De Marivaux et du Loft

De
Publié par

Un professeur s’obstine à proposer à des élèves éblouis par le Loft, ou absorbés par des soucis immédiats, des textes de Proust ou d’Apollinaire. Au fil des heures de classe pendant une année, la littérature se révèle un étrange dépaysement et un détour paradoxal, stratégique ou involontaire, qui ramène au présent des élèves et du monde. Rachid découvre dans Marivaux la vraie nature du Loft, Platon fait parler de Ben Laden et Salim interprète Saint-Simon avec son histoire et ses projets.
Publié le : vendredi 16 septembre 2011
Lecture(s) : 157
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818008256
Nombre de pages : 153
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
De Marivaux et du Loft
Catherine Henri
De Marivaux et du Loft
Petites leçons de littérature au lycée
P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 2003 ISBN : 2-86744-941-3
www.pol-editeur.fr
Il y a un peu plus d’un an, un ami m’a demandé un article sur la difficulté, je crois même qu’il a dit la possi-bilité, d’enseigner la littérature aujourd’hui au lycée. Avec beaucoup de retard je lui ai proposé un faux-fuyant, un petit texte,De Marivaux et du Loft, et j’ai continué. Sans aucun désir de ressasser les débats qui avaient agité les colonnes duMondeaprès les réformes de Claude Allègre – parfois lucides, souvent manichéens ou de mau-vaise foi, et où les propos les plus tranchants étaient tenus par des gens qui n’avaient jamais enseigné dans un lycée – j’ai cru que montrer, même avec ce que cela supposait de narcissisme inévitable, valait mieux qu’argumenter.
7
De toute façon, la cause était pour moi jugée depuis longtemps, en dépit de quelques moments de décourage-ment : non seulement on peut, mais on doit enseigner la littérature, même, surtout aux élèves les plus démunis. Certains pensent que c’est pour eux un poids inutile et anachronique, ou, plus subtilement, qu’un tel enseigne-ment fait subir aux élèves défavorisés, en les arrachant à leur univers, une violence symbolique insupportable. Mais ce poids et cette violence ne sont rien comparés à l’aliéna-tion dont ils sont victimes si on les en prive. Cela tient du journal, avec beaucoup de blancs, de ruptures et quelques retours en arrière. Le journal d’une année courante, de juin 2001 à juin 2002, un peu plus qu’une année scolaire ; les élèves de seconde retrouvés en première y ont le temps de grandir, d’y devenir presque des personnages de roman. Une année moins que les autres destinée à s’effacer, ponctuée d’événements d’une grande importance symbolique : parfois dérisoires, comme le pre-mier Loft, ou d’amplitude majeure, comme le 11 sep-tembre ou le premier tour des présidentielles. Autre chose que des circonstances : peut-être la première injonction, pour eux, d’avoir à se situer dans le défilement de la chro-nologie historique.
8
Le lycée dans lequel j’enseigne, bien que parisien, n’a rien de prestigieux. On le dit polyvalent, il ne propose aucune section littéraire. Je ne l’ai pas choisi : le système de mutations est une loterie. Le hasard a quelquefois sa per-tinence : j’aime y enseigner – tant que j’en aurai la force. Il m’arrive fugitivement de jalouser mes collègues de Louis-le-Grand ; des élèves qu’on crédite d’être tombés tout petits dans le bain culturel… Les miens se trouvent souvent être des rescapés, ils ont, pour des raisons très diverses, mal-chance, faiblesse, indifférence ou tragédie, raté une marche dans le système scolaire. Cela veut dire que j’ai quelque chose d’essentiel à prouver, bien plus que des techniques à transmettre. Aucune volonté de polémique ; je n’ai rien à dire contre – les programmes (il y a toujours une espèce de jeu dans les programmes, comme dans un mécanisme, grâce auquel on peut s’ébattre) ou l’IUFM (les bouts d’images que j’ai pu en présenter, parfois inquiétantes, ne sont que le reflet de celle que quelques stagiaires m’ont donné à voir, peut-être des clichés). Je ne donne pas de leçon, je dis juste : « C’est comme cela que je me débrouille avec ces élèves, mon passé, mes passions, et le monde comme il va. » Le je qui écrit est un
9
double qui ne me ressemble pas tout à fait. Je suis en scène, forcément immodeste. Mais il y a un « nous » derrière lui (Dominique, Catherine, Jean…) et je n’y suis que l’inter-prète d’autres fantômes. Il aurait fallu remplir les blancs entre les fragments de tout ce qui n’apparaît pas : l’ennui parfois, le doute, la distance critique qui vient le soir, l’indécision. Si l’on veut, un documentaire très subjectif, dont le montage n’altérerait pas trop l’intention de vérité.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.