prouvera encore mieux que, cha-
que État réglant comme il l'entend son droit civil
d'une manière indépendante du gouvernement cen-
tral, le droit politique et même le droit public est en-
travé, et que, dès lors, même dans les cas spécifiés par
la constitution, le pouvoir souverain réside de fait
clans ces États, puisqu'ils peuvent émettre des lois plus
puissantes que les trait.és internationaux.
En 1850, un nègre de la Jamaïque fut arrêté, à
Charlestown, à bord d'un navire de commerce Anglais,
DE LA CRISE AMÉRICAINE 21
et mis en prison, jusqu'à ce que le navire quittât lé
port. Ce nègre était citoyen Anglais, arrêté sur un
navire Anglais, c'est-à-dire dans son domicile, con-
trairement aux traités entre les États-Unis et l'Angle-
terre, qui assurent aux citoyens de cette nation les mê-
mes garanties qu'aux citoyens des États-Unis sur leur
propre sol et sur le sol Anglais. Mais le gouverneur
de la Caroline du Sud s'embarrassait peu de ces ques-
tions internationales; il faisait exécuter la législation
spéciale de l'État, qui établit expressément que tout
homme de couleur arrivant sur son sol sera arrêté et
reconduit aux frontières, et, s'il est à bord d'un na-
vire neutre, saisi et incarcéré pour n'être rendu que
lorsque le navire appareillera.
Sir Henry Bulwer, ministre de Sa Majesté Britanni-
que, réclama auprès de M. Webster, l'homnie le plus
illustre de l'Union, qui était alors secrétaire d'État.
M. Webster lui répondit que le gouverneur de la Ca-
roline du Sud avait agi dans les limites de sa législation
privée, et que, dans ce cas, la constitution fédérale
était sans pouvoir contre l'exercice de cette faculté lé-
gale d'un État de l'Union.
Pour repousser une doctrine si contraire au droit
public reconnu par tous les États de l'Europe, Sir
Henry eut recours à une consultation que signèrent les
jurisconsultes les plus éminents de l'Union, et qui éta-
blissait, de la manière la plus incontestable, le droit
du gouvernement Anglais. Il remit cette pièce à
M. Webster, qui lui dit, en la recevant, «qu'il l'aurait
22 DE LA CUISE AMÉRICAINE
«signée comme avocat; mais que, comme ministre,
« il ne pouvait l'admettre. »
Acculé à cette fin de non-recevoir, et sachant bien
que son gouvernement ne romprait pas pour cela avec
celui de l'Union, Sir Henry Bulwer, qui était certaine-
ment, de tous les ministres qu'a eus l'Angleterre aux
États-Unis, le plus capable de faire valoir ses droits et
ses intérêts, essaya d'user de son influence pour faire
chang- r l'article en litige à la prochaine assemblée
de la législature Carolinienne. Le Consul d'Angleterre
à Charlestown eut la malheureuse idée d'écrire dans ce
sens au gouverneur de l'État, et comme tout, aux
Etats-Unis, tombe dans le domaine de la publicité, la
lettre fut insérée dans un journal, etle Consul fut tym-
panisé d'un bout à l'autre de l'Union pour sa préten-
tion malencontreuse. Mais ce qu'il y eut de plus ex-
traordinaire, c'est que M. Webster, cédant, comme
tous les Ministres aux États-Unis, à la pression de l'o-
pinion publique, se plaignit au Ministre d'Angleterre
de ce que son Consul s'était immiscé dans une ques-
tion diplomatique.
Témoin de toute cette affaire, elle m'éclaira plus
que tout ce que j'avais yu sur la situation politique des
Etats-Unis, et l'opinion que j'en conçus alors m'est
restée jusqu'à ce jour, et c'est elle qui m'a donné la
pensée qui préside à cet écrit ( I ).
Mais ce n'est pas seulement le droit public et le
(I) Voir la note D.
DE LA CRISE AMÉRICAINE • 23
droit politique qui sont neutralisés, aux Etals-Unis,
par la faculté laïssée aux divers États de faire eux-
mêmes leurs lois civiles. L'essence même du droit,
Ja loi morale, est elle-même] compromise par cette fa-
culté.
On sait ce qui s'est passé relativement aux Mor-
mons ; mais il est utile de le rappeler pour bien com-
prendre la portée de la question.
La liberté religieuse existe, aux États-Unis, delà ma-
nière la plus complète. Ni le Gouvernement fédéral, ni
même ceux des États, n'ont aucun droit de s'ingérer
'dans les affaires relatives à la conscience, et il suffit
d'avoir habité quelque temps le pays pour se convain-
cre de l'attitude impartiale de la population et du gou-
vernement, en tout ce qui concerne les questions re-
ligieuses (1).
Mais, pendant longtemps, ces questions nefurentagi-
(1) Je puis en citer un exemple : en 1850, le même bref
du pape qui établissait, en Angleterre, plusieurs évêchés, et
nommait archevêque, à Londres, le cardinal Wiseman, insti-
tuait, aux États-Unis, cinq archevêchés etdix-huit évêchés. On
sait avec quels sentiments de colère ce bref fut reçu en An-
gleterre: aux États-Unis, il en fut tout autrement, et Mgr Hu-
ghes, nommé archevêque de New-York, au moment de partir
pour Rome, fut reçu par le Président, qui le chargea de ses
hommages pour le Saint-Père. Mgr Hughes fut même prié de
faire devant le Congrès assemblé le discours d'usage, et fut
écouté avec la plus grande faveur. A la vérité, plus tard, les
Knôw-Knothings essayèrent quelques démonstrations contre
les catholiques, mais elles n'eurent aucun écho dans la popu-
lation.
24 DE LA CUISE, AMÉRICAINE
tées qu'entre chrétiens, et si d'autres cultes se mon-
trèrent dans le pays, ce ne fut que sous forme indivi-
duelle et sans importance politique. Il en fut autre-
ment en ce qui concerne les Mormons. Ils avaient la
prétention de former, comme les Hébreux, un peuple
élu, avec une loi religieuse et civile complète, et un
gouvernement émanant de cette loi. Chassés du sol de
l'Union, ils vinrent s'établir près du lac Salé, qui avait
été annexé au territoire de l'Union depuis le traité
avec le Mexique. Dans ce nouveau pays, leur nombre
s'accrut considérablement et ils purent bientôt ré-
clamer leur incorporation dans l'Union comme terri--
tory.
Ils furent admis, ayant justifié de l'accomplisse-
ment des conditions nécessaires à cette admission, et
que nous avons déjà exposées. Le nouveau territory
prit le nom d'Utah, et prospéra à tel point que, lors
du recensement de 1S60, il comptait 50,000 ha-
bitants (dans l'Utah. seulement, car les Mormons
comptent un grand nombre d'adhérents en Amérique
et en Europe; il y en a même à Paris). D'après la
constitution, on donna à l'Utah un gouverneur, un
chief justice, avec deux assesseurs, et un marshal,
c'est-à-dire un officier de police judiciaire, comme à
tous les territories.
% La difficulté était de faire adopter aux Mormons la
législation du district de Colombie, qui était en contra-
diction flagrante avec leur droit civil, lequel consacre,
comme on sait, la polygamie et ses conséquences, et
DE LA CRISE AMÉRICAINE 25
bien d'autres énormités qui ont passé par la tête du
cordonnier Smith, fondateur de la secte, et de son
grand pontife Brigham.
Les autres autorités fédérales furent chassées, aussi-
tôt qu'elles émirent la prétention d'exercer leur pou-
voir conformément aux lois de l'Union. Des négocia-
tions furent entamées, elles n'eurent aucun succès, et
le Gouvernementfédéral fut obligé d'employer la force.
Une petite armée envoyée au lac Salé ne put y arri-
ver, et périt par les chemins ou fut battue en détail.
Une seconde expédition plus heureuse arriva jusqu'à
la cité mormonne, mais elle n'y trouva personne, toute
la population s'étant transportée ailleurs. La posses-
sion de la ville étant inutile sans les habitants, on fut
obligé de négocier avec les fugitifs ; ils consentirent
à rentrer plus tard, et les choses en sont restées là. Il
n'est pas probable que, dans les circonstances actuel-
les, le Gouvernement central ait le moyen de forcer les
Mormons à obéir à la constitution.
Toujours est-il que si la constitution est entravée
dans son exécution, par la faculté qu'a chaque État
d'adopter la loi qui lui convient, cette faculté peut
même devenir incompatible avec la loi morale recon-
nue par toutes les nations chrétiennes.
On s'est plaisamment demandé ce que ferait le Con-
grès des États-Unis, si une colonie de 45,000 Musul-
mans lui demandait son incorporation dans l'Union,
ou si les Chinois de la Californie arrivaient à être en
majorité dans l'Etat. 11 n'est pas difficile de répondre
2 > DE LA CUISE AMERICAINE
cà cette question : le Gouvernement fédéral ferait avec
eux ce qu'il a. fait avec les Indiens : il les chasserait
du territoire de l'Union, et, s'ils résistaient, il les ex-
terminerait.
A cela, il n'y a rien à répondre; mais il faut avouer
alors que les principes libéraux de la constitution sont
une lettre morte quand il s'agit d'intérêts (1), et qu'il
faut courber la tête quand les intérêts et les conve-
nances réclament contre la constitution.
Mais ce n'est pas seulement relativement aux Mor-
mons que l'action de la loi est compromise par le droit
souverain de chaque Etat en matière de législation
civile et criminelle. On serait étonné de voir quelles
conséquences a ce droit, pour les questions relatives
au mariage et à la famille, et quelles différences pré-
sentent ces questions dans les divers États. Il est fa-
cile de comprendre que ces différences de législation
et de juridiction, à de si petites distances, doivent né-
cessairement entraver l'action des lois, à laquelle il
est si aisé de se soustraire dans un pays sillonné par
tant de chemins de fer.
Mais les moeurs ont une tendance plus puissante
encore que les lois pour favoriser la prédominance de
l'intérêt individuel. D'abord, il n'y a point de capitale
aux Etats-Unis : Washington est un vaste campe-
ment, où les pouvoirs de l'État viennent dresser leurs
tentes pendant quatre mois de l'année , et qui est
(1) Voir la note E.
DE LA GRISE AMÉRICAINE 27
vide le reste du temps, car les bureaux des ministères,
qui ont si peu de chose à faire, ne le peuplent guères.
Partant, point d'esprit public national émanant d'un
centre, et rayonnant de là jusqu'aux extrémités,
avec cette autorité que donne la. réunion, dans ce
centre, des esprits les plus élevés et les plus intel-
ligents du pays. Mais, par contre, s'il n'y a point
de capitale nationale, il y a des capitales "d'Etat qui
représentent diverses aptitudes. Le Nord a une capi-
tale politique et commerciale, New-York, qui en l'ait
valoir les intérêts ; il a aussi une capitale intellec-
tuelle, Boston, qui donne une expression à l'esprit pu-
blic de cette contrée. C'est elle qui, en particulier, a
produit et fomenté ce monument aiïtislavériste au-
quel on doit la séparation actuelle. Enfin, le Nord a
des capitales industrielles, qui ont leurs exigences spé-
ciales. L'Ouest a deux capitales agricoles, Saint-Louis
et Cincinnati, qui exercent leur influence'sur les États
voisins. Enfin le Sud a une capitale véritable, la Nou-
velle-Orléans, qui centralise et fait valoir ses intérêts,
mais qui est elle-même la très-humble servante de
ces enfants terribles, Charlestown, Bichmond, Sa-
vannah, qui ne manquent jamais de faire explosion
quand leurs passions sont en jeu, et qu'il faut suivre,
sous peine d'être entraînée.
Toutes ces villes sont des rivales également puis-
santes , très-propres à la guerre, mais sans force
pour l'Union, car elles ont chacune leur esprit, au-
quel ne peut faire équilibre, dans le pays, le senti-
28 DE LA CRISE AMÉRICAINE
ment national, qui, malgré ce qu'on en dit, n'existe,
pas aux États-Unis (1). Le sentiment national n'est
pas seulement, en effet, l'esprit politique, qui résulte
de l'intelligence des institutions et de l'attachement
qu'on leur porte ; il résulte aussi et surtout de cette
union des sentiments et des pensées qui se révèle par
les arts, la littérature, les sciences, etc. Non-seule-
ment il n'existe rien de pareil dans ce paj's ; mais,
lors même que cet esprit existerait, il ne trouverait
nulle part une organisation morale et intellectuelle
qui pût lui donner une voix assez influente pour do-
miner celle de l'intérêt individuel. Et ici, nous ne vou-
lons parler de rien de semblable à notre Université, à
notre Institut, à nos admirables Écoles techniques et
d'application. Nous entendons seulement une influence
semblable à celle de l'Université d'Oxford, par exem-
ple. H y a bien, aux États-Unis, une université très-
méritante, celle de Cambridge, aux environs de Bos-
ton ; Boston même a mérité d'être appelée l'Athènes
de l'Amérique du Nord et c'est un centre intellectuel
où la science et la littérature sont cultivées par d'ex-
cellents esprits (2). Mais l'état de la science, de la lit-
(i) Voir la note F.
(2) MM. Prescott, Long-Fellow, Bancrofft, Emerson, chan-
ning, etc., sont trop connus en Europe pour qu'il soit néces-
saire de faire valoir leurs droits et ceux de bien d'autres lit-
térateurs distingués à la sympathie du monde intellectuel ; il
est seulement à regretter qu'ils aient si peu d'influence sur
un pays à qui ils font autant d'honneur.
DE LA. GRISE AMÉRICAINE 29
térature et des arts dans le pays entier n'est pas en
position de répondre à des efforts, sans doute très-
louables, mais impuissants. L'intérêt lui-mê ne do-
mine la science, les arts et la littérature. A quoi bon ?
est la réponse que tout bon Américain fait à ce repro-
che si justement adressé à son pays. On se tromperait
pourtant beaucoup si l'on croyait que ces puissances
de l'esprit sont négligées aux États-Unis ; elles y sont
fort honorées au contraire, et l'intelligence humaine y
est plus cultivée que partout ailleurs dans la généralité
de la population; mais son influence n'y est que se-
condaire, et quand on considère celle que les produc-
tions de l'esprit exercent sur l'opinion publique, je ne
dis pas en France seulement, mais en Angleterre et en
Allemagne, on comprend combien l'absence d'un pa-
reil élément, pour combattre les tendances de l'é-
goïsme, si envahissant par lui-même, donne de chan-
ces à sa prédominance. Sans doute, l'élément religieux
pourrait faire équilibre à cette tendance, et il faut ren-
dre justice à l'importance qu'il a aux États-Unis; mais
ce sentiment est trop disséminé pour exercer un pou-
voir réel. La même concurrence qui met en lutte les
divers intérêts s'exerce entre les sectes, et neutralise
le sentiment religieux individuel, ou l'empêche de
s'unir contre les mauvaises doctrines.
Quant aux institutions, elles sont trop connues pour
qu'il soit nécessaire d'en parler ici ; il suffira de citer
un détail, qui se rapporte plus particulièrement au
point de vue que nous avons envisagé.
30 DE LA CRISE AMÉRICAINE
Le Gouvernement, aux Etats-Unis, se compose de
trois pouvoirs : le président, le sénat et la chambre
dés représentants. Cette dernière est jiommée par le
peuple de chaque État, et dans la proportion de la po-
pulation ; mais chaque État envoie deux membres au
sénat, quelle que soit sapopulation, etainsi, lepetitÉtat
delà Floride, qui ne compte que 81,000 habitants (1),
a autant de représentants, et par conséquent autant
d'influence au sénat, que l'État de New-York, qui en
comprend près de h millions. Or, .tout lé monde sait
que le sénat est le principal pouvoir aux'États-Unis.
La plupart des Bills sont rédigés et votés d'abord par
lui, et il est bien rare qu'on y change quelque
chose. Le pouvoir présidentiel lui-même est soumis
au contrôle du sénat pour plusieurs de ses actes, no-
tamment pour les traités avec les puissances étrangè-
res et les nominations aux emplois principaux. Ce
pouvoir emprunte encore une supériorité réelle au
talent et à l'importance des membres qui le compo-
(1) Et 63,000 esclaves. Ce chiffre fait voir si le suffrage
universel existe aux États-Unis : l'élection du sénat est à deux
degrés, la législature des Florides se compose d'environ
50 membres, le sénat de l'Union en compte 66. Jl en ré-
sulte donc que 50 personnes, élues.elles-mêmes par 10 à
d2,000 électeurs, ont la nomination de la trente-troisième
partie du sénat,'c'est-à-dire du pouvoir directeur dé l'U-
nion. Comme l'a très-bien dit M. de Tocqueville, le prin-
cipe de la souveraineté des États a triomphé dans la forma-
tion du sénat, et celui de la souveraineté du peuple dans la
formation de la chambre des représentants.
DE LA CRISE AMÉRICAINE 31
sent, et il suffit d'avoir assisté à une seule séance des
deux chambres du congrès pour en être convaincu.
La composition de ce pouvoir directeur mettant
en présence chaque État de l'Union, sa supériorité
contribue à entretenir incessamment la concurrence de
leurs intérêts, et à en faire, pour ainsi dire, la base
de la discussion et de la direction des affaires de l'E-
tat. Son mode d'élection augmente encore l'influence
de cet esprit disssolvant, ses membres étant nommés
par les corps qui administrent chaque État, et étant,
par conséquent, obligés de faire valoir leurs intérêts
pour être élus (1).
Après avoir exposé les raisons politiques et morales
de la prédominance de l'égoïsme, il est nécessaire
d'en faire voir les résultats. La question de l'escla-
vage nous semble en être le principal ; mais, avant de
la traiter, nous parlerons de celle des intérêts indus-
triels et commerciaux, qu'on a essayé de représenter
comme étant la véritable cause de la séparation ac-
tuelle (2).
Il y a, en Amérique, comme dans tous les autres
pays, antagonisme entre la production agricole et la
production manufacturière, entre la protection due à
celle-ci et la liberté du commerce, enfin entre les di-
verses industries locales.
Cela tient à ce que chaque producteur n'envisage
(1) Voir la note G.
(U) Voir :1a note H.
32 DE LA CRISE AMÉRICAINE
que la prospérité de son industrie et l'augmentation de
sa fortune particulière, et ne veut pas voir que la for-
tune publique ne s'accroîtqueparla division du travail,
et par la relation entre les divers producteurs et l'é-
change de leurs produits. A moins que, clans un pays,
tout le monde ne fasse la même chose, il est impossible
qu'il en soit autrement ; et encore, dans un pareil pays,
toute innovation et tout progrès devraient être l'objet
d'une prohibition, pour ne pas déranger ce qu'on ap-
pelle les droits acquits.
On sait que, en France, avant la Révolution, il exis-
tait des barrières fiscales intérieures, pour protéger lès
productions spéciales à chaque province ; dans ces pro-
vinces, les intéressés soutenaient que ces barrières
étaient indispensables à l'existence de leur industrie;
c'est pourtant de leur suppression que date le dé-
veloppement de la richesse nationale. Il est pro-
bable que si la Révolution ne fût pas intervenue,
elles existeraient encore aujourd'hui. Mais elles n'exis-
tent plus, et tout le monde applaudit à leur destruc-
tion ; et cependant, les mêmes raisonnements qui se
font tous les jours pour le maintien des barrières qui
entravent notre commerce avec l'étranger pouvaient
s'appliquer au maintien des douanes intérieures.
Si l'on suppose, en effet, deux Frances, limitées par
la Loire et le Rhône, il n'y a pas un raisonnement
opposé au libre échange entre la France actuelle,
l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne, qui ne puisse
s'appliquer à ces deux Frances du Nord et du Sud, et
DE LA. CRISE AMÉRICAINE 33
il y aurait lieu de répéter, à leur égard, tous les
arguments qui se colportent des deux côtés, de la Man-
che, de l'Escaut et du Rhin. Par le fait cependant,
les deux Frances n'en font qu'une, et parce qu'au lieu
d'écouter les clameurs des divers intérêts, les Gou-
vernements successifs les ont combinés de manière à
ne donner à aucun une satisfaction exclusive, ces in-
térêts se sont arrangés si bien d'un mutuel échange
que le commerce intérieur est devenu l'élément le
plus certain de la richesse du pays.
Ce que l'unité, secondée par la puissance de la vo-
lonté nationale, a empêché en France, les causes con-
traires l'ont réalisé aux Elats-Unis. Il s'y est constitué
deux influences, celle du Nord et celle du Midi, celle
des intérêts agricoles et commerciaux et celle des in-
térêts manufacturiers, et ces deux influences ont
contribué à la séparation de la nation en deux nations
rivales. On peut dire, cependant, que ce n'est pas une
cause, mais un résultat ; car, en 1830, une tenta-
tive de séparation pour cette cause avait échoué, et
c'est justement parce que la constitution met les lois
de douanes dans les attributions du congrès que cet
échec a eu lieu, un bill de compromis ayant permis
à la législation fédérale 'd'intervenir entre les intérêts
divers. C'est ainsi que la législation est venue com-
primer ces intérêts, en les sauvegardant, ce qui, ainsi
que nous l'avons fait remarquer, est le véritable carac-
tère de la loi.
Les arguments qui ont été mis en avant par le Nord,
3
3/| DE LA CttïSE AMÉRICAINE
pour justifier ses prétentions à cet égard, ne sont pas
nouveaux; mais il est nécessaire de les exposer pour
qu'on les juge.
Le Nord fait valouil'utilité qu'il y aurait à protéger
les fabriques pour étendre le travail national. Il trouve
un immense avantage à ce que les matières premières
que le sol américain produit, le coton, la laine, le
fer, etc., soient entièrement manufacturées sur les
lieux, au lieu d'être vendues en nature à l'étranger,
pour revenir transformées par le travail. Il établit que
l'étranger a ainsi un double avantage, dont le travail
national profiterait.
Il serait facile de répondre à ces raisonnements ;
mais il suffit, pour les ramener à leur juste valeur, de
faire voir que le Nord lui-même a intérêt à ce que
l'exclusion qu'il réclame en faveur du travail de ses
fabriques ne soit pas acceptée comme règle.
Deux éléments corrélatifs ont été les causes de la
prospérité toujours croissante des États-Unis : l'im-
migration et le commerce. La population a décuplé en
soixante-dix ans ; le commerce a suivi la même pro-
gression. Un discours de M. Webster, du 4 juillet 1851,
le prouve clairement; mais il suffit, pour s'en convain-
cre, de jeter les yeux sur les chiffres suivants :
1793 1859
Population. . . . 3,929,328 31,676,217
Importation.. . . D" 31,000,000 238,768,000
Exportation.. . . D' 5 26,119,000 335,894,385
Évidemment, ces résultats sont dus à la production
DE LA OBISE AMÉRICAINE tff>
développée par l'augmentation de la population. Ce
serait une raison de n'opposer aucune entrave à un
état de choses qui a amené une telle prospérité, lors
même que l'industrie pourrait eu souffrir: mais il n'en
est rien, et il est facile de prouver qu'elle s'est égale-
ment développée sous cette influence. Pour ne parler
que de l'industrie cotonnière: en 1793, elle ne con-
sommait que 100,000 balles de coton ; en 1860, on
estimait la consommation locale de 674,000 à 8/iZi,000
balles; or, l'Angleterre en avait employé 2,175,000
balles, et la France 878,000 (1). (Annales du com-
merce extérieur.)
Ce n'est donc pas une industrie stationnaire, et elle
ne peut se plaindre de la concurrence anglaise, puis-
que celle de la France peut soutenir cette concurrence
avec un droit de 30 pour 0/0, tandis que les manufac-
tures américaines ont de moins les frais de transport.
Cependant, de 1817 à 1832, les fabricants des États-
Unis n'ont cessé de réclamer des droits protecteurs
plus élevés pour protéger leurs manufactures, et on sait
que c'est cette exigence qui a été.la cause de cette
première tentative de séparation, qu'on a appelée nul-
lification, et dont la Caroline du Sud a donné l'exem-
ple, en 1830. C'est encore la Caroline du Sud qui a
proclamé la séparation en 1861, et le Nord s'est em-
pressé d'en profiter pour établir un exhaussement de
tarifs, aussitôt que les députés et sénateurs du Sud
(1) Voir la note I.
36 DE LA CHISE AMÉRICAINE
eurent quitté le Congrès, comme s'il eût voulu prou-
ver par là que la réconciliation était impossible.
Nous arrivons à la véritable cause de la séparation,
à la question de l'esclavage.
Lorsque les premiers pèlerins débarquèrent, il y a
près de trois cents ans, sur le sol américain, ils étaient
loin de se douter,- eux qui avaient une si grande foi reli-
gieuse, qu'on reprocherait à leurs descendants de man-
quer à tous les principes de la loi chrétienne en favo-
risant l'esclavage. Alors les idées n'étaient point por-
tées vers ces grands principes d'équité, et les nou-
veaux colons ne se firent aucun scrupule de se faire
aider par des esclaves, comme dans toutes les autres
colonies. Ils soumirent même à un travail forcé les
Indiens dont ils conquirent le pays. Plus tard, après la
restauration de Charles II, on vida les prisons, rem-
plies d'opposants au nouveau Gouvernement Royal,
en les envoyant, sinon comme esclaves, au moins
comme travailleurs forcés, à la Nouvelle-Angleterre.
On raconte même, clans les Mémoires du temps, que
les belles dames de la cour de Charles II ne dédai-
gnèrent pas de solliciter des concessions de déportés,
et de les vendre, à beaux deniers comptants, à des en-
trepreneurs.
L'importation des nègres suivit tout naturellement
la marche de la colonisation, selon l'intérêt qu'y trou-
vaient les nouveaux habitants.
On lit dans la Correspondance de Jefferson :
« Le premier établissement permanent clans la Yir-
DE LA CRISE AMÉRICAINE 37
« ginie date de 1607. Je n'ai pas trouvé mention de
« nègres dans la colonie jusqu'en 1650. Un vaisseau
«hollandais y apporta les premiers esclaves..... En
« 1778, je présentai un bill pour y prohiber toute im-
« portation future; il fut adopté sans opposition (1). »
Jefferson raconte ensuite qu'il fut nommé membre
d'une commission pour la rédaction d'un code dans la
Virginie, après la déclaration de l'indépendance :
« Le bill relatif aux esclaves, dit-il, ne fut qu'un ré-
« sumé de toutes les lois relatives à ce sujet, sans au-
« cune disposition qui indiquât le plan d'une émanci-
« pation à venir; en général, on s'accorda toutefois
« sur le principe de l'affranchissement des esclaves à
« naître après une certaine époque et à la déportation,
« à un certain âge. Mais on reconnut que l'esprit pu-
« blic n'était pas assez mûr pour une semblable pro-
« position, et il ne l'est pas encore aujourd'hui
« Rien n'est plus clairement écrit dans le livre des
« destinées que l'affranchissement de cette classe
« d'hommes, et il est tout aussi certain que les deux
« races, également libres, ne pourront vivre sous le
« même Gouvernement (2). »
(1) Tout ce qui est relatif à Jefferson est extrait de ses
Mémoires et de sa Correspondance, par M. Conseil, excellent
ouvrage, que M. de Tocqueville a cité en en faisant l'éloge,
ce que se sont bien gardés de faire tant d'autres qui en ont
profité.
(2) Il est à remarquer que la question n'a pas fait un pas,
même dans les États du Nord: car le président Lincoln, dans
38 UE LA ÇH1SE AMERICAINE
Cette dernière proposition est plus contestable que
l'autre; mais elle montre quelle était l'opinion de
Jefferson à cet égard, et c'était certainement la plus
avancée que pût avoir, à cette époque, un propriétaire
d'esclaves. On voit que, tout en réservant la ques-
tion, une sorte de pudeur restait aux hommes qui fon-
daient une République égalitaire, à l'égard des prin-
cipes. Cette pudeur politique apparaît plus clairement
dans la rédaction de l'article de la constitution dans
lequel il est dit que, pour établir les chiffres de la po-
pulation, on défalquera les 3/5 des Indiens et de toutes
autres personnes [such other persons), ce qui veut
dire les esclaves.
La section 2 de l'article k les désigne ainsi :
« Toute personne au service et au travail, dans un
« État, sous les lois de cet État, et qui se sauverait dans
« un autre, ne pourra, en conséquence d'une loi ou
« d'un règlement de l'État dans lequel elle s'est réfu-
« giée, être dispensée de ce service ou de ce travail,
« mais sera livrée sur la réclamation de la personne à
« laquelle ce service ou ce travail sont dus. »
C'est la seule mention qui soit faite des esclaves
dans la constitution, et c'est aussi la seule exception
qui soit faite à la souveraineté de l'État en matière de
loi civile ou criminelle. Mais cet article même prouve
que l'esclavage était de droit commun et sans contes-
son message (janvier 1862), propose encore la transportation
des hommes de couleur affranchis.
DE LA CUISE AMÉ1UCA1NE 39
tation aux États-Unis, lorsqu'ils proclamèrent leur
indépendance.
Personne, en Amérique pas plus qu'en Europe, n'a-
vait le moindre scrupule à cet égard, et d'ailleurs l'es-
clavage existait dans tous les États de l'Union, au Nord
comme au Sud, excepté dans un seul, ainsi qu'on le
voit dans le tableau suivant, qui est extrait de M. Goo-
derich ;
TABLEAU DE LA POPULATION DES ÉTATS-UNIS EN 1790.
•ETATS. ESCLAVES, j LIBRES.
1
New-Hanipshire 15S «,899
Coimeoticut 2,759 138,141
New-York 21,324 340,120
Maryland 103,036 319,718
On voit par ce tableau que l'esclavage était général
aux États-Unis en 1790, et que la fraternelle Pensyl-
vanie elle-même avait des esclaves. Du reste, Wa-
shington lui-même en possédait, car U les affranchit par
son testament ; on voit encore que la proportion de la
population esclave (593,233 : 3,955,0A3) était plus
. forte alors qu'aujourd'hui {h,062,996 : 27,673,221).
hO DE LA CRISE AMÉRICAINE
Ce n'est que longtemps après la déclaration de l'in-
dépendance, et lorsque les divers États refirent leurs
constitutions et leurs législation spéciales, que l'escla-
vage fut supprimé dans plusieurs États du Nord. Du
reste, on sait que les philosophes du dix-huitième
siècle étaient loin d'être d'accord sur la question de
l'esclavage, et que, dans le Contrat social, Rousseau
dit qu'il est difficile de comprendre la liberté sans
esclaves (1).
Ce ne fut donc pas par l'autorité des doctrines que
l'esclavage fut aboli, au Nord, mais bien par la force
des choses, qui changeait l'état de la question : les cul-
tivateurs du Nord, par suite de l'augmentation de la
population, ayant tous les bras nécessaires à la culture
des terres, n'eurent plus aucun intérêt à avoir des
esclaves. Ce changement résulte clairement du tableau
suivant [National Almanac, n° 25, p. Ikh).
TABLEAU DE LA POPULATION ESCLAVE AUX ÉTATS-UNIS!
I990 1SOO ISIO 1820 1830 1840 1SSO
Connecticut 2,751 95' 310 97 25 17 »
Delaware 8,887 6,151 4,177 4,509 3,292 2,665 2,290
Kentucky 11,830 40,348 81,561126,738 165,213 182 258 210,980
Maryland 103,036 105,635 111,502 107,398 102,294 89.737 90,368
Ma&sachnsaets ... » > > i . » »
New-Hampslîire... 158 8 » » » » i
New-Jersey 11,423 12,402 10,851 7,657 2,254 674 1,836
New-York 21324 20,333 15 017 10,088 75 4
Caroline du Nord . 100,572 188.296 166 814 295,677 235.600 245,817 218,948
— dnSnd.. 107,194 146.151 196 365 258.475 315,400 327 380 384.954
Pensylvanie 3,787 1,700 795 463 463 62
Rhode-island 252 381 103 57 17 5
Dist. deColomoia. ■ 3,244 5,395 6.377 0,119 4,694 -3,687
(I) Voir la note J.
DE LA CH1SE AMÉRICAINE /[l
Ce tableau ne comprend que les treize États qui ont
fondé l'indépendance américaine, et de plus le district
de Colombia, c'est-à-dire Washington et sa ban-
lieue.
On a lieu de s'étonner de voir, par ce tableau, que
l'esclavage n'avait cessé d'exister que dans cinq États,
en 1850, et qu'il y avait encore des esclaves, en 1840,
dans les États de Pensylvanie, de New-York, du Con-
necticut et de Rhode-Island. On sera bien plus étonné
de savoir qu'il en existait encore 3,231, en 1860, dans
le district de Colombia, où l'esclavage a été aboli, et
qui est gouverné par le congrès lui-même. C'est que,
aux États-Unis, là où l'esclavage a été supprimé, il l'a
été sans rétroactivité, c'est-à-dire qu'on y a interdit la
vente et l'introduction des esclaves, sans libérer avec
indemnité ceux qui l'étaient déjà. On peut donc dire
que l'esclavage ne s'éteint que par la mort, et qu'on
a supprimé le principe de l'esclavage sans supprimer
les esclaves, dont l'existence est encore un fait, par-
tout où règne le droit commun du pays.
C'est donc bien plutôt par la cessation de l'intérêt
à posséder des esclaves que par la répugnance qu'ins-
pirait l'esclavage que la suppression a eu lieu au
Nord. Cela se conçoit du reste ; la possession des es-
claves est onéreuse partout où leur travail n'est pas
indispensable. Au delà d'une certaine latitude, il
n'y a plus d'avantage à faire cultiver la terre par des
esclaves, et on n'y conserve que ceux qui servent à la
domesticité.
42 DJS LA CRISE AMÉIUCAlKJi
C'est lorsque les États du Nord n'eurent plus d'in-
térêt à soutenir l'esclavage qu'ils commencèrent leur
croisade contre une institution qu'ils avaient acceptée
avec tant de tolérance lorsque l'Union s'était formée.
De plus, l'immigration, leur amenant sans cesse de
nouveaux bras, donnait à leur industrie et à leur
agriculture, un développement qui créait pour eux
désintérêts différents de ceux des États à esclaves. C'est
alors que l'on vit peu à peu s'établir cette propagande
qui a fait passer la question de l'état spéculatif à l'état
actif. Car, il faut bien s'en rendre compte, si l'un veut
connaître à fond les antécédents de la question dont
le dénoûment nous occupe, cette propagande ne fut
pas seulement littéraire, comme celle dont les admira-
bles romans de Mmc Beecher-Stowe nous a donné un
si remarquable exemple ; elle menaça aussi, par des
faits çaratéristiques, ce que les habitants du Sud re-
gardaient comme une propriété aussi sacrée que celle
de leurs champs, puisque la loi la leur garantissait
également. Des prédications énergiques poussèrent
les noirs à la révolte et à l'évasion, et des comités fu-
rent organisés pour assurer leur liberté par tous les
moyens. Ce sont même ces efforts qui servent d'argu-
ment aux propriétaires d'esclaves pour justifier les
mesures de rigueur qu'ils employèrent depuis lors,
pour les empêcher de s'enfuir. Ils prétendent que la
législation, qui avait été jusqu'alors protectrice, sur-
tout dans les États d'origine Française ou Espagnole, ne
revêtit ce caractère dur et vexatoire que pour répondre
DE LA CRISE AMÉRICAINE lu
aux menaces du Nord et que c'est alors que furent
inventés ces moyens coërcitifs horribles pour empê-
cher les esclaves de fuir, et ces moyens plus horribles
encore pour reprendre les fugitifs.
• On comprend, en effet, ce que peut être la répres-
sion, dans des localités où la loi est faite par les in-
téressés, et exécutée par une magistrature nommée
par eux. C'est encore là une occasion de remarquer à
quels excès peut entraîner l'omnipotence laissée aux
localités, en matière de loi civile et criminelle.
11 est inutile, dans une question déjà passionnée, de
raviver la passion par des détails émouvants; les livres,
d'ailleurs, en sont tellement pleins que l'on peut se
contenter d'y renvoyer le lecteur (i).
Mais tant que cette question, quelque vive qu'elle
soit, n'occupa que les individus, elle n'eut qu'une
importance secondaire; ce fut lorsqu'elle passa dans
le domaine de la politique qu'elle en acquit une im-
mense et que bientôt elle domina toutes les autres
questions.
Ce fut en 1820, lorsque le territoire du Missouri
fut détaché de l'État de la Louisiane, que la question
se présenta au Congrès d'une manière vraiment me-
naçante, D'après ce que nous avons dit de la compo-
sition du sénat et de son importance, on voit que les
États y étant représentés et y votant réellement
comme des individus, la majorité des intérêts y est en
(1) Voir la note K,
kk DE LA CUISE AMÉRICAINE
raison directe des votes. Les États à esclaves avaient
eu jusqu'alors la majorité dans le sénat, et l'admis-
sion du Missouri compromettait cette majorité (1).
Situé entre le 36e et le 40e parallèle, cet État parais-
sait être sur la limite où le travail des esclaves peut •
être, sinon justifié, au moins expliqué, par les conditions
du climat. Leséinigrantsquivinrents'y établir, pouvant
sous cette latitude, cultiver eux-mêmes leurs proprié-
tés, n'avaient aucun intérêt à avoir des esclaves, et
étaient trop pauvres pour en acheter ; mais les habi -
tants primitifs, anciens colons de la Louisiane, avaient
un intérêt contraire. La majorité devait faire loi dans
le nouvel État; mais la question était de savoir si le
Congrès avait le droit de lui imposer d'avance,
comme condition d'admission dans l'Union, l'abolition
de l'esclavage. Cette question fut vivement contro-
versée, et on proposa ce qu'aux États-Unis on appelle
une jwoviso, c'est-à-dire un expédient, qui, sans pré-
juger la question pendante, limitait l'esclavage au
36e parallèle pour toute l'Union; c'est-à-dire qui
le proscrivait au nord de cette ligne. La constitution
(1) Jusqu'en 1825, époque à laquelle M. John Quiney Adams
fut nommé président, on peut dire que l'Union avait été
gouvernée par le Sud. Il avait la majorité dans le sénat, et les
présidents élus en étaient issus : Washington, Jefferson,
Madison, Monroëétaient des hommes du Sud, et les ministres
influents étaient presque tous pris dans ce pays. On comprend,
dès lors, quelle vivacité le Sud devait mettre à défendre un
pouvoir qui semblait être pour lui une propriété.

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