Déceptions dans les deux mondes

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A. Lacroix, Verboeckoven et Cie (Paris). 1871. In-8° , 280 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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EUSEBE DE SALLES
LES DÉCEPTIONS
1) VN^
LES DEUX MONDES
Prix : â fr. S&
PARIS
i.iitn \inir: IMERMIIOMLE
A. LACROIX, VERBOECKHOYEX ET Cfi, ÉDITEURS
13, houte\ftrd Montimilre et faubourg Alouimaitie, !3
MÊME VAIRON A BRL\LLLI>, A LL1PZIG LT A LI\0lltN2
1871
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LES DECEPTIONS
DAXS
LES DEUX MONDES
iEjgJlBE DE SALLES
O^S^ÉCEPTIONS
DANS
LES DEUX MONDES
PARIS
I.JBnAlRIE IIVTEItSfATIOXALE
A, LACROIX, VERBOECKHOVEN ET Ce, ÉDITEURS
4S, boulevard Montmartre et faubourg Montmartre, 13
MÊME MAISON A BBUXELLES, A LEIPZIG ET A EIYOUIKE
1871
TOII BHOIT8 HE TBADICTIO» ZT CE MPfODUCTlOrv KÉSEIUÏS
LES DÉCEPTIONS
DANS
LES DEUX MONDES
CHAPITRE I"
I.A CCEMILILEE
Le parti légitimiste, éloigné quinze ans des affaires,
sentait de plus en plus les embarras de sa position.
Les grandes familles historiques avaient bien quelques
représentants à la cour; mais les ralliés, traités de rené-
gats, ne pouvaient guère servir les intérêts de leurs pro-
ches ou de leurs anciens amis. Les conseils généraux et
municipaux, l'Université, la diplomatie, les préfectures
et les tribunaux s'étaient graduellement dégarnis des
partisans publics ou secrets de la branche aînée. La
noblesse, ne touchant plus au pouvoir, craignait d'en
désapprendre l'usage et souffrait plus immédiatement
de voir deux générations absolument privées des jouis-
0 LCS EXCEPTIONS D.'AS LES DE1.X MOXDrS
sances inhérentes aux signes et au maniement de
l'autorité.
La bourgeoisie, avide d'honneurs autant que d'argent,
empruntait à l'ancien régime les litres féodaux et les
noms de terre, après s'être chamarrée de broderies, de
cordons et de croix. La jeunesse, déjà naturalisée aux
grandes manières, attaquait partout avec quelques
succès la jeunesse des vieux hôtels -et des anciens
châteaux. Maiiages d'argent, mariages d'amour ou de
raison, tout contribuait à l'amoindrissement d'un parti
où les vieux seuls s'obstinaient à bouder. Encore plus
d'un raisonneur à cheveux grisonnants songeail-il à
se rallier en cnumcrant les perles annuelles de son parti
et d'autres misères plus intimes et plus personnelles.
Tel était le chevalier d'Églanline, récent acquéreur
d'une terre lauragaise où la famille rattachait son nom
et ses traditions. Préoccupé d'un vieux château qu'il
avait fallu reconstruire, d'un parc qu'on avait dû replan-
ter, de pièces d'eau où l'aqueduc n'appoitait qu'un tri-
but insuffisant, le propriétaire avait un peu oublié les
terres autant négligées et ruinées que tout le reste.
Quand on songea à leur appoi ter engrais et amendement,
on mesura enfin la distance qui les séparait du mar-
ché et des grandes voies de communication, canal, route
royale; les chemins de fer n'existant encore qu'en projet,
les chemins de traverse étaient impraticables par la
moindre pluie, même par la belle saison. Les chemins
de grande communication avaient besoin de devenir
roules vicinales; les chemins d'intérêt commun, d'être
classés dans les grandes communications, pour gagner
la'largeur et perdre les ornières. Un ami avait déjà
plaidé cette cause au conseil communal; un voisin co-
LES DÉCEl'TIOXS DAXS LIS DEUX 5I0>"DES 7
intéressé avait continué l'instance au conseil d'arrondis-
sement. Le succès définitif dépendait du conseil général,
où les plus riches propriétaires avaient obtenu l'amélio-
ration de leuis petites et grandes voiries.
Il est vrai que ces richards étaient en même temps
conseillers généraux, juges et parties dans leurs propres
affaires; et l\\. d'Églanline avait un peu répugné à ce
cumul administratif. Un voisin lui fît observer que sa
cote de contributions directes était de quelques francs
inféiieure à cinq cents, et qu'il serait utile et facile de
les atteindre. Celte générosité financière était alors un
des grands moyens de gouvernement. Quelques hectares
de plus et l'amélioration des terres, en obtenant le chiffre
désirable, doubleraient tout à fait la pointe du rallie-
ment. L'électeur qui avait déjà renoncé à l'abstenlion et
votait dans les intérêts locaux, devenait éligible aux
chambres et candidat obligé au-conseil général, où il
pourrait, à son heure, faire doucement ses affaires, en
aidant, le reste du temps, aux affaires du public.
Le régime parlementaire, emprunté à Albion^ s'est
accompagné de l'argot britannique. M. d'Églanline ayant
à canevasser son élection réunissait les personnages
influents de la localité sous prétexte de planter la cré-
maillère du château nouvellement acquis et plus nouvel-
lement réparé.
On vit d'abord arriver en carriole non suspendue les pay- "
sans endimanchés, grands connaisseurs en fumiers, trans-
ports de terre, amendements et marnages, chaintres et
barragaons; les jardinières ou carrioles à ressorts ame-
nèrent ensuite les demi-messieurs mêlant quelque indus-
trie aux assolements, jachères,' blé, maïs. Ceux qui avaient
des garçons au collège les avaient amenés en costume offi-
8 LES DÉCEPTIOSS DANS LES DECX «ONDES
ciel pour compenser avec cette éducation en perspective le
tort que leur propre langage pourrait faire à la considé-
ration paternelle. Les propriétaires plus aisés ou plus
anciens avaient nettoyé pour cette occasion leurs tilburys
et bogueys passés de mode, leurs calèches et chaises de
poste, héritage des grands parents. Les coupés et les
brouham firent ensuite reluire leurs argentures et ver-
nis : une valetaille provincialement harnachée en fit des-
cendue les principales autorités du pays, attardées, elles
aussi, en proportion de leur importance réelle ou imagi-
naire : le maire avant le sous-préfet, le président après
le maire, le général après le pair de France. Le député
aurait à peine consenti à précéder le ministre ou le roi,
qu'il croyait bien surpasser tous deux en puissance à
Paris, et qu'en tout cas, il surpassait véritablement en
protectorat local.
C'était M. Oscar Donnel qui depuis quelque temps
avait changé en apostrophe le point séparant l'O abré-
viateur du prénom devant le patronimique. Déjà la
flatterie publique l'avait appelé M. de Onnel; il avait
préféré le système irlandais qui le rattachait à l'émigra-
tion de Jacques II et le faisait descendre des rois d'Érin.
Il y avait une autre coïncidence aussi friande : le petit
village où il avait son domaine, et_dont il s'était fait
seigneur en bâtissant un château, s'appelait villa Tonnel,
et son érudition étymologique n'avait pas eu de peine à y
trouver une villa de sa famille irlandaise. O'Donnel lorgna
sous le nez M. d'Églantine, sa famille et ses hôtes, puis
laissant tomber son lorgnon, ferma les yeux et pérora' sur
l'excellence du gouvernement et la sollicitude spéciale
portée à cet arrondissement du Lauragais. Absorbé par
sa béate éloquence et mal conduit par ses yeux fermés, à
LES DECEPTIONS DANS LES DEUX HORDES \)
la mode doctrinaire et diplomatique.imitée des Guizot et
des Talleyrand, il coudoya le général Bachapon qui le
repoussa assez rudement en hérissant son oeil et sa mous-
tache. Le député n'en salua que plus humblement.
La férocité du militaire était, elle aussi, plus fanfa-
ronne que réelle. Bachapon avait gagné tous ses grades
dans les*bureaux. Car ses états de service portaient à
peine une campagne en Espagne dans l'invasion de 1823
et quelques inspections en Algérie. Quant à des actions
d'éclat, à des triomphes, à des victoires, à des faits
d'armes quelconques, ses amis eux-mêmes ne pouvaient
rien citer. Les indifférents ou les hostiles, classes gros-
sies tous les jours par les insolences ou les maladresses
soldatesques, racontaient assez haut plusieurs querelles
où le militaire s'était montré homme d'assez mauvais ton
et de bravoure un peu douteuse. Le ministère et la cour
étaient mal renseignés sur ce point délicat, car Bachapon
attendait prochainement une promotion de lieutenant
général et son entrée à la Chambre des pairs. Le véritable
secret de sa fortune était dans l'éducation qu'il avait su
donner à ses défauts. Violent et emporté dans ses pre-
miers mouvements, il savait les réprimer bientôt et les
tourner au gré de ses intérêts. Boudeur bruyant, dans
le camp légitimiste après 1830, il avait su se faire nom-
mer député des oppositions réunies, qu'il avait bientôt
désertées pour une décoration et deux étoiles. Le colonel,
promu maréchal de camp, dut subir l'épreuve d'une élec-
tion nouvelle, où il aurait certainement échoué. Consolé
avec un commandement de son nouveau grade, il avait
donné la préférence à son pays natal pour y exercer plus
à l'aise ses goûts d'important et de protecteur. Ailleurs
on l'aurait pris pour un soldat de fortune et pour un
40 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
bourgeois vantard et turbulent. Ici il n'avait besoin de
rappeler à pei sonne que son marquisat était de vieille
roche; ce qui ne l'empêchait pas d'y faire des allusions
assez fréquentes. Il rachetait celte modestie en appuyant
sur d'autres qualités qu'il croyait posséder à un degré
éminent, comme par exemple : la science agricole,
l'administration militaire, l'école du bataillon. 11 avait
justement commandé des manoeuvres le malin même, et
allait entreprendre d'Églanline, qui avail été cadet dans
l'armée anglaise du Bengale. Mais l'amphitryon se devant
à tous ses hôtes éluda discrètement en rappelant que
son service avait été plutôt dans la cavalerie que dans
l'infanterie; encore aN ait-il eu chameaux et éléphants
sous ses ordres autant et plus que chevaux. Les domes-
tiques vinrent à son secours en annonçant à la mode du
pays que le dîner était servi.
Homme aisé et formé par la grande éducation des
voyages, M. d'Églanline estimait le comme il faut et le
pratiquait à grands frais. Le plus fameux rôtisseur de
Toulouse avait exécuté le repas que ses serviteurs dé-
ployaient sous le commandement d'un maîtie d'hôtel en
habit français et l'épée au côté. Les gourmets campa-
gnards admirèrent des plats cosmopolites et des mélanges
jusqu'alors réfutés impossibles : du froid avec du chaud;
les poudings et taries anglaises, arrosés de crèmes; le
doux avec le salé, du rôti de lièvre et chevreuil avec des
confitures ; des paradoxes presque scandaleux pour le
pays classique des truffes et dindes, la dinde aux truffes,
ancienne reine des festins, descendue au rôle d'humble
servante, puisqu'elle avait fourni son jus pour assaison-
ner faisans et coqs de bruyère, embrochés au-dessous
d'elle. Enfin les souvenirs coloniaux étaient représentés
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 11
par quelques pots de gingembre chinois et par un
rameau de bananes fraîches arrivé le jour même d'Alger.
Au dessert chacun but cordialement à la santé de
l'hôte et quelques-uns y mêlèrent tout haut le voeu de
son prochain succès. O'Donnel levait la main et fermait
les yeux pour entamer un speech et un toast. Le pair de
France, son voisin, lui dit doucement :
— Ayez pitié de nos amis, qui ne pourraient vous
répondre qu'en patois, en supposant qu'ils eussent com-
pris votre beau français. Les grands discours refroi-
dissent les banquets de la ville ; à la campagne, ayons
un pemplus de laisser-aller. Si nous avons trop chaud
par les vins bus en abondance, les glaces ne manquent
pas pour nous tempérer.
Le député se pinça les lèvres d'un air méprisant.
— A votre Luxembourg on parle toujours de sa place,
et ce sans-façon est mortel pour l'éloquence.
— J'entends parfaitement, dit le pair en riant, je vou-
lais vous épargner ce sans-façon-là, puisqu'il n'y a pas
de tribune ici. Mais Mlle de Rochefort se lève; vous
pourriez monter sur votre chaise comme Camille Dès-
moulins ou sur la table en guise de hustings, comme les
orateurs britanniques.
Le pair, étranger aux habitudes de tribune, était en
revanche un causeur plein d'assurance et de causticité.
O'Donnel le redoutait dans le dialogue et courut monolo-
guer au milieu du premier groupe qui se forma autour
du café et des liqueurs. 11 pérora sur les mérites du can-
didat, sur l'influence du conseil général, sur le gouver-
nement représentatif si bien réalisé en Angleterre depuis
Guillaume de Nassau et l'expulsion des Stuarts; si bien
acclimaté en France depuis la Révolution de Juillet,
12 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
admirable reproduction de la révolution britannique;
le tout démontrant les éternelles lois de l'histoire.
Un lycéen, dont le menton cotonnait déjà une barbe
assez brune, prit la liberté de demander si les Nassau et
les Brunswick avaient rencontré autour d'eux quelque
chose de comparable aux théories sociales de Fourier, de
Saint-Simon et de Proudhon.
L'École de Sorèze, jadis favorisée par l'aristocratie,
avait voulu expier ce tort et aujourd'hui ses élèves les
plus avancés dans leuï*s classes étaient aussi très-avancés
dans leurs opinions. On leur permettait de s'abonner aux
journaux et le jeune argumentateur était un lecteur
assidu de la Démocratie pacifique. Le député répondit
superbement que l'Angleterre, pays des penseurs et des
excentriques, avaient toujours eu des utopistes. Le livre
qui donna son nom au genre utopie, n'était-il pas l'oeuvre
d'un Anglais bien plus ancien que les derniers Stuart?
En fait de liberté de penser et d'écrire, l'abus a un côté
consolant puisqu'il prouve le droit et l'usage. Aujour-
d'hui Owen et les chartistes anglais, ainsi que les agita-
teurs irlandais, ne se contentent pas d'écrire et de penser,
ils agissent sans compromettre sérieusement le gouver-
nement britannique. Un pays maritime, une île, à plus
forte raison, ne s'inquiète pas d'un peu de roulis et de
marée montante. La marée descend et le calme renaît.
— Oui, ajouta malignement le pair qui s'était appro-
ché, et après chaque agitation il se fait un pas nouveau
■vers la liberté et le droit de tout mettre en question.
Lord John Russel, fils du duc de Bedford, maintient pour
la Chambre des communes le droit et le devoir de tenir
le timon des affaires, assez longtemps tenu par la
Chambre haute.
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 13
— C'est, reprit O'Donnel, une opinion parlementaire
que lord John Russel abandonnera, sans nul embarras,
dès qu'il sera retiré dans une pairie.
— Ces conversions sont de bon augure pour notre
pays qui imite l'Angleterre, dit le général Bachapon
pensant à son avenir et regardant tour à tour le pair, qui
avait été député, et le député, candidat naturel à la
pairie.
Le plus spirituel et le plus obéré des convives arrivés
en carriole s'était, pendant ce temps-là, fait le centre
d'un groupe où l'on traitait la politique en patois, aussi
éloquemment et avec plus de réalisme que dans l'autre
cercle. M. d'Églanline en avait ainsi jugé, car il portait
là sa plus grande attention.
— Pardi, concluait le paysan endimanché, puisque la
souveraineté appartient au Parlement, deux chambres
où les questions s'agitent et se tiraillent sans se résou-
dre peuvent parfaitement se remplacer par une chambre
unique qui fera mieux et plus vite les affaires du pays.
Le lycéen qui était neveu du parleur trouva l'occasion
de placer une phrase de son journal favori :
— Puisqu'il s'agit de simplifier les rouages politiques,
les dynasties sont une cinquième roue qu'on peut parfai-
tement retrancher au char de l'État, roue très-embarras-
sante que nous devons graisser de nos sueurs et ferrer
de notre monnaie. Le progrès gagnera autant que l'éco-
nomie à sa suppression. Les États-Unis l'ont prouvé
depuis soixante ans.
Les convives, effarouchés de cette audace juvénile,
s'écoulèrent silencieusement vers le jardin où le chevalier
pinça l'oreille de l'enfant terrible.
— Mon petit ami, nous aussi, nous fûmes des Brutus
ii LFS DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
et des Cassius, lisant les journaux, romans et pamphlets
à l'insu de nos professeurs. Biais dans l'âge mûr, j'ai
vu de près ce peuple et ce gouvernement modèle qui fait
délirer quelques imaginations en Europe. En Amérique,
on parle beaucoup d'égalité, et l'esclavage y a partagé
les hommes en castes comme dans l'Inde ou dans les
républiques anciennes. La liberté s'y exerce sous le bon
plaisir des multitudes qui relâchent souvent les prison-
niers coupables et pendent aux lanternes ou aux arbres
beaucoup d'accusés innocents. La banqueroute y est
un instrument commercial, et la flibusterie un procédé
d'annexion et de diplomatie.
— J'ai entendu parler de tout cela, dit tranquillement
le jeune homme, mais la liberté est comme la fermen-
tation et le feu qui purifient tout.
— Pauvres enfauts! dans voire alchimie sociale, vous
oubliez que l'alcool enivre et que le feu consume, dit
tristement l'homme mûr.
CHAPITRE II
lïKTIti; DEUX AGES
Cet Épiménide, protestant contre la nouvelle foi du
siècle, et rallié à Louis-Phiiippe parce que Bourbon, cet
ouvrier de la onzième heure, ayant trop peu de collabo-
rateurs pour arrêter la mine des sociétés secrètes et le
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 15
bélier des publiques hostilités, les électeurs l'envoyè-
rent au Conseil général. Le nouveau soutien des opinions
modérées avait été un champion passionné de l'ultra-
royalisme. Enfant à la mamelle, quand ses parents quit-
tèrent la patrie pour l'émigration, il avait grandi au milieu
des institutions féodales de la Grande-Bretagne, où la
langue anglaise lui devint une troisième langue mater-
nelle. Le patois roman du midi de la France n'était pas
alors dédaigné par les gens de la bonne compagnie. Ce
souvenir de la terre natale, devenu plus cher par la dis-
tance, avait égalé, surpassé même l'attrait de la langue
française ; celle-ci, d'ailleurs, étant étudiée classique-
ment par la plupart des Anglais bien élevés, l'autre était
un instrument de mystère pour des exilés ayant tant
d'occasions de se^iarler sans gêne même devant témoins.
Le chevalier, rentré dans le Midi vers l'âge de quarante
ans, y surpassa les gens de son âge dans son aptitude à
manipuler le patois. On commençait par rire de son
accent étranger; tantôt aspirant IV, à la mode deBath,
tantôt le grasseyant, à la mode d'York; on finissait par
admirer l'aplomb de sa phrase et l'intime nationalité de
ses moindres idiotismes. A ses loisirs, il rimait en patois
autant et plus volontiers qu'en français, manoeuvrant
avec une merveilleuse agilité les nombreuses élisions
respectées par les troubadours et par un peuple artiste,
au bénéfice de l'euphonie; distinguant les rimes mascu-
lines et féminines, trop souvent confondues par les ri-
meurs populaires et même par les demi-savants. Le
français marque sa rime féminine par un e muet; le
patois, plus prosodique, demande une pénultième longue,
la muette finale pouvant accepter toutes les voyelles dans
les variantes locales des patois. Les grands poètes pri-
16 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
milifs de l'Italie avaient pratiqué nos patois méridionaux
et en avaient transporté plusieurs règles dans leurs com-
positions, où nous pouvons, à notre tour, les reprendre
et les préciser, pour la métrique et pour l'orthographe.
Le chevalier, voyageur en Amérique et militaire aux
grandes Indes, avait rempli ses loisirs en rimant quelques
poésies et amassant beaucoup de notes, celles-ci rédigées
un peu dans toutes les langues, celles-là toujours en
français ou languedocien. Les regrets à la patrie absente
sont une source intarissable, que le voyage répandit à
travers une nature luxuriante ; mais le voyageur était
trop occupé des réalités de la vie pour faire, du rêve poé-
tique, autre chose qu'un passe-temps assez rare. La
science même, qu'il eut les plus belles occasions de cul-
tiver à fond, il en prit pour orner son esprit plutôt que
pour devenir un savant académicien. L'écrivain sobre et
le savant superficiel figurent parfois dans les doctes
compagnies comme académicien libre ou grand seigneur.
Il n'est pas impossible que la peur de déroger n'ait re-
tenu quelquefois le chevalier, disposé à mettre en livres
ses sentiments et ses observations. Il s'était une seule
fois laissé aller à publier un recueil de vers patois, pour
lesquels les Jeux-Floraux lui avaient décerné une fleur,
avec le titre de correspondant. Les préjugés de la caste
lui avaient fait un tort plus réel en l'empêchant absolu-
ment de toucher aux spéculations commerciales, où il
aurait eu vingt occasions de s'enrichir. Le propriétaire
est, quoi qu'il en veuille, marchand de blé, marchand
de vin, marchand de bestiaux, mais toujours avec moins
de chances de faillir qu'un négociant, avec de moindres
nécessités de mensonge qu'un boutiquier. Le gentil-
homme, planteur aux Indes et en Amérique, avait été
LES DÉCEPTIONS DANS LÏS DEUX MONDES 17
frappé du côté triste et aléatoire d'une belle industrie à
la fois agricole et commerciale, et il s'en était prompte-
ment dégoûté. Si donc il était entré en France avec
quelque fortune, elle pouvait provenir du milliard des
émigrés ou de quelque alliance lointaine, comme la voix
publique l'induisait sans trop pouvoir l'affirmer. Les
races blanches, surtout celles des colons, sont très-
mortelles dans les pays chauds, et le veuvage y est un
accident si fréquent, même dans la jeunesse, que deux et
trois mariages sont des épisodes assez ordinaires d'une
existence coloniale.
Le voyageur, éludant toute explication à ce sujet,
s'était annoncé garçon et touchait ainsi à la cinquan-
taine en continuant le physique et le moral de l'em-
ploi. Soigneux de sa personne, galant avec le beau
sexe et y estimant la jeunesse presque autant que la
beauté, l'éducation et l'esprit. La vie aventureuse et
facile des colonies y rend tous les hommes mûrs assez
semblables aux vieux célibataires d'Europe. Garçon euro-
péen ou veuf colonial, M. d'Églantine ne prétendait pas
démentir la règle. Si son coeur n'était pas blasé, ce n'é-
tait pas' faute d'être aussi exercé que son intelligence,
car à un tel observateur, il n'avail pas échappé que le
chapitre du coeur, le plus curieux pour un moraliste, est
justement celui où tout le monde cachote ! Comment
donc réussirons-nous à étudier et interpréter les ombres
d'autrui sans y projeter les lueurs expérimentales de notre
lanterne sourde? L'officier anglais, ancien chargé d'af-
faires auprès des princes astucieux de l'Asie, avait des
habitudes circonspectes dont il ne se départissait jamais,
même quand il semblait céder à l'effusion ou à la colère.
Très-peu porté d'ailleurs à l'ostentation de ses belles
18 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
qualités, il se croyait droit et devoir d'être encore plus
discret pour le revers de la médaille.
Cette stratégie, facile avec les étrangers, l'était un
peu moins dans l'intérieur de son ménage, où deux
ennemis intimes faisaient régulièrement le siège de son
coeur. Des parents pauvres, mais ayant connu la gran-
deur, avaient placé ici une fille assez aimable et assez
active pour les fonctions de dame de compagnie, assez
instruite pour celles de secrétaire. Toutes les conve-
nances étaient sauvegardées par l'âge de M. d'Églanline,
qu'on appelait l'oncle et qui, d'ailleurs, avait repris sa
croix de chevalier de Malte. Le degré de parenté n'était
pas tout à fait aussi rapproché, et M1'- 8 Marquaint de
Rochefort s'était dit plus d'une fois que les dispenses de
l'Église ne seraient ni chères ni difficiles à obtenir. La
raisonneuse, fière et belle, avait eu des prétendants cam-
pagnards, qu'elle avait dédaignés. A Toulouse, elle avait
distingué d'autres hommes, pour qui, malheureusement,
ses mérites étaient demeurés incompris. Elle avait trente
ans passés, de la maigreur et une dévotion un peu dure,
lorsqu'elle s'apercevait enfin qu'un homme et elle se
rendaient justice; oui, justice réciproque, sans engoû-
ment, sans enthousiasme, un compte de barème réguliè-
rement équilibré par doit et avoir. Elle aurait trouvé
mieux que cela pour un adorateur plus jeune et venu de
moins loin; l'oncle, de son côté, était encore bien géné-
reux en faisant la part de ses moindres qualités et parais-
sant si indulgent pour l'ambition féminine encadrée dans
une Maintenon aigrelette et maigrelette.
Mais ce juge si calme était tout aàmiration et tout
poésie auprès d'une orpheline nourrie par les fermiers
aux frais de l'hôpital du département; l'activité du châ-.
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 19
telain avait été heureuse de reprendre, dans une soli-
tude, le métier de maître d'école, pratiqué par lui dans
d'autres temps au profit d'autres sauvages. La nièce,
répétiteur et maître d'études des leçons données par
l'oncle, fourbissait par la jalousie l'esprit un peu attardé
de la paysanne. Les atlentions du maître et les miroirs
du château continuèrent bientôt l'aiguisage, mais sans y
ajouter le brillant.
Le sérieux commence de si bonne heure chez les
enfants des pauvres, qu'elle y devient une infirmité
sans remède. Le paysan, toujours courbé vers la terre
et ne rentrant chez lui que pour dormir ou manger, n'a
pas le temps de caresser ses propres enfants, à plus forte
raison ceux à qui il vend un pain et un lait mercenaires.
Ils pleurent dans leur berceau ou dans leur panier d'osier
sans que personne vienne les calmer, les bercer, les
amuser, personne essuyer leurs pleurs avec des baisers!
Et pourtant, les caresses sont aussi nourrissantes que le
laitl Plus ta_rd, l'enfant n'a ni jouets ni contes, pour
distraire, amuser,.réveiller son intelligence. Il n'entend
autour de lui que plaintes, reproches, doléances amères
sur le malheur des temps, la dureté des maîtres, la sté-
rilité du sol, l'inclémence du ciel! Point de rêves couleur
d'or ou de rose; il entre deplain-pied dans les réalités
d'une vie de fer et d'argile. Au foyer, sa bouche ne
compte pas pour l'agrément des sourires et des naïvetés
qu'elle pourrait fournir, mais pour le pain et la pitance
qu'elle vient disputer aux adultes. On lui fait durement
sentir qu'il est une charge pour le préparer le p'us tôt
possible à devenir un collaborateur. Le blé est cher, le
maïs est rare, le vin hors de prix; les journées aug-
menteront peut-être, voilà les contes de Perrault que l'on
20 v LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
débite aux enfants de six ans, déjà porchers, bergers ou
gardiens d'oisons ; et l'enfant de dix ans, penseur, éco-
nomiste précoce, jettera vers le lendemain une prévision
hargneuse et découragée.
Mais, comme la prairie verdit après les neiges et
les boues de l'hiver, comme les broussailles sèches du
lilas se couvrent de tendres feuilles et de thirses fleuris,
au souffle des zéphyrs printaniers, ainsi avait subitement
changé et prospéré Sophie, en fréquentant le château .
après la chaumière; en passant de l'âge ingrat dans sa
quinzième année, on avait redressé sa taille dans un
corset, encadré sa belle peau dans des robes mieux
teintes et mieux coupées que la bure ; ses grands yeux
noirs ne s'ouvraient plus, ronds et durs comme le binocle
de la chouette : ils étaient allongés, modestes et fiers,
par la chute de la paupière. M1,e Marquaint, qui avait
enseigné tout-cela à la fillette, ne pouvait pas le retirer
à l'adolescente. Une chose pourtant restait, fiche de
consolation à l'envie. Sophie lisait et écriyait passable-
ment le français, le prononçait même avec peu d'accent,
mais préférait toujours parler patois avec qui compre-
nait cet idiome, où elle disposait d'un arsenal tout
entier, tandis qu'elle se trouvait gênée et désarmée dans
le langage du beau monde. MUe de Rochefort, qui faisait
semblant d'ignorer le patois, jouissait secrètement d'une
infériorité où sa rivale paraissait résignée. Un jour cepen-
dant la nièce dut s'apercevoir que ce babil naïf et imagé
de la paysanne était un passe-temps précieux pour les
études de l'oncle. Le vieux professeur se sentait rajeunir
devant une si charmante occasion de redevenir élève.
LES DECEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 21
CHAPITRE III
IES PAYSANS
Comme c'était aux veillées principalement et aux
après-midi du dimanche, avant vêpres, que se tenait
l'école gratuite du château, elle aurait pu recruter beau-
coup d'autres écoliers, dans l'enceinte même des bâti-
ments ruraux. Le régisseur et le maître-valet avaient
chacun une famille nombreuse ; des jeunes gens actifs,
des filles alertes, à qui le curé avail fait vergogne de leur
ignorance quand ils avaient dû se déclarer illélrés au
catéchisme, et qui, depuis leur première communion,
avaient ruminé des projets sérieux d'étude. Les garçons,
en fréquentant la ville, entendaient \anlerl'instructiou
comme un moyen puissant de faire fortune, mais à la
condition d'avoir pour base des idées plus libérales et
des méthodes plus promptes que celles de l'école pri-
maire du village, où le magister était sacristain et
acolyte du curé. Celui-ci, disait-on, voudrait faire de
nous des saints ou des latinistes candidats au séminaire.
On avait supposé.la même ambition à M. d'Églanline,
sorte de moine lisant quotidiennement son office, comme
un prêtre. Pour les filles, un préjugé de famille plus fort
que les conseils du prône faisait regarder l'éducation
lettrée comme un premier pas vers le mal. Rien de meil-
leur et de plus sûr, pour ne pas entretenir de correspon-
dances amoureuses, que de ne savoir ni lire ni écrire. Le
français parlé, instrument raffiné par excellence, leur
"12 LES DECEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
était suspect pour des raisons de la même force. On n'a-
vait rien à craindre d'un paysan s'exprimant toujours en
palois. « Bonjour, bonsoir, 1» dil en français par un mon-
sieur bien couvert et bien élevé, offraient, au contraire,
les plus gfands dangers. La petite Sophie eût risqué
mauvais renom, si le bruit sourd d'une origine élevée et
la possibilité d'une grande fortune n'eussent mis l'enfant
illégitime dans une position exceptionnelle, à la fois plus
et moins que les paysannes, ses soeurs de lait. Elle accep-
tait une bonne partie de leurs préjugés, sauf des réserves
délicates. « Elles ont raison, disait-elle, de ne pas vou-
loir jouer a^ec l'eau ou le feu; s'il y a dans l'amour
autant de honte et de danger qu'on le dit, l'éviter est à la
fois plus simple et plus sûr que de le combattre. Je ne
tomberai jamais dans la rigole, en évitant de marchertrop
près*de ses bords; je ne me brûlerai pas en laissant maman
débrouiller le millias et chauffer le four; mais le beau
mérite de ne pas offenser Dieu par de mauvaises lec-
tures, si on n'a pas le savoir qui permet de lire des
prières si longues et si belles. Peut-être, à la rigueur,
mes amies peuvent se passer d'écrire, leurs parents sont
tous ici ; les miens sont loin, et la plume me rendra ser-
vice pour les rétrouver, pour leur exprimer, comme à
Dieu, tout mon besoin de les connaître, de les aimer et
de les servir ! »
Les amies, placées dans toutes les conditions favora-
bles à la sensibilité, ne la manifestaient pas plus que
les parents. Rosette, la fille du régisseur, était basanée
comme une gitane; Mignote, la fille du maître-valet,
avait, sous ses cheveux blond maïs, une peau de cuivre
rouge. Le hâle campagnard était coupable de ces coloris ;
mais les deux filles tenaient de leur race des faces car-
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 23
rées, des pommettes saillantes, complétant -la froide
impassibilité de leur physionomie tartare. Les regards
étaient habituellement baissés ou obliques, car la tête
était basse et les épaules dossues. Quand les yeux regar-
daient droit, c'était avec un air assez résolu, mais avec
une expression moyenne entre le vide et la profondeur,
rappelant l'oeil terrible du Sphynx. Ces gaucheries an-
nonçaient l'absence des miroirs, mais plus encore les
fausses idées du décorum et de la pudeur rurale.
Pour les hommes, la fausse optique produisait d'autres
effets. L'adolescent déniaisé aspirait à l'effronterie : la
voix, le geste, étaient rudes, à moins que l'approche d'un
supérieur ne fît retrouver l'altitude soumise et le ton
mielleux dont les pères avaient donné le conseil et
l'exemple. Tardinaud, le maître-valet, était le franc re-
présentant de l'assolement routinier contre lequel les
fermes-écoles faisaient, depuis Mathieu de Dombasle,
une terrible opposition. Le régisseur, Sapinet, avait été
contre-maître à la ferme-école de l'arrondissement, mais
'y était entré assez tard pour ne pas se dépouiller totale-
ment de ses préjugés locaux. 11 prêchait les cultures
fourragères et l'élève des bestiaux, tout en conservant
un secret et profond attachement pour les jachères et
surtout pour le maïs. Dans tout le Midi frais et principa-
lement en Lauraguais, le paysan fait de ce grain sa prin-
cipale nourriture; ce serait déjà une grosse raison; il y
en a une plus intime : la plus forte partie des gages
étant formulée en maïs, une large surface de terre labou-
rable est donnée en usufruit, même aux maîtres-valets,
qui n'ont pas le titre régulier de fermiers. Le fonds appar-
tient nominalement au maître, qui fournit et entretient
les animaux et les instruments de travail. Au jour de la
24 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
récolle, le laboureur partage par moitié le produit de
celte association inégale, et peut aller, comme le maître,
vendre au marché le maïs excédant la consommation de
la famille, déjà garantie par les gages ordinaires. Le
valet fait aussi acte de propriétaire en vendant du blé
produit par la dîme estivandière. A la dépiquaison, dont
il s'est fait entrepreneur moyennant dix pour cent, le
valet emploie encore un temps qui appartient au maître,
un sol, des outils, des chevaux appartenant au maître,
et, encore une fois, dans cette association inégale, il pré-
lève une forte part de collaborateur. Ce n'est qu'un
dixième et non la moitié, mais le travail du maïs a duré
un an, et la dépiquaison ne dure qu'une ou deux semai-
nes. Si ces partages furent institués pour glorifier le
travail et cimenter le patriotisme des travailleurs, ils
avaient parfaitement atteint leur but, et le moral du
paysan en devait être relevé, au milieu des infériorités
regrettables de l'ancien régime. Quand ces contre-poids
ont disparu, l'illusion excessive a pu être prise au
sérieux, et le salarié a pu sentir joindre les prétentions
de copropriétaire, que les fermages longs et réguliers
avaient semées partout et que les tendances égalitaircs
devaient si grandement encourager. Les vieux eux-mêmes
élaienl disposés à goûter ces doctrines, que plus d'un
prédicant agitait dans les loisirs du marché ou du caba-
ret. Les jeunes gens en sont impressionnés avec la viva-
cité de leur âge et la naïveté de leur logique. Que de fois
Tony, traversant le jardin et avisant des figues gonflées
ou des melons jaunissants, s'est demandé de quel droit le
maître aurait supprimé, pour une portion privilégiée des
fruits, la dîme eslivandière ou le métayage du maïs ? La
question reprise à table, en famille, trouvera toujours
LES DECEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 2o
des oreilles attentives et même quelques mains promptes.
Un vaurien âgé de douze ans, Calulet, est là comme
maître-valet, gardien d'un troupeau à mi-fruit; il est
salarié par l'oncle et fait, au profit de la famille, une
inspection générale et quotidienne, puisqu'il bat chaque
jour l'étendue entière de la propriété. Le petit berger est
le grand-maître des eaux et forêts; il a des engins de
pêche et de chasse; partout il réglemente à son gré l'é-
coulement des eaux. Le régisseur a beau boucher un tel
bassin pour le remplir, Calufet a décidé que le bassin
doit rester vide, il en ouvre la marlelière de grand matin
ou à la tombée de la nuit. H a les primeurs du jardin et du
potager en s'y promenant aux heures des repas ; il dé-
flore des champignons nouveau-nés, les bois et la rigole.
Pour ceci, comme pour poissons et gibier, il a besoin de
la cuisine de sa tante, et, par cette réciprocité de ser-
vices, le braconnier s'est dès longtemps assuré la com-
plicité de toute la famille. Celle-ci, par des professions
de foi envieuses, avait pris l'inilialive de l'éducation du
petit voleur.
Les espiègleries et les vols domestiques augmentèrent
de nombre et de hardiesse quand la petite Sophie, d'a-
bord perplexe entre le château et la ferme, parut avoir
opté entièrement pour le château. C'est à table surtout
que Calufet racontait ses expéditions accomplies et ses
aubaines en perspective. L'orpheline ayant une autre
morale et pouvant, devant même dénoncer les méfaits,
était déjà un témoin fort incommode, dans les derniers
temps où elle manqua à la table des fermiers. Domiciliée
auprès de M1Ie de Rochefort, comme élève ou comme
aide, elle ne revint plus partager un repas de la ferme
qu'à des intervalles longs pour qu'on pût s'observer de-
2
26 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
vaut elle. Mais à une certaine occasion, on oublia la
retenue, et le naturel alla jusqu'à l'hostilité. Sophie,
ayant accompagné son institutrice à Toulouse pour ache-
ter quelques toilettes, en était revenue coiffée d'un cha-
peau a'\ec lequel elle s'était hâtée d'aller se montrer à sa
mère-nourrice. Toute la famille, déjà réunie pour le sou-
per, salua le spectacle par un lolle général; rire et tour-
ner la chose en plaisanterie fut impossible, il fallut en
venir aux grosses raisons assaisonnées de gros mots !
Sortir de sa classe, et en sortir par la porte honteuse de
la toilette, était un scandale après lequel il fallait quitter
le pays. Un chapeau de dame affichait une paysanne
comme une fille perdue; et le village élail impitoyable
contre la preuve, contre le soupçon d'une faute ! Les
paysannes vont aux travaux de l'été avec des chapeaux
de paille, mais celui-ci élait d'une paille plus fine et d'une
autre coupe, doublé de satin, garni de beaux rubans et
de fleurs ; c'était, en un mot, un objet de luxe et non pas
d'utilité rurale. C'était la livrée par excellence des dames
de la ville, des dames de la haute caste ou bien de celles
que le vice a posées leurs rivales.
Pierre, l'un des fils du maître-valet, tenait le superbe
chapeau sur son poing, en le considérant avec conster-
nation. Calufet, interprète plus hardi des sentiments
généraux, le fit sauter dans la cheminée, où la flamme
en dévora un morceiàu; le reste fut souillé par le chau-
dron au millas bouillant sur le foyer. On fit, comme on
put, des excuses tardives et intéressées. Une rupture
pouvait arrêter la rente qu'une main mystérieuse payait
comme pension de l'orpheline. Celle-ci, autant affligée
que blessée et surprise, alla continuer l'explication au
château, où M. d'Églantinc rit de pitié. MIlc Marquaint,
LES DÉCEPTIONS DANS LES BECX MONDES 27
qui n'avait pas la morale large du voyageur, excusa les
rustres, en se rappelant beaucoup de scènes pareilles
faites dans les maisons et rues de Toulouse, au sein de
familles parvenantes ou parvenues. L'orgueil, ce Protée
à mille faces, s'insinue jusque dans les actes d'une ap-
prentie modiste, et souvent, très-souvent, c'est par un
sentiment très-net de fierté qu'on ne veut pas se classer
le dernier de la classe supérieure, en s'exposant aux
risées des deux côtés. Beaucoup de dames nobles, qui
avaient gardé, au village ou à la campagne, l'ancien
usage des bonnets, ont eu, à la ville, -querelle avec leurs
enfants, pressés d'amener un changement de costume ;
les novateurs pensaient à l'égalité ascendante donl Paris
est le type, avec l'égalité des costumes ; égalité que la
dame noble pratiquait à rebours. La résistance passait
du village au château, où la noblesse tenait son rang de
la tradition encore plus que du costume. Il est assez clair
que la tradition ne pouvait plus la protéger à la ville.
Les enfants avaient raison contre des préjugés per-
sonnels-
Sophie, instruite par cette enquête, prit~un moyen
tenue, courageux cependant. Le dimanche suivant, elle
parut à la messe avec le bonnet rond des paysannes, où
elle avait glissé quelques-uns des rubans échappés au
chaudron el au feu. L'institutrice aurait bien voulu qu'on
gardât le bonnet rond tout simple dans les voyages à
Toulouse. M. d'Églanline s'y opposa formellement et fit
encore arborer un chapeau plus riche que le premier.
28 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
CHAPITRE IV
LES PiniACLlRS
Dans les premiers jours de mars 1848, la petite ville
de ■*** était en grand émoi pour recevoir le commissaire
extraordinaire de la nouvelle République française. La
garnison était rangée en bataille sur la place d'Armes. La
garde nationale, subitement grossie par la force ouvrière
et bon nombre de patriotes déguenillés, avait pris posi-
tion en face des cavaliers et des fantassins de la ligne qui
se trouvaient assez peu flattés de ce voisinage et que
réconfortaient assez mal les harangues incohérentes du
général Bachapon. Tout à coup, les canons tonnent, la
populace pousse des vivats, les tambours battent aux
champs, les clairons sonnent, la musique joue la Mar-
seillaise; une voiture à quatre chevaux, avec des postil-
lons enrubanés, dépose sur la place le personnage
attendu. Les autorités civiles, maire et préfet en tête,
sont écartées par un geste dédaigneux. Le général, qui
avait mis pied à terre et saluaitliumblement de son épée,
reçoit un accueil encore plus insultant, car le commis-
saire, tournant le dos à la troupe de ligne, court du côté
opposé distribuer des accolades et des poignées de mains
aux frères et amis qui.étaient sans souliers, s'ils n'étaient
pas sans culottes. La nouvelle République française sen-
tait déjà le besoin de parodier l'ancienne; le costume du
proconsul était renouvelé de Saint-Just : grand chapeau
rond calabrais avec trois plumes tricolores, gilet blanc
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 29
croisé, habit bleu et par dessus l'écharpe aux trois cou-
leurs jetée en bandoulière. On pleura, on sanglota.sur
les douleurs du peuple, sur le besoin d'organiser le tra-
vail, de simplifier l'administration, d'épurer l'armée. Les
patriotes, subitement enrégimentés, enveloppèrent leur
illustre ami, lui improvisèrent une espèce de trône-ah-
quote de ces sièges vermoulus el dorés d'où on venait
d'expulser les rois; puis ils défilèrent et redéfilèrent
comme les soldats du théâtre qui veulent compenser par
l'agitation leur petit nombre ou leur indiscipline. Ces
manoeuvres semblèrent bientôt produire l'effet désiré, car
les autorités civiles retournèrent à leurs foyers et les sol-
dats à leurs casernes. Beaucoup de bourgeois fermèrent
leurs boutiques devant les groupes»qui vociféraient la
fraternité, mot que la peur faisait prendre, à tort sans
doute, pour la mise en commun du bien des riches. Pour
le moment, ces groupes furent purifiés et dispersés par
un mot d'ordre dont quelques jeunes gens mieux vêtus
avaient été porteurs. La garde nationale avait imité la
relraile des soldats; les bizets eux-mêmes s'écoulèrent
et le commissaire s'enferma avec ses conseillers à l'hôtel
de la préfecture vidé par le préfet. La ville redevint calme
ou consternée, au moins jusqu'au soir. Le proconsul,
voulant constater son joyeux avènement, laissa circuler
des braillards avec une nouvelle consigne, l'illumination,
qu'ils firent exécuter en cassant les vitres des récalci-
trants.
Au moment où la justice populaire venait de faire gar-
nir de lampions la façade du cabaret major de l'endroit,
une chaise de poste élégante y déposait un voyageur qui
aurait bien voulu glisser incognito vers la chambre ou le
passage le plus caché. Par malheur, l'éclairage à giorno
30 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
fit reconnaître la figure du député O'Donnel. On l'entou-
ra, on le força à crier : vive la République! ce qu'il fit
assez volontiers, en protestant de la ressemblance très-
grande des idées libérales avec les principes égalitaires,
et surtout de son profond dévouement aux intérêts du
peuple en général et en particulier au peuple de son
pays. L'orateur, enhardi par le succès de son exorde,-se
lançait dans un grand discours en prenant le banc de
l'hôtel pour tribîine ou pour huslings. Trois ou quatre
gamins, montés à l'assaut, ravageaient les bagages, où
l'on trouva une réponse plaisante à la profession de foi
égalitaire. Une plaque de cuivre portait gravées des ar-
moiries féodales avec le nom et les titres du député. La
petite malle, lancée du haut de la voiture comme pièce
de conviction, fui brisée et livra au pillage des curieux
un habit brodé, un chapeau à plumes et un parchemin-
diplôme. L'aubergiste, aidé de quelques amis, enveloppa
l'orateur et le fit esquiver pendant que l'attention de la
foule était détournée sur les dépouilles opimes dont on
faisait un petit feu de joie. On se disposait à étendre le
feu à la voilure elle-même, sous laquelle on avait déjà
entassé le foin et la paille des écuries. Mais on fut arrêté
par une patrouille grise commandée par un délégué du
commissaire. C'était un jeune enthousiaste dévoué au
triomphe de l'idée et trouvant le triomphe en assez beau
chemin, puisqu'il avait déjà à s'en faire le modérateur.
Intimidons nos ennemis sans souiller la bonne cause par
d'inutiles excès, telle était sa politique du jour. Son an-
cienne violence avait été mûrie et modifiée par la ré-
flexion pendant quelques années de captivité.
Parochius, clerc d'avoué, puis affilié aune des ventes
charbonnières, avait été arrêté en flagrant délit de cons-
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 31
piration, avec résistance à main armée au gouvernement
établi. Les débats avaient fait peser sur lui une accusa-
tion de meurtre,mais les juges admirent des circonstances
atténuantes, ce qui fit changer la réclusion en simple
emprisonnement. Bien que les portes de la geôle fussent
ouvertes aux premières nouvelles de la révolution répu-
blicaine, Parochius avait refusé de sortir sans les hon-
neurs dus à son héroïsme et à son martyre. C'était seu-
lement le matin et une heure avant l'arrivée du procon-
sul, que Parochius avait pu se décider à sortir. Un attrou-
pement, acclamant Parodius et la République, était venu
pour le couronner de lauriers et le faire élever sur les
épaules de quatre portefaix. 11 fut réintégré à son domi-
cile, où un petit arc de triomphe en guirlandes de*verdure
et de fleurs avait été dressé par les dames de la halle.' Le
proconsul, heureux de retrouver son ancien maître clerc,
le nomma premier secrétaire, premier aide de camp et
sous-commissaire dans trois départements voisins, c'est-
à-dire trois fois préfet, procureur général et receveur
générai; car, administration, justice, finances, tout était
dans la main des envoyés de Ledru-Rollin.
Mais le mot d'ordre : agitation sans souillure, ne fut
pas respeclé longtemps. L'esprit conservateur durait dans
les conseils municipaux mutilés par la dictature et par
l'élection populaire. Il fallait de fréquentes démonstrations
pour l'intimider, pour le paralyser tout à fait. M. d'Églan-
line, un des premiers élus, avait conquis une place ho-
norable dans les conseils du chef-lieu. On y invoquait sa
science américaine, précieuse maintenant que la lumière
politique arrivait d'Occident.
En allant et venant, d'Eglantine avait maintes fois sur-
pris Tony ou Pierre en grande conférence avec les'me-
32 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
neurs de la rue, et il s'était préparé à recevoir au château
la visite des Partageurs. Il avait fait quelques paquets de
gros sous pour distraire la foule pendant qu'on glisserait
des dollars aux sous-officiers de l'émeute. Il avait enfin,
à tout hasard, fait démasquer les meurtrières oblongues
que les murailles du château portaient sur plusieurs faces
et il avait chargé à balles, chevrotines et gros plomb une
vingtaines d'armes à feu éparpillées dans ses panoplies.
L'Américain était prêt pour l'arrivée du linch-law; mais
il trouva, pour repousser les pillards, pour calmer les
turbulents, une arme plus forte, une monnaie plus pré-
cieuse que celles qu'il avait apportées. Les Partageurs
avaient commencé par ravager le jardin, tout plein de
cerises tardives et d'abricots précoces. Puis ils 'avaient
tordu le cou aux volailles et mis en perce quelques ton-
neaux de piquette que Tardinaud et Tony lui-même leur
avaient vanté comme le meilleur vin du cru. Les meubles
et l'argent du château étaient une proie encore plus ten-
tante. Les mutins,"attroupés devant la principale porte,
élevaient sur leurs épaules une poutrelle qu'ils" allaient
manoeuvrer en guise de bélier. Le balcon du premier
étage s'ouvrit et montra le châtelain tenant par la main
l'orpheline qui fit un petit speech fort touchant :
— Vous nous prenez pour des aristos, quand le père
adoptif qui m'élève, moi, pauvre enfant de la charité pu-
blique, a rendu et rend encore tant de services au peuple,
au vrai peuple, aux ouvriers de la ville, aux travailleurs
de la campagne dont il a toujours un si grand nombre à
sa solde.
Le silence et l'intérêt se continuèrent quand d'Églan-
line prit la parole à son tour, non pas dans l'argot de
New-York, ou dans le beau français de Paris, mais dans
LES DECEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 33
la'langue même dent avait usé l'orpheline, le simple pa-
tois lauragais. Son speech fut plus long, mais non moins
tendre et pénétrant. Une échelle avait été appliquée au
balcon par quelques mutins méditant un assaut, le châ-
telain l'enjamba lestement et, tout en continuant sa ha-
raogue, descendit, se mêla à la foule, où il distribua des
bénédictions et des poignées de main. Les escaladeurs
pétrifiés au bas de leur échelle, les enfonceurs de porte
paralysés le long de leur bélier, suivaient de l'oeil les
gestes de l'orateur et le revirement imprévu de la foule
qui lança tout à coup un tonnerre de vivats et d'applau-
dissements. On croyait avoir affaire à un étranger, à un
Franciot, tout au moins, on rencontrait la sensibilité et
l'éloquence nationale de Clémence Isaure. La pupille, qui
était déjà à la mode du pantalon, avait descendu l'échelle
derrière son tuteur. Tous deux s'acheminèrent doucement
ers l'avenue principale,entraînant la foule qui se décida
aller faire visite à quelques châteaux voisins.
CHAPITRE V
SX1H I.A PAIILI
Le chevalier devenu citoyen avait tant de savoir-vivre
u'il fit semblant de ne pas reconnaître deux ou trois
pageurs qui vinrent reprendre l'humble devoir d'esli-
audiers, vers le commencement de juillet. Ce mois est
ut entier rempli par le travail de la moisson, et les nou-
34 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEIX MONDES
veaux gouverneurs en profitèrent pour rappeler aux oc-
cupations régulières les factieux à qui on n'avait pu refu-
ser quelques semaines d'émancipation. La" coupe des
céréales, le transport, la mise en meules, emploient la
première quinzaine; la dépiquaison prend la seconde moi-
tié. Ce temps paraîtra bien long à 'qui voit aujourd'hui
faucher et battre par des machines; mais dans un pays
éloigné des grands centres, les nouvelles modes arrivent
tard. Il fallut d'assez grands efforts pour substituer le
rouleau au hallage par les pieds des chevaux. Celte dou-
zaine de cavales, à cou garni d'énormes sonnailles, ca-
rillonnait agréablement à l'oreille des paysans qui trou-
vaient le temps de faire de bons sommes sur la paille
fraîche. Le rouleau surpassait déjà en surface les qua
rante sabots qui, frappant souvent au même lieu, lais
saient en revanche beaucoup d'autres points sans battage
La pression plus large et plus régulière du rouleau dimi
nuait les journées de salaire, après avoir rogné les heure
de fainéantise. Aussi la nouveauté, répugnée par la rou
tine, était encore plus nettement repoussée par l'intérêt
Quand il fallut la subir, on revint de plus belle au travai
à la tâche dont nous achèverons d'estimer les profils
Les estivandiers non domiciliés à la ferme s'étaien
construit une barraque en planches, remplaçant provi
soire d'une maison éloignée. Le soir, ils y étaient tou
rendus; le matin, ils en étaient de retour sans fatigu
La belle litière d'avoine ou de froment était plus douil
lette que la bourre de leurs grabats. Le rapprocheme
pouvait servir d'autres petits intérêts. Les filles de 1
ferme et les domestfques du château passaient de lo
gués heures sur le sol à dépiquer. Une longue colline
paille battue formait un des côtés du carré. Entre huit
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 35
neuf heures, les deux côtés de la colline étaient couverts
de paresseux commodément et décemment postés pour
regarder les astres. Après neuf heures, les vapeurs du
sommeil avec les demi-rêves, encouragés paj l'obscurité,
^avaient dérangé beaucoup de poses. Mignolte ou Rosette
s'étaient coulées derrière une meule voisine de la bar-
raque. Tony avait fait une percée au fond de laquelle
s'était rencontré par hasard Betty ou Belotte, la plus
éveillée des filles de chambre. Tony tournait là, pour le
moment, ses modestes prétentions.
Sophie elle-même, ayant aujourd'hui droit de se pré-
lasser sur le versant aristocratique de la colline, avait
reposé fraternellement près du rustre, sauf à en être dé-
rangée par la voix du châtelain. Sous prétexte des belles
constellalions du nord-est : "Wega, le Cygne, Altair, il
se trouvait heureux de guider l'adolescente, enjambant
la frontière de paille pour venir s'accommoder à ses
côtés.
Ce bivouac était une image singulière des tendances
de la société française : une très-légère séparation entre
les restes des castes avec de nombreuses 'tentatives en
- haut et en bas pour se rapprocher, comme s'il n'avait pas
suffi d'un peu de vent ou d'un coup de fourche pour ren-
verser la cloison. Aussi le maître devant fortifier ses pri-
vilèges, plus menacés cette année par le sybaritisme
communiste, s'était arrangé pour passer les veillées sur
les bancs de pierre, à la porte du château, ou sur le beau
balcon du premier étage. Sophie ou Zélia Marquaint,
installaient près de lui leurs grâces décentes sur quelques
coussins capitonnés en cuir de Cordoue. Sophie regrettait
toujours la paille et le petit père était un peu de son avis.
Vers dix heures, Zélia, boudant ou ayant la migraine,
36 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
s'était retirée malgré les charmes d'une leçon de géomé-
trie céleste. La petite orpheline bâillait aussi un peu à la
dérobée. Elle se réveilla subitement quand elle put se
croire inobservée.
Ce soir-là, quelques nuages gris pommelés et l'ab-
sence totale de la lune avaient rendu la nuit plus som-
bre et les dormeurs du sol moins dormeurs ou plus tur-
bulenls. Le chevalier se plaignant de la fraîcheur de la
nuit était resté dans la galerie et avait fait clore les per-
siennes du balcon, moius un très-petit judas, où était
braquée une de ses bonnes lunettes. Le merveilleux ins-
trument promené de jour sur tous les points de la cam-
pagne environnante avait déjà aidé la jeune fille à poser
et même à résoudre plus d'un problème de la vie. Elle
avait interprété les agitations de beaucoup d'animaux
innocents et de quelques êtres moins innocents et plus
grands. Elle avait \u fort rapprochés dans les bois touf-
fus, dans les ravins herbeux, deux individus qui se sa-
luaient cérémonieusement sur la place publique ou à
l'église. Quelques interrogations jetées obliquement lui
avaient appris que telle et telle paysanne étaient clas-
sées parmi les clientes d'une caisse d'épargne surnumé-
raire. Le major Grostalou, officier de cavalerie en re-
traite, était un agronome très-entendu et très-estimé ; il
donnait d'excellents conseils et prêtait de l'argent aux
paysans, surtout quand ils avaient quelque jolie femme,
tille ou soeur dans leur famille. Avec de tels intermé-
diaires, on était sûr d'obtenir toujours quelque prêt. Si
on avait un peu d'argent à placer, on pouvait compter
sur un gros intérêt, payé même quelquefois d'avance,
comme dans le meilleur office ouvert aux actionnaires
parisiens. Les pères, frères, maris des jolies femmes,
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 37
n'étaient pas exclus des bureaux du major; bien s'en
faut, on les régalait de fruits, de salaisons et d'excel-
lent vin blanc du cru. On leur faisait promener le petit
parc, admirer le dehors et le dedans d'une bâtisse inten-
tionnellement bourgeoise plutôt que féodale; point
d'ogives, de tourelles, d'armoiries ou broderies Moyen
Age. Plutôt un grand carré long, régulièrement troué
de portes et fenêtres comme une caserne; on recevait
bien tout le monde, mais les jeunes femmes avaient plus
belle chance pour placer ou emprunter.
Un jour Sophie, braquant sa lunette sur cette grosse
bâtisse blanche, dite la castellas du major, y avait bien
nettement reconnu la cuisinière du château d'Aichivat,
à qui le matin même M. d'Eglantine avait remis trois
mois de gages. La lunette la suivit ensuite vers son vil-
lage, où elle avait affaire à cause du marché; un autre
jour, détournant à ce même joint, elle avait fait un autre
détour, vers un petit bois, où Pierre avait mis ses boeufs
à l'ombre.
Sophie parlait d'autant moins de ces passe-temps té-
lescopiques qu'elle en usait d'avantage. Le soir même,
elle profita de la somnolence de tout le monde pour pro-
longer l'inspection du sol qui lui avait déjà révélé tant
de choses. Un trait montrera les progrès sournois de son
éducation. Les romans anciens et modernes ne man-
quaient pas à la bibliothèque. Un éducateur peut se don-
ner des auxiliaires en choisissant les lectures. Le cheva-
lier savait que les jeunes premières de tous pays reçoivent
au milieu des scènes rurales d'amples et précoces leçons;
alors, il avait appelé Zélia Marquaint à son secours pour
professer le bon goût et la pruderie, machines à en-
rayer sur les pentes dangereuses, soit en amour, soit en
3
38 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
littérature. La lunette, que la maligne enfan^ avait trop
souvent braquée vers la terre, a^ait toujours été desti-
née par le tuteur à observer le ciel. Mais devant le fré-
quent accès de caprice, dédain ou despotisme, devant le
vif intérêt manifesté par Sophie aux éternels récits des
pays lointains et des moeurs singulières; devant des
réflexions trop profondes ou des opinions trop avan-
cées, c'était remède tardif, que de cacholer livres ou
lunettes.
Ce soir-là, le sol avait sans doute insinué quelque
moyen de résoudre une question déjà posée par un livre :
une jolie édition deDaphnis et Chloé, enrichie d'images
dessinées par la main du régent. Sophie avait à la déro-
bée ouvert ce lhre, mais non sans y remarquer la der-
nière vignette, où l'on voit quatre petits pieds sortant
d'un rideau. Mais ce soir-là, elle resta dans un bon fau-
teuil, et lut tout au long la pastorale de Longus. D'Eglan-
line, réveillé assez tard, surprit la lectrice riant derrière
la vignette, et ce qui le blessa peut-être davantage, s'é-
chappant du cabinet sans répondre aux gros reproches
et aux petites plaisanteries.
Le premier lundi du mois d'août est un des marchés
importants à Castelnaud, pays régulateur de la produc-
tion céréale. Les grands propriétaires, toujours besoi-
gneux, sont pressés de faire une grosse rentrée. Us font
semblant de venir parader leurs équipages ou les toilet-
tes champêtres de leurs dames. M. d'Egiamine ne pou-
vait y manquer. Les deux élèves battaient la grande
place, où chacun faisait des réflexions sur le chapeau
neuf et les airs dégagés de l'orpheline, pendant que le
châtelain inspectait la halle, écoutant les courtiers, don-
nant des ordres au régisseur. On rentra avec deux ou
EES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 39
trois sacs d'argent, dont un assez ébréché par les emplet-
tes des dames.
La nuit, avant de se coucher, l'agriculteur essaya de
régler les comptes de son exploitation. Le blé avait une
assez bonne tenue, 25 francs ; c'était commode pour le
calcul en livres sterling, dont l'émigré ne se déshabituait
pas. La terre avait donné cent hectolitres de blé, et au-
tant de grains inférieurs, seigle, avoine, pommelé, esti-
més à la moyenne de 12 francs 50 centimes. C'était à
peu près ce qu'on avait rapporté du marché sous forme
dollars, comme disait le souvenir américain. Mais ce
n'était pas tout en grains nouveaux qu'on avait eu cette
belle rentrée. On avait d'abord vidé les réserves de l'an-
née précédente, où la récolte abondante s'était mal ven-
due; il fallait garder les semences, les frais d'exploitation
à payer en nature. Maîtres, valets, régisseurs, estivan-
diers, vétérinaire, maréchal-ferrand, carillonneur, tout
le monde touche des primes, dont l'ensemble atteint
presque à la moitié des recettes brutes. Le régisseur
avait ainsi arrangé le compte de*la dépiquaison :
Journées. Prix. Montant.
Coupe 45 4 » 180
Rattelages' 17 1 » 17
Transport 8 1 50 12
Battages (hommes) 60 1 50 90
— (femmes) 24 » 75 18
2 juments supplémentaires. 24 2 » 48
365
Le rattelage et les juments sont aux frais du proprié-
tairei La nourriture des juments, estimée à 1 franc par
40 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
jour, grève encore de 24 les48 confessés parle régisseur.
Dans le chiffre 4 francs pour la journée du coupeur, la
nourriture compte 2 francs, et là figurent, pour les 2/3,
trois litres de vin à 50 centimes. Le régisseur y ajoutait
déjà moitié d'eau quand le vin était à vil prix. Avec
l'oïdium, la pelite fraude était peu tentante. Seulement,
il choisissait du vin des pays bas, très-fort en couleur. Il
faut donc construire ainsi le compte de la dépiquaison :
R attelage 17
Juments 72
Dîme des grains 430
Total 539
Ajoutons la plus-value de 25 hectolitres de blé roussil-
lon, à acheter pour semence, puisque, sans cette précau-
tion, le blé dégénère rapidement. Le blé de semence,
mieux purgé et venant de loin, coû'e toujours plus cher.
Donc, encore une centaine de francs à ajouter aux 25
hectolitres réservés comme représentant la semence; on
ne peut donc compter en produit net que la moitié de la
récolte brute.
Pour se consoler de la triste réalité, l'agriculteur
espère dans le progrès toujours vanté par le régisseur :
l'an prochain le blé donnera 6 et 8 au lieu de 5 qu'il a
donné celte année; nous avons plus de fumier en ayant
plus de bestiaux et en augmentant graduellement la sur-
face des prairies naturelles ou artificielles. Les promet-
teurs de ces belles choses futures ont leurs bonnes rai-
sons pour faire durer le présent. Les estivandiers sont
tous des gagistes, sauf les deux entrepreneurs qui vien-
nent d'empocher 400 francs en un mois. Les maîtres Jac-
ques sont Sapinet et Tardinaud, le régisseur et le maître-
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 41
valet, dont le temps appartient tout entier au proprié-
taire. Bien plus, le régisseur, contrôleur officiel du su-
balterne, était ici son compère et son associé. Désap-
pointement! drawback! dhurma! mécompte! décep-
tions! malédiction silencieuse! murmurait l'agronome
amateur, en évoquant les langues et les souvenirs de ses
voyages. Qu'aurions-nous dit au Bengale, ou en Louisiane
d'un fermage ne donnant pas 25 pour 100 de rente an-
nuelle? Qu'aurions-nous dit si nos ménagères, au teint
d'or ou de bronze, avaient pris les airs hautains ou dis-
tants qu'elles assument ici sous prétexte de peau blan-
che et d'égalité?
Le philosophe commença une réponse en appuyant
une main sur ses jambes raidies par un sentiment rhu-
matismal : « Au Bengale ou en Louisiane j'aurais eu cela
quinze ans plutôt, et un tel répit peut bien ajouter
15 pour 100 aux produits nets de mon exploitation lau-
ragaise. »
Pour achever la réponse et en relever la délicatesse,
le moraliste ouvrit la Bible au chapitre de Rulh, la gla-
neuse. Nous aurions pu dire le chrétien, quoique la ma-
turité ne fût pas arrivée chez d'Églanline sans le cortège
accoutumé de réflexions et de doutes. Mais quand la
jeunesse a senti l'ardeur et la foi, quand surtout elle a
pu lui donner carrière par l'action, le temps, toujours
chargé de son contingent d'amertune, nous apporte aussi
la résignation, l'indulaence et la sérénité.
Le lecteur a compris du reste le litre ancien de notrelivre.
Arcadie se rapporte aux rêves de bonheur champêtre. Ils
avaient été fréquents dans la vie du chevalier; ils de-
vaient durer encore avec l'amour, paiement espéré des
mécomptes.
42 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUS MONDES
CHAPITRE VI
LE CONSEIL CËÎÏÉIIAE
Bachapon conspué par la République était devenu
intéressant pour la réaction, qui ne manqua pas de
l'envoyer à l'Assemblée constituante. Il s'y faufila dans
les comités fusionnisles où l'on employa très-aclivement
sa turbulence administrative. Le président élu par le
suffrage universel fonctionnant au moins une fois dans sa
plus vigoureuse naïveté, trouva dans Bachapon une de
ces utilités vulgaires qui se prodiguent pendant que les
hommes capables el circonspects se réservent. Le général
de brigade, promu ministre de la guerre, devint un
grand personnage pour toutes les hiérarchies de ses
départements civils et militaires. Présent, il était con-
seiller municipal d'un village dont, absent, il fût nommé
maire. Il remplit en outre la première place vacante au
conseil général, où, à la majorité d'une voix, la sienne
sans doute, il fut élevé sur le fauteuil présidentiel. Le
conseil général n'est pas une mairie de village : la ses-
sion est courte mais impoitante. Le vote et la distribu-
tion de l'impôt titille vivement la fibre au peuple souve-
rain aspirant à pleins poumons l'oxygène vital des libertés
locales. Bachapon siégeait donc en personne pour répon-
dre à la confiance de ses commettants, ou plutôt pour
diriger leurs tendances selon l'idée du sanctuaire gouver-
nemental dont il se croyait modestement la seconde
colonne. Chemin faisant, il pouvait trouver l'occasion de
LES DÉCEPTIONS DANS LES, DEUX MONDES 43
soigner ses petites affaires personnelles, où naturelle-
ment il ne laisserait faillir ni la clairvoyance ni son pro-
tectorat. Il possédait plusieurs grands domaines, chacun
avec bâtiments ruraux et seigneuriaux. Ceux-ci étaient
fort dispendieux d'entretien et, de plus, fort nettement
inutiles au maître ou seigneur pouvant toujours regagner
un château bien meublé à fort petite distance.
Le département, pays de pailles et fourrages, avait
larges garnisons de cavalerie, pouvait même prétendre à
l'élève des chevaux avec dépôt d'étalons. Le ministre de
la guerre avait fait la faveur plus grande, il avait fait
allouer un haras faiblement demandé l'an dernier parmi
les voeux du conseil général. Mais cette année quand tous
les budgets furent volés avec leurs centimes additionnels,
fe préfet vint annoncer que le ministre de l'agriculture
allouait une assez forte somme, ce qui joint à l'allocation
de la guerre permettait l'achat d'un beau local favorable
à l'établissement nouveau. Là-dessus, le notaire Dubro-
cal, homme d'affaires taré et avocat bavard, fit un grand
discours pour montrer le besoin d'un local immense,
ayant déjà de grands communs pour des écuries priu-
cières, de beaux appartements pour loger le directeur et
les bureaux, et des appartements plus beaux pour rece-
voir les illustres visiteurs et inspecteurs. L'aristocratie
était finie sans doute; mais si dans l'ancien régime il y
avait quelque chose à conserver, c'était surtout ce luxe
respectable dont on avait entouré la propagande che-
valine.
Un autre avocat, un peu moins taré mais plus bavard et
prodiguant les citoyens partout où le préopinant avait dit
messieurs, demanda si, par hasard, le regret sur l'ancien
régime et les aristos, en présageait quelque prochaine
44 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
restauration. 11 avait suffisamment reconnu l'évêché de la
Sainle-Ampoule dans le local décrit et offert comme
idéal. Au surplus, il n'avait plus d'objection à l'affecter à
la destination du haras. On était heureux de remplacer
enfin par des objets utiles et respectables comme les
chevaux, les anciennes inutilités qu'on appelait des évo-
ques et des marquis. Seulement il espérait que le pro-
priétaire économisant 3,000 francs pour l'entretien de
son château., se montrerait bon citoyen et l'abandon-
nerait au déparlement et à l'Etat pour la somme assez
minime dont la famille avait payé cet ancien bien natio-
nal. Déjà les allocations de la guerre et de l'agriculture
avaient couvert bien au delà ce chiffre.
Bachapon s'agitait, touchait la sonnette avec la meil-
leure intention d'en carillonner pour interrompre l'ora-
teur, le préfet prêta son aide et fit quelques phrases
filandreuses que Dubrocal reprit en estimant un million
et plus ce que coulerait la bâtisse actuelle de l'évêché
sans compter l'église.
— Ah ! ah ! s'écria l'avocat, l'église nous va : c'est un
magasin de fourrage tout trouvé. Nos pères ont été très-
heureux sous la Convention et le Directoire de saisir tant
de magasins pareils tout construits. En tout cas, il
demandail le vote secret, si le citoyen président s'obsti-
nait à garder le fauteuil.dans une discussion où il avait
un intérêt si majeur et si personnel.
Bachapon piqué au vif perdit la trémontane au point
de se lever et de passer dans le cabinet du préfet.
L'assemblée qui n'avait pas compté sur tant de sou-
mission demeura un moment hésitante. Le vice-président,
vieillard infirme et d'opinions mitoyennes, autre infirmité
de son âge et de son poste, passa lui aussi dans le
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 45
cabinet du préfet pour aviser. Alors la partie jeune et
remuante du conseil, poussée par l'avocat chef de l'oppo-
sition, se demanda ce qu'on, ferait en pareil cas en
Angleterre ou en Amérique. D'Églanline accoutumé à
ces questions gagna lestement le fauteuil.
— En ce cas, citoyens, le fauteuil appartient au plus
âgé et au plus courageux. Je suis prêt à céder la place à
celui qui se sent plus de coeur ou de cheveux blancs
Vous vous taisez : délibérons. Bachapon a laissé ici une
note qui demande 300,000 francs comme prix minimum
• de son château-évêché. Encore pour ce prix-là ne donne-
t-il qu'un hectare de rayon comme terrain annexe au
haras national. Le monopole du fourrage ajoutera un
joli revenu au prix de la bâtisse.
— Et, demandèrent plusieurs voix, le gouvernement,
le préfet autorisent-ils des centimes additionnels jusqu'à
concurrence des 300,000 prétendus?
D'Églantine trouva sur le bureau toutes les appro-
bations et en donna lecture, qu'un toile général accueillit.
Le vice-président ouvrant la porte à ce moment constata
la presque unanimité du mouvement répulsif. Il se re-
tourna vers les personnages officiels pour leur faire com-
prendre que le général ministre perdait la bataille et
gardait son évêché.
CHAPITRE VII
SOPHIE DISPARAIT
M. d'Églanline qui avait passé quelques jours au chef-
lieu pour l'expédition des affaires fut péniblement sur-
46 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
pris do ne retrouver au château que Mlle de Rochefort.
L'orpheline avait disparu depuis deux jours et toutes les
explications qu'il entendit augmentèrent ses inquiétudes.
Les paysans semblaient prendre un malin plaisir en le
scandalisant à l'envi. Quelle vergogne! Quelle respon-
sabilité pour eux si la jeune fille se fut évadée de leur
domicile, eût découché trois nuits de suite de chez ses
parents adoptifs ! Mllc Marquaint ne perdant pas un mou-
vement de la figure du chevalier, souffrait et s'inquiétait
de la consternation qu'elle y lisait. Cet homme qui avait
toute sa vie possédé l'empire de soi-même, qui avait
voulu porter le calme et le flegme jusqu'à la dissimu-
lation, s'oubliait jusqu'à redevenir naïf et transparent. Il
rajeunissait; c'était la continuation des sentiments
éprouvés pour l'orpheline, soumise, caressante, gra-
cieuse. Ne se flattait-il pas de lui inspirer bientôt quelque
chose de plus vif que l'amitié ! Et le voilà tout à coup
déçu dans ses plans! Trompé, vaincu par une paysanne,
par une enfant ! Surtout il se voyait clairement amoureux,
ce qui ajoutait le ridicule à tous ses autres embarras, aux
autres misères de sa position.
Maintenant la gouvernante officielle ne reprendrait-
elle pas de plus belle ses prétentions de Maintenon ? Sur
des cendres où survivait encore une étincelle, elle allait
souffler tous les zéphirs de ses artifices, les aquilons de
son despotisme et au besoin ses orages vindicatifs ! On
ne pouvait pas, dans un si petit pays, braver la censure
publique ! Un mariage de raison était le remède naturel,
la réponse dirimante, aux railleries qui allaient pleuvoir
sur un amour illégal, tempéré tout au plus parla perspec-
tive d'un hymen disproportionné par les rangs autant que
par les âges,
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 4"
Tout ce programme avait déjà été ébauché en mots
couverts, çn intimations, en oeillades malignes. Le châ-
telain qui voyait venir la guerre plus ouverte gagna du
temps en déjeunant seul et en ayant toujours quelques
voisins à dîner. La table était l'heure et le lieu ordinaire
des explications de famille. L'assiégé pouvait encore
ravitailler la place en appelant d'autres secours du de-
hors. Il avait dans les environs cousines, nièces, neveux
ou soi-disant tels. Un célibataire riche n'en manque
jamais. Mais le remède était pire que le mal. Les nièces
et cousines, cultivateurs nés des héritages, visaient
toutes au coeur, comme M,le de Rocheford; venant colo-
niser avec esprit de retour, elles n'en emportaient pas
moins quelques choses avec elles, bijoux, tableaux,
livres, bric-à-brac, petits meubles. Les hommes em-
pruntaient de l'argent, mettaient leurs chevaux au vert.
Les chefs de famille faisaient des coupes de bois sous pré-
texte d'éclaircir le parc; les mères de famille empor-
taient des charretées de fruits, de légumes, des jarres de
salaisons. L'oncle était débonnaire. On n'était pas bien
certain de la part qu'on aurait à sa mort, on s'arrangeait
pour hériter du vivant.
Le curé était un des voisins les plus communicatifs et
le plus disponible comme commensal. Si la bonne chaire
ne lui déplaisait pas, il se contentait aussi de la fortune
du pot. On le remerciait de sa société par quelques
leçons de physique générale, de botanique, de minéra-
logie ou chimie appliquée à l'agriculture et aux causes
finales. L'instituteur primaire, son accolyte et compagnon
habituel, écoutait en mangeant et buvant à ses côtés;
puis remaniait les thèses aux soirées du presbytère;
quelquefois écrivait un bout <Je résumé demj-savant,
48 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
demi-populaire que le curé apprenait par coeur et entre-
lardait aux prônes et sermons.
Ce n'est pas au village seulement que les merveilles du
règne végétal viennent aider aux arguments fournis par
la régularité des saisons, le cours des astres et les splen-
deurs de la voûte céleste. Beaucoup de prédicateurs des
cités et même des métropoles mis en demeure de repous-
ser les attaques de l'incrédulité ont retrouvé les mira-
cles qu'on croyait rares et même perdus. Ils ont montré
que comme aux temps primitifs le domaine en était par-
tagé entre Dieu et le démon. De ce dernier relèvent les
tables tournantes et le magnétisme. A Dieu appartient le
miracle chaque jour renouvelé de la germination. L'équi-
voque entre mystère et miracle est mieux exploité de-
vant les auditoires infimes. Mais les artistes plus ambi-
tieux ne s'en font pas faute. Déjà Fénelon avait noté que
notre dualisme, l'âme et le corps, formant une personne
unique, nous préparait à la trinité de Dieu qui doit être
plus complexe que l'homme. Des plus hardis étirent le
mystère de l'idylle végétale sans penser que la germi-
nation, vulgarité qu'il est au pouvoir de chacun de pro-
duire, voir et discipliner, est tout le contraire d'un miracle,
rare et solennelle dérogation aux lois naturelles !
Mais le noble professeur n'eut pas à regretter l'inintel-
ligence et le pharisaïsme de son disciple, dans le premier
prône qu'il entendit. Préoccupé et affligé, il était plus
exact qu'auparavant aux offices divins. Il venait deman-
der à Dieu la sérénité qu'il montrait au peuple. Ce jour-
là le curé toucha à la jachère, question délicate et
tiraillée par des opinions et des passions assez vives.
— La jachère, c'est le jubilé de la terre, c'est le jour
, du sabbat, c'est le repos du dimanche. Les hommes qui
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES 49
voudraient travailler chaque jour sans glorifier Dieu sont
ramenés à leur devoir et aux droits de Dieu par les
découvertes même de la science. Le comte de Gasparin,
cet agronome de la réforme, ce chimiste protestant, est
forcé de reconnaître dans la jachère un puissant moyen
de produire de l'azote, l'azote, base des engrais et mesure
de leur valeur. Voilà ce qu'il en coûte de se moquer de la
routine! Un beau jour on est forcé d'y reconnaître la
sagesse expérimentale, on est forcé d'y retrouver la
main de Dieu et de la bénir, alors surtout qu'elle suspend
un peu votre travail et bien davantage les rêves de la
science et de l'orgueil humain.
Au sortir de la messe, un mot de l'instituteur pri-
maire appela M. d'Églanline au parloir du curé. Sophie
n'était pas perdue; on en apportait des nouvelles. Le
prédicateur continuant son système de rapporter les
petits effets aux grandes causes, dit, en souriant, que les
honnêtes gens étaient bientôt soulagés par Dieu dans
leurs afflictions de famille. Il se retira discrètement avec
l'instituteur en laissant le chevalier seul en face d'une
inconnue. Ce consolateur divin était une commère maf-
flue, ventrue, haute en couleur, vulgairement endiman-
chée, trente-six ans, français de cuisine entrelardé de
beaucoup de patois. Celui-ci, aisé, futé, pittoresque,
insinuant, plut au châtelain un peu plus que les nou-
velles qu'on lui portait. L'orpheline était vivante et bien
portante ; elle envoyait à son ancien protecteur toute
l'assurance de sa gratitude et de sa plus tendre amitié.
Mais elle devait passer quelque temps dans un pen-
sionnat, dans un couvent peut-être. Elle espérait que
M. le chevalier paierait la moitié de la pension. Un
autre de ses protecteurs, qui était aussi protecteur et ami
50 LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES
de la messagère, paierait peut-être l'autre moitié. En
"attendant le châtelain prendrait aussi à sa charge la
rente annuelle que touchait Ferdinand, le père nour-
ricier
— Oh! oh! murmurait-il en Se pinçant les lèvres
pour retenir quelques sourires méprisants, toutes les,
charges, sans les bénéfices !
La commère devinait à demi-mot
— Remerciez-nous plutôt,, nous avons réveillé votre
amitié, quand une éducation commune et le trop grand
voisinage allaient la faire languir, la dégoûter peut-être.
Les hommes sont si singuliers, surtout les riches !
Le chevalier se remit à parler français pour rappeler
la bavarde à l'ordre et promit d'aviser, pressé qu'il était
d'en finir. On rappela les hôtes, pour prendre congé;
puis l'inconnue remonta dans le coucou forain qui l'avait
amenée de la ville voisine.
CHAPITRE VIII
DEUX A*S APRES
Un chemin de fer de Toulouse à Celte était, depuis
plusieurs années, demandé par les trois départements
principaux intéressés. Les Conseils généraux appuyaient
ardemment ces voeux avec l'espoir légitime que le réseau
viendrait s'ajouter à l'artère, Celle-ci était déjà exécutée
LES DÉCEPTIONS DANS LES DEUX MONDES SI
epuis quelques mois, au moment où nous reprenons ce
écit. Ses bienfaits arriveraient sans nul doute ; mais on
'apercevait encore que les perturbations, compagnes
bligées d'un régime nouveau et mystérieux. Les goûts
8e locomotion rapide g*agnent jusqu'aux plus modestes
royageurs et aux marchandises d'encombrement. Les
bateaux de poste du canal et la plupart des grandes bar-
bues perdaient chaque jour de leur clientèle. Les indem-
Dités folles accordées aux terrains traversés par la nou-
velle route avaient d'abord renchéri le prix des propriétés
Voisines et baissé au prorata la valeur des éloignées.
Tous les propriétaires constataient déjà un gros mé-
compte sur le prix de leurs denrées. Les blés d'Odessa,
les maïs de Turquie, lancés à profusion par le commerce
marseillais, y faisaient une rivalité terrible. L'utopie de
[vingt-cinq francs l'hectolitre semblait évanouie pour
jamais ; vingt francs étaient à peine espérés pour les blés
semences. Les baissiers, chaquo jour plus nombreux et
plus hardis, osaient offrir quinze francs ; on verrait peut-
^tre douze, l'ancien prix de l'avoine ! et, ce qu'il y avait
(de plus barroque, le prix des journées montait à mesure
que baissait la valeur du blé. Deux ou trois mille ouvriers
|du Nord, actifs sans doute, mais gaspilleurs, viveurs
Imprévoyants, bohèmes sans domicile, insoucieux du
lendemain, avaient touché et mangé des salaires de trois
francs par jour, la contagion avait gagné les paysans,
'devenus vergogneux du salaire d'un franc ; on avait mur-
muré, on avait demandé des augmentations; on était
Venu les chercher en quittant ses parents, sa famille. Le
[chantier avait été une étape vers la petite ville et la
[grande ville, avec les cabarets, les cafés chantants, les
'forts salaires de six mois, les grèves., la faim et les roau-

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