De Paris à Castelfidardo / Oscar de Poli

De
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Michel Lévy frères (Paris). 1867. Italie -- Descriptions et voyages -- 19e siècle. 280 p. ; in-18.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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DE PARIS
A
CASTELFIDARDO
PARIS. IMPRIMERIE SERHIERE ET C'
1'23, RUE MONTMARTRE
OSCAR DE POLI
.DE PARIS
A
CASTE LFIDARDO
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES
Ht'E VIVIEKKE, î VI»
1867
1866
AU COMTE
THIBAUT DE ROHAN-CHABOT
Je sais, mon cher ami, que certames gens
critiquent dédaigneusement les dédicaces, alors
surtout qu'elles portent uhe illustre étiquette,
La fable du renard dédaignant les raisins serait
là pour me consoler mais, heureusement, le
qu'en dira-t-on ne détourne pas l'écrivain qui,
sûr de sa conscience, parcourt philosophique-
ment la carrière qu'il s'est tracée.
Sans doute, mon cher Thibaut, ces critiques
intéressés n'ont eu jamais la bonne fortune de
connaître un homme qui, outre la confraternité
d'âge et d'opinion, joint la noblesse du cœur à
la noblesse du nom. Moi qui m'honore d'avoir
mêlé mon sang au tien sur l'un des plus
glorieux champs de bataille du dix-neuvième
siècle, je suis fier de placer ton nom au fron-
tispice de ces modestes souvenirs car il sera
mon plus sûr passeport dans les vieilles de-
meures où rien n'est mort de ce qui s'appelle
honneur, foi, respect, espoir.
Tu connais par expérience, aussi bien que
moi, sinon mieux, mon cher Thibaut, le chemin
qui va de France à Castelfidardo tu connais les
douces et poignantes impressions de ce sanglant
pèlerinage.
Dans ce modeste volume, je raconte, à plume
courante, ce que j'ai vu ou entendu en courant
l'Italie nos excursions aux environs de
Rome,-nos visites aux grandes ruines,-nos
étapes, nos veillées nos joies et nos douleurs.
Si mes nouveaux souvenirs te plaisent, mon
cher Thibaut, ils plairont à tous nos compa-
gnons d'armes.
C'est là ma plus chère ambition.
Vie OSCAR DE POLI
1
DE PARIS
A
CASTELFIDARDO
i
Jadis on allait en Italie pour trouver la vie plus-
douce;– je parle d'il y a quarante ans; on allait
réchauffer son coeur aux rayons d'un ciel toujours
bleu; on courait après la poésie et le rêve, après
le calme et l'oubli l'originalité gracieuse de Ye-
nise, les chefs-d'oeuvre de Florence, les délices de
Naples, les merveilles de Rome, tout était fait
pour amener, dans ce jardin de l'Europe, une pai-
sible armée de touristes.
Le peintre, le sculpteur, le poète, tous les sol-
dats de l'art venaient s'inspirer aux sources du
génie. On en vit qui partirent de leur village à
pied, ignorés. et pauvres, et qui s'en revinrent ri-
ches et célèbres. (I ). Sous le ciel de Raphaël, de
Michel-Ange et de Dante, ils avaient trouvé le feu
sacré qui fait les grands hommes.
Les cœurs brisés, les existences vacillantes,
dans cette atmosphère tiède et pure, renaissaient
à la foi, à la force, à Kcspérance patrie de toutes
les illusions, l'Italie cicatrisait toutes les bles-
sures, et parfois elle créait l'avenir plus beau que
le passé regretté. -Fleurs, parfums, gazons, la
main de la nature lui a prodigué tout, comme à
une fille de prédilection à côté de la nature, la
main de l'homme a semé des monuments gran-
dioses, et puis l'histoire n'est-elle pas là, majes-
tueuse, terrible, fulgurante, pour imprimer au
moindre coin de terre un inaltérable prestige?
Aujourd'hui l'on va en Italie, non pour vivre,
mais pour mourir; le peintre, le sculpteur, le
poète et l'avocat même se font porteurs de mous-
quet; l'art et le génie sont détrônés par le men-
songe et l'utopie politiques on marchait au
feu sacré jadis; aujourd'hui l'on ne marche plus
qu'au feu; il s'agit bien vraiment de rêve, de
poésie et de musique
Les massacres des Deux-Siciles, voilà le réve
les brutales déclamations contre le prêtre de Rome,
voilà la poésie les balles qui sifflent, la mitraille
(1) François Perrein, peintre français, ne sachant comment
aller à Home, se fit le guide d'un aveugle dont il partageait les
bénéfices; Il atteignit ainsi le terme de son voyage. Perrein
mourut en is3o, membre de l'Académie française.
3
qui éclate, le canon qui gronde, ,voilà la musique
en Italie; -et comme si ce n'était pas assez des
fureurs humaines pour châtier sa démence, il faut
encore que le Vésuve vomisse la désolation et la
mort
Combien de sang et combien de larmes a déjà
fait répandre cette unification forcenée, qui vou-
drait enfanter une nation sur les cadavres des na-
tionalités Comme si la justice et la vérité, comme
si le droit se faisaient avec des baïonnettes mer-
cenaires et des urnes biseautées Comme si la lu-
gubre comédie piémontiste que ses tréteaux
soient à Turin, à Naples ou à Florence, pouvait
jamais, en face de l'opinion et de l'histoire, dans
le présent et dans l'avenir, représenter un fait ir-
révocablement accompli
II
Ma famille est originaire du Comtat-Venaissin.
Au commencement du treizième siècle, Antoine
et Raymond Poli (1) étaient consuls souverains
d'Avignon, et les actes publics se dataient de l'an-
née de leur consulat. Depuis cette époque jusque
vers le milieu du dix-huitième siècle, une branchue
(1) Aliâf Pauli. voyez Pithon-Curt, Hisloire àe la no.
blesse du Comtat-Venaissin, 1743-1750.
4
de ma famille habita le Comtat, et se distingua,
dans tous les temps, par son attachement à l'Eglise
et son dévouement au Saint-Siège. Le 18 sep-
tembre t860, j'étais ]e septième de mon nom qui
versais mon sang sur les champs de bataille de la
papauté.
Je le dis sans vanité, sinon sans orgueil, et pour
montrer que je ne faisais que suivre de vieilles et
chères traditions, lorsqu'un beau matin du mois
de juin 1860 j'annonçai ma résolution d'aller
combattre pour Rome.
Mes amis me demandèrent, il m'en souvient, si
j'étais sérieux ou si j'étais malade mes en-
nemis prétendirent due j'allais là-bas pour confes-
ser mes péchés. Un vieux parent, voltairien
gastronome, me prwintqu'à Rome la cuisine était
« une sacrée cuisine; » -un autre m'écrivit qu'il
considérait comme le plus grand bonheur de sa
vie d'être arrivé à soixante ans avec ses deux
yeux, ses deux bras, ses deux jambes et ses deux
oreilles
Ma mère m'embrassa et me dit
Que la volonté de Dieu soit faite!
J'avais peur de ses larmes, et ce fut en courant
que je partis de la maison maternelle.
C'était la première fois que je la quittais; j'a-
vais le coeur tout près de se navrer; mais devant
moi, comme en un mirage, je voyais briller le
dôme de la ville des papes, et je me raidissais
contre l'émotion et les douleurs de l'adieu.
K
Cela me semblait quelque chose d'assez singu-
lier de me figurer sous l'habit militaire, portant
le sac, la giberne et le fusil; j'allais parfois jus-
qu'à regretter qu'on ne pût pas se faire soldat en
amateur; je maudissais d'avance les factions, les
inspections, l'exercice et les corvées; mais un
nom glorieux, celui de mon général futur, me fai-
sait oublier les épines du métier.
-Partez, avait dit une noble princesse à des
volontaires pontificaux; sous un héros allez dé-
fendre un saint!
Le mot de madame la duchesse de Parme eut
un succès prodigieux il suscita le dévouement
il réveilla l'aveuglement et l'indolence et je
ne suis pas certain que ces belles paroles n'aient
été transcrites sur la première page du livre d'or
des modernes croisés.
Soldats de Lamoricière, comme nos pères l'a-
vaient été, avec l'espoir de vaincre, comme eux,
avec la conviction du devoir accompli, pouvions-
nous ambitionner une plus glorieuse position so-
ciale?-Et puis nous allions voir l'Italie, Rome,
Saint-Pierre, le Vatican, le Colisée c'était à ren-
dre fou de joie
J'emportais avec moi une sorte de code plai-
sant et instructif, dont m'avait gratifié un honnête
sculpteur, revenu de Rome et des Romains,
pour dire comme lui.
« Le Romain ne ment pas mais il n'ouvre
la bouche que pour ne pas dire ce qu'il pense.
-6-
» Pour aimer Rome, il faut ne l'avoir jamais
vue, ou bien l'avoir habitée vingt ans.
» Dépensez et vous serez considéré.
» Rome est une ville où, pendant trois cent
soixante-cinq jours, on peut entendre la messe,
chaque matin, dans une église différente.
» Vous trouverez qu'on mendie beaucoup
c'est qu'on donne peu.
» Quand un savant romain émet un avis,
tournez la tête, et vous trouverez un autre savant
d'un avis diamétralement contraire.
» Payez un franc ce dont on demande un louis.
» Allez contempler Saint-Pierre du haut du
Colisée, et le Colisée du haut de Saint-Pierre;
puis vous verrez ce qu'il faut penser des juge-
ments humains.
» N'en croyez que vos yeux, et faites fi des
J'ai m.
» Quand un Romain crache en l'air, cela re-
tombe sur le nez d'un étranger. »
III
Je ne sais si, la première fois que vous êtes
entré dans la ville éternelle, vous avez éprouvé
ce que j'éprouvai il me semblait que je re-
trouvais la patrie abandonnée l'exil n'était plus
7
qu'un mot je me sentais chez moi, je me sentais
fils et citoyen de Rome non point parce que
je coudoyais des uniformes français non
l'Autrichien, l'Espagnol, l'Irlandais doivent avoir
la même impression. Rome, après avoir été la
reine des nations, est la patrie de tous les catho-
liques. -En vérité, j'aurais juré que j'étais né là.
On calomnie le peuple romain en toute occur-
rence, vous rencontrerez des étourdis et des inté-
ressés il est cent fois meilleur qu'on le
représente, il gagne à être connu; indolent, mais
serviable, dissimulé, mais non menteur, sobre,
hospitalier, sans ambition, sans bassesse, tel
je l'ai reconnu. II faut qu'il ait bien changé
depuis Stendhal (1), ce spirituel hargneux, qui l'a
chargé des couleurs les plus tristes, mais vrai-
semblablement les plus gratuites.
Les hommes du Trastevère même, ces descen-
dants des brigands de Romulus, ont une inébran-
lable réputation de loyauté vigoureux, énergi-
ques, ardents, ils représentent un des types les
plus saillants de l' Italie il y a du sang des Césars
dans ces veines ils portent fièrement la veste
sur l'épaule comme un lambeau de laticlave (2)
ils ont la tête haute et le regard fier -mais ils
ne jouent pas du stylet aussi facilement qu'on l'a
écrit. Leur stylet est seulement au service de
leur vengeance personnelle, et leur vengeance ne
(t) Promenades dans Rome.
(!) Insigne sénatorial.
8
recherche et n'atteint que ce qui a souillé leur
honneur.
Ces gens-là aiment Dieu, leurs femmes, leurs
enfants et le Pape quand on leur parle d'autre
chose, d'annexion, d'unité, d'indépendance,
de pouvoir temporel, de « Monsieur de Savoie »,
ils répondent par un fort haussement d'épaules,
en accentuant un superbe accidente
C'est comme un gamin de Paris qui dirait
Que malheur 1
Il est un brave savetier du Trastevère, Pasquale
Mozziconi, dont on m'a conté ce qui suit l'an
dernier, un agent piémontiste, sous prétexte de
lui commander un ressemelage, entra en conver-
sation avec le savetier et tenta de lui inculquer
l'amour de l'annexion. Pasquale le laissa s'en-
ferrer dans ses considérations unitaires puis il
se leva, posa ses pesantes mains sur les épaules
du discoureur, et lui dit entre les deux yeux
Ecoute, mon ami, je ne suis qu'un savetier;
je ne vois pas au-delà de mon échoppe; mais,
crois-moi, tu fais là un vilain métier; sors d'ici,
toi et tes semelles, et n'y rentrez jamais, ou, par
la Madone, vous n'en sortirez qu'en quatre.
Cela dit, Pasquale Mozziconi se rassit et re-
prit son alène -l'agent du Nord s'enfuit effaré.
Quelque temps après, on en parlait au brave
savetier
Ma foi je ne l'ai jamais revu répondit-il
avec bonhomie.
9
i.
J'ai prononcé le nom de Stendhal.
Stendhal avait trop d'esprit pour croire à
l'unité italienne il connaissait trop bien l'Italie
pour accepter cette lamentable utopie.
« L'Jtalie, dit-il, a sept ou huit centres de civi-
lisation. L'action la plus simple se fait d'une
manière tout-à-fait différente à Turin et à Venise,
à Milan et à Gênes, à Bologne et à Florence, à
Rome et à Naples. Venise a la franche gaieté
Turin, la bilieuse aristocratie. La bonhomie mila-
naise est célèbre autant que l'avarice génoise.
Les Bolonais sont remplis de feu, de passions, de
générosité, et quelquefois d'imprudence. A Flo-
rence, on a beaucoup de logique, de prudence et
même d'esprit; mais je n'ai jamais vu d'hommes
plus libres de passions. Les grandes et pro-
fondes passions habitent .Rome. Pour le Napoli-
tain, il est l'esclave de la sensation du moment;
il se souvient aussi peu de ce qu'il sentait hier
qu'il ne prévoit le sentiment qui demain l'agitera.
Je crois qu'aux deux bouts de l'univers on ne
trouverait pas des êtres aussi opposés que le
Napolitain et l'habitant de Florence.
» On a plus de gaieté à Sienne, qui n'est qu'a
six lieues de Florence on trouve de la'passion à
Arezzo. Tout change, en Italie, toutes les dix
lieues. D'abord les races d'hommes sont diffé-
rentes. Supposez deux îles de la mer du Sud, que
le hasard d'un naufrage a peuplées de chiens
lévriers et de barbets une troisième est remplie
10
d'épagneuls une quatrième, de petits chiens
anglais mopses (1). Les mœurs sont différentes.
Grâce au saugrenu de la comparaison, vous sai-
sirez toute l'étendue de la différence que l'expé-
rience établit entre le flegmatique Florentin, le
Bergamasque à demi-fou, tant ses passions sont
vives, et le Napolitain à demi-fou, tant il suit
avec impétuosité la sensation du moment.
» Longtemps avant les Romains, l'Italie était
divisée en vingt ou trente peuplades, non-seule-
ment étrangères les unes pour les autres, mais
ennemies. Ces Etats, conquis plus ou moins tard
par les Romains, gardèrent leurs mœurs et pro-
bablement leur langage. Ils ressaisirent leur indi-
vidualité lors de l'irruption des Barbares, et
reconquirent leur indépendance au neuvième
siècle, lors de l'établissement des célèbres répu-
bliques du moyen âge. Ainsi l'effet de la diffé-
rence des races d'hommes a été fortifié par les
intérêts politiques (2). »
Habemus confitentem reum!
(1) Galanterie libérale les Miens comparés à des chiens.
(1) promenades dans Rome.
11
IV
Je voulais voir Rome; je courais beaucoup
mais c'est justement en courant qu'on ne voit
rien. Je fus vite fatigué je laissai, pour quel-
ques jours, les monuments de côté, et me fis obser-
vateur.
Les nouvelles les plus inquiétantes commen-
çaient à se répandre sur la situation du royaume
des Deux-Siciles. Le comité révolutionnaire de
Turin introduisait dans Rome d'insolentes pro-
clamations on eût dit qu'il se croyait à la veille
de vaincre.
J'entrai dans un café ce n'est guère que là
qu'on peut étudier les Romains; le café leur tient
lieu de salons et de clubs ils sont là chez eux et
ne prennent pas la peine de dissimuler; ils se
laissent voir ce qu'ils sont. J'espérais saisir
au vol quelques bouts de conversation et me
faire par ce moyen une idée de l'opinion pu-
blique.
Je m'assis à une table voisine d'un groupe
d'hommes rébarbatifs et silencieux; le silence
n'était pas mon affaire, et je commençais à dé-
plorer la morne taciturnité de mes voisins, qui
semblaient poser pour un conciliabule deconspi-
-12-
rateurs, quand tout à coup l'un d'eux se prit à
dire, non sans un fort accent piémontais
Savez-vous ce que prétend Bonini?
Quoi ? demanda le groupe sans faire un
mouvement.
Qu'il est pris.
A ces mots, les sombres auditeurs se livrèrent
à des gestes de surprise et de terreur, pendant
que je cherchais quel mystérieux personnage ils
pouvaient si vivement s'intéresser.
Sûrement, reprit l'un de ces hommes, ce
n'est pas plus vrai que ce qu'on me disait hier
soir.
-Que vous disait-on?
Qu'il éta i battu et en fuite.
Allons -donc Il est maître de la Sicile.
-Il est à Naples
Cependant Baulli assure qui/ a été fusillé
lundi dernier.
Il sera ici bientôt
Je compris enfin qu'on parlait de Joseph Gari-
baMi. Chaque jour, il est vrai, la rumeur publique
lui attribuait un sort nouveau lundi, vaincu;
mardi, vainqueur; mercredi, prisonnier; jeudi,
maitre du royaume; vendredi, fugitif; samedi,
fusillé; dimanche, pendu.
Si Venise est la ville aux joyeux ébats, Rome
est la ville aux bruits contradictoires; on n'y
chante pas, on y parle, et ceux qui parlent, par-
lent trop; presque tout le monde, dans le paya,
-13-
politiquement s'entend, aurait droit à un brevet
d'invention; mettez-vous au milieu d'une place
publique, réunissez autour de vous cent passants,
annoncez-leur fort sérieusement que le Piémont
vient de prendre la lune avec les dents de la
France, il y en aura quatre-vingt-dix-nenf qui
vous croiront; et le centième s'en ira disant
Chi lo sa! (C'est bien possible !)
J'étais venu à Rome, l'esprit débordant de
frayeurs au chapitre de la police; je ne me
figurais pas une rue, un pont, une ruelle, une
place, une maison, une boutique, un coin de voie,
sans la présence a perpétuité d'un ou de plusieurs
gendarmes pontificaux; j'avais une peur tricolore
des sbires et des argouzins je me promettais de
ne jamais crier, même Vive le Pape! sans bien
examiner s'il n'était pas, dans ces trois mots, une
lettre désagréable à l'un de ces messieurs du tri-
corne. Voilà ce que c'est que d'aller au.
Siècle! Pour une fois que je l'avais lu, je voyais
tout noir et rouge, à l'instar de Stendhal. Le
sans façon de quelques-uns de mes voisins de
café dut un peu déranger mes convictions. Je
doutai, et je voulus savoir. Je fis un signe au
cafetier, qui vint s'asseoir à un centimètre de
moi; cela ne nuit pas au respect; on vous tutoie
en vous appelant E\cellence. Je lui demandai
Connaissez-vous ces individus qui viennent
de sortir?
Le cafetier ne répondit mot, mais élevant len-
-14-
tement la main droite, il en appuya le pouce à sa
joue gauche, et fit jouer les quatre doigts en sou-
riant. C'était expressif; c'était mieux qu'un
discours.
-Et la police? lui soufflai-je à l'oreille d'un
ton tragique.
L'honnête Romain, me fixant avec stupeur, se
leva et s'éloigna de l'allure d'un paysan à qui l'on
parle hébreu.
J'avais l'air d'un iroquois. Eh bien cet
homme m'avait dit vrai vous riez à votre tour;
c'est juste, vous ne savez pas encore qu'un vrai
Romain, pour dire ce qu'il pense, se garde bien de
parler. Tirez-vous de là, en relisant le code de
mon ami le sculpteur.
Je devais avoir bientôt un supplément aux
révélations du cafetier.
Je passais au Corso. C'était au temps de la
malaria (1); le libeccio (2) lançait des bouffées
de chaleur humide; il pleuvait de la torpeur,
pour parler comme ce pauvre Montravel (3).
Dans cette longue rue, je n'apercevais que des
factionnaires et de rares passants pour être
dehors à pareille heure, il faut être chien, dia-
ble ou Français. Ce sont les Romains qui le
disent.
(1] Mauvais air; les fièvres qui en résultent sont dangereu-
ses, surtout pour les étrangers.
(2) Vent de sud-ouest.
(3) Tué à Castelfidardo.
15
Devant l'église de San-Carlo, un homme noir se
leva et cria
A bas le Pape
D'un palais voisin, un gendarme pontifical sor-
tit, marcha droit au crieur, lentement, majes-
tueusement, comme marchent tous les gendarmes,
et surtout ceux du Pape, et demanda d'une
voix adoucie à l'impassible séditieux
Qu'avea-vous dit?
-J'ai dit A bas le Pape!
Vous ne m'aviez donc pas vu?
Si, je vous avais vu.
Sûrement?
Oui.
Le bon gendarme fit un geste de commisération,
et regagna le portail du palais, en disant
Alors c'est que vous êtes un demi-fou (1).
C'était bien un fou tout entier qui, depuis ce
temps, continue à courir paisiblement les rues de
Rome. Si vous avez passé par le Corso, vous le
connaissez; il est petit, voûté, blanchi, nu-pieds;
il se nomme Téodoro Ghiaia.
Cela dit, jugez la police romaine; et, pour
baser votre jugement, comparez (2).
(1) Èun meaao naatto!
[ij « J'avais peur des sbires aussi, on m'avait tant parlé
des sbires ma station sur cette place, à une heure indue,
devait être suspecte aux sbires. Les sbires ne parurent pas. »
Star, les Nuits italiennes (Rome).
On lit dans le même ouvrage, pages 3t6 et 317:
« Un de nos amis nous contait que dernièrement, tout meur-
tri d'un voyage en Italie, il s'était élancé du port de Gênes en
-16-
V
Ce n'est pas seulement à l'égard de Joseph
Garibaldi que circulaient des nouvelles contra-
dictoires notre général même en était le plus
ordinaire sujet. Tantôt Lamoricière était re-
tourné en France; tantôt il avait fait une chute
fort périlleuse de cheval ou autre chose; aujour-
criant Galliam! Galliam! Son brick avait déjà fait trois
lieuos Gênes se noyait à l'horizon il bénissait le ciel. Tout il
coup un canot courut sur le brick à force de rames c'était la
justice qu'on envoyait en pleine mer; les sbires avaient eu
des scrupules d'inquisition; ils avaient vérifié le passeport
d'un voyageur, mais ils l'avaient mal vérifié. Pour mettre leur
conscience en sûreté devant Dieu et le roi de Sardaigne, ils
couraient dans le golfe, sur une coquille de noix, a larour-
suite d'un visa. En vain le voyageur leur dit fièrement qu'il
était sur les terres de France les sbires lui prouvèrent que
cette mer appartenait au roi de Sardaigne, et qu'ils étaient en
droit de prendre ce brick il l'abordage. Il fallut donc se mettre
en panne, et perdre trois heures avec les sbires, qui cher-
chèrent une conspiration dans toutes les malles de l'équipage
et ne trouvèrent rien. »
« Un marchand français, établi depuis cinquante ans au
Corso, et dont la boutique est le rendez-vous des voyageurs
de toutes nations, me disait qu'il n'avait jamais été Inquiété
par la police que sous la république. On retrouve dans les éta-
blissements publics la même liberté de parole et de sentiment
dont s'étonnait l'aventurier Casanova au siècle dernier. Il
n'est pas rare d'entendre dans les cafés censurer les actes du
gouvernement et attaquer ios mœurs de tel ou tel grand per-
sonnage..) Cn. Assgtms.U', les Villes italiennes (Rome).
-17-
d'hui poignardé, demain empoisonné, tel était le
sort que lui réservait chaque chronique.
Si j'en crois une anecdote fort répandue là*
bas, voici ce qui avait pu donner lieu a ce déluge
de nouvelles sinistres.
Le général avait pour cuisinier un Italien, et
pour factotum un Français, un vieux de la vieille,
un ancien zouave d'Afrique; l'Italien n'aimait
pas le Français, et le Français le rendait à l'Ita-
lien pourquoi, je l'ignore. Bref, un matin, le
zouave entra chez le coq, et lui dit
Ta soupe est une peste.
L'autre leva les bras au plafond.
Est-ce que tu as juré d'empoisonner le gé-
néral ?
A ce mot d'empoisonner, le cuisinier devint
tour à tour rouge, blanc, vert; couleurs pié-
montaises, et des lueurs devineresses sillon-
nèrent le cerveau du chacal (1).
Ecoute bien, coq, lui dit-il, à la première
colique qui passe par la case, foi de chacal je te
tords le cou comme à un poulet
Voilà toute l'origine des susdits bruits l'om-
bre d'un soupçon de projet de tentative d'empoi-
sonnement. Le général de Lamoricière d'ail-
leurs gardait partout le plus strict incognito
avec l'activité qu'on lui connaît, il ne restait pas
deux jours de suite dans la même ville; aujour-
I) Surnom des zouaves en Afrique.
-18-
d'hui à Rome, hier à Viterbe, demain à Civita-
Castellana, il semblait qu'il fut partout en même
temps; mais c'était Ancône qu'il visitait le plus
fréquemment on eût dit que l'illustre général
pressentait que ces murs, relevées par lui, seraient
le rempart suprême de la souveraineté pontificale
Aujourd'hui, comme alors, la question romaine
est d'une incontestable simplicité le fils des
ducs de Savoie veut Rome, de concert avec tout
ce qui porte haine au Vatican, philosophes, pro-
testants et carbonari, et tous les moyens leur sont
licites. Or, les émissaires du Nord abondent,
fourmillent, pullulent dans la capitale du monde
chrétien; ils sèment, avec l'or piémontais, la
calomnie, le doute, l'agitation, la haine; leur
travail quotidien, incessant, est latent mais
patent; qui ne le voit est aveugle; ils sapent, ils
minent, ils ruinent; ils sont payés et ils paient
pour cela il ne faut rien moins que le bon
esprit des masses et leur attachement inviolable
au paternel Pie IX pour annihiler tant d'efforts.
Rome est plus facile à combattre de loin que de
près.
Du fond des officines de la rue du Croissant ou
do la rue Coq-Héron, à quelques centaines de
lieues du Vatican, il est aisé de décréter que le
gouvernement papal est absurde, inique, tyran-
nique, impossille les badauds lisent et redi-
aent mais le Romain, qui voit les choses de
près, et qui, ce nous semble, a bien un peu le
19
droit de peser dans la question, le Romain se
met à la suite de son bon sens et se rit des prêches
du puffisme parisien.
Le Romain voit qu'on lui propose honnêtement
de changer son or pur contre un plomb vil; le
Romain voit qu'il n'a pour ainsi dire pas d'im-
pôts à payer, tandis que le fortuné royaume
d'Italie agonise dans la ruine; pas de décime de
guerre, pas d'impôt sur le revenu, pas de cons-
cription Il sait qu'il jouit de la vraie liberté, de
celle qui ne consiste pas seulement dans quel-
ques clichés révolutionnaires; il sait qu'il est son
maître, à vingt ans comme toujours, et non la
chose d'un homme ou de l'Etat. Aussi n'est-il pas
rare d'entendre dire à quelque habitant de la Lon-
gara ou de la Ripetta, après la lecture de telle
feuille exotique
Qu'est-ce que la liberté a donc fait à ces
pauvres gens, pour qu'ils veuillent nous faire
perdre la nôtre?
On répète à satiété, dans les centres hostiles,
que si, à midi moins cinq minutes, en vertu de
l'exécution d'une convention à laquelle le Saint-
Siège est demeuré étranger, l'armée d'occupation
française sortait de Rome, le Pape en sortirait à
midi par une autre porte.
L'argument est sans valeur, on le sait bien. Où
trouver le gouvernement philosophal qui puisse
gouverner sans une armée? Et d'abord la ville
des Papes est infestée d'émissaires piémontais,
20-
qui ne reculent devant rien, pas même le vol et
l'assassinat (1), pour amener le triomphe de ceux
qui les soudoient.
Je me souviens qu'un soir j'étais au théâtre
Aliberti on avait annoncé une imposcante ma-
nifestation révolutionnaire, et j'étais curieux d'y
assister. Un histrion, du nom de Savoie, parut
en scèné^ine botte de radis à la main des applau-
dissements éclatèrent, les applaudissements
d'une cinquantaine de quidams.
Vous cherchez sans doute pourquoi parce que
les radis sont rouges, blancs à leur racine, et verts
de feuillage, c'est-à-dire tricolores. Eh bien
cette botte, c'était la botte de l'Italie, et Savoie
la portait voilà tout. -Le pauvre comédien n'a-
vait jamais été à pareille ovation il en tremblait
A la place de Victor-Emmanuel II, j'eusse été peu
flatté de l'allégorie.
On fit évacuer le théâtre; à la sortie, ces mes-
sieurs allumèrent un feu de Bengale aux trois
couleurs dans un. je n'ose dire le nom de l'us-
tensile mais c'en était un, je l'ai vu; puis ils dé-
filèrent en braillant; c'était drôle; ce qui ne
le fut pas, c'est, qu'en passant près de la place
d'Espagne, ils insultèrent des gendarmes fran-
çais. -Vous sentez que sur l'heure on vous cerna,
(t) Allusion au vol des papiers du baron de Cosenza, et à
l'assassinat du garçon de recettes du banquier B. Deux
faits entre mille.
21
on vous arrêta, on vous emprisonna le demi-cent
de galants hommes.
A l'interrogatoire, on reconnut que trois d'entre
eux seulement appartenaient aux Etats pontiG-
caux.
La Révolution à Rome est étrangère; ce sont
les gagistes de l'unitarisme qui organisent ces im-
posantes manifestations, ces gamineries politiques,
ces meurtres sauvages, allumant des feux trico-
lores dans des ustensiles impropres, gravant sur
les murs écartés des Verdi (i), à côté d'autres épi-
graphes plus crues et moins énigmatiques, pous-
sant la nuit, dans les foules, quelque clameur
séditieuse, prônant Ja révolte, le pillage, l'as-
sassinat, s'agitant, inquiétant, produisant une
émotion factice, mettant le feu aux édifices de
Rome (2), et poignardant pour l'exemple de
temps à autre, quelque placide gendarme du Pape.
Ce sont eux qui, par la terreur, se rendraient
maîtres de Rome cinq minutes après le départ
de nos soldats. Le général Bonaparte disait avoir
vu quatre hommes maîtriser un département
toute la question romaine est dans ces quatre
mots.
(1) V. E. R. D. 1.- Initiales du synbole annexionisle: rfl-
torio-Emmanuele, re d'ltalia.
(3) Allusion h l'incendie du théâtre Aliberti.
VI
Il y a trop d'Anglais à Rome ils semblent avoir
adopté la ville éternelle pour habitation de plai-
sance on les rencontre partout, à Pontemolle,
où Constantin vainquit Maxence, aux Stanze
du Vatican, au Pincio, au Capitole, au Forum,
aux temples, aux palais, aux églises, aux ruines,
partout avec leur guide, leur lorgnette, leur
femme, -et quelquefois leur chien.
Il y a des jours où Rome ressemble à un fau-
bourg de Londres ou de Manchester.
Ce qui frappe dans les Anglais voyageurs, c'est
l'aisance avec laquelle ils sont partout chez eux;
il semble que le monde entier soit la patrie de ces
blonds insulaires il n'y a pas une heure qu'ils
sont arrivés dans une ville, qu'ils vont, qu'ils
viennent, entrent, sortent, sans plus de gêne que
s'ils y étaient nés; et puis comprenez-vous ce
flegme que rien ne peut entamer?-Un Anglais
pousse, devant le Colisée, la même exclamation
que devant un bon rosbif.
Pour ce qui est du flegme, il est vrai, les indi-
gènes leur rendent des points -le ciel tombe-
rait sur un Romain faisant la sieste, qu'il n'y pren-
drait garde.
23
Impavidum ferient ruina;
C'est la même démarche froide, lente, mesurée
le regard seul diffère glace chez les uns, feu chez
les autres; c'est le soleil qui fait la différence.
Aussi certain touriste de ma connaissance pré-
tend-il que parfois les Romains lui semblent des
Anglais réchauffés.
Un matin, je me levai avec l'aurore; cela
m'arrivait quotidiennement; comment à Rome ne
pas être vertueux? Je sautai dans un calessino,
et nous voilà roulant du côté du Colisée.
J'allais, je crois bien, à la conquête d'un peu
de plaisir; était-ce l'oubli que j'espérais trouver?
Non, mais la solitude on se souvient mieux
quand on est seul le souvenir part du coeur; on
recommence le poème du passé, et la vie s'illu-
mine des doux rayons que le cœur pouvait croire
éteints.
Sous ce ciel de saphir, au sein de cette nature
pittoresque, au contact de ces pierres de dix-huit
cents ans, la pensée prend un reflet grandiose
les bourreaux et les victimes, les Césars et les
martyrs revivent dans cette loge dévastée, dans
cette arène aujourd'hui sainte la justice de
Dieu éclate en traits vengeurs les Césars ont
passé, et la croix des chrétiens se dresse triom-
phante où coula le sang des chrétiens
Qui sait ? De la cime du colosse, peut-être
espérais-je, dans les horizons lointains, entrevoir
24
un coin bleu de notre France Rome est la
patrie de l'âme mais la patrie du cœur est où le
cœur aime. N'est-ce pas mon clocher qui se
noie, là-bas, dans les brumes vaporeuses? 11 est
blanc et joli comme lui peut-être, sous l'ogive
de la modeste église, ma mère est-elle à prier
pour l'absent 1- Et le cœur frissonne de joie.
O poésie Ce matin-là, sur la plate-forme la
plus élevée du Colisée, mon pied heurta l'os d'un
jambonneau fraîchement déchiqueté dix pas plus
loin, je trouvai un Anglais et une Anglaise.
Je m'enfuis.
C'est un Anglais qui paya pour qu'on mît un
fauteuil sur le sommet du Colisée. Voilà du
confortable, ou je ne m'y connais pas. Dans
ce fauteuil, Stendhal lisait Suétone, et Chateau-
briand se reposa plus d'une fois. Du haut de ce
trône improvisé, sans doute il jetait les fonde-
ments du Génie du Christianisme et des Mar-
C'est l'empereur Vespasien qui commença le
Golisee, à son retour de Judée trente mille
Juifs, captifs en exil, y furent employés; -Titus
l'acheva et l'inaugura. Les fêtes d'inaugura-
tion durèrent cent jours cinq mille bêtes féroces
y furent égorgées.
La hauteur totale du monument est de cent cin-
(Il c J*ai commencé les Martyrs, Rome, dès l'année i80i!,
quelques mois après la publication du Cénie du Christia-
nisme. » Chaieacbriasd, préface des Martyrs.
25
2
quante-sept pieds, et sa circonférence extérieure
est de mille six cent quarante et un. Il conte-
nait cent sept mille spectateurs, qui pouvaient,
en un instant, y entrer ou en sortir.
Je conseillerais à ceux qui construisent les
nouveaux théâtre de Paris, d'aller réciter un acte
de contrition au Colisée au retour, ils com-
prendraient mieux qu'une salle de spectacle n'est
pas une salle de bains russes.
Michel Ange, un jour d'hiver, fut trouvé errant
dans la neige, au sein des ruines du Colisée
son génie venait s'inspirer aux sources païennes,
mais pour faire mieux triompher l'art chrétien.
Quand Michel-Ange revint, Saint-Pierre (4)
était conçu.
Les combats de gladiateurs, primitivement,
n'avaient lieu qu'aux funérailles; mais les Ro-
mains y prirent goût, et les circenses leur devin-
rent aussi indispensables que le pain de chaque
jour. Les gladiateurs étaient, à l'origine, des
esclaves réfractaires ou des prisonniers de guerre.
Tout méprisés qu'ils fussent, on vit des
citoyens romains s'engager, moyennant finance,
à faire leur avilissant métier on vit jusqu'à
des chevaliers et des sénateurs se donner en
spectacle au peuple. En ce temps-là, il est
vrai, l'empereur se nommait Commode, et l'em-
(i ) En entrant h Saint-Pierre, ma premiers pensée fut d'ado-
rer Dieu dans le plus beau de ses temples. » M"' dk STAEL.
26
percur était jockey ou pire. On connaît les
steeple-chases de Néron, où les concurrents, pour
qu'on les distinguât mieux, portaient des vestes
de différentes nuances. Faites vendre le pro-
gramme officiel des courses, et vraiment vous
vous croirez à la Marche en l'an de grâce 1866.
Quand on voulut raffiner les luttes du cirque,
on lit combattre des nains et des femmes. Pour
récompense, César leur jetait sa bourse, et ils
faisaient la quête à leur profit parmi les specta-
teurs.
C'était pour les Romams un divertissement de
haut goût] de voir livrer des chrétiens aux bêtes
peuple abâtardi, peuple lâche et plus féroce que
les tigres de l'arène, il trépignait de joie quand
elle se rougissait du sang des confesseurs et des
vierges. Le luxe des décors ajoutait h l'ivresse
de ce cruel spectacle il y avait jusqu'à des forêts
artificielles où couraient les bêtes sauvages, et
que sillonnaient de nombreux ruisseaux odo-
rants.
Aujourd'hui, le Colisée est un chemin de croix
où ceux qui devaient mourir saluaient Vimperator,
une fresque moderne représente la passion du
Christ. Si peu philosophe qu'on soit, on ne
peut que prendre en pitié les choses humaines,
quand on assiste à ces métamorphoses venge-
resses.
A l'entrée, vous trouverez un factionnaire fran-
t;ais, qui semble tout triste d'avoir succédé à
27
quelque prétorien dites-lui bonjour en pas-
sant, et il vous sourira, comme on sourit à l'écho
du pays; puis, au seuil des gradins, vous
rencontrez un petit homme noir, sec, jaune, fié-
vreux, vieux, baragouinant toutes les langues
connues, inconnues même, s'il vous plaît.
C'est le guide officiel, patenté, indispensable
cet homme est trop petit pour son role je vou-
drais un géant pour me détailler le colosse, un
contemporain de Titus ou de Trajan et puis, ce
qui tue, sans miséricorde, la dernière de vos
velléités d'illusion, c'est le chapeau jadis noir
qu'il met silencieusement à la main, quand il vous
a promené du haut en bas de son établissement.
llélas on ne sort pas du Colisée sans graisser
le marteau.
Ces pierres séculaires sont couvertes de mous-
ses, de bruyères, de scabieuses, de plantes sau-
vages. Dans une touffe d'herbe, je découvris une
petite fleur bleue qui me dit «Ne m'oubliez pas »
Et je regardai du côté de l'horizon, comme pour
revoir mon clocher blanc. Je n'aperçus qu'une
compagnie du 251 à qui l'on faisait faire la
charge.
Quand on parcourt les hauteurs du Cirque, les
oiseaux partent sous vos pieds, en poussant de
jolis petits cris de frayeur ils ont fait leur
nid de cette montagne de pierres là encore,
il y a de la philosophie et de la poésie.
Grâce au cicérone dont j'ai parlé, vous saurez
-28
que les Barbares arrachèrent, pour s'en forger des
armes, les crampons de fer qui reliaient les
pierres entre clles qu'au moyen âge les sei-
gneurs romains démolissaient le Colisée pour en
bâtir leurs palais; tels les Barberini, tels les
Farnèse. Pie VII le fit restaurer ou du moins
consolider, du côté qui regarde Saint-Jean de
Latran un immense arc-boutant de briques fut
élevé pour soutenir cette partie de la façade exté-
rieure, qui menaçait ruine.
Enfin Pie IX, digne successeur des Jules II,
des Léon X et des Paul V, dans le courant de
1801, a fait restaurer l'enceinte extérieure; ce
grand œuvre était digne d'un grand prince.
Les teintes rougeâtres des briques neuves jurent
un peu avec l'ensemble du Colisée on croirait
que ces vieilles briques romaines, que ces rocs
noircis par les siècles, se plaignent d'une usur-
pation mais, dans vingt ans, il n'y paraîtra plus;
le temps aura confondu le moderne et l'antique
sous un épais manteau de poussière végétale et
de verdure sombre.
Voûfhz-vous me permettre de vous conter une
anecdote elle vous peindra le cœur de ce
souverain que la Révolution voudrait arracher à
son peuple.
Pie IX traversait une des chambres du Yatican
le Saint-Père était seul. Il aperçut un jeune
homme en contemplation, je devrais dire en
extase, devant une fresque de Raphaël. Sa
29
2.
Sainteté se garda bien d'interrompre le visiteur;
mais, quand il tourna la tête, il aperçut le Saint-
Père qui souriait de ce sourire intelligent et doux
qu'on lui connaît.
Pie IX avait deviné une âme d'artiste.
Vous êtes peintre, mon enfant ?
Oui, Saint-Père.
Vous êtes venu à Rome pour étudier ?
Oui, Saint-Père.
Vous êtes sans doute à l'Académie ?
Ilélas non.
-Alors, vous avez un professeur?
Non, Saint-Père, je suis trop pauvre; j'étu-
die seul, et Raphaël est mon maître.
Eh bien! mon enfant, entrez a l'Académie
et je payerai votre trousseau.
Oh Saint-Père
Ne me remerciez pas.
Votre Sainteté ignore que. que
-Parlez.
Je suis protestant.
Oh! oh! fit en riant Pie IX, cela ne regarde
pas l'Académie
Ce jeune homme, en effet, depuis ce jour, a sa
pension payée par le souverain Pontife autant
qu'il m'en souvient, il se nomme Georges Johnson
ou Johnston.
Je ne crois pas que l'anecdote ait besoin de
commentaire.
-30-
Leonardi de la Massa disait,.en 1847, à M. Al-
phonse Balleydier
Ma mère était la sœur d'un pape; j'ai cons-
piré contre mon oncle dans un intérêt que je
croyais celui de ma patrie. J'ai comprimé dans
mon cœur la voix du sang pour mieux entendre la
voix du peuple; j'ai joué ma tête dans une partie
de mort engagée avec le bourreau ma haine
contre la puissance temporelle de la papauté était
portée à ce point que j'eusse brûlé la cervelle à
mon meilleur ami, si mon meilleur ami m'eût dit
qu'un jour je deviendrais l'admirateur et le par-
tisan d'un pape. Il y a vingt-deux ans de cela
j'ai passé ces vingt-deux années dans les prisons
au sur la terre étrangère. Eh bien! j'aime Pie IX
plus que je n'ai détesté son prédécesseur je l'aime
tant que, si Sa Sainteté me demandait ma vie, je
lui répondrais
Saint-Ptre, vous n'exigez pas assez; deman-
dez-moi aussi celle de ma femme, et elle nous
aime assez tous deux pour regarder le jour de sa
mort comme le plus beau de sa vie
Quel chaleureux élan de reconnaissance et d'a-
mour Oui, voïlà bien comment Pie IX est aimé
de ceux qui ont le bonheur de le connaître. Ah
si tous ses ennemis le cannaissaient
Lisez encore ce trait de son cœur paternel, dans
les premiers temps de son élévation au trônc
pontifical.
Une députation de Juifs se présenta au Quirinal
31
et eut l'honneur d'être admise en la présence
auguste de Pie IX.
Que voulez-vous, mes enfants? leur de-
manda-t-il avec bienveillance.
Saint-Père, nous osons vous offrir ce calice
antique; c'est un chef-d'oeuvre que l'on conservait
depuis des siècles au Ghetto.
Je l'accepte avec plaisir, mes enfants; mais,
dites-moi, combien vaut-il d'écus? Je ne parle pas
de sa valeur comme objet d'art, qui me paraît
inestimable.
Saint-Père, ce calice pèse trois cents écus
romains.
Pie IX se dirigea vers un bureau, y signa un
bon de mille écus sur sa cassette, et le remit aux
députés israélites, en leur disant
A votre tour,' mes enfants, acceptez cette
faible somme, et partagez-la entre les familles
malheureuses du Ghetto, au nom de Pie IX (4).
Il y a quelque temps, un certain nombre de
soldats français, avant de repartir pour la France,
tinrent à honneur de prendre congé du Pape. Ils
se rendirent au palais du Vatican, au nombre de
quarante-deux et sonnèrent à la porte de
Mgr Pacca, grand-maître de la chambre de Sa
Sainteté. Celui-ci reçut aussitôt nos braves com-
(1) Un littérateur italien a composé, comme il suit, l'ana-
gramme de Pie IX
A Giovanni-Maria Mustaï-Ferretli,
Grati nomi, amnistia e ferrata t'ill.
m–
patriotes, en leur demandant ce qu'il pouvait
faire pour leur être agréable.
Monseigneur, dit l'un d'eux, nous partons
pour la France, et dame avant de filer, nous
voudrions faire nos adieux au Pape.
C'est pas ça, monsieur le curé, interrompit
une vieille moustache aux triples chevrons, on n'a
qu'un Pape, et nous voudrions qu'il nous fit ca-
deau d'un chapelet ou d'une médaille pour les
mères et les soeurs.
Rien de plus naturel que votre désir, mes
amis, répondit Mgr Pacca. Attendez-moi ici; je
vais aller immédiatement prendre les ordres de Sa
Sainteté.
Le grand-maitre de la chambre sortit, et, pen-
dant son absence, une appétissante collation fut
servie aux braves soldats qui ne cessaient de se
louer tout haut, dans un style plus ou moins pit-
toresque, de l'aménité de leur vénérable hôte.
Une demi-heure après, Mgr Pacca rentrait en
disant
Mes amis, Pie IX vous attend. Veuillez me
suivre.
Les soldats se précipitèrent sur ses pas, et fu-
rent bientôt en présence du Saint-Père. Les uns
étaient un genou en terre, les autres la main au
schako faisant le salut militaire, ceux-ci le schako
h la main, ceux-Ia tête nue et à genoux.
Eh bien mes enfants, leur dit Pic IX avec
cette paternelle bonhomie qu'on sait irrésistible,
-33-
vous allez donc me quitter? Les Français sont mes
fils de prédilection; dites-le bien dans votre chère
patrie. Je prie tous les jours pour elle. Voyons,
mes enfants, il faut que vous emportiez de Pio
Nono un petit souvenir; vous savez que je suis
pauvre, mais je demanderai à Dieu d'attacher à
mes dons ses plus grandes grâces.
Ce disant, Pie IX ouvrit un tiroir de son mo-
deste bureau, en tira de belles médailles d'argent
à son effigie et les distribua aux soldats.
A ce moment, un formidable sanglot fit tres-
saillir le Souverain-Pontife. C'était la vieille
moustache qui pleurait d'attendrissement et de
joie.
Nom de nom mon Pape, il y a dix-sept
ans que je suis chez vous, et, sapristi j'étais si
content de retourner en France A présent je
ne voudrais jamais m'en aller
Mon ami lui dit le Pape, voici pour vous
consoler, et en souvenir de Pie IX.
Lechevronné ouvrit le petitécrin écussonné que
lui tendait le Pape, et en sortit la croix de l'ordre
pontifical de Saint-Grégoire.
Comment dépeindre l'explosion d'enthousiasme
du vieux soldat, et ne sont-elles pas bien vraies
ces paroles d'un vénérable prêtre qui assistait à
cette scène touchante
Si tout le monde connaissait Pie IX, tout le
monde l'aimerait
Un jour, la police arrêta un homme qui distri-
34
buait clandestinement des exemplaires d'un pam-
phlet intitulé Histoire de Pie IX, pape intrus,
ennemi de la religion. Dès qu'il eut connaissance
de cette arrestation le Souverain-Pontife fit
amener le coupable en sa présence, et, après
l'avoir interrogé avec douceur, il lui dit
Comme votre faute n'atteint que moi, je
vous pardvnne
Le malheureux, touché d'une telle générosité,
fondit en larmes, et, se ,jetant aux pieds du Saint-
Père, il offrit de lui révéler les noms des auteurs
du pamphlet. Le Pape ne voulut rien savoir
Que leur faute, dit-il, reste ensevelie dans
le silence, et puisse le repentir pénétrer dans
leur coeur
Revenons au Colisée.
Des milliers de pèlerins ont tenu à honneur de
graver leur nom sur la pïerre c'est particulière-
ment vers les hauteurs que les inscriptions sont
nombreuses. Voici les noms que j'ai remarqués
Demidoff
Bonaparte (I);
Le comte de Chastellux;
De Maistre
Cimarosa
I1. B. (peut-être Henri Beyle)
Alfieri
De Burigny
(I) Peut-être l'ex-roi de Westphalie, qui reçut à Rome, pen-
dant plusieurs années, la plus généreuse hospitalité.
33-
Le comte de Girardin
Chesterfield.
A côté des noms, on trouve parfois des vers,
rles citations, de courts fragments. L'inscrip-
tion que j'ai le plus goûtée est celle-ci « Cliiklc
llarold, chant IV, stance 140. » Rentré chez moi,
j'ai cherché dans Byron, et j'ai trouvé ce qui
suit
« Je vois le gladiateur étendu devant moi il
s'appuie sur sa main. -Son mâle regard consent
à mourir, mais il triomphe de l'agonie, et sa tête
penchée s'affaisse insensiblement vers la terre.
Les dernières gouttes de son sang s'échappent
lentement de sa large blessure; elles tombent
pesamment une à une comme les premières
gouttes d'une pluie d'orage mais ses yeux expi-
rants se troublent il voit nager autour de lui ce
grand théâtre et tout ce peuple; il meurt, et
l'acclamation retentit encore, saluant son mépri-
sable vainqueur; il a entendu ce cri et l'a mé-
prisé. Ses yeux étaient avec son cœur, et son
coeur est bien loin. Il ne pense ni à, la vie qu'il
perd, ni au prix du combat. -Il songe sa hutte
sauvage, adossée à un rocher sur le bord du
Danube. Là, tandis qu'il meurt, ses petits
enfants jouent entre eux il voit leur mère qui
les caresse lui, leur père, est massacré de sang
froid pour faire un jour de fête aux Romains.
Toutes ces pensées s'évanouissent avec son sang.
Mourra-t-il sans vengeance ?. »
36
Byron avait vu le Colisée.
En le voyant, moi, je me rappelais ces mots
prophétiques que traçait Béda il y a plus de
onze cents ans
« Tant que le Colisée durera, Rome durera;
quand le Colisée tombera, Rome tombera quand
Rome tombera, le monde aussi tombera. »
Or, la catastrophe ne peut être que lointaine
Pie IX ne vient-il pas de restaurer le Colisée ?
Combien d'heures heureuses j'ai passées dans
le vieil amphithéâtre, avec le souvenir et la médi-
tation Il n'est pas un recoin du colosse que je
n'aie exploré, pas une de ses pierres que je n'aie
interrogée, pas une de ses énigmes que je n'aie
tenté de résoudre, avec l'histoire à la main.
J'écrirai, quelque jour, la monographie de
l'amphithéâtre Flavien. J'y ai préludé par quel-
ques vers, tracés en 1860, au pied du podium (1),
par une claire nuit d'été.
C'était un peuple de géants
Roi du monde, ignorant la crainte et les obstacles;
Les triomphes de Rome étaient ses seuls oracles,
Mais, sous la pourpre des tyrans,
Ce peuple préféra du pain et des spectacles
César dompta le peuple-roi
11 changea ses lauriers en cyprès funéraires,
Lui brisa sur les reins ses faisceaux consulaires,
Et, faisant du crime une loi,
Changea Rome en troupeau de badauds sanguinaires.
(1) Où se trouvaient la tribune impériale et les sièges des
patriciens.
37-
3
Le jour où les fils des Césars
Firent du sol romain jaillir le Colisée,
Rome, de ses vaincus mémo, fut méprisée,
On insulta ses étendards,
Et, comme un vieux jouet, l'aigle fut écrasée.
Ce fut alors que les Césars,
Qu'avait mis au pavois la vile soldatesque,
Sans honte associant l'infâme et le burlesque,
Prirent, en conduisant leurs chars,
Pour théâtre d'exploits ce cirque gigantesque.
lls disaient Regardez, Romains
N'êtes-vous pas toujours les dictateurs du monde
Votre race en géants est encore féconde!
Et le peuple battait des mains,
Se croyant presque dieu, quand il était immonde
Ils disaiont Peuple do héros,
Que nous demandez-vous? Des spectacles, des fêtes?
Des sectaires du Christ nous vous livrons les têtes!
Et, par ce peuple de bourreaux,
Trente mille chrétiens étaient livrés aux bêtes
Ces lambeaux, ces membres épars,
Ce sang qui coule à flots, ces milliers de victimes,
Ces meurtres solennels, ces martyrs, ces crimes,
C'est le triomphe des Césars
C'est en assassinant qu'ils croient être sublimes.
Pour qui ces applaudissements,
Ce tumulte, ces cris, ce sauvage délire?
Des pleurs dans ses grands yeux, une chrétienne expire!
Elle est belle, elle a dix-huit ans;
La vierge est enchaînée. Un tigre la déchirei
C'est une mère et ses enfants t
En regardant le ciel, sur son cceur elle presse
Ce gage infortuné d'une chaste tendresse,
Et pousse des cris déchirants
Le peup'e a trépigné t le peuple est dans l'ivresse
38
Mon Dieu, tu fis sonner, un jour,
Le glas des empereurs et de leurs saturnales,
Ta main bouleversa ces pierres colossales,
Et, grâce à ton divin amour,
Substitua tes lois aux lois impériales.
Là, les Césars ne trônent plus!
Mais je puis voir encor l'amphithéâtre immense
Où coula par torrents le sang de l'innocence.
Le Colisée est à Jésus
Une modeste croix dit toute sa vengeance.
Où jadis mouraient les chrétiens,
Les chrétiens ont planté cet éternel emblème.
C'ost là qu'ils vont prier, et le maitre suprême
Les entend jeter aux païens
Un généreux pardon au lieu de l'anathèmel
VII
Il nous prit fantaisie de monter à cheval et
d'aller à Frascati; nous étions cinq, le vicomte de
Lanascol (1), le chevalier de Buttet, Gaston T
Henri d'Anville et moi.
On trouve d'assez bons chevaux à la via Lau-
rina les palefreniers nous amenèrent les nôtres à
la Minerve, et nous suivîmes la direction de Fras-
cati. Maudit pavé ce n'est pas du pavé, c'est
du marbre voyez la belle figure des seigneurs
cavaliers les chevaux du pays y sont faits, mais
(1) Mort de blessures reçues à Castelfidardo.
39
justement les nôtres n'en étaient pas. Nous
avancions sagement, pâan piano, l'œil au guet,
soutenant énergiquement les malheureuses bêtes
qui nous portaient; mais d'Anville ne soutenait
pas assez la sienne, il faut croire; car, devant le
collége des Jésuites, elle glissa, fort gracieuse-
ment, je dois le reconnaître, mais enfin elle étala
son infortuné cavalier. Cela n'empêcha pas
d'Anville de se remettre incontinent en selle,
et bientôt nous sortions de Rome au galop.
César avait une villa dans ces environs mais
cela n'inquiète guère d'Anville c'est du feu qu'il
lui faut pour son cigare, et où voudriez-vo.us qu'il
en prît?
Une charrette passe, attelée d'une rossinante
maigre à tirer les larmes des yeux; dans la char-
rette dort un paysan, tout de son long étendu
cela prouve de la confiance en sa haridelle; mais
ils sont tous ainsi dans ce pays, c'est le cheval
qui veille sur l'homme.
Le contadino dort d'un si bon sommeil, que
nous hésitons à le réveiller mais du feu ?
Hé brave homme
Rossinante fait halte, en bête d'esprit qui sent
qu'on a affaire à son patron; mais l'homme no
bouge.
Hé 1 hé avez-vous des allumettes?
Point de réponse.
Il dort comme une catacombe, ce pauvre
diable
40
Ohé l'homme qui dort
Ah s'il n'entend pas, c'est qu'il est mort.
C'est qu'il l'était, et le cabaratier voisin, qui
est un peu apothicaire, s'écria en le voyant
Pauvre Masetto! Je lui avais pourtant dit de
se méfier du soleil.
Vous comprenez que nous étions assez vivement
impressionnés; le reste du voyage devait s'en
ressentir. Nous allions être forcés de croire
aux jours néfastes; tous les malheurs nous atten-
daient nous avions vu une araignée le matin, ou
bien trois corbeaux volant à notre gauche.
On parlait de retourner à Rome mais Lanascol
déclara qu'il ferait dire une messe pour le repos
de l'âme du pauvre Masetto, et qu'il ne déjeûne-
rait aujourd'hui qu'à Frascati.-Cela nous décida
tous; mais enfin d'Anville n'avaitpas d'allumettes.
C'est une chose digne de remarque on en a
douze boîtes pour un sou en Italie, et il n'y a pas
de pays au monde où l'on en soit plus avare.
Mauvais riches 1
A vez- vous des allumettes? demand ion s-nous
à un paysan.
Non, signore, répondait l'un.
Oui, répondait un autre, cent pas plus loin;
c'est-à-dire que je n'en ai qu'une.
Et elle était mauvaise.
Connaissez-vous rien de plus nu que la cam-
pagne de Rome ? C'est indécent à force de nudité,
et vraiment ces aqueducs à demi-ruinés ne sem-
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blent se tenir debout que par un reste de pudeur.
Nous nous plaignions de la poussière et de la
chaleur; nous ressemblions aux grenouilles de la
fable.
Le ciel nous entendit et vomit sur nous ses plus
effroyables cataractes.
C'est le déluge soupirait T
-Je suis allié aux Noé, répondait d'Anville;
mais je ne crois pas que cela suffise pour nous
sauver.
Il ne pleut qu'une fois par an dans ce pays
béni; mais il pleut une fois pour toutes; nous
n'avons pas idée en France de telles inondations;
si l'on renversait la mer sur-le ciel, ce serait à
peine lui rendre la pareille. -Nous étions mouil-
lés, transpercés, noyés. De Buttet criait au
secours, et j'essayais un cours d'économie popu-
laire sur les lessives gratuites.
Me croira-t-on? d'Anville n'en démordait
pas; son cigare lui brûlait la poche; le terme est
ironique dans la circonstance; mais mordicus il
demandait des allumettes.
Je veux du feu.
Pourquoi faire? Pour te sécher?
Justement passait un paysan dans son char,
qui s'était transformé en cabinet de bain.
D'Anville lui cria du plus loin possible
Avez-vous des allumettes?
Si,signore.
Combien
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Tant qu'il vous plaira.
Le cavalier rayonnait; il s'approcha du conta-
dino, en le regardant avec une ineffable tendresse;
l'autre lui tendit une, deux, trois boîtes de 2ol/'a-
nelli hélas elles étaient infernalement mouil-
lées. C'était écrit, et d'Anville dût chômer de
fumée jusqu'à Frascati même.
Le soleil enfin se mit de la partie; comme
pour faire honte à la pluie, il la but en cinq mi-
nutes vraiment c'était merveille, et nos vêtements
commençaient à fumer sur nous. C'était une
épigramme à l'adresse de d'Anville. Le déluge
même n'eût pas réussi dans ces parages le soleil
en eùt fait une demi-douzaine de gorgées. Un
quart d'heure plus tard, la terre était si sèche
qu'elle avait l'air de demander à boire.
Les montagnes verdoyantes du Latium, les
Apennins aux teintes bleues, les ruines de la villa
d'Adrien, l'aqueduc de l'Acqua Felice, qui tra-
verse la route de Frascati, tout concourait au-
tour de nous à donner au site le plus pittoresque
aspect. -Au pied des montagnes de Tusculum,
nous sortions du désert, pour monter au milieu
des bois d'oliviers, des vignes et des champs
cultivés; -il semble qu'on sorte du Sahara pour
entrer dans la Touraine.
Nous étions faits comme des bandits quand
nous entrâmes dans Frascati; les rues étaient
presque désertes nous opérâmes une entrée
peu solennelle à fond de train. L'air renfro-
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gné de d'Anville, les grandes bottes de Lanascol,
le négligé de notre équipement et la furie de notre
entrée, tout servit à nous valoir la plus inattendue
des réceptions.
Nous venions de faire halte sur la place et
nous nous apprêtions à mettre pied à terre un
groupe d'indigènes accourut à nous en criant
Vive l'Italie
Vive Garibaldi
Vive Victor-Emmanuel 1
Ils étaient neuf, comme les muses. T. disait
comme les buses, puisqu'ils nous avaient pris
pour des chemises déguisées.
La terreur se répand, et, de la place, gagne les
rues adjacentes. Autour de nous, les volets, les
portes, les boutiques se ferment les maisons se
calfeutrent; mais la méprise dure l'espace
d'une minute.
Vive le Pape crions-nous comme un seul
homme.
Les neuf drôles s'évanouissent, je veux dire
qu'ils s'éclipsent tout se rouvre, la confiance
renaît, Frascati reprend son sourire; et cela
fait, nous allons, nous et nos coursiers, nous
réconforter à l'hôtel de Paris.
Je vous défie de me trouver, en Italie, une ville
qui n'ait pas son hôtel de Paris c'est comme le
Cheval blanc ou le Lion d'or chez nous; cela fait
plaisir d'ailleurs on est reconnaissant à l'hôtelier
de son enseigne; on mange mieux, et, pour un
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rien, l'on se croirait à Bougival ou à Enghien.
Nous adoptons une vaste chambre à vaste che-
minée, qui s'éclaire bientôt des lueurs d'une
homérique flambée il est vrai qu'en ce pays de
feu l'on n'en fait jamais, et que le combustible
faillit se faire attendre mais tout vint à point.
Nous étendîmes nos vêtements devant la flam-
bée comprenez bien, je dis nos vêtements
si bien que, le dos au feu et le ventre à table,
nous devions ressembler fortement à quelque
banquet des dieux, par Téniers ou Rembrandt.-
Le costume y était. Les déesses étaient repré-
sentées par une vieille statue ridée, fêlée, écaillée,
qui boudait dans un coin, remplaçant avanta-
geusement les voiles de la pudeur par d'épaisses
toiles d'araignées.
Notre festin se composait d'une immense ome-
lette frite à l'huile, de jambon, prosciutto, frit
à l'huile, et de trois poulets frits à l'huile.
Tout à l'huile D'Anville ruminait un dithy-
rambe en l'honneur du beurre, et T. parlait de
sa Provence.
Je ne comprends pas encore aujourd'hui pour-
quoi l'olivier est l'emblème de la paix l'Italie
est couverte d'oliviers, et il n'y a pas de pays où,
depuis Romulus, on se soit battu plus souvent.
Ce doit être un euphémisme de la nature.
Après les omelettes, le prosciutto et les poulets,
il n'y a plus rien à manger dans les villes romai-
nes mon vieux parent gastronome avait rai-

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