De la Droite manière de vivre (2e édition) / par B. de Spinoza ; traduit en français et annoté par M. J.-G. Prat,...

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G. Decaux (Paris). 1877. 1 vol. (X-102 p.) ; in-16.
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Publié le : lundi 1 janvier 1877
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DE m PKOITE
IANIÊRE DE VIVRE
Pl R
B. DE SPINOZA
Tpaduite en français et annotée
<Pc4TÏ J.-G. T'R^T
"Deuxième édition entièrement revue et corrige-
PARIS
GEORGES DECAUX, EDITEUR
7, EUS DU CROISSANT, f
1877
DE LA DROITE
MANIÈRE DE VIVRE
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B. DE SPINOZA
Traduite en français et annotée
Tc4'K J.-C. 'P Ii.z-n
"Deuxième édition entièrement revue et corrigée
PARIS
GEORGES DECAUX, ÉDITEUR
7, RUE DU CROISSANT, 7
1877
A M ON AMI
'PoAUL C HE ÔN£ QA VQA %T>
A vous qui aimej et qui admire* . comme
l'une des plus pures et des plus grandes
figures qui ait passé parmi les hommes. le mo-
deste et profond penseur qui s'appelle Spino~a:
Je dédie ce petit livre, ou se trouve comme
condensée la quint es sen e de la Morale de rémi-
nent phihsophe.
OEUVRES COMPLETES DE SPINOZA
Traduites et annotées par J.-G, Prat.
[L, HQACHETTE ET C'C)
Tome I. — Biographies de Spinoza. — Principes de
la Philosophie de Descartes, et Médi-
tations métaphysiques. (Avec portrait
et autographe) Prix 4. fr„
Tome II. —Traité Théologico politique Prix, 4 fi\
Tome III. — Ethique {sous presse).
Traité politique (épuisé),
i'AlUS. - ltnpr. J. CLAYE. >- A. QtUXïtX et C*j lue Si-Uoiioît.
NOTICE
SUR SPINOZA 1
BENOÎT ou Benedictde Spinoza,
fils de marchands juifs portu-
i. Cette courte notice, donnée pour la pre-
mière fois en français, est extraite ta et là de la
Préface des OEuvres posthumes, publiées l'année
même de la mort de Spinoza, par larrig Jellis et
le docteur Louis Meyer.
C'est à ces deux fidèles disciples, et à l'honnête
et courageux Jean Riewertz, imprimeur à Am-
sterdam, que nous devons de connaître l'oeuvre
capitale de ce grand homme de bien et de ce
grand philosophe.
il NOTICE SUR SPINOZA.
gais, honnêtes et aisés, qui s'étaient
retirés en Hollande pour échapper
aux persécutions que subissaient
alors leurs co-religionnaires en
Portugal, est né à Amsterdam, le
24 novembre 1632.
« Nourri dans les lettres dès le
jeune âge, disent ses deux édi-
teurs et amis, il étudia pendant
plusieurs années la théologie. Par-
venu à la maturité de son esprit,
il se livra tout entier à la philoso-
phie. Les maîtres et les écrivains
en cette science ne lui donnant
pas toute la satisfaction qu'il dési-
rait, entraîné par son ardeur de
NOTICE SUR SPINOZA. III
savoir, il résolut de tenter ce qu'il
pouvait faire par lui-même dans
cet ordre d'idées. Les écrits de
l'illustre Descartes lui furent d'un
grand secours dans son entre-
prise.
« Après s'être délivré de toutes
les occupations et du soin des
affaires qui apportent tant d'ob-
stacles à la recherche de la vérité,
et pour n'être point troublé dans
ses méditations par ses amis, il
quitta Amsterdam où il est né et
où il a été élevé, et s'en alla habi-
ter d'abord Rheinburg, puis Voor-
burg et finalement La Haye.
IV NOTICE SUR SPINOZA.
« Il ne s'absorba pas tout entier
dans la recherche de la vérité;
mais il s'exerça aussi , en son
particulier, dans la science de
l'optique, tournant et polissant
des verres destinés aux télescopes
et aux microscopes. Il montra ce
qu'il était capable de faire dans
cet art; et si une mort intempes-
tive ne l'eût ravi, l'on était en
droit d'attendre de lui les plus
importantes découvertes.
« Encore qu'il se soit entière-
ment séquestré du monde et retiré
dans la solitude, il fut néanmoins
en relations avec un certain nom-
NOTICE SUR SPINOZA. ,Y
bre de personnages éminents par
leurs écrits et par leurs hautes
positions, qu'attiraient vers lui sa
solide érudition et la rjénétration
de son esprit; comme on le peut
voir par les lettres qui lui ont été
écrites et par les réponses qu'il y
a faites.
« La plus grande partie de son
temps se passait à scruter la na-
ture des choses, à mettre en ordre
ses idées, à les communiquer à
ses amis, et il en employait fort
peu à se récréer. L'ardeur au
travail dont il était dévoré atteignit
un tel degré que, au témoignage
VI NOTICE SUR SPINOZA.
des gens chez qui il habitait, il
resta trois mois consécutifs sans
sortir en public. Bien plus, pour
n'être point dérangé dans ses
études et les pouvoir poursuivre
au gré de ses désirs, il refusa
modestement le poste de profes-
seur à l'Université d'Heidelberg,
que lui avait fait offrir le sérénis-
sime Electeur Palatin.
« Le fruit de ces travaux fut la
publication, en 1663, ^e ^a ire et
de la 11e partie des Principes
de la philosophie de Descartes,
augmentés des Méditations meta-
physiques ; puis, en 1670, la pu-
NOTICE SUR SPINOZA. VII
blication du Traité théologico-poli-
tique.
« C'est encore à lui que l'on
doit les OEuvres posthumes, conte-
nant VEthique (ou Traité de mo-
rale) , divisé en cinq parties ; le
1Yaité politique commencé peu de
temps avant la mort de l'auteur, et
qu'il n'eut pas le temps de ter-
miner ; le Traité de la Réforme de
l'entendement, l'un des premiers
ouvrages de notre philosophe, et
demeuré inachevé; VAbrégé de la
grammaire hébraïque, également
non terminé; et enfin Sa Corres-
pondance, aussi complète qu'il a
VIII NOTICE SUR SPINOZA.
été possible de se la procurer l.
« Il est présumable qu'il existe
encore, enfoui quelque part, chez
tel ou tel, quelque opuscule de
notre philosophe que l'on ne
trouvera point dans les OEuvres
posthumes. On estime, toutefois,
que l'on n'y rencontrerait rien qui
n'ait été dit fort souvent dans les
autres écrits. A moins que l'on ne
veuille parler du petit Traité de
l'Iris que l'auteur avait composé
plusieurs années auparavant, à la
connaissance de certaines per-
i. M. Van Vloten aurait retrouvé quelques
lettres.
NOTICE SUR SPINOZA. IX
sonnes, et qui gît quelque part,
si l'auteur ne l'a jeté au feu ,
comme il est probable i.
« Notre auteur s'était proposé
aussi d'écrire Y algèbre par une
méthode plus rapide et plus intel-
ligible, et de composer d'autres
ouvrages , comme le lui ont en-
tendu dire, à plusieurs reprises,
différents de ses amis. Sans aucun
doute encore il eût démontré la
véritable nature du mouvement, et
comment l'on peut déduire à priori
i. M. Van Vioten aurait retrouvé ce petit
Traité de llris, ainsi qu'un autre opuscule intitulé
de Deo. etc., qui serait le canevas de VÉthique.
X NOTICE SUR SPINOZA.
tant de variétés dans la matière, etc.,
sujets dont il est fait mention dans
les lettres LXIII et LXIV. Mais
la mort est venue montrer que,
rarement, leshommes peuvent me-
ner à terme leurs desseins. »
Spinoza est décédé à La Haye,
atteint de phthisie, le 21 février
1677, à l'âge de quarante-quatre
ans et quelques mois.
AVANT-PROPOS
DE
LA PREMIÈRE ÉDITION (1860.)
Au moment où la Philosophie, cette
science sacrée des principes, sans la
connaissance et la pratique desquels il ne
peut y avoir, dans un Etat quel qu'il soit, ni
vraie justice, ni saine morale, ni bonne
politique, ni paix réelle, ni prospérité véri-
table, est tenue ouvertement en dédain par
ceux-ci. qui, malheureusement, et pour eux
et pour nous, n'en aperçoivent ni la gran-
deur, ni l'importance capitale; et vouée
publiquement au mépris par ceux-là. qui
comprennent trop bien, au contraire, que,
du triomphe et de l'application des idées
philosophiques, résulterait infailliblement
l'avènement de la vérité, la déroute définitive
1
2 AVANT-PROPOS.
des superstitions et du mensonge, et, par voie
de conséquence, la consommation de leur
propre ruine ; en un tel moment, disons-
nous, il nous a semblé utile et curieux, tout
ensemble, d'extraire des oeuvres du plus
grand des philosophes, d'un sublime et doux
penseur, à peine connu, pour ainsi dire, dans
notre France, ou connu, seulement, par les
basses calomnies perfidement répandues sur
ses écrits et sur sa mémoire, une sorte de
petit Traité précieux de morale commune, à
la portée de toutes les intelligences.
A la lecture de ce petit livre, par la mé-
ditation de ces courts chapitres, les coeurs
sincères, les honnêtes gens, les hommes de
bonne foi de tous les partis pourront voir
aisément, nous en avons l'assurance :
i° Si la philosophie est décidément une
occupation vaine, creuse, inutile et stérile ;
Et 2° de quel côté se trouvent les vrais
disciples du Christ, les véritables amis de
leurs semblables, les soutiens de la justice,
les défenseurs des faibles et des opprimés :
. S'ils habitent les palais somptueux de ces
A^VJÀNT-PROPOS. 3
Emiuences qui, pour conserver au détriment
de tous, leur haute position et leurs mon-
strueux privilèges, tendent tous leurs efforts
à réveiller, en plein xixe siècle, les passions
éteintes des âges barbares, soufflent les
haines, allument les discordes, fomentent;
les factions, harcèlent les gouvernements dé
leurs voeux liberticides ; ou bien, si, par
hasard, ces vrais disciples du Christ, ces
amis de la justice et de leurs semblables, né
demeureraient pas plutôt sous la tente mo-
deste des philosophes, dont la vie, perpétuel
sacrifice au juste, au vrai, au bien, se passe
à prêcher la liberté de conscience, la paix*
la concorde, la solidarité entre tous les
citoyens d'une même patrie, aussi bien
qu'entre tous les hommes de races et de reli-
gions différentes.
AVERTISSEMENT
DE SPINOZA
LES principes que j'ai émis, dans cette
partie '. sur la droite manière de vivre,
ne sont pas disposés de telle sorte qu'ils puis-
sent être embrassés d'un seul coup d'oeil.
Je les ai démontrés çà et là, suivant qu'il
m'était plus facile de les déduire les uns des
autres. Je me suis donc proposé de rassembler
ici ces mêmes principes^ et de les réduire aux
points essentiels.
i. La IVe de l'Éthique.
DE LA DROITE
MANIÈRE DE VIVRE
CHAPITRE PREMIER
Tous nos efforts, autrement dit tous
désirs, s'ensuivent de la nécessité de
notre nature, de telle sorte qu'ils peuvent
être compris, ou par elle seule, comme
par sa cause prochaine, ou en tant que
nous sommes une partie de la Nature,
laquelle partie ne peut être conçue par
soi, d'une manière adéquate, sans les
autres individus 1.
i. L'effort d'un homme pour faire ou pour obte-
nir quelque chose, n'est que la traduction, la mise
en acte de son désir. Ce désir résulte nécessaire-
8 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
ment de la nature même de celui qui l'éprouve;
et on le peut expliquer, soit en tant qu'il relève
directement de la volonté consciente et réfléchie
de l'homme qui ressent ce désir, soit en tant qu'il
a pour cause? non l'intelligence ou la raison seule
de l'homme, mais la pression, l'entraînement des
choses extérieures de la Nature, dont l'homme
fait partie.
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE, 9
CHAPITRE II
LES désirs qui s'ensuivent de notre na-
ture, de telle sorte qu'ils puissent être
compris par elle seule, ce sont ceux qui
se rapportent à lame, en tant qu'on la
conçoit composée d'idées adéquates*.
Pour les autres désirs, ils ne se rap-
portent à lame, qu'en tant qu'elle conçoit
les choses d'une manière inadéquate-, et
leur force et leur accroissement doivent
être définis, non point par la puissance
humaine, mais par la puissance des
choses qui sont en dehors de nous.
C'est pourquoi les premiers de ces dé-
sirs sont justement appelés des actions;
et les seconds, des passions.
1. C'est-à-dire d'idées, claires, distinctes, con-
formes à la vérité et à la réalité des choses.
2. C'est-à-dire d'une façon troublée, mutilée,
confuse, ne s'accordant point avec la vérité et la
réalité des choses.
IO DE IA DROITE MANIERE DE VIVRE.
Les premiers, en effet, marquent tou-
jours notre puissance; les seconds, au
contraire, notre impuissance et une con-
naissance mutilée 1.
i. Les désirs et les efforts qui peuvent être
expliqués par la seule nature de l'homme, comme
par sa cause prochaine, produit de sa volonté con-
sciente et réfléchie, sont justement appelés des
actions, parce que, dans ce cas, c'est bien l'homme
lui-même qui agit dans la plénitude de sa raison
et de sa puissance.
Les désirs et les efforts, au contraire, qui recon-
naissent pour cause la pression et l'entraînement
des choses extérieures, et non la volonté con-
sciente et réfléchie de l'homme, sont justement
appelés des passions, parce que^ dans ce cas,
l'homme, au lieu d'agir par sa propre vertu, souffre
d'être conduit par des objets du dehors, et ne
marque alors que son impuissance et la failesse
de son intelligence.
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. II
CHAPITRE III
Nos actions, c'est-à-dire ces désirs
qui sont définis par la puissance,
autrement dit par la raison de l'homme,
sont toujours bonnes.
Pour les autres, elles peuvent être aussi
bien bonnes que mauvaises i.
i. Les actions que l'homme accomplit dans la
plénitude de sa puissance, après les avoir longue-
ment pesées dans son intelligence, après les avoir
soumises au contrôle severe de sa raison, presque
toujours sont bonnes. Pour les autres actions, où
n'Intervient pas la réflexion, où la raison n'est
pas consultée, il y a grand'chance pour qu'elles
soient plutôt mauvaises que bonnes.
12 DE LA DROITE MANIÈRE DE VIVRE.
CHAPITRE IV
IL est donc utile, sur toutes choses, dans
la vie, de perfectionner, autant que
nous le pouvons, l'entendement ou la
raison, et c'est en cela seul que consiste la
souveraine félicité de l'homme ou sa béa-
titude ; car la béatitude ce n'est rien autre
autre chose que la quiétude même de
l'âme, laquelle naît de la connaissance
intuitive de Dieu.
Or, perfectionner l'entendement, ce n'est
rien autre chose, non plus, que com-
prendre Dieu 1, les attributs de Dieu et
i. C'est-à-dire la Nature entière, son ordre fixe
et immuable, ses règles constantes et nécessaires,
ses lois universelles et éternelles, et toutes les
manifestations indéfinies de son infinie puissance ;
Astres, Êtres, Animaux, Plantes, etc., etc.
« Plus nous comprenons les choses particulières,
et plus nous comprenons Dieu. »
(SPINOZA, Éthique, part. V, prop. XXIV.)
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 13
les actions qui s'ensuivent de la nécessité
de sa nature.
C'est pourquoi la lin dernière de
l'homme qui est conduit par la raison,
c'est-à-dire le souverain désir par lequel
il s'étudie à modérer tous les autres, c'est
celui qui le porte à se concevoir lui-même
d'une manière adéquate, ainsi que toutes
les choses qui peuvent tomber sous son
intelligence 1.
1. Rien n'est donc interdit, de par les lois de
Dieu ou de la Nature, aux investigations curieuses
de la raison humaine. Il n'y a donc point de
m\ stère prétendu sacre que l'intelligence de
l'homme n'ait le droit de sonder ; point de mi-
racle prétendu divin que son entendement n'ait le
devoir d'eclaircir ; mais toutes choses, quelles
qu'elles soient, tant sacrées que profanes, tombent
dans le domaine de son observation; et, nous 1
répetons, c'est, à la fois, et son droit et son devoir
de s'en rendre compte par tous les moyens à sa
disposition, et de fixer à leur égard, autant qu'il
lui est possible, tous ses doutes et toutes ses incer-
titudes.
14 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
CHAPITRE V
IL n'est donc nulle vie raisonnable, sans
intelligence, etleschosesne sont bonnes,
qu'en tant qu'elles aident l'homme à jouir
de la vie de l'âme, qui est définie par l'in-
telligence.
Les choses qui empêchent l'homme, au
contraire, de perfectionner la raison et de
pouvoir jouir de la vie raisonnable, ce
sont celles-là seulement que nous appe-
lons mauvaises 1.
i. Les superstitions, par exemple, la foi aux mi-
racles, l'exercice de pratiques aussi vaines que
niaises, l'abandon de sa personnalité, le renonce-
ment à son libre examen, une soumission abjecte
devant des ordres envoyés soi-disant du ciel par
l'entremise d'individus de chair comme nous, et
tout ce qui peut entraver le large développement
des facultés intellectuelles de l'homme.
DE LA DROITE MANEÈELE: DE VIVlRE> IJ
CHAPITRE VI
lViAis comme toutes ces choses, dont
l'homme est la cause efficiente, sont né-
cessairement bonnes, il ne peut donc ar-
river rien de mauvais à l'homme que par
les causes extérieures ; c'est à savoir en
tant qu'il est une partie de la Nature en-
tière, aux lois de laquelle la nature hu-
maine est obligée d'obéir, et à qui elle est
forcée de s'accommoder d'une infinité de
manières, en quelque sorte.
l6 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
CHAPITRE VII
ET il ne ss peut pas faire que l'homme
ne soit pas une partie delà Nature, et
ne suive pas son ordre universel.
Mais si l'homme se trouve au milieu
d'individus constitués de telle sorte qu'ils
s'accordent avec sa nature, par cela même
la puissance d'agir de l'homme sera aug-
mentée et fortifiée.
Que s'il se trouve, au contraire, parmi
des êtres tels, qu'ils ne s'accordent nulle-
ment avec sa nature, ce ne sera pas sans
une grande modification de lui-même
qu'il pourra s'accommoder à eux.
DE LA DROITE MAKIERE DE VIVRE. Vf
CHAPITRE VIII
TOUT ce qui est, dans la nature des
choses, que nous jugeons être mau-
vais, c'est-à-dire pouvoir nous empêcher
d'exister, et de jouir de la vie raison-
nable, il nous est permis de l'écarter de
nous, 'par le moyen qui nous semble le
plus assuré.
Et tout ce qui existe, au contraire, que
nous jugeons bon, c'est-à-dire utile pour
conserver notre être, et pour jouir de la
vie raisonnable, il nous est permis de
l'acquérir pour notre usage, et de nous
en servir de quelque manière que ce soit.
Et, absolument », il est permis à chacun,
i. C'est-à-dire dans l'absolu, dans l'état de nâ«
ture, avant l'organisation de toute Société civile.
Car ce que Spinoza recommande, sur toutes choses,
aux hommes qui recherchent ce qui leur est véri-
tablement utile, dans l'état civil, c'est d'obéir tout
l8 DE LA DROITE MANIERE DE.VIVRE.
par le, droit souverain de la Nature, de
faire ce qu'il juge contribuer à son uti-
lité.
SCHOLIE II DE LA PROP. XXXVII
(Éthique part. IV).
Tout homme existe par le droit souverain
de la Nature. En conséquence, par le droit
souverain de la Nature, tout homme accom-
plie les actes qui ré ultenc de la nécessité de
d'abord, de bon coeur, aux lois et aux décrets de
leur patrie, encore qu'ils les croient injustes; c'est
de conformer leur manière de vivre au bien com-
mun et à l'utilité générale ; c'est de pratiquer
constamment la justice et la charité envers tous
les individus, quelle que soit la religion qu'ils pro-
fessent et à quelque nation qu'ils appartiennent ;
c'est, enfin, d'appliquer tout leur zèle aux choses
qui peuvent faire naître l'amitié parmi les hommes,
et procurer la concorde. (Voyez particulièrement
Ethique, part. IV, le Scholie de la Prop, XVIII, et
les Scholies de la Prop. XXXVII. — Traité Théo-
logico-politique, les chap. V, XIV, XVI, XIX
et XX. — Traité politique, les chap. II et III, etc.)
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 19
sa nature ; et, par conséquent, par le droit
souverain de la Nature, tout homme juge
de ce qui est bon, de ce qui est mauvais,
veille à son utilité d'après sa manière de
voir, se venge lui-même, s'efforce de con-
server ce qu'il aime, et de détruire ce qu'il
a en haine.
Que si les hommes vivaient d'après la
conduite de la raison, chacun jouirait de ce
droit propre, sans nul dommage pour autrui.
Mats comme les hommes sont sujets aux
passions, lesquelles surpassent de beaucoup
la puissance ou la vertu humaine, souvent,
alors, les hommes sont tiraillés en sens di-
vers, souvent ils sont contraires les uns aux
autres, tandis qu'ils ont besoin d'une mu-
tuelle assistance.
Afin donc que les hommes puissent vivre
en bon accord, et s'être secourables, il est
nécessaire qu'ils cèdent une certaine partie
de leur droit naturel, et qu'ils se donnent
l'assurance réciproque qu'ils ne feront rien
qui puisse tourner au détriment d'autrui.
Or, comment cela s'est-il pu faire que les
20 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
hommes, qui sont nécessairement soumis
aux passions, et ondoyants, et divers, se
soient donné cette assurance réciproque, et
aient eu foi les uns dans les autres? C'est ce
que l'on voit clairement par la Proposi-
tion VII, partie IV, et par la Proposition
XXXIX., partie III de ïÉthique ; à savoir
qu'aucune passion ne'peut être domptée que
par une passion contraire et plus forte; et
que chacun s'abstient de porter préjudice à
autrui, dans la crainte d'un mal plus grand.
A cette condition donc la Société pourra
s'établir, si elle revendique pour elle-même
le droit que chacun possède de se venger, de
juger de ce qui est bien, de ce qui est mal; et
si, par suite, elle a le pouvoir de prescrire ufie
commune manière de vivre, de rendre les
lois, et de les faire respecter, non point par
la raison qui ne peut réprimer les passions,
mais par la menace de châtiments.
Cette Société, basée sur lès lois et sur le
pouvoir de se conserver elle-même, s'appelle
YÉiàt, et ceux qui sont défendus par son,
droit* se nomment Citoyens,
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 21
D'où nous comprenons facilement qu'il
n'y a rien, dans l'état de nature, qui soit
bien ou mal du consentement de tous, puis-
que tout individu, vivant dans l'état de
nature, consulte seulement son utilité, décide,
d'après sa manière de voir, et en ne tenant
compte que de son propre intérêt, de ce qui
est bon ou de ce qui est mauvais, et n'est
tenu par aucune loi d'obéir à personne qu'à
lut seul. Dans l'état de nature par consé-
quent l'on ne peut concevoir le péché.
Mais il en est tout autrement dans l'état
civil, où l'on décide, par le consentement
commun, ce qui est bien, ce qui est mal, ec
où chacun est tenu d'obtempérer aux ordres
de l'Etat. C'est là que l'on peut concevoir le
péché, lequel alors, n'est rien autre chose
que l:'inobéissance, qui est punie par le seul
droit de l'Etat; tandis que l'obéissance, au
contraire, est comptée comme mérite au
citoyen, en raison de quoi il est jugé digne
de jouir des avantages de l'Etat,
En second lieu, dans l'état de nature, per-
sonne n'est le maître d'une certaine chose,
22 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
du consentement commun ; et il n'y a rien,
dans la Nature, que l'on puisse dire appar-
tenir à tel homme et non à tel autre; mais
toutes choses sont à tous. Dans l'état de
nature, par conséquent, l'on ne peut conce-
voir aucune volonté d'attribuer à chacun le
sien, ou de ravir à quelqu'un ce qui lui
appartient. En d'autres termes, dans l'état
de nature, il n'y a rien que l'on puisse dire
juste ou injuste.
Mais il en va tout différemment dans
l'état civil; car c'est là que l'on décide,
par le consentement commun, ce qui ap-
partient à celui-ci, et ce qui appartient à
celui-là.
D'où l'on voit que le juste, et l'injuste.
que le péché et le mérite sont des notions
extrinsèques, et non des attributs qui expli-
quent la nature de l'âme. Mais en voilà assez
sur ce sujet.
PROP. XL. (Éthique part. IV).
Tout ce qui contribue à former une société
commune entre les hommes, en d'autres ter-
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 23
mes tout ce qui fait que les hommes vivent ■
dans la concorde, est utile; et. au contraire.
tout ce qui introduit la discorde dans l'Etat^
est mauvais.
DÉMONSTRATION.
En effet, les choses qui font que les hom-
mes vivent dans la concorde, font en même
temps qu'ils vivent d'après la conduite de la
raison, et par conséquent sont bonnes ; et,
pour le même motif 1, les choses qui excitent
les discordes, ce sont celles-là qui sont mau-
vaises au contraire.
1. C'est-à-dire parce qu'elles empêchent en même
temps les hommes de vivre d'après la conduite de
la raison.
24 DE LA DROITE MANIERE. DE VIVRE.
■■■•"" CttAPlTIiE LX. Vi '•;'*•
tiEN ne se peut mieux accorder avec
la nature d'une certaine chose, que
d'autres individus de même espèce. Par
conséquent (par le Chapitre VII) il
n'est rien de plus utile à l'homme, pour
conserver son être, et pour jouir de la
vie raisonnable, que l'homme qui est
conduit par la raison 1.
En second lieu, comme, entre les
i. Il est bien certain, n'en déplaise aux thau-
maturges et aux théophages* que, dans aucun cas,
l'homme ne peut espérer receyoir d'aidé sérieuse
et de secours efficace sur le globe où il accomplit
sa destinée, que de la part d'êtres semblables a
lui, c'est à savoir de la part d'autres hommes ; et,
parmi ces êtres semblables a lui, ou ces autres
hommes, que de ceux-là surtout qui sont conduits
par la raison; car l'assistance qu'il reçoit alors,
outre qu'elle est réfléchie, outré qu'elle a l'intel-
ligence pour guide, est presque toujours sincère,
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 25
choses particulières, nous ne connaissons
rien de plus excellent que l'homme, qui
est conduit par la raison, en nulle af-
faire donc personne ne peut mieux
montrerce qu'il vaut, comme art et comme
intelligence, qu'en élevant les hommes
effective, désintéressée et prêtée par le noble sen-
timent du devoir.
Vouloir donc, comme plusieurs le prêchent,
vouloir tenir ou deiain le secours si précieux et
indispensable des hommes, et l'allicher même en
mépris, se croiser béatement les bras, regarder
piteusement en l'air, marmotter machinalement,
dans une langue qui ne se parle plus, des mots que
l'on ne comprend pas, et s'imaginer que, lorsqu'il
en sera le plus besoin, il vous descendra on ne sait
d'où, apporte par des êtres qui n'auront rien
d'humain, et contrairement à l'ordre immuable
des lois universelles de la Nature, une assistance
matérielle, et même spirituelle, pour vous aider
dans votre détresse, pour favoriser votre lâche
inertie, et vous épargner la peine de vous secouer,
de vous roidir, de tendre vos muscles, de dresser
la tête, de donner le branle à votre intelligence,
de mettre en plein exercice votre activité, c'est
assurément le comble de l'ignorance et le dernier
• degré de la sottise.
20 DE LÀ DROITE MANIERE ®E VIVREZ
de telle sorte, qu'ils, vivent enfinidMprès
le commandement propre de la raison.
PROP. XXXV. (Éthique part. IV).
Tant que les hommes vivent d'après la con-
duite de la raison^ ils s'accordent toujours
nécessairement par nature.
COROLLAIRE I.
Il n'y a aucune chose particulière, dans
la nature des choses, qui soit plus utile à
l'homme, que l'homme, qui vit d'après la
conduite de la raison. Car ce qui est utile à
l'homme, sur toutes choses, c'est ce qui
s'accorde le mieux avec sa nature, c'est à
savoir l'homme.
Or l'homme agit absolument selon les lois
de sa nature, quand il vit d'après la conduite
de la raison ; et c'est seulement alors qu'il
s'accorde' toujours nécessairement avec la
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 2J
nature des autres hommes. Il n'y a donc rien
de plus utile à l'homme, parmi les choses
particulières, que l'homme qui vit d'après
la conduite de la raison.
20 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
TANT que les hommes nourrissent les
uns contre les autres des sentiments
d'envie bu quelque autre affection de
haine, ils sont contraires les uns aux
autres, et d'autant plus à craindre, qu'ils
ont plus de puissance que les autres indi-
vidus de la Nature.
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 20
CHAPITRE XI
TOUTEFOIS, ce n'est point par les
armes que l'on triomphe des coeurs,
mais par l'amour et par la générosité 1.
PROP. XLYI. (Ethique part. IV.)
Celui qui vit d'après la conduite de la
raison, s'efforce, autant qicil lui est possible,
de balancer au contraire par l'amour, c'est-
à-dire par la générosité. la haine, la colère.
le mépris, etc.. d'autrui contre lui.
DÉMONSTRATION.
Toutes les affections de haine sont mau-
vaises.
i. Ne croirait-on pas entendre une parole échap-
pée des lèvres du grand crucifier Au surplus, pour
30 DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE.
En conséquence, celui qui vit d'après
la conduite de la raison s'efforcera, autant
qu'il est en lui, de n'être point en proie à
ces passions, et, en même temps, il fera
tous ses efforts pour que les autres ne
soient point affligés de passions semblables.
Mais la haine s'accroît par une haine réci-
proque, et elle peut être éteinte, au con-
traire, par l'amour, de telle sorte que la
haine se change en amour. Celui qui vit
d'après la conduite de la raison, s'effor-
cera donc de balancer par l'amour, c'est-à-
dire par la générosité, la haine d'autrui
contre lui.
ScHOLIE.
Celui qui veut venger ses injures par une.
haine réciproque, vit assurément misérable.
Mais celui, au contraire, qui s'applique à
prendre d'assaut la haine, par l'amour^ telui-
toute sa morale particulière, comme on le peut
voir aisément, Spinoza relève directement du
Christ.'ïl en est le véritable continuateur, et, pour
ainsi dire, le démonstrateur scientifique.
DE LA DROITE MANIERE DE VIVRE. 31
là combat joyeux et tranquille ; il résiste
aussi facilement à un seul homme qu'à plu-
sieurs ; et il n'a besoin que le moins possible
du secours de la fortune.
Quant à ceux dont il a triomphé, ceux-là
s'en vont pleins de joie, non point avec une
diminution, mais avec un accroissement de
leurs forces. Toutes vérités qui résultent si
clairement des seules définitions de l'amour et
de l'entendement, qu'il est inutile de les dé-
montrer en détail.
Toutefois, pour les âmes tendres, pour les coeurs
généreux, trop disposes dans la pratique ordinaire
de la vie, a pardonner sans cesse et a se sacrifier
perpétuellement aux intérêts égoïstes des autres,
nous croyons utile de présenter les restrictions
suivantes, recommandées par Spinoza lui-même.
De même encore quand le Christ
dit : Si quelqiéun le frappe à la joue droite,
présente-lui aussi la gauche, et les paroles
qui suivent.
Si le Christ eut prescrit de telles règles
aux Juges, comme Législateur, il eut détruit
32 DE LA DROIT.", MANIERE DE VIVRE.
par ce précepte la loi de Moïse, tandis qu'il
avertit ouvertement du contraire. (Voyez
Mathieu; Chap. V.Vers. 17.) C'est pourquoi
il faut examiner qui a prononcé ces paroles,
à quelles personnes elles ont été adressées,
et en quel temps.
Or le Christ a parlé non point comme un
Législateur qui instituait des lois, mais
comme un docteur qui enseignait des pré-
ceptes. Car, comme nous l'avons fait voir
ci-dessus, ce n'est pas tant les actions exté-
rieures qu'il a voulu corriger, que le coeur
lui-même. Ensuite le Christ adressa ces
paroles à des hommes opprimés, vivant dans
un gouvernement corrompu, où la justice
était entièrement négligée, et dont il voyait
la ruine imminente. Et ce que le Christ en-
seigne ici à la veille de la ruine de Jérusa-
lem, nous voyons que Jérémie l'enseigne
également lors de la première dévastation de
la Ville, c'est-à-dire à une époque semblable.
(Voy. Lamentations. Chap. III.)
Ainsi donc, comme les Prophètes n'ensei-
gnèrent Ces doctrines, qu'à une époque d'ép-

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