De la Liberté des théâtres dans ses rapports avec la liberté de la presse, à l'occasion de l'analyse de la "Démence de Charles VI", tragédie de M. Lemercier,. [Signé : A. Métral.]

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J.-N. Barba (Paris). 1820. In-8° , 28 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1820
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DE LA
LIBERTÉ DES THÉÂTRES,
DANS SES RAPPORTS
AVEC
LA LIBERTE DE LA PRESSE,
IMPRIMERIE DE FAI?*,' PLACE DE L'GDÉON.
DE LA
LIBERTE DES THEATRES,
DANS SES RAPPORTS
AVEC
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE
A L'OCCASION DE L'ANALYSE DE LA DÉMENCE DE CHARLES VI,
TRAGÉDIE DE M. LEMERCIER.
PARIS,
CHEZ J.-N. BARBA, LIBRAIRE,
EDITEUR DES OEDVKES DE PIGACLT-LEDRUN ,
PALAIS-ROYAL, DERRIÈRE LE THÉÂTRE FRANÇAIS, N°. 5l.
i8ao.
DE LA.
LIBERTÉ DES THÉÂTRES,
DANS SES RAPPORTS
AVEC
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE,
À L'OCCASION DE L'ANALYSE DE LA DÉMENCE DE CHARLES VI,
TRAGÉDIE DE M. LEMERCIER.
DANS l'entreprise de donner un théâtre national à la France.
M. Lemercier éprouve, sous une monarchie constitution-
nelle, des obstacles que n'ont point rencontrés, sous une
monarchie absolue, des hommes de génie ses prédécesseurs.
Il importe donc de rechercher la cause , la nature et les ef-
fets de ces obstacles, pour les Faire disparaître. Ce sujet inté-
resse non-seulement la France, mais tous les peuples chez
qui le goût et l'esprit ont créé un théâtre.
Jamais circonstance ne fut plus favorable pour le traiter,
que celle où le public éclairé se plaint d'avoir été privé de
la représentation de Charles Vl, tragédie où se montre la
hardiesse du génie, pleine d'un intérêt pathétique, de re-
tours sinistres et amers sur le coeur humain , mais surtout
de sentimens profonds sur l'amour de la patrie, et sur la
haine de la domination étrangère. Après avoir offert l'ana-
lyse du plan, des caractères, des beautés de l'ensemble , et
des détails de cette pièce, j'aborderai ainsi une question de
haute législation, que je n'ai vue traitée nulle part (i), quoi-
(i) M. Lemercier a jeté' le premier, dans la pre'face de Clovis, quel-
ques traits de lumière sur celte question; et, s'il ne l'a pas approfondie ,
c'est dans la crainte qu'on ne prît pour vengeance Se fruit de ses re'flexions.
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qu'elle soit dans l'intérêt, des auteurs, des théâtres, de îa
patrie et des princes.
La France, vendue à l'Angleterre sous la démence d'un
roi , forme Faction de la pièce de Charles VI. L'histoire en-
richit cette action de détails tragiques. Des dissensions san-
glantes , des haines invétérées, de noires perfidies , des ven-
geances atroces, des guerres pleines de parricides ; la paix
ensanglantée , des princes assassinés , faisaient de la France
un théâtre d'horreur et de carnage. Alors la politique de
Londres , enorgueillie de quelque triomphe , mais toujours
féconde en artifices, conçoit, soutient et accomplit le des-
sein de faire passer la France sous son obéissance , à la fa-
veur de ces calamités, en soufflant de tout côté le feu de la
discorde. Comme la tragédie ne vit que des malheurs du
genre humain , et que ces malheurs font une sensation d'au-
tant plus étonnante sur nos âmes, qu'ils ont été les nôtres ,
on ne pouvait choisir un sujet ni plus heureux, ni plus na-
tional 5 mais il présentait des difficultés à vaincre : les évé-
nemens , les moeurs, les caractères de cette époque désas-
treuse sont ensevelis dans des histoires informes, encom-
hrées de détails inutiles ou puérils, et couvertes des obscu-
rités de la barbarie-, de manière qu'avant d'être poêle, il
faut être historien : difficulté qui ne se rencontre point dans
les sujets tirés des temps anciens, où l'histoire prête ses cou-
leurs et ses pinceaux â la tragédie. « J'avais copié mes per-
v sonnages, dit Racine dans la préface de Biïtannicus , d'a-
» près le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire
» Tacite, et j'étais alors si rempli de la lecture de cet ex-
» ccllent historien , qu'il n'y a presque pas un trait éclatant
» dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée. » Les
beautés de Tite-Live revivent dans les Horaces. On voit
aussi la scène tragique occupée par les héros de l'épopée,
qui n'est qu'une histoire d'un ordre plus relevé, embellie
par dé magiques fictions. Ainsi M. Lemercier, sans le se-
cours d'une histoire bien faite , a été pour ainsi dire obligé
de fondre les statues de ses personnages, et de les faire pen-
ser, avant de les, faire agir.
Mais il s'élevait un autre obstacle que la seule hardiesse
de l'invention pouvait franchir. C'était de transporter sur la
scène un roi insensé. Comment paraîtra ce roi dans cet état
de dégradation de la nature humaine? il fallait faire ressortir
son caractère de la profondeur des abîmes de la démence.
Quelle sera son attitude? Quelle passion se peindra dans
son regard égaré? Quel langage tiendra-t-il ? Sous quel vê-
tement se montrera-t-il aux yeux du spectateur? Sa dé-
mence sera-t-elle sillonnée de quelque éclair de lumière?
Sa raison reprendra-t-elle un moment son empire , pour lui
découvrir l'horreur de son infortune , qui entraîne après
elle la ruine de l'état. Ces réflexions piquent singulièrement
la curiosité. On est avide de savoir de quoi^est capable l'es-
prit humain dans!une entreprise si neuve.
Cependant elle n'était pas sans exemple : les écrivains
classiques connaissent VAjax.pagellateur, pièce dont le
héros est représenté dans les agitations du délire , et compo-
sée par Sophocle, le plus grand des modèles que puisse
suivre l'école de Melpomène. Est-ce aujourd'hui une singu-
larité, une bizarrerie que d'imiter Sophocle?
Ce n'est point avec la pompe et le prestige de la repré-
sentation théâtrale, au milieu d'un concours de spectateurs
nombreux et éclairés, dans l'enthousiasme de ees émotions
produites par l'amour du pays ; parmi ces transports animés
de terreur, de pitié et de mélancolie, qui remuent si puissam-
ment le coeur , qui sont une'source féconde d'intérêt, qui
font couler des larmes utiles à la vertu, à l'aspect de l'infor-»
tune des héros et des catastrophes des états , que paraîtra la
tragédie de Charles VI. Un conseil de ministres, enveloppe
par les piégés de la censure , a été surpris dans sa sagesse
au milieu du tourbillon des affaires publiques ; et l'on a in-
terdit l'entrée de lascène à Charles VI. C'est donc, privé des
charmes de l'illusion scénique, sans lesquelles une pièce perd
plus de la moitié de sa valeur, dans le calme et la froideur
de la réflexion que se montre cette tragédie. Mais l'opinion
devant qui tombent les rois et les empires, la relèvera de cette
injuste proscription dont elle a été frappée; la preuve de
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cette injustice est dans l'examen soigneux et rigoureux de
l'ouvrage même; examen qui démontrera que la représen-
tation, loin d'avoir aucun danger, était une grande leçon
d'expérience.
La scène s'ouvre par deux personnages remarquables :
l'un est le duc de Bourgogne, prince dont le caractère est
un mélange de bravoure et de férocité. Sa haine était pleine
de noires perfidies ; il assouvissait sa vengeance dans le sang ;
il avait assassiné le duc d'Orléans, et rempli Paris de tu-r
multe et de carnage. L'autre est Warwick,, ambassadeur
d'Angleterre, politique subtil, qui médite la ruine de la
France; il sème la discorde parmi ses princes, et ne flatte,
tour à tour les partis que pour mieux exciter leur fureur ,
dans le dessein de les affaiblir, de les comprimer, et d'éleyer
la domination anglaise sur leurs ruines communes. Ils s'occu-
pent des maux affreux sous le poids desquels gémit la France.
Le duc de Bourgogne, long-temps dupe des stratagèmes
de la politique d'Angleterre, éprouve le repentir de n'avoir
pas tourné ses armes contre cette dangereuse ennemie; et
se plaint de ce que Warwick a eu sans son aveu une entre-
vue avec le dauphin. Ce dauphin, avec lequel le duc fait
la guerre, est un jeune homme chez qui la bravoure est
unie à la candeur. Ses vertus relèvent l'éclat de son cou-,
rage ; la corruption d'une cour où régnaient la perfidie, l'a-
dultère, le "crime, n'a point encore empoisonné son âme
trempée de bonne heure dans, les revers : fils tendre, ami
sûr, loyal ennemi, il est l'espoir de la patrie.
Dans la crainte de l'union du duc de Bourgogne avec le
dauphin , l'ambassadeur anglais cherche à les perdre tous
deux , durant une conférence qu'ils doivent avoir pour la
paix au pont de Montereau, et à ce sujet, il se sert de
la reine Isabelle prête à marier sa fille au roi d'Angleterre,
qui se montre en apparence un vainqueur plein d'une rare
générosité. Cette reine , instrument delà politique étrangère,
est une femme fière, inconstante , souillée d'adultère , mère
dénaturée, révoltée contre son propre sang, abusant de la
démence de son époux pour perdre l'état. Elle se fait un,
jeu des attentats les plus noirs, pour ravir la couronne à son
propre fils, et la placer sur la tête d'un roi étranger et en-
nemi , en lui donnant sa fille en mariage.
Après l'effroyable peinture des désordres de la cour où.
sont représentés les favoris enrichis des dé| ouilles des
sujets , des princes égorgés sans pitié , des fêtes qui mettent
la France en deuil, le duc de Bourgogne fait à l'ambassa-
deur le récit des causes de la démence d'uri rai, dont le
nom était partout respecté et à laquelle il a lui-même con-
tribué par un singulier et infâme stratagème :
Las de tant de licence, il courut la punir :
Ses vassaux le suivaient : sa colère allume'e
S'indignait des lenteurs de sa pesante armée :
L'éclat le plus brûlant du soleil de l'été
Fit bouillonner l'ardeur de son front irrité,
Et son fougueux esprit, dont s'animaient les flammes,
Ne rêvait qu'attentats, que pièges et que trames.
Tout à coup, au détour d'un ravin enfoncé,
A travers son cortège un homme s'est lancé,
Hideux, tout revêtu de lambeaux exécrables,
Et pour le ponsterner , d'augures formidables,
Ayant saisi les crins de son noble coursier :
« Arrête! on te trahit, » osa-t-il lui crier.
Un dard tombe avec bruit : Charles ému, plein d'alarmes,
Sur sa troupe et ses chefs tourne en fureur ses armes >
Frappe, immole, et les coups de son glaive sanglant
Devancent, son regard de rage étincelant.
On recule : chacun évitant sa poursuite,
Le respect de son rang force tout h la fuite.
La raison, ce flambeau de la carrière humaine ^
Dès lors éteinte en lui, se rallumant à peine ,
Ne sut plus le conduire, et sa sombre vapeur
Produit tantttt sa rage, et tantôt sa stupeur.
Ce récit fait descendre clans le coeur un intérêt puissant,
soutenu par une pitié qui va durer, dans une gradation pro-
gressive , jusqu'à la fin de la pièce. La démence objet de
compassion dans le sort commun des hommes, donne au
pathétique une force extraordinaire quand elle frappe une
tête couronnée : elle prend alors une prodigieuse grandeur,
surtout si de hautes vertus, des a'etions éclatantes, une
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gloire immortelle, la bonté d'âme , forment le caractère du
' héros tragique : des larmes vont bientôt couler.
Cependant de nouveaux malheurs, qui prennent leur
source daus le délire du roi, se préparent, dans deux
scènes opposées l'une àl autre, et tracées dans un dialogue
énergique. Une reine doublement perfide va perdre le duc
de Bourgogne et son propre fils, pour assouvir l'ambition
de l'Angleterre. Elle les entretient séparément, eu feignant
avec tous deux qu'elle abjure sa haine, qu'elle leur rend
son amitié, qu'elle veut se soustraire au joug des Anglais et
rétablir la France dans sa splendeur passée. Le duc , qui
connaît la perversité de la reine, demande pour gage de la
réconciliation sa main, par suite d'un divorce avec le roi. La
perfide reine a l'air de sacrifier son orgueil à cette indignité ;
mais pour prix de ce sacrifice elle exige que le duc immole
le dauphin à leur vengeance commune ; qu'il lui tende des
pièges lors de la conférence du pont de Montereau , et qu'il
le jette impitoyablement dans les fers. Cette mère dénaturée
oppose aussitôt le crime au crime. Elle voit son fils : la
haine et la vengeance sont au fond de son coeur ; mais l'ou-
bli , la réconciliation, une vive tendresse , sont sur ses lèvres ;
et après avoir adroitement irrité l'animosité de son fils par
l'image du passé, et par l'effroi de l'avenir, elle lui propose
d'assassiner le duc dans cette même conférence. A la vue de
cet attentat qui ensanglantera la paix, le vertueux dauphin
est saisi d'un trouble extrême. Alors la reine pour commettre
ce crime , jette les yeux sur Duchatel, officier de la suite du
dauphin, et dont l'ardeur pour le crime ou pour la vertu est
égale selon les circonstances.
Pendant qu'on médite l'exécution de ce double attentat,
l'intérêt varie et s'accroît au second acte. Un chagrin amer
et profond agile l'âme du dauphin , venant de voir dans
l'état affreux de la démence un père qui ne l'a pas même
reconnu : situation neuve et déchirante pour le coeur du
fils d'un roi. C'est à Duchatel qu'il confie sa douleur.
Dans sa chambre introduit, dès que j'osai paraître,
D'un oeil morne et sinistre envisageant mes traits,
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Il s'est tu devant moi : tremblant, je soupirais.
Il offrait, demi-nu, l'aspect de l'indigence :
De ses cheveux souillés la triste négligence ,
Son immobilité, son maintien, sa pâleur,
Étonnèrent mes yeux fixes sur son malheur.
J'étends vers lui les mains, et je l'approche à peine ,
Que le front coloré d'une flamme soudaine,
Maudissant les argus dont il fut entouré ,
Il me prend pour l'un d'eux; moi qui, désespéré,
Et d'un coeur filial partageant sa détresse ,
Ne venais qu'épier un retour de tendresse !
« Sors d'ici ; porte ailleurs ton zèle curieux, »
M'a-t-il dit, transporté d'un accès furieux.
J'en ai frémi : dès lors, en un cruel sourire ,
Atroce changement, des traits de son délire ,
Sur moi son amertume a paru s'exhaler,
El par sa voix terrible il m'a fait reculer.
Combien est touchant le tableau de cette entrevue ! Les
couleurs en sont tristes , naturelles et vraies ; ce qu'il offre
de sinistre et de noir, est adouci parla douce espérance ,
que Duchatel apporte au coeur du dauphin , en lui disant
que l'instant approche où le roi a coutume de reprendre
l'empire de la raison , et qu'il sortira du sommeil de la dé-
mence pour voir l'aurore de la paix. Mais il lui révèle que
cette paix sera achetée par le meurtre du duc assassin d'Or-
léans son maître, que la reine l'a choisi pour cet attentat
qui doit venger son ressentiment, sauver le dauphin, et
mettre un terme à la guerre civile. La vertu du dauphin
s'oppose constamment à cet assassinat, quel que soit le fruit
qu'il en puisse recueillir. Il ue veut point souiller de sang
la paix, donner l'exemple du crime, troubler sa vie par
des remords qui ne s'éteignent jamais. C'est à la vengeance
des lois qu'il livrera le coupable. Aussi son innocence de-
meure étrangère au crime; mais la reine n'en poursuit pas
moins l'exécution de son atroce dessein ; elle prête de nou>
veau ses fureurs à Duchatel, qui n'est que trop disposé à la
servir.
Le roi, qu'on attend avec une curieuse impatience, paraît.
Il est accompagné d'Odellc , femme d'une âme bonne , sen-
sible , qui lui prodigue les soins les plus généreux. La pitié,

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