Démon aux yeux de lumière

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Un vent glacial venu du nord s’engouffrait et sifflait dans la chambre 27 du Tamd’huin Hotel, jouant avec les trois billets de dix livres coincés à mi-longueur dans le tiroir de la table de nuit. Ce blizzard surnaturel n’incommodait en rien Loki : depuis l’Âge des Ombres, l’air froid avait tendance à tiédir au contact de sa peau.
Publié le : jeudi 28 juillet 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843443732
Nombre de pages : 29
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Démon aux yeux de lumière Thomas Day
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Thomas Day – Démon aux yeux de lumière
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Thomas Day – Démon aux yeux de lumière
Ce texte est extrait du recueilSympathies for the devil - Redux. Parution : juillet 2011 Version : 1.0 — 27/07/2011 © 2004, Le Bélial’, pour la première édition © 2011, Le Bélial’, pour la présente édition
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Thomas Day – Démon aux yeux de lumière
Un vent glacial venu du nord s’engouffrait et sifflait dans la chambre 27 du Tamd’huin Hotel, jouant avec les trois billets de dix livres coincés à mi-longueur dans le tiroir de la table de nuit. Ce blizzard surnaturel n’incommodait en rien Loki : depuis l’Âge des Ombres, l’air froid avait tendance à tiédir au contact de sa peau. Après s’être collé une sucette goût fraise dans la bouche, laissant l’emballage virevolter dans l’espace grand ouvert de la chambre, le démon dépoussiéra grossièrement ses cuirs avec le dos de la main!— pantalon et veste qu’il enfila dans la foulée sans passer de sous-vêtement. Une fois sa virilité remise en place — difficile de ranger autant de viande chaude et de magma dans si peu d’espace — , il s’assit sur le lit pour enfiler ses chaussettes Courtney Love. Ne pouvant s’empêcher de sourire — ligne fine et aiguisée des lèvres jointes — il évoqua l’ex-chanteuse de Hole et accessoirement ex-femme de Kurt Cobain désormais trop vieille et trop laide (excès d’alcool, excès de tabac et excès de drogues ; une conflagration d’abus et d’outrances qu’une pratique pourtant assidue de la baise n’avait pu contrebalancer). Après avoir changé sa sucette de côté, Loki se glissa dans ses bottes Harley-Davidson, grognant sous l’effort, puis il se tourna vers la pute qui n’avait pas bougé du lit, ne pipant mot depuis plusieurs minutes, se contentant de produire des bruits de gorge profonde. Toujours en état de choc, la prénommée Cindi (avec deux i) avait remonté les draps à la propreté douteuse et la couverture mitée sur ses seins pareils à des poires blettes. Bien qu’emmitouflée jusqu’au nez, la fille aux yeux pochés par le gin de mauvaise qualité continuait de trembler et de pleurer. Maculant le froncement quasi simiesque de ses traits fatigués et mobilisés par d’incessants reniflements, son maquillage avait coulé en larges traînées noires et pourpres. Partiellement accrochée à l’oreiller crasseux, telle une méduse posée sur son cercueil de sable mazouté, sa perruque blonde la couronnait de travers, laissant apparaître pour partie ses cheveux noirs crépus saccagés par un apprenti coiffeur. D’une certaine façon, grâce au travail de remodelage imposé par la terreur, ses traits étaient bien plus beaux maintenant, franchement plus intéressants que lorsqu’elle lui avait souri dans la rue, près des braseros de fortune, lui promettant la pipe du siècle. Se tenant droit au centre de la chambre d’hôtel, jouant de sa sucette avec le bout de la langue, qu’il avait fort pointu, Loki jugeait la situation plutôt marrante : c’était arrivé!— le bruit assourdissant, l’effondrement partiel de l’hôtel — juste au moment précis où il faisait jouir Cindi la molle à force de lui bourrer le cul en lui écrasant la gueule dans l’oreiller. Putain ce que je lui ai mis
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Le démon avança jusqu’à l’extrême bord du plancher encore sain. Et, une main accrochée à un gros intestin de papier peint aux motifs géométriques très seventies, il contempla la géographie du désastre : les immeubles éventrés ou complètement détruits, leblack-outfrappant des quartiers complets de Glasgow. Le sillon qui venait de trancher la ville en deux n’avait rien d’un coup de scalpel ; il s’agissait d’une plaie profonde aux bords larges et déchiquetés — le produit d’une véritable attaque de tronçonneuse divine. Au-dessus de la cité, le ciel portait une marque comparable, tel un reflet. D’un infini à l’autre, de l’ouest vers l’est, courait une entaille d’insondables ténèbres aux bords pourpres et mouvants, oblitérant les étoiles, déchirant les nuages. Grâce au mur manquant et à la perte d’une bonne partie des cloisons attenantes et du plancher, Loki jouissait d’une vue panoramique sur Glasgow. Ainsi, il pouvait contempler en Cinémascope et Technicolor la faille rugissante qui passait juste une quinzaine de mètres en contrebas. La plaie longeait la rue pour éviter sa Porsche garée près d’un groupe de cabines téléphoniques rouges transformé en lotissement à clodos. Elle avait avalé une bonne partie de l’hôtel de passe, tout le pâté de maisons en vis à vis ainsi que le grand magasin un peu plus bas sur Old Market Street. Des badauds s’amassaient sur ses rives. Il y avait là des vagabonds qui se réchauffaient, profitaient des chaleurs magmatiques remontant du fond des abysses, des yuppies accrochés à leur téléphone portable comme une tique au cou d’un chat, et, au coin de la rue, un paquet de Jamaïcains àdreadlockset manteaux de fourrure qui faisaient tourner un grosblunten frappant dans leurs mains et en chantantRedemption Song. Loki retira sa sucette pour croquer un cristal d’ultraspeed. La drogue déboula dans son crâne comme une rafale d’AK47 ou une fiesta de napalm dans une palmeraie cambodgienne, l’obligeant à jeter la tête en arrière en claquant des dents. Il reprit ses esprits sans cesser de trembler, l’air sifflant entre ses lèvres à peine disjointes, puis il remit la sucette à sa place : tout contre ses muqueuses ensalivées. « Haaaa… O.K. ! J’ai merdé, reconnut-il en s’adressant à la pute sans la regarder. J’y suis peut-être allé un petit peu trop fort. Mais, un, ils l’avaient bien cherché et, deux, faut toujours voir le bon côté des choses : la Porsche n’a rien et les clodos sont plutôt contents. » Il se tourna vers la fille qui l’observait, incrédule. Elle donnait l’impression de se contrôler pour ne pas éclater en sanglots. « Hé… Je me gèle les miches, Iggy Pop, commença-t-elle à pleurnicher… Si on changeait de chambre ou même d’hôtel… — Comment tu m’as appelé ? Tu oses me comparer à cette tarlouze à la con qu’a emmanché des années durant ce nullardo de Bowie… » Sans doute sous l’emprise de l’ultraspeed — se droguer, les enfants, c’est pas bien du tout —, Loki chopa le lit par le côté et le balança dehors avec la fille hurlante prisonnière des draps, les griffesplantées dans le sommier. Je suis Loki avec un seul i, misérable suceuse de bites écossaise, le démon aux yeux de lumière, le fils des derniers géants et le père du bien nommé Ragnarok. Ragnarok, voilà un mot qui cogne. Je ne suis pas un simple mortel, pas un de ces cafards qui grouillent sur l’agonie du MondeLe lit et son occupante disparurent dans la Faille, sans aucune élégance, cul par-dessus tête…
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Sucette coincée entre la langue et la joue, le sang saturé d’ultraspeed, Loki récupéra son flingue chromé dans le tiroir de la table de nuit, libérant par la même les trois billets de dix livres jusque là prisonniers du meuble. Accompagnant son bond d’un rire de dément, il se jeta dans le vide, son long manteau noir claquant dans le vent, ralentissant sa chute, ou du moins donnant l’impression d’agir de la sorte. Au moment précis et aigu où ses bottes mordirent la poussière accumulée sur le trottoir, un train de douleur lui remonta jusqu’au cerveau à travers les jambes puis la colonne vertébrale. La frime… des fois, c’est un peutoo much, même pour un démon. « Putain, c’qu’elle est grosse ! » s’étonna-t-il en contemplant la Faille resplendissant à ses pieds : cent mètres de large, cinq ou six cents mètres de profondeur… Ça le fit rire… car c’était — mot pour mot — ce que la pute avait dit juste après qu’il ait tombé le pantalon. Hilare, il monta dans son bolide vif-argent, le démarra et le propulsa à travers les rues pourries de Glasgow, le long de la Faille en écoutantSympathy for the devilrouge — potentiomètre… Bientôt, la Faille ou une de ses ramifications lui barra la route. Il s’arrêta au frein à main, enleva ses Ray-Ban pour la première fois de la journée et descendit de voiture. Le Ragnarokressemble donc à ça ça coup-ci, va y avoir du boulot pour redonner au Ce Monde un visage paisible à défaut d’être humain. Il repensa à la mocheté terrorisée qu’il avait balancée dans le magma et claqua des doigts. « Ah ces mortels… Aucun sens de l’humour ! » Elle l’avait comparé à Iggy Pop, la conne… Il eut alors envie de prendre une guitare et de monter sur scène, comme au bon vieux temps, devant quarante mille personnes déchaînées, dix milles mouilleuses ne rêvant que d’une chose : passer la nuit avec lui. Il avait vécu ça et même plus… Tout en chantonnant une vieille chanson d’Eleanor McEvoy, il remonta dans sa Porsche. « Fires burn, turning into dust What was precious, what was pretty paradise Fires turn, burning to the ground What was healthy what was holy what was life If you think it’s hot now And you hate that heat You think it’s bad now, wait and see You think it’s close now as you sleep within your bed... » Quelques décennies plus tardFatigué, les mâchoires sollicitées par d’incessants bâillements, Loki proposa au dragon de se poser à l’endroit qui lui conviendrait le mieux. Sentimental, car il aurait pu tout aussi bien choisir une colline déserte ou une plaine envahie par l’herbe folle, l’esprit céleste plongea vers les ruines d’un petit village d’Europe centrale dont la cathédrale, très ancienne, demeuraitpresque intacte.
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Pour freiner sa chute, la bête déploya ses ailes, leur offrant un avant-goût d’infini. Une fois à terre, le dragon enroula ses trois cents mètres de muscles, d’os et d’écailles autour du bâtiment, pesa sur la poussière de tout son poids et s’immobilisa enfin. La Porsche grise métallisée — sanglée sur le dos du dragon — tressauta une dernière fois avant de s’engouffrer dans un tunnel de silence. Loki s’empara de sonGuide Visaet de sa carte Michelin dans la boîte à gants. Il écorné sortit du véhicule, claqua la portière et s’étira. D’un lent mouvement de rotation du buste, il embrassa le paysage encaissé au fond d’une vallée calcaire. « Bordel ! Mais où est-ce qu’on peut bien être ? » Il fit le tour de la Porsche pour vérifier les différentes sangles, les différentes chaînes qui maintenaient en place ses possessions et bagages — il avait perdu son beau voilier écossais quelque part au sud de Londres, assistant impuissant à la chute et à l’explosion du « treize mètres », transformé, en quelques secondes à peine, en bois de chauffage. À cette heure-ci, dans la capitale britannique, quelques survivants devaient se tailler des slips dans les voiles du gréement. Voilà le résultat quand on n’a jamais été doué pour la manutention et le bricolage : du combustible pour les braseros et des sous-vêtements qui grattent. Toutes ses possessions semblaient à leur place, dans un ordre relatif : aucune malle, aucun fusil d’assaut, aucune caisse de munitions ou de pièces détachées ne manquait à l’appel. Désirant descendrechez les mortelsdu Monde, et gagna la terre, Loki jeta son échelle de corde dans la poussière ferme. La dernière fois qu’il avait sauté d’une telle hauteur, il avait eu mal au dos plusieurs jours durant. C’était à Glasgow, la nuit de l’apparition des premières failles du Ragnarok, cela ressemblait fort à hier pour lui et c’était il y a bien longtemps pour la plupart des rares survivants ayant connu le monde d’avant : le vingtième siècle. Comme Loki ne s’y intéressait plus — du moins momentanément — le Dragon perdit un peu de sa densité, si bien que le distributeur de boissons accroché à son flanc droit se cala sur le sol irrégulier en faisant un bruit de flipper au bord du tilt. Sourire aux lèvres, Loki asséna un violent coup de pied à l’appareil qui éructa et délivra une boîte de Coke glacée. Il avait l’habitude de voler à plus de douze mille pieds, hors de portée de tous ces crétins désireux de cartonner le moindre volatile de passage — dragons y compris. Douze mille pieds… une altitude parfaite pour avoir des boissons bien fraîches. « Join the Pepsi generation ! » ne put-il s’empêcher de crier en ouvrant sa canette de Coke. Il fit quelques pas en arrière pour regarder le dragon : en elle-même, la bête était à peine visible… Mais comme un filet à grosses mailles couvrait son dos et ses flancs sur cinquante mètres de long, un de ces filets que les dockers utilisent pour charger les caisses sur les cargos, on devinait sans mal sa masse globale, sa démesure. Loki offrit à la nuit un rot bruyant, qui n’eut aucun effet car le dragon avait déjà sombré dans les douces étoffes du sommeil. Et dire que cette saloperie pleine de sucre était à l’origine un médicament, on se demande bien ce que ça pouvait soigner« Voyons voir où on est… » Il déplia complètement sa carte d’Europe et la maintint au sol à l’aide de quatre pierres plus noires que la nuit. Il ouvrit une de ses malles et en retira une boîte à pilules en argent ouvragé
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contenant desdouceursavala deux cristauxet vertes comme les eaux des anciennes lagunes. Il  bleues d’ultraspeedet alla même jusqu’à en croquer un troisième pour le plaisir de l’overdose. Il noya la drogue avec un flot de coketiède — évidemment, dans ses mains, les boissons glacées avaient tendance à se réchauffer assez vite. Assis en tailleur, il regarda le ciel avec attention — la position des étoiles, là où le ciel n’était pas déchiré, lui fournit longitude et latitude. Ainsi, il détermina qu’il se trouvait fort probablement à Sigishoara, dans l’ancienne république de Roumanie. Il ouvrit leGuide Visaà la bonne page et lut le résumé consacré à ce qui avait été, il y a longtemps, la ville natale de Vlad Tepès. Il se maudit de ne pas avoir reconnu les lieux. Ceci dit, une fin du monde et plus d’un siècle le séparaient de sa dernière visite dans le coin. Question bouffe, le guide conseillait une pizzeria bon marché dont il devait rester peu ou prou les fondations ainsi qu’un bout de four à pain. Mais Loki n’avait pas faim, du moins pas ce type de faim. Le démon changea ses Ray Ban contre des Vuarnet conçues pour les promenades sur les glaciers, des lunettes équipées de verres miroirs et de petits pare-soleil en cuir sur les côtés. Loki possédait plusieurs paires de lunettes de soleil mais seulement une seule de ce genre, à laquelle il tenait beaucoup, la réservant uniquement à ses activités nocturnes, car elles ne trahissaient guère la luminescence de ses yeux de feu. Il détendit ses vêtements de cuir noir, décoré de débris d’avant les Failles, donna un peu plus de place à ses testicules broussailleux — toujours le même problème. Puis, nettement moins gêné aux entournures, il finit sa canette de Coke chaud qu’il jeta au loin avant d’aller se caler entre les griffes du Dragon. Ce dernier, épuisé par les deux mille kilomètres parcourus ces deux derniers jours, étranglait la cathédrale noire de Sigishoara dont il avait pris la couleur par mimétisme au point de devenir en quelque sorte une excroissance maligne de ce bâtiment du XVe siècle. De temps en temps, sa queue se levait et perdait son camouflage pour faucher quelques fleurs carnivores devenues par trop agaçantes. « Hé ! Pantoufle… » Loki ignorait si le dragon aimait — ou n’aimait pas — être appelé ainsi, car ce dernier n’était pas doué de parole ou d’une quelconque forme de télépathie. Parfois, il grognait de plaisir ou de mécontentement, mais jusqu’alors il s’était toujours abstenu de réagir au surnom dont le démon l’avait affublé. Sans doute la bête ignorait-elle complètement ce que pouvait être une pantoufle. Et puis, en ces jours sombres, qui avait encore l’occasion de porter des pantoufles ? « Jamais tu choisis un endroit où il n’y a ni fleurs carnivores, ni insectes crache-acide, ni arbre-prison ! » Le dragon se déplia, leva une épaule et la Porsche tangua dangereusement. « Hé ! Déconne pas ! Déconne pas ! hurla le démon. T’as perdu le bateau avant-hier, si tu casses ma bagnole aujourd’hui, comment je vais rentrer chez moi ? Hein ? » Ceci dit, je n’ai pas vraiment de chez moi et l’embarras du choix, ne put s’empêcher de penser Loki.
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Il remonta jusqu’à la Porsche et utilisa les tendeurs pour tenter de remettre le véhicule dans l’axe de la colonne vertébrale du dragon, ce qui n’était pas une mince affaire vu que cet imbécile s’était couché en rond, pour changer… Le démon mit l’autoradio de la Porsche en marche — potentiomètres dans le rouge, comme d’hab’ — et regagna la terre ferme accompagné par les premiers accords deThe Mercy Seatde Nick Cave and the Bad Seeds. Il enleva ses bottes Harley-Davidson, puis son pantalon sur lequel il s’assit, calé entre les griffes du dragon, non loin d’une fleur à la tige suffisamment longue dont il guida la corolle affamée vers son sexe dressé. La fleur chercha à mordre, s’approcha, l’enveloppa, le décalotta, le chatouilla, revenant à la charge sans cesse, butinant son gland ou son scrotum comme couvert de fil barbelé. Elle était dénuée de la moindre forme d’intelligence et se contentait d’obéir à ses réflexes ; en priorité celui qui lui ordonnait de trouver de la nourriture. Loki ne tarda pas à jouir ; la fleur carnivore s’embrasa dans une explosion de minuscules crocs chlorophylles et de flammes. Le démon égoutta sa queue fumante, se rhabilla et recala ses Vuarnet chahutées pour l’occasion. Il se leva, défourailla son épée et trancha court les fleurs susceptibles de gêner son sommeil. Puis il enleva sa vesteIron Maiden représentant la tombe d’H.P. Lovecraft avec, gravées entre parenthèses, les sempiternelles dates 1890-1991. Il plia le cuir en quatre, le posa sur ses bottes, contre le flanc du dragon et s’assoupit, utilisant le vêtement et les chaussures comme oreiller. Du bruit — quelques pas et autant de chuchotements — réveilla le démon avant l’aube alors qu’il était loin d’avoir faitsesIl se leva, contrarié d’avoir à ôter la vie à un moment nuits. qu’il n’avait pas choisi. Il passa son pantalon, ses bottes, et laissa sa veste derrière lui. Quelques secondes plus tard son épée chanta légèrement contre la bague d’argent de son fourreau. Progressant d’un pas sûr versces enfoirés de mortels en fin de vie qui l’avaient extirpé du meilleur rêve érotique de la semaine, Loki matérialisa un cylindre de feu dans sa paume droite et s’en servit comme torche. Caressé par la lumière maléfique du démon, le dragon perdit de son camouflage. L’instant d’après, les inconnus stoppèrent leur approche peu discrète et s’enfuirent en hurlant, abandonnant derrière eux un sac à patates dans lequel se trouvait quelque chose ou quelqu’un de particulièrement agité. Mais muet. « Hé merde ! » Non seulement ces brise-bourses me réveillent, mais en plus ils se barrent avant que j’ai pu jouer avec leurs organes tièdes !Loki jeta son cylindre de feu sur un arbre-prison qui s’embrasa, relâchant sa dernière victime à moitié digérée : le corps se répandit sur le sol en produisant un bruit de chair liquide et d’os qui se brisent. L’arbre, telle une torche dressée contre la lumière des étoiles, éclairait les rues désertes de Sigishoara ainsi que les restes de son dernier repas. Loki rendit l’épée à son fourreau et s’approcha du sac remuant.Hum, un gros chien, se dit-il. Miam miam. Il éventra le cocon de toile du bout de la griffe et une fille apparut. Elle était sale, puante, enchaînée, bâillonnée avec une culotte tachée de sang maintenue en place par un lacet de cuir qui lui creusait les joues. Tout ça n’avait guère d’importance. Par contre elle était maigre,
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extrêmement maigre, une déception majeure, contrariante, surtout pour un démon qui aime les travers de cochonne bien gras avec des tonnes de sauce barbecue. Sans trop d’efforts, il débarrassa l’inconnue des chaînes qui entravaient ses pieds — les maillons allèrent tinter à quelques pas de là — et il lui tendit la main. Elle n’avait qu’une chaussure, usée jusqu’à la corde, et portait des vêtements en lambeaux déchirés à l’entrejambe et sur la poitrine — une tenue spécial viol et pelotage. Il lui manquait un téton et la plaie était si infectée qu’il était nécessaire de pratiquer l’ablation de son sein. Loki lui enleva son bâillon, la tira par ses menottes jusqu’au dragon. « Laisse-moi ! ordonna-t-elle dans en anglais aux intonations vaguement moyennes orientales. Je peux marcher ! » Il la lâcha et elle se répandit de tout son long, le visage à moins d’un mètre de la victime de l’arbre-prison. Quelques semaines plus tôt, ce cadavre écœurant et luisant de sucs digestifs avait été un homme ou une femme stupide à la recherche d’un abri pour la nuit ou de bois pour le feu ; maintenant toute sa peau avait disparu, certains de ses muscles avaient été dissous et ses meilleurs organes aspirés par les tubes collecteurs du végétal carnivore. La fille hurla. Amusé par les intonations aiguës de cette petite conne, Loki la prit par les cheveux et la jeta loin du mort. Il se racla la gorge et cracha sur le cadavre qui s’embrasa aussitôt, vomissant flots de puanteurs et trombes de fumée noire. Loki s’éloigna du brasier et saisit à nouveau la fille par les cheveux pour la haler jusqu’au flanc droit du dragon. Elle essaya de lui donner un coup de pied, le rata. Il la gifla du revers de la main, la projetant à quelques mètres de là, sa bouche échancrée traçant un arc vermeil dans la fraîcheur de la nuit. Le démon gratifia le dragon d’un coup de botte. « Hé ! Réveille-toi, Pantoufle !… » Le dragon se dressa et déplia ses ailes immenses. Une fois de plus, la Porsche tressauta dangereusement. À cette vue — où plutôt à la vue d’un filet portuaire àtrès grosses mailles auquel étaient accrochés un distributeur de boissons, des malles, des caisses U.S. Army, des fusils d’assaut et une Porsche — la fille se mit à hurler sans discontinuer. Loki marcha jusqu’à elle et la gifla une fois de plus pour qu’elle se calme. La méthode ne donnait rien, elle continuait de pleurer et de crier en se tenant la joue, ce qui n’indiquait aucun progrès relationnel notable. « Tu veux vivre ? » demanda le démon en enfonçant ses poings dans ses hanches trop droites. Elle acquiesça. « Alors ferme-la, tu me fatigues… » La lèvre supérieure de la fille était fendue sur un bon centimètre : la plaie révélait un soupçon de gencive saine, d’un rose quasi-vaginal, et semblait se perdre, s’enfoncer dans la narine gauche. D’une simple caresse brûlante, le démon répara les dégâts : la plaie se referma et resta rouge comme une trace d’irritation. Dans quelques jours, on ne remarquerait plus rien. « Lui, c’est Pantoufle… Moi, c’est Loki », annonça le démon…
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