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Demi-crimes

De
371 pages

Ce n’est point pour les 200 francs par mois qu’il gagnait à ce métier que Jack Stick tenait à rendre compte des Courses dans l’Écho Parisien. Cette misère lui remboursait à peine ses frais supplémentaires de gants et de chapeaux. Là-dessus tous les hommes sont d’accord, à quelque parti qu’ils appartiennent : aucun culte ne coûte aussi cher à ses fidèles que la religion du turf.

Je ne parle pas des paris qui enrichissent les uns, s’ils ruinent les autres.

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Henri de Pène

Demi-crimes

PRÉFACE

On se rappelle le rêve de Lucien, un des ancêtres de l’esprit de Henry de Pène. Comme Socrate, Lucien commença par la sculpture, mais la Renommée lui apparut en songe et lui dit : « Au lieu de polir le marbre, polis ton esprit. »

Et la Renommée mit une plume à la main de Lucien comme elle avait fait pour Socrate.

Or, un jour que je me promenais avec Henry de Pène au Louvre dans la salle des Antiques, il m’avoua avec regret que son premier rêve fut la sculpture. A l’inverse de Lucien, il trouvait que l’art de faire des déesses était plus beau que l’art de faire des articles de journal. « Vous faites de charmants articles, lui dis-je, mais vous faites aussi des livres charmants ; d’ailleurs, plume, ciseau, pinceau, c’est tout un pour celui qui veut transfigurer sa pensée. »

Les funérailles d’Henry de Pène, vraies funérailles de prince et de ministre ont prouvé glorieusement qu’il était un prince et un ministre de la pensée. Ces funérailles ont prouvé aussi que tout homme de bonne foi, quelle que soit son opinion, n’a pas d’ennemis dans le monde moderne. Après le vaillant combat de chaque jour, le journaliste dépose les armes et donne cordialement la main à ceux qu’il a combattus par la plume. C’est qu’on a enfin reconnu ceci : quel que soit le point de départ, tous ceux qui partent en guerre dans l’armée des penseurs sont les soldats de l’humanité. Ne voit-on pas toujours que les chefs de l’État, s’ils sont des hommes d’État, sont forcés de saluer la lumière d’où qu’elle vienne.

Gambetta dont on vient de couronner le monument aux Tuileries ne dédaignait aucun journal ami ou ennemi, pareil en cela à Napoléon III, tout autant socialiste que lui. C’est qu’avant de servir l’Empire où la République, les chefs d’État veulent servir la France et l’humanité.

Dans les milliers d’articles plus ou moins signés par Henry de Pène, car on ne compte pas ses pseudonymes, on chercherait vainement un sentiment mauvais. Le champ qu’il cultivait ne renferme pas une touffe d’herbe empoisonnée. Toutes les bêtes du bon Dieu — sommes-nous autre chose  — y ont pâturé sans y trouver la ciguë. Au contraire, combien d’herbes réconfortantes, quelquefois amères, mais toujours parfumées par l’air vif et la rosée féconde !

On a réimprimé Bonald et Paul-Louis Courier, Berryer et Armand Carrel. Et tant d’autres qui se passionnaient pour le blanc ou pour le rouge. Pourquoi ne réimprimerait-on pas la politique de Henry de Pêne en regard de la politique de Gambetta ? On n’y trouverait pas comme dans le tribun les grands éclats du tonnerre, on y trouve l’éloquence moins bruyante du journaliste. Renferme-t-elle moins de pensées profondes ? Mais le monde marche : aujourd’hui dévore hier, comme demain renverse aujourd’hui. « Dieu seul est grand, mes frères, » a dit Massillon. Or c’est à peine si Dieu lui-même marque le passé de son œuvre !

*
**

Henry de Pène a écrit sur son premier livre cette petite dédicace qui m’a été au cœur : A ArsèneHoussaye, mon premier ami dans les lettres. Il aurait pu dire « mon plus ancien ami », puisque je l’ai connu à cinq ou six ans dans le doux et charmant intérieur de sa famille, au coin du quai Voltaire et de la rue des Saints-Pères.

Sa mère était de celles-là qui font des enfants qui seront des hommes.

Le tout jeune Henry de Pène jouait alors autour d’elle avec des soldats et des livres. Il ne se doutait pas que sa première bataille serait contre des soldats français. Vous vous rappelez : presque à ses débuts dans la vie littéraire — ç’a été toute sa vie — il se battit en duel contre deux officiers parce qu’il avait mal parlé des officiers qui vont au bal avec des éperons et qui se jettent à l’assaut du buffet. Il donna un bon coup d’épée au premier, officier — s’il y a des bons coups d’épée ; — mais séance tenante le second se présenta. A cette nouvelle prise d’armes, ce fut Henry de Pène qui reçut le bon coup d’épée. On crut que c’en était fait de lui ; mais grâce à Dieu il survécut pour l’honneur de l’esprit français.

Qui donc a eu plus d’esprit et a été plus français que ce vaillant gentilhomme de lettres qui, jusqu’à sa mort, fut le prince de la chronique, de la chronique lettrée et mondaine, de la chronique railleuse et courtoise ? Encore une fois, le style c’est l’homme : qui ne se souvient de ce beau cavalier demi-souriant pour voiler son ironie ? Il ne se méprit jamais sur l’or et sur l’alliage littéraires. Son eau bénite de cour gardait son grain do sel. On pouvait dire que nul n’était tout à fait content de ses éloges, parce qu’il y marquait le coin de la vérité.

Il avait commencé par réimprimer ses chroniques de l’Indépendance belge, au temps où la vérité, la satire, la libre parole nous venaient du dehors. Il avait aussi réimprimé ses chroniques du Figaro. Toute cette période de l’histoire familière du temps s’appelle : Paris aventureux, Paris viveur, Paris mystérieux, Paris effronté, Parisintime. Il avait bien le droit de prendre toujours Paris pour titre, cet autre Rivarol qui a créé le mot : « TOUT-PARIS. »

Il en a été l’historien, au théâtre comme dans le journalisme, dans le monde comme dans le demi-monde. Qui donc était mieux placé, qui donc avait plus d’esprit pour peindre la foire aux vanités et le marché aux passions ? Il allait à la Cour, il allait dans les salons, il allait dans les coulisses du faubourg Saint-Germain comme dans celles de l’Opéra et de la Comédie-Française. Ce qu’il connaissait le moins, c’était la Bohème littéraire. Cette nature un peu haut ne avait peur de hanter les brasseries académiques et les cabarets politiques. Il mettait autant de coquetterie à fuir la popularité que d’autres en mettent à la conquérir.

Il sétait marié jeune et il recherchait autant l’opinion de sa femme que celle du dehors. On pouvait dire que c’était là une belle opinion, car Mme Henry de Pène donna chastement au bras de son mari, pendant un quart de siècle, le spectacle d’une beauté irréprochable. Les lignes, l’accent, le charme : tout y était. Les contemporains n’oublieront pas ces époux assortis, comme on disait jadis, qui apparaissaient toujours au balcon des théâtres quand sonnait le lever du rideau. On pouvait déjà deviner par l’expression de leur figure si la pièce nouvelle serait un triomphe ou une chute. Telle est la force de l’esprit que jamais on ne songea à se moquer de ce couple d’amoureux ayant passé par le sacrement. C’était rare et c’était bien. Quand Henry de Pène mourut, une moqueuse de la Comédie-Française s’écria : « De pareils époux ! voilà qui ne se verra plus aux premières représentations ! »

Il y en a encore, mais si peu ! On sait que, dans la critique, on n’a pas le temps de se marier.

Henry de Pène ne fut pas seulement un chroniqueur : il aborda la politique ardente et passionnée avec la belle éloquence d’un apôtre. Il passa, armes et bagages, du côté du roi. Il était déjà du côté de Dieu. La République de 1870 n’était pas la sienne. Il aurait voulu y rencontrer Platon, Fénelon et Lamartine. Il avait trop vu les républicains de 4 870 se dévorer entre eux comme ceux de 1793. Il se rappelait trop leurs déchirements sous le masque de la fraternité ; par exemple, il me disait en ses derniers jours : « Pourquoi votre ami Félix Pyat ne réimprime-t-il pas ses portraits des hommes du 4 septembre, qu’il a peints d’un seul trait, comme celui-ci : Gambetta, un fort de la Halle aux phrases. Il est vrai que ce mot de Félix Pyat répondait à un mot de Gambetta qui, après sa fuite à Saint-Sébastien, osait dire que l’auteur du Chiffonnier s’était caché dans sa hotte. »

C’est ce qu’on appelle, en politique, de l’admiration mutuelle !

Henry de Pène avait compris que le métier de journaliste était un métier de dupe. On s’y émiette toutes les nuits, on y consume sa part de feu sacré pour amuser les ennuyés du matin. Que reste-t-il de tant de belles flammes ? Des cendres.

Henry de Pène l’avait compris. Il tentait avec succès les hasards du roman ; il allait se risquer sans peur aux batailles du théâtre. Il arrivait enfin à ce rivage espéré après avoir traversé tant de vagues infécondes. Déjà il avait conquis un public d’élite par ses deux romans : Trop Belle et Née Michon. C’était le vrai roman contemporain, car nul n’avait plus que de Pène l’accent moderne. La critique lui avait reconnu le grand art de conter, de mettre sur pied des personnages vivants et d’arracher le masque des passions.

Aujourd’hui, c’est le troisième, mais, hélas ! le dernier roman de ce rare et charmant écrivain. Je l’ai lu sans désemparer, tant ma curiosité s’est prise à ce récit original qui met en scène tant de caractères variés dans une action toute vibrante. Je n’ai pas à faire l’analyse ni la critique des Demi-Crimes. Le lecteur est le meilleur critique du roman qui passionne. Je puis seulement dire que le romancier s’est appuyé ici sur une idée philosophique, digne d’étude. Le titre seul l’indique. Les Demi-Crimes ! on les traverse en riant sans se douter qu’ils sont le dissolvant et la ruine des sociétés modernes.

*
**

Depuis longtemps déjà, Henry de Pène était condamné à mourir jeune ; mais la mort avait des sourires, il se sentait revivre en ses derniers jours. Il aspirait déjà à une renaissance par les sèves et les rayons du printemps.

Si Henry de Pène avait vu venir à ses derniers adieux tant d’esprits supérieurs ou charmants, tant d’intelligences désolées, il eût compris que son royaume était un peu de ce monde. En effet la haute opinion publique, celle qui prend sa source dans les généreux esprits, celle qui est armée des plumes les plus vaillantes, n’était-elle pas aux funérailles de Henry de Pène, pour témoigner de son admiration et de sa sympathie à ce galant homme de plume qui a pu toujours marcher le front haut parce qu’il ne portait dans son cœur que sa religion à la France et son culte au génie français ? Aussi fut-il un homme de sacrifice et de caractère.

Dans son atmosphère, ses amis intimes n’ont jamais respiré que les nobles fiertés et les beaux sentiments. Devant lui aucune lâcheté ni aucune trahison n’auraient pu se manifester. Quoi qu’il écrivit on sentait le gentilhomme de lettres, non pas qu’il prit dans son style un air hautain et dédaigneux, mais parce que, tout en aimant le naturel, il croyait que l’art d’écrire a ses parchemins et que là aussi noblesse oblige. Il représentait tout à la fois l’ancienne et la nouvelle France. Il y avait du chevalier dans ce chevaleresque ; il y avait de l’humour, dans ce Parisien. C’était un croyant, mais c’était un railleur. Voilà les hommes comme il faut et comme il les faut surtout aujourd’hui.

Si Henry de Pène a tenu haut le drapeau de la France, il a tenu vaillamment le drapeau du journalisme, parce que c’est encore la France. Tout ce qui tient une plume doit saluer son tombeau, puisque celui qui y est couché fut un des trois grands journalistes de son temps, par la dignité, par le courage et par l’éloquence. Toujours sur la brèche, il était encore de ceux qui disent aux adversaires : Messieurs les Anglais, tirez les premiers. Hélas ! ce mot lui a coûté cher à la place Vendôme, en 1871 !

Tout le monde a été charmé de son esprit ; mais ne faut-il pas regretter que tant de beaux écus d’or se soient éparpillés en petite monnaie, — du moins monnaie d’or !

Toutes ses pages de chronique sont des pages de romancier et d’historien au jour le jour. Quand on les relira, on sentira toujours battre le cœur du siècle et on verra encore-rayonner l’âme de son temps.

Le premier, dans l’histoire politique, littéraire, mondaine, il est parvenu, sans jamais descendre dans la rue, à peindre le Paris passionnel, humoriste, boulevardier. Tout lui était familier, mais jamais sa familiarité n’a inquiété la langue ni l’esprit. Et pourtant il avait l’art de tout dire.

En toutes choses, c’était un maître, avec l’épée comme avec la plume. Sa belle figure d’ailleurs l’obligeait à la dignité comme son coeur l’obligeait à toutes les courtoisies.

Henry de Pène a eu des amitiés dans toutes les opinions parce que s’il plaçait Dieu au-dessus de la France, il plaçait la France au-dessus du maître quel que fût le roi.

Comme l’a si bien dit Henry Houssaye : « Les hommes de partis les plus opposés ne sont pas des ennemis s’ils sont de bonne foi, puisque tous, quelle que soit leur politique, sont emportés par le patriotisme. Et cette main loyale, si ferme par la plume comme par l’épée, était conduite par un cœur d’or. Dans l’intimité, il avait les cordiales gaietés d’un enfant. Nul ne perdait sa soirée qui avait la bonne fortune de dîner ou souper en sa compagnie. Son esprit jaillissait sur la table comme un vin généreux, or et pourpre, qui frémit dans les coupes. C’était déjà un vif plaisir de le voir de loin quand il apparaissait au balcon des théâtres, ce juge souverain avec cette noble femme qui semblait une sœur de beauté. »

Comprend-on les déchirements de celui qui s’en est allé et de celle qui reste pour le pleurer ? Pouvait-on s’imaginer qu’ils ne partiraient pas ensemble !

Mais c’est là le désespoir voulu par Dieu pour quiconque a entrevu le bonheur. Le bonheur ! Henry de Pène en a montré le sourire, mais a-t-il eu le temps de l’étreindre ? Voyez le tableau de cette existence toute de travail. Elle commence par un horrible duel qui le tient six mois plus près de la mort que de la vie. Viennent toutes les anxiétés du début en ses premières années littéraires qui sont des années de combat. La fortune apparaît, mais une catastrophe frappe son père dont il lui faut payer les dettes, car le père n’avait pas survécu à sa ruine imméritée. Des amis voulurent intervenir. « Non, disait de Pène, il m’est doux de payer pour mon père. » Et il paya toujours. Il était dit que sa vie serait une vie de sacrifice à la France, à la famille et aux lettres ; il en a vécu, il en est mort !

Voilà les heureux de ce monde et de la littérature. On s’imagine trop volontiers que tout cela se passe gaiement ; mais quel est le cœur humain qui n’a pas son enfer ? Ce sont surtout ceux qui sont le plus près de la joie, qui sont le plus près des larmes. C’est qu’il faut que tout se paye à cette cruelle fatalité qui s’appelle la Providence et qui triomphe de la volonté la plus vaillante.

 

ARSÈNE HOUSSAYE.

I

Ce n’est point pour les 200 francs par mois qu’il gagnait à ce métier que Jack Stick tenait à rendre compte des Courses dans l’Écho Parisien. Cette misère lui remboursait à peine ses frais supplémentaires de gants et de chapeaux. Là-dessus tous les hommes sont d’accord, à quelque parti qu’ils appartiennent : aucun culte ne coûte aussi cher à ses fidèles que la religion du turf.

Je ne parle pas des paris qui enrichissent les uns, s’ils ruinent les autres. Un jour, vous perdez, vous gagnez le lendemain ; reste à savoir, la fin de la saison venue, si vous avez encaissé ou déboursé plus de différences. C’est l’histoire de tous les commerces, qu’ils soient réputés réguliers ou irréguliers. Seul le bilan de l’année vous dira, après inventaire, si vous êtes au-dessus ou au-dessous de vos affaires. Je parle des dépenses accessoires et improductives qu’entraîne la fréquentation, qu’il fasse pluie, vent ou soleil, de ces réunions où l’amélioration de la race chevaline sert de gagne-pain à ceux-ci, de passe-temps à çeux-là, et où, pour peu qu’un jeune homme se respecte, une tenue élégante est de rigueur.

Jack Stick, pour continuer à le désigner par le pseudonyme qu’il avait choisi, s’était acquis un certain renom dans la spécialité qu’il pratiquait déjà depuis quelques années et qui n’a de commun avec la littérature que le papier et l’encre dont les reporters hippiques se servent tout comme les écrivains. Il avait du flair et, plus d’une fois, il lui était arrivé de deviner des gagnants improbables. De là, considération, prestige, autorité dans le milieu où il évoluait. On vantait aussi l’indépendance de sa plume et l’honnêteté de sa conscience. Vous voyez que ce n’était pas tout à fait le premier venu, bien qu’à l’époque où commence ce récit, — il y a de cela un peu plus de dix ans, un peu moins de quinze — les Courses fussent moins nombreuses et moins universellement fréquentées qu’aujourd’hui et les scrupules moins abandonnés.

Sans être précisément un joli garçon, il avait de quoi plaire, avec le concours des bons faiseurs, et sa jeunesse aidant. Si, dans la conversation, il ne manifestait pas un esprit que l’on peut citer, il s’en fallait qu’il fît figure de sot. Peut-être est-il aussi difficile au Parisien lancé dans certains sentiers où l’anecdote, le bon mot, l’historiette poussent comme la framboise sur les Alpes qu’au solitaire perdu dans sa retraite, loin des rues où l’esprit court, de trouver sur lui la menue monnaie avec laquelle on paye son écot dans le pique-nique des entretiens sur le pouce.

Pour bon garçon, il l’était autant qu’on peut l’être. et là-dessus pas une voix d’homme ou de femme ne se serait élevée pour protester contre l’opinion générale des camarades. Même dans les jours de caisse vide et de déveine noire, quand il lui fallait refuser les 25 louis de l’amitié, son regret paraissait si réellement sincère que l’emprunteur éconduit faisait encore son éloge le lendemain.

Stick, en somme, était un homme heureux. On ne lui connaissait pas de fortune et il avait presque toujours de l’argent. Les 2,400 francs par an qu’il émargeait à l’Écho Parisien filaient chez le chapelier, qui ne fait guère crédit, et lui permettaient de donner de temps en temps un acompte à son tailleur, artiste accommodant. En face des progrès envahissants de la confection, le tailleur ne se maintient plus que par la galanterie de ses procédés.

C’est dire que les 2 400 francs de l’Écho Parisien constituaient les seules ressources fixes du budget de Jack Stick, qui, du reste, aurait été bien embarrassé de répondre, si on lui eût demandé ce qu’il dépensait par an. « Entre trente et cinquante mille francs, » aurait-il pu dire, sans qu’il lui fût possible de préciser davantage.

C’était pourtant un garçon rangé. Il allait aux Courses comme un bon employé va à son bureau. Il y pariait comme on vend ou achète des denrées coloniales. Le soir venu, il apportait ponctuellement ou il envoyait à la rédaction de l’Écho l’article qui le lendemain matin devait apprendre aux populations que Lusitania et Samarcande avaient fait dead heat et que Capricorn avait gagné dans un canter.

Que, pour lui, la journée eût été heureuse ou mal-, heureuse, son visage ne trahissait guère les satisfactions du gain ou les mélancolies de la perte. Son expérience précoce, son tempérament naturel le défendaient contre les impressions trop vives. Il apportait dans ses plaisirs la même attitude correcte que dans ce que nous appellerons « son travail », faute d’un autre mot. On ne l’avait jamais surpris en flagrant délit d’emballement pour une femme, quoiqu’il vécût dans ce monde affranchi de toute règle qui ne connaît que par ouï-dire les lois de la morale et pour lequel la famille, avec son cortège de traditions et d’obligations, n’existe que dans le lointain des récits apportés par les voyageurs, comme un groupe d’îles dont des océans défendent l’approche au commun des humains.

On savait bien qu’il ne s’appelait pas Stick. Ce n’est pas un nom, Stick ! On savait bien qu’il était Français et l’on croyait aussi qu’il avait, à Paris même, des parents, très riches selon les uns, à sa charge selon les autres. Parmi les amis des deux sexes qui tutoyaient Jack Stick, le plus grand nombre n’aurait peut-être pas été en mesure de dire qu’il répondait, d’après les écritures de son état civil, au nom de Jacques Delalonde (en un seul mot) et était le fils légitime de Louis-Charles-Antoine-Yankee Delalonde, ingénieur, et de Gabrielle-Marguerite-Eugénie Cherfield, son épouse, sans profession.

Ce n’est pas, au moins, que Jack Stick se cachât de son origine, qui n’avait rien dont il eût à rougir ; ce n’est pas que, pour jouer plus librement au gentleman, il eût renié sa famille, avec laquelle il entretenait des relations lointaines, mais affectueuses. Il aimait son père, il aimait sa mère, il aimait ses deux sœurs, l’une d’une année plus âgée que lui, l’autre de cinq ans plus jeune ; non mariées, toutes deux. Seulement, il vivait à part, à sa guise, dans un rez-de-chaussée de la place Vendôme, et il s’écoulait parfois des deux ou trois mois, sans qu’il trouvât le temps d’aller embrasser les siens dans le vaste appartement qu’ils occupaient au milieu de l’une des avenues qui aboutissent à l’Arc de Triomphe. Cette apparente indifférence paraîtra moins invraisemblable au lecteur quand il saura qu’à peine ses dix-huit ans accomplis, Jacques, émancipé en fait et en droit par la volonté paternelle, était venu seul s’installer à Paris, tandis que les siens habitaient alors dans les Ardennes, où, depuis trois générations, les Delalonde, de père en fils, s’étaient légué une importante situation industrielle. Deux années environ après le départ de Jacques, M. Delalonde, ayant trouvé une compagnie disposée à acquérir ses hauts fourneaux, en fit la cession à des conditions qu’on s’étonna de lui voir subir, tant elles semblaient léonines. Il n’était point cependant embarrassé dans ses affaires et il n’eût tenu qu’à lui, malgré les crises subies par l’industrie des fers, de continuer, à la tête de son usine de Charlepont, la tradition de ses aïeux ; mais d’autres projets fermentaient dans son cerveau et, pour les mettre à exécution, il avait besoin d’un fort capital disponible, avec lequel il pût venir, au centre des grandes spéculations, mettre devant la fortune la siège dont il avait conçu le plan.

Quand son père arriva, Jacques avait déjà aiguillé sa vie sur une autre voie et, heureux ainsi, ne se fût pas soucié d’en changer. M. Delalonde était d’avis que chacun devait conduire sa barque à sa fantaisie ; il épargnait ses conseils à autrui, fût-ce à son fils, et n’eût admis personne à lui en donner. « Les conseils, disait-il volontiers, mauvaise cargaison qui ne vaut pas le temps qu’on perdrait à la décharger. » Le genre d’existence que Jacques avait choisi lui faisait bien, de temps en temps, lever les épaules ; mais c’était tout. Peu importait d’ailleurs que M. Delalonde fils eût pris une amusette pour une carrière ; M. Delalonde père était si sûr d’avoir bientôt fait une fortune à l’américaine où ses enfants n’auraient qu’à puiser comme dans une mine sans fin de dollars. Ah ! ce n’était pas pour rien que le caprice de son parrain, un cousin d’Amérique revenu dans le vieux monde, plein d’enthousiasme pour le nouveau, s’était entêté à ajouter à la liste des noms de baptême chrétiens de son filleul, ce bizarre surnom de Yankee, qui avait fait ouvrir de grands yeux au clerc chargé de l’enregistrer ! On discuta assez longuement si ce prénom trop insuffisamment catholique pouvait figurer dans l’acte, et il fallut en référer au curé qui, dans un mouvement de conciliation souriante, fit droit à la fantaisie exotique du parrain en prescrivant seulement que le mot Yankee fût précédé de cette mention : « dit », qui évitait l’assimilation d’un sobriquet pur avec le nom vénéré des saints sous la protection desquels le nouveau-né était plus spécialement placé.

Il y a de ces mystères : Louis-Charles-Antoine Delalonde, dit Yankee, devait, toute sa vie, comme si cette, invocation à la libre Amérique faite autour de son berceau eût été une prophétie, comme s’il eût été voué au yankisme ainsi que d’autres enfants le sont au blanc, penser et agir en Yankee plus Yankee que les vrais. Notre continent lui semblait jeté dans un moule étroit, routinier, monotone. Il avait un besoin de larges horizons, de poussées individuelles, et ressentait des élans en avant qui lui avaient fait rompre la chaîne industrielle, honorable et dorée pourtant, à laquelle jusqu’à lui les Delalonde étaient restés attachés si fidèlement.

Les affaires de terrains, les spéculations sur les immeubles étaient en grande faveur à Paris.

Le gouvernement qui avait succédé à l’Empire ne se souciait pas que l’on pût dire de lui : « Le bâtiment ne va plus, depuis qu’il a perdu ses grands protecteurs : Napoléon III et M. Haussmann, » et il s’évertuait à faire ou tout au moins à permettre aux entrepreneurs et aux corps de métiers si nombreux qui relèvent des œuvres de l’architecte, les percements de voies nouvelles et, par suite des quartiers neufs à édifier en bordure, un ensemble d’ouvrages auprès desquels les soi-disant merveilles de la transformation du Puris impérial seraient jeu d’enfant.

Ce qu’on désire, on le croit aisément. M. Delalonde ajouta donc une foi entière à ce programme, et comme il importait au succès de ses desseins qu’il fût plus vite et mieux renseigné que personne sur l’ordre et la marche de la campagne, il prit les grands moyens et entretint dans les bureaux des intelligences dont le prix qu’il les payait dépassait, à coup sûr, la valeur réelle. Guidé par des indiscrétions qu’il considérait comme la vérité de demain escomptée à son profit, il fit acheter par des prête-noms un certain nombre d’immeubles destinés à être abattus pour livrer passage à celle des voies nouvelles qui lui paraissait devoir être exécutée la première. Lui-même ne paraissait pas dans ces opérations, se réservant de soumissionner les travaux qui allaient être prochainement décrétés.

En même temps, cet homme dont l’appétit de vastes entreprises n’était pas facilement assouvi, achetait à un chimiste, fécond en inventions jusqu’ici médiocrement heureuses, la propriété exclusive de l’exploitation industrielle d’un gaz oxygène dans trois grands pays : la Russie, les Étas-Unis d’Amérique et le Canada. Des expériences, tenues mystérieuses comme une vente de carbonari, avaient eu lieu dans un laboratoire construit sur les bords de la Seine par les soins de notre savant. Le préfet y avait assisté, disait-on, avec un petit état-major de juges compétents, et là, le gaz oxygène avait été déclaré, à ce que racontaientles initiés, le premier pouvoir éclairant du monde. On commençait à parler d’un essai, en grand, qui devait être bientôt tenté sous les yeux du public, devant la façade même de l’Opéra. L’éclairage n’était d’ailleurs qu’un des atouts que les apôtres du gaz oxygène, détrônant son camarade l’hydrogène, prétendaient avoir dans leur jeu. Dans les opérations si multiples du blanchiment, l’oxygène produisait merveille et cela faisait dix fortunes pour une dans la cervelle surchauffée de M. Delalonde.

L’acquisition des immeubles qu’il comptait revendre à bref délai avec les bénéfices résultant de leur expropriation par la ville, le traité avec l’inventeur des procédés nouveaux relatifs à la fabrication du gaz oxygène, ne firent qu’une bouchée des sommes liquides provenant de la vente de l’usine de Charlepont, bien que M. Delalonde n’eût versé que des acomptes en signant ces divers contrats, avec terme et délai pour le surplus du payement. L’argent n’était pas alors craintif comme il l’est devenu depuis ; il trouva un certain nombre de caisses disposées à lui livrer leurs billets de mille, en échange de ses traites sur les millions à venir. Comment n’eût-il pas inspiré confiance ? Sa réputation était intacte ; il était arrivé à Paris précédé du crédit légitime qui s’attachait à son nom bien coté dans la haute industrie ardennaise et lesté de capitaux qu’il n’avait pas hésité à jeter tout d’abord dans le creuset d’où ils devaient sortir transfigurés et multipliés. Les capitalistes ressemblent volontiers aux soldats qui vont de l’avant d’autant plus bravement que ceux qui les mènent donnent l’exemple.

D’ailleurs, les opérations de M. Delalonde n’étaient point mal conçues et, en admettant la certitude des données sur lesquelles elles reposaient, leur succès semblait très logiquement probable. De plus, il exposait ses projets à merveille, mettant une parole habile au service de la sincérité de sa foi. S’il lui arrivait de faire des dupes, il en serait assurément la première.

Son grand défaut, et c’est ce qui le rendait dangereux, était de croire aux miracles et d’aspirer aux plus vastes conquêtes sans se rendre compte de la disproportion entre son but et les ressources dont il disposait pour l’atteindre.

Comme le temps marchait sans amener les résultats en vue desquels il avait prodigué son lest, comme les obstacles loin de l’arrêter l’irritaient, quand l’argent lui fit défaut soit pour maintenir ses positions, soit pour subvenir à la vie des siens qu’il voulait confortable et large, en harmonie avec la fortune que la famille eût tout naturellement possédée, si son chef n’avait sacrifié le présent à l’avenir qu’il rêvait, il créa de l’argent. Il emprunta, sur sa signature, d’abord à des taux réguliers, puis à des conditions de plus en plus usuraires. Que lui importait ? Sa prolongation infaillible du grand boulevard de l’Ouest, promise par la ville, décidée par le conseil municipal et le préfet de la Seine, d’accord pour la première fois de leur vie, ne devait-elle pas bientôt lui payer ses peines au centuple ? Des circonstances extérieures retardaient seules la réalisation du projet. Et puis, cette prodigieuse affaire dn gaz oxygène ! Là, les bénéfices qu’il alignait sur le papier se traduisaient par des chiffres de féerie et, quand il consentait, étranglé par le besoin de combler un trou trop largement béant sous ses pieds, à aliéner en faveur d’un ami ou de l’ami d’un ami, un tantième quelconque des droits qu’il avait acquis pour l’exploitation exclusive, en trois immenses territoires, de son fameux gaz, il avait l’air de vous abandonner une tranche de quelque gâteau pétri dans une farine de perles et de diamants par les mains de la Fortune elle-même.

Autour de lui, on ne soupçonnait pas encore sa gène. Sa maison ne manquait de rien et les fournisseurs étaient toujours payés. M. Delalonde avait, du moins, le bon sens de se défier des petits créanciers criards qui vous ont bien vite fait, avec leurs aboiements, de discréditer une maison dans le quartier. Puis, du quartier, la rumeur de votre déconfiture se répand par la ville et voilà des gens notés d’incapacité de paiement, autant vaut dire : condamnés à une lutte de tous les instants entre le doit et l’avoir, dont l’issue ne peut être que désastreuse.

Jack Stick ou, si vous l’aimez mieux, Jacques Delalonde, seul parmi les siens, aurait pu dire quelle, crise traversait son père.

Un jour, après lui avoir libéralement, peu de temps auparavant, fait cadeau d’une demi-douzaine de mille francs, pour l’aider à sortir honorablement d’une culotte, le jeune homme avait été appelé par son père qui, l’ayant assis devant une table où s’étalaient dix papiers à billets, tout remplis d’avance, d’une valeur de 5 000 francs chacun, lui avait demandé de les revêtir de sa signature à une place qu’il lui indiqua.

C’était la première fois que Jacques se livrait à cet exercice.

Son père lui expliqua qu’il s’agissait d’une simple formalité. Une troisième signature était réclamée par les usages de la banque et il avait pensé tout naturellement à son fils pour lui demander ce service. Aucun risque à courir d’ailleurs. A l’échéance, les 50 000 francs seraient bien entendu acquittés par M. Delalonde père, ou tout au moins renouvelés.

Jacques signa sans faire d’observation et sans concevoir la moindre alarme.

Trois mois plus tard, d’ailleurs, son père put lui montrer los effets qu’il avait signés et les déchirer devant lui.

Ce fut le commencement d’une série de complaisances du même genre dont Jacques ne prenait même pas note et dont la portée lui échappait. Il avait d’ailleurs bien autre chose en tête, et pendant que le père rêvait qu’il allumait sur le Nouveau Monde et l’empiré de Russie les clartés de son gaz, le fils n’avait dans la tête que des galops de chevaux, des cotes et des tuyaux à découvrir.

II

 — Bonsoir, père Brenard, avez-vous mes épreuves ?