De la France et du mouvement européen, par Félix Bodin

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les libraires du Palais-Royal (Paris). 1821. In-8° , 16 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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DE LA FRANCE
ET
DU MOUVEMENT EUROPEEN.
DANS les circonstances graves où nous nous
trouvons, on ne sait si l'on doit parler ou se
taire. D'un côte, il y a, dit-on, quelque dan-
ger. Pour moi, lorsque j'interroge ma cons-
cience , je ne puis me persuader que j'en
coure aucun à découvrir toute ma pensée ;
car je ne désire que la paix et l'ordre. D'une
autre part, je crois qu'il n'est jamais bon de
se taire quand il y a quelque chose à dire dans
l'intérêt de la patrie. Mais s'il faut parler, qui
se chargera d'élever la voix? A qui appartient-
il de faire entendre des paroles de franchise
et de patriotisme au milieu des bruyans trans-
ports de l'esprit de parti et du verbiage so-
phistique de la mauvaise foi payée ? Quel
homme recommandable par des services si-
gnalés, riche d'une expérience acquise au prix
du malheur ou des sacrifices, et honoré par
un caractère irréprochable, entreprendra de
défendre la justice et la raison ? Si je m'étais
adressé une pareille question, assurément je
n'eusse pas pris la plume.
Qui êtes-vous? me dit-on déjà, qui vous
demande votre avis ? qui vous a donné mission
pour conseiller le Gouvernement ? Je dirai à
mon tour : Qui êtes-vous vous-même? Avez-
vous sur moi la supériorité de l'âge ? Mais
nous voyons chaque jour des hommes que le
temps n'a ni instruits ni corrigés. Tenez-vous
au ministère ? alors il s'agit de vous-mêmes :
de quel droit m'imposeriez-vous silence ? Juge
ou partie, ne voulez-vous pas qu'on vous
éclaire ou qu'on vous combatte ? Je suis, dites-
vous , L'écho d'une faction. Mais si ce que vous
appelez une faction est la nation presque en-
tière , l'écho de ses paroles ne fait pas entendre
un vain bruit.
Oui, je vais dire ce qu'on dit partout hau-
tement, ce que pense la France entière. Le
système suivi par le Gouvernement est mau-
vais : il faut qu'il change, ou nous sommes
menacés des plus grands maux. Il n'y a pas
de temps à perdre ; car le temps marche vite
en France, et autour d'elle il entraîne tout.
Maintenant les combinaisons de la plus haute
politique sont renversées dans un instant. Hier
(5 )
on tremblait pour Naples ; aujourd'hui on a
presque pitié de ses agresseurs. La vieille mé-
thode des temporisations politiques ne vaut
plus rien : il faut se hâter de prendre le bon
parti ; et si l'on ne veut pas s'exposer à être
traîné à la queue des événemens, il faut savoir
à propos se placer à leur tête.
La question politique dont il s'agit en France
est simple et claire, des deux côtés on la com-
prend parfaitement; la voici : faut-il établir
le véritable; gouvernement représentatif, fondé
sur l'égalité des droits et l'intérêt général;, ou
faut-il y établir le faux gouvernement repré-
sentatif fondé sur l'inégalité des droits et l'in-
térêt aristocratique, ou faut-il enfin y rétablir
le pouvoir absolu ou plutôt la monarchie des
privilèges?
Cette question, ainsi nettement posée, nous
donne la division principale de nos opinions
politiques. La première opinion, qui est celle
de l'immense majorité de la nation, est celle
des libéraux. Les deux autres se confondent
en une seule, qui est l'opinion aristocratique
et soi-disant monarchique ; seulement il faut
faire cette distinction. Les habiles du parti tra-
vaillent à construire une espèce de gouverne-
ment représentatif pour eux, soit qu'ils le jugent
( 6 )
avantageux à leurs intérêts, soit qu'ils le re-
gardent comme une transition imposée par la
nécessité des choses. Quant aux naïfs et quant
aux hommes de bonne foi, que l'éloignement
des affaires et l'ignorance des situations nou-
velles laissent encore sous le joug de leurs
vieilles idées, ils redemandent tout simplement
l'ancien régime et ne s'en cachent point.
En vérité, est-ce bien aujourd'hui, au milieu
du mouvement européen vers un ordre de
choses fondé sur les idées nouvelles, qu'on peut
se bercer de pareilles chimères? Hommes d'au-
trefois, quel est votre aveuglement, votre
obstination ? Que venez-vous nous parler de
majorats et de substitutions héréditaires, quand
la moitié de l'Europe se lève pour les repous-
ser ? A quoi pensez - vous avec votre grande
propriété, votre organisation d'un corps aris-
tocratique , quand la moitié de l'Europe cherche
sa prospérité dans la libre division des terres et
le libre exercice de l'industrie, quand elle pa-
raît sortir avec tant de joie du malaise où la
tenaient les privilèges et les institutions gothi-
ques ? C'est bien le moment de venir nous
parler de concordats surannés, lorsque Ma-
drid, Lisbonne, Naples et Turin réclament l'af-
franchissement de l'Eglise ? Il s'agit bien au-
(7)
jourd'hui de mettre les communes de France
sous la tutelle d'une poignée de fonctionnaires
et de grands propriétaires, lorsque le système
électoral devient la base du droit administra-
tif et politique de l'Europe, lorsqu'il est géné-
ralement reconnu que la discussion des affaires
appartient aux intéressés, et la répartition des
charges à ceux qui les supportent. Vous ne
vous apercevez donc pas que de tels projets
n'ont rien de commun avec le temps où nous
sommes, et qu'ils produisent, au milieu du dix-
neuvième siècle, le même effet que de vieilles
figures en costume de là cour de Louis XIV
qui apparaîtraient dans nos rues? Ne voyez-
vous pas que la liberté européenne , si jeune et
si vigoureuse, avance cent fois plus vite que vous
ne voudriez reculer, et qu'elle a déjà frappé
de décrépitude tout ce que vous avez fait jus-
qu'ici?
Quoi! lorsque bientôt l'Europe presque en-
tière est au pas et marche avec le siècle, vou-
lez-vous que la France reste en arrière, la
France qui donna le signal en 89, la France à
qui il appartenait de se placer à la tête de cette
croisade des nations reprenant leurs droits?Mi-
nistres d'un roi qui veut maintenir le gouverne-
ment représentatif, vous qui l'avez presque avili

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