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DE LA
SITUATION POLITIQUE
DE L'EUROPE,
ET DES
INTÉRÊTS DE LA FRANCE
DE L'IMPRIMERIE DE LA CHEVARDIERE,
RUE DU COLOMBIER, N° 30, A PARIS.
DE LA
SITUATION POLITIQUE
DE L'EUROPE,
et des intérêts
DE LE FRANCE.
PAR M, LE GÉNÉRAL
BARON DE RICHEMONT,
DEPUTE DE L L'AILIER.
PARIS,
LEVAVASSEUR , LIBRAIRE, PALAIS ROYAL.
AOUT 1829.
AVANT-PROPOS.
Je me détermine à livrer au public les deux
Mémoires dont le Courrier a donné quelques
extraits. Je ne les avais point composés dans
cette intention. Réservés pour le Prince et pour
le ministère, ils n'avaient été autographiés qu'au
très petit nombre d'exemplaires qui devait satis-
faire à cette destination. Dès les premiers jours
d'avril, le premier fut adressé à Monsieur le
Dauphin, à chacun des ministres et à quelques
personnages éminents, qui, par leur position et
leur influence politique, pouvaient prêter aux
opinions qui s'y trouvent développées, et au
système qui en est la conséquence, l'appui de
leur approbation, si elle devait, en effet, résul-
ter de leur conviction.
Ce premier Mémoire paraissant avoir produit
quelque impression dans le Conseil, j'ai cru de-
II
voir aller au-devant des objections que pourrait
rencontrer l'application du système proposé. Je
me suis donc hâté de rédiger un second Mé-
moire dans lequel j'ai hasardé la présentation
d'un plan d'exécution qui me semblait réunir
toutes les conditions d'un succès probable.
Dans les premiers jours de mai, ce second
Mémoire fut , comme le premier, envoyé au
Prince et aux ministres.
Un mois après, un membre du gouvernement
crut qu'il pourrait être utile d'en répandre quel-
ques copies dans les deux chambres. Alors je
me décidai à les réunir en un seul cahier, et
j'en fis autographier un certain nombre d'exem-
plaires, qui furent distribués à plusieurs de mes-
sieurs les Pairs et de messieurs les Députés.
J'espérais, en mettant ces Mémoires sous la
protection du manuscrit, éviter une publicité qui
me semblait avoir ses inconvénients, et j'avais
pris soin d'en consigner l'observation dans une
note expresse; mais le hasard en a décidé au-
trement. Mon honorable collègue M. Rératry
III
a cru sans doute qu'il serait plus utile de
les faire connaître afin de réunir (comme
le disait un petit journal hebdomadaire du 9
juillet) les efforts de l'opinion publique dans
un seul faisceau pour les faire agir sur le gou-
vernement , en lui montrant toute sa force et
tous ses avantages. » Il a consacré ses premiers
loisirs à en donner quelques extraits qui ont
éveillé la curiosité du pays et des étrangers.
Déjà le Times s'est rendu l'organe des senti-
ments et peut-être des inquiétudes de nos voi-
sins , en me signalant comme un de ces hommes
turbulents de l'école de Bonaparte, et en nous
accolant, mon honorable collègue et moi, sous
l'épithète commune de old fools. Ces injures
prouvent tout à la fois que mes Mémoires sont
connus et qu'ils déplaisent. Je n'ai donc plus
de motifs pour les dérober à la connaissance
du public. Je trouve au contraire un avantage
à le rendre juge non seulement de mes inten-
tions, mais de ses propres intérêts. Si je lui
fais partager la conviction qui m'a subjugué,
IV
j'aurai rendu un service de plus au gouverne-
ment, car j'aurai mis à sa disposition toute la
puissance que peut ajouter à celle dont il est
armé le concours de toutes les volontés et de
tous les efforts.
DE L'EUROPE
ET
DE LA FRANCE.
C'est en vain que les hommes s'efforcent de
fixer l'avenir ; leurs projets, leurs combinaisons,
les précautions suggérées par leur prudence,
n'accusent que leur faiblesse. Quelques années
s'écoulent à peine, et l'édifice de leur sagesse
s'est écroulé.
C'est ainsi que le système de pondération
établi par le traité de Vienne , du 9 juin 1815,
qui devait assurer pour longues années la
paix et la stabilité de l'Europe, est menacé
d'une subversion prochaine.
Il importe peu d'examiner si les dispositions
qui devaient en fonder l'immobilité ont eu pour
base une réciprocité d'avantages tels, que son
maintien devînt nécessairement le but de tous les
2
efforts, parcequ'il était réellement l'expression de
tous les intérêts ; ou si plutôt elles n'ont pas été
dictées par un sentiment irréfléchi de haine et
de vengeance qui a fait perdre de vue les vraies
conditions de sa perpétuité, et sacrifier l'avenir
au présent.
Eût-il d'ailleurs satisfait à ce premier besoin ;
eût-il placé tous les contratants sous l'influence
d'une bienveillance mutuelle , comme la meil-
leure garantie de sa durée; il demeurait encore
soumis à d'autres causes de perturbation qui
étaient de nature à rester en dehors de toute dis-
cussion dans un congrès où tous voulaient bien
s'entendre pour la spoliation d'un seul, mais où
personne n'était disposé à faire l'abandon de
ses prétentions particulières et des intérêts de sa
politique.
Ainsi les rivalités, suspendues pour un jour,
devaient reprendre leur cours naturel, et les
projets d'une constante ambition se raviver avec
une énergie d'autant plus active, que les dé-
pouilles et les trésors de la France venaient
d'offrir des ressources inespérées qui pouvaient
en favoriser l'exécution.
3
Telle a dû être et telle est en effet la disposi-
tion de la Russie. — Affranchie des influences
étrangères, elle a repris son ancienne tendance
vers l'Orient. — Cette année, peut-être, l'Eu-
rope verra se réaliser les projets gigantesques de
Catherine.
C'est en vain que l'Autriche et l'Angleterre se
sont efforcées de l'arrêter dans cette carrière
aventureuse. — Un premier pas a été fait, elle
ne peut plus reculer. L'honneur de ses armes
lui en ferait un devoir, si ses plus chers intérêts
n'étaient point déjà le motif et le but de l'entre-
prise. — Ce ne sont plus les limites du Danube
qu'elle convoite; la possession de Constantino-
ple et du Bosphore est devenue pour elle une
nécessité impérieuse. — Ses établissements de
Krimée resteront sans importance, ses vaisseaux
sans utilité, tant que les portes de la mer Noire
ne lui seront point ouvertes.
Toutes les provinces méridionales, les plus
belles et les plus fertiles de l'empire, ne peuvent
être vivifiées que par le commerce; et point de
commerce sans débouché. Les versants du Cau-
case, les côtes septentrionales du Pont-Euxin, le
1.
4
Kuban, la Krimée, la Bessarabie et tout l'inté-
rieur des terres jusque vers les sources des
fleuves qui affluent dans la mer d'Azoph, dans
la mer Noire ou dans le Danube, c'est-à-dire
presque la moitié de l'empire, sont matérielle-
ment intéressés au succès de l'expédition.
Ainsi la prospérité du pays et le développe-
ment de la puissance maritime de la Russie
doivent en être les résultats.
Qu'on ne se trompe pas : ces projets ne sont
pas de ceux que peut enfanter une exaltation
guerrière dans l'ivresse de ses triomphes, ou que
le gouvernement favorise comme moyen d'oc-
cuper une activité qui lui semble dangereuse.
— Ils sont pour la Russie maximes d'État,
axiomes politiques. Ce ne sont pas seulement
ceux du gouvernement, ils sont devenus popu-
laires dans tout l'empire.
En dépit de toute l'Europe, la Russie poursui-
vra sa destinée et l'accomplira. — Le peuple le
veut, l'armée le veut, et la sûreté personnelle
de l'empereur y est intéressée. — Le sort d'A-
lexandre a prouvé qu'il est des besoins qui sont
supérieure aux combinaisons cantieuses de la
5
politique étrangère. — Que si le prince se laisse
séduire par les flatteries et les subtilités de la
diplomatie, la nation a le sens assez droit pour
distinguer ses vrais intérêts, et trop de barbarie
pour attendre du temps la réparation d'une telle
méprise.
Dans cette crise européenne, quel parti pren-
dra la France? — Sera-t-elle pour ou contre la
Russie ? — Cherchons à déduire de ses intérêts
la direction que doit suivre sa politique.
L'Autriche et l'Angleterre, voilà nos ennemis
vrais, implacables, éternels. Ouvrons l'histoire,
elle nous prouvera que les anciennes rivalités de
la France et de la Germanie, qui remontent aux
premiers temps de la monarchie, ont pris un
caractère positif de haine et d'hostilité perma-
nente, depuis que l'imprévoyance de Louis XI
laissa transporter à la maison d'Autriche les
droits de la puissante succession de Bourgogne,
par le mariage de l'héritière Marie, à Maximilien,
fils de l'empereur Frédéric III.
Depuis cette fatale époque nos querelles ont
ensanglanté tour à tour l'Allemagne, l'Italie,
l'Espagne et la France. — Vainement des al-
6
liances et des traités de famille sont intervenus
comme gages de réconciliation et d'amitié.
Ils n'ont jamais été que des pièges, je dirais
presque des perfidies.
L'Autriche s'est aggrandie de nos conquêtes,
s'est gorgée de nos trésors. Elle a ajouté à ses
vastes possessions héréditaires, tous les États de
l'ancienne république de Venise, tant en Illyrie
qu'en Italie. La Souabe, la Bavière, le Wurtem-
berg et la plus grande partie des petits princes
de l'ancienne confédération germanique sont
rentrés sous son influence; elle possède ou do-
mine toute l'Italie, elle s'arroge des prétentions
sur la succession litigieuse de la maison de Sa-
voie ; et comme elle est en mesure d'assurer par
la force le succès de ses intrigues politiques,
qui sait si alors elle n'élèverait pas des droits
sur les anciens royaumes d'Arles et de Provence,
comme fiefs de l'Empire?
Rien n'a donc changé. Nos rapports sont
restés les mêmes, nos antipathies n'ont fait que
s'accroître.
Quel est le Français, depuis le premier homme
d'État jusqu'au plus humble habitant des cam-
7
pagnes, qui ne signalerait pas les Anglais comme
nos ennemis de toute éternité? Depuis huit cents
ans l'histoire des deux peuples n'est que celle
de leurs querelles. La bataille d'Hastings a com-
mencé nos hostilités, celle de Vaterloo ne les a
pas terminées.
Quatre siècles et demi ont à peine suffi pour
affranchir le sol de la France de leur domina-
tion , et réunir les deux moitiés d'une monar-
chie que l'inconcevable folie de Louis VII avait
laissé diviser par le mariage d'Éléonore de
Guienne avec Henri Plantagenet, héritier d'An-
gleterre et de Normandie.
Quatre autres siècles présentent une série con-
tinue d'entreprises hostiles, d'intrigues politi-
ques et de guerres acharnées. Depuis Louis XIV
jusqu'à Louis XVIII, à peine quelques trèves éphé-
mères ont-elles.suspendu nos éternels combats.
Jalousies de puissance et d'influence conti-
nentale; jalousies de richesse intérieure, d'in-
dustrie et de commerce; jalousie de puissance
et de suprématie maritime; nos intérêts, partout
divisés et partout en présence, ont ensanglanté
le monde entier..
8
Dirigés par une politique réfléchie, appro-
priée à leur position, à leurs besoins, à leur vé-
ritable destination, les Anglais n'ont jamais
dévié des principes que leur sage prévoyance a
érigés pour eux en maximes d'État.
Cette fixité de vues, cette constance dans leurs
efforts, devaient naturellement triompher des
incertitudes de la France, toujours prompte à
entreprendre et plus prompte encore à abandon-
ner. C'est ainsi que nous avons été successivement
dépouillés de nos établissements dans le Nord-
Amérique et dans l'Inde, où le génie supérieur
d'un homme d'État (Dupleix), inapprécié par son
ingrate patrie, avait jeté les fondements d'un
empire nouveau que l'habileté anglaise a su dé-
velopper, et qui constitue aujourd'hui une des
principales sources de sa puissance.
C'est ainsi que nous n'occupons plus que quel-
ques points insignifiants dans les Antilles et sur
les côtes insalubres de la Guiane et du Séné-
gal ; que l'île de Bourbon, qui n'a ni forteresses
ni ports; que Pondichéry et Chandernagor,
places démantelées, avec un territoire de quel-
ques centaines de toises, semblent ne nous avoir
9
été conservés que comme moyens de dépense
en temps de paix, comme monuments d'humi-
liation et de faiblesse aux yeux des Indiens , et
comme occasions prochaines de nouvelles in-
jures et de nouveaux dommages pour notre com-
merce, au premier soupçon de guerre.
C'est ainsi que les derniers éléments d'une
marine qui était sur le point de renaître à la puis-
sance ont été anéantis pour longues années
par la spoliation des magasins et des chantiers
d'Anvers ; car l'Angleterre n'a jamais négligé
ses intérêts personnels, même en déguisant ses
vues sous les apparences de la générosité, ou le
prétexte du bien général de l'Europe.
Est-ce en effet pour le bien général de l'Eu-
rope qu'elle a poussé les limites de son empire
de l'Inde jusqu'à Lahore, de telle sorte qu'elle
possède aujourd'hui un territoire plus que qua-
druple de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Ir-
lande réunies, couvert d'une immense popula-
tion ; qu'elle a multiplié ses établissements sur
la côte du Pégou ; qu'elle a démembré l'empire
des Birmans; qu'elle a retenu l'Ile-de-France et
les Seichelles à cause de leurs ports et de leurs
10
rades; qu'elle a dépouillé les Hollandais de
Ceylan, du cap de Bonne-Espérance et de tous
leurs établissements sur les deux côtes et dans
l'intérieur de l'Afrique; qu'elle garde Gibraltar,
Malte et Corfou dans la Méditerranée? etc.
L'avenir prouvera qu'elle n'est point encore
au terme de ses usurpations.
On doit presque s'étonner que, sous les
mêmes prétextes, elle n'ait pas réclamé Bor-
deaux et la rive gauche de la Gironde et de la
Garonne, jusqu'aux Pyrénées. Elle se fût ainsi
interposée entre la France et l'Espagne au midi,
comme elle a voulu nous imposer au nord la
barrière de la Belgique.
Au reste, si cette France n'a pas été effacée
de la carte, si elle a été maintenue dans des li-
mites qui lui conservent encore une haute im-
portance , ce n'est point à la modération anglaise
qu'elle doit attribuer son reste de puissance. Le
partage de ses provinces eût provoqué la dis-
corde entre les confédérés et présenté des chan-
ces favorables à la réunion et au désespoir de ses
enfants. D'ailleurs son démembrement ne ser-
vait que les intérêts de l'Angleterre et de l'Au-
11
triche. La Russie n'était point assez égarée par
le ressentiment pour seconder à ses dépens
les vues de ses propres rivaux.
L'Angleterre a toujours été et restera toujours
l'irréconciliable ennemie de la France, la posi-
tion géographique des deux peuples et l'opposi-
tion de tous leurs intérêts les condamnent à une
rivalité éternelle.
Ce n'est donc point l'apparition fugitive d'un
rapprochement devenu presque amical qu'il
faut prendre pour l'expression vraie de leurs be-
soins respectifs. Cette position est fausse pour
tous deux ; elle n'est utile que pour un seul ;
c'est une séduction politique pour, prévenir une
autre alliance qu'on redoute et qu'on veut ren-
dre impossible par des engagements anticipés,
afin qu'on ne puisse les rompre sans paraître
manquer à la bonne foi. Mais la France a trop
de prudence pour engager ainsi sa liberté.
Elle ne se méprendra point sur ses véritables
intérêts; non pas ceux qui peuvent naître d'une
circonstance fortuite et qui disparaissent avec
elle, mais ses intérêts de tous les temps, im-
muables, éternels, parcequ'ils sont les condi-
12
tions de sa force, de sa puissance, et qu'ils ren-
ferment tout son avenir.
Si l'Autriche et l'Angleterre sont en effet les
ennemies de la France, la Russie doit en être
l'alliée naturelle; car elle les a, comme elle, tou-
tes les deux pour rivales. Séparés par de vastes
contrées, les deux peuples n'ont aucun intérêt
à débattre; aucun sujet de querelle, aucune
cause raisonnable de litige, ne peuvent troubler
leur bonne intelligence; placés aux deux extré-
mités de l'Europe continentale, ils semblent des-
tinés à en devenir les modérateurs et les arbitres.
Cependant depuis un demi-siècle la Russie a
pris un tel accroissement, une importance telle,
qu'elle est devenue un objet de terreur pour
l'indépendance et la sécurité de ses voisins.
L'inquiétude s'est propagée au loin, et tous les
cabinets, comme tous les politiques de l'époque,
l'ont signalée comme destinée à renouveler en
Europe les invasions de ces hordes barbares qui
l'ont inondée au quatrième siècle, et qui se
sont partagé les débris de l'empire romain.
Voyons jusqu'à quel point cette opinion peut
être fondée.
13
Sans doute la Russie est devenue assez puis-
sante pour effrayer, sinon l'Europe, au moins
les États qui, de ce côté, lui servent aujourd'hui
de limites, c'est-à-dire l'Autriche et la Prusse.
Mais il n'y aurait de danger réel qu'autant que
ses intérêts, ses vues, ses espérances lui impri-
meraient cette direction, et trouveraient dans
ce choix plus de facilités et de chances de
succès.
La raison et les faits se réunissent pour re-
pousser cette hypothèse.
En effet l'Autriche et la Prusse, toutes deux
puissantes par leur territoire et leur population,
toutes deux pourvues d'un gouvernement vigou-
reux, d'une force militaire imposante et bien
organisée, trouveraient dans la réunion de leurs
efforts et dans le concours de leurs peuples des
moyens de résistance que la Russie ne saurait
affronter. Tout le reste de l'Allemagne ( car les
petites rivalités s'évanouissent en présence du
danger commun ) se rangerait sous les banniè-
res de cette sainte ligue; et la France, de l'autre
côté du Rhin, présenterait une réserve qui, sans
doute, doit commander le respect.
14
D'ailleurs rien de commun, rien de sympa-
thique entre les Russes et les peuples de l'Eu-
rope. Le langage, les moeurs, la religion, les
intérêts de gouvernement, de nation, de fa-
mille, tout les sépare et les repousse; et si la
raison permettait d'admettre la supposition
d'une invasion possible, ce ne serait pas l'Eu-
rope qui serait conquise par la Russie, mais les
Russes qui seraient absorbés par l'Europe,
comme les Tartares l'ont été par la Chine, par-
cequ'ils auraient tout à gagner à cesser d'être
Russes.
Pierre-le-Grand a mieux compris la position
de la Russie et mieux jugé son avenir. Il n'a
conquis et gardé en Europe que le littoral de la
Baltique, indispensable à la sécurité de l'empire,
à la prospérité des provinces, à la civilisation des
peuples ; cette acquisition importante prévenait
sans retour les agressions de la Suède, son en-
nemi le plus acharné et le plus redoutable; elle
assurait à l'exploitation et à l'écoulement de
ses produits intérieurs, des marchés et des ports
nombreux ; elle offrait d'heureuses positions
pour fonder les premiers établissements d'une
15
marine nécessaire, et pour réaliser ce projet
qui occupait toute la pensée du grand homme,
celui de substituer à l'ancienne et sauvage capi-
tale de la Moscovie une capitale nouvelle qui,
en réunissant tous les avantages d'une situation
maritime, lui permettrait de surveiller de plus
près sa rivale, de mettre ses peuples barbares en
communication avec le monde civilisé, et de
préparer ainsi, pour eux et pour l'État, un ave-
nir de richesses, d'industrie, de civilisation et
de puissance. C'est ainsi que Kronstadt est de-
venu son premier arsenal, et que Pétersbourg a
remplacé Moscou.
Cette position militaire et politique une fois
obtenue et consolidée, l'Europe a cessé d'être l'ob-
jet réel de son ambition. Ses vues se sont dirigées
vers l'intérieur du pays, vers ses frontières asia-
tiques, et plus tard, vers l'ancien empire d'O-
rient.
Après avoir soumis toutes les hordes sauvages
dispersées au sein de ses vastes steps, et les avoir
assujéties à une forte organisation militaire qui
les mettait à sa disposition pour l'entreprise de
ses grands projets, elle a commencé à en prépa-
16
rer le succès par la conquête des provinces
turques les plus rapprochées et les plus favora-
bles à ses desseins. C'est ainsi qu'elle a obstiné-
ment, pendant le cours de quatre règnes consé-
cutifs, dépouillé la Porte de ses établissements
depuis l'embouchure du Volga jusqu'au Da-
nube. Chaque nouvelle acquisition a fourni une
position meilleure et des moyens nouveaux pour
l'entreprise prochaine; et dans les intervalles
de paix qui les ont séparés, elle a fondé les
grands établissements de la Krimée, creusé des
ports, élevé des arsenaux, et posé sur ses chan-
tiers les quilles des vaisseaux qui devaient un
jour concourir à l'accomplissement de l'oeuvre
définitive.
Ce jour solennel est arrivé. C'est pour la con-
quête du trône de Constantin, c'est pour le salut
de la couronne impériale du sultan, que les ar-
mées russes et turques sont en présence.
Quelle sera l'issue de cette grande querelle?
Le passé doit répondre pour l'avenir. Les Turcs
ont perdu le Kuban, la Krimée, la Bessarabie,
la Moldavie, la Valachie; ils perdront Constanti-
nople. En vain se sont-ils défendus vaillamment
17
l'année dernière !... Les Russes aussi sont braves,
et le courage même doit céder à la discipline et
à l'intelligence.
La première campagne a pu être commencée
avec trop de confiance, avec des forces inférieu-
res à l'importance et aux difficultés de l'entre-
prise , et calculées plutôt sur le mépris qu'inspi-
rait un ennemi tant de fois vaincu, que sur le
nombre de ses troupes et l'énergie de son chef.
L'espérance d'un succès rapide a pu faire né-
gliger des précautions utiles, des approvisionne-
ments nécessaires; mais si, malgré tant d'im-
prudence, les Russes ont pu se soutenir et
atteindre le but proposé, que ne doivent-ils pas
attendre de nouveaux efforts? La prise de Varna
et surtout sa conservation accusent évidemment
l'impuissance des Turcs. C'était là qu'était le
salut des deux armées.
Les Russes semblent aujourd'hui procéder
avec plus de méthode et de circonspection. Leur
projet paraît être de s'assurer des places du Da-
nube, afin de se donner une plus large base
d'opérations, et de se garantir du danger de ces
diversions importunes qui les ont quelquefois
18
compromis. Ces précautions annoncent une ré-
solution arrêtée, un plan fixe, un but positif. Ils
feront une troisième campagne, s'il est néces-
saire, mais ils arriveront.
S'ils arrivent effectivement, quel bouleverse-
ment universel sera la conséquence inévitable
de cet événement ?
Que deviendra ce traité de Londres du 6 juillet
1827, dans lequel les trois grandes puissances
de l'Europe interviennent avec des intérêts dif-
férents, et prennent des engagements communs
en contradiction avec ces mêmes intérêts? En
dépit des explications, des interprétations, des
distinctions subtiles qu'on s'est efforcé de pré-
senter comme une apologie de ce chef-d'oeuvre
diplomatique, le bon sens populaire a persisté à
n'y voir qu'un de ces actes assez fréquents en
politique, que sa rudesse qualifie de déception
mutuelle.
Il pourrait être ainsi commenté pour l'intelli-
gence de tous.
L'Angleterre ne s'est point méprise sur les
projets de la Russie, et pour les faire avorter, ou
du moins les ajourner, elle s'est prévalue de la
19
bienveillance témoignée si hautement à la Grèce
par toute l'Europe, pour appeler la Russie et
la France à la coopération de son émancipation
politique : non pas que cette résolution fût en
effet l'élan d'une généreuse sympathie, mais
bien pour ôter à la Russie tout prétexte d'inter-
vention séparée, et, au besoin, pour restrein-
dre ses conquêtes futures par la création d'un
État nouveau qu'elle serait moralement forcée de
respecter; sauf à profiter, dans ce même but,
de toutes les chances que pourraient présenter
les événements.
La Russie n'a vu aucun inconvénient à donner
un genre de garantie qui ne l'engagerait à rien
de contraire à ses intérêts. Son accession au
traité lui donnait une apparence de modération
qui ne pouvait que favoriser la continuation si-
lencieuse de ses préparatifs. Il servait d'ailleurs
ses vues, car s'il devait être mis à exécution ,
au moyen d'opérations effectives, il ne pouvait
qu'en insulter une diversion favorable au succès
de ses armes, lorsqu'elle jugerait à propos de se
déclarer. Son manifeste était prêt, ses motifs
étaient étrangers à l'objet du traité par lequel
2.
20
on croyaitenchaîner sa liberté; et, chose étrange,
elle prétendait à la fois lui rester fidèle, et pour-
suivre pour son compte la réparation de ses griefs
personnels.
La France, sollicitée par les deux autres puis-
sances, mais dans des vues opposées, est entrée
dans le traité, sans politique bien arrêtée, lais-
sant à l'avenir et au hasard des évènements à
fixer son irrésolution ; aussi paraît-elle avoir subi
les deux influences rivales. Son expédition de
Morée est attribuée à la Russie, sa retraite est
jugée une concession à l'Angleterre.
Telle est, en réalité, la traduction positive-du
traité du 6 juillet.
La France ne peut garder plus long-temps
cette neutralité déraisonnable, ce serait conti-
nuer un rôle de dupe. Les dépenses qu'elle a
faites pour l'expédition de Morée lui donnent
droit à des indemnités. Elle ne peut les espérer
de l'Angleterre; c'est donc de la Russie qu'elle
doit se mettre en mesure de les obtenir. Elle
seule en effet peut non seulement la dédom-
mager, mais lui restituer cette puissance qu'elle
a concouru à démembrer, dans des circonstan-
21
ces extraordinaires, qui pouvaient peut-être
excuser cet oubli de sa politique, mais qui ne
se représenteront plus. Les deux États sont ren-
trés dans les rapports de bienveillance et d'in-
térêts mutuels qui résultent naturellement de
leur position géographique, base certaine, im-
muable, de l'union et de la bonne intelligence
des peuples. Les liens qui les rattachent l'un à
l'autre ne peuvent que se resserrer davantage
par le succès des projets de la Russie; car alors
l'Angleterre ne sera plus pour elle une rivale ac-
cidentelle, mais deviendra forcément son enne-
mie permanente. Il lui importe donc que la
France reprenne l'attitude de force et de puis-
sance qui commande le respect dans tous les
temps, et qui promette une coopération effi-
cace dans les occasions où les intérêts com-
muns exigeraient le concours des efforts com-
muns.
Les circonstances reproduisent aujourd'hui,
pour le bonheur de la France, une position si-
milaire à celle où elle s'est trouvée lorsque Na-
poléon cherchait à consolider sa fortune par une
alliance de famille les vrais intérêts du pays la
22
conseillaient avec la Russie. C'est l'Autriche qui
fut imprudemment préférée, et Napoléon est
tombé sous les ruines de son empire écroulé. Il
n'est pas douteux qu'une autre détermination
n'eût donné à sa politique une autre direction;
qui oserait dire qu'il ne serait point encore sur
le trône !
Que la France ne s'expose donc point à se mé-
prendre encore une fois sur le choix de ses al-
liances; l'Angleterre n'est pas moins que l'Au-
triche son ennemie positive. La Russie est aujour-
d'hui comme alors , son amie naturelle, son al-
liée nécessaire.
Cest donc à elle qu'il faut se joindre; ce sont
donc ses projets qu'il faut favoriser ; mais elle
doit régler d'avance les conditions de son asso-
ciation, et se mettre en état de réclamer virtuel-
lement, et de s'assurer de vive force au besoin,
les avantages qui doivent en être le prix.
Un même moyen peut remplir un double ob-
jet : celui de coopération effective et de garan-
tie certaine. C'est de porter sur le Rhin ou de
tenir sur ses frontières, non pas un simple corps
d'observation, mais une armée de cent cinquante
20
mille hommes; alors l'Autriche est forcément
condamnée à demeurer inoffensive pour la Rus-
sie; car elle n'aurait pas seulement la France
devant elle, mais encore la Prusse sur ses
flancs.
Quant aux intérêts de la Prusse et de la
France, c'est d'un commun accord qu'ils doi-
vent être réglés avec la Russie. L'état présent des
choses ne peut continuer ainsi. La position res-
pective des deux nouveaux voisins serait pour
eux la source de querelles éternelles qui com-
promettraient sans cesse la tranquillité du con-
tinent, et qui en définitive devraient amener
tôt ou tard une délimitation différente qui pour-
rait bien ne recevoir aucune compensation ; il
est donc de bonne politique pour la Prusse de se
l'assurer d'avance par une transaction à l'a-
miable.
Une autre considération doit déterminer la
France à ne pas rester spectatrice désintéressée
des grands événements qui se préparent. Si les
projets des Russes sont conduits à bonne fin, la
Servie, la Bosnie et la haute Albanie ne peuvent
manquer de devenir la proie de l'Autriche ; et
24
comme celte extension est trop importante pour
ne pas donner lieu à des concessions sur d'autres
points, et que d'ailleurs la Russie doit s'être en-
gagée à payer les services de la Prusse, elle ne
peut les acquitter qu'aux dépens de cette même
Autriche, soit par la cession de quelques unes
des provinces qui se trouvent en contact avec les
possessions prussiennes, telle que l'autre moitié
de la Silésie; soit par le sacrifice de quelques uns
des États voisins, tels que la Saxe Royale, dont
la Prusse a déjà obtenu une grande partie; soit
enfin aux dépens de l'Angleterre, par l'abandon
du Hanovre.
Conviendrait-il à la France de laisser prendre
un tel accroissement de puissance à cette Prusse
qui s'est établie à notre porte, qui n'est qu'à six
journées de marche de Paris?
Il faut donc qu'elle intervienne dans la que-
relle, et qu'elle s'y présente avec des forces capa-
bles de lui assurer les avantages qu'elle adroit
de prétendre; ce ne sont point des possessions
lointaines, des établissements maritimes qu'elle
doit rechercher ; ce serait fonder pour l'Angle-
terre ( témoins nos propres colonies); c'est vers
25
le Rhin qu'elle doit tourner ses regards, ou plu
tôt c'est notre Rhin qu'elle doit nous rendre;
ce sont nos provinces françaises, les derniers
lambeaux de l'ancien duché de Bourgogne,
qu'elle doit rattacher à la monarchie dont elles
ont été déchirées.
Si l'Autriche présente des dédommagements
à la Prusse, l'Angleterre, au moyen du Hanovre
et des échanges qu'il pourra faciliter, en offrira
à la Hollande. Tant d'autres petits États pris,
donnés et repris, pourront encore servir à la
soulte définitive de cette grande liquidation po-
litique.
L'insolence d'un nouveau voisin n'insultera
plus à notre orgueil par l'occupation des forte-
resses de notre vieille France, par la possession
d'un territoire arrosé de notre sang, fécondé par
nos trésors, enrichi par les établissements de
notre industrie et de notre puissance ; territoire
qui ne lui a jamais appartenu, et dont les anciens
maîtres ont reçu le prix en Allemagne et en
Italie.
Le Rhin est pour la France ce que le Bosphore
est pour la Russie; le but nécessaire et constant
26
de tous nos projets, de tous nos efforts; c'est là
qu'est toute notre politique, tout notre avenir ;
c'est là aussi qu'est le gage de notre repos et de
celui de l'Europe.
L'Angleterre saura bien s'attribuer de son
propre mouvement les possessions qu'elle ju-
gera les plus propres à la dédommager et à ser-
vir ses projets.
L'île de Candie, par sa situation transversale
à l'entrée de l'Archipel, semble destinée à en
devenir la barrière. Il est difficile qu'à ce titre
elle n'attire pas l'attention des Anglais, qui
pourraient y établir un gouvernement à l'instar
de celui des îles Ioniennes, et la conserver sous
leur dépendance. Sa position très défendable
pour une puissance maritime, retarderait long-
temps le développement de la puissance russe
dans la Méditerranée.
La Morée, premier germe d'un empire nou-
veau, ne semble pas destinée à prendre assez
d'accroissement pour constituer de long-temps
un État indépendant.
S'il est resserré dans les limites du Péloponèse,
ce n'est plus qu'une colonie européenne qui me-
27
nace de devenir la proie de l'Angleterre, et
qu'elle pourrait conserver long-temps, comme
autrefois les Vénitiens.
S'il doit franchir l'isthme de Corinthe pour s'in-
corporer les provinces de l'ancienne Grèce, la lutte
sera longue et obstinée. Sans le secours de l'Eu-
rope, il est douteux qu'il puisse atteindre les seules
limites qui peuvent lui donner de la consistance
et de la solidité; sa frontière, pour être respecta-
ble, doit être établie sur la ligne qui s'étend du
golfe de Salonique à la côte d'Albanie. Il ne peut
l'obtenir que d'un arrangement entre les puis-
sances intéressées; leur intervention ne sera pas
moins nécessaire pour amener cette population
barbare et indocile à une organisation régulière.
Ces Grecs qui ont inspiré à l'Europe un inté-
rêt si grand, sont, hélas! bien loin de justifier
par un caractère honorable l'enthousiasme
qu'ils ont excité; c'est un peuple avili jusqu'à
l'abrutissement. Ils n'ont conservé de leurs glo-
rieux ancêtres que la jalousie qui les divisait et
qui peut encore les perdre : chaque chef est un
nouveau pacha qui n'aspire qu'à remplacer le
tyran qu'il combat. Et tous ces clephti, tous ces
28
paticari, c'est-à-dire ces capitaines, ces braves,
ne sont en réalité que des brigands qui ne se
battent que pour le pillage, et pour qui l'hon-
neur et le patriotisme ne sont que des mots vides
de sens.
Quelques hommes généreux, enflammés par
tout ce que l'amour de la gloire et de la patrie
peut inspirer de plus sublime, ont déployé tant
de courage, tant de dévouement, tant d'hé-
roïsme, qu'ils ont mérité grâce pour le reste de
la nation.
Ignorants et superstitieux, les Grecs modernes
n'ont aucune sympathie, aucune reconnaissance
pour les Européens qui se sont voués à leur
cause. Un seul peuple exerce sur eux une in-
fluence sans réserve, ce sont les Russes. Ils la
doivent à la plus puissante des causes morales
qui agissent sur l'esprit humain, l'identité de
croyance religieuse, et, par suite, une espèce
de foi prophétique qui les désigne aux Grecs
comme les vrais, les seuls libérateurs que la
Toute-Puissance du ciel leur réserve.
Cette influence est telle, qu'ils disposeront
toujours à leur gré de la nation, et que si les
29
Grecs, secondés par la France ou toute autre
puissance européenne dans la conquête de leur
indépendance, se trouvaient en contact avec les
Russes, ils abandonneraient sans hésitation leurs
bienfaiteurs, pour se joindre et se livrer à leurs
coreligionnaires, corps et biens, sans restric-
tions, sans condition aucune.
J'ai vu les Grecs affranchis par nos armes,
bien accueillis, bien traités, organisés en com-
pagnies commandées par leurs propres chefs,
et très bien payés, non seulement nous aban-
donner, mais se révolter ouvertement contre
nous, à la seule apparition d'un agent de la
Russie.
Cette disposition nationale m'est tellement
connue, que j'ose affirmer que la Grèce (excep-
tion faite de la presqu'île de Morée ) ne formera
un État indépendant qu'autant que son exis-
tence s'accordera avec les vues et les projets des
Russes. C'est donc à eux qu'il appartiendra de
fixer les limites qui devront un jour séparer
les deux peuples.
Que deviendront les Turcs, si en effet les
Russes restent maîtres de Constantinople?
30
Voici ce que la disposition des localités et le
caractère connu des Ottomans doit faire présu-
mer de plus probable.
Les Albanais et les Bosniaques, par la néces-
sité de leur position géographique et leur éloi-
gneraient de la capitale, par leurs moeurs si dif-
férentes de celles des autres Musulmans, par
l'homogénéité de leur population, et probable-
ment aussi par la direction des opérations mili-
taires des Russes, resteront séparés du grand
corps de la nation.
Ils doteront la puissance qui occupera leur
pays d'une race belliqueuse, mais turbulente,
qui en compensera l'acquisition.
Tout le reste passera en Asie, et ne livrera
aux Russes que des décombres pour habitations,
et des terres dévastées, avec les misérables rayas
attachés à leur culture.
C'est ainsi que les Tartares Noguais, ces su-
perbes enfants de Gengis et de Krimguerray, ont
abandonné toutes les provinces conquises par
la Russie. Pas un seul croyant n'a voulu subir le
joug chrétien.
L'émigration des Turcs en Asie peut ouvrir
51
aux Osmanlis une nouvelle carrière de gloire et
de puissance.
Si le sultan réformateur survit à la chute du
trône de Byzance, ou s'il est remplacé par un
prince qui poursuive avec fermeté le grand
oeuvre de sa régénération, la nation peut être
rendue à son énergie primitive. Le califat peut
renaître à sa première splendeur. —Les gouver-
nements, les grands pachaliks, les vice-royau-
tés seront rattachés à l'empire par des liens plus
étroits. Plus de ces indépendances usurpées, et
tolérées par faiblesse; tout deviendra soumis et
obéissant. Qui peut prévoir ce qu'un tel peu-
ple pourrait encore entreprendre? Les routes de
la Perse et de l'Inde ont été familières à ses de-
vanciers : qui pourrait dire que ce n'est point
à lui qu'est réservée la haute mission d'aller
briser dans l'Inde le colosse de la puissance an-
glaise, de relever le trône de Déhly et de rap-
peler sous le sceptre musulman les débris dis-
persés de l'empire d'Auramg-Zeb ?
Sans se livrer avec trop de complaisance à ces
brillantes espérances, on peut admettre comme
probabilité fondée une longue suite d'hostilités
32
entre les deux rivages de l'Europe et de l'Asie.
Un quart de siècle ne suffira pas à la consolida-
tion de la puissance russe. Et quand elle aura
triomphé de toutes les résistances extérieures,
n'est-il pas dans les chances, et peut-être dans
les nécessités de l'avenir, que ces vastes États des
czars subissent à leur tour les révolutions atta-
chées aux choses humaines ?
Pétersbourg et Constantinople peuvent cesser
d'obéir au même maître. Deux princes, deux
frères rivaux, peuvent se disputer les deux moi-
tiés de cette immense partie du monde. — La
part de chacun serait encore un empire.
Que l'Europe se rassure donc ; ce n'est point
sur elle que doit se déborder le torrent. — Si
en effet ses inquiétudes étaient fondées, ne
serait-il pas de sa sagesse et de sa prudence de
favoriser une direction qui doit l'affranchir de
ces ravages ?
C'est l'Angleterre, mais l'Angleterre seule, qui
doit redouter, non pour le présent, mais pour
l'avenir, l'admission d'un nouveau concurrent
dans le partage d'une navigation presque exclu-
sive. Elle prévoit la perte de cette suprématie
33
qu'elle exerce dans la Méditerranée au moyen
de ses ports, de ses forteresses, de ses vaisseaux, et
qui doit diminuer en proportion de l'accroisse-
ment de la puissance russe. Mais nous, mais les
Espagnols, les Italiens, les Américains des deux
continents , et toutes les autres puissances ma-
ritimes secondaires, quel motif avons-nous de
la redouter? elle ne peut que servir les intérêts
de tous.
D'ailleurs, reposons-nous sur les efforts de
l'Angleterre pour en retarder Les progrès.
Que la France n'hésite donc point à se pro-
noncer franchement: une politique équivoque
ne saurait ni prévenir ni arrêter les événements
qui menacent l'Europe ; elle n'aurait d'autre
effet que de la priver des avantages qu'elle peut
en attendre, et qu'il est de son devoir de s'as-
surer.
Un gouvernement est également coupable de
méconnaître ses vrais intérêts ou de les sacrifier
à des considérations de convenance passagère.
Des ministres deviennent responsables envers
le prince et le pays, des dangers, des malheurs
que leur imprévoyance ou leur pusillanimité
5
54
peut appeler sur l'Etat. Pourquoi livrer nos
destinées aux hasards de l'avenir, quand elles
sont entre nos mains, quand l'occasion nous est
offerte de les fixer à jamais?
Mais comment s'exposer à rompre avec cette
Angleterre qui s'est recommandée à notre recon-
naissance par l'accueil hospitalier qu'elle a fait
à l'infortune de nos princes ; par les secours
qu'elle s'est empressée de leur offrir; par la part
qu'elle a prise aux événements qui les ont repla-
cés sur le trône de leurs pères?—J'apprécie toute
la force de cette objection.—Elle est d'autant plus
spécieuse, qu'elle semble intéresser à la fois
et la délicatesse du prince et celle de la nation
tout entière. Qu'il me soit donc permis d'y ré-
pondre avec la franchise de la vérité.
Quel que soit le service rendu, ce n'est pas
toujours sur son importance que doit être ap-
préciée la reconnaissance qu'il impose. L'inten-
tion peut en atténuer tellement le mérite qu'il
cesse en effet d'obliger celui qui le reçoit, par-
ceque les avantages qu'il procure sont, non pas
le but, mais les conséquences forcées de cer-
taines dispositions conçues et exécutées dans des
35
vues autres que celles qu'elles paraissent avoir
pour objet.
Les États ne sont pas, comme les individus,
accessibles à ces sentiments de générosité qu'in-
spire une grande infortune, et qui appellent à sa
réparation le concours des plus nobles efforts.—
Une autre règle préside à leurs déterminations.
— C'est celle de leurs intérêts positifs ; et c'est
celle que l'Angleterre a consultée pour l'adop-
tion de la politique qu'elle a suivie pendant le
cours de notre longue révolution.
C'est pour la ruine de la France et non pour
le salut de nos princes qu'elle a prodigué ses tré-
sors et le sang de ses soldats. C'est contre sa puis-
sance qu'elle a suscité l'hydre de cette coalition
tant de fois abattue et tant de fois relevée. Mais
ses transactions, ses alliances, ses traités, môme
celui d'Amiens qui a suspendu nos hostilités
par une paix de quelques mois, n'ont jamais
stipulé les intérêts de la famille des Bourbons.
J' étais en Angleterre lorsque les événements
forcèrent le comte de Lille de quitter la Cour-
lande pour venir y chercher un dernier asile. Ce
n'est pas sans indignation que les Français qui
3.
56
s'y trouvaient prisonniers furent témoins des in-
jures dont fut abreuvé l'illustre exilé. La question
de son admission fut traitée publiquement, en
plein parlement, et le prince put parcourir dans
tous les journaux le tableau des dépenses faites
par l'Angleterre depuis Louis XIV, pour renver-
ser du trône de France sa royale maison, com-
paré à l'état des sommes qu'elle devrait s'im-
poser encore pour la rétablir. Car dans ce pays
tout se calcule, tout se résume en guinées, jus-
qu'au noble sentiment de générosité.
L'Angleterre peut, à juste titre, s'attribuer
une haute part dans la chute de Napoléon ; mais
c'est la France qui a réclamé ses rois. C'est elle
qui les a obtenus de l'indifférence des confédérés.
Ce que j'ose dire ici, l'histoire le redira,
parceque telle est la vérité.
Le prince ne reste donc point chargé de la dette
de la reconnaissance. Son amour n'appartient
qu'à son peuple. Ses amis, ses alliés deviennent
les siens. Ses intérêts sont ceux de la monarchie; il
saura les connaître et les servir. Ses propres sen-
timents et la raison d'Etat lui en imposent le
noble devoir.
37
Une autre inquiétude encore peut arrêter le
ministère, celle de compromettre les intérêts du
commerce. Cette chance rentre dans l'ordre na-
turel des nécessités. Chaque guerre la reproduit,
et l'histoire n'en signale aucune où la politique
ait dû céder à des considérations de ce genre.
C'est aux gouvernements à prendre leurs pré-
cautions pour atténuer le mal, pour prévenir
un trop grand dommage. Ils ont la conscience
de leurs desseins. Ils disposent du temps et des
moyens d'exécution. C'est donc à leurs prévi-
sions qu'est confiée la fortune publique.
Les intérêts du commerce ne sont pas les seuls
qui appellent l'attention du gouvernement. Il
en est d'un ordre plus élevé qui réclament une
juste priorité..
La première condition de l'existence d'une
nation, c'est l'indépendance. Elle ne l'obtient
que par la force. Une autre condition de durée
et de perpétuité, c'est son assiette géographique..
Tant qu'elle n'occupe point les limites que la
nature assigne à son territoire, elle éprouve un
malaise, une agitation intestine qui réagît du
centre à la circonférence; c'est le développe-
38
ment de la vie, c'est l'instinct de conserva-
tion.
Parvient-elle à les atteindre, elle acquiert ce
sentiment de sécurité qui la pousse à s'occuper
de son bien-être, à travailler à sa prospérité.
Elle fleurit alors sous l'influence bienfaisante
de ses institutions et sous la protection de ses
armées et de ses flottes. Elle devient riche et heu-
reuse au dedans; elle reste puissante au dehors,
et commande le respect à ses voisins.
Telle est la destinée permise à la France; mais
elle ne sera remplie que lorsqu'elle sera rentrée
en possession de son Rhin. Je dis de son Rhin ,
parcequ'il nous appartient par la destination de
la nature, par les sacrifices qu'il nous a coûtés.
C'est sur ses rives que sont écrites nos annales
militaires. Quel point n'est un monument de nos
victoires, n'est arrosé de notre sang? Il fut la li-
mite des Gaules : il doit être, il sera celle de la
France. Une heureuse occasion se présente ; elle
sert tellement bien nos intérêts, que si elle eût
dépendu de nos efforts ou de nos voeux, elle
n'eût pu devenir ni plus belle ni plus favorable.
Sachons en profiter. Mais elle impose certains
39
devoirs, certaines obligations. Ce n'est point
assez que l'intérieur du royaume occupe la pen-
sée et les soins du ministère ; la gravité des cir-
constances donne à nos relations extérieures une
assez haute importance pour appeler son atten-
tion. Il ne s'agit pas seulement de bien connaître
Je droit public qui régit l'Europe, ni même de
bien comprendre les intérêts de la France; il
faut encore assez d'énergie pour les défendre et
les faire prévaloir contre les préjugés populaires
et contre les préventions d'une autre nature.
Cela même est loin de suffire aux besoins du
moment.
La politique la plus sage réclame un autre
appui que la fermeté ou l'habileté des négocia-
teurs , c'est l'appareil de la force. Sans armée
point d'influence, et sans influence point d'amis.
Cette France est donc bien déchue, qu'elle ne
puisse se présenter à l'Europe qu'avec des forces
inférieures à celles de ses voisins? Est-elle donc
sans population, sans argent, sans courage?
Elle voit autour d'elle l'Autriche et la Prusse
avec des armées nombreuses et bien exercées ;
joignant à. la force matérielle et numérique de