De la Souveraineté nationale / par M. le Cte de Gardane

De
Publié par

A. Le Chevalier (Paris). 1868. 1 vol. (95 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1868
Lecture(s) : 37
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 93
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

DU MEME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR :
Opinion d'un électeur sur la loi militaire.
Brochure in-8° » 60 c.
Des Effets «le la liberté, 1 volume in-8° 2 50
Mission «lu général Gardane en Perse , sous le
premier Empire, 1 volume in-8° 5 50
Aperçus sur la nouvelle Vie de César, brochure
in-8° 1 »
Paris. — Typographie de Ad. Lainé et J. Havard, rue des Saints-Pères, 19.
DE LA
SOUVERAINETÉ NATIONALE
PAR
M. LE COMTE DE GARDANE
DEUX FRANCS
PARIS
ARMAND LE CHEVALIER, ÉDITEUR, RUE RICHELIEU, 61
1868
Tous droits réservés.
DE LA
SOUVERAINETÉ NATIONALE
La nation est souveraine : c'est la profession
de foi de la France, le nouveau dogme poli-
tique éclos de sa grande Révolution, faisant
enfin l'application politique et sociale des su-
blimes principes de justice apportés au monde,
il y a dix-huit siècles, par le Christ.
Cette vérité est reconnue par tous les Etats,
petits ou grands, qui ont atteint une haute civi-
lisation, par l'Angleterre et les États-Unis, par
la Suisse, la Belgique et la Hollande, sur tous
les points du petit globe que l'homme habite,
du Rhin à l'Ebre, de la Tamise au Gange.
Archimède demandait un point fixe, promet-
tant de soulever le monde. Ce point fixe est
trouvé, et c'est là l'immortel honneur de la
France, son titre à la sympathie des peuples.
Le monde peut être soulevé, il le sera.
Ce point, au-dessus de toute discussion, est
celui-ci : que l'homme s'appartient, que les na-
tions s'appartiennent, qu'ils ne peuvent cesser
un instant de s'appartenir, car ils sont chose
sacrée et ne peuvent être l'objet d'une possession
que par une erreur ou un crime.
Il n'est nullement question des inconvénients
que cette vérité peut entraîner. Toutes les
choses humaines sont imparfaites, et il n'est
point nécessaire de posséder un grand esprit
pour en apercevoir et en signaler les imperfec-
tions.
Il ne peut s'agir que de l'application la plus
heureuse possible à faire de ce principe. Quand
un navire est en face de la vaste mer, celui qui
le dirige ne perd pas son temps à se demander
s'il ne vaudrait pas mieux que la mer n'eût pas
de tempête, qu'elle ne cachât pas des écueils,
que les lois de la nature fussent différentes ; il
s'oriente, il tâche de marcher en se conformant
le plus précisément qu'il peut à ces lois.
L'application de ce grand principe est le pro-
blème que chaque État a cherché à résoudre
selon son génie.
Il était assez naturel que la France, qui a
donné le signal de la liberté des peuples, laissât
sous ce rapport en arrière les autres nations
et adoptât le système le plus large de manifes-
tation nationale, et c'est ce qu'elle a fait.
Sa loi égalitaire, aussi étendue que possible,
est que tout Français exprime sa volonté. La
seule condition est d'être Français.
Aucune nation sous ce rapport n'est plus com-
plétement souveraine.
Sans aucun doute une nation, où toutes les
volontés gouvernent, doit nécessairement être la
nation la plus heureuse du monde. Sans aucun
doute, cette nation, qui a les plus nobles et les
plus grands instincts qu'elle développe en liberté,
doit faire l'envie des autres nations; sans aucun
doute, elle ne peut imputer qu'à elle-même son
— 8 —
bien et son mal. Sa grandeur ou sa misère sont
également son oeuvre.
Cependant comment se fait-il que la France,
au lieu de présenter la marche majestueuse et
régulière d'un grand peuple libre, passe brus-
quement, avec la même facilité, par les systèmes
les plus opposés, qu'elle brise de temps à autre
son gouvernement, qu'elle ne puisse se fixer?
D'où vient que la nation n'a plus d'équilibre,
qu'elle s'agite et bondit comme un monde qui
a perdu son pôle? Et d'où vient qu'au lieu
d'être pour les autres nations un objet d'envie,
c'est la pitié ou l'effroi qu'elle inspire tour à
tour ?
Ce problème a occupé de nobles et puissants
esprits. Les uns ont cru y trouver la preuve d'une
irrémédiable mobilité de notre esprit national ;
les autres sont allés plus loin, ils n'ont pas craint
de faire entendre le terrible mot de décadence
de la nation, de fin d'un grand rôle, fondant cet
arrêt sur la cessation de son mouvement d'ex-
pansion dans l'espace, et sur le ralentissement
continu de sa population. Les symptômes mena-
— 9 —
çants qui ont précédé la dissolution des sociétés
grecque et romaine leur apparaissent.
Nous n'apercevons, quant à nous, aucune
analogie entre les sociétés anciennes et les so-
ciétés modernes, entre le passé et l'époque ac-
tuelle. Quel rapport peut-il y avoir entre des
temps où les nations vivaient isolées les unes
des autres, pouvaient même s'ignorer, où les
communications de peuple à peuple étaient
rares, les distances si difficiles à parcourir, les
préjugés si puissants, et notre époque, où la
vapeur et le télégraphe, mettant en rapports
continuels toutes les nations, font disparaître
les vieilles erreurs, portent partout la lumière,
tendant à effacer de plus en plus les nationa-
lités, pour ne former sur la terre qu'une nation :
l'humanité? Nous ne voyons pas bien quelle
comparaison l'on peut établir entre des temps où
l'esclavage était de droit reconnu, et un temps
où la liberté de tous les hommes sur la terre est
un,droit reconnu. Qu'est la civilisation de la
Grèce, qu'est celle de Rome, si imposante qu'elle
soit, auprès de notre civilisation?
Entre l'antiquité et les temps modernes, il y a
— 10 —
deux faits immenses, à savoir, le christianisme
et la science : une religion qui a pour principe
la fraternité de tous les hommes, qui travaille à
former sur tout le globe une seule famille, et
la science qui renverse les frontières des États
et vient en aide à sa propagande.
Il serait possible qu'on prît pour une dis-
solution ce qui n'est qu'un grand travail de
fusion.
Il nous semble que ce n'est pas le moment
de désespérer du droit. Ce n'est pas seulement
de la France, mais de tous les points du globe,
que des indices considérables se réunissent
pour nous commander d'envisager l'avenir
avec confiance. — Il y a quelques jours à peine,
le cercueil de Manin s'avançait lentement sur
les flots adriatiques et entrait triomphalement
à Venise libre, qui déployait toutes ses pompes
pour recevoir les restes mortels du grand pa-
triote. L'Angleterre, agitée par Gladstone et
Bright, se dispose à la réparation d'une grande
injustice séculaire. Les Etats-Unis ne viennent-
ils pas de montrer d'une manière éclatante que
la liberté ne donne pas seulement aux nations
— 11 —
la richesse, mais qu'elle seule donne la sécu-
rité ? Tout annonce, en dépit de quelques
symptômes fâcheux qui ne doivent pas nous
troubler, que les notions de justice s'élèvent
chez les peuples, que d'un pôle à l'autre s'éveille
le respect du droit.
II
Quoi qu'il en soit, cependant, ce n'est pas là
un état naturel pour un grand peuple, et ces
faits dénoncent un grand désordre intime.
Ce qu'il y a de certain, c'est que la France a
l'air de ne pas savoir ce qu'elle veut, et que sa
considération et ses intérêts en souffrent dans
le monde.
Pourtant on s'est peut-être trop hâté d'ac-
cuser la France.
Est-on bien sûr d'avoir toute sa pensée?
Est-on bien sûr d'avoir toute la mesure de sa
force ?
La Révolution est-elle donc épuisée?
Autant vaudrait demander si le soleil, disparu
— 12 —
à l'horizon, a fini sa course, si demain ne le verra
pas se lever. Nul ne verra finir la Révolution,
parce qu'elle n'a été qu'un progrès de la raison
humaine qui grandit toujours, selon sa loi.
A-t-elle seulement appliqué les principes qu'elle
a posés? voilà ce qu'on doit se demander. Cette
Révolution est arrivée à un moment solonnel ;
elle se médite elle-même. Un repos devait suc-
céder aux prodigieux efforts dont la fin du
siècle qui nous a précédés a vu la terrible
éclosion. Après un grand bruit le silence qui
succède paraît encore plus profond. Sa pre-
mière période a été une période de destruc-
tion. Et la destruction entière d'un long passé
était une oeuvre immense.
La destruction et la fondation sont deux
oeuvres opposées et ne peuvent être accomplies
par la même génération. Chacune d'elles exigent
des aptitudes opposées, des idées et des besoins
opposés. Elles appartiennent à d'autres temps.
Le travail de la grande génération qui nous a
précédé a été assez considérable pour l'absorber
tout entière. La fondation est toujours chose
bien plus lente, bien plus difficile.
— 13 —
N'oublions pas que les apparences sont quel-
quefois trompeuses; n'oublions pas que les mots
ne sont pas toujours l'expression des choses, que
les mots ont longtemps gouverné le monde, et
qu'ils le mènent encore plus qu'on ne croie.
N'oublions pas que le monde est plein de fictions.
N'oublions pas qu'il'y a des hommes habiles à
donner le change et qui ont intérêt à le donner,
que la grande majorité des hommes prennent
les mots à la lettre, incapables qu'ils sont de dé-
couvrir l'erreur; que beaucoup de ceux qui le
pourraient n'ont ni la volonté ni le temps
d'aller au fond des choses, de se livrer à un
examen sérieux.
Il est si commode, si naturel à notre paresse
d'esprit, d'accepter les choses sur parole, sans
y regarder de trop près; l'effort est pénible, et
puis nous sommes si disposés à croire ce qui
peut flatter notre orgueil !
N'oublions pas, enfin, que rien n'est si difficile
à faire comme les bonnes lois.
Est-il bien vrai, en effet, que la nation , comme
elle en a l'apparence, se gouverne elle-même?
Est-il bien vrai, en effet, que tout ce qui se
— 14 —
passe soit la manifestation de la volonté natio-
nale agissant dans la plénitude de sa liberté?
Voilà ce dont il importe d'être bien assuré.
C'est sur ce point qu'il faut appeler les investi-
gations, qu'il faut tâcher de porter la lumière.
Rien n'est plus clair que le droit : mais il n'est
point aussi facile d'interpréter les faits, de ratta-
cher toujours les effets à leur cause.
A
Etre souverain, c'est faire sa volonté, et non la
volonté des autres ou d'un autre.
C'est la volonté qui est souveraine.
Mais comment la nation exerce-t-elle sa sou-
veraineté? Il est facile de juger si un individu
se gouverne ou non, s'il est libre ou non ; mais
pour une nation, ce n'est pas aussi simple, et
la chose est plus compliquée.
Malheureusement cette volonté, qu'un indi-
vidu exerce directement lui-même, et qu'un
petit nombre d'hommes établis sur un faible
espace peut encore exercer directement quand
il y a accord, ne peut plus s'exercer de la même
manière quand il s'agit d'une individualité un
peu considérable, d'une nation comme la France
surtout, établie sur un grand espace. Ce qui
—15—
s'oppose au gouvernement direct de la nation,
c'est le nombre d'abord, puis l'éloignement des
centres de population, les difficultés de se ras-
sembler.
Le but de la science politique est de trouver
le moyen de diminuer de plus en plus les obs-
tacles au gouvernement direct de la nation, à les
faire disparaître complétement si elle peut.
Supposez qu'elle trouvât le moyen de suppri-
mer entièrement l'obstacle qu'apporte le nom-
bre au gouvernement complet de la nation par
elle-même, la nation se gouvernerait directe-
ment parce qu'elle aurait le plus grand intérêt
à le faire, par la raison qu'on ne fait jamais
mieux ses affaires que lorsqu'on les fait soi-
même.
Mais, en attendant, la nation, en vertu de sa
souveraineté, doit prendre à son gouvernement
toute la part qu'elle peut y prendre.
Il est incontestable que la nation pourrait par-
faitement, à l'heure qu'il est, déclarer sa volonté
pour la paix ou la guerre ; il est incontestable
que la nation pourrait être consultée pour les
traitements qu'elle entend donner à ceux qui
— 16 —
font ses affaires, aux membres du gouverne-
ment.
Il est encore incontestable que la nation pour-
rait être consultée sur une multitude de ques-
tions qu'il est du plus haut intérêt pour elle de
résoudre directement, parce que sa grandeur,
sa dignité, son honneur en dépendent.
Lui soustraire la part qu'elle peut prendre
directement à son propre gouvernement, est un
empiétement sur sa souveraineté.
La civilisation, si elle n'a pas fait entièrement
disparaître, a du moins considérablement amoin-
dri le premier de ces obstacles, l'espace ; et la
rapidité qui supprime en quelque sorte les dis-
tances n'a pas atteint sa dernière limite.
Il reste toujours le nombre et les difficultés
qu'il présente.
Ce n'est donc qu'artificiellement, par des com-
binaisons qui ont varié, qui seront plus ou
moins justes, que la nation peut se gouverner.
Elle le fait actuellement par le moyen de la
représentation. Tous les hommes ne veulent
pas la même chose, ne le veulent pas de la
même manière. La nation forme des groupes
— 17 —
qui choisissent des représentants de leurs opi-
nions. En cas qu'il n'y ait pas complétement ac-
cord, c'est le nombre qui fait loi.
Mais l'opinion n'est pas immuable : elle
change, quelquefois assez lentement, quelque-
fois soudainement, souvent sans qu'on en sache
la cause. La mobilité des choses modifie inces-
samment la volonté humaine, qui a même be-
soin d'être mobile ainsi pour se prêter à ce
mouvement. — Cette disposition naturelle au
changement ne permet jamais de garantir que
l'opinion de la veille sera encore l'opinion du
lendemain. Pour le savoir il faudra nécessai-
rement la consulter.
Il est donc absolument indispensable à l'exis-
tence de la souveraineté nationale de pouvoir
toujours librement exprimer sa volonté.
C'est là le principe régulateur.
Assistons par exemple à une élection.
Comme tout est beau ce jour-là! Que de pro-
messes fait celui qui sollicite le mandat, que de
protestations! Cette fois-ci les mandants croient
avoir trouvé leur homme, les voilà enchantés.
Mais, l'homme à l'oeuvre ils s'aperçoivent de son
— 18 —
incapacité vaniteuse, de son égoïsme étroit ; ils
s'aperçoivent qu'il ne songe plus à ses pro-
messes, qu'il déserte ses principes; ou bien
ses facultés se sont affaiblies, ou bien encore
il a rendu des services qu'on oublie, des hommes
nouveaux sont en faveur. On change si l'on
veut même sans trop de motifs et par le seul
besoin de changement ; l'opinion obéit à sa
nature, elle doit pouvoir la suivre.
III
Peut-on affirmer que l'addition des bulletins
donne véritablement la somme des volontés
françaises ? que le nombre de votants donne
exactement la puissance de volonté de la nation?
Est-ce là une de ces vérités mathématiques irré-
cusables, évidentes d'elles-mêmes, auxquelles la
raison ne peut refuser son assentiment et qu'il
suffit d'énoncer?
Supposons que demain le sultan, dans un
accès de bonne humeur, ou pour prouver ingé-
— 19 —
nieusement à ceux des gouvernements de l'Eu-
rope qui le pressent d'accomplir des réformes,
que son empire est aussi avancé que le leur,
qu'il se porte aussi bien, se mît dans l'idée
d'octroyer à ses sujets le suffrage universel, et
de faire voter n'importe ce qui lui plairait; que
penseraient de ce suffrage universel les nations
civilisées? A coup sûr, elles riraient bien; mais
ce suffrage universel ne serait jamais autre
chose pour elles que la volonté du sultan.
Personne ne prendrait au sérieux ces jeux
d'un despote, parce que les populations de son
empire n'ont ni la capacité ni la liberté qui
sont les conditions indispensables de l'élection.
Mais il y a des pays où l'intimidation, la perte
d'un emploi qui peut mettre dans la gêne une
famille, peut-être entraîner sa ruine, la crainte
de voir sa carrière brisée ou entravée, sa vie
perdue, des pays où les faveurs et les persécutions
du pouvoir produiront le même effet que le pal
et la corde chez les musulmans. Le moyen ici
importe peu, si le résultat obtenu est le même.
Deux nations ont, l'une le suffrage universel,
l'autre le suffrage restreint : peut-on dire que
— 20 —
la première donne, dans une plus grande pro-
portion, d'une manière plus vraie, la volonté
nationale que la seconde?
On n'en sait rien, si on ne connaît l'état mo-
ral, l'état intellectuel et le degré de liberté dont
jouit chacune de ces nations. Ce n'est qu'après
la connaissance de cet état qu'on pourra pro-
noncer.
Le suffrage universel est un instrument qui
peut indiquer avec précision le degré de puis-
sance de la volonté nationale, mais il peut être
aussi un instrument pour paralyser la volonté
nationale.
Il pourra arriver, au contraire, que le suffrage
restreint exprime d'une manière plus juste et
dans une plus large proportion la volonté natio-
nale que le suffrage universel.
Le nombre ne possède pas la vertu magique
qu'on veut lui donner.
Il n'est rien par lui-même.
Il n'est quelque chose que par la valeur des
unités qu'il exprime en somme. Il peut y avoir
beaucoup plus de volonté nationale et une
volonté bien plus nationale dans un petit nom-
— 21 —
bre d'hommes que dans un grand. On aura
beau dire, il y aura toujours plus d'esprit dans
la tête de Voltaire que dans celles d'un grand
nombre d'hommes ; il y aura toujours plus de
patriotisme dans le coeur de Lafayette et de
Carnot que dans le coeur d'un grand nombre
d'hommes.
Il y aura toujours plus de génie clans Pascal
que dans un grand nombre d'hommes.
On aura beau dire le nombre : il y aura tou-
jours plus de génie, plus de vertu, plus de
patriotisme, plus de grandeur dans ce petit
coin du globe qu'on appelle l'Angleterre que
dans toute l'Asie.
On aura beau répéter sur tous les tons le
nombre, Paris n'est pas moins le puissant cer-
veau de la France.
On conviendra qu'elle personnifiait beaucoup
de volonté nationale aussi, celte poignée
d'hommes de coeur qui se rendaient furtive-
ment, une nuit, sur les bords d'un lac solitaire
de la Suisse, et qui, après délibération, en face
des étoiles et des neiges du Grütli, faisaient le
serment de délivrer leur patrie ou de mourir.
— 22 —
Ce n'est pas Ie nombre de bulletins qu'il faut
consulter pour avoir la vraie mesure de la vo-
lonté nationale : c'est essentiellement le degré
de moralité, d'intelligence, d'instruction et de
liberté de la nation.
La capacité et la liberté sont les conditions
nécessaires de l'élection.
Sans la capacité nécessaire à l'acte, il n'y a
pas d'acte, et, sans la liberté, la volonté n'a pas
d'effet.
IV
De quels éléments se compose actuellement
en France le nombre?
Sans doute ce sont des unités humaines répé-
tées deux, trois, quatre, plusieurs millions de
fois ; mais ces unités sont-elles de même va-
leur? Non-seulement elles n'ont pas la même
valeur, mais elles sont d'une valeur très-diffé-
rente les unes des autres, au point de vue mo-
ral et physique.
— 23 —
Ainsi sont représentés par un petit nombre
d'unités tout le savoir, toute l'intelligence de
la France, cet illustre Institut qui fait son or-
gueil, les Facultés des sciences et des lettres, sa
Sorbonne, son Collége de France, son Ecole
normale, ses savantes Ecoles de droit et de
médecine, son Université, ses colléges, sa ma-
gistrature, son haut clergé, tous ces hommes
qui jettent sur la patrie un grand lustre et dont
la perte prend souvent la proportion d'un deuil
national; puis, par un nombre d'unités plus
considérable, des hommes fort honorables, le
monde des commerçants habiles, des manufac-
turiers, des industriels, des agriculteurs, des
hommes qui enrichissent la France, minorité
qui pourra renfermer une grande somme d'in-
dépendance que donnent à ceux qui les possè-
dent les lumières et la fortune. Puis vient une
masse assez considérable d'hommes d'une
moyenne intelligence, d'une moyenne instruc-
tion, d'une moyenne fortune.
Puis enfin nous arrivons à des multitudes
d'unités formant l'immense majorité, masse en
général profondément honnête de la nation,
— 24 —
mais ignorante, dont l'intelligence n'a reçu
aucune culture, et qui ne compte guère dans la
société que comme une immense force maté-
rielle. La civilisation n'a pas encore pénétré
cette profonde couche d'hommes, que la guerre
et les maladies n'épargnent pas. Elles naissent,
elles meurent, ces unités, dans le silence le plus
absolu, dans l'obscurité la plus complète. La
société ne s'en occupe pas, ou bien il faut, pour
qu'elle jette un regard sur elles, que la mort
éclaircisse trop les rangs et frappe à coups trop
répétés. Leur ignorance et les besoins journa-
liers de la vie constituent ces masses dans une
dépendance presque fatale.
Une grande sollicitude s'est tout à coup éveillée
chez des politiques pour ces plèbes si long-
temps oubliées.
Ils ont dit qu'elles devaient avoir le droit
d'exprimer leur volonté, qu'on ne pouvait re-
fuser à ces hommes le droit de suffrage, sans
violer le grand principe d'égalité.
Il est vrai que ces bonnes dispositions ne sont
pas allées plus loin. Ils ont pensé probablement
que le suffrage universel suffisait à tout.
— 25 —
On le leur a donné.
En comptant par tête qu'arrivera-t-il ?
Quel sera le produit?
Dans ce système, si l'élection est libre, le
résultat sera nécessairement de même nature
que la majorité, et, de plus, sera conforme aux
instincts de cette même majorité.
Les représentants seront tous pris dans son
sein.
Et c'est au produit de ces volontés que la
France devra se soumettre, telle est la loi qu'elle
devra reconnaître ; la force brutale sera maî-
tresse de la France et gouvernera légalement.
C'est elle qui s'appellera la volonté nationale.
Telle sera l'épouvantable situation qu'aura
faite à la France un système qui repose sur
une monstrueuse erreur.
Si la France a été assez heureuse pour éviter
ce sort, cela est dû à certaines circonstances, à
sa population généralement agricole, disssémi-
née, et encore étrangère au mouvement poli-
tique des villes. Mais est-on certain qu'elle
l'évitera toujours? Les circonstances changent,
et les hommes aussi.
— 26 —
Si le nombre, sans autre condition, est la
volonté nationale, autant vaudrait alors déclarer
que l'intelligence, que le savoir seront des
causes d'exclusion ; car il sera indifférent que
les hommes qui font partie de cette catégorie
votent ou qu'ils ne votent pas : ils seront toujours
la minorité. Il devient donc parfaitement inutile
pour eux de voter. C'est donc le suffrage donné
à l'ignorance, retiré à la science ; le suffrage
donné à la pauvreté, retiré à la richesse.
Ainsi ceux qui ont créé tout ce qu'il y a de
beau, de grand, d'utile dans cette France, ceux
qui ont créé l'admirable langue que nous par-
lons, ceux qui ont créé une foule de chefs-d'oeu-
vre qui font notre jouissance et l'admiration du
monde, ceux qui ont créé les monuments dont
notre patrie est couverte, ceux qui ont créé son
Louvre, ceux qui ont créé les Tuileries, ceux qui
ont créé les Invalides, ceux qui ont créé Versail-
les, ceux qui ont créé ses admirables galeries de
peinture, ses grandes bibliothèques, ceux qui
ont élevé son Observatoire, ceux qui ont fondé
son Collége de France, sa Sorbonne, ceux qui
ont couvert la France des belles voies de commu-
— 27 —
nication qu'elle possède, ceux qui ont construit
ses canaux, ses ponts, ses ports, ses télégraphes,
ses chemins de fer, les fortifications qui pro-
tégent son indépendance, ceux qui ont créé son
commerce, son agriculture, son industrie, ceux
qui ont fait la France riche, puissante, forte,
tous ceux qui ont tant contribué à sa splendeur,
ceux qui l'ont accrue progressivement par des
traités habiles, des alliances, ceux qui l'ont
dotée de tant de manières si libéralement, ceux-
là seront exclus ; ils ne comptent pour rien, ils
ne sont pas la France, ils ne sont pas la majo-
rité.
Voilà ce que, en fait d'institution politique ,
on a trouvé de mieux au milieu du dix-neuvième
siècle!
Est-ce juste? est-ce vrai? Sans doute ces
hommes-là ne sont pas toute la France, mais
pourtant ils sont bien quelque chose dans cette
France qu'ils ont faite. Ils méritent bien cepen-
dant d'y trouver une place.
La réalité du système serait la destruction de
tout ce qui est beau, de tout ce qui est grand,
de tout ce qui est bien. Ce serait la destruction
— 28 —
des sciences, des arts, des lettres, la destruction:
même de la France.
Est-ce là ce qu'on a voulu ?
V
De quel droit viole-t-on ici toutes les règles
élémentaires de la science ?
Pourquoi donc additionner ensemble des uni-
tés qui ont une valeur, bien que différente, avec
des unités qui n'ont pas de valeur? —Comment
zéro devient-il un?
Est-il rien de plus contraire à la vérité que de
mettre sur la même ligne l'intelligence la plus
élevée et l'intelligence la plus bornée, et de les
tenir pour égales ; de tenir pour égaux le plus
profond savoir et l'ignorance la plus épaisse; de
tenir pour égaux la fortune qui procure l'indé-
pendance à l'homme, et le besoin qui met
l'homme dans la dépendance d'autrui?
Comment confondre des choses si opposées,
— 29 —
les additionner pêle-mêle comme choses égales,
ne tenir compte que de l'unité abstraite, de
l'homme matériel ?
Ce système met dans sa balance le plus vaste
esprit, il ne pèse pas plus que le cerveau le plus
faible; elle y met un de ces hommes qui chan-
gent la face du monde, il ne pèse pas plus que
celui qui n'a d'un homme que la forme ; l'homme
indépendant ne pèse pas plus que celui qui est
dans la condition la plus dépendante.
Paris, si éclairé, si policé, Paris, ce grand
foyer de civilisation, ne compte pas plus que la
déplorable population du Valais.
Aucune puissance au monde ne peut faire
qu'additionner des incapacités avec des capa-
cités, grouper en total des choses contraires, ne
soit une erreur monstrueuse que tout le monde
a le droit de repousser.
Non, il n'y a aucune égalité entre ces choses :
il y a un abîme.
Et de quoi s'agit-il cependant?
De peu de chose. Il s'agit pour cet homme de
faire un choix par lequel il va imprimer une
direction à la société, un choix qui peut devenir
— 30 —
la loi suprême, la volonté de la nation, son gou-
vernement.
On peut juger du nombre, dira-t-on ; mais
qui pourrait décider des capacités ? — Il ne
s'agit pas de décider des capacités, il s'agit
d'une chose bien différente : de savoir si on a
ou non la capacité d'un acte de cette nature, et
rien n'est si facile à décider ; cela même se décide
tous les jours pour une foule de professions,
pour une multitude d'actes de la vie qui sont
infiniment moins importants, et dans lesquels
le défaut d'aptitude ne ferait courir aucun risque
à la société. Pour ceux-là on exige des condi-
tions assez rigoureuses, et pour un acte qui
peut entraîner la société dans un abîme, il n'y
a pas de garanties ! Il suffit d'avoir des pieds et
des mains pour voter !
D'ailleurs on reconnaît bien l'incapacité,
puisqu'on déclare qu'on la dirigera.
La minorité dirigera la majorité !
Oh! alors, c'est en réalité la minorité qui vote
seule; la majorité ne vote que pour la forme.
Pourquoi lui inflige-t-on cette humiliation, à
la majorité?
— 31 —
De quel front alors compter son suffrage, par-
ler de suffrage universel ?
Mais de quel droit cette direction? Toutes les
unités n'ont-elles pas la même valeur? Il s'agit
bien d'intelligence, il s'agit bien de diriger ! Il
ne peut être ici question que de nombre.
La direction ! mais c'est la négation même
du système, c'est une déclaration d'incapa-
cité faite à la majorité, d'une part, et une
déclaration de capacité que se décerne cette
minorité, de l'autre. — C'est la mise en tutelle
de la majorité. — On commence par déclarer
que toutes les unités se valent, sont égales, que
deux unités ont plus de valeur qu'une unité, et
ainsi de suite; c'est le fondement du système;
puis on déclare à la grande majorité de ces
unités matérielles qu'elle est incapable, que la
capacité appartient à la minorité ! — Et, par une
nouvelle inconséquence, on présente le résultat
du vote de ces unités qu'on vient de déclarer
incapables, pour les diriger, comme exprimant
le degré de puissance de la volonté nationale !
En sorte que ces unités sont capables ou inca-
pables, selon le besoin, selon leur destination.
— 32 —
Veut-on les faire voter, elles ont la capacité ;
veut-on les diriger, elles n'ont pas la capacité.
s'agit-il d'énoncer le résultat, elles sont ca-
pables.
Et puis, cette direction, qui l'aura? la minorité
intelligente ? Mais la minorité n'est pas un indi-
vidu, elle est aussi un nombre; l'opinion y est
divisée.
Dans ce cas, est-ce l'opinion de sa majorité
qui l'emportera, comme cela a lieu générale-
ment dans le suffrage restreint ?
On n'en sait rien, tout est changé par un
élément nouveau. Cette minorité va maintenant
se disputer le suffrage de ces masses flottantes.
Mais qu'est-ce qui mouvra ces masses aveu-
gles?
L'intimidation, la corruption, quand ce ne
sera pas le souffle violent des passions popu-
laires.
La victoire appartiendra donc à ceux qui
pourront disposer des moyens d'influence les
plus puissants.
Mais qui donc dispose de moyens d'influence
puissants ? Ordinairement ce sont les riches,
— 33 —
les puissants, et quelquefois aussi un homme
qui a reçu du Ciel le pouvoir d'agiter les peu-
ples, et de faire trembler même les puissants.
Cette élection donnera-t-elle aussi purement
la volonté nationale?
Est-ce une loi démocratique que celle qui
assure ainsi la prépondérance à la richesse, au
pouvoir?
Est -ce là le moyen de moraliser ces masses et
la nation?
Ainsi, loin d'élargir la représentation de la
volonté nationale par l'introduction de cet élé-
ment nouveau, on l'aura restreinte. — La ma-
jorité intelligente n'aura rien gagné à l'ex-
tension du suffrage.
Mais l'existence politique de ces masses sans
capacité et sans indépendance produira encore
de plus redoutables effets.
Maintenant, supposons que le gouvernement,
comprenant l'avantage que lui assure cette situa-
tion, comprenant qu'il sera le maître de ces
masses que personne ne pourra lui disputer
avec les immenses moyens dont il dispose, sup-
posons que le gouvernement cède à une dan-
3
— 34 —
gereuse tentation, qu'il prenne la regrettable dé-
termination d'entrer, contre tout droit, dans
l'arène électorale.
Que va-t-il arriver ?
La lutte est possible, dans une égalité raison-
nable , entre les individus qui forment la so-
ciété ; mais elle est inégale, impossible, entre
des individus isolés et ce grand corps , com-
posé de plusieurs grands corps où entrent les
unités les plus puissantes de la société , corps
immense, solide, compacte, fortement organisé
et obéissant à une impulsion, à une volonté.
Que peuvent-ils contre le gouvernement qui a
entre les mains la fortune publique, la force
publique, la magistrature, qui met en mouve-
ment d'innombrables fonctionnaires, et qui a,
pour agir sur ces masses sans capacité, sans
indépendance, des moyens d'action presque illi-
mités? Il est évident qu'il dirigera l'élection à
son gré et qu'il dominera la volonté nationale.
Ce n'est pas d'une pareille élection qu'elle
pourrait sortir. Elle ne peut donner que la me-
sure de la servilité et de la corruption d'un pays.
Cette intervention du gouvernement aura le
— 35 —
double malheur de conduire rapidement au des-
potisme et aux révolutions. Car, à notre époque,
le despotisme ne peut être de longue durée,
parce que, nécessitant les priviléges, il blesse
tous les intérêts, et que la liberté qui les pro-
tége est nécessaire à tous. On n'aura plus des
partis, c'est vrai, mais on aura des factions. Ce
ne seront plus des élections, mais des conjura-
tions pour la liberté.
C'est là que conduit à grands pas la pente des
choses.
Sous l'apparence du suffrage universel, on
n'aura plus même le suffrage restreint.
Il n'y aura plus d'élection, à proprement parler.
On aura la volonté du gouvernement imposée
à la nation sous la forme de la volonté nationale
la plus étendue possible.
L'énorme disproportion des forces dans cette
lutte ne peut manquer d'amener peu à peu les
citoyens honnêtes au sacrifice d'un droit qu'ils
ne peuvent plus exercer utilement. Le dégoût
et le découragement produiront une abstention
générale de leur part et leur retraite des af-
faires publiques.
— 36 —
Ce ne sera plus une élection, ce sera la nomi-
nation par le gouvernement.
Il n'y aura plus de souveraineté nationale, il
y aura la souveraineté du gouvernement sous
le nom de suffrage universel.
C'est devant cette volonté nationale que la
France devra s'incliner.
C'est devant un vote obtenu par l'intimidation
ou la corruption que toutes les volontés indé-
pendantes devront se courber.
Voilà où on arrive en élargissant la base du
suffrage par une fiction, au mépris de la vérité.
Est-ce là l'idée que nous nous formons au-
jourd'hui des fins du gouvernement et des
hommes qui en font partie? Non, cette idée
n'emporte plus chez nous l'idée d'une supério-
rité quelconque sur les autres citoyens,
comme elle l'emportait autrefois. On s'habitue à
ne voir plus en eux que des mandataires révo-
cables et responsables. Ce sont des hommes
exerçant dans la société un emploi utile et qui
reçoivent, de nous tous et de chacun, un salaire
pour le service qu'ils nous rendent. On est juge
comme on est avocat, comme on est médecin;
— 37 —
on fait des lois comme on est fabricant,
comme celui-ci est manufacturier, comme
celui-là est agriculteur, cet autre commerçant.
En quoi donc l'un est-il plus que l'autre? Ils
sont indispensables les uns aux autres. Les
uns sont des producteurs directs, les autres des
producteurs indirects. Si le juge ne rendait
pas la justice, celui-ci ne pourrait pas faire son
commerce, celui-là ne pourrait pas fabriquer.
Et s'il ne fabriquait, s'il ne commerçait, com-
ment vivrait le juge ? Ils le font vivre, et c'est
justice. Ils concourent tous au même but :
le bien général. Les moyens seuls diffèrent.
C'est au même titre que notre raison leur ac-
corde l'estime et la considération.
Il est passé, le temps d'une vénération su-
perstitieuse où il semblait naturel que certains
hommes possédassent la fortune , les hon-
neurs, le pouvoir; qu'ils disposassent selon leur
bon plaisir des hommes et des choses.
Il est passé, le temps où il semblait naturel
qu'ils obtinssent ce que n'obtient qu'au bout de
bien des années d'un labeur incessant, non la
majorité de la nation, mais seulement un fort
— 38 —
petit nombre d'hommes à force d'économie,
d'ordre et de talent.
Tous les principes se réunissent pour faire au
gouvernement un devoir de l'abstention la plus
rigoureuse.
Le gouvernement sorti de la volonté nationale
a le devoir de veiller à la sincérité de l'élection,
de garantir la pureté du voté, d'empêcher et de
punir l'intimidation et la corruption. Il doit
donc avoir l'impartialité du juge, il doit assurer
le triomphe de la volonté nationale, par consé-
quent il doit rester étranger à l'élection. Il ne
doit pas s'abaisser à la proportion d'un parti, et
en avoir les passions. Il doit être le protecteur
de tous et de chacun. C'est pour maintenir tous
les droits qu'il existe.
Il ne peut intervenir qu'en violant tous les
principes.
Tout ce que l'on a pu dire pour soutenir la
nécessité de son intervention est hors de toute
proportion comparable avec le mal qu'elle pro-
duira.
Qui donc jugera de l'intimidation, de la cor-
ruption?

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.