Des Crucifères aux points de vue chimique, thérapeutique et pharmaceutique, mémoire... par Edgard Louvet,...

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impr. de Cayer (Marseille). 1869. In-8° , 71 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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DES CRUCIFÈRES
AUX POINTS BB VUE
CHIMIQUE, THERAPEUTIQUE ET PHARMACEUTIQUE
DES
CRUCIFÈRES
AUX POINTS DE VUE
CHIMIQUE, THÉRAPEUTIQUE ET PHARMACEUTIQUE
MEMOIRE COURONNÉ AU CONCOURS DE 1869
PAR LE COMITÉ MÉDICAL DBS BOUCHES-DU-RHÔNE (MÉDAILLE D'OR)
Par EDSABD ILOI'YKT
Pharmacien à Paris, lauréat de l'École supérieure de Pharmacie de Paris, ex-interne
lauréat des Hôpitaux de Paris.
MARSEILLE
TYPOGRAPHIE ET LITHOGRAPHIE CAYER ET Cie
Rue Saint-Ferréol, 87
1869
DES
CRUCIFERES
AUX POINTS DE VUE
CHIMIQUE, THÉRAPEUTIQUE ET PHARMACEUTIQUE
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
<i La découverte des antiscrofuleux tirés du
règne minéral fait qu'on les substitue trop
souvent aux antiscorbutiques végétaux ; le
végétal est assimilable ; le minéral ne l'est
pas ; l'iode, le baryum ne peuvent être exclus
de la matière médicale ; mais il faut savoir
user de tout ce qui peut être utile, »
(TROUSSEAU et PIDOUX.)
La famille des Crucifères, l'une des plus grandes et des plus
naturelles du règne végétal, est peut-être une de celles qu'on
connaît le mieux ; et cela se comprend facilement, si on consi-
dère que cette famille, dont la plupart des espèces croissent en
Europe, a été reconnue pour naturelle dès les premiers temps
de la botanique, et a été à ce titre étudiée avec soin par plu-
sieurs naturalistes distingués.
Quoiqu'il n'entre pas dans mon sujet d'étudier les Crucifère
— 6 -
au point de vue botanique, je ne crois pas superflu de dresser
un simple et court synopsis de leurs principaux caractères.
Plantes presque toutes herbacées, à feuilles alternes sans sti-
pules, calice à quatre pétales caducs, corolle à quatre pétales
insérés sur un disque hypogyne et disposés en croix (d'où le
nom de Cruciforme à la corolle, et de Crucifères aux plantes
qui la portent ainsi disposée). Six étamines tetradynames, à la
base desquelles se trouvent de deux à six glandes diversement
disposées. Ovaire plus ou moins allongé, d'abord à une loge aux
placentas pariétaux, qui se réunissent au centre pour'former
deux loges. Style simple ; stigmate bilobé. Fruit formé de deux
valves séparées par la cloison qui porte les graines sur chacun
de ses bords. Le fruit est une silique ou une silicule. Embryon
dépourvu de périsperme, présentant dans la disposition relative
de ses cotylédons et sa radicule, des différences qui ont servi de
base à la division des Crucifères en cinq sous-familles :
Pleur orbizées, Notorhizées, Ortoplocées, Spirolobées, Diplooo-
lobées. — Les trois premières contiennent les espèces le plus
souvent employées en médecine. Voici, du reste, un tableau
nominatif de celles qui ont été appliquées spécialement à l'art
de guérir :
I / rvlinrlrimip( Nasturtium. Pét. entiers, graines petites, irrégu-
i <_.yimuuqu.bi ^ lières, lisérées.
1 arrondie I Cheirantus. Cal. bosselé, graine bordée d'une
I ' \ membrane.
!ë) Tétragone..! Barbarea... FI. glabre, £1. jaunes en grappe,
9( i valve de la silique en carène.
m 1 [ Arabis Cal. gibbeux, silique pédonculée ,
1 \ terminée par un stigmate pres-
| Linéaire... ( que sessile.
I J Cardamine. Presque sessile, à valves qui se
\ l roulent en dehors en s'ouvrant.
B" ( A^î^o^a ( Coohléaria. Silicule ovoïde, à valves bossuées,
* g larges )' loges do 1 à 3 graines. .
" { Éohancrée / Lepidium .. Valve creusé en carène; loges po-
â au sommet, lyspermes.
"à cloisons j Iberis .... Corolle dont 2 pét. sont pi. grands ;
\ \ étroites. [ filets des étamin" sans appendice.
/ i / Hesperis... Cal. bosselé à la base, stigmate à
as I _,., lames rapprochées au sommet.
« I M l Tétragone \
>» l BJ ; Alliaria — Cal. lâche à sép. égaux à la base ;
« l3l °U ) gr. aplaties.
A ml à peu près. / ErySimUm.. FI. jaunes; stigmate en tète; sili-
9 j \ \ que exactement tétragone.
0 [ j Isatis Pét. égaux; silicule oblongne, in-
Ê SILICULE { déhiscente, uniloculaire, mono-
\ ( sperme.
m / I Brassica ... Feuilles lisses glauques ;' calice
>§ SILIQUE bosselé : silique terminée par
H \ ,- j ■ i une corne,
g l cylindrique \
SI l Siaapis Feuilles scabres ; silique terminée
Si ) ou j par une languette.
« f arrondie. [Raphanus.. Silique indéhiscente, articulée, ter-
© \ \ mmée par une languette épaisse.
La famille des Crucifères, si remarquable déjà par l'analogie
botanique de toutes les plantes qui la composent, ne l'est pas
moins par la similitude des propriétés de ces plantes et de toutes
leurs parties. Celle-ci est telle, qu'en tenant compte de leur
plus ou moins grande activité, on peut les substituer les unes
aux autres pour l'usage médical. Elles constituent les antiscor-
butiques des anciens auteurs, et presque toutes peuvent être
admises dans la classe des médicaments dits Stimulants (exci-
tants diffusibles). Toutes sont riches en azote, et recherchent,
pour s'en pourvoir plus facilement sans doute, le voisinage des
animaux ; aussi végètent-elles avec vigueur, surtout autour de
nos habitations, et gagnent-elles plutôt qu'elles ne perdent de
leurs propriétés par la culture. Le soufre se retrouve dans
toutes ; il est un des principes constituants de l'huile acre, vola-
tile, qu'on trouve presque identique dans la plupart des espèces,
et à laquelle elles doivent leur principale propriété.
Ce principe sulfuré, acre, stimulant, disparait en grande
partie par la dessication et la coction. Dans quelques espèces il
se développe en petite quantité ; chez d'autres, il se trouve mi-
tigé par un principe mucilagineux et sucré, qui en atténue la
force, et rend plusieurs plantes de cette famille propres à l'usage
alimentaire. Tels sont dans ce cas, le cresson de fontaine, le
cresson alénois, qui, quoique fortement antiscorbutiques, sont
—. 8 —
chaque jour servis sur nos tables ; il est à peine besoin de citer
les espèces du genre Brassica (chou, navet, rave), et du genre
Raphanus (radis) ; on peut encore ajouter le Sisymbrium Am-
phibium, et la Roquette (Eruca), que les Italiens emploient
beaucoup comme assaisonnement de la salade.
Les semences des Crucifères donnent encore une huile fixe,
dont la saveur est douce, mais qui acquiert ordinairement, dans
l'opération qui sert à l'extraire, une saveur désagréable, causée
probablement par son mélange avec les autres principes que la
graine contient. Ce sont surtout des semences de colza, de na-
vette et de cameline, qu'on extrait l'huile d'éclairage, et c'est
dans nos départements de l'Est que ce travail s'opère sur une
plus grande échelle (1).
(1) Pour un hectare de terrain cultivé, le colza donne environ 955 k"
d'huile; la navette, 700 k°' ; le choux-navet, 617kos;la camelino,
595 k0'. - (DECANDOLLE).
I™ PARTIE
ÉTUDE DES CRUCIFÈRES AU POINT DE VUE CHIMIQUE
Ainsi qu'il a été dit, c'est à l'huile volatile que presque toutes
les Crucifères doivent leurs propriétés ; elle est fournie en pro-
portions diverses; puisque dans quelques-unes comestibles, ce
principe volatil sert simplement de condiment au tissu charnu
au milieu duquel il est engagé, tandis que chez d'autres, le
Sinapis nigra, le Cochléaria Armorica, i'Iberis Latifolia, il est
assez concentré pour agir comme rubéfiant, et causer aux yeux,
lorsqu'il se développe, une irritation qu'ils ne peuvent sup-
porter. L'essence prend sa source tantôt dans la graine (Sinapis,
Erysimum Com°), tantôt dans la racine (Iberis, Raifort), ou bien
dans la feuille (Cochléaria, cresson, alliaire, etc.j
La parité d'action et de composition, qui réunit toutes les
Crucifères en une véritable monadelphie, s'il est permis de
s'exprimer ainsi, dispense d'étudier intimement et séparément
chaque plante de cette famille ; il suffira d'en choisir une parmi
elles, qui, par l'exaltation de ses propriétés, puisse être le type
qui les représente toutes. Celle qui s'offre tout d'abord à nos
yeux est bien certainement la moutarde, d'autant plus que la
moutarde blanche et noire ont été l'objet des recherches d'un
grand nombre de chimistes.
Parmi ceux dont les travaux'ont jBté le plus de jour sur ces
substances, seront cités Thompson, Thibierge, Fauré, Henri et
Garot, Robiquet et Boutron, Pelouze, MM. Guibourt, Bussy,
Boutron et Fremg, et, plus dernièrement par leurs travaux de
— 10 —
chimie synthétique, MM. Berthelot, De Lucca, Cahours, Hoff-
monn, Linin, Will, Wertheim, Babo et Hiresbrunn.
CHAPITRE I".
B»e la Moutarde noire.
Il y a lieu de croire que la moutarde noire a été connue et
employée depuis les temps les plus reculés. Hippocrate, Galien,
Dioscoride s'en servaient tant à l'intérieur qu'à l'extérieur.
Booerhave est un de ceux qui aient le premier dit que cette se-
mence fournit deux espèces d'huile, l'une douce, l'autre âcre.et
caustique ; qu'on retire la première par expression, la seconde
par distillation. Les anciens chimistes regardaient le principe
actif de la moutarde comme de l'alcali volatil. Carthenser le
croyait de nature acide. Geoffroy, donnant la composition de
la moutarde, disait qu'on tire de cette graine une grande
quantité d'huile fixe, fort peu de sel fixe, beaucoup de terre.,
peu d'esprit urineux, point de sel- volatil concret (1). Vogel
annonçait qu'une émulsion de farine de moutarde se com-
porte comme celle des amandes amères.
Baume reconnut plus tard l'existence du soufre, résultat que
sont venues confirmer les patientes et laborieuses recherches de
Thibierge. Thibierge (2) soumit de la moutarde à la macération
aqueuse; après évaporation ménagée du macéré, il constata
dans le résidu la présence de l'albumine. Dans une.autre opé-
ration (distillation de 200 gr. eau distillée sur 500 gr. de farine),
il obtint une eau laiteuse, de laquelle il sépara de l'huile vola-
tile. L'eau distillée laissait déposer au bout de quelque temps
une poudre grisâtre, qui fut reconnue être un mélange de sou-
fre et d'huile volatile. En remplaçant dans cette opération l'eau
par l'alcool et l'éther, ces deux menstrues ne purent dissoudre
(1) Geoffroy, Mat. méd., t. X, p. .49.
(1) Journal de Pharmacie, t. V, p. 439. — 1819.
— 11 -
aucune partie d'essence, et. ne donnèrent qu'une teinture d'un
jaune verdâtre, sans odeur et presque sans saveur. Une macé-
ration dans le vinaigre développait, selon l'auteur, une âcreté
plus forte. Ces opérations et l'analyse des cendres, provenant
de la combustion de la semence ont permis à Thibierge de
poser ces conclusions, qu'on peut résumer comme suit:
1° La moutarde est composée d'huile fixe, d'une huile volatile
chaude et pesante, de matière albumineuse végétale, de muci-
lage, de soufre, d'azote, sulfate et phosphate calciques, silice;
2° L'huile volatile tient, soit en simple solution, soit à l'état
de combinaison, du soufre auquel elle paraît devoir cette caus-
ticité qui la rend vésicante ;
3° L'huile volatile ne se dissout ni dans l'alcool, ni dans
l'éther, mais bien dans le vin et le vinaigre ;
4° C'est à l'huile volatile, dont le développement ne peut avoir
lieu que par l'action du calorique, que la moutarde doit cette
saveur qu'on lui connaît ;
5° Il est donc bon pour le médecin de savoir qu'une assez
forte chaleur est nécessaire pour développer le principe agissant...
par conséquent verser l'eau bouillante ajouter même du
vinaigre etc. (I).
CHAPITRE II.
De la Moutarde noire (suite).
Ce n'est pas sans intention que j'ai tracé l'historique ci-dessus
et ai donné un développement étendu aux expériences de Thi-
bierge, qui ont pourtant laissé dans l'ombre la majeure partie
des faits véritables, qui doivent nous assurer la connaissance à
peu près exacte de la moutarde, qnant à sa composition et ses
(1) Par des travaux analogues, et la même année, Antony Todd
Thomson (London dispensatory) avait obtenu en Angleterre les mêmes
résultats.
— 12 -
propriétés : « Les progrès des sciences expérimentales ne peu-
« vent être extrêmement rapides; ce n'est point une tâche facile
« que d'atteindre et d'isoler les éléments indécomposables, et
« surtout de reconnaître qu'on les a réellement atteints au sein
« des métamorphoses perpétuelles de la nature, qui ne mettent
« à nu les éléments que pour les faire rentrer aussitôt dans de
« nouvelles combinaisons. L'enchaînement des transformations
« est indéfini; et, sans le concours d'un raisonnement subtil,
« appuyé sur la connaissance et sur la discussion d'un grand
« nombre de phénomènes, rien ne permettrait de distinguer le
« corps simple du corps composé (1). »
En chimie, et en chimie organique surtout, que d'efforts, en
effet, doivent être tentés entre la connaissance d'un fait et les
premiers travaux entrepris peur arriver à ce but ! Entre le point
de départ et celui d'arrivée, combien doivent être fréquentes
les étapes signalées par les découvertes qui illuminent la ques-
tion et en précipitent la solution ! Ainsi il est arrivé pour la
moutarde.
Thibierge était exact en annonçant la présence du soufre, de
l'albumine dans la semence du Sinapis nigra, et l'empêchement
que l'alcool, l'éther apportent au développement du principe
volatil, qui seul est actif. Combien il s'éloignait de la vérité en
affirmant que l'huile volatile existe toute formée clans la graine
et que la température de l'eau bouillante est nécessaire pour la
développer, en ignorant enfin l'incompatibilité du vinaigre et
de tous les acides en général, minéraux ou organiques.
Ces erreurs n'avaient point échappé à la perspicacité du re-
grettable professeur Guibourt, qui n'en fit pourtant point l'objet
d'un mémoire, mais seulement d'une réclamation de priorité,
insérée dans un journal scientifique (2).
A la même époque, Fauré, pharmacien à Bordeaux, releva
les mêmes erreurs (3). En cette même année, fertile en recher-
(1) M. Berthelot, Introduction à la Chimie organique.
(1) Journal de Pharmacie, t. XVII, p. 360. — Guibourt, Histoire des
drogues simples et Pharmacopée.
(3) Journal de Pharmacie, t. XVII, p. 299. — 1831.
— 13 —
ches sur la Crucifère qui nous occupe, Bontron et Robiquet,
s'appuyant de leurs expériences antérieures sur les amandes
amères, virent que, lorsque le .tourteau de farine de moutarde (1)
d'abord épuisée d'huile douce, était traité par l'alcool, ce véhi-
cule ne dissolvait aucun principe acre, et, qui plus est, que l'eau
ne pouvait plus ensuite développer l'huile volatile.
Ce.résultat, et l'action sur cette dernière de l'acide sulfurique
et de la potasse caustique (2) conduisirent ces deux chimistes à
admettre que l'essence ne préexiste pas dans la graine, et que
l'alcool provoquait probablement dans le tourteau la séparation
des éléments sur l'action réciproque desquels s'en opère le dé-
veloppement.
Dans un travail postérieur à celui qui a été déjà cité de lui,
Fauré, de Bordeaux, est arrivé à un résultat plus important en-
core, et qui n'a pas été sans influence pour la découverte des phé-
nomènes qui sollicitent et accompagnent la formation de l'huile
volatile. Ce praticien constata que l'eau chauffée au-dessus de
70°°, l'alcool, les acides, certains sels métalliques (comme ceux
de cuivre, de mercure), le tannin et tous les corps, en un mot,
qui coagulent l'albumine, s'opposent à sa formation ; et il en a
conclu que le Sinapis nigra devait renfermer à l'état de disso-
lution une albumine spéciale, indispensable à la production de
l'essence, laquelle albumine perd immédiatement cette pro-
priété dès qu'elle se trouve au contact de substances qui la peu-
vent coaguler.
Enfin MM. Boutron et Frémy, et surtout M. Bussy (3), par
(1) Journal de Pharmacie, t. XVII, p. 294.
(2) « En traitant, disent-ils, par l'acide sulfurique et par la potasse
« l'essence sulfurée, celle-ci conserve toute son odeur ; cela tend bien
« à montrer sa non-préexistence dans la graine ; car l'un ou l'autre
« de ces agents mêlés directement avec de la farine, s'opposent au dé-
« veloppement de l'odeur; or, si c'était par suite de leur réaction sur
« l'huile volatile, ce même effet devrait se produire lorsqu'on la mêle
« directement avec l'un ou l'autre de ces réactifs. »
(3) Journal de Pharmacie, 2" série, t. XXVI, p. 39 (M. Bussy). —
Même recueil, t. XXVI, p. 48 (MM. Boutron et Frémy).
— 14 —
l'étude complète de cette albumine (Myrosine), et par la décou-
verte de l'acide myronique, nous ont initié complètement aux
mystères, dont une si petite graine est le théâtre, et qui jus-
qu'alors avait excité à un si haut degré l'attention- et la curio-
sité d'hommes spéciaux.
Les propriétés chimiques de la semence de moutarde, telles
qu'on les connaît aujourd'hui, sont très intéressantes, tant sur
l'application., qu'on en a faite à la thérapeutique que par les
produits secondaires dont elle est l'origine. C'est à l'exposition
de ces propriétés qu'est consacré le chapitre suivant, que l'on
commencera pourtant par l'étude des principes générateurs de
l'essence, la myrosyne et le myronate de potasse.
CHAPITRE III.
Moutarde noire (suite). — Huile volatile (sa formation et sa
préparation).— Ses générateurs (myrosine et acide myronique).
On prépare l'huile volatile en délayant de la moutarde récem-
ment pulvérisée dans une quantité suffisante d'eau froide; on
laisse macérer pendant plusieurs heures, et on distille jusqu'à
ce que le. liquide qui passe à la distillation soit insipide. Tous
les produits distillés sont réunis dans un plus petit alambic, et
on distille à nouveau pour retirer environ le quart de la li-
queur; on extrait ensuite l'essence de la manière ordinaire.
De même que les amandes amères, la graine de moutarde
noire ne renferme aucune espèce d'essence toute formée. Si elle
en fournit lorsqu'on met au contact de l'eau froide sa poudre
ou le tourteau, c'est qu'elle contient entre autres deux principes,
la myrosine et le myronate de potasse, qui, réagissant l'un sur
l'autre, en sollicitent la production. Cette réaction constitue une
fermentation, à laquelle on donne le nom de Sinapisique.
La matière fermentescible est -ici l'acide myronique, la myro-
sine en est le ferment. La fermentation sinapisique exige en
outre le concours de plusieurs circonstances : 1° la présence de
— 15 —
l'eau, soit que ce liquide agisse par ses éléments, soit que son
rôle soit physique en même temps que chimique ; 2° l'élévation
de température qui la favorise singulièrement, mais qui dans
tous les cas ne doit pas .dépasser 60°°. Par contre, la fermenta-
tion sinapisique est empêchée non-seulement par une chaleur
surélevée, mais encore par les acides minéraux ou végétaux
(vinaigre y.compris), quelques sels, le tannin, l'alcool et toutes
les matières capables de coaguler le ferment ou d'en modifier la
nature chimique. Ces mêmes matières sont du reste celles qui
coagulent l'albumine.
La Myrosine se rapproche, en effet, par toutes ses propriétés,
des substances albuminoïdes ; elle est incristallisable, coagulée
par les matières citées plus haut ; une fois coagulée, elle perd la
propriété de réagir sur l'acide myronique ; cette propriété n'est
pas, il est vrai, détruite sans retour ; elle reparaît à la longue,
lorsque la myrosine est abandonnée au contact prolongé de
l'eau.
L'acide myronique est le principe fermentescible correspondant
à l'amygdaline des amandes amères. Il se trouve dans la mou-
tarde à l'état de sel de potasse. Cet acide est incristallisable, ino-
dore, d'une saveur amère. Le myronate de potasse cristallise en
cristaux volumineux, incolores et transparents, solubles dans
l'eau et l'alcool dilué, insolubles dans l'alcool absolu.
On obtient le myronate de potasse en traitant le tourteau de
moutarde noire par l'alcool à 85°°, qui coagule la myrosine et
la rend inactive, ce qui est évidemment essentiel dans cette opé-
ration. Le résidu exprimé est repris par l'eau distillée; on éva-
pore et on traite de nouveau par l'alcool fort, qui précipite
quelques matières mucilagineuses. La liqueur filtrée donne fa-
cilement par l'évaporation de beaux cristaux de myronate de
potasse.
La myrosine est extraite de la moutarde blanche (S. Alba) ;
on traite lé tourteau de cette dernière par l'eau froide; la
liqueur évaporée à une basse température est traitée par l'alcool
concentré qui précipite la myrosine. On emploie de préférence
la moutarde blanche, qui ne contient pas, comme il sera dit
— 16 —
plus tard, de myronate de potasse, qui entraverait forcément
l'opération.
Il est, du reste, très facile de prouver que ces deux principes
sont bien ceux qui agissent dans la production d'huile volatile
de moutarde ; si l'on met de la myrosine dans une solution
aqueuse d'acide myronique ou de myronate de potasse, on con-
state le développement immédiat de l'essence. Le même effet se
produit, si, au lieu de myrosine, on ajoute une solution de my-
ronate de potasse à un macéré de poudre de moutarde blanche.
NOTA. — La constitution chimique de l'acide myronite sera
étudiée plus tard, lorsque celle de l'essence aura été bien -éta-
blie. Pour le moment, mentionnons seulement que le myronate
de potasse a pour formule, selon MM. Will et Kortner :
C2»H18KAzS*02o
et renferme les éléments de l'essence de moutarde, du glucose
et du bisulfate de potasse.
La composition élémentaire de la myrosine ne nous est pas
connue, comme il arrive le plus souvent, toutes les fois qu'on a
à analyser des matières non cristallisables ne donnant pas de
combinaisons à formes bien définies.
CHAPITRE IV.
Essence de Moutarde. — Sa constitution. — Réactions auxquelles
elle donne lieu.
L'essence de moutarde est un liquide légèrement jaunâtre,
d'une densité de 1,010 ; elle bout à 148oc; la densité de sa va-
peur est de 3,45. Insoluble dans l'eau, soluble dans l'alcool et
l'éther ; elle désorganise promptement la peau, et ses vapeurs
irritent fortement les yeux et le nez ; sa formule chimique est :
C8 H8 Az S 2. Traitée par le potassium, elle produit de l'essence
d'ail et du sulfocyanure de potassium. Chauffée à une haute
température, et dans un tube fermé, avec un mélange de chaux
et de soude caustique, elle se transforme en oxyde d'ollyle
— 17 —
C6HB0; ces réactions nous serviront à établir sa constitution.
Ce qu'il est important de constater, ce sont les réactions en
vertu desquelles cette essence est l'origine d'une série d'alca-
loïdes artificiels, dont l'un, la Thiosinnamine, découvert en 1833
par MM. Dumas et Pelouze, a été l'un des premiers que la science
ait enregistrés.
On obtient de la Thiossinnamine en mettant l'essence de mou-
tarde au contact de l'ammoniaque liquide :
La Thiosinnamine, chauffée avec de l'oxyde de plomb, donne
naissance à un nouvel alcaloïde, la Sinnamine ( MM. Bussy et
Robiquet), dont la formule G8 H6Az 2, ne diffère de celle de la
Thiosinnamine que par deux équivalents en moins de soufre et
d'hydrogène.
Si on fait agir sur l'essence même l'oxyde puce de plomb en
présence de l'eau, l'essence perd à la fois du soufre et du car-
bone ; transformation de laquelle il résulte un autre alcaloïde
nommé Sinapoline.
Si, dans la préparation de la Thiosinnamine, on 'remplace
l'ammoniaque ordinaire par des ammoniaques composées, on
obtiendra de nouvelles bases correspondantes à la Thiosinna-
mine, et dont la formule peut se représenter chacune par un
équivalent d'essence de moutarde, plus un équivalent de l'am-
moniaque employée. Ainsi avec :
Et ainsi de suite.
(La Sinapoline et la Thiosinnamine appartiennent à-la classe
des amides par l'urée ; en effet, l'urée se combine avec les al-
cools en formant des composés particuliers analogues à l'urée
et alcalins au même titr&-rftï|ëJiri>«c séparation des éléments
— 18 —
de l'eau, en nombre d'équivalents double de ceux d'alcool qui
entrent en combinaison).
Dans les deux substances précitées, et en sachant ce qui sera
dit plus loin que les substances sulfurées appartiennent à la
classe allylique, on a :
De même qu'il existe entre la Thiosinnamine et la Sinna-
mine les mêmes relations qu'entre l'Urée et la Cyanimide-:
Ces relations, que M. Berthelot a consignées dans son Traité
de Chimie synthétique, sont très intéressantes, quoiqu'elles sem-
blent s'éloigner de notre sujet.
Grâce aux puissants efforts des chimistes modernes, et aux
progrès que par eux la chimie synthétique a faits pendant ces
dernières années, « grâce enfin à l'heureuse application qu'on
« a su faire des substances naturelles et des procédés généraux
'< qui résultent de ce vaste ensemble d'idées et de travaux syn-
« thétiques, » dont M. Berthelot a été l'un des plus laborieux
et savants instigateurs, la constitution des essences sulfurées,
qui nous occupent ici, est aujourd'hui bien connue. Les recher-
ches opérées dans ce but- par MM. Gherardt, Will, Werthcim,
Berthelot, de Lucca, Zinin, Cahours, Hoffmann et Willamson,
ont été plus fructueuses encore, car elles permettent de prépa-
rer de toutes pièces les essences d'ail et de moutarde qu'on ne
peut séparer l'une de l'autre pour l'étude qui va suivre.
— 19 —
M. Wertheim a montré, en effet-, que l'essence de moutarde
peut être regardée comme une combinaison d'essence d'ail et
d'acide sulfocyanique ; il a établi cette constitution, et rattaché
entre elles ces deux substances par de remarquables expé-
riences d'analyse et de synthèse (1).
Ainsi, on obtient artificiellement l'essence d'ail en traitant
par le sulfure de potassium l'huile essentielle de moutarde :
Réciproquement, par l'essence d'ail et l'acide sulfocyanique,
on revient à celle de moutarde (Ghérardt).
L'essence d'ail produit avec l'azotate d'argent un corps cris-
tallin, qui, traité par l'ammoniaque, donne l'oxyde d'allyle
C8H 80. L'essence de moutarde chauffée avec la chaux iodée
dans des tubes scellés à la lampe, produit ce même oxyde
d'allyle.
A cause donc de ces relations directes et étroites, qui existent
entre ces deux corps, ne semble-t-il pas qu'on soit autorisé à
les réunir sous un même chef?
C'est ce dont l'on reste convaincu par l'inspection des for-
mules qui les représentent, et par l'étude plus approfondie de
leur constitution. Déjà MM. Will et Wertheim avaient montré
les relations qui existent entre les essences sulfurées, notam-
ment celle d'ail et celles des Crucifères, et les éthers sulfhy-
drique, hydratique, sulfocyanique :
Essence d'ail C6H8S Êth. suif hydrique C*H8S
Oxyde d'allyle C°H 80 — hydratique CilïsO
Ess. de moutarde C8H8AzSs — sulfocyanique C6HsAzSs
Ces chimistes ont étendu ces rapports aux dérivés chimiques
de l'essence de moutarde, et ils ont assimilé la théorie de ces
dérivés à celle des Éthers composés. "
(1) Annalen der Cihmie und Pharmacie, t. LI, p. 295; t. LV, p. 297.
— 20 —
M. Berthelot a pu réaliser* un plus beau problème encore, celui
de produire synthétiquement cette essence et de poursuivre jus^-
qu'à l'ultime limite l'étude des termes de la série allylique.
Concevons pour un instant que les composés ci-dessus et ceux
dont il est fait mention plus bas contiennent un même radical
Allyle C6 H8 ; l'essence d'ail en serait le Sulfure Ca H 8, S ; l'essence
de moutarde le Sulfocyanure C6 H 8, C2 AzS, correspondant au
sulfocyanure d'Ethyle, etc.
On peut concevoir le soufre du sulfure d'allyle remplacé par
de l'iode, du chlore... De cette sorte, qu'on ait les composés
C6 H 81 ; C6 Hs Cl ; c'est ce C6 H 81 ou propylène iodé que M. Berthe-
lot a préparé par la réaction de l'iodure de phosphore sur la
glycérine (1). L'essence d'ail ne différant du prophylènè iodé
que par la substitution du soufre à l'iode, il fallait, pour prépa-
rer le sulfocyanure d'allyle, opérer d'abord cette substitution,
puis combiner le produit avec l'acide sulfocyanhydrique.
Cette double réaction a été réalisée dans une seule opération,
en traitant le propylène iodé par le sulfocyanure d'argent :
On opère à 100°° dans un matras fermé à la lampe ; lorsque la
réaction est terminée, on verse de l'eau dans le matras, l'huile
surnage, on l'isole et on la soumet à la distillation. La majeure
partie passe à 150° environ. Le produit plus volatil renferme un
peu d'essence d'ail, résultat de quelque action secondaire ; mais
le produit principal, celui qui distille à 150" est d'une irrépro-
chable pureté. Ce produit artificiel exerce sur les yeux et
sur la peau la même action que l'essence naturelle. Traité
par l'ammoniaque, il fournit comme elle de la Thiossin-
namine.
« Cette Thiosinnamine présente la composition et les proprié-
« tés générales de celle obtenue avec l'essence naturelle ; en
« outre, la forme cristalline des deux substances est tout-à-fait
(1) M. Berthelot, Annales de chimie et phys., t. XLIV, p. 496.
- 21 —
« identique. L'identité de cette base, quelle qu'en soit l'origine,
« est le plus sûr garant de l'identité de l'essence de moutarde
« artificielle avec l'essence naturelle (1).
Une telle origine rattache dé la manière la plus directe ces
essences sulfurées aux séries générales de la chimie organique :
! Propylène chloré C6 H8 Cl
— iodé C6 H 81
— brome C6H8Br
— sulfuré (ess. d'ail)... C6H 8 S
Sulfocyanure de Sulfopropylène
(ess. de moutarde) C2 H 8, S, C2Az
Etc.
En effet, MM. de Lucca et Berthelot, en poursuivant cette
étude (2), ont obtenu la série générale des éthers allyliques,
dont les essences d'ail et de crucifères constituaient seulement
des cas particuliers.
MM. Cahours et Hoffmann ont complété ces travaux, et en
poursuivent les assimilations jusques dans leurs conséquences
extrêmes ; ils ont été conduits à rattacher les formules de tous
les composés précédents à celle d'un alcool particulier, Valcool
allylique C6 H6 O 2, qui devient l'identique de l'alcool vinique ou
éthylique C*H 602.
En résumé, les essences sulfurées des Crucifères, produits na-
turels qu'on n'avait pu classer jusqu'alors, rentrent dans la série
allylique, dont l'alcool allylique est le premier terme (les essences
sulfurées, les éthers) ; mais dont le terme fondamental, le seul
avec lequel on puisse jusqu'ici préparer les autres synthétique-
ment, est l'Éther allyliodhydrique ou Propylène iodé.
(1) M. Berthelot, Chimie fondée sur la synthèse, t. I, p. 204.
(2) Voir Annales de chimie et dephys., t. XVIII.
— 22
Addition à l'acide myronique. — Sa constitution.
D'après MM. Will et Koerner, le myronate de potasse a pour
formule C20H18KAz|S4O 20, et doit contenir les éléments de l'es-
sence de moutarde, du glucose et du sulfate acide de potasse.
Le myronate de potasse pourrait s'écrire encore : Ko, G 20 H 18
Az S* O 19, ou mieux : Ko, Ho (G 20 H" Az &* O18), l'expression entre
parenthèses désignant l'acide myronique. Je suis même tenté de
croire, pour des raisons que je donnerai plus loin, que cet acide
retient encore deux équivalents d'eau de cristallisation;, et que
sa formule exacte est : ... . "
Pénétré de cette idée, d'après l'opinion émise par MM. Will et
Koerner, que l'acide myronique contient les éléments du sucre,
de l'essence de moutarde et de l'acide sulfurique, j'ai fait les
expériences pour en acquérir la certitude et j'ai obtenu les résul-
tats ci-dessous :
1°- On a traité de la farine de moutarde noire par l'eau distil-
lée tiède, de manière à susciter la fermentation sinapisique ;
après un contact suffisamment prolongé, on a soumis la bouillie
à l'expression ; le liquide filtré possède une couleur légèrement
jaune-verdâtre et l'odeur d'essence de moutarde. — Le chlorure
de baryum y fait naître un abondant précipité blanc, insoluble
dans l'acide azotique, et présentant aux autres réactifs ordinaires
tous les caractères du sulfate de baryte. — D'une partie du liquide
distillé on a retiré de l'huile volatile de moutarde présentant
aussi toutes les propriétés connues de ce produit sulfuré.
Le liquide, traité par la liqueur de Fehling a réduit le sel
cupro-potassique. Ainsi, avec l'acide sulfurique et l'essence de
moutarde, la présence du glucose est démontrée dans les pro-
duits provenant de la dissociation des éléments de l'acide my-
ronique.
(Notons en passant, et pour y revenir plus loin, que la liqueur
— 23 —
est abondamment précipitée par le sesquichlorure de fer, les
sulfates ferreux et ferrique).
2° On a traité de la poudre de moutarde par l'alcool concen-
tré , de manière à faire une pâte molle, qui a été ensuite
délayée et allongée par quantité suffisante d'eau distillée bouil-
lante. Le tout pressé et filtré comme ci-dessus a fourni une li-
queur inodore, sans saveur, acre, mordicante, n'ayant aucune ac-
tion sur la liqueur cupro-potassique , ce qui dénote l'absence ici
du glucose et de l'essence sulfurée. Le chlorure de baryum ne
produit qu'un trouble prononcé indiquant la présence des sul-
fates contenus naturellement dans la semence de moutarde. Mais
ce précipité n'est en rien comparable comme quantité à celui
obtenu dans la première opération. — Avec les sels ferreux ou
ferrique, point ou très peu de précipité.
(Le précipité produit dans la première liqueur par les sels de
fer a été reconnu être une combinaison de fer et d'albumine ;
c'est évidemment la myrosine qui a été ainsi précipitée ; car,
malgré la réaction sinapisique, elle peut ne pas être modifiée,
du moins en totalité. Dans la deuxième expérience, au contraire,
coagulée par la double action de l'alcool et de l'eau bouillante,
elle n'a point passé dans la liqueur, qui dès lors n'a été que lé-
gèrement troublée par les sels de fer. — Ce serait là une démon-
stration de plus en faveur de l'action de la myrosine sur l'acide
myronique, si on n'en avait pas ailleurs des preuves incontes-
tables. )
Je reviens à l'acide myronique :
Des expériences ci-dessus, on est conduit à considérer cet
acide comme un glucoside ou saccharide de Berthelot, sem-
blable en cela à l'amygdâlme, à l'acide amygdalique, à l'acide
quercitannique. Pour ce dernier, telle est l'opinion de M. Srec-
ke, qui le regarde comme un monosaccharide tertiaire (1). Je
sais bien que cette opinion a été vivement combattue par
MM. Knopp et Kawalier (2), qui, s'appuyant sur une ancienne
(1) Comptes-rendus t. XXXIX, p. 50.
(2) Kawalier dans Sahresb Von Kopp fur, 1856.
— 24 -
expérience de Pelletier et sur les leurs propres, refusent toute
nature de glucoside au tannin, et pensent que si, dans sa trans-
formation en acide gàllique du glucose apparaît, on doit l'attri-
buer non pas au tannin, mais à des substances accidentelles qui
l'accompagnent.
Pareille objection ne pourrait atteindre l'acide myronique, et
sa propriété glycogénique est surabondamment démontrée, je
pense, par les résultats de la première expérience, et par la non-
production de sucre^ lorsqu'on soustrait ce principe fermentes-
cible à la seule cause qui favorise son dédoublement. Ce dédou-
blement peut-être indiqué par l'équation :
Si cependant on tient compte de la définition des saccharides.
par M. Berthelot, on est conduit à modifier cette formule. Les
saccharides, selon ce chimiste (1), proviennent de l'union du
sucre avec les acides, alcools, etc., avec élimination des élé-
ments de l'eau, combinaisons dans lesquelles les propriétés du
sucre, de l'acide ou autres générateurs deviennent latentes, pour
ne reparaître que par suite de la fixation des éléments de l'eau.
— D'autre part, selon le même auteur, de même que la forma-
tion des composés mannitiques ne peut se représenter non au
moyen de la mannite, mais bien au moyen de la mannitonne;
de même l'analyse des saccharides artificiels oblige de repré-
senter la formation de ces corps (pour conserver la généralité des
formules typiques), non pas avec le glucose G 12 H 12 O 12, mais
avec d'autres générateurs G'8H10O 10 (glucosane, lévulosane, etc.)
ne différant des sucres, comme la mannitane de la mannite,
que par les éléments de l'eau.
(1) Comptes-rendus, t. XLI, et Annales de chimie etphys., t. LIV, p.74.
— 25 —
Sous le mérite de ces observations, la décomposition de l'acide
myronique devient :
Cette formule conduit à regarder l'acide myronique comme
un monosaccharide primaire du premier ordre, représenté par
l'expression typique S + b — H ou dans le cas qui nous occupe
par S + b + b' H (1), c'est-à-dire résultant de l'union d'un
sucre avec un acide et un éther simultanément, de même que
l'amygdaline, saccharide secondaire de premier ordre, résulte
de l'union d'un sucre avec un acide et l'aldéhide benzoïque si-
multanément.
C'est à cause de cette manière de voir que l'acide myronique
peut être représenté par la formule C20HlbAzS4O16,2Ho, et
considéré comme renfermant deux équivalents d'eau de cristal-
lisation, qu'il aurait une tendance, comme tous les saccharides,
du reste, à retenir avec fermeté jusqu'à la température,
d'ailleurs peu élevée à laquelle ils commencent à se décom-
poser.
S'il en est ainsi, la synthèse de l'acide myronique devient
très réalisable. Le défaut de temps et aussi les ciconstances dans
lesquelles j'opère ne me permettent pas de mettre à exécution
le projet de ce travail, que je n'abandonne point, et sur lequel
je reviendrai plus tard, je l'espère.
(1) S = sucre générateur,
b = acide bibasique.
b' = un autre générateur (acide, alcool, aldéhyde, etc.).
H= H2 02 .
- 26 —
CHAPITRE V.
Moutarde blanche (Sinapis alba).
Quoiqu'en médecine la moutarde blanche soit d'un usage
moins fréquent que la noire, elle n'en offre pas moins beaucoup
d'intérêt au point de vue chimique, surtout si on l'étudié com-
parativement à cette dernière ; son étude a donné lieu à des
méprises singulières, à de nombreuses controverses, et pourtant
à des travaux importants. Je passerai très rapidement sur ces
travaux antérieurs pour m'arrêter plus solidement sur ceux qui
nous ont assuré une connaissance plus exacte de cette substance.
Henri et Garot, internes à la pharmacie centrale des hôpitaux
de Paris, sont les premiers qui aient dirigé avec fruit leurs
efforts sur la semence du Sinapis alba. Ces chimistes en ont ex-
trait (1) un corps cristallisable, azoté et sulfuré, et jouissant
entr'autres propriétés de celle de colorer en rouge cramoisi les
sels de sesquioxyde de fer.
Les auteurs l'avaient nommé acide sulfosinapisique, pour rap-
peler à la fois son origine et sa nature sulfurée ; quant à sa
nature acide, elle fut contestée avec raison par Pelouze, qui
commettait, de son côté, l'erreur de prendre ce corps pour du
sulfocyanure de calcium. Les deux premiers chimistes reprirent
leur travail ; et, en traitant le tourteau de moutarde blanche
par l'eau, puis l'extrait aqueux par l'alcool, ils obtinrent un
corps cristallisé, non acide cette fois, et jouissant pourtant des
principales propriétés reconnues à l'acide sulfosinapique ; ils
nommèrent, en conséquence , ce produit Sulfosinapisine ; ils
cherchèrent à assigner à ce corps une fonction chimique et à
établir sa composition. De nouveau, Pelouze, tout en admet-
tant cette fois la Sinapisme, conteste les chiffres indiqués par
ses antagonistes, et fut, du reste, accompagné quelques mois
(1) Journ. de Pharm, t. XVII, p. 1.
- 27 -
après dans ses protestations par Boutron et Robiquet, qui firent
aussi de la moutarde blanche une étude sérieuse.
Ces derniers (1) en traitant cette semence par l'éther, puis
par l'alcool, obtinrent une substance présentant des analogies
avec la Sulfosinapisine Henry et Garot, tandis qu'en soumet-
tant directement le tourteau au traitement par l'alcool, aucune
âcreté n'a pu être signalée dans la liqueur ni dans la matière
cristalline provenant de cette opération. Cette dernière matière
cristalline différait en outre de la Sinapisine par sa composition
et quelques-unes de ses propriétés, entr'autres celles de ne
point rougir les persels de fer.
Enfin, dans une troisième opération, consistant à épuiser la
moutarde blanche d'huile fixe par expression, et à traiter le
tourteau par l'éther-, les deux chimistes obtinrent un produit
huileux, d'une âcreté prononcée, dont l'éther isola un principe
acre, non volatil, sur lequel on reviendra plus bas.
Ainsi, on le voit, les travaux sur la matière sont loin d'être
concordants et de satisfaire complètement l'esprit ; ils étaient
concluants en ce même sens d'admettre dans la moutarde blan-
che d'abord un principe acre découvert par Boutron et Robiquet,
plus une matière susceptible de cristalliser, et contenant avec
ses éléments oxydrocarbonés, du soufre et de l'azote; ilsera dit
plus loin comment les expériences de MM. Babo et Hircsbrunn
permettent de rallier ces idées diverses à celle qu'ils ont expri-
mée, et de considérer dans les produits divers trouvés par les
expérimentateurs ci-dessus qu'une seule et même substance le
Sulfocyanhydrate de Sinapine ; mais dont la molécule chimique
est peut-être assez instable pour qu'on soit autorisé à croire
qu'ils avaient étudié soit la matière elle-même mal définie, soit
les produits de son altération.
Quoiqu'il en soit, la moutarde blanche offre les propriétés
suivantes bien constatées : quelles que soient les conditions dans
lesquelles on se place, cette crucifère ne fournit pas, à l'instar
de ses congénères, d'huile volatile. Lorsque, d'après les principes
(1) Jourh, de Pharm., t. XVII.
— 28 —
qui régissent la production de l'essence dans la moutarde noire,
on traite la farine de moutarde blanche par l'eau chauffée à
une température de 60°° : il ne se forme aucun produit volatil,
mais un principe acre, liquide., duquel dépend l'action mordi-
cante que la moutarde blanche exerce sur nos sens. Ce principe,
ne préexiste que dans la graine, et ne se formerait pas non plus
si on traitait la graine par l'eau bouillante, ou si on ne la traite
par l'eau tiède qu'après l'avoir soumise à l'action de l'alcool; si
au contraire on la mouille préalablement avec l'eau, les solu-
tions alcoolique et éthérée sont très acres. Voilà, sous ce rap-
port, une analogie complète avec le Sinapis nigra, et il n'y a
rien là qui doive surprendre, quand on considère la similitude
de composition des deux espèces ; non point que leurs principes
constituants soient formés des mêmes éléments en semblables
proportions, mais parce qu'ils concourent au même but, et sont
les uns et les autres générateurs d'un principe acre et mordi-
cant, qu'ilsoit ou non volatil.
La moutarde blanche contient de la myrosine ; il n'y a point
lieu de s'y arrêter; ses propriétés et sa préparation ont été rela-
tées précédemment. Le principe fermentescibje n'est plus ici le
myronate de potasse, mais bien le sulfocyanhydrate de Sina-
pine, corps qui a été entrevu et étudié par Henri et Garot, Bou-
tron et Robiquet, sous les noms' de Slnapine et de Sulsosina-
pisine,. .
Le sulfocyanidrate de Sinapine est préparé par MM. Babo et
Hircsbrunn (1) de la manière suivante :
La graine de moutarde blanche est débarrassée par l'expres-
sion de toute l'huile fixe qu'elle contient; le tourteau est suc-
cessivement épuisé par l'alcool chaud marquant 85oc ; les
liqueurs alcooliques réunies sont distillées jusqu'à ce que les
trois quarts environ de l'alcool soient passés dans le récipient.
Le résidu se partage par le refroidissement en deux couches à
peu près égales dont la supérieure est formée d'huile grasse ;
l'inférieure est une dissolution alcoolique de sulfocyanidrate de
(1) MM. Babo et Hircsbrunn, Amalender Chimie and Pharmacie.
— 29 —
Sinapine ; quelquefois cette couche se prend en peu de temps
en un magma cristallin ; mais le plus souvent la liqueur ne dé-
pose le sel qu'après une évaporation excessivement ménagée ;
on le purifie ensuite par des cristallisations successives dans
l'alcool pur et le traitement par le charbon.
Le sulfocyanhydrate de Sinapine cristallise en aiguilles jau-
nâtres, soyeuses ou groupées en aigrettes, plus solubles à chaud
qu'à froid dans l'eau et l'alcool ; il peut être impunément
chauffé jusqu'à 13000, température à laquelle il se décompose.
Les auteurs lui attribuent la formule :
L'acide sulfurique dissout d'abord le sulfocyanhydrate, puis
en dégage de l'acide sulfocyanhydrique ( réaction indiquée
par Henri et Garot à propos de leur Sulfosinapisine). Lorsqu'on
évapore une dissolution de ce sel dans l'acide sulfurique ou
l'acide chlorhydrique faible, il se dépose une matière cristalline
et il se dégage aussi de l'acide sulfocyanhydrique.
L'acide azotique le colore en rouge foncé.
Les alcalis le dissolvent en formant une liqueur d'un jaune
intense ; cette réaction est extrêmement' sensible ; le soluté se
décompose à la température d'ébullition.
Les auteurs ont étudié avec soin cette décomposition produite
par les alcalis bouillants. La réaction donne naissance à un
acide faible, l'acide sinapique et à une base nouvelle d'après
l'équation :
L'acide sinapique est soluble à chaud dans l'alcool ; il "forme
avec les alcalis des combinaisons cristallisables, mais peu stables,
celle de baryte à part. — La Sinkaline, alcaloïde oxygéné, attire
facilement l'humidité et l'acide carbonique; elle n'est point
volatile et se décompose par la distillation sèche.

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