Deorum Interfectores, tome 1 : Alter Ego

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Campagne romaine, de nos jours.

Dissimulés depuis deux mille ans dans une crypte scellée, de mystérieux parchemins, rédigés par un sénateur du règne de l’Empereur Néron, sont exhumés des ruines d’une villa.

Ceci est la traduction du premier volume.

Haraar Lucaino, habitant d’Ydrith où évoluent les plus féériques créatures, est envoyé par son sultan quérir le moyen de sauver son pays d’une guerre sanglante. La Pierre des Glaces possède un pouvoir magique incommensurable qui, dit-on, pourrait parvenir à repousser les armées ennemies. Mais en la touchant, le jeune homme découvre un univers parallèle dévoré par la luxure et la corruption : Rome. Là, un dieu renégat et ambitieux, tapi au plus profond des Enfers, est bien décidé à asseoir son joug sur les deux mondes...

Dans cette lutte divine à laquelle Haraar prend part bien malgré lui, à qui pourra-t-il faire confiance ? Saura-t-il embrasser la destinée des Deorum Interfectores, seuls mortels capables de tuer des dieux ?

Et qui est réellement Anna Ordas, cette jeune femme énigmatique d’une beauté glaciale qu’il s’est juré de protéger, et qui ne le laisse pas indifférent ?

Depuis la nuit des temps, l’homme cherche dans l’imaginaire les réponses à toutes ses questions.

Le moment est venu de découvrir l’origine de l’imaginaire lui-même.


Publié le : vendredi 31 octobre 2014
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EAN13 : 9791094465035
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Astrid Méan

 

 

 

 

 

 

 

 

Deorum Interfectores

 

 

 

 

I - Alter Ego

 

 

 

 

 

 

 

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« Humana ante oculos foede cum vita jaceret

In terris, oppressa graui sub religione

Quae caput a caeli regionibus ostendebat

horribili super aspectu mortalibus instans,

primum [...] homo mortalis tollere contra

est oculos ausus primusque obsistere contra ;

[...]

Quare religio pedibus subjecta vicissim

Opteritur, nos exaequat victoria caelo. »

  • LUCRÈCE, De Rerum Natura, I, v. 69-72.

 

 

 

« Jadis, quand on voyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la superstition, et que la tête du monstre leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, [...], un simple mortel osa enfin lever les yeux, osa enfin lui résister en face. [...] La superstition fut donc abattue et foulée aux pieds à son tour, et sa défaite nous égala aux dieux. »

  • LUCRÈCE, De Rerum Natura, I, v. 69-72, traduction de Désiré Nisard.

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTE DU TRADUCTEUR

 

J’ai délibérément choisi de moderniser certains termes afin de permettre une large diffusion de cet ouvrage vieux de près de deux mille ans, découvert tout récemment en campagne romaine. Les manuscrits suivants, exhumés il y a peu, sont entre les mains des spécialistes qui restaurent actuellement les parchemins mis au jour pour les préparer à la traduction. Cette dernière vise un large public afin de répandre au mieux la culture antique, ainsi qu’un genre littéraire que l’on pensait né quelques siècles auparavant, et qui pourtant trouve ses racines dans les prémices de notre civilisation. Bien qu’utilisé par Homère pour rédiger son Odyssée, faisant évoluer des personnages depuis Troie jusqu’à Ithaque en passant par un monde inconnu, l’auteur de cette épopée a élaboré la construction d’un univers étranger unique en son genre, doté de ses propres divinités, révolutionnant les pratiques de l’époque, déchirant la brutale alchimie entre la mythologie et les mortels. Néanmoins, nous pensons que cet ouvrage, divisé en plusieurs volumes, n’a jamais été lu et n’a jamais trouvé de mécène. C’est un petit pas pour l’archéologie, et un pas de géant pour la recherche historique.

Bienvenue dans le premier récit de fantasy de l’Histoire.

 

Préface

 

VERBA VOLANT, SCRIPTA MANENT

 

 

Le Deorum Interfector était un homme mortel capable de réduire les entités divines au silence.

Il parvenait à dérouter les oiseaux et à déchirer les ventres afin que se trompent les Augures et les Haruspices. Les dieux étaient pour lui de simples jouets qu’il faisait disparaître sans que la civilisation n’ait vent de la profanation. Les religions dansaient sur un pied lorsqu’il les tenait au creux de sa main.

Le Deorum Interfector ne possédait pas de pouvoir surnaturel qui l’eût fait surhomme. S’il en avait été ainsi, le monde tel que nous le connaissons n’aurait jamais existé. Bien qu’ayant droit de vie ou de mort sur les dieux, il devait suivre une formation pour parvenir à un résultat probant. Les diverses épreuves auxquelles il était soumis n’étaient pas moins que les tours fugaces d’un destin se faisant histrion. Dès lors que le Deorum Interfector, ayant jailli du ventre maternel, se mettait à hurler face à la lumière du jour, les divinités s’étaient déjà penchées sur lui et psalmodiaient des malédictions à son égard.

Mais les dieux ignoraient qu’ils étaient tout autant sous l’emprise du destin que les êtres mortels. Et chacun savait qu’il était impossible de le contrôler.

Lorsqu’un bon dieu reconnaissait la bravoure d’un homme comme étant supérieure à celle de ses semblables, il descendait des cieux et déposait ses armes devant lui. Le mortel récompensé de la sorte devenait l’Élu, le Deorum Interfector, et travaillait pour le compte de celui qui l’avait choisi. Il était le seul être humain à pouvoir utiliser une arme divine et à la retourner contre un Tout-Puissant.

Mon nom est Germanicus Tullius Terio, je suis sénateur sous le règne de l’Empereur Néron, et j’ai connu un Deorum Interfector.

Il s’appelait Marcus Eunius Credo, c’était un homme solide et vaillant. Un esclave des arènes, un gladiateur, de ceux qui ne reviennent jamais de l’ultime épreuve de force. Il se battait contre des pumas, des lions et des tigres ; et contre des hommes tout aussi fauves. Sa force était sans pareille, son agilité comme celle des bêtes grondantes qu’il étranglait, son honneur, plus grand encore que l’Olympe. Il inspirait le respect et l’humilité à chacune de ses prestations devant la plèbe et l’Empereur. Son aura était si puissante qu’elle rayonnait à hauteur de celle de Jupiter.

Je l’ai vu combattre pour la première fois le quatrième jour des ides de mars de l’an 815 ab Urbe condita. Il tombait du ciel les larmes d’Héra, le sable fin de l’arène était visqueux et sombre. La plèbe s’amassait sur les gradins dégoulinants de pluie. L’Empereur était assis à ma droite, enroulant une mèche rousse autour de son index courtaud, l’air songeur. J’étais arrivé dans les premiers et siégeais à côté de Tigellin, le préfet du prétoire et conseiller de Néron, un homme vicieux, corrompu dont je me méfiais et que j’évitais autant que possible. Il tirait perpétuellement sur sa fine barbe taillée en pointe en considérant d’un regard dur l’arène où allait couler le sang. À son côté veillait la voluptueuse Poppée, vêtue d’atours rouge écarlate et de voiles délicats. Ses yeux de rapace étaient rivés en contrebas, là où des hommes — ou non, des objets, comme les Romains ne considéraient pas les esclaves comme des êtres à part entière —, donc, des objets en mouvement allaient s’égorger, se taillader, s’éviscérer pour le plus grand plaisir d’un public avide de toujours plus de sang.

Les coulisses vomirent cinq gladiateurs de chaque extrémité de l’arène qui, en hurlant, se jetèrent sur leurs semblables. Bientôt la boue prit une teinte vermeille tandis que giclaient les entrailles des combattants. C’était épouvantable, je me souviens. Je n’avais jamais rien vu d’aussi terrible depuis que je fréquentais le cirque avec Néron et ses courtisans. De plus, notre loge, couverte, était placée bas, surplombant la tuerie de près. Le spectacle de la barbarie me retournait l’estomac et un haut-le-cœur souleva ma poitrine.

Les gladiateurs se battirent longtemps sous mes yeux horrifiés, sectionnant des jarrets, des bras et des jugulaires. Les ventres étaient lacérés, les tripes répandues au sol, piétinées et ensevelies sous la boue teintée de sang. Les lames et les boucliers, parsemés de pluie, scintillaient comme une rosée délétère, mêlée à la sueur sauvage des combattants nus. Les pupilles de Tigellin et de Poppée brillaient — ou était-ce la pluie ? — tandis que ceux de Néron, vitreux tels les iris d’un poète mort, semblaient regarder au-delà des hauts murs.

Bien vite, il ne resta que les plus endurants et les plus perspicaces. Trois gladiateurs s’étaient démarqués de leurs camarades déjà oubliés par la plèbe. Je me souviens, celle-ci scandait un nom qui retentirait à jamais dans mon esprit comme le son lourd d’un glaive frappé à l’unisson contre un écu de bronze : « Tueur de Thraces, tueur de Thraces ! »

À l’écoute de ce hurlement d’une intensité peu commune, les poils de ma nuque s’étaient hérissés. Instinctivement, je me penchai en avant et embrassai l’arène du regard, à la recherche du fameux Tueur. Néron se redressa, soudain attentif à ce qui se déroulait en contrebas, les yeux pétillants et les dents nacrées révélées par un large sourire.

Je l’interrogeai :

— César, qui est ce combattant idolâtré par la foule ?

Néron partit d’un grand rire que me gêna quelque peu.

— Térion, tu ne connais donc pas la raison qui pousse le peuple à crier ainsi le cognomendu plus terrible gladiateur que Rome ait jamais porté ? Vois, il s’agit de Marcus Credo, un esclave venant d’un endroit plein de chimères, sans doute la Crête ou peut-être de Graecia, qui a remporté de nombreuses victoires. Il fait preuve d’une violence terrifiante.

Il pointa de son gros index un combattant de grande taille aux cheveux noirs et broussailleux, la barbe rasée, tenant un trident magnifique de ses deux mains. La partie sinister de son visage était barrée par une longue cicatrice, qui prenait base sur la tempe pour s’achever sous le menton.

— N’as-tu pas remarqué, poursuivit Néron, que le Tueur de Thraces a fait tomber à lui seul sept de ses adversaires ? Ce qui t’a retourné l’estomac n’est autre que sa barbarie. Mais regarde donc le spectacle, mon bon Térion !

Je n’eus pas la force d’admirer le travail de bourreau de Marcus Credo et posai les yeux ailleurs, sur la plèbe condensée en une seule voix, vibrant comme l’unique corde de la vie. Je me souviens avoir entendu le hurlement infernal de la foule lorsque le trident implacable mordait la chair des malheureux. J’avais l’impression que ces cris de joie provenaient des plus profondes et insondables entrailles du Tartare. Ensuite, la clameur se fit plus assourdissante encore, et la plèbe se leva des gradins en applaudissant, Néron également. Il souriait et sifflait et chantait.

Je trouvais si extraordinaire et impensable qu’un homme ait abattu à lui seul neuf adversaires parfois mieux armés que lui, que je crus d’abord avoir rêvé. Mais il s’avérait véritable que Marcus venait de créer une trouée dans mon âme, que jusqu’à aujourd’hui je n’avais pu combler.

Ce jour-là, Marcus Credo était entré dans ma vie pour ne plus jamais en sortir. Son esprit a beau siéger à présent près de l’Aigle et de la Foudre, son souvenir m’est impérissable.

Depuis cet événement, mon obsession pour lui ne fit que croître. Je l’ai revu ensuite lors de nombreux autres combats dans l’arène, et chaque fois je le trouvais plus grand et plus majestueux. Sa force et son courage décuplaient au fur et à mesure qu’il gagnait en expérience, il acquérait de la précision, devenait plus propre, sans pour autant oublier que le plaisir de la foule était de voir couler le sang.

Un jour, j’ai décidé de l’acheter et il est devenu un de mes esclaves. Ce n’était qu’un prétexte pour le surveiller. Après de longues années de silence, il s’est mis à me parler.

Et c’est ce qu’il me confia que je vais jeter sur ce parchemin.

Il me raconta la vie de son grand-père, qu’il tenait de sa mère, puis son propre passé avant que nous nous rencontrions. Il devint mon ami.

Ensuite, il partit en Grèce, en Thessalie. Je finançai son voyage. Il ne revint jamais. Alors je décidai d’enquêter, de découvrir les raisons qui l’avaient poussé à faire ce pèlerinage – car c’est le nom qu’il lui avait donné avant de tourner les talons.

Et ce que j’ai appris m’a tellement bouleversé que je vais le narrer.

Je remonterai l’arbre généalogique de Marcus jusqu’à l’existence de son grand-père, en passant par toutes les personnalités, les créatures, les peuples et les dieux que ses ascendants ont rencontrés. Remonter l’histoire jusqu’à sa source, jusqu’aux premiers pas de la légende des Deorum Interfectores.

En découvrant ainsi l’origine de ces êtres hors du commun, peut-être parviendrai-je à comprendre ce qui a poussé Marcus à se rendre en Grèce, et pourquoi il y a trouvé la mort dans des circonstances aussi mystérieuses que les prédictions de la Pythie.

Après tout, le stylet est le meilleur moyen pour l’homme de se remémorer le passé.

 

GERMANICUS TERIO, SÉNATEUR

 

INTRODUCTION

 

 

Une histoire oubliée de tous raconte que le monde fabuleux d’Ydrith était gouverné par six dieux qui régnaient sur six royaumes.

Incendior régnait sur Ignisa, le territoire de feu, apaisant les volcans et déchaînant la puissance du feu civilisateur grâce à sa Lance Ardente.

Tsunamos gouvernait Aqualantis, le territoire d’eau, domptant l’écume et formant les îles à l’image de l’homme thalassocratique, avec l’aide de son Trident Abyssal.

Sylvaron gardait Flora, le territoire des forêts, sillonnant des sentiers verdoyants au cœur des forêts et aménageant les clairières pour les Elfes, appuyé par l’Arc des Hespérides.

Blizzarnius veillait sur Gabel, le territoire du froid, maîtrisant l’élément glacé et bâtissant la cité des hommes du froid, les Nordiques, par la puissance de la Pierre des Glaces.

Scorporias protégeait Galaon, le territoire du désert, repoussant l’aridité de poussière et faisant émerger les sultanats pour les hommes à la peau hâlée, épaulé dans cette œuvre par ses Cimeterres Divins, Dathias La Cendre et Amatias L’Immémorial.

Et enfin, Belzéroth dominait Volnera, le territoire sombre, rassemblant la nuit et élevant des tourbières létales pour le peuple de l’obscurité, par la noirceur de son épée Requiem.

Ce dernier était vil, malveillant et assoiffé de pouvoir. Sa plus diabolique ambition était de mettre à genoux les cinq autres dieux et de faire planer son ombre sur Ydrith tout entier.

Une guerre terrible s’ensuivit, opposant Belzéroth aux divinités bienveillantes. Celles-ci parvinrent à vaincre le dissident grâce à l’arme de Blizzarnius, d’une puissance incommensurable, malheureusement brisée en quatre morceaux après la lutte.

Belzéroth fut emprisonné dans son propre pays tandis que les dieux reniaient le territoire maudit de Volnera, élevant une muraille autour du royaume pour le couper du reste du monde.

 

Mais alors que la prospérité se réinstallait, les dieux se rendirent compte, par le biais de disparitions mystérieuses frappant quatre régions isolées, que la Pierre des Glaces avait multiplié les portes vers un univers parallèle. Dans ce monde étrange, Belzéroth se trouvait en sécurité, intouchable par les Ydrithes. Dans la confusion, il s’était emparé du quatrième fragment dans la plus totale discrétion et le conservait précieusement, en attente de l’utiliser à de noirs desseins.

Pour éviter que le démon ne resurgisse, abandonnant dans son sillage la mort et la destruction, les Cinq décidèrent de fouiller Ydrith à la recherche des « portails » qui menaient vers cette terre hostile.

Afin d’empêcher un emploi peu scrupuleux de la Pierre, chaque Éclat fut remis à des personnes de confiance.

Le premier, sous la protection de Roland Vorex, un mortel avisé et impitoyable, chargé de nettoyer Ydrith de la vermine que les dieux avaient laissé s’échapper de Volnera lors de la guerre divine.

Le second, au mage Zobor, qui le transforma en un miroir enchanté. Il l’emmena dans la plus haute tour du palais de Marmoria. Une tour gardée par des créatures de cauchemar dont jamais personne ne revient.

Le dernier fragment fut emprisonné au plus profond des Grottes Démoniaques, à Gabel, là où personne n’oserait jamais aller le chercher.

Pour éviter une panique considérable, une autre interprétation vit le jour, née de contes revisités, puis officialisée par le roi Bason, qui contribua à garder secrète la vérité sur la Guerre des Dieux.

L’existence du monde parallèle fut tue.

On raconta que c’était l’armée de Volnera qui avait menacé Ydrith, et que ce fut celle du roi qui la décima, avec l’aide de Zobor et de Roland.

On affabula qu’il existait un homme dans la royauté, surnommé le Cardinal, qui avait scellé le territoire maudit de Volnera, posant sur ses portes un sceau magique inviolable, créant un embargo, empêchant toute activité économique et politique avec les limitrophes. La vérité était bien entendu que le pays avait été mis sous surveillance et que les contrôles aux portes ne laissaient aucun monstre traverser la frontière.

La Confrérie de l’Ombre, maîtrisant la magie d’invocation et seule libre de circulation, prit les rênes du pouvoir à Volnera en attendant le retour de son dieu-roi légitime. Il s’agissait d’un groupe de mythomanciens, c’est-à-dire d’êtres mortels capables de matérialiser les créatures mythologiques, ayant pour bercail Volnera.

Ce récit monté de toutes pièces portait ses fruits, et le monde d’Ydrith prospéra.

 

La paix fut maintenue pendant seulement dix ans...

PROLOGUE

 

 

5e année après la Guerre des Dieux (V Post Deorum Bellum, PDB).

 

Ignisa était une ville construite sur les parois du volcan Hurlelave, endormi depuis de nombreux siècles.

À sa naissance, ce cracheur insatiable de feu avait éloigné les populations primitives locales, qui reculèrent vers le domaine des dragons, plus au nord. Selon certains anciens, un monstre terrifiant vivait reclus dans le cratère du volcan et manifestait sa colère à travers de violentes éruptions de lave. Ladite créature fut foudroyée par Incendior, Celui-Qui-Contrôle-Au-Feu. Hurlelave devint un endroit paisible qui accueillit, quelque temps plus tard, les fondations de la future capitale d’Ignisa.

Au début de son existence, cette citadelle n’était qu’un modeste village de paysans qui élevaient du bétail dans les bocages fertiles, cultivaient sur les flancs du volcan et recherchaient les roches abondantes dans les galeries souterraines autour de la cheminée principale. Afin de vendre ses produits, la société mercantile installée sur Hurlelave tourna son commerce vers les grandes villes marchandes de l’époque : Orbargent, dans le but d’échanger le soufre, et Serpefusion, fameux pour son immense « Marché du Solstice », où il semblait aisé de rentabiliser les productions agricoles.

Rapidement, les petits mineurs et cultivateurs firent fortune par leur commerce, si bien que ladite richesse servit à embellir le volcan. Bientôt, Hurlelave acquit une renommée au-delà des frontières d’Ignisa. Grâce à sa puissance économique, elle devint capitale de la nation, vénérée par les ministres, adulée par les intrigants, et le roi s’y installa, faisant construire un majestueux palais à l’intérieur même du cratère, davantage pour l’apparat, car le sommet du volcan était entouré d’inexpugnables murailles et de forts imprenables, si bien qu’aucun pays ne chercha jamais noise à la capitale. Un nombre considérable de marchands de toute provenance élurent domicile au pied de Hurlelave et ainsi naquit Ignisa.

Toutefois, l’affluence soudaine d’habitants eut pour conséquences quelques « conflits de voisinage ». En effet, la ville s’agrandissant à un rythme effréné, elle piétinait le territoire de la région de Terrebrume, plus au sud. Le gouverneur, paysan névrosé, ordonna que les maisons bâties sur ses terrains soient démolies et qu’Ignisa construise sur ses propres parcelles. Il n’y avait aucun compromis envisageable, sinon la guerre ; le roi décida de faire des courbettes, et les bâtiments effleurant les délimitations de Terrebrume furent rasés.

Les ministres débattirent longuement quant à la solution idéale à adopter, et il fut conclu ceci : si l’afflux de migrants n’était pas interrompu au cours des mois qui suivaient la controverse, il serait décidé que les chaumières soient édifiées sur les parois même de Hurlelave. Et ce fut ce qui arriva, au grand dam des mineurs et des cultivateurs.

De nouvelles galeries furent creusées, exclusivement empruntées par les habitants du versant ubac du volcan. Comme ils manquaient de soleil, leur peau blanchissait et se crevassait. Sur ce côté sombre de Hurlelave s’amassaient donc les mendiants et les basses classes, tandis que sur l’adret vivaient les bourgeois et les riches marchands d’Ignisa.

Pour assurer la main d’œuvre dans les mines, on engagea gobelins, kobolds, duergars et autres gnomes, contribuant au travail des humains. Réputées pour être impossibles à vivre, ces créatures des montagnes se montrèrent courtoises avec leurs collègues humains, mais particulièrement hargneuses avec les voyageurs empruntant les wagonnets dans les galeries de traverse. Toutefois, leur mauvais caractère et la vitesse considérable à laquelle ces teignes parvenaient au paroxysme de leur fureur n’eurent aucun effet néfaste sur la vie quotidienne des Ignisans.

C’est dans cette cité à l’architecture et aux habitants hors norme que se rendit l’étrange homme en noir.

Il était arrivé à Ignisa aux premières lueurs de l’aurore, surgi de nulle part, dressé sur un haut cheval aussi sombre que son allure. L’animal renâclait fort, ses flancs étaient couverts d’une sueur poisseuse et il marchait au pas. Ses foulées étaient lentes, mais d’une incroyable fermeté. Le cavalier, une silhouette enveloppée dans une grande cape de tissu noir, avait le visage dissimulé sous un capuchon de cuir. Ses mains gantées enserraient les rênes tenues longues. Il semblait faire abstraction de tout ce qui se passait autour de lui, la tête droite, les yeux sans aucun doute posés sur les hautes portes de la ville.

Les gardes, le voyant arriver ainsi accoutré, se consultèrent longuement du regard, cherchant silencieusement un moyen d’aborder ce nouvel arrivant.

Lorsque le curieux individu fut à quelques mètres des portes de la citadelle, l’un d’entre eux se tourna vers lui, tandis que derrière, en retrait, les autres chuchotaient. Le cavalier en noir s’arrêta à la hauteur du garde, le toisa un court moment du haut de son cheval menaçant.

Puis il chercha quelque chose dans une des nombreuses poches de sa houppelande.

Le cœur des hommes manqua un battement. Les phalanges de celui qui s’était tourné blanchirent tandis qu’il serrait la garde de l’épée pendue à sa taille. Les autres semblaient pétrifiés. Certains en avaient même oublié de respirer.

L’individu sortit une bourse pleine. Il la jeta nonchalamment aux pieds de la sentinelle qui regardait vers lui. Ce dernier leva la tête. Puis, après une courte hésitation, il s’accroupit, prit le sac de cuir et le soupesa d’une main : son visage s’illumina alors. Il se tourna vers ses compagnons, immobiles, mais dont les yeux scintillaient comme des pépites. La sentinelle prit une profonde inspiration, avant de poser son regard sur le cavalier et de faire un signe de tête vers les portes. L’homme du levier acquiesça de la tête.

Pinçant légèrement les flancs de sa monture avec ses éperons, l’individu en noir continua son chemin, alors que les battants s’écartaient afin de lui ouvrir le passage.

À peine immergé dans la ville du volcan, il se trouva encerclé par des marchands ambulants et autres camelots en tout genre, insistant tous pour qu’il achetât une quelconque de leurs babioles. Le cavalier les ignora superbement, n’arrêtant pas même sa monture à leur hauteur. Autour de lui pullulaient nobles bâtisses et tours de gardes hérissées de noirs rochers, calcinés par l’ardeur du volcan. Sur les remparts, des soldats allaient et venaient, la lance posée sur l’épaule. Ensevelis sous une étouffante cotte de mailles cramoisie, ils embrassaient du regard la plaine de lave et l’intérieur de la ville basse. Dans un dense brouhaha, les Ignisans se faufilaient dans les ruelles réchauffées par un puissant soleil, et de jeunes beautés virginales glissaient sur le sol, un panier à la main, allant quérir sur le marché des quartiers est les victuailles hebdomadaires. Sur les pavés brûlants des estaminets se prélassaient des félins au poil doré par la lumière, et des chiens jappaient joyeusement entre de prestes mollets. Sur les appuis des fenêtres ronflaient de paisibles dragonnets aux écailles mauves et violacées, serrés contre des wyvernes à la queue sifflante et venimeuse. Plus au nord d’Ignisa se dressaient en effet les montagnes Crocs-de-Loup, où évoluaient la race des dragons en un microcosme sous-terrain, dans les galeries creusées par l’eau s’infiltrant. De somptueux tunnels et cheminées bardées d’émeraudes (ces reptiles étant réputés pour leur amour inconditionnel des trésors) conduisaient à la surface, où il était alors possible pour les créatures ailées de s’ébattre dans le ciel nuageux des sommets. De fait, il n’était pas rare de croiser des petits dans les rues d’Ignisa, et les habitants n’avaient pas été longs à s’accoutumer à leur inoffensive présence. Certains, même, allant jusqu’à les adopter à l’instar d’animaux de compagnie, mais l’arrivée à l’âge adulte les poussaient indéniablement à regagner les montagnes pour chasser les bouquetins et autres proies des hauteurs. Très pratiques pour allumer les foyers, le soir, songea l’homme en noir avec un sourire, tout en apercevant un dragonnet se dandinant au côté de sa maîtresse, une dame en robe légère. Les ailes membraneuses et diaphanes du reptile ondulaient au gré de ses mouvements, et la dame ne cessait de lui accorder de doux regards et de vives caresses. Les dépassant, l’inconnu suivit le dragon des yeux, tandis que, bientôt rejoint par un cabot à la queue frétillante, il disparaissait dans la foule en échangeant avec le mammifère un vacarme d’aboiements et de rugissement joueurs.

Soudain, son cheval accomplit un pas de côté ; une vicieuse wyverne, dardant depuis ses crocs des gouttes de venin, venait de s’engouffrer entre ses jambes, poursuivie par un boucher. Ce dernier brandissait un formidable hachoir, et cherchait manifestement à dépecer la bête de ses écailles. L’homme en noir jugea qu’ils avaient des comptes à se rendre et ne s’attarda guère sur les lieux de l’action, alors qu’autour de lui, les gens s’écartaient pour permettre le passage de la créature maladroite et du furieux marchand. Talonnant sa monture, il se fraya un chemin parmi les badauds et les manants, pour bientôt entamer l’ascension du flanc du volcan. L’homme en noir s’engagea dans un méandre où coulaient des cascades de lierres en fleur, le long des façades grises. Sur le parvis d’une chapelle abandonnée s’égaillaient une bande de gamins va-nus-pieds, qui s’esclaffaient tout en s’éclaboussant de gerbes d’eau contenue dans une gourde. Dès que l’inconnu parvint à leur hauteur, tous se turent et observèrent l’étranger d’un œil dépourvu d’aigreur, mais empreint de frayeur solennelle. Son regard dissimulé par le capuchon traîna sur eux puis se détourna quand il les eut dépassés d’une longue foulée, et ils retournèrent à leurs jeux puérils comme si cette ombre n’était jamais apparue.

Au fur et à mesure que l’on s’approchait du sommet, les rues devenaient de plus en plus larges. Des corporations avaient installé leurs étals à l’extérieur. La chaleur et le beau temps régnaient sur ce versant exposé à la lumière, où les rayons brûlants d’un astre flamboyant baignaient les pavés et rendaient leur surface d’un éclat presque aveuglant.

Le cavalier passa devant des forgerons façonnant l’acier, plongeant les lames rougies dans l’eau et les faisant ainsi siffler tels des oiseaux de feu. Ces piaillements artificiels étaient accompagnés du cognement des marteaux sur les enclumes, sabots de buffles métalliques, et des grognements des artisans cherchant à les dompter. Au passage de l’homme en noir, un de ceux-là, un véritable ours au torse découvert où perlaient des gouttes de sueur, se tourna vers lui et l’observa avec une curiosité toute feinte.

L’inconnu glissa une main vers sa taille, sous sa houppelande, où lui seul savait qu’il pendait une arbalète de petit calibre. Une arme meurtrière, dans les mains d’un tireur comme lui. Mais l’ours ne semblait manifester aucun signe d’hostilité, alors il reprit ses rênes et fit accélérer son cheval, cherchant à ne pas s’attarder en présence de ce genre d’individu peu enclin à considérer sa quête comme une noble cause.

Il continua son avancée dans la ville. La chaleur se faisait de plus en plus étouffante au fur et à mesure de la montée le long des rues pentues. L’homme en noir devait rejoindre une galerie de traverse en altitude pour atteindre l’autre versant de Hurlelave, là où avait lieu la rencontre, parmi les créatures sans le sou.

L’odeur du soufre régnait dans l’air et le rendait poisseux comme du sang. Les marchands et les acheteurs étaient pourtant toujours au rendez-vous, suffoquant sous cet effluve toxique gagnant en intensité tandis qu’on se rapprochait de la cheminée principale. Les seuls fous capables de tenir en pareil milieu se résumaient aux alchimistes, habitués à l’évanescence de leurs potions, à quelques mineurs, masques sur le visage, exposant leurs plus belles trouvailles, et certains mendiants assis en tailleur demandant innocemment l’aumône. Le cavalier paraissait insensible à cette forte odeur de soufre qui régnait aux alentours. Les regards des habitants se posaient sur lui et le parcouraient avec autant d’intensité que s’ils observaient un éclaireur débusqué pour lui faire avouer la position de l’armée adverse. Les sourcils froncés, les yeux mats tels la pierre qu’ils extrayaient, des mineurs assis autour d’une table disposée à l’extérieur de la taverne, le visage couvert de suie, laissaient planer leur animosité sur sa longue houppelande. L’un d’entre eux porta une pinte à sa bouche, la mâchoire crispée, tandis que l’homme en noir glissait devant eux sur son obscure monture.

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