Dénonciation au Roi et à l'opinion publique d'iniquités et d'attentats commis sous le préfet de police Dubois. [Signé : P.-J. Lauze de Péret.]

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Delaunay (Paris). 1814. In-8° , 126 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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Hodiè mihi, cras tibi.
1814.
DENONCIATION
AU ROI,
ET A L'OPINION PUBLIQUE»
D'iniquités et d'attentats commis sous le Préfet de pôlictf
DUBOIS*
Si , dans tous les temps , la justification d'un
homme d'honneur doit être simple et irrécu^
sable , elle sera telle surtout lorsque , chan*
géant enfin de position, il deviendra lui-même
accusateur. Il rejette alors sur ses juges , sur ses
persécuteurs la honte, l'ignominie dont vai-
nement on avait tenté de le couvrir • mais il
manque de termes pour qualifier ces magis-
trats qui livrent leur conscience aux caprices
de l'homme puissant , ou qui transforment
en un repaire, où ils aiguisent les poignards
de la haine, le sanctuaiive de la justice, qui de-:
vrait être comme ces lieux saints où jadis il suf-
fisait de pénétrer pour trouver un asile iuvio»
lable.
ï
( 2 )
Ce que l'on oppose à l'équité ne subsiste qu'un
jour. Le temps seul manque à l'homme qu'on
veut opprimer : s'il vivait assez , il verrait ses
oppresseurs changer d'attitude. Ce moment est
venu pour moi. Cependant je ne jouis qu'im-
parfaitement du renouvellement des choses ,
et j'éprouve encore des effets de la politique
d'un règne imprévu et mal assuré , d'un règne
révolutionnaire.
L'oubli du passé, cette maxime parfaitement
convenable aux circonstances publiques , n'est
plus }a même pour celui dont l'honneur paraît
compromis , pour celui qui a reçu des outrages
réparables de leur nature, et qui n'a pas obtenu
cette réparation , pour celui qui a pleinement
conservé ses droits à la considération publique,
et qui pourtant ne sait pas bien s'il en jouit in-
contestablement. Je ne demande que ce qui est
nécessaire à tout honnête homme. Jene cherche
point de vengeance ; je ne réclame point de
dommages ; je ne prétends pas que l'on soit puni
pour les crimes commis à mon égard. Je ne
Veux que mon entière justification. Il ne res-
tera point d'incertitude. Il n'en doit pas même
rester dans l'esprit de ceux qui ne me liront pas :
l'écris sous les yeux de la plupart des hommes
qui connurent cette affaire, et plusieurs d'entre
Cux sont en place ; il faut de nécessité que mes
allégations soient exactes , que mes preuves
soient évidentes. Devant le roi, devant le public,
(3)
j'accuse hautement mes persécuteurs. Habitués
à tout immoler aux passions qu'ils servaient,
ils ont cru m'ôter l'honneur ; mais il est difficile
de l'ôler à celui qui, loin d'y avoir renoncé lui-
même, pourrait tirer quelque gloire des cir-
constances qui ont fait prendre contre lui ces
étranges résolutions. Dans ma défense , j'avais
lieu d'accuser , et j'accusai mes accusateurs et
mes juges ; je ne pouvais tout dire , et cepen-
dant je démontrai l'injustice des uns , la per-
versité des autres , et ce sont eux surtout qui
restèrent compromis : niais il fallait que 'je
succombasse, du moins en apparence. Ma jus-
tification formelle et décisive n'éclaira qu'une
faible partie du public. Le grand nombre qui,
en général, s'occupe peu de là vérité , n'a pas
le loisir de la chercher dans les affaires parti-
culières. On s'arrête au fait, on prend le ré-
sultat pour une preuve, et le jugement, quel
qu'il soit, décide la question. Ainsi , bien que
l'iniquité de mes juges fût incontestable, elle
n'était pas assez publiquement, assez généra-
lement reconnue.
Au dernier moment, le seul que je pusse
saisir, je fis imprimer un mémoire; l'évidence
même du contenu le rendit inutile, car il pla-
çait la Cour de cassation dans une alternative
dont je montrerai toute la difficulté , et cette
Cour même fit voir qu'elle la semait fort bien.
A d'autres égards, ce mémoire était insuffisant
(4)
peut-être. Les fonctions publiques, et même
la puissance de ceux contre qui j'avais à me dé-
fendre , la force des circonstances enfin exi-
geaient des ménagemens et plusieurs rélicences.
La Commission sénatoriale de la liberté de la
presse était formée , c'est-à-dire que la liberté
de la presse n'existait pas. Cette commission la
représentait, comme les statues élevées sur les
tombeaux rappellent des hommes qu'on ne verra
plus.
En 1808, je prouvai bien que , pour me per-
dre , on violait , de la manière la plus révol-
tante, et la justice et la loi positive; mais il était
si facile à ceux qui me poursuivaient, de mul-
tiplier les imputations, de les produire au mo-
ment opportun , d'arrêter une partie de mes
réponses, de susciter des obstacles, et de faire
passer au dernier moment de nouveaux nuages
devant la clarté même ; tout cela , dis-je , leur
était si facile , que peut-être , à l'exception de
quelques amis incapables de se tromper à mon
égard , n'y eut-il d'entièrement convaincus de
la vérité, que ceux mêmes qui me condamnè-
rent. L'absurde jugement rendu contre moi ,
fut conforme à la déplorable modération de ces
temps-là. Sans autres violences , on expulsait
ainsi les hommes dont on ne pouvait espérer
assez de soumission. La liste des proscrits n'é-
tait point, comme à Rome , affichée dans la
place publique; on la divisait avec une sorte de
(5)
circonspection ; on la distribuait aux gouver-
neurs des châteaux forts , et à de certains prési-
dens de cours de justice.
Le jugement rendu contre moi fut une véri-
table prévarication ; dans l'espoir d'un long
avenir favorable à l'injustice , on n'y a pas mis
assez d'art, assez de prudence, et cette pitoyable
intrigue a été maladroitement conduite , parce
que l'iniquité n'avait pas besoin alors d'un
voile fort épais.
Il n'était pas besoin non plus, pour être ins-
crit au nombre des hommes qu'il fallait écarter,
pour être désigné aux serviteurs d'un .Prince
exigeant et ombrageux, il n'était pas besoin
d'avoir des prétentions qui lui déplussent,
et une gloire qui l'offensât, d'avoir fait des
choses éclatantes, ou d'avoir rempli des postes
éminens. Ses ministres, toujours ■ vigilans à
son exemple,n'ignoraient rien, et ne pardon-
naient à personne; il suffisait a leurs yeux d'a-
voir, dès le principe, désapprouvé la tyran-
nie. Ils étaient fidèles à cette maxime : Celui
qui ne nous rend pas hommage, nous insulte,
et il faut réduire à Fimpuissance d'agir tout
homme qui ne veut point travailler pour nous.
Il est indispensable qu'en premier lieu je me
fasse connaître, et que j'explique ainsi toute
cette animosité qui a franchi, en me poursui-
vant, les bornes ordinaires que la perversité
même, croit devoir s'imposer.. Fils de Claude-
( 6)
Romain Lauze de Peret (I), gentilhomme lan-
guedocien , je fus destiné à la carrière militaire.
J'entrai en qualité de cadet dans le régiment
des chasseurs royaux de Provence. Bientôt après
je reçus un brevet de sous-lieutenant pour le
régiment de Beauce, où j'obtins le grade de ca-
pitaine en 1792. Dès long-temps la révolution
avait éclaté. Mon père fut membre de la re-
présentation nationale (2). Dans ces temps agi-
(1) Et non Duperret, comme on l'a écrit pendant la
révolution.
(2) Il fut nommé successivement aux diverses assem-
blées, Dans cette carrière politique, sa conduite trop
courageuse abrégea ses jours. Il appartient à l'histoire
qui ne dira rien à son sujet dont son fils ne puisse s'ho-
norer. Les hommes fermes-et invariables, les hommes
qui avaient un caractère ont presque tous péri dans nos
troubles : mais ceux dont la politique et la morale se ré-
duisaient à des.calculs intéressés, les perfides libéra-
teurs de la France, qui voulaient être libres de changer
le maître qui convenait à d'autres, pour un maître qui.
leur convînt à eux-mêmes , et ces hommes populaires
qui cherchaient leur appui dans la multitude, afin de
s'élever plus rapidement , ceux-là ont toujours su placer
leurs têtes froides à l'abri des orages.
Mon père ayant figuré dans la révolution , je dois dire
quels principes il a professés; mais dans la crainte de
ne point paraître impartial eh ne faisant que lui rendre
justice, je crois plus convenable de transcrire l'article qui
le concerne dans un dictionnaire où l'histoire puisera des
matériaux.
ç Lauze de Peret ( Claude-Romain), né en 1747? député
(7)
tés, où il fallait moins de force pour suivre
le devoir, que de discernement ou de bon-
heur pour le connaître, et où chaque heure
nouvelle semblait exiger le sacrifice de tous
les souvenirs, mon père voulut être, autant
qu'il se pouvait, fidèle à son Roi. Au milieu
des factions et de l'impétuosité des événemens,
son âme ardente, mais droite * ne partagea pas
le délire de ceux qui prétendaient immoler au
des Bouches-du-Rhône à l'assemblée législative et ensuite
à la convention , sincère partisan de la liberté. Attaché
au parti de la Gironde, il fut un de ceux qui montrèrent
le plus de courage contre la Montagne; et on le vit, no-
tamment le io avril fjçfi , causer dans l'assemblée un
vacarme épouvantable en résistant au parti Jacobin.
L'un d'eux l'ayant menacé d'un pistolet, il mit l'épée à
la main , et brava la faction qui voulait l'envoyer à l'Ab-
baye. Il ne fut cependant pas compris dans le décret
lancé le 2 juin contre les Girondins. Le 12 juillet il reçut
la visite de Charlotte Côrday, la conduisit chez le mi-
nistre de l'intérieur, et fut le 14impliqué dans l'assassinat
de Marat, d'après une dénonciation de Chabot. II parvint
facilement à repousser cette accusation; mais à peine
débarrassé de ce péril, il retomba dans un autre qui lui
coûta la vie. Il avait été le rédacteur de la fameuse pro-
testation du 6 juin , qui servit, par la suite, de prétexte à
l'arrestation de soixante-treize députés. Oji le décréta lui-
même d'accusation; il fut traduit devant le fatal tribunal
révolutionnaire, et condamné à mort le 3o décembre 1793,
comme opposant aux journées des 3i mai et 2 juin-., »
Dict. universel historique, critique et bibliographique. De
l'imprimerie de Maraes,frère$., 1.810,. Prudhorame,. 20 vol. in-S.
(8)
salut de la France, le Français qui pouvait le.
plus contribuer à son bonheur. Aucun intérêt
personnel, aucune prudence, alors, ne con-
seillait à mon père cette noble résistance à
l'impulsion dominante. Tandis que la fatalité
laissait à peine à Louis XVI un dernier espoir,
l'un de ses juges infortunés, en respectant sa
vie, prévoyait-il qu'un jour son propre fils, aux
pieds du successeur de ce monarque, attendrait
de sa justice paternelle un bien plus nécessaire
que la vie, l'intégrité de l'honneur?
Bientôt les vingt-deux succombèrent. Alors
les députés Hentz et Francaslel me destituèrent
comme noble et fils d'un conspirateur (i).
(1) La protestation du 6 juin qui conduisit mon père
à la mort, lui procura ce titre, alors glorieux, deconspi»
rateur.
On y voit un monument authentique-de son courage,
de ses principes, et surtout un exposé des excès auxquels
des factieux ont pu, et pourront toujours livrer un peuple
qui est privé de son légitime appui.
Moniteur du 2 novembre 1794.
Les Représentans du Peuple français soussignés;
« Considérant qu'au milieu des événemens qui provo-
quent l'indignation de la nation entière, ils ne peuvent
garder le silence sur les attentats commis envers la Re-
présentation nationale, sans s'accuser eux-mêmes d'une
honteuse faiblesse ou d'une complicité encore plus cri-
minelle ;
» Considérant que les mêmes conspirateurs qui, depuis
Vépoque où la République a été proclamée, n'ont cessa
(f9).
C'est par suite de ces événemens que je me
vouai à l'étude des lois. Tout mon désir était de
d'attaquer la Représentation nationale, viennent enfin de
consommerleurs forfaits', en violant la majesté du Peuple
dans la personne de ses Représentans ; en dispersant ou
enchaînant quelques-uns d'entre eux , et en courbant les
autres sous le joug de la plus odieuse tyrannie ;
» Considérant que les chefs de cette faction, enhardispar
une longue impunité , forts de leur audace et du nombre
de leurs complices, se sont emparés de toutes les bran-
ches de la puissance executive, des trésors , des moyens
et de toutes les ressources de la nation , dont ils disposent
à leur gré, et qu'ils tournent contre elle ;
» Qu'ils ont à leurs ordres les che$fs de la force armée
et les autorités constituées de Paris; que la majorité des
habitans de cette ville, intimidée par les excès d'une
faction que la loine peut atteindre, effrayée par les pros-
criptions dont elle est menacée sans cesse, non seule-
ment ne peut pas réprimer les manoeuvres des conspira-
teurs, mais que souvent même, par respect pour la loi
qui commande l'obéissance aux autorités constituées,
elle se voit forcée de concourir, en quelque sorte, à
l'exécution de leurs complots;
» Considérant que telle est Toppression sous laquelle
gémit la Convention nationale, qu'aucun de ses décrets
ne peut être exécuté, s'il n'est approuvé ou dicté par les
chefs de cette faction ; que les conspirateurs se sont cons-
titués les seuls organes de la volonté générale, et qu'ils
ont rendu le reste de la Représentation nationale l'instru-
ment de leur volonté;
» Considérant que la Convention nationale, après avoir
été forcée d'investir d'une autorité illimitée les commis-
saires qu'elle a envoyés dans les départemens et aux
armées, et que cette faction a exclusivement désignés,
( 10)
me procurer un état où l'on pût vivre indépen-
dant des hommes dominans et de la chose pu-
n'a pu réprimer les actes arbitraires qu'ils se sont permis,
ni même formellement improuver les maximes incen-
diaires et désorganisatrices que la plupart d'entre eux ont
propagées ;
» Considérant que non seulement la Convention natio-
nale n'a pu faire poursuivre ni les dilapidateurs de la for-
tune publique, ni les scélérats qui ont commandé de&
assassinats et des pillages, mais encore que les conspira-
teurs, après avoir vu leurs projets échouer dans la nuit
du jo au 11 mars, en ont repris l'exécution avec plus de
succès à l'époque des 20, 21, 27 et 3i mai, 1 et 2 juin
derniers;
» Qu'à cette époque on a fait battre la générale, sonner
le tocsin, et tirer le canon d'alarme; que les barrières de
là ville ont été fermées, toutes les communications inter-
ceptées, le secret des lettres violé, la salle de la Convention
bloquée par une force armée de plus de six mille hommes;
qu'une artillerie formidable a été placée à toutes les ave-
nues du palais national, qu'on y a établi des grils pour le
service des canons, chauffé des boulets, et formé tous
les préparatifs d'un assaut ;
» Que des bataillons destinés pour la Vendée et rete-
nus à dessein, dans les environs de Paris, se trouvèrent
au nombre des assiégeans; que des satellites dévoués aux
conjurés, et préparés à l'exécution de leurs sanguinaires
complots , occupèrent les postes les plus importans et les
issues de la salle; qu'ils furent ouvertement récompensés
de leur zèle par des distributions de vin et d'argent;
• » Qu'au moment où la Convention nationale se pré-
senta en corps aux avenues du palais, pour enjoindre à la
force armée de se retirer, le commandant, investi par les
conjurés de la pjus insolente dictature, osa demander
(11)
blique. Dans la simplicité de l'âge que j'avais
alors, j'ignorais les périls cachés d'une pro--
fession où la justice me semblait devoir régler
toutes choses. J'étais loin de penser que des
fonctions aussi pacifiques en apparence que
que les députés proscrits fussent livrés à la vengeance du
peuple: et que, sur le refus de la Convention, il eut
l'atroce impudence de crier aux armes . et de faire mettre
en péril la vie des représentans du Peuple français ;
» Considérant enfin , que c'est, par des manoeuvres de
cette nature qu'on est parvenu à arracher à la Convention ,
ou plutôt à la sixième partie des membres qui la compo-
sent, un décret qui prononce l'arrestation arbitraire, qui
enlève à leurs fonctions, sans preuve, sans discussion, au
mépris de toutes les formes, et par la violation la plus
criminelle du droit des gens et de la souveraineté natio-
nale , trente-deux représentans désignés et proscrits par
les conspirateurs eux-mêmes :
» Déclarent à leurs commettans, aux citoyens de tous
les départemens, au Peuple français, dont les droits et la
souveraineté ont été aussi audacieusement violés, que,
depuis l'instant où l'intégrité de la représentation natio-
nale a été rompue par un acte de violence, dont l'histoire
des nations n'avait pas encore offert d'exemple, ils n'ont
pu ni dû prendre part aux délibérations de l'assemblée;
» Que réduits, par les circonstances malheureuses qui
les entourent, à l'impossibilité d'opposer, par leurs efforts
individuels, le moindre obstacle aux succès des conspi-
rateurs, ils ne peuvent que dénoncer à la République
entière les scènes odieuses dont ils ont tous été les témoins
et les victimes.
» A Paris, le 6 juin de l'an 9 de la République.
» Signe' LAUZE DE PERET. »
( Suivent soixante-treize Signatures. )
(12)
celles du barreau, exigeraient plus de caractère
que la profession des armes, et qu'au milieu des
embûches de ces voies silencieuses, j'aurais à
regretter le repos et la sécurité des camps.
Cette étude des lois fut interrompue un mo-
ment par une association avec M. Sibuet, au-
jourd'hui président du tribunal civil de Corbeil.
Nous entreprîmes conjointement le journal
intitulé, l'Ami des Lois, et nous eûmes aussi
une imprimerie. Mais cette association dura
peu; je la rompis de mon propre mouvementr
ne voulant pas donner lieu de croire que j'adop-
tasse les opinions de ce journal, et que je prisse
réellement part à tout ce qui sortait de nos
presses. Sans autre motif, je renonçai aux
avantages de cette association; mais rien ne
saurait nous faire éviter les erreurs du public
sur notre compte, lorsque des calomniateurs,
cherchant partout des prétextes, altèrent les
circonstances les plus naturelles, et viennent
nous attribuer précisément ce que nous nous
sommes abstenu de faire (i).
(i) «On assure, est-il dit dans une certaine Biogra-
» phie universelle, qu'après la mort du représentant
» Lauze de Peret, son fils reçut du comité de Sûreté
» générale une somme très-considérable pour rédiger
» des affiches incendiaires dans le sens du gouvernement
» révolutionnaire. » Ainsi, j'aurais servi une cause
odieuse, j'aurais été en opposition formelle avec la mé-
moire de mon père, et, après l'avoir vu l'ennemi cons».
( 13 )
Ayant rompu avec M. Sibuet, je repris l'é*
tude des lois, jusqu'au moment où j'obtins du
tant, et, enfin, la victime de ce gouvernement révolu-
tionnaire, moi, l'héritier de son nom, j'aurais été le
vil agent d'une telle faction ! Cette imputation calom-
nieuse est facile à détruire pour jamais. Les termes de
l'acte passé entre M. Sibuet et moi (*) prouvent que
j'étais absolument étranger à toute rédaction , et même
au choix des collaborateurs du journal , comme à l'exa-
men de tout ce qui devait sortir de notre imprimerie ; et
qu'enfin ce qu'on pourrait nommer la partie morale de
notre établissement, regardait le seul M. Sibuet. Je ré-
pondrai , avec la même évidence, à tout ce qu'on a pu
hasarder contre moi : le mémoire d'un homme irrépro-
chable doit être une continuelle démonstration.
Dans un ouvrage plus récent, avoué par vingt colla-
borateurs, et d'une toute autre importance, le Diction-
naire historique, critique , etc., vingt vol. in-8°., l'ar-
ticle relatif à mon père est ainsi terminé : « Son fils
» refusa du comité de sûreté générale , des sommes très-
» considérables pour rédiger des affiches incendiaires ».
Sans être précisément exact, ce rapport s'éloigne beau-
coup moins de la vérité ; j'ai du moins renoncé à la
(*) Entre les soussignés, etc.
Le citoyen Sibuet aura la caisse générale et la direction ab-
solue de la partie morale du journal ; il sera chargé du choix
des auteurs et de leur traitement.
Ledit citoyen Duperrct est chargé de la direction et surveil-
lance de l'imprimerie, ainsi que de la marche du journal, et
finalement tout ce qui tient au matériel de l'imprimerie, et à
la confection du journal, sera à sa charge
Ainsi convenu entre les parties, et fait double le 5 fructidor
de la troisième année républicaine.
SIBUET. DUPERRET.
(14)
Directoire la place d'inspecteur des contribu-
tions publiques de mon déparlement, celui de
Vaucluse. J'exerçai ces fonctions depuis le mois
de frimaire an 6, jusque vers la fin de l'an 8;
et vraisemblablement je les exercerais encore ,
mais lorsque Buonaparte arriva d'Egypte, la
série de mes malheurs particuliers sembla com-
mencer avec la chaîne des maux qu'il réservait
à la France. L'une des premières mesures de
ce gouvernement fut une nouvelle organi-
sation dans ma partie. L'on établit des direc-
teurs; il eût été naturel que je fusse celui de
mon déparlement, car j'étais inspecteur de-
puis la création, et j'étais plus ancien dans
l'administration que M. Séguret, qui fut
nommé.' Cependant on le disait parent du mi-
nistre, et je ne songeais point à me plaindre
de cet effet de la protection. Mais ce M. Séguret
n'est pas un homme de bien; il abusa d'une
sorte de confiance que j'eus en lui. Il sut que je
voyais dans le Consul un ennemi secret de la
liberté publique. Je dis un jour, en parlant de
Buonaparte : Si l'on pouvait réunir sur la même
tête la couronne royale , celle de l'Empire , et
la tiare pontificale, le petit homme y aspirerait.
J'étais avec M. Séguret lorsque je tins ce pro-
perspective d'une fortuné assurée. Le gouvernement pre-
nait six mille exemplaires de Y Ami des Lois. On saif
d'ailleurs quel fut le succès de ce journal, et combien il
eut d'abonnés : il était à nous seuls eu toute propriété.
( 15 )
pos , et je ne tardai pas à recevoir du ministère
ma destitution. Je fus d'autant plus curieux
d'en savoir la cause, que rien à cet égard n'é-
tait allégué. Je me rendis aussitôt à Paris, où je
parvins à avoir connaissance d'une dénoncia-
tion faite sourdement par M. Séguret lui-
même, et je vis , dans les pièces qui existent
au ministère, que j'avais été destitué , comme
étant contre Buonaparte (i), comme apparte-
nant, par mes opinions, aux hommes que le 18
brumaire avait frappés. Mais, bien diflérens de
M. Séguret, les chefs du ministère des finances
reconnurent l'illégitimité d'une destitution fon-
dée sur des torts de cette nature, qui, d'ail-
leurs, n'étaient connus qu'indirectement, et
par l'idée qu'un seul homme avait pu s'en for-
mer, avec plus ou moins de précipitation. Je
fus donc relevé de cette destitution par le mi-
nistre; il est vrai que sa décision n'eut point
d'autre effet, et qu'apparemment des ordres
ultérieurs s'opposèrent à ce que je fusse placé
(i) Il est vrai, dans un sens, je méritais ce roproche.
A cette époque , du moins, je ne fus pas calomnié. Mais
si l'élévation de Buonaparte m'inquiétait, si je pressen-
tais en quelque sorte le dur joug que cette main , tou-
jours armée, réservait à ma patrie, jamais l'inquiétude ,
ou même le mécontentement, jamais enfin mon opinion
n'influa sur mes devoirs; elle pouvait me les rendre plus
difficiles, plus tristes à remplir, mais non pas moins
sacrés.
( 16)
de nouveau. On peut croire , d'ailleurs , que je
restai inscrit sur les listes destinées à éclairer le
gouvernement dans tous ses choix.
Dans de telles circonstances , il était naturel
que je reportasse les yeux vers les occupations
du barreau, que je continuais à regarder comme
un refuge. Cependant cette détermination fut
encore suspendue. Un de mes amis, lié lui-
même avec M. Fauvclet de Bourrienne, me pro-
posa de me rendre en Piémont, avec ce der-
nier , qui venait d'y être nommé commissaire-
général de police. Après avoir été pendant
quelque temps chef d'une division, je fus
nommé , sur la présentation du commissaire-
général , inspecteur-général dans le départe-
ment du Tanaro. L'on verra par la suite que
j'ai de forîes raisons d'insister sur ce fait. C'est
le 18 fructidor an g, que je fus nommé par
l'administrateur-général Jourdan. L'acte de ma
nomination est inscrit dans le Bulletin des lois
de l'administration. Un conflit d'autorité s'éta-
blit aussitôt entre le chef militaire et moi; le
commandant de la gendarmerie, M. Dugué-
d'Assé, n'ayant pas optempéré, comme il le
devait, à mes réquisitions , fut rappelé par
l'administrateur-général, qui, par une suite
de ces mêmes considérations de bien public,
jugea convenable de me rappeler également?
J'ai conservé le certificat du préfet, relatif à
( 17 )
ces fonctions que j'exerçai, durant peu de jours
seulement (i). ; ;,
Revenu à Paris, je repris le cours, de mes
études, et je réalisai enfin le projet de me con-
sacrer entièrement au barreau; J'ai plaidé devant
les cours et les divers tribunaux de Paris., durant
trois années; j'exerçais un état dans lequel sans
cesse on est exposé à tous les regards 5 s'il y,
avait eu, dans ma conduite antérieure, quelque
chose que l'on pût un jour m'objecler avec le
plus léger fondement, comment ce laps de:
temps se serait-il écoulé sans qu'il s'élevât au-
cun reproche? Je fréquentais les administra-
(1) ADMINISTRATION GÉNÉRALE DU PIÉMONT,
LIBERTÉ. ÉGALITÉ;
Jules ROBERT, Préfet du département du Tanara,
« Le citoyen Lauzede Peret, nommé inspecteur gé-
» néral de police dans le département du Tanaro , par
» arrêté de l'administrateur générai du Piémont,. du 18
» fructidor an g, dans les opérations relatives à son em-
» ploi , a mis toute l'activité et l'ardeur qui lui sont
» propres, sans qu'il résulte qû*ori ait rien à lui reprù-
» cher de contraire aux lois de l'honneur et de la probité.
» Asti, du palais de la préfecture , le 5e. jour com-
» plémentaire de l'an g de la République française. »
ROBERT.
Le secrétaire-général, G-iRROi*.
3
( 18)
lions, j'étais connu des diverses autorités judi-
ciaires et de police; on n'entendit aucune plainte
contre moi : je n'avais pas encore mérité toute
Tanimadversion des directeurs subalternes de la
chose publique, des agens particuliers de Buo-
naparte; leur haine ne m'honorait pas encore.
Mais en l'an 12, tout changeâmes fautes
commencent, et bientôt un gouvernement im-
placable me les fait expier par ces coups inat-
tendus et ces persécutions indirectes, quinenous
laissent pas même l'avantage de nous féliciter,
avec les hommes de bien, de la première cause
des maux que nous éprouvons.
Déjà j'étais connu, j'avais une clientelle, et
je m'estimais heureux d'avoir embrassé une pro-
fession laborieuse, mais indépendante. Cepen-
dant Buonaparte faisait un pas de plus dans
l'usurpation; c'était pour moi l'annonce d'un
non-veau revers , par une suite de cette fatalité
qui, dans les mouvemens publics, établit les
rapports les moins faciles à prévoir, entre de
faibles rouages et la roue première dont les
grandes dimensions occupent tous les yeux. Le
fameux procès qui, en écartant Moreau, en le
sacrifiant, fut pour l'Europe l'avant-coureur des
événemens les plus désastreux, fut aussi, dans
l'une de ses conséquences, la première cause
( 19)
de mes malheurs, de huit mois de prison, de
tant d'autres poursuites, et de l'exil auquel il
fallut que je me condamnasse enfin. Dans cette
cîrconstance mémorable, on vit pour la première
fois ce qui devait se reproduire si souvent en-
suite, la marche équivoque, et moins adroite
que perverse, d'une tyrannie qui ne connaît
d'autres bornes du droit que les limites du pos-
sible, et qui préfère aux moyens directs, ceux
qui pouvant ramener au but sans y conduire
visiblement, ont l'avantage de préparer xin ave-
nir plus arbitraire, et d'élargir les voies de la
corruption. Signalé dès lors comme un ennemi,
je fus, durant de tristes années, l'un des objets
'deceyil manège, dont chaque jour on paraissait'
faire un nouvel apprentissage; et je pus me
vanter du moins d'avoir amené mes persécuteurs
à un point de dégradation capable de les satis-
faire pleinement eux-mêmes.
On sait comment le général Pichegru suc-
comba; cependant je ne supprimerai pas les
détails relatifs a son arrestation. Ces détails
peuvent intéresser encore par leur exactitude;
et d'ailleurs, c'est en m'efforçant de réfuter les
impostures qu'on y substitua, que je perdis moi-
même le repos qu'une servile discrétion eût
Seule prolongé.
( 20 )
A son arrivée à Paris, le général Pichegru
demanda secrètement l'hospitalité à madame
Treille, qu'il avait connue plusieurs années au-
paravant, lorsqu'elle portait le nom de ma-
dame de Caux. D'après le consentement de
M. Treille, le général vient dans la maison, et
y passe une nuit. Mais le lendemain, on s'a-
perçoit que la distribution d'un appartement
composé d'une seule enfilade de pièces, et ouvert
au public durant une grande partie du jour, n'offre
aucune sûreté pour un homme si facile à recon-
naître. On songe à quelque retraite plus sûre, et
Pichegru est entièrement de cet avis. Ses hôtes
jetèrent les yeux sur le sieur J. Leblanc, qui
était très-avancé dans les ordres maçonniques ;
M. Treille l'avait connu dans les loges qu'il fré-
quentait beaucoup lui-même,et dont quelques-
unes lui doivent leur fondation. La liaison, qui
s'en était suivie, existait depuis trois ans, et la
confiance de Treille était sans bornes. Dès que
l'obscurité le permit, le général quitta le domi-
cile de Treille, et se rendit chez Leblanc, qu'on
lui avait présenté, qui avait dîné avec lui, et
qui acceptait la proposition de lui donner asile.
Avant de partir, Pichegru entre un moment
dans la chambre de madame Treille. On dut
croire qu'il y laissait quelques papiers en dépôt,
( 21 )
et Leblanc surtout paraît s'être arrêté à cette
idée. Quand on fut arrivé, Leblanc renouvella
les témoignages de la satisfaction qu'il éprouvait
de pouvoir faire quelque chose pour un homme
d'un mérite éminent; il fit éclater une joie qui
paraissait alors naturelle à des yeux prévenus
en sa faveur. Il soutint jusqu'au bout ce rôle
infâme, et la perfidie, excitée chez lui parla
cupidité, triompha de la candeur même des
séntimens de mademoiselle de Caux, de la fille
de madame Treille.
Mademoiselle de Caux avait connu le général
huit ans auparavant, c'est-à-dire dans son en-
fance : au moment de la séparation, elle se jette
au cou de Leblanc, et lui dit, les yeux mouillés
de larmes: «f Ah! conservez bien ce dépôt pré-
» cieux que l'amitié vous confie; Dieu vous en
» bénira, et les hommes, la France un jour
» peut-être vous en sera elle-même reconnais-
» santé. »
Leblanc, qui était logé assez étroitement, et
qui n'avait qu'un lit, déclare en sortant, pour
reconduire la famille Treille, qu'il ira coucher
chez un ami. Il avait dit à sa servante que cet
hôte était un parent de M. Treille, et il lui avait
recommandé de fermer la porte et d'emporter
la clef dans la chambre où elle couchait un
( 22 )
étage au-dessus. Après avoir pris ces précau-
tions, pour qu'en se faisant donner la clef par la
servante, on fût aussitôt maître de la personne
de Pichegru , Leblanc retourna sans doute au-
près des agens de la police pour consommer
son crime. Il s'était absenté immédiatement
après le dîner, sous un prétexte qui paraissait
plausible, et c'est alors qu'il s'était rendu chez
le général Murât, gouverneur de Paris.
A minuit, ou minuit un quart, l'infortuné
Pichegru fut saisi et garotté; conduit ensuite
devant le grand-juge Régnier et devant le con-
seiller d'Elal Real, il fut transféré au Temple
entre deux et trois heures du matin, et il y fut
écroué.
Ici se terminaient naturellement les fonctions
des agens de la police, et jusqu'alors ils n'avaient
fait que se conformer à des ordres positifs.
Pichegru était arrêté, on pouvait payer le dé-
nonciateur(1) et l'abandonner ensuite au mépris
destiné à ces sortes de gens, que les prétendus
besoins politiques des grands états font récom-
penser, mais qu'on n'avait jamais entrepris de
soustraire à la justice de l'opinion. ,
, (i) On assure que Leblanc recul les cent mille francs
promis. ,
( 23 )
Il en était autrement sous le Prince aux grandes
entreprises; sa merveilleuse activité se commu-
niquait de proche en proche; on ne pouvait se
donner trop de mouvement pour le servir,
perfas et nef as, et plus le mal qu'on imagi-
nait présentait de difficultés, moins on hésitait
à l'entreprendre. Non i je ne crois point que ma
propre affaire exceptée, l'on ail jamais-pousser
plus loin l'oubli de toute bienséance, de tout
respect humain. Rien ne montre avec.plus d'é-
vidence qu'on se jouait de tous les principes
que ces deux tentatives différentes, l'une eu
faveur de Leblanc, l'autre contre moi-même.
Telle était la politique de ce gouvernement;
tout lui appartenait, et l'honneur même, je veux
dire l'apparence de l'honneur, serait devenue
insensiblement le partage de ses seules créa-
tures. Un zèle ardent ne connaît plus d'ubstacle;
pour proléger le misérable dont elle s'élait
servi, la police ne craignit point de perdre un
honnête homme. On entreprit à la fois et de
déshonorer Treille, etde disculper Leblanc.
; Il faut l'avouer, les fonctions de la police
exigeraient une intégrité toute particulière. Les
moyens adroils, qui souvent lui restent seuls,
dégénèrent facilement en odieuses machina-
tions; et il faudrait une conscience bien pure,
(24)
bien éclairée, pour concilier ces devoirs secrets
et mal déterminés, avec les lois inflexibles de
la justice. On peut donc quelquefois mériter
beaucoup d'estime dans ces pénibles travaux.
Quand l'esprit du gouvernement vient à chan^
ger, la police change promptement; elle diffère
-beaucoup d'elle-même; selon les circonstances,
et ses principes Ont une mobilité naturelle qu'on
ne retrouverait dans ceux d?aucune autre uiar
gistrature. Il serait injuste de confondre les
■-iémps; et je parle avec d'autant plus de liberté
de la dépravation qui régnait alors, qu'il ne
doity avoir nécessairement que peu de rapports
entre ce qui fut sous Buonaparte, et ce qui est
sous Louis XVIII.
Quand la police ne connaît aucun frein,
l'honnête homme n'a plus d'asile. Si les malfai-
teurs, contre lesquels les lois sévissent, eussent
violé pendant la nuit le domicile de M. Treille,
il n'eût perdu que ses-biens, il eût ;conservé
l'estime publique; l'industrie et le temps eus-
sent pu réparer son malheur. Mais voici ce que
fit là policé. Entre trois et quatre heures dit
malin ( je précise l'heure; c'est ici un point très-
important ), à Iroiset demie à peu près, comme
le savent les nombreux locataires de la maison
que Treille habitait, rue Vivienne, on se rendit
(25 )
chez lui pour y saisir, qui? Pichegru, dont on
était maître depuis trois heures entières, et que
déjà l'on avait conduit au Temple. Cette étrange
démarche n'eût du moins pas été révoltante, si
l'on n'avait eu d'autre dessein que d'empêcher
l'attention publique de se fixer sur Leblanc;
mais on voulait plus en faveur de celui-ci , on
prouva, le lendemain, que l'on voulait inculper
M. Treille. Il fallait aussi se rendre maître des
papiers, ou autres effets, que le général devait
avoir laissés dans la chambre de madame Treille,
lorsque Leblanc l'y avait vu entrer. Mais,
comme dans ces pièces bouffonnes, où les ac-
teurs ajoutent ce qui se présente à leur esprit,
ceux-ci imaginèrent une scène d'un genre nou-
veau, pour rendre plus gaie apparemment leur
détestable comédie. Après avoir tout examiné
dans l'appartement de madame Treille, et avoir
déplacé, avec un soin scrupuleux, tout le linge
qui se trouvait dans la commode, on passe à la
chambre de mademoiselle de Caux, âgée de
■seize ans. On veut y faire une recherche aussi
scrupuleuse. Elle demande le'temps de sortir du
Ht; mais plus elle insiste pour être seule durant
■quelques secondés, 1 plus- on paraît soupçonner
que toute une conjuration est cachée sous son
oreiller. Le salut de l'Etât exigeait que ces mes-
( 26 )
sieurs fussent témoins attentifs de son lever.
Mais aussitôt que l'on eut joui de son embarras,
le commissaire de police, entraîné par un autre
zèle, prit à part M. Treille, et lui dit : « Vous
vous perdez, vos dénégations annoncent un
ennemi du gouvernement, et elles sont inutiles
à Pichegru; c'est chez vous qu'il a passé la nuit
dernière : hier au soir vous l'avez conduit chez
Leblanc, rueChabanais; Pichegru estau Temple
en ce moment, et l'on ne demande de vous
qu'un aveu qui, en ne compromettant personne,
termine toute recherche contre vous. J'ai connu
l'un de vos frères, voilà la cause de l'intérêt que
je prends à ce qui vous regarde. »
Treille, ne pouvant plus douter qu'il n'eût
été trahi par Leblanc, et voyant que l'on con-
naissait toutes les circonstances de la retraite
du général, et que son sort était décidé, Treille,
n'ayant plus à s'occuper que de sa propre famille
et de lui-même, convint de-ce qu'il ne pouvait
plus taire, de ce que l'on savait aussi exacte-
ment que lui-même. Il fut conduit à la police,
ainsi que madame Treille et mademoiselle de
Çauxi On leur promit la liberté, s'ils y faisaient
une déclaration, qui. devenait une simple for-
malité; ils la firent, et on leur permit de gérer
tirer. Mais-, tandis, que Treille se reprochait
( 27 )
amèrement d'avoir songé à confier un tel dé-
pôt à d'autres qu'à lui-même, on préparait sa
propre ruine; et pour protéger un misérable,
ou plutôt pour en encourager d'autres, la police
travaillait à faire tomber l'indignation publique
sur un homme à qui la police même n'avait
point de reproches à faire.
Lorsque Treille lut dans les journaux cette
perfide imputation (i), peut-être, dans sa sur-
prise, ne vit-il pas encore toute l'étendue de
son malheur, et ne prévit-il pas que la perte de
son état serait une conséquence de l'opinion
(i) « La police civile et militaire suivait les traces de
» Pichegru depuis plusieurs jours.... L'on savait positi-
» vement que le dimanche il, avait couche' chez un ci-
» toyen Treille, courtier d'affaires, rue Vivienne. On s'y
» porta la nuit du lundi, à deux heures du matin ; il ne
» s'y trouva point. Mais M. Treille et sa famille, pressés
» vivement, ont déclaré l'endroit où ils avaient placé
» Pichegru; c'etait chez un nommé Leblanc , associé de
» Treille * où Pichegru fut arrêté à l'instant même; par
» les agens du grand-juge , accompagnés du commis-
» saire de police Commiuge, et aidés de la gendarmerie
» d'élite. Il paraît que c'est surtout aux soins du général
» en chef, gouverneur de Paris, que l'on doit la dé-
» couverte de la dernière retraite de Pichegru. Leblanc
» e6t en fuite, et est poursuivi avec activité. »
(ournal de Paris, 12 ventôse.)
qu'un public, facile à observer, se formerait
de lui. Quoi qu'il en sôit, il s'arrêta bientôt à
cette idée consolante qu'il serait facile de réta-
blir les heures changées dans le rapport des
journaux, puisque ces événemens avaient eu
nécessairement plus d'un témoin, et qu'ainsi
l'on démontrerait sans peine qu'une arrestation
faite avant une heure n'était pas l'effet d'aveux
qui n'auraient pu être obtenus chez Treille qu'à,
plus de trois heures , ou à la police même que
sur les six heures du malin. Une explication
franche, insérée dans les journaux, pouvait
donc tout terminer. Mais la police était trop
vigilante pour laisser réfuter, par des moyens
publics , les faux renseignemens arrangés par
elle-même, et publiés d'après ses ordres.
M. Treille s'adressa vainement à plusieurs
avocats; à celle époque, la police inspirait déjà
une grande terreur ; ceux à qui il raconta son
affaire se bornèrent à le plaindre, et il ne me
dissimula pas leurs refus lorsqu'il eut recours à
moi, Je ne l'engageai point à imiter cette sage
circonspection , M. Treille n'était pas un
étranger pour moi, et d'ailleurs je ne pensai
point qu'un homme qu'on veut déshonorer
puisse jamais avoir des motifs de se taire. ( i )
(!) Ce sont les expressions de M. Treille dans son me»
(29)
Cependant il me fut impossible de faire insérer
dans les journaux les réclamations de M. Treille;
et, quoique cela même prouvât assez qu'il serait
dangereux de publier un mémoire en son nom,
cette seule ressource lui restait, il fallut y recou-
rir. Je trouvais même quelque chose de flatteur
pour moi dans cette occasion dangereuse d'exer-
moire publié, il y a deux mois, sous ce titre : La Vérité
dévoilée par le temps, ou le vrai Dénonciateur du gé-
néral Pichegru signalé. Il y ajoute : « Je trouvai dans
» M. Lauze de Peret les dispositions que je pouvais dé-
» sirer Il m'écoute sans hésiter ; il partage
» mon indignation; il veut connaître les ressorts misé-
» râbles qu'on a pu mettre en jeu. S'il ne parvient pas à
» tout éclaircir , du moins il met hors de doute les faits
» principaux , il prouve que je suis absolument étranger
» à cette infâme dénonciation ; son mémoire va paraître,
» et déjà je crois revivre : mais l'iniquité ne succombe
» pas ainsi ; elle trouve en elle-même des forces tou-
» jours plus redoutables, jusqu'au jour tardif qui doit
» l'arracher de dessus ses bases souterraines. M. Lauze
» de Peret est lui-même arrêté ; six ou sept mois de dé-
» tention lui apprennent que dans toute affaire d'Etat,
» le louable dévouement des agens les plus obscurs met
» les uns à l'abri des récriminations , les autres à l'abri
» de la justice, et qu'une imposture, qui seconde les vues
» de certains princes, est toujours respectable. Attéré
» moi-même par ce traitement réservé à mon seul dé-
» fenseur, je me livrai à toute l'amertume de mon sort. »
(.56)
cer les plus nobles fonctions de mon ministère.
Le mémoire que je rédigeai portait cette épi-
graphe : oui, c'est assassiner, que de calomnier
ainsi. Peut-être, si ce mémoire eût été fait par
un autre, se fût-on borné à en empêcher rigou-
reusement la publication. Mais, lorsque la pro-
position du consulat à vie avait été soumise à
une sorte de sanction publique, j'avais signé
contre; et lorsque, plus tard, il s'était agi dé
rétablissement de l'Empire, j'avais écrit, et
chez un notaire, et sur les registres de la mu-
nicipalité, NON , MILLE FOIS NON. INul doute que,
sous un gouvernement si particulièrement in-
téressé à sonder l'opinion, l'on n'ait formé une
liste particulière de ceux qui s'étaient ainsi dé-
clarés pour la négative; on sait que le nombre
en était assez petit, la plupart de ceux qui n'ap-
prouvaient pas cette usurpation, s'élaient con-
tentés de garder le silence. Un matin, l'on
entra chez moi à quatre heures; on fit une per-
quisition générale dans mes papiers, et l'on
trouva une partie de ce mémoire encore en
brouillon, ainsi que quelques pages mises au,
net. Aussitôt je fus conduit à la préfecture de
police, c'était le moins que l'on pût faire alors,
pour montrer à ceux qui s'avisaient de remplir
hautement leurs devoirs, comment le chef de
(31)
l'Etat voulait protéger la justice. Interrogé sur
diverses circonstances antérieures, je compris
que l'on n'aurait pas été fâché de laisser le fait
dumémoire,et de trouver d'autres prétextes.On
n'oublia pas ma prompte destitution delà place
que j'avais occupée en Piémont. On prétendit
que je ce l'avais pas bien gérée : je fis Voir que je
n'avais pas même eu le temps de la gérer mal ;
j'expliquai les causes de cette destitution , et je
produisis de plus le témoignage du préfet. Enfin,
lorsque l'on n'eut plus rien à me dire (i), je fus
envoyé à Sainte-Pélagie, où je restai sept à huit
mois; et cette détention fut tellement étrangère
à ces prétendues dilapidations auxquelles par la
suite on osa l'attribuer, que je fus mis simple-
ment à la disposition du ministre de la police
générale comme tous les autres prisonniers
d'Etat. (2) Je fis en vain beaucoup dedémar-
(1) Après avoir resté dix jours à la préfecture. Dieu
sait quelle prison , et quel assemblage d'hommes !
(2) Paris, le 5 fructidor, an 12 de la Républigne.
« Le concierge de la maison de Pélagie recevra du-
» sieur Boachon , officier de paix, et placera au dépôt
» de ladite maison le ci-après, nous venant de la pré-
» fecture.
» Lauze de Peret ( Pierre-Joseph ) , pour rester à la
» disposition du ministre de la police générale de l'Em-
» pire. »
(32)
ches , en vain je m'adressai à toutes les auto-
torités. Cependant, mes plaintes, portées au
sénat, obtinrent une réponse , c'est-à-dire que
l'on m'en accusala réception. Mon compatriote,
le conseiller d'Etat Pelet(de la Lozère), qui
avait été le collègue de mon père, vint un jour
visiter la prison; il était chargé d'un arron-
dissement de la police. 11 écouta très-obligeam-
ment mes réclamations, et me dit de lui adresser
un mémoire; je le fis , et j'obtins ma liberté. Je
croyais la chose entièrement terminée; quelles
qu'eussent été mes indiscrétions , je croyais
avoir suffisamment expié des torts si graves :
mais M. Bertrand m'apprit que j'étais exilé de
Paris; et comme mon extrême surprise lui lais-
sait le temps de continuer sans que je l'inter-
rompisse, il ajouta que si dans trois jours je
n'avais pas quitté la ville , M. Vérat me ferait
arrêter de nouveau. J'en référai au conseiller
d'Etat Pelet, lequel me renvoya à M. Limodin,
à qui il avait fait connaître ses intentions à mon
Le conseiller d'Etat préfet de police, chargé du qua-
trième arrondissement de la police générale de l'Empire.
Pour copie littérale et conforme délivrée audit sieur
Lauze de Peret, et à sa réquisition , à Paris, le 2 fri-
maire an 13»
BOACHON.
(33)
égard. Je dois à M. Limodin d'avoir vu le terme.,
ou plutôt le sursis de cette proscription. Il en
fut indigné; il se présenta lui-même pour être
ma caution, et il fut accepté. De tels procédés
ne s'oublient jamais. A la vérité, dans d'autres
circonstances, M. Limodin changea tout à coup
à mon égard; mais, peut-être l'exigea-t-on de
lui impérieusement. Je me trouvai donc depuis
dans l'impossibilité de lui témoigner de nou-*
veau toute ma reconnaissance. Qu'if trouve du
moins ici un dernier témoignage de ces senti"
mens que rien ne peut détruire.
Je repris mon état, et, peu de temps après,
je sollicitai mon diplôme, en exécution de la
loi du sa ventôse an 1-2; le 22 messidor an 13,
il- me fut délivré (1): La cour de justice crimi-
(i) Nous soussignés, directeur et professeurs de l'É»
cale de Droit de Paris, en exécution de la loi du 22 ven-
tôse an 12 ;
Vu le certificat délivré, le 3. messidoi 1 an 15 , par
MM. les président et procureur impérial près le Tribunal
de première instance séant à Paris , département de la
Seine , constatant que le sieur Pierre-Joseph Lauze De*
Peret, natif de Saint-Étienne-de-Valfrancesque , dépar*
tement de-la Lozère, exerçait audit jour 22 ventôse an 12,
et avait exercé jusque là, habituellement et sans inter-
ruption , pendant trois ans,, tes fonctions d'homme de
loi près ledit Tribunal ;
3
( 34 )
nelle était alors présidée par M. Hémart. ( On
sait, dans toute l'Europe , qu'il la présidait
aussi en l'an 12.) M. Hémart conçut pour moi
une haine qui est connue de tout le monde, au
palais, et qu'il ne pouvait pas même dissimuler;
on l'a vu plusieurs fois changer de contenance
à mon aspect. Que l'on ne m'accuse pas de par-
ler de cette haine pour en tirer vanité ; sans
doute j'ai été obligé de m'avouer plusieurs fois
à moi-même que j'en étais secrètement flatté,
mais j'en ai payé si chèrement le dangereux hon-
neur , et il a eu tant de part à ce qui m'est arrivé
depuis, que, si je n'en disais pas quelques mots
Lui avons, aux termes de l'article XVIII de la loi
précitée , délivré le présent diplôme de licencié , signé
de nous , contre-signe du secrétaire général, et muni
du sceau de l'Ecole.
Donné à l'Ecole de Droit de Paris , le 22 messidor
an i3.
PORTIEZ ( de l'Oise ) , directeur ; DELORMOURE ,
président.; PIGEAULT , secrétaire; BERTHELOT ,
maire ; le secrétaire général ,■ REBOUL.
Vu par nous inspecteur général des Ecoles de Droit,
PERREAU, inspecteur général.
Pour mon collègue,
M. VIELLART , inspecteur général.
( 35 )
dans ce mémoi re, on y trouverait une grande af-
fectation de modestie. Les premiers effets de cette
haine m'ont rendu la vie malheureuse durant
un assez long espace de temps. Le genre de
mes affaires me donnait, avec M. Hémart, de
continuels rapports qui semblaient l'importu-
ner, et qui m'étaient fort désagréables. Je vou-
drais rendre raison de tout sans exception, mais
ici je suis arrêté. Ses dispositions à mon égard
s'expliquent difficilement. A-t-il cru voir quel-
ques allusions qui le concernassent dans un
écrit que je publiai sur l'institution du Jury?
Quelques principes humains qu'il y pût rencon-
trer, l'éloignèrent-ils de moi pour jamais?
Ma conduite était circonspecte : je commen-
çais à voir que mes principes, bien connus,
pouvaient me susciter autant d'ennemis dans
ma vie irréprochable, que j'aurais trouvé de
protecteurs au milieu de mes écarts mêmes , si
j'eusse au contraire adoré la puissance dujour.
Je me renfermai dans le cercle des seules af-
faires judiciaires, mais bientôt il en survint une
qui décida ma perte. Outre que cette affaire.se
rattache essentiellement à l'objet principal de cev
mémoire, et est nécessaire à l'intelligence des in-
trigues qu'on a employées pour me perdre, on y
voit à quelles vaines promesses se réduisent la
3*
( 36 )
sécurité des familles , la sûreté des individus,
lorsqu'un gouvernement immoral livre tout aux
forces cachées de la police, à ce pouvoir qui
n'étant pas établi par des lois, n'est pas soumis
aux lois, qui, ne suivant point de règles bien
connues, n'a point de comptes à rendre, et qui
ne pouvant montrer à la clarté du jour que ses
premiers chefs, épaissit les ténèbres au gré des:
plus vils subalternes.
Une demoiselle Vidalin, fille de boutique::
chez une dame Souliac, marchande à la toilette
(l'une de ces professions particulières aux
grandes villes ), eut la faiblesse de lui prendre
un carton de dentelles. La dame Souliac porte
plainte devant le commissaire de police Lar-
cher. La prévenue est arrêtée, interrogée et
envoyée à la prison, dite des Madelonettes ,
pour rester à la disposition de M. Guiot de
Saint-Hélène , magistrat de sûreté, qui pro-
cède judiciairement à l'instruction de la, cause.
De son côté, la dame Souliac: avait un. procès
devant le. tribunal de commerce. M. Griffon,
marchand de drap, l'y poursuivait pour le paie-
ment d'une somme d'environ cent louis , qui,
résultait de diverses fournitures. La dame
Souliac était ainsi à la veille d'être incarcérée à,
son tour, et de voir saisir son mobilier. La
(37)
nécessité qui, dit-on, excite l'industrie; l'ex-
cite diversement selon les différens caractères.
Par une fatale inspiration, la dame Souliac en-
trevit tout ce qu'on pouvait attendre de certains
agens de la police; peut-être même dès long-
tems avait-elle à cet égard des données suffi-
santes. Quoi qu'il en soit, elle sut choisir un
officier de paix de la préfecture de police , et
un commissaire autre que M. Larcher, lequel
étant le commissaire du quartier de la plai-
gnante , aurait dû seul recevoir une nouvelle
déclaration de l'accusée, si déjà l'autorité judi-
ciaire n'eût été seule compétente. Cependant on
procède avec autant d'assurance que si l'on pro-
cédait légalement. On mande au greffe l'accu-
sée; la femme Souliac prend la parole, et té-
moigne à cette fille beaucoup de regrets d'en
être venu contre elle à de telles extrémités.
Après de grandes protestations d'intérêt, et
des offres affectueuses d'argent et de secours de
toute espèce, elle fait entendre clairement à la
fille Vidalin qu'il dépend d'elle-même d'obte-
nir son élargissement, qu'il faut seulement dé-
clarer que le vol qu'elle a fait lui a été conseillé
par M. Griffon, et le déclarer devant l'officier
de paix et le commissaire de police, venus
pour en prendre acte. Cette fille ne résista
(38)
point à un tel appas : elle ressentait d'autant
plus vivement le désir d'être mise en liberté ,
qu'elle avait fait la dure expérience du régime
des prisons. La malheureuse, qui ne pouvait
pas même se procurer un matelas à ses frais ,
avait couché sur des carreaux humides , mal
couverts par un peu de paille sale et vieille. Tel
est, au centre de la civilisation, tel est, parmi
nous, le soin qu'on a de la santé des prévenus ,
tels sont les égards pour le malheur de tant de
personnes injustement ou trop légèrement
soupçonnées, et qui, par une suite de ces abus
intolérables, perdent quelquefois la vie après
plusieurs mois de détention.
J'étais chargé de la défense de quelques pri-
sonniers des Madelonettes; le sort voulut que
j'y entrasse au moment même où la fille Vida-
lin, séduite à la fois et par une espérance pro-
chaine, et par l'horreur de sa position, venait
de se laisser arracher la déclaration dont on
avait besoin pour réduire le sieur Griffon à sus-
pendre ses poursuites. Livrée à elle-même après
cet acte de faiblesse, elle avait aussitôt senti
l'étendue de sa faule, et déjà elle avait demandé
qu'on l'avertît dès qu'un défenseur quelconque
se présenterait au greffe. Elle me parle donc; je
la vois, je l'observe dans son trouble, et, pour
(59)
ainsi dire, dans le premier mouvement de ses
remords. L'altération de ses traits, la vérité de
son accent ne me laissent aucun doute sur ce
qu'elle nomme elle-même le cri de sa cons-
cience. Je lui donnai donc aussitôt, et en pré-
sence du secrétaire greffier, le conseil d'écrire
à M. le magistrat de sûreté Guiot de Saint-Hé-
lène, qui, étant saisi de l'affaire, avait dès lors
seul le droit de lui faire subir des interroga-
toires. Je rédigeai la lettre, elle la signa. Depuis
le mémoire fait à l'occasion du général Piche-
gru , c'est ici la seule circonstance où, dans l'exer-
cice de mes fonctions, je me sois trouvé en op-
position avec la police, et aussitôt la police
toute entière parut suscitée contre moi : dès
long-temps on était à la recherche, on attendait
un prétexte pour écarter du barreau et de l'in-
térieur des prisons un témoin qui n'aurait jamais
l'art de fermer les yeux, un homme à qui son
humeur indocile pouvait même persuader qu'il
devait défendre ses cliens , non seulement au-
près de leurs véritables juges, mais aussi contre
la perfide protection de certains bureaux alors
remplis d'agens avides et corrompus.
Deux jours s'écoulèrent, et j'appris qu'il
existait dans tous les greffes des prisons de
Paris, un ordre de M. le préfet de police qui
( 40 )
m'en interdisait l'entrée. Ce préfet de po-
lice, c'était M. Dubois. Avant Louis XV,
il existait aussi un Dubois, homme d'état,
que pour l'honneur de l'a France on évitait
de nommer. Je voudrais en faire de même à
l'égard de M., le comte Dubois ; mais si, pour
rendre mon récit intelligible, j'ai besoin d'écrire
encore ce mot Dubois ( honos auribus sit), du
moins je n'ajouterai aucune qualification à ces
deux syllabes de funeste augure.
Sur le point de me trouver encore sans état,
je laissai ceux de mes cliens qui m'avaient offert
d'avance une sorte de garant de leur confiance
(ce n'était point des affaires civiles); je les
laissai, dis-je, faire leurs réclamations pour
que je les défendisse ou que je leur rendisse
leur argent. Ces plaintes étaient bien natu-
relles , puisqu'ils ignoraient la mesure prise
contre moi.
Certain qu'à la police on ne voudrait pointpar-
lerde l'affaire Vidalin, et croyant qu'on n'aurait
dès lors rien à produire qui motivât une telle
mesure, je m'adressai aux autorités judiciaires,
les seules auxquelles je fusse soumis dans
l'exercice de mes fonctions d'avocat. IL conve-
nait d'ailleurs qu'elles connussent un acte qui
attentait à leur indépendance, et qui annonçait
( (41 )
à tous les pouvoirs qu'avec le temps il n'en
serait plus qu'un, la police impériale.
Ce fut au président de la Cour de justice cri-
minelle, et au procureur général, que je portai
mes réclamations. Ces deux magistrats écrivi-
rent au préfet pour lui demander de connaître
des griefs qu'on avait à me reprocher. La ré-
ponse même du préfet prouva que l'on ne pou-
vait rien alléguer de raisonnable contre moi,
puisqu'on fut réduit à exciter des réclamations
de prisonniers. Ces réclamations furent un
effet de la mesure dont je me plaignais; elles
n'en furent donc pas le motif. Convaincu par
cela même, et par d'autres incidens dont je
supprime ici le détail, pleinement confirmé
dans ma première idée, que tout résultait de
mon intervention contre les manoeuvres du
commissaire de police employé par la dame
Souliac, je demandai au préfet de police une
audience particulière. Je voulais lui prouver le
ridicule du rapport qu'on lui avait fait sur les
plaintes des prisonniers; je désirais aussi ré-
pondre à ce qu'on avait pu insinuer contre moi
relativement à cette affaire de la femme Souliac,
Il ne me fut pas dit un seul mot de ce dernier
objet, et quant aux réclamations des prison-?
( 42
niers (i), M. Dubois, satisfait des éclaircisse-
mens que je lui donnais, et ne pouvant résister
(r) Puisqu'on a osé reproduire l'imputation fondée
sur ces plaintes, et qu'on a feint d'y attacher de l'im-
portance , je veux en faire voir plus particulièrement
toute l'injustice. Voici ce que je répondis alors : « Un
» nommé Veyron prétend qu'ayant reçu de lui treize
» livres dix sols pour le défendre , je ne l'ai point dé-
» fendu. Je déclare que j'ai défendu gratuitement,
» et par humanité, la plupart des prisonniers dont
» j'ai été le conseil ou le défenseur. On peut con-
» sulter au greffe le registre de nominations des dé-
» fenseurs d'office donnés à des accusés indigens. J'ose
» dire que je suis au nombre de ceux qui s'en sont char-
» gés le plus fréquemment; et peut-être ces occasions de
» générosité , ou du moins de désintéressement, for-
» ment-elles un dédommagement presque nécessaire
» dans un état dont les fonctions , quelquefois rebu- '
» tantes, nous font trop souvent entrer dans le triste se-
» cret de la 'bassesse des malfaiteurs , ou dans d'autres
» secrets non moins tristes. Ou je défendais gratuite-
» ment , ou je voulais des honoraires que je pusse
» avouer; peut-être n'avais-je pas de très-hautes préten-
» tions , mais enfin mon tarif n'était pas treize francs
» cinquante centimes. J'ai reçu treize livres dix sols du
» nommé Veyron ; je les ai reçus pour interjeter appel
» du jugement de police correctionnelle qui avait été
» rendu contre lui , et non pour le défendre. Six livres
» environ pour enregistrement et frais de greffe d'alors :
(43)
à l'évidence, il révoqua l'ordre qu'il avait signé
contre mpi.
» sept livres dix sols pour requête , frais d'avoué et vaca-
» tion. L'emploi ainsi justifié des treize livres dix sols fit
» taire cette pitoyable imputation.
» François-Tranquille Gaudissart se plaint de ce quele
» sieur De Perret ayant reçu de lui cent vingt francs , ne
» s'occupe point de son affaire. Mêmes plaintes de la part
» de Gabrielle de Lafosse, de Catherine Dumas , des
» femmes Turbert, Mazet, Boulinguer et Husson. Ces
» plaintes vérifiées (ainsi que celles de Veyron), se trou-
» vent toutes postérieures à la mesuré que j'ai dit y avoir
» donné lieu , mesure prise contre moi-même, et dont on
» ne peut me rendre ainsi responsable, puisqu'elle m'a
» frappé inopinément. Pour que je suivisse les affaires des
» prisonniers de qui j'avais en effet reçu des honoraires,
» il n'aurait pas fallu que toute communication avec eux
» me fût interdite. Dès que l'ordre fut révoqué , je suivis
» les affaires de ces prisonniers. Gaudissart obtint la li-
» berté. Il en est de même de la femme Gabrielle de La-
» fosse. J'ai défendu Catherine Dumas devant la Cour de
» justice criminelle. J'ai défendu la fille Turbert au Tri-
» bunal de police correctionnelle, et la femme Mazet à
» la Cour de justice criminelle ; toutes deux ont été ac-
» quittées. J'ai aussi défendu les femmes Boulinguer et
» Husson. On peut voir les divers procès-verbaux d'au-
» dience. »
« Quant à Lemaire, il a effectivement de moi un billet
» personnel; mais ce billet se trouve détruit par une quit-
» tance de sa femme, dont j'étais le procureur fondé.
( 44 )
L'affaire suscitée par la dame Souliac contre le
sieur Griffon ne fut pas terminée aussi prompte-
ment. Cette femme la suivit avec un acharnement
bien calculé. Elle échoua devant le tribunal de
première instance. Les magistrats austères qui
Je composaient, MM. Dherbelot, président,
Dionis du Séjour, et Vignon, surent même
dans ces temps où Ton voyait de nombreux
exemples de condescendance et de faiblesse,
mériter l'estime publique, et conserver sans
tache leurs noms respectables. La fille Vidalin
fut seule condamnée; le sieur Griffon fut hono-
rablement renvoyé de la plainte. Mais on n7avait
» Je répondrai à Lemaire , s'il m'attaque; mais il ne s'y
» exposera point.
» Les imputations contenues dans cette lettre ne sont
» donc qu'un tissu d'impostur'és. Mais on à pense' que
» l'on s'assurerait une sorte de triomphe si l'on pouvait
» en accumuler assez, pour qu'en renversant cette oeuvre
» de mensonge, je fusse moi-même embarrasse' dans les
» de'bris. On pouvait bien pre'sumer que je serais victo-
» rieux, mais avec ces armes odieuses, on blesse le vàin-
» queur même. La haine qui me poursuit jouissait déjà
» en amassant contre moi des indices de cette naturej
» car elle me savait jaloux de conserver dans son irite'-
» grité l'honneur d'un nom qui n'avait pas e'te' jadis sans
» quelque illustration , et que mon père, plus heureux ?
» avait soutenu par son malheur même, a
(4M
pas ourdi une telle trame sans savoir sur
quelle ressource on devait compter en dernier
lieu. La femme Souliac en appela contre M. Grif-
fon, dont il fallait paralyser les mains au Tribu-
nal de commerce. On avait entrepris de le perdre,
et sa perte fut consommée. Il fut condamné aux
frais, à l'amende, à la prison et à mille écus, je
crois, de dommages et intérêts. Ce coup fut
mortel pour lui ; if tomba malade, et ne se réta-
blit point. La cause ayant été portée à la Cour
de cassation, l'arrêt fut annullé d'après le rap-
port de M. Babyle,, et l'affaire fut renvoyée au
Tribunal de Versailles: qui la termina, eu dé-
chargeant M. Griffon entièrement et honora-
blement. Mais il ne put jouir de cet avantage,
et il mourut des suites du, chagrin que lui avait
causé l'arrêt inique accordé à de viles intrigues;
Bar de semblables coups; d'autorité si con-
traires , non seulement à, la justice envers; un
individu , mais à l'indépendance même du corps
judiciaire!, M. Dubois-avait manifesté cette
puissance qu'un homme en place agrandit :cha-
que jour quand il est prêt à. faire ce, qu'il faut
pourse, rendre nécessaire , et quand, il obéit à
un prince, sous qui l'administrateur docile est
presque sûr de l'impunité. Je devais me re-
gardser comme suffisamment averti des.disposi-
(46)
lions dans lesquelles on était à mon égard; je pro-
jetai de m'éloigner de toute affaire où lesintérêts
du Gouvernement se trouveraient mêlés. Ce-
pendant cette sorte de prudence n'a que des
maximes un peu vagues ; tout en les adoptant,
nous ne les suivons qu'imparfaitement, elles
supposent dans les nommes une perversité trop
pénible à croire. D'ailleurs , était-il alors beau-
coup d'affaires étrangères au Gouvernement ?
Il s'occupait de tout, il absorbait tout. En con-
tinuant mon état, je ne pouvais, quoi que je
fisse, échapper au traitement qu'on me desti-
nait , et l'affaire Guichot, n'en fut l'occasion
que parce qu'on voulait absolument en saisir
une.
La dame Guichot détenue à la Conciergerie,
s'adresse à moi, mais voyant que son mari et
elle-même sont poursuivis pour des faits relatifs
à la conscription, je la refuse d'abord. Cepen-
dant elle persiste avec beaucoup d'instances, elle
m'explique ce qui la concerne personnellement,
et elle me démontre qu'elle n'est pas réelle-
ment compromise. Je n'avais plus alors aucun
motif pour la refuser. Je lui apprends qu'elle ne
devrait pas être détenue à la Conciergerie, puis-
qu'elle n'est prévenue que d'actes qui-sont du res-
sort de la police correctionnelle, tandis que la
(47)
Conciergerie ne doit receler que lès individus
mis légalement en état d'accusation pour des
crimes emportant peines afflictives ou infa-
mantes , ou bien les prévenus de ces mêmes
crimes devant être jugés par des cours spé-
ciales. Elle n'était donc retenue à la Concier-
gerie que par un double abus. Elle pouvait
même obtenir du Tribunal sa mise en liberté
sous caution. Je lui dis de m'indiquer les
hommes qu'elle croirait disposés à lui rendre
ce service. Elle menomma les sieurs J. Barreau,
boulanger , rue du faubourg St.-Jacques , et L.
M. B. Gaudard, commissionnaire de roulage.
Madame Guichot n'avait encore eu de commu-
cation avec personne. Je me chargeai donc de
toutes les démarches qui la concernaient. Je
conférai avec ceux qui devaient lui servir de
caution ; la nature de cette affaire leur donnait
des craintes , ils hésitaient; mais je la leur ex-
pliquai davantage , et je, leur fis voir qu'il
n'y avait pour eux aucun .danger. Je pré-
sentai requête, et je la fis signer par un
avoué; elle est au greffe, écrite de ma propre
main. Enfin madame Guichot fut libre sous
caution, le 14 juillet 1807. Dans la lettre
qu'elle m'avait donnée pour son frère Bertrand
Gaudard, elle l'avait chargé de me remettre
(48)
cinquante écus. (I) Encore surprise de la
promptitude avec laquelle tout cela s'était ter-
miné , satisfaite sous tous les rapports, elle
me pressa de me charger de l'affaire de son
mari. Celle-ci présentait des difficultés qui au-
raient dû, comme je l'ai dit, arrêter un homme
dont les ennemis n'attendaient qu'une indis-
crétion même légère. Je m'y refusai donc, mais
le surlendemain je crois, à dix heures du soir,
madame Guichot vint chez moi avec son mari,
que je vis ainsipour la première fois. Ils apportè-
rent six couverts, qu'elle m'offrit comme un
monument de sa reconnaissance. Pour moi, je
les acceptai comme bien plutôt relatifs aux
-obligations qu'elle pourrait m'avoir par la
suite, puisque son affaire n'était point terminée.
Quant à M. Guichot, je lui promis seulement
alors; d'examiner attentivement sa cause , et je
lui dis que si je voyais que sa défense et celle de
sa femme fussent conciliables, je les réunirais,
mais que dans tous les cas , je lui indiquerais
un homme en qui il pourrait avoir toute con-
fiance.
Une ordonnance est rendue : M. Guichot
(t) Les diverses sommes reçues de Ouichot et de sa
femme entrent particulièrement dans l'e'claircissement
des faits.

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