De séduction en séduction et autres nouvelles

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À travers ces nouvelles ancrées dans sa terre d’origine, Léopold Hnacipan réussit un miracle, celui d’exprimer l’inexprimable, de transcrire l’oralité de la pensée kanak, en usant d’une langue dont la maîtrise n’étouffe jamais la poésie, et s’il écorne parfois certains tabous, c’est toujours avec tendresse et par amour de l’humain.

L’essentiel est entre les lignes, dans la vérité des situations qu’il dépeint sans concession et dans celle de ses personnages qu’il sait rendre avec un humour complice, sans les juger, en les replaçant simplement au centre de leur monde.

Ce recueil présente huit nouvelles, pour la plupart inédites :

De séduction en séduction ;

Manger du rat ;

La belle bête ;

Un bébé par procuration ;

Le vieux fusil ;

Sous la fumée de Vavouto ;

Le prix de la parole ;

Pour la toute première fois, chez Gaijoli.


Publié le : vendredi 11 septembre 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021901094
Nombre de pages : non-communiqué
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Léopold Hnacipan De séduction en séduction et autres nouvelles
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© septembre 2015 – Editions Humanis – Léopold Hnacipan
ISBN version imprimée : 979-10-219-0110-0 ISBN versions numériques : 979-10-219-01009-4
Tous droits réservés – Reproduction interdite sans autorisation de l’éditeur et de l’auteur.
Image de couverture : Luc Deborde L’auteur et les éditions Humanis s’associent pour remercier chaleureusement Claudine Jacques et les éditionsÉcrire en Océanie, premières à avoir publié des écrits de Léopold Hnacipan, qui nous ont donné l’aimable autorisation d’exploiter les textesPour la toute première fois, chez GaijolietManger du rat,déjà parus dans leurs publications. Découvrez les autres ouvrages de notre catalogue !
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Luc Deborde BP 32059 – 98 897 – Nouméa – Nouvelle-Calédonie
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Sommaire
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Comprend 44 notes de bas de page - Environ 139 pages au format Ebook. Sommaire interactif avec hyperliens.
De séduction en séduction ...................................................................................................... 2
Manger du rat ......................................................................................................................... 2
La belle bête ............................................................................................................................ 2
Un bébé par procuration ....................................................................................................... 2
Levieuxfusil.............................................................................................................................. ................................................................................................................................................... -
SouslafuméedeVavouto......................................................................................................... ................................................................................................................................................... -
Leprixdelaparole................................................................................................................... ................................................................................................................................................... -
Pourlatoutepremièrefois,chezGaijoli................................................................................. ................................................................................................................................................... -
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De séduction en séduction
1 « Hmaloikö la acili pö hune la xomi föe» Proverbe du pays Drehu.
Esther dormait comme à son habitude dans la maison en dur, un peu à l’écart de la case des parents. Rien ne présageait ce qui allait changer le cours de sa vie lorsque sa mère l’appela depuis la cour. – Esther, ma fille ! Il y a dans la maison des gens de Hunöj. Je ne les connais pas. Ils viennent pour te demander en mariage. Ils nous ont présenté leur geste pour avoir l’autorisation de te parler. Ces gens-là ont de la famille, ici même, à Siloam. Ils vont t’emmener dans la maison du vieux Poitrë. Là-bas, des paroles vont être dites sur le mariage. Libre à toi, après, d’accepter ou bien de refuser leur parti. – Maman ! J’ai peur. – Mais maman aussi a peur. – Pourquoi moi ? – Dans la vie, ma fille, il y a des questions auxquelles on peut répondre, d’autres pas. Il y a aussi des questions qui sont déjà des réponses. – À la tribu, j’ai un petit copain. En plus, nous avons le même âge. – Ton père, il ne sera pas du tout content. Tu le sais. Ne dis pas de bêtise, ou je vais encore recevoir des coups. Esther, pour une fois, nous allons parler de choses sérieuses. Ton heure a sonné, c’est ton destin qui se noue ce soir. Ces messieurs arrivent de très loin, quelqu’un a dû les avertir de ta bonne conduite à la maison. – Mais, maman, les gens de Hunöj sont des sauvages. Ils sont réputés pour être des casseurs. Ils volent et ils sont durs avec leurs femmes. Tous les gens de Drehu le disent. J’ai peur. – Écoute, Esther, ce sont des paroles de la route. Pour le moment, ils veulent te parler. Ils arrivent avec leurqëmekIls sont rentrés par la porte. Papa a déjà remercié leur geste. Nous . 2 leur avons offert notre hospitalité. Ils sont de la famille du vieux Poitrë, et il est avec eux. C’est lui qui les a introduits chez nous, n’oublie pas.
Le groupe, pendant ce temps, s’impatientait dans la case. Rodolphe regarda sa montre. Minuit. Il ne parlait pas beaucoup. Depuis deux mois, les jeunes et les vieux de son clan et de Hunöj s’activaient pour lui trouver une femme. Siloam, le bout de l’île, là où le soleil se couche, était la huitième tribu où le groupe de marieurs allait tenter sa chance. Indifférentes à la honte dont elles couvrent ceux qu’elles refusent, ces sottes prétendent toujours à mieux. Elles doivent avoir leur raison, la leur. Pauvre homme qu’on accable ou soupçonne de tous les maux, pour mieux le refuser. Trop gros ? Trop petit ? Laid ? Violent ? Sans diplôme ? Voyeur ?
« Est-il vraiment fait pour moi ? » « Et pourquoi moi ? » « N’y a-t-il pas une fille moins belle que moi pour accepter cette demande en mariage ? » « Pourquoi les profs, les instits et
1 Hmaloikö la acili pö hune la xomi föe :Il est plus facile de monter les baraques pour le mariage que de parlementer pour trouver femme à un homme. 2 Qëmek: une coutume que l’on présente quand on arrive pour la première fois chez quelqu’un. 5
les footballeurs du pays ne viennent-ils pas me demander en mariage ? » Les questions s’entrechoquaient dans la tête d’Esther. Elle n’avait jamais pensé qu’un jour des gens viendraient lui demander sa main. Ce soir-là, il ne lui restait plus que la cour qui sépare la case de la maison en dur pour se décider. Le temps était compté. Dans un instant, elle serait confrontée à son père, d’abord, avant de subir la pression du groupe d’hommes venus en masse pour soutenir leur parti.
La mère entra enfin, suivie d’Esther. Les rires et les chuchotements qui animaient la case s’estompèrent. Les jeunes quittèrent précipitamment les abords du feu pour se ranger derrière l’ombre du poteau central. Les rires étouffés qui provenaient de la pénombre trahissaient les mauvaises plaisanteries qui s’échangeaient sans doute au sujet du futur marié. Les échecs avec les filles des tribus précédentes en inspiraient beaucoup. « Rodolphe n’a pas suffisamment ramassé de bois de chauffe pour les vieux à la tribu. » « Il ne fait pas la coutume. » « Il compte sur la coutume pour lui trouver une femme. » D’autres considérations puériles venaient se rajouter aux douleurs qui accablaient déjà le prétendant.
Esther sortait de son lit comme un oisillon de son nid. Elle ne portait pas ses parures de jour qui travestissaient sa nature. Elle allait devoir affronter la première des épreuves que la famille du garçon allait lui infliger : les réflexions sur son apparence. Elle entra, courbée au point de frôler le sol. L’angoisse tapisse le fond des êtres livrés à la foule. La présence des hommes dans la case familiale l’intimidait fortement. Elle s’assit aux côtés de ses parents – à l’endroit même, sans doute, où elle avait été conçue –, son regard obstinément fixé sur la natte. Tout le monde observait la même réserve, à l’exception de ceux que le poteau central protégeait de sa pénombre. Dans le groupe d’hommes, chacun espérait recevoir le premier regard d’Esther, afin de se faire une idée plus juste de la future belle-sœur.
Un silence pesant régnait dans la case éclairée par la lueur du feu et de la lampe à pétrole. Les ombres dansaient autour d’eux. Chacun retenait son souffle, attendant avec impatience le début de la cérémonie, mais, surtout, la réponse qu’Esther allait leur livrer. – Esther, ma fille, nous sommes en présence des hommes venant du sud de l’île, Poitrë les a introduits chez nous, j’ai déjà remercié leur geste. Ils sont ici parce que quelque chose les amène. C’est au sujet du mariage. Ils veulent te parler pour que tu deviennes l’épouse d’un des leurs. Ils vont t’emmener ce soir même chez le vieux Poitrë pour parlementer. Tu leur donneras ta réponse et vous viendrez de nouveau à la maison pour nous en informer, moi, ton père, et ta mère. Après cette introduction, le père d’Esther se racla la gorge puis se tourna vers celui qui avait introduit les nouveaux venus : – Poitrë, avant de partir avec Esther, je vais d’abord te sortir le contenu de mon ventre, pour te montrer que tu as toujours un statut d’exception à la maison. Esther, c’est aussi ta fille. Devant toi et devant notre poteau central, je te dis ouvertement que la réponse d’Esther à votre demande sera aussi la mienne. Si elle vous refuse, moi, je vous refuse encore plus, mais si elle accepte, je vous accepte à l’infini. Vous l’emmènerez avec vous dès ce soir. Voilà ma vérité. Ce soir, les gens de Hunöj sont avec toi, mais il ne faut pas que tu aies honte, demain, de me regarder dans les yeux si notre fille refuse celui qu’on lui propose. Le père d’Esther avait parlé. Le groupe des marieurs entendait, une fois de plus, le discours qui avait déjà été prononcé huit fois, par les pères des clans qui avaient refusé leur parti. Les hommes sortirent un à un de la case, serrant leurs vêtements contre eux. Deux mois à affronter des nuits glaciales et à se soutenir les uns les autres, dans cette épreuve de course à la vie. Rodolphe était fils unique. S’il ne se mariait pas et n’assurait pas de descendance, il mettait fin à une chaîne généalogique remontant à la nuit des temps. Son père souffrait de cette incertitude. « Il est plus facile d’ériger les baraquements pour le mariage que de trouver une femme à un 6
homme », disait le dicton du pays Drehu que répétaient sans cesse les personnes âgées pour encourager le futur marié et la troupe entière. La maison en tôle du vieux Poitrë n’était qu’à quelques pas. Elle était parfumée des odeurs du café et du pain-marmite que l’oncle avait préparés pour accueillir ses neveux de Hunöj. Pourtant, nul ne s’approcha de la table à manger. Le silence pesait sur le groupe, chacun ruminait le discours qu’il avait longuement élaboré pour tenter de convaincre la monstrueuse Esther. Une montagne. « Il faut la déstabiliser pour qu’elle jette son accord pour la vie », se disait l’un. « Il faut la séduire au maximum », se disait l’autre. L’arrogance de la tribu reprenait le dessus. Panue, l’aîné de la troupe, se pencha vers l’oreille de Sinawë, le plus jeune, qui était encore au lycée : – De qui est ce grand frère qui va rester célibataire ? lui murmura-t-il. Qui sommes-nous ? Je pense encore à nos grands-pères de la tribu quand ils ont voulu détruire la grande chefferie de Lössi dans les temps anciens… Nos vieux avaient construit des radeaux pour attaquer la grande chefferie Boula, en venant par la mer. Le vieux Qëmekë et ses hommes ont été fracassés contre les falaises deJua e Hnawe avec leur embarcation. Les éléments ont conjugué leurs efforts pour mater cette rébellion. La nôtre. Le temps a effacé tous ces faits de nos mémoires, mais l’orgueil reste. Il resurgit dans des situations comme celle que nous vivons ce soir. Entre ces deux générations, de sensibilités différentes, la légende de la tribu venait d’être transmise. – Qëmekë, le révolutionnaire de Hunöj, tu sais ? reprit Panue. Il n’est peut-être pas mort à Jua e Hnawe, comme le disent ceux qui veulent justifier la puissance du très haut dieu des chrétiens. Étant le chef qui a fomenté la révolte, il a dû envoyer ses hommes. C’est de lui que vient la parole : «Vous me mettrez à ma mort à cet endroit, pour que je dorme en regardant le royaume de Lössi, après l’échec de mon expédition. » Il y a des ossements qui gisent dans une crevasse au-dessus de Pakaco, pas loin de Qanope Hise. Ce sont les restes du vieil homme. L’endroit domine toute notre île, tout le royaume de Lössi, selon la volonté du défunt. Les ossements gisent dans une crevasse de la paroi rocheuse, difficile d’accès. Les vieux ont dû descendre sur des lianes pour y déposer la dépouille. Il veille toujours sur nous. Si ça se trouve, il nous regarde.  Il les regardait sûrement ce soir-là, de là où il était, de Pakaco. Il mettrait sûrement la bonne pensée dans la tête d’Esther pour qu’elle accepte de porter sa descendance. Mais il n’était plus temps de murmurer. Il fallait à présent parler haut et fort, afin de convaincre Esther. Trawel se lança le premier, avec le même entrain qu’au cours des deux mois précédents :
– Eseterë, ton père a déjà expliqué les raisons de notre venue ce soir. Je suis le grand frère de Roro, nous sommes du même clan. Nous venons parce qu’un travail nous appelle ici à Siloam. Notre vieux n’est pas ici avec nous, il nous a chargés, Panue et moi-même, d’être son porte-parole auprès de toi. Je suis marié à une fille de Jokin. Sa maman est de Hunëtë ; vous devez être famille, je suppose, puisque vos deux tribus ne sont pas très éloignées l’une de l’autre. Nous avons entendu, à Hunöj, qu’il y avait une fille à l’autre bout de l’île qu’il fallait aller voir, parce qu’elle était bonne à marier. Il y a bien des filles à Hmelek et à Mou, les deux tribus voisines, et même dans les autres tribus. Nous aurions aussi pu faire le choix de 3 traverser la mer pour aller sur la Grande-Terre . Mais nous avons choisi de venir ici. Tu vois l’heure qu’il est, minuit passé, nous sommes à cheval entre le jour et la nuit. Tu vois aussi la distance que nous avons couverte pour arriver jusqu’à toi. Il y a des gens, parmi nous, qui n’étaient pas obligés de venir. Ils sont fils de chef. Panue et moi-même sommes déjà vieux
3 Grande-Terre: nom donné à l’île principale de l’archipel de Nouvelle-Calédonie. 7
pour faire ce voyage. Mais c’est le travail de mariage qui motive les uns et les autres. Ta manière d’être et de te comporter nous a séduits comme elle séduit tout le monde. Hnepe m’a dit qu’ici, à Siloam, il y avait une fille bien. J’ai conclu que tu étais bonne à marier. C’est la raison pour laquelle, ce soir, tout Hunöj est venu à travers le froid et la nuit. C’est pour toi. Pour toi seule.  Trawel marqua une pause et se retourna vers les autres qui l’écoutaient et qui suivaient avec attention tout le discours de séduction. Hnamelen prit la relève : 4 – É, É , ce soir nous sommes arrivés sous un oranger. Il y a beaucoup d’oranges sur l’arbre, de tous les calibres, des petites, des moyennes, des grosses. Il y en a aussi de tous les goûts. Des oranges pendent de tous les côtés des branches. Tu es celle qui se trouve tout à fait en haut de la cime. Et notre petit frère nous a désigné le fruit le plus sucré de l’oranger, le plus difficile à cueillir, l’inaccessible. Ta saveur vaut notre déplacement. Moi, je serai fier de dire plus tard, à mes enfants et petits-enfants, que j’ai veillé pour votre coutume de demande en mariage, à toi et à Roro. Lorsque Hnamelen eut fini sa partie, il se retourna vers les autres hommes qui gardaient tous la tête baissée. Panue, le plus vieux du groupe, sentait son tour arriver. Il toussa, se racla la gorge et laissa le silence absorber la maison quelques instants avant de prendre la parole. Une heure s’affichait aux montres. – Acaemo ! Tous les autres s’étonnèrent de l’autre prénom d’Esther. « J’ai laissé les autres prendre la parole en premier. Ils sont tous mes petits frères. Je préfère parler à la fin. Je vais t’expliquer le mariage à ma manière. C’est la pensée qui animait nos vieux. Je vais situer cette manière de pensée à un niveau supérieur. Ce que nous faisons là est un travail qui nous vient de Dieu. Ce travail a gagné notre tradition, nous ne faisons que perpétuer cette coutume que nos vieux ont acceptée depuis plusieurs générations. « Une question me vient à l’instant. Le mariage est-il un devoir ? Pour qui et pourquoi ? Pour la société d’abord, pour notre peuple, parce qu’il faut le régénérer, et nous en sommes les seuls tributaires. C’est nous, les humains, qui possédons les gènes humains. Un chien n’engendra jamais un humain. C’est un devoir envers la création du Très-Haut. Une société d’hommes et de femmes nous a devancés, et nous la perpétuons. Puis nous mourrons, comme nos prédécesseurs avant nous, et la vie continuera son cours. Il faut cependant assurer la descendance. Le mariage profite à l’individu et aux deux membres du couple. Tu imagines une société sans mariage, Acaemo ? C’est laisser la voie libre aux vices, ça, c’est un point de vue religieux. Mais si l’on se place du point de vue humain, ça serait une société animale, dominée par une loi bestiale. Ça serait injuste, parce que les plus forts se serviraient toujours les premiers, et les plus mauvaises parts seraient données aux plus faibles. Dans le règne animal, c’est toujours le plus fort qui gagne. Notre coutume est là pour donner aussi la chance aux plus faibles. Tout homme doit se marier avec une femme. Toute femme doit avoir son époux.
« Il ne faut pas se tromper de société ni être dupe des séries télévisées que les femmes aiment bien suivre, où les sentiments individuels et individualistes sont toujours mis en avant. Collectionner les femmes, faire des records de mariage, etc. Voilà ce qui nous attend si nous suivons cette voie. Écoute, il ne faut pas nous laisser gagner par la déraison.
« Nous sommes des enfants de ceux qui ont été mariés par la coutume, les descendants directs de ces gens-là. Alors, comment se fait-il que nous ne soyons plus capables d’assumer la vie, comme eux avant nous ? Est-ce que nous n’avons pas leurs tripes ? Les mêmes, je t’assure ; ouvre grands les yeux et regarde bien.
4 É: diminutif de Eseterë.
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« Il est bien connu qu’on forge la vraie amitié dans la souffrance. Nous souffrons tous ici du travail qui nous a été confié par les vieux de notre clan. Il n’y a rien qui puisse trahir les vrais sentiments de chaque individu. La personne entière se meut librement, sans artifice. Si, maintenant, tu comprends l’importance de ce que nous sommes venus chercher ici, à Siloam, tu ne peux pas ne pas accepter notre venue. La bénédiction de nos vieux nous accompagne et reste dans la maison où nous posons nos pieds, sinon nous répandons la malédiction et la mort. »
Panue était au bord des larmes. Personne n’osait plus prendre la parole après lui. Par son âge, faisant office de grade, il avait découragé toute autre tentative. Sa lucidité et son aisance démontraient ses qualités d’homme reclus. Déçu des événements de 1984, il s’était retiré pour méditer sur la vie. Les gens de la tribu comptaient beaucoup sur lui. Il n’y aurait pas d’autres exposés, il fallait passer à la phase cruciale, celle que tout le monde attendait fébrilement. Esther allait délivrer son arrêté. Qui lui poserait la question ? Le maître des lieux rompit le lourd silence : – Acaemo, ma fille, il est bientôt deux heures à ma montre. Les coqs vont être témoins de ta décision. À la tribu, il y a déjà eu des filles de ton âge qui n’ont pas voulu accepter les vrais partis, comme celui qui t’est offert aujourd’hui. Tu les connais, elles sont devenues vieilles filles : comme des rochers au milieu de la tribu. Elles sont le sel qui donne du goût aux soirées de beuverie. Maja a sept gosses. Qui fera des kilomètres, comme ces messieurs, pour la demander en mariage ? La chance ne passe qu’une seule fois, après, c’est fini pour la vie. Il faut savoir prendre la bonne décision, au moment où il faut. Ce soir, c’est toi qu’ils sont venus voir. Je ne veux pas que demain, après avoir changé de décision, tu viennes à la maison pour demander leur coutume, alors qu’ils ont déjà trouvé une autre fille. Il ne restait plus de brèche par laquelle Esther aurait pu s’engouffrer. Elle n’avait qu’une réponse à donner. Celle que tout le monde attendait. Il y eut un long silence. Une éternité. Pour la dernière fois, le vieux Poitrë risqua la même question. 5 – Alorsopenemelde mon clan, est-ce que tu acceptes leur venue à la maison ? Esther, qui ne savait pas comment répondre, toussa. Panue interpréta ce signe comme une réponse positive. Les autres crurent l’inverse. Chaque fait et geste d’Esther était épié. Le vieil oncle prit conscience de la confusion qui régnait dans les yeux de ses neveux et ne sut plus que penser. Dans la pièce, le silence devenait si oppressant qu’on entendait les cœurs battre. Le poids des nuits blanches, des interminables déplacements en voiture et des tractations infructueuses se faisait sentir. Le poids du doute. Ils retenaient leur respiration. Il fallait arracher un « oui » de la bouche d’Esther. Simplement oui, oui, oui, à l’infini. Il leur fallait saisir le « oui » dans chaque parole qu’Esther allait prononcer. Même sa respiration était étudiée.
Mais la jeune demoiselle ne disait rien. Elle n’avait rien à dire. Tout avait été organisé pour l’amener dans une situation sans alternative. Elle leva la tête, esquissa un sourire, murée dans son silence. Quel sens donner à son attitude ? On ne découvre la mort qu’une seule fois. Esther découvrait cette nuit la coutume de mariage. Elle n’avait jamais été mise dans une situation où elle devait donner une réponse personnelle. Ses parents avaient toujours décidé de tout à sa place. Normal, Esther n’avait que quatorze ans. Avait-elle saisi tout le sens des discours qui lui avaient été adressés depuis des heures ?
Au sortir de la maison, la troupe se fit plus bruyante. Esther avait « accepté » leur coutume. Panue ne parlait plus, il pleurait. On s’embrassait en même temps qu’on embrassait la future femelle qui allait perpétuer la race de la horde de méchants du plateau. On se congratulait, on pleurait. On oubliait les nuits blanches de tractations et les affronts précédents. Rodolphe ne parvenait pas à réaliser ce qui lui arrivait. Il s’était levé pour embrasser Esther, sur ordre de
5 Openemel: trou par où sort la vie (sexe de la femme). 9
Panue, avant de se replonger dans son mutisme. Il allait devenir enfin un être entier. Son statut allait changer. Il était passé de la catégorie des jeunes à celle des gens respectables : les vrais hommes. Ses prises de position pendant les cérémonies coutumières allaient désormais avoir un poids. Son nouveau statut faisait de lui un maillon de la parole kanak dont les racines explorent les temps immémoriaux. Quatre heures du matin. La tribu de Hunöj se réveilla au son des Klaxon, des chants et des cris des marieurs. Quelques personnes sortirent des cases pour s’enquérir des nouvelles. « Esther de Siloam, du clan des portiers de la chefferie du Wetr. Quatorze ans seulement ! » Chez Rodolphe, le père n’avait pas fermé l’œil depuis que le groupe était parti. Il veillait. De temps à autre, il réveillait son épouse pour prier. Il fallait accompagner Rodolphe et le groupe par la pensée. – Mariella, réveille-toi. Écoute ! Le groupe est de retour ! La maman de Rodolphe sortit de la case pour réchauffer le thé. – Prépare les pièces et les tissus, et fais de la place pour les autres. Walei se leva pour pousser les bûches dans le foyer afin de raviver le feu. Le vieux Sipoisi se réveilla à son tour. Il était venu là pour veiller avec les parents de Rodolphe, pour les supporter, quelle que soit la teneur du verdict. – Sipoisi, voici notre geste pour recevoir nos enfants. Ils sont de retour. Je te le remets, tu porteras notre parole ; je te remercie d’être à nos côtés. Le vieux, qui s’était levé de sa couche, avait déjà saisi son sac à tabac en pandanus. Assis en tailleur devant le feu, il sortit une bouteille de whisky qu’il tendit à Walei. – Voilà le fond de ma valise, pour compléter le geste de la maison. Deux bouteilles de whisky, trente mille francs, trois robes mission et un tissu. C’était la coutume qui mettrait fin aux veillées des derniers mois. Les Klaxon avaient déjà empli la case d’une fièvre que chacun essayait de contenir. Les bruits des portières et les jurons parvenaient désormais à la case. La tension monta d’un cran. « Qui est cette fille qui a bien pu accepter de devenir belle-fille de la maison ? La seule… » Les pas crissaient maintenant sur les feuilles sèches de cocotier posées à même le sol et qui conduisaient jusqu’à la case.
Hnamelene entra le premier et, au moment de se relever devant les deux vieux assis de part et d’autre de la porte, il cria : « Vrai homme ! » Et il partit s’asseoir à côté du feu, du même côté que le vieux Sipoisi. Les autres membres de la troupe firent leur entrée et filèrent droit derrière l’ombre du poteau central. Les deux vieux et la maman de Rodolphe ne réagirent pas au faire-part de Hnamelene. Dès que le silence fut revenu et qu’on put distinguer les chuchotis de ceux qui étaient restés dehors, dans les voitures, Hnamelene se mit à genoux devant l’assemblée et demanda la parole : – Je m’abaisse devant le poteau central de Rodolphe, devant vous, les vieux, et devant l’assemblée. Vous avez entendu les Klaxon… Nous savons qu’ils ne vous ont pas réveillés, parce que vous n’avez pas dormi. Vous nous attendiez. Nous sommes allés à Siloam dans le clan des portiers de la chefferie du Wetr. Oncle Poitrë nous a introduits chez les parents de la fille. Elle s’appelle Esther, pour les Blancs, Acaemo, en Drehu. Elle n’a que quatorze ans. L’année dernière, elle était encore à l’école. Ses parents l’ont arrêtée pour s’occuper de sa grand-mère. Elle a accepté notre parti. Le pays vibre à travers nous. Demain, Hunöj se réveillera avec la nouvelle. Il y a déjà des personnes qui nous ont arrêtés pour nous demander le nom de la fille. Voici le geste qui accompagne les paroles que j’ai dites.Oleti. Et il tendit au vieux Sipoisi les deux mille francs qui servaient d’introduction à la parole. Ce dernier parla à son tour :
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