//img.uscri.be/pth/4bfdd1491b4e1e3e68e28d837ded2c3bade86df3
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Décenseurs ?

De
247 pages
Ce livre est l'aboutissement d'une rencontre hasardeuse et fictive entre trois noms propres, trois géants qui ont subverti, au XIXe siècle, les axes majeurs de la civilisation. L'axe du moi et de la sexualité pas Sigmund Freud ; l'axe des conventions et de l'esthétique poétiques par Charles Baudelaire ; l'axe enfin des principes romanesques et de l'éthique par Gustave Flaubert.
Voir plus Voir moins

Décenseurs ?

Éditions PENTA
« Il n’y a de psychanalyse que dans son questionnement de l’AutreScène. Les éditions PENTA se proposent d’interroger cette psychanalyse dite – à tort – « appliquée » (à tort car « il n’y a de psychanalyse appliquée que sur le divan », disait Lacan), en investissant ses cadres extérieurs qui lui insufflent (avec la clinique du cabinet) ses plus brillantes avancées : l’art, la littérature, la philosophie et les phénomènes de société. Loin de l’auto-engendrement stérilisant, la psychanalyse à venir se doit de se référer à ces autres discours qui expriment les ‘malaises’ (Unbehagen, disait Freud) qui bouleversent les assises de l’homme moderne et de ses cultures. »

© Penta Editions ISBN : 978-2-296-04089-2 EAN : 9782296040892

Sous la direction de Cosimo Trono

Décenseurs ?
Freud, Baudelaire, Flaubert

PENTA
Editions

Avant-propos

De tous les thèmes, concepts, de toutes les découvertes et avancées de la psychanalyse au cours de ces dernières années, la problématique de la décensure est l’une de celles qui, à mon sens, est la plus méconnue. La mieux à même, pourtant, de rendre compte du malaise dans notre culture, aussi bien que de l’avancée de la cure. La presse écrite et audiovisuelle, la réflexion culturelle que la mondialisation de la pensée réduit souvent à un conformisme socialement correct, en empêchant l’émergence d’espaces de découvertes singuliers, ont remis à l’avant-plan la question de la censure. Telle la tête de Méduse celle-ci ressurgit animée d’un nouvel élan obscurantiste. L’affaire dite des « caricatures » montre bien l’animosité qui s’empare des nouveaux censeurs devant la liberté d’expression qu’on croyait un acquis protégé comme un bien indissociable de l’Humanité. Au même titre que les Droits de l’Homme et du Citoyen, ou qu’un site classé patrimoine mondial par l’UNESCO ! Or nous découvrons, avec stupéfaction et la peur qui accompagne un danger vital, qu’il n’en est rien ! Il y a un retour sauvage de la censure, voire même de l’auto-censure, qui met notre existence d’êtres parlants, pensants, désirants en péril. Danger comparable, sur le plan de l’identité subjective, aux risques d’une destruction (par des causes écologiques, atomiques, ou démographiques) de notre survie sur la planète Terre ! Par ailleurs, côté divan, la psychanalyse aussi est dans la tourmente des occultants de tout bord. Si cela n’est pas nouveau (Freud lui-même a été tancé de faiseur d’« immondices ») la guerre fait rage (au sens fort du terme) au sein même de ceux qui voient dans la psychanalyse l’image déformée en leur miroir. Citons ceux de l’autre bord, neuro-scientistes, comportementalistes, cognitivistes, pour qui le Livre noir de la psychanalyse reste un bon moyen de se rappeler aux années brunes qu’ils incarnent. Comme si la Shoah, dont la deuxième partie de l’ouvrage rendra

Décenseurs ? largement compte, n’avait rien enseigné aux silenciateurs1 et autodafeurs professionnels ! En ce début de XXIe siècle post-analytique, force est de constater que l’opposition « entre la civilisation et la sexualité » dont Freud faisait le principal obstacle au « bonheur »2, n’est plus de mise. La « bête sauvage » qui perdrait « tout égard pour sa propre espèce »3 si elle prévalait, a finalement perdu son épaisse fourrure, ses crocs et même ses longues griffes qui le faisaient ressembler, dans l’imagerie freudienne (mais pas seulement, voyez le mythe de Dr Jekyll et Mr Hyde) du début du XXe siècle, à un avatar de bonobo habillé de simples lunettes. Insuffisantes, il faut l’admettre, malgré l’acuité visuelle toujours mieux adaptée aux exigences biologiques et naturalistes, pour dominer l’irruption inquiétante de ses pulsions. L’être humain s’est ouvert, depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, au « continent noir » du féminin (fondatrice a été l’œuvre de Simone de Beauvoir Le deuxième sexe), pour, ensemble hommes et femmes, redécouvrir d’autres formes de vie commune, de vie de couple, de vie sexuelle finalement. Ainsi, la femme n’est plus condamnée (du moins dans nos contrées) à demeurer aliénée, étrangère à son désir, comme le sujet l’était dans le Moi avant la découverte freudienne ! Cette révolution, – non pas copernicienne mais, plus banalement pénélopienne, de celle qui de l’atrium du foyer ramène le machisme à sa dimension abusive et finalement suicidaire (pour l’homme, et il faut craindre pour l’espèce) – a sorti l’effet de remplacer la guerre des sexes par une reconnaissance plus aigue, plus affinée, plus élaborée, du masculin et du féminin, et de la bisexualité fondamentale reconnue par Freud. Reconnaissance grâce à laquelle la sexualité n’est plus qu’une relation parmi d’autres, certes privilégiée par rapport à d’autres, mais finalement plus apaisée, car non plus basée sur la subordination et l’assujettissement comme dans le passé, aimerait-on espérer ! Nous vivons une ère de Pax erotica, du moins là où elle est possible. Car, si la femme est enfin maîtresse de son désir et non plus (non seulement ?) soumise à un homme-maître, alors les rapports hommes-femmes, leurs relations
Néologisme construit à partir de la notion de silenciation dont rend compte J.-J. Moscovitz (v. texte en fin de l’ouvrage). 2 S. Freud, Malaise dans la culture, Paris, PUF, 1971, p. 60. 3 Ibid., p. 61.
1

8

Avant-propos quotidiennes, sont des rapports entre deux singularités qui s’ignorent, si elles ne se concilient pas ! Il y a une dizaine d’années, dans Les censeurs de jouissance3 j’écrivais : « Le désir inscrit dans le langage (Geistlichkeit) est en voie d’être supplanté par la jouissance corporifiée (Sinnlichkeit). Alors que l’interdit vient d’être balayé comme une vulgaire censure. Une censure par le vulgaire et l’obscène. » Car si l’interdiction de censurer (« interdit d’interdire » était le slogan de 68) est, de nos jours, remise en cause, c’est parce que le tout au jouir qui en est résulté éloigne le sujet de ses visées prométhéennes, le privant de sa référence essentielle car structurante à l’interdit, à la loi symbolique. Ainsi l’effet pervers de la fin annoncée de la censure est le déplacement de celle-ci vers une nouvelle forme de censure par la suppression de la subjectivité, disons banalement de la vie intérieure, de l’intimité : seule est profitable (au sens plein de jouir d’un profit), seul(s) compte(nt) l’apparence médiatico-voyeuriste-exibitionniste et leurs portedrapeaux. Ce qui n’est pas vu (visible) n’est pas entendu ! D’où la perte de sens des mots, et l’emprise de l’objet sur la Chose (das Ding). La presse s’en fait l’écho qui parle d’une « logique de la transparence »4 où « l’ingérence – c’est-à-dire l’intrusion – devient la règle. Plus d’intimité, plus de recoins ombreux, plus d’espace secret ni d’intériorité ». En termes psychanalytiques nous dirions qu’il n’y a plus de refoulement ! Or, si le refoulement des pulsions et de ses représentations (fantasmes) est l’une des techniques de défense utilisée par le moi qui est à l’origine des névroses, il est aussi la condition de l’existence même de l’inconscient, et donc de son intériorité, chez l’être parlant. Un être humain sans inconscient, serait un être sans gravité, psychotique ou pervers. C’est là une contradiction majeure entre la nécessité d’une « censure », et l’exigence d’une décensure, d’une levée de la force répressive de la censure, pour inventer du nouveau. En somme tout semble indiquer que pour surmonter l’obstacle de la censure l’homme dit civilisé ait
In « L’actuel de la clinique : sexualités, maltraitances, le prix à payer », Le Coq-Héron, journée d’étude d’Espace Analytique, n°144, 1997, pp. 6582. 4 Jean-Claude Guillebaud, « Survivre à la transparence », Le Nouvel Observateur, semaine du 28 juin au 6 juillet 2007.
3

9

Décenseurs ? voulu sauter trop loin, et soit tombé de Scylla en Charybde ! De la névrose bourgeoise de la fin XIXe siècle, à la perversion, voire à la psychose mystico-médiatique de ce début XXIe. L’occasion était trop belle en 2006 – carrefour civilisateur du 150ème anniversaire de la naissance de Sigmund Freud, de la signature du contrat d’édition de Les Fleurs du Mal par Charles Baudelaire, et de la publication en épisodes de Madame Bovary, de Gustave Flaubert, dans La Revue de Paris – de re-questionner, au cours d’un colloque1, l’état de la Censure aujourd’hui des points de vue esthétique, linguistique, philosophique, littéraire, psychanalytique et socio-religieux. Cette dernière dimension ayant été développée par une table ronde en dernière partie de journée, et n’ayant pu aborder que la seule perspective du judaïsme. Ceci non pas par un parti pris qui tendrait à négliger – pour quelque raison fumeuse que ce soit – les deux autres grands monothéismes (chrétien et musulman). Mais il nous a semblé important de mettre, en si peu de temps, tout l’éclairage sur le judaïsme pour tenter d’en définir, tout en les précisant, les fondements d’une controverse des plus conflictuelles aujourd’hui encore. Car il est évident que des trois monothéismes le judaïsme, pourtant le plus ancien, est de nos jours encore le plus attaqué. Serait-ce la résultante d’un désir de meurtre du Père primitif, symptomatique des effets ra(va)geurs de la censure, qui déplacerait sur le religieux l’hypothèse que Freud émet au niveau de l’espèce humaine, par le mythe des enfants de la Horde primitive, dans Totem et Tabou ? Nous n’en déciderons pas. Certes « tout » n’est pas dit, abordé, quant aux insidieux chassés-croisés censure/décensure. Nous avons tenté de mettre en relief qu’il n’y a pas d’avancée civilisatrice qui ne renouvelle le rapport de l’homme au langage et à la pensée, à la sexualité, à l’éthique. Ce que les trois noms propres, Baudelaire, Freud et Flaubert nous transmettent encore aujourd’hui, cent cinquante ans après, depuis leur trépied pythien ! Cosimo Trono Paris, septembre 2007

1

Colloque « 150 ans de décensure », tenu à Paris en décembre 2006.

10

Des censures
COSIMO TRONO1

Je souhaite mettre en exergue de mon ouverture à ce colloque l’évocation de la figure et de l’œuvre de Claude Pichois qui nous a quittés il y a un peu plus de deux ans. Nous préparions ensemble un colloque sur Baudelaire et Freud aujourd’hui. Je sais combien il aurait aimé que ce colloque prenne, en quelque sorte, la relève. Et je suis sûr qu’il y aurait assisté. Lui, « prince des baudelairiens », a toujours voulu se démarquer des baudelairistes, comme il les appelait, en qui il voyait les pires censeurs de Baudelaire. Certains contemporains de ceux-là l’avaient d’ailleurs sommé de ne pas poursuivre notre projet commun. Ce qu’il avait dû accepter la mort dans l’âme. « Censure, crime de lèse-âme », affirmait Flaubert ! Que les propos que je vais tenir ici vous puissiez aussi les entendre sous les auspices de sa mémoire.

Une articulation culturelle hasardeuse a eu lieu il y a 150 ans. Le 6 mai 1856 naissait à Freiberg, petite ville de l’empire austrohongrois en lente décomposition, Sigmund Freud. Le 30 décembre, en France, France marquée par le Second Empire en voie d’extinction, Charles Baudelaire signe le contrat de publication des Fleurs du Mal avec les éditeurs Poulet-Malassis et De Broise, alors que depuis octobre paraît en feuilleton dans La Revue de Paris l’œuvre sulfureuse de Gustave Flaubert Madame Bovary. Ce tripode, ce triptyque culturel qui voit la naissance d’un homme et de deux œuvres littéraires majeures, va révolutionner les voûtes éthiques, esthétiques et sexuelles par le biais de l’écriture (celle du roman, celle de la poésie, et celle du rêve). Baudelaire, par sa poésie où il dépeint un univers « du transitoire, du fugitif, du contingent » bouleverse les conventions poétiques et esthétiques qui menaient jusque-là à l’universel. Son chemin mène certes à la Beauté, mais à une quête de Beauté à travers le Mal ! « Tu m’as donné ta boue, et j’en ai fait de l’or », écrira-t-il.
Psychanalyste, éditeur, enseignant à Paris-13. Derniers ouvrages parus : Poétique et interprétation, Paris, Penta/L’Harmattan, 2004 ; L’or du diable. Baudelaire et Caroline Dufays. Fiction analytique, Paris, Penta/L’Harmattan, 2004.
1

Décenseurs ? Flaubert, quant à lui, subvertit les principes romanesques et de l’Ethique en vigueur. Ses personnages sont désormais « négativés », et son nouveau roman avant la lettre est pour la première fois privé de tout personnage « positif » qui disait la norme aux lecteurs. Ce personnage romanesque positif utilisait luimême les ciseaux d’Anastasie pour véhiculer le Bien. De même, et c’est une révolution pour le roman moderne, Madame Bovary élève à l’état de grâce sa « beauté de provocation ». Marcel Proust lui-même attribue à l’œuvre de Gustave Flaubert également la portée d’une révolution copernicienne, comme Freud le soutiendra pour sa découverte. Proust ira jusqu’à dire que le Trottoir Roulant que sont les pages flaubertiennes « sont sans précédents dans la littérature ». Le livre prélude aux mouvements pour la libération des femmes, aux luttes féministes à venir et au Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Ce triptyque est aussi celui d’un nouveau carrefour civilisateur, car une société, une culture n’avance, ne se développe, qu’en fonction du dépassement de ses frontières – je dirai pour généraliser – mentales (ou idéologiques), mais aussi représentatives. Considérons la censure du peuple et des élus que la loi interdisant la peine de mort a dû surmonter. Ou celles légalisant l’avortement, l’union libre à travers le Pacs et j’en passe. Une civilisation est la résultante de l’état de ses censures et de l’avancée de ses décensures. C’est donc à une triple révolution copernicienne que nous assistons à la lecture des œuvres de ces trois auteurs. Côté psychanalyse, puisque le temps manque pour développer leurs nombreuses analogies, pour la première fois la conscience, le moi et ses composantes inconscientes, ne sont plus au centre de l’univers humaniste, comme cela était depuis Aristote. Le moi n’est plus maître chez lui. L’écriture du rêve et son interprétation permettent à Freud de découvrir que les différents mécanismes de déformation (Enstellung) dont fait l’objet le rêve, à savoir que « les pensées latentes sont transformées en un produit manifeste difficilement reconnaissable » (Laplanche et Pontalis) sont l’effet de la censure. Il y aurait en quelque sorte un censeur muni de ciseaux ou d’effaceur, qui officie tout au long du processus du rêve, comme un gardien vigilant placé entre l’anti-chambre, où se pressent les désirs inconscients, et le salon où ils sont admis avec

12

Des censures de tout autres habits et caractéristiques. Freud, suivant en cela Platon, dit que ces désirs universels inconscients l’honnête homme en rêve, j’ajouterai qu’il les transforme en productions artistiques, les élabore dans le fantasme, alors que le méchant, poursuit Freud, les réalise. Il est à remarquer – et cela devrait nous convaincre de l’élargissement de l’intérêt de la question de la censure et de ses mécanismes au niveau d’une civilisation globale, comme elle est entendue aujourd’hui – que depuis les systèmes les moins élevés à ceux les plus élaborés et sophistiqués il n’y a pas un abaissement du seuil de surveillance de la censure, ni, encore moins, son abolition. Au cours de chaque étape correspond une nouvelle forme de censure. Nous cheminons entre la décensure au sens d’une réduction du niveau de tolérance du Gardien, et des censures, au sens d’un déplacement des éléments censurés et d’une transformation du profil du Gardien-Censeur lui-même. « Les surréalistes eux-mêmes – dit Lacan – quand ils voulaient faire quelque chose qu’on pourrait qualifier d’œuvre d’art, employaient les ciseaux… » (D’un autre à l’autre, 23 avril 1969). Cela pour prévoir un débat à venir autour d’une éventuelle impérieuse et permanente nécessité de la censure. Je suis d’avis que l’on ne pourra jamais parvenir à sa complète abolition, mais tout au plus à une forme plus, comment dire ?, tempérée. De même que, psychiquement, l’analyse n’abolira jamais le refoulement dont la censure est à l’origine. Décensurez, il en restera toujours quelque chose ! Cela dit la découverte freudienne du rôle de la censure dans le mécanisme du rêve a eu une conséquence majeure dans la théorie psychanalytique. Elle a permis de subvertir l’axe du moi, désormais aliéné par et dans le discours de l’autre. De plus, ainsi que je l’ai avancé, le moi, instance libidinale, est lui aussi soumis aux lois de l’inconscient qui, lui, ne connaît ni le temps ni la contradiction, ni, par conséquent, la différence des sexes et des générations. Tout ce qui fait le « politiquement correct » ou le conventionnellement adapté, pour le dire par un raccourci, l’inconscient l’ignore, ne veut rien en savoir. L’inconscient est rebelle et la censure tend à y mettre un peu d’ordre. Mais de quel ordre s’agit-il ? Est-ce l’ordre moral que Baudelaire et Flaubert ont défié jusque dans les prétoires ? Ou serait-ce l’ordre

13

Décenseurs ? totalitaire d’un Grand Maître ? Ou ne serait-ce plutôt l’ordre qui engage symboliquement la parole vraie ? Toute la difficulté est de se situer dans ces interstices de la loi pour tous et de la vérité du désir de chacun ! Notre journée pourra en rendre compte. La suite et l’aboutissement le plus tellurique de cette conséquence d’une priorité, d’une primauté donnée à l’inconscient, est la mise en exergue de la sexualité dans la dynamique subjective, inter-relationnelle et, finalement, dans les différentes formes de pathologie. L’être humain s’est structuré autour de l’axe oedipien, qui est essentiellement un axe érotique et meurtrier, mais aussi, et cela est un pont jeté avec des disciplines que j’appellerai langagières – par opposition ou par contraste avec les disciplines neuro-biologiques – il est structuré « comme un langage » (Lacan). A la manière du langage du rêve. A savoir que le sujet parlant, habité par le langage, est inscrit et il s’inscrit dès avant sa naissance, dans et par une structure grammaticale du discours inconscient à l’intérieur d’éléments linguistiques transgénérationnels, qui l’articulent à l’univers langagier de la transmission. « Quelque chose ne peut être censuré – dit Lacan – que de la structure grammaticale », (Séminaire D’un autre à l’autre, 23 avril 1969). Alors qu’aujourd’hui on fait de la grammaire et de ses dérives un « enjeu national », ainsi que l’écrit Jacques Julliard dans un récent numéro du Nouvel Observateur – je le cite « […] les désastres mentaux provoqués par le scientisme naïf sont tels que la grammaire n’est pas seulement un jeu d’enfants. C’est aujourd’hui une cause nationale » – il est plus qu’opportun de proposer au ministère de l’Éducation Nationale de mieux lire Freud et Lacan ! A combien de nos « gamins » (au sens du « Buben » goethien : « Pourtant le meilleur de ce que tu connais ne le dis pas à ces gamins »1 formule que Freud emprunte à Goethe comme paradigme de la censure, à laquelle le poète aussi est astreint), à combien d’élèves déboussolés apprend-on, de nos jours, à lire de façon syllabique, métonymique, par une juxtaposition des phonèmes : NEZ ROND NEZ POINTU MAIN, alors qu’une autre lecture découvrirait la phrase NERON N’EST POINT HUMAIN qui glisse sous la barre du son, du sens, et des graphèmes ? L’analyse est là pour nous rappeler que c’est à un travail de
« Das Beste was du wissen kannst/Darfst du den Buben doch nicht sagen ». Goethe, Faust, I. Cité par Freud, L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p.130.
1

14

Des censures relecture des signifiants que le déchiffrement de la lettre volée aboutit. Car, comme dit Lacan « dans l’analyse il s’agit d’une autre lecture des propos de l’analysant » Je vais vite sur ces bases linguistiques et structuralistes dont l’œuvre de Lévi-Strauss, La structure élémentaire de la parenté, nous a montré les composantes anthropologiques. Ce qui nous permet de dire, avec Freud, que l’homme est essentiellement un être malade de langage, car construit et traversé par des mots, des représentations, des images, des sons qui le signifient en l’identifiant. Cette constitution, cette construction subjective s’est faite par une mise en œuvre originelle – et toujours originale à chacun – de la censure. Celle-ci « caviarde » les pensées les plus enfouies, en leur donnant une tout autre forme et formalisme. A la manière d’un rêve, d’un rébus. La métaphore que Freud utilise pour parler de la censure dès une lettre à Fliess de 1897 est celle de la censure Russe « […] des mots, des phrases, des paragraphes entiers sont caviardés, de telle sorte que le reste devient inintelligible » (lettre du 22/12). Inintelligible pour quiconque, mais pas pour celui qui la produit et qui les reconnaît à son insu. Ainsi c’est en premier lieu la sexualité, d’où dérivent les constructions ultérieures (politiques, morales, religieuses…) ce Grand Danger que le Censeur-Gardien guette à l’entrée du salon. Il le camoufle et lui rend un semblant de bonne tenue. Car la sexualité met l’être humain en situation primaire et archaïque, à laquelle l’homme dit civilisé tente de se soustraire. Dans L’avenir d’une illusion, Freud écrit « […] il semble que toute civilisation doive s’édifier sur la contrainte et le renoncement aux instincts » (p.10). Ce qu’il dit autrement quelques pages plus loin : « […] toute culture repose sur la contrainte au travail et le renoncement aux instincts ». Certes la sublimation est aussi une forme de renoncement. Ce qui ne va pas sans résistances, hostilité et quelques consolations, tel le sentiment religieux. Mais il y a plus grave. Le plus grave, aux yeux du bien-pensant Gardien-Censeur, comme à ceux de beaucoup de critiques-censeurs qui ont invectivé Freud (je pense à un certain Alt – le bien nommé ! –, qui, en 1906, parlait déjà des théories freudiennes comme d’un ramassis de « cochonneries » – avant qu’un livre noir ne soit écrit récemment sous le même angle de vue –, ce qui paraît inadmissible aux censeurs c’est la découverte que la sexualité est présente déjà chez

15

Décenseurs ? l’enfant, et ce dès son plus jeune âge. C’en est fini du mythe de la pureté originelle dont on voulait revêtir l’homme et sa descendance. Voulait, au passé ? Dont on voudrait, devrais-je dire, au vu de la récente mise en accusation d’un directeur de musée et des exposants, artistes de renom, soupçonnés de s’intéresser à la sexualité avec les enfants, plutôt qu’à la sexualité des enfants. Sexualité infantile dont l’art ne s’est jamais vraiment occupé ! Ces trois mouvements concentriques et hasardeux de l’histoire, je vous disais au début, se sont produits de façon germinale la même année, 1856, comme pour signifier une idéale co-naissance, une originaire correspondance de nouveaux défricheurs de langage. Ces terrae incognitae ont été explorées par ce tripode civilisateur qu’ont formé Freud, Flaubert et Baudelaire à leur insu, et à l’insu de leurs contemporains souvent. Ils ont subverti tout ce que l’Homme bâtit, crée, représente, déconstruit, archivise, dans la culture. L’univers métaphorique ainsi élargi aide à faire échec à l’enfermement métonymique propre à la censure, sous quelque forme qu’il se présente. Aussi les voiles du désir, y compris celles du désir de l’analyste, restent gonflées par le vent de liberté de penser et de dire, ce malgré les flots rugissants que la flotte des dénigreurs et détracteurs de tout bord voudrait métonymiser à outrance, et par l’outrage. C’est la liberté du poète, en définitive, qu’il s’agit de protéger, cette liberté de créer du nouveau au fond de l’inconnu. Ces poètes vers qui Freud et Lacan, et quelques uns avec eux, – je pense à Octave Mannoni – ont fait route pour qu’ils nous enseignent à la manière du dichter, puisqu’ils disent tout de même les choses mieux et avant les autres. « Je ne suis pas assez poète ! » s’est exclamé un jour Lacan. Ce qui n’est pas un appel au versant versificateur de l’analyste, mais une injonction à l’ouverture métaphorique du langage. Car seule la métaphore fait échec à la métonymie de la censure. Pour autant nous devons supposer une oscillation entre la censure et la création. Car rien ne se crée de nouveau sans l’intervention d’une résistance aux censeurs (je l’écris au pluriel). Ceci vaut également dans nos contrées analytiques, de plus en plus censurantes envers des représentants d’une analyse, je dirais, poétique, au bénéfice souvent exclusif d’une pratique et d’une écriture calquée sur le modèle métonymisant des neuro-sciences.

16

Des censures Ces trois auteurs dont l’œuvre est entièrement orientée vers la décensure, constituent l’embryon d’un tripode sans lequel nulle avancée civilisatrice ne serait possible. Par leur vie et leur œuvre ces auteurs ont mis à mal les fleurs fanées de la censure. Grâce aux procès en correctionnelle intentés à Madame Bovary et aux Fleurs du Mal, grâce au procès que l’on ne finit pas d’instruire (façon de parler !) – et qui n’en finit pas de nous instruire sur l’envers poétique – dans les infimes théâtres de la sous-pensée scientiste, procès toujours en cours contre la découverte freudienne considérée – je cite – un « tas d’immondices » par ses pourfendeurs du début du siècle dernier (mais les détracteurs actuels ne sont pas en reste), grâce aussi à cette part subversive qui demeure – heureusement – en éveil du fait même des censeurs, l’homme moderne a tout de même pris un coup de jeune, ou de jeunisme je dirais, tel qu’on ne l’avait plus constaté depuis la Renaissance et le siècle des Lumières. Ces œuvres marquent le début de la fin des empires censurants, du moins dans nos contrées. De nouvelles valeurs subjectives (individualistes, pour certains) de nouveaux repères individuels (égoïstes, diront d’autres) ont surgi des ruines de l’ancienne censure. Pourtant, telle la tête de Méduse qui pétrifie le regard des voyageurs, les serpents coupés (sic !) renaissent à chaque fois déplacés, déformés, camouflés certes, mais toujours avec la violence insidieuse d’une coupure dans le réel que l’on confond avec l’indispensable castration symbolique. Des événements récents nous en apportent des preuves brûlantes – c’est une synecdoque – que si l’incendie des esprits – et pas que des esprits – provoqué à l’échelle planétaire par une succession de caricatures, ce genre dont Baudelaire a écrit : ce sont des « bouffonneries pleines de sang et de fureur », si le feu de la haine s’est répandu si mondialement, c’est à cause – me semble-til – d’une occultation de leur aspect « bouffon » (à savoir : baladin, bateleur, clownesque, histrion, paillasse, pitre, polichinelle, farceur, plaisantin, burlesque, cocasse, grotesque, ridicule…). N’a été retenue que l’adiposité littérale d’un vécu shakespearien de « sang et de fureur », mais sans Shakespeare toutefois. Aujourd’hui nous nous rencontrons donc pour marquer ce cent cinquantième anniversaire d’une histoire de la décensure qui pourrait s’avérer, en définitive, n’être qu’un aperçu des censures dans l’histoire en devenir. Une fenêtre ouverte sur la conciliation

17

Décenseurs ? toujours conflictuelle entre le désir et la loi. Tout comme on a pu l’écrire pour la grammaire, ce serait alors à la censure de devenir une « cause » à l’échelle nationale, comme l’est, à un niveau singulier, la cause freudienne.

18

ESTHÉTIQUE ET CENSURE

Freud et la question du beau
ÉRIC BIDAUD1

Il ne revient sans doute pas à la psychanalyse de déterminer les conditions formelles ou de contenu qui président à la décision de juger qu’une œuvre artistique est belle ou pas. Son questionnement dans le registre de l’esthétique, façon de brouiller les cartes, se fonde sur la mise en tension, en affinités conflictuelles de catégories classiquement antagonistes : le plaisir et le déplaisir, le beau et le laid, la sexualité et l’objet d’art. De même que l’enfance a perdu de son innocence au regard de la sexualité, de même l’art a perdu de sa transcendance au regard de cette même sexualité. Nous voudrions montrer que le laid ne peut plus être pensé comme le négatif du beau ou son contraire mais doit être conçu comme sa vérité dissimulée, nous dirons, sa « scène primitive ». Aussi peut-on soumettre à la réflexion l’idée que le beau est le versant solidaire de cette autre catégorie qu’est le laid et que la fonction du beau est de tenir le sujet à distance de cet au-delà fascinant.

Existe-t-il une esthétique psychanalytique ?
Nous pourrions définir l’esthétique psychanalytique comme l’étude de ce par quoi est produit de l’affect dans le registre aussi bien du plaisir que du déplaisir à partir d’un objet en situation de mobiliser un regard. C’est plus en effet dans le champ du voir, et peut-être exclusivement2, que réside toute possibilité de l’affect du beau auquel nous avons à conjoindre l’affect du laid.

Maître de conférences HDR. Unité Transversale de Recherche Psychogenèse et Psychopathologie, EA 34132, Université Paris -13, Villetaneuse. 2 Le toucher ou le sentir n’éveillent pas immédiatement le sentiment du beau, ils ne peuvent être qu’un après-coup d’un premier choc visuel. Nous ne pourrions strictement qualifier de beau ou laid la senteur d’un parfum ou le ressenti tactile

1

Décenseurs ? C’est une tension entre ces deux pôles contradictoires que la psychanalyse nous semble pouvoir révéler pour y pointer peut-être d’insupportables affinités. Il faut bien reconnaître que Freud se dit désarmé devant le phénomène de la beauté : « Malheureusement, c’est sur la beauté que la psychanalyse a le moins à dire. Un seul point semble certain, c’est que l’émotion esthétique dérive des sensations sexuelles ; elle serait un exemple typique de tendance inhibée quant au but. Primitivement « la beauté » et le »charme » sont des attributs de l’objet sexuel. » (1) L’évolution de l’objet sexuel vers la beauté est liée à la dissimulation progressive de cette partie du corps, les organes génitaux, qui soutient la curiosité sexuelle, en reliant donc la beauté à la notion de voilement et secondairement de détournement en l’orientant du côté de l’art. Le beau naîtrait de l’instant où il fut possible de détacher l’intérêt exclusif à l’endroit des parties génitales pour le déplacer vers « certains signes sexuels secondaires ». Le beau participe ainsi d’un mouvement de voilement (le terme refoulement n’étant pas dans le texte freudien utilisé explicitement) de ce qui est l’objet premier de l’excitation sexuelle , lequel est ainsi chassé du registre du beau. « Il me paraît incontestable, écrit Freud, que le concept du « beau » a ses racines dans le terrain de l’excitation sexuelle et qu’il désigne à l’origine ce qui est sexuellement stimulant. Ceci est en relation avec le fait que nous ne pouvons jamais proprement trouver « belles » les parties génitales elles-mêmes, dont la vue provoque l’excitation sexuelle la plus intense. » (2) Aussi, nous pourrions avancer que la « laideur » des organes génitaux est non pas le négatif de la beauté mais en tant qu’origine oubliée (rejetée) de celle-ci, sa vérité. Le visage dont on pourra louer les attraits et reconnaître la beauté n’est pas sans conserver la trace inconsciente de sa connivence avec l’organe sexuel dissimulé au regard. La correspondance imaginaire et fantasmatique entre sexe et visage est attestée par la psychanalyse qui repère dans l’inconscient le déplacement entre des pôles opposés : le bas et le haut, le pur et l’impur mais aussi le laid et le beau. Ainsi écrit C. Desprats-Péquignot : « Le rapport au sang génital des femmes et
d’une étoffe. Le registre de l’entendu, qui n’échappe pas bien sûr à la possibilité du beau, n’est pas l’objet de notre réflexion et mériterait un traitement à part.

22

Esthétique et censure au féminin que le sang qui coule et qui se perd, peut venir représenter pour un sujet, femme ou homme aussi bien, est un rapport complexe dont certains aspects trouvent une voie propice d’expression par l’utilisation d’équivalences symboliques, d’analogies imaginaires et fantasmatiques, de différentes correspondances substitutives entre sexe et visage où opère le déplacement entre « bas » et « haut » auquel aide le langage. » (3) La correspondance entre sexe et visage apparaît de manière allégorique dans le mythe grec de Baubô. Cette vielle dame, présentée comme une gentille commère, trouvant sur son chemin la déesse Démeter qui est plongée dans une profonde dépression depuis la disparition de sa fille Perséphone, a un geste étrange : elle soulève sa jupe et montre à Démeter son sexe dont on dit qu’il était maquillé, dessiné comme un visage. Il se trouve que cette vision indécente provoque le rire de la déesse qui échappe ainsi à sa mélancolie. C’est un rire qui surgit devant les plis de Baubô, « la vieille », devant les plis risibles d’un lieu qui ne fait plus mystère, qui ne dévoile rien de plus qu’une forme, un symbole, conjurant le réel horrifiant de la castration. Le visage conjoint à la vision obscène d’un sexe découvert a valeur de voile et d’allègement de la charge psychique3. « Visagéifier » l’objet participe de la pacification de l’objet. (4) C’est ainsi que la question du laid articulé à la monstration de l’organe génital rejoint une catégorie plus particulière : l’obscène. L’obscène est ce qui, interdit au regard, produit effroi ou excitation « par sa sortie du placard » si l’on ose dire. Le beau, comme objet élu et recherché par le regard, serait ce qui me retient contre une double attraction déchirante dont les deux pôles seraient la jouissance et l’angoisse. Il protège le sujet contre l’horizon dissolvant de son désir. A concevoir l’idéal du beau dans son lien au visage, nous avons à le penser comme une couverture, une pudeur sur en deçà destructeur. Le visage participe toujours de ce rapport à ce qui doit faire barrage à ce qui le déconstruit.

Nous ne devons pas oublier la valeur apotropaïque de l’obscène, c’est-à-dire sa fonction de détournement du mauvais sort. Nous renvoyons au petit texte de Freud : La tête de Méduse ( 1922).

3

23

Décenseurs ?

Beauté et laideur en adolescence
L’adolescence, en tant qu’elle marque une reprise du stade du miroir, c’est-à-dire un « rejoue » de l’échange des regards, engage le sujet à se poser ( à trouver sa pose) dans son rapport à son image propre et à l’image de l’Autre. L’adolescence est ce moment où, dans l’après-coup du stade du miroir, le sujet va devoir se réapproprier une image du corps transformée et ceci sous le regard de l’Autre. Nous voulons dire que le sujet ne peut éviter dès lors la question du « regardable » et de l’esthétique de ce « regardable » : Que suis-je, peut-il penser, sous le regard de l’Autre, et qu’est-il, cet Autre, sous mon regard ? Un objet attrayant, un objet de désir, où à l’inverse un objet sans attrait tirant du côté du risible, du honteux et plus encore de la laideur ? Aussi toute une problématique du voilement situera l’adolescent vers ce que nous pouvons nommer sa « revisagification » nécessaire comme réponse à son questionnement dans le champ de l’échange des regards. Le voilement de l’adolescent inclut aussi bien l’importance que celui-ci accorde au vêtement comme parure ou parade que le souci de l’esthétique du corps, de l’art de la coiffure au maquillage en allant jusqu’à l’inscription et l’ornementation sur le corps propre : tatouage et piercing. La mode de l’adolescent joue sur un partage entre le bon et le mauvais goût, l’ordre et le désordre, le beau et le laid. Elle court au devant du regard pour le capter, le provoquer, le questionner. Ce que nous entendons sous la notion de « visagification » du sujet désigne ce jeu de découvrement-recouvrement du corps propre comme nécessaire médiation dans la rencontre des regards. L’adolescence engage en effet une rencontre et une invention de l’Autre comme altérité vraie, sujet et objet du désir, rencontre que nous spécifions comme rencontre des regards. Aussi par invention de l’Autre, nous indiquons ce par quoi l’Autre est trouvé-retrouvé, ce par quoi s’opère une « revisagification » du corps de l’Autre, c’est-à-dire son voilement. Cette idée de construction du visage à l’adolescence peut être comprise comme cet espace où se joue et s’assume la revisite du stade du miroir, en particulier du côté du regard et de son appropriation , permettant de mettre en place les nouveaux montages entre le sujet et l’objet pour construire une relation génitalisée à l’autre sexe. Par le voilement, dans le sens que nous avons donné à ce terme, le corps prend visage, il

24