Des Factions et des conquêtes, ou Précis des écarts politiques et militaires de la Révolution française, précédé d'une introduction sur les principes libéraux de nos rois, par P. Laboulinière,...

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A. Nepveu (Paris). 1815. In-8° , 210 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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DES FACTIONS
ET
ou
PRECIS DES ÉCARTS
POLITIQUES ET MILITAIRES
DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ;
PRÉCÉDÉ D'UNE INTRODUCTION
SUR LES PRINCIPES LIBÉRAUX DE NOS ROIS.
PAR Pe. LABOULINIÉRE ,
Sous-Préfet de Beauvais.
En quo discordia cives perduxit miseros.
VIRCILE
PARIS,
A. NEPVEU, LIBRAIRE, PASSAGE DES PANORAMAS.
1815.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT, RUE DE SEINE', N° 8.
DES FACTIONS
ET
Sujet et dessein de l'ouvrage.
LA. génération actuelle a été presque toute
témoin de la grande crise politique dont le der-
nier période est enfin arrivé, et chacun de nous,'
pour ainsi dire, y a pris une part active ou pas-
sive, puisqu'il ne s'agit que d'un laps de temps
de vingt-cinq années: mais ce quart de siècle
est si rempli d'événemens ; le tourbillon où la
France entière a été jetée par la plus furieuse
des tempêtes, a eu un mouvement si rapide; le
vaisseau de l'Etat a été si constamment ballotté,
si violemment agité sur la plus orageuse des
mers ; il s'est trouvé, dès le premier moment, si
éloigné de tout rivage, de tout port abordable;
le ciel, qui seul eût pu éclairer sa route et faci-
(2)
lier sa marche, a été si constamment nébuleux
ou voilé, que nous tous Français, pauvres pas-
sagers que nous sommes, ne saurions nous rendre
mi compte fidèle des courans et des brises qui
nous ont emportés , ni des écueils que nous avons
rencontrés, ni des dangers que nous avons courus,
ni du but que nous voulions atteindre, ni des
moyens de salut que nous avons successivement
employés. Les pilotes mêmes qui se sont emparés
du gouvernail, avec des intentions diverses, mais
toujours, à les entendre, pour nous sauver du
naufrage, ne sauroient s'expliquer ni nous faire
bien connoître leur propre conduite : tant la
passion de commander, jointe aux embarras
multipliés et sans cesse croissans de la traversée ,
les a jetés hors d'eux-mêmes et privés de toute
réflexion ! Ainsi, les uns ont rempli un rôle trop
actif, trop intéressé, et où leur amour-propre s'est
trouvé trop en jeu, pour conserver toujours
l'empire de leurs sens , et l'usage de leur raison ;
les autres, et c'est le très-grand nombre, ont été
trop agités par la crainte de périr corps et biens,
trop violentés dans les secours qu'on a exigés
d'eux pendant la tourmente, pour avoir pu user
de leurs lumières naturelles, et juger sainement
de ce qui se passoit autour d'eux , à leur égard
et à l'égard de tous. De là, la divergence des opi-
nions et des sentimens, non seulement sur les
causes et les motifs, mais encore sur les circons-
tances qui ont accompagné cette effroyable suc-
cession de chances et d'événemens, où, tantôt
(3)
près d'être engouffrés dans les plus profonds
abimes, tantôt élevés jusqu'aux nues, nous avons
constamment été le jouet des vagues et des vents,'
en soupirant sans cesse après un calme où nous
pussions du moins apprécier notre position, et
chercher dans les astres, les moyens de nous
orienter, et de regagner le rivage natal, que trop
d'imprudence, trop de confiance en nous-mêmes
a failli nous faire perdre pour jamais.
Mais puisque nous le revoyons, enfin; puis-
qu'une dernière bourrasque nous y a définitive--
ment ramenés , après l'avoir vainement entrevu
une première fois, tâchons de jeter l'ancre, et
de ne plus nous en éloigner : renonçons aux
voyages lointains et par trop périlleux; sachons
goûter le repos dont nous avons tant de besoin ;
et que le bonheur de nous trouver en sûreté,
nous préserve de nouvelles tentatives. Rien ne
seroit plus propre, sans doute, à ramener dans les
coeurs et les esprits le calme que tant et de si
longues agitations rendent si difficile, mais pour-
tant si nécessaire, que lé tableau simple et vrai
de tout ce que nous avons souffert, de toutes les
fausses routes que nous avons suivies, et des
biens inappréciables qu'il ne dépend que de nous
de posséder avec une pleine et entière jouis-
sance!... Si, pour avoir tâché de saisir et de décrire
notre marche pendant tout le voyage, tranquille
observateur que j'étois sur le bâtiment; si, pour
avoir étudié les personnages qui ont eu le plus
de part à sa manoeuvre ; si, pour m'être constam-
I.
(4)
ment senti animé du saint désir de voir s'opérer
le salut de mes compagnons d'infortune , aux
dépens même du mien; si, dis-je, à tous ces
titres, j'ai quelques droits à entreprendre une
tâche aussi noble , on me pardonnera, j'espère,
de l'avoir tentée !
Pénétré de l'auguste importance d'un tel mi-
nistère, et quittant le style figuré, assez conve-
nable peut-être dans le préambule de cet écrit,
afin d'en mieux marquer l'objet , je parlerai
désormais des choses en elles-mêmes, et les dirai
selon ma consience et sans restrictions ni dégui-
sement. Etranger par mon âge aux temps les
plus calamiteux de la révolution, et dont mon.
enfance a été seule témoin , je ne puis avoir ni
esprit de parti ni intérêt d'amour-propre , et ne
redoute aucunement ces sortes d'influences : elles
n'altéreront pas les purs motifs qui m'animent;
je n'ai non plus aucune liaison, aucune affection,
qui puisse me rendre pénible l'expression de la
vérité, je ne la trahirai donc pas. D'ailleurs, si
j'en crois mon sentiment intime , rien ne saurait
contrebalancer le désir que j'ai de la faire con-
noître: j'ai traité mon sujet sans autre défiance
que celle que doit m'inspirer la foiblesse de mes
facultés; mais plus je me suis senti fort d'ailleurs,
plus j'ai redouté mon insuffisance ! Si je
reste loin du but, que du moins la passion d'être
utile à mes concitoyens, à ma pairie, la seule qui
dirige toutes mes pensées, me serve d'excuse, et
m'obtienne quelque indulgence.
(5)
Il est trois points sur lesquels l'attention du
public me paroît devoir être ramenée en ce
moment, afin de rectifier l'opinion, et d'éclairer
de leur vrai jour des faits que l'esprit de parti et
l'usurpation ont cherché par toutes sortes de
moyens à dénaturer et à masquer : le premier
est l'esprit de faction qui a produit tous les écarts
de la révolution, et failli causer la ruine totale de
l'Etat, sous de vains et faux prétextes de liberté,;
d'indépendance , de souveraineté du peuple. Le
deuxième est l'esprit de conquête et de domina-
tion , qui, en sens inverse , n'a pas moins com-
promis les destinées de la.nation en la rendant
odieuse à tous ses voisins , pour lui acquérir une
prétendue gloire et une fausse grandeur. Le troi-
sième est le triomphe, assuré sous les Bourbons,
de toutes les idées saines eu politique, et la'
garantie certaine des bienfaits réels de la révolu-
tion, dont nos descendans sont appelés à jouir:
au prix des malheurs de la génération actuelle.
Nous diviserons donc cet opuscule en trois par-
ties distinctes, et Cependant liées l'une à l'autre
par l'enchaînement naturel des idées , des faits et
des conséquences; et nous les ferons précéder,
sous forme d'introduction , d'un aperçu sur la
conduite politique de nos Rois, qui, loin d'avoir
été anti-libérale, comme la mauvaise foi et l'am-
bition s'efforçoient de le persuader, a constam-
ment eu pour objet la ruine du pouvoir féodal,
et l'affranchissement des peuples !
INTRODUCTION.
RÉVOLUTIONS
ANTÉRIEURES
DE LA MONARCHIE.
IL est chez tous les peuples, depuis le premier
jusqu'au dernier moment de leur existence, une
marche progressive qui, lente et comme insen-
sible dans certains laps de temps, s'accélère, se
précipite dans d'autres, mais ne s'arrête jamais
entièrement. L'histoire se tait, pour ainsi dire,
sur les siècles ou règnes qui offrent le premier
caractère, parce qu'ils sont stériles en événe-
mens, sans que, pour cela seul, on doive les qua-
lifier d'heureux ou d'affligeans : car le calme ou
l'agitation ne prouvent rien en soi, et l'opinion
qu'il faut s'en faire dépend du véritable état des
peuples pendant leur durée ; l'histoire, au con-
traire, compose ses récits les plus attachans des
siècles ou des règnes qui offrent le second carac-
tère , parce qu'ils sont remplis d'aventures bonnes
(7)
ou mauvaises, flétrissantes ou glorieuses ; et
c'est toujours en jugeant les choses, non par le
bruit, le fracas qui les accompagne, mais par
la somme de bonheur, par la véritable sécurité
qui en résultent pour les peuples et pour les
générations futures, qu'on s'en fait et qu'on eu
donne une juste idée,
La nation française, dans le long cours de ses
destinées, a éprouvé tous les genres de vicissi-
tudes, et offert alternativement l'exemple des
deux états que j'ai précédemment indiqués ; mais
nulle part la progression, considérée entre des
époques un peu éloignées, n'est plus sensible,
soit que nous l'observions encore à demi sauvage
et dans l'état de peuplade germanique, jalouse
à l'excès de ses libertés ; soit que nous la voyions
conquérante et dominatrice, sous les Mérovin-
giens et les Carlo vingiens; soit que nous l'envi-
sagions comme morcelée, partagée en princi-
pautés , lors de l'avènement des Capétiens, dont
la dynastie s'est exclusivement occupée de fondre
ensemble les diverses parties de la monarchie
et de reformer un seul tout de ce que l'abus de
la force et du pouvoir avoit divisé.
Nous passerons rapidement sur les événemens
de la première et de la deuxième races, qui
n'offrent que désordre et confusion, violence et
asservissement, sauf le phénomène aussi prodi-
gieux qu'éphémère du règne de Charlemagne :
le mélange inouï de tant de peuples barbares,
Visigoths; Bourguignons; Allemands; Saxons;
(8)
Bretons; Francs; Saliens; Ripuaires, et autres;
sur un territoire déjà peuplé de natifs Gaulois et
Romains, ne pouvoit que produire de semblables
'effets ; et lorsque les Francs furent devenus seuls
maîtres dans ces Gaules, où les coutumes, les
moeurs, la législation, étoient aussi diverses que
les nations transplantées et aborigènes, il n'étoit
pas en leur pouvoir d'y mettre de l'ensemble et
de l'unité ; eux-mêmes étoient encore dans les
langes de la civilisation ; et la fortune, qui étendit
si prodigieusement leur domination avant que
les lumières eussent perfectionné leurs institu-
tions naissantes, les condamna pour bien des
siècles à n'avoir ni moeurs, ni lois, ni caractère.
Ce n'est que dans les Etats resserrés, dans les
petites républiques, que la civilisation peut faire
de rapides progrès ; et si les Francs n'eussent pas
commencé par être conquérans, ils auraient pu,
•à l'exemple des Romains et des peuplades
grecques, arriver de bonne heure au point où
ils en sont maintenant; au lieu de cela, ils com-
mencèrent par se donner eux-mêmes des en-
traves et par multiplier les obstacles autour d'eux,
comme pour, avoir ensuite le plaisir et le mérite
de briser les unes et de surmonter les autres. Cette
nation ne présente, en effet, dans toute son his-
toire, que des efforts continuels, que des tenta-
tives souvent infructueuses, mais toujours persé-
vérantes pour résister à toutes sortes d'oppressions
et pour revenir à ses institutions primitives ; elle
étoit, sans cloute, prédestinée à un rare bonheur,
(9)
puisqu'elle y est parvenue contre toute vraisem-
blance avant sa dissolution, et c'est en quoi
l'étude de son histoire est si intéressante. Par
combien de maux et de sacrifices n'a-t-il pas
fallu acheter cette régénération ! Peuples de tous
les temps et de tous les lieux, songez que plus
il est facile de perdre la liberté, plus il est diffi-
cile de la reconquérir !
Tout alla de mal en pire durant les cinq pre-
miers siècles de la monarchie, qui, long-temps
partagée comme un héritage propre, à chaque
succession de règne, fut presque toujours dans
l'anarchie, et faillit s'engouffrer totalement sous
le régime féodal, non moins subversif du pou-
voir royal que des droits populaires. Essayons
d'esquisser, à grands traits, le tableau de cette
longue et déplorable période, où tout semble se
réunir pour affliger l'humanité.
n peuple guerrier, amant de la liberté, ou
plutôt de l'indépendance , conquiert en dévas-
tateur , en barbare, des contrées opulentes, ha-
bitées par un peuple amolli, corrompu, et dont
les habitudes sont tout-à-fait différentes des
siennes ; il en résulte une fusion qui change à la
fois et les Francs et les Gaulois. Les uns perdent
tout amour de la patrie en s'enrichissant aux
dépens des autres, qui deviennent en partie
esclaves, et voient dépérir peu à peu leur in-
dustrie sous le régime anti-social des con-
quérans. Tout principe d'ordre est méconnu ;
partout la violence est substituée à la justice,
( 10 )
l'arbitraire au droit : c'est un chaos anarchiquej
au sein duquel s'organisent une foule de pou-
voirs, de petites souverainetés. Un changement
de dynastie a lieu par la disparition dé l'autorité
royale devant, ces souverainetés particulières ;
les maires du palais vengent le sceptre des ou-
trages qu'il recevoit, en s'en emparant.
Un homme d'un grand génie paraît, et s'efforce
d'arrêter la fâcheuse tendance qui avoit facilité
l'avènement de son père, et de voit renverser ses
descendans. Il veut rappeler l'ancienne consti-
tution des Francs, rétablir les pouvoirs d'où
doivent émaner les lois et les réglemens ; son
ascendant fonde la liberté par les moyens qui
auraient pu favoriser le despotisme. Vain espoir !
Gharlemagne meurt, et tous ses bienfaits sont
perdus; les choses reprennent leur cours naturel,
que ce véritable héros, digne à jamais de l'ad-
miration et de l'amour des hommes, avoit un
moment suspendu par le plus grand, le plus
étonnant des prodiges. L'affreuse féodalité se
constitue sous ses successeurs immédiats : bientôt
le prince, dépouillé par ses principaux sujets,
n'a plus ni domaine ni pouvoir : ses vassaux,
plus puissans que lui, méprisent une autorité quj
n'est qu'un vain nom, et agissent en souverains.
Ils réduisent le peuple dans une servitude abso-
lue , et anéantissent ainsi les restes de l'industrie
et des lumières de Rome; ils se font la guerre
entr'eux ; ils la font au Roi lui-même. Rien n'est
sacré à leurs yeux, pas même le clergé, qui
( 11) )
s'efforce, du moins, de prendre sa part des usur-
pations seigneuriales, et y réussit plus ou moins ;
Gharles-le-Chauve hâte et consolide l'établisse-
ment de ce régime, en démembrant le domaine
et en multipliant les seigneuries : c'est sous lui
que s'établissent les grandes suzerainetés, et que
lé gouvernement féodal fait ses plus rapides
progrès. Après la mort de Charles-le-Simple, on
ne voit plus de capitulaires ni d'actes de souve-
raineté ; les offices mêmes de la maison du prince
deviennent des fiefs héréditaires.
Une grossière hiérarchie s'étend du monarque
jusqu'au dernier des sujets, et fait de chaque
possesseur de fief un maître et un esclave tout
à la fois. Le peuple seul est exclusivement dans
la dernière des conditions , et le prince dans la
première ; chaque vassal prête foi et hommage
à son seigneur, et ainsi les grands vassaux au
Roi. Les ducs , les comtes , possesseurs des
grandes suzerainetés , ont pour vassaux les ba-
rons , qui ont sous eux de simples nobles; tout
le reste est sujet; il n'existe plus a ucune trace
d'autorité royale ni nationale ; toute distinction,
même entre l'homme libre et le serf, est comme
effacée ; mille droits onéreux et vexatoires pèsent
sur tous ; cette exécrable tyrannie s'étend des
campagnes aux villes , et il n'existe plus aucun
asile à la liberté civile. Les bourgeois et les vi-
lains sont également asservis : à peine peuvent-ils
respirer sous les branches multipliées de l'arbre
féodal qui, ayant ses racines dans les enfers,
( 12 )
couvre de son ombre malfaisante tout le terrï-s
toire des Gaules; mais gardons-nous de con-
fondre avec ces grands suzerains, avec cette
noblesse féodale , celle qui, dans ces derniers
temps, fut toujours l'appui du trône, et l'élite
de la nation dont elle défendit si souvent les in-
térêts en même temps que les siens , n'ayant ni
les droits ni les prétentions qui avoient excité
jadis le juste mécontentement des Rois et des
peuples.
Dans ces temps malheureux nul engagement
n'est sacré : le barbare usage de se faire justice
par les armes, reprend plus de force que jamais ;
le duel judiciaire, emprunté des Bourguignons,
est partout mis en usage ; non seulement les
parties contendantes, mais les juges et les té-
moins eux-mêmes y sont soumis ; le jugement
de la croix est également usité, et les supersti-
tions s'accroissent. Les fêtes chrétiennes d'abord
peu nombreuses, se multiplient à mesure que le
clergé acquiert de l'influence : elles deviennent,
très-fréquentes , et les moines pullulent et s'en-
richissent , tandis que les papes s'arrogent le
droit de convoquer les conciles généraux , et
de faire les élections ecclésiastiques.. Toutes les
branches de l'autorité publique, en un mot, sont
passées dans des mains étrangères ; les pouvoirs
politiques , civils , ecclésiastiques , élémens de
la souveraineté , sont usurpés et n'existent plus,
ni pour la nation ni pour le monarque ; il y a
plusieurs Etats dans l'Etat; il est dissous:.l'enipire
( 13)
romain avoit péri par l'invasion des Barbares ;
celui de Charlemagne est démembré par ses
propres sujets, issus de ces mêmes Barbares,
que l'ignorance, l'égoisme, le manque de libé-
ralité continuent à égarer.
L'époque n'est pas prochaine où l'on verra
renaître l'ordre social, toujours si difficile, si
lent à se constituer. Le titre de Roi , dédaigné
par les grands, ne subsiste que par ce dédain
même, ou par l'appui de ceux des seigneurs qui
y visent, car l'ambition ne fut et ne sera jamais
bannie de dessus la terre. Elle sait faire son
profit de toutes les révolutions des empires; celui
de la France r menacé d'un anéantissement total
et d'un morcellement définitif, que sembloient
présager l'esprit d'égoïsme des nobles et du
clergé, la nullité du peuple, et plus que tout
cela peut-être, l'invasion des Normands, se sou-
tient néanmoins par sa masse , et trouve de
nobles défenseurs dans les ducs de France, qui,
après avoir sauvé Paris et le royaume du bri-
gandage des Normands, osent aspirer à un trône
qu'eux seuls pouvoient défendre et réhabiliter
dans ses droits. Plusieurs d'entr'eux s'essaient à
porter la couronne, et Hugues Capet la transmet
à ses descendans, après en avoir dépouillé la
race dégénérée de Charlemagne. Cette couronne
est unie au plus grand des fiefs, dont elle de voit
tirer ses ressources, comme elle empruntoit son
éclat d'un nom dès long-temps illustré.
Le morcellement, du territoire et l'esclavage
( 14)
des peuples avoient été simultanés, lors de l'étar
blissement de ce despotisme multiplié, de cette
horrible féodalité, d'origine purement militaire,
comme tout ce qu'il y a eu de plus funeste aux
nations de tous les temps et de tous les pays :
aussi les grands suzerains se disoient-ils descen-
dans des pairs de Charlemagne, des compagnons
d'armes de ce grand Empereur, qui, certes, ne
prévoyoit pas qu'on se targueroit d'une telle ori-
gine pour opprimer ce peuple dont il s'efforça ,
tant et si vainement, hélas ! de fonder les libertés
par ses institutions et ses capitulaires. La réu-
nion successive des grands fiefs à la couronne ,
l'abolition des droits seigneuriaux, et l'affran-
chissement des sujets, furent de même simultanés,
en sens inverse, et ce fut l'objet constant des
travaux et de la politique des descendans de ce
duc de France, qui, appelé au trône par les
plus chers intérêts de l'Etat, par les importans
services qu'il avoit rendus, ne devint Roi néan-
moins que du paisible et unanime consentement
de ses égaux, organes alors de l'opinion pu-
blique, et dépositaires des droits de la nation.
C'est de cette grande et heureuse époque de
l'avénement des Capets que datent la naissance et
le développement des libertés nationales, qui
n'ont cessé d'être croissantes sous leur sceptre
protecteur; et c'est une chose aussi curieuse
qu'intéressante à suivre, que cette marche gra»
duelle et.progressive de l'esprit national, sous
ehaque-génération, et au milieu des circonstances
( 15 )
de tout genre, qui ont tantôt avancé, tantôt re-
tardé ses pas, sans jamais l'arrêter dans sa course
dont nous étions appelés à voir le terme désiré.
Suivons ces diverses phases jusqu'à nos jours, et4
rappelons, avec un peu plus dé détail que nous
ne l'avons fait pour les temps précédens, les
changemens politiques survenus dans cette série
de huit siècles, en un mot, les révolutions de
notre gouvernement, dont l'instabilité accuse
moins, peut-être, celle du caractère national,que
l'absenee de ces principes immuables, fondés
sur la vraie nature de l'homme , vers lesquels
les esprits se sont toujours dirigés, et qui seuls
peuvent donner quelque fixité aux institutions
sociales. L'inconstance des Français a été le ré-
sultat nécessaire de leur fâcheuse position, et
atteste combien ils étoient désireux d'en sortir
et d'arriver à quelque chose de stable et de per-
manent ; mais que d'obstacles il falloit vaincre !
que d'actions et de réactions dévoient se suc-
céder ! que d'intérêts divers dévoient se froisser
l'un l'autre , avant qu'il se formât une volonté gé-
nérale et unique, seul gage de la puissance,
comme de la prospérité de la nation ! ! !
Les Capétiens , devenus Rois, ne sont encore,
pour ainsi dire, que les égaux des grands sei-
gneurs qui, se disant leurs pairs, continuent à
être indépendans et maîtres chez eux ; et, en
effet, c'est cette indépendance, cet isolement,
Cet égoïsme satisfait, qui avoient favorisé et
amené le changement de dynastie, corams l'a-
( 16i6)
voit fait l'anarchie sous les premiers Mérovin-
giens. On peut ajouter que le nouvel avènement
a pour premier résultat de faire disparaître tout
ce qui restoit de subordination dans l'Etat; mais
lorsque le temps a un peu consolidé le pouvoir
de la nouvelle maison régnante, les princes
souffrent de voir ce pouvoir restreint dans de
si étroites limites. Ils cherchent les moyens de
l'étendre et de ruiner leurs rivaux ; il n'y en
avoit qu'un d'efficace, l'affranchissement du
peuple:, ils le sentent, et la liberté publique
commence à renaître, à la voix toute puissante
de l' intérêt et de l'humanité des rois.
C'est Louis-le-Gros qui, le premier, entre dans
la longue carrière, où nous verrons ses nom-
breux descendans montrer tous plus ou moins
d'ardeur, et employer les moyens qui leur sont
propres, selon leurs caractères divers, pour
s'acheminer vers le double but de la liberté pu-
blique et de l'éclat du diadème français, qui de-
voie orner tant de fronts augustes, et acquérir
un si grand lustre en Europe et dans l'Univers.
Louis commence par détruire les petits tyrans
qui désoloient ses domaines, en armant ses su-
jets, en faisant démolir les châteaux forts., en
créant des communes chargées de leur propre
défense; il institue les juges des exempts ,qui
remplissent les attributions des missi dominici de
Charlemagne , en redressant les torts des tribu-
naux laïcs et cléricaux; il rend aux plaids leur
ancienne importance ; les seigneurs sont forcés
( 17 )
de renoncer à leurs pillages envers le peuple
qui peut désormais se défendre en guerre comme
en justice, et qui trouve un appui dans le mo-
narque, auquel il fournit, en échange, des troupes,
des subsides contre l'ennemi, contre les vassaux
remuans.
C'est par ces derniers moyens que se déploie
la valeur, de Philippe Auguste, dont la poli-
tique étend le pouvoir et les conquêtes, et com-
mence à faire ressortir la gloire d'un Etat que la
sagesse de Suger avoit maintenu malgré les fautes
de Louis-le-Jeune, lequel sacrifia inutilement
nombre de ses sujets en Palestine, et eut l'im-
prudence de répudier Eléonore, et de céder
ainsi la Guyenne aux Anglais. Philippe , pour
ôter tout prétexte de guerre aux grands , éta-
blit l'appel à une cour supérieure, pour déni de
justice, ou défaut de droit; il institue dans ses
domaines les baillis royaux, qui empiètent
chaque jour sur les justices seigneuriales et sur
les officialités des évêques ; ils reçoivent les
plaintes des sujets, et en rendent compte au Roi.
Cette nouvelle juridiction, les confiscations qu'o-
père le monarque , les avantages qu'il remporte
sur ceux de ses vassaux qui veulent résister, sont
de grands coups portés au gouvernement féodal.
Une cause qui contribue puissamment à sa
ruine, c'est l'expédition des croisades, à laquelle
ce même Philippe prend une part si active et
si glonieuse, quoique les revers s'y mêlent aux
succes Cet événement, sur lequel on peut porter
(18)
des jugemens partiels tout-à-fait opposés , seloig
qu'on l'envisage sous tel ou tel point de vue,
se présente dans son ensemble comme la plus
importante révolution qu'ait éprouvée l'Europe
moderne. Il concourut très-efficacement à»
difier l'état politique, civil et moral de ses babi-
tans , et hâta le retour de l'industrie, des lu-
mières et du goût qui dévoient affranchir les
peuples de la servitude, et rendre à la pensée
de l'homme toute son activité. La France en
éprouve d'abord une grande dépopulation, m»
appauvrissement général qui rnet les grandes mair
sons presqu'au niveau des plus misérables; mais
de là résulte l'aliénation des domaines seigneur
riaux, l'affranchissement des serfs, la multipli-
cation des communes ; la suppression d'une foule
de droits de péages, de corvées, encore plus oné-
reuses qu'humiliantes : ce qui donne au peuple
un peu d'aisance, et le prépare à être quelque
chose dans l'Etat. Le goût du luxe, des lettres et
des arts est importé de l'Orient par les restes de
ces misérables croisés, qui n'avoient pas vu tout
ce qu'offraient encore de splendeur quelques
villes d'Italie, et surtout Constantinople, qui
était alors le centre du commerce de l'Orient ,
sans rougir de leur dénûment et de leur gros-
sièreté , et sans désirer de goûter dans leur propre
patrie les jouissances auxquelles ils s'étoientaccou»
tumés en Asie. Leurs moeurs féroces s'adoucissent
peu à peu; leur goût se forme; leur haine contre
les Musulmans cède aux sentimens d'humanité,
qui devraient unir tous les enfans d'un même
père , ou plutôt la voix toute puissante de l'in-
térêt l'affoiblit insensiblement. Les chrétiens, en
renonçant à conquérir un coin de terre qu'un
zèle outré, une foi aveugle pouvoient seuls faire
envier, reconnoissent enfin qu'ils peuvent se pro-
curer chez eux tous les avantages dont jouissoient
les habitans les plus polis des contrées orientales,
par les occupations de la paix, qui seules enri-
chissent les Etats , et assurent le bonheur des
peuples.
Les règnes de Louis VIII, de Louis IX et de
Philippe III, dit le' Hardi, voient continuer les
progrès en tous genres , dont l'origine est rap-
portée à l'époque des croisades, et au règne de
Louis-le-Gros. Saint Louis sentie premier le besoin
d'une puissance législative pour tout le royaume,
et après avoir consulté les trois ordres pour les
affaires qui intéressent le corps de la nation, il
fait des réglemens généraux que leur utilité, uni-
versellement sentie, fait adopter par tous ; et,
n'oubliant aucun des intérêts de l'Etat, il res-
treint la puissance papale, par cette pragmat-
tique sanction qui a toujours été depuis la base
des libertés de l'Eglise gallicane, que devoit
consolider plus tard le concordat de François Ier.
Ce n'est qu'insensiblement que saint Louis étend
sa puissance ; il a l'adresse d'intéresser les grands
à l'exécution de ses statuts , connus depuis sous
le nom d'établissemens. Ce Roi ordonne la sus-
pension de toute hostilité entre les seigneurs,
( 20 )
pendant qu'il fait la guerre, et c'est ce qu'on
appelle la quarantaine le Roi. Il proscrit le duel
judiciaire, ajourne les vengeances personnelles ,
applique à ses propres justices les principes des
tribunaux ecclésiastiques , établit l'appel pur et
simple, sans aucune forme injurieuse ponr les
juges ; soumet à la révision de ses baiilis les ju-
gemens des prévôts seigneuriaux; lui-même , à
l'imitation de Charlemagne, fait son premier de-
voir de l'administration de la justice : c'est sous
un chêne antique du bois de Vincennes que la
sagesse dicte , par la bouche de ce nouveau Sa-
lomon. les jugemens les plus équitables. Ce bel
exemple influe sur les seigneurs qui adoptent les
mêmes formes judiciaires , soumettent les déci-
sions de leurs tribunaux à l'appel, et ruinent
ainsi eux-mêmes le principal appui de leur sou-
veraineté; les justices royales accroissent leur com-
pétence ; saint Louis étend à tout le territoire fran-
çais, l'institution des baillis , et le divise en un cer-
tain nombre de grands bailliages. Les cas royaux,
les Hettres de sauve-garde sont inventés pour
évoquer le plus d'affaires possible , et faire
décliner la juridiction des tribunaux des seigneurs
qui sont successivement supplantés, surtout
lorsque leurs officiers sont seuls juges, quoique
les baillis eux-mêmes n'exercent plus que par
des lieutenans ; saint Louis, en un mot, finit
par être regardé comme souverains par-dessus
tous, et le clergé lui-même prêche la subordi-
nation à sa volonté que sa sagesse sait rendre si
(21)
respectable. Désormais le monarque de France
est, dans l'opinion et aux yeux des légistes, ce
qu'étoient autrefois les rois juifs, ne devant
compte de sa conduite qu'à Dieu seul, et pu-
nissant, comme révolte , toute résistance à ses
ordres souverains. Cette grande et noble fiction
politique d'infaillibilité et d'inviolabilité, qui rend
sacrée la personne du prince, et prescrit une
soumission aveugle à la loi, devient une maxime
d'Etat, et le fondement inébranlable de la mo-
narchie, laquelle ne sauroit exister sans cela ,
mais qui, loin d'exclure la responsabilité minis-
térielle , la réclame, au contraire, comme un com-
plément nécessaire de sa véritable essence. C'est
parce que ce second principe n'existoit pas et ne
pouvoit exister encore, que le gouvernement
sera long-temps incertain dans sa marche , et
que l'Etat éprouvera des secousses violentes, et
cette dernière révolution qui devoit fonder à
jamais la vraie monarchie constitutionnelle.
Les barons avoient étendu leur autorité, et
vexoient les seigneurs subalternes ; ils les
forçoient à partager leurs terres entre leurs
enfans, pour les affoiblir. Saint Louis applique
cet expédient à ses propres inventeurs : les
baronies, éprouvant à leur tour le partage ,
perdent toute leur importance ; ce n'est bientôt
plus qu'un titre que le prince décerne à
volonté à tel ou tel seigneur du plus bas étage.
Philippe-le-Hardi donna le premier cet exem-
ple, qui eût pu être très-avantageux à l'Etat,
si on n'en avoit pas abusé ; si les distinctions
accordées eussent toujours été le prix du mérite
et des vertus publiques, comme à l'origine de
la monarchie.
Sous ce prince, toutes les cours des grands
vassaux, celles même du duché d'Aquitaine ,
appartenant au Roi d'Angleterre, ressortissent
du tribunal du Roi. C'est alors que la cour des
assises du Roi, qui déjà portoit le nom de
parlement, admet dans son sein des hommes
qui n'avoient d'autre titre que de savoir lire et
écrire ; ils ont d'abord le nom de conseillers
rapporteurs, et sont chargés d'instruire les
affaires; bientôt ils deviennent juges,et finissent
par composer seuls le parlement : c'est l'origine
de l'ordre judiciaire.
C'est ainsi que l'établissement des communes,
celui des baillis, et l'emploi des troupes soldées,
trois moyens réunis qui vont toujours croissant,
étendent à tout le royaume le pouvoir royal,
qui devient l'appui tutélaire et universel des
peuples, toujours prompts à redevenir libres et
actifs, dès qu'on allége leur joug. Les seigneurs
ont à lutter désormais contre deux puissances
irrésistibles, quand elles sont unies, celle dé»
sujets et celle du monarque; aussi le gouver-
nement acquiert-il chaque jour de la force ;
bientôt il sait s'étayer de l'opinion pour ren-
i verser les obstacles qui lui restent à vaincre. Il
présente les possesseurs des grands duchés,
comme dos ennemis du bien public , et ils
( 23 )
«deviennent d'autant plus odieux, qu'il faut,
pour les combattre,établir des levées d'hommes
et d'argent, double moyen de puissance entre
les mains des princes qui ne négligent rien
pour l'accroître sans Cesse. Afin que ces secours
soient prompts et efficaces, on consulte la nation
sur leur emploi; on ne veut rien que de son
consentement, et les assemblées nationales
renaissent. Philippe-le-Bel institue les Etats*
généraux où paraissent des députés des com-
munes à côté de ceux de la noblesse et du
clergé, pouvoir vraiment national qui facilite
la ruine de ce qui restoit de grands dans l'Etat,
et les puissances rivales disparaissent peu à peu.
Des ordonnances royales abrogent les coutumes
seigneuriales; Philippe-le-Long en rend un
grand nombre de très-sages ; établit des officiers
particuliers pour la perception des revenus 5
institue des capitaines dé la bourgeoisie dans
les principales villes; un Capitaine de la milice
dans chaque bailliage. Enfin, les seigneurs, privés
du droit de faire la guerre entr'eux, demandent
eux - mêmes à en être débarrassés. Philippe
donne beaucoup de lettres de noblesse pour
faire des partisans au trône.
Cependant le gouvernement féodal, dont les
principaux appuis étoient ruinés à l'avènement
des Valois, se soutient encore par l'empire de
l'habitude, et les grands profitent des troubles et
des malheurs de l'Etat, pour maintenir ou rap-
peler d'anciennes coutumes. Philippe VI est
(24)
forcé de leur rendre le droit de guerre, et y
met seulement une restriction : c'est quelle
sera déclarée et consentie, et n'aura pas lieu
pendant celle que fera: le prince. Charles V
se voit dans la nécessité de multiplier les
lettres de sauve-garde contre la tyrannie des
seigneurs, et d'instituer, par précaution, les
lits de justice, pour proclamer sa volonté dans
le parlement qu'il rend continuel, en attribuant
à ce corps l'élection de ses membres. Et ce n'est
pas sans raison qu'il craignoit dans les assem-
blées des Etals-généraux, l'influence des intérêts
contraires à ceux,du trône et de l'Etat, puisque,
sous Charles VI son fils, les trois ordres
convoqués à Paris, font abolir tout ce qui
s'était fait de contraire à leurs privilèges, depuis
Philippe-Ie-Bel, et notamment sous les Rois
Jean et Charles V : véritable pas rétrograde
vers la féodalité, où l'on reconnoît l'adresse des
grands et du haut clergé, et l'aveuglement du
peuple, toujours si facile à abuser par des appa-
rences ou de spécieux prétextes. La nation n'étoit
pas encore assez éclairée, et les droits abusifs
n'étoient pas assez radicalement détruits, pour
qu'on pût songer encore à. établir une vraie et
légitime balance des pouvoirs; pour qu'une
autre autorité salutaire entrât en partage de la
législation avec le monaque. Car, quelle eût été
cette autorité? Celle sans doute de la noblesse
féodale, des grands suzerains : ennemis nés en
France de l'affranchissement des peuples, pour
(25)
lesquels ils n'ont jamais rien fait ; bien difîérens
en cela, des barons anglais qui ont fondé la
liberté publique, en luttant avec force et cou-
rage contre le despotisme des Rois. Chez nous
donc , c'est de l'union des Rois avec le peuple
que devoit résulter le perfectionnement de nos
institutions ; et nous ne pourrons prétendre à
une vraie et sage liberté,que lorsque la plénitude
du pouvoir aura passé des nombreuses mains
qui l'avoient morcelé et usurpé, entre celles du
prince qui en rendra ce qu'il faut à sa source
première, le corps de la nation.
C'est vers ce but que tend la politique des
Rois , et que l'empire des circonstances dirige
toutes les pensées; les guerres du dehors hâtent
les progrès du pouvoir royal, et complètent
l'éclat du trône par celui de la gloire: d'abord,
les dangers unissent les difierens ordres contre
l'ennemi commun ; l'enthousiasme général se
réveille au cri de la patrie justement alarmée ;
l'haroïsme d'une jeune fille fait des milliers de
braves, les.Anglais sont chassés de la France ;
le trône est raffermi et s'étaie contre l'étranger
de forces permanentes. Charles VII établit à
demeure la milice des Francs-Archers, et une
taille perpétuelle pour son entretien. Louis XI
augmente les troupes et les subsides, et soumet
tout à son impérieuse volonté ; il laisse une belle
armée à Charles VIII qui entreprend des expé-
ditions lointaines , et obtient des Etats-généraux,
assemblés à Tours en 1484, tout ce qu'il leur
(26)
demande, par l'impulsion même des grands qui,
commençant à oublier leurs anciennes préroga-
tives politiques, deviennent l'ornement et l'appui
de la cour, dont ils se bornent à ambitionner les
faveurs ; les divisions qui naîtront désormais
dans le royaume seront l'effet de leur rivalité, et
non de la haine commune contre le prince: ils
seront les premiers, au contraire, à favoriser
l'accroissement de l'autorité du monarque, pour
avoir une plus grande part à la dispensation
de ses grâces.
Mais un contrepoids, unparti d opposition à
l'autorité absolue, se substitue insensiblement à
celui des seigneurs, sans avoir les mêmes incon-
véniens. Le parlement de Paris, devenu per*
pétuel sous Philippe-le-Long j qui en a voit
exclu les prélats, n'avoit cessé d'acquérir de la
considération et de l'importance : il s'immisce
peu à peu dans les affaires du royaume, et
devient insensiblement, de cour de judicature ,
corps politique; voici comment : On lui avoit
adressé, dans les temps de trouble, des récla-
mations contre les décisions du conseil du Roi,
et chaque parti vouloit avoir pour lui l'assen-
timent de ces magistrats respectés. Ils surent
profiter de ces dispositions, et ne tardèrent pas
à élever leur autorité à côté de celle du mo-
narque : bientôt le parlement se considère comme
le gardien des lois, et telle est l'origine de
l'enregistrement ; puis, il s'arroge la censure et
se croit en droit de délibérer sur les ordon*
(27 )
nances qu'on lui envoie , fait des remontrances•»
lorsqu'elles ne lui paraissent pas convenables »
et, consultant l'opinion, pour s'en étayer, il
lutte tantôt ouvertement, tantôt avec adresse,
contre le gouvernement. La cour des pairs et
celle du parlement étoient restées long-temps
distinctes ; mais, quand la première a perdu de
son éclat , et que la seconde a acquis assez
d'autorité, la fusion s'opère, et les deux corps
doublent leur force en n'en faisant plus qu'un. Le
parlement devient intermédiaire entre le Roi et
les grands , soutient l'autorité royale contre les
prétentions de l'autorité, et prévient le despo-
tisme des princes, en faisant parler les lois. Il
recueille les chartes, les ordonnances des Rois ,
ce qu'on pourrait appeler les constitutions de
l'Etat, pour servir de titres au besoin, et se
rend: l'interprète de la législation politique,
comme il l'étoit de la législation civile, pour
l'application de laquelle s'établissent, indépen-
damment de celui de Toulouse , les parlement
secondaires de Grenoble, de Bordeaux, de
Dijon, de Rouen et d'Aix.
Un second contrepoids accessoire, né du pro-
grès des lumières et de lïimportance du savoir,
est celui de l'Université de Paris, qui obtient un
grand crédit, une grande influence, et prend
une part directe aux événemens politiques et aux,
affaires du gouvernement, dans les temps de
trouble ; elle se multiplie aussi comme le parle-
ment, et la fille aînée des Rois très-chrétiens a
elle-même pour filles les Universités de Poitiers;
de Bourges, de Bordeaux. Remarquons avec soin
ces deux foyers de l'opinion , ces deux centres
de lumières, qui, répandant partout la connois-
sance du droit public et l'instruction générale, à
l'aide de l'imprimerie, nouvellement inventée,
mais si promptement efficace, dévoient préparer et
produire , à la longue, la refonte totale de nos
institutions monarchiques, toujours plus ou moins
libérales, comme on vient de le voir , mais qui ,
un jour, cesseront d'offrir cet ensemble, cette
harmonie entre les lois et les moeurs, sans l'ac-
cord desquelles il n'y a ni ordre dans l'Etat, ni
stabilité dans son avenir.
Mais d'autres soins occuperont long-temps en-
core une nation plus belliqueuse que politique,
plus avide de gloire que de bonheur. En effet,
l'esprit de domination et de conquête s'empare
d'elle aussitôt qu'elle n'a plus de divisions intes-
tines , et elle va chercher au dehors des ennemis
qui n'existent plus dans son sein. Cet esprit, une
fois connu, détermine les autres puissances à
s'entendre et à se liguer contre elle ; le besoin de
maintenir sa supériorité, ou de résister aux vues
plus ambitieuses encore de la maison d'Autriche,
l'oblige à augmenter considérablement ses forces
militaires, et la longue rivalité de François Ier
et de Charles-Quint, qui, cherchent, tour à tour,
l'appui et l'alliance des Etats secondaires, fait
naître le système des négociations. L'art diplo-
matique se perfectionne avec celui de la guerre,
( 29 )
et les relations extérieures vont être désormais le
premier objet du gouvernement : malheureuse
nécessité des choses qui nous force à nous occu-
per plus encore de ce qui se passe chez nos voi-
sins que de nos propres affaires, et qui, depuis
lors, n'a cessé de rendre le régime intérieur des
Etats de l'Europe plus ou moins influencé par des
intérêts absolument étrangers et souvent con-
traires. Il n'est que trop vrai que les rivalités des
nations se sont accrues avec leurs richesses et
leur prospérité ; et il semble que plus elles ont de
moyens de jouissance, plus elles veulent les pos-
séder exclusivement, comme s'il étoit inévitable
que les avantages de l'industrie fussent compen-
sés par les maux de la convoitise. Jamais les peu-
ples n'avoient fait d'aussi grands efforts dans leurs
luttes intestines qu'ils en font les uns contre les
autres; mais aussi jamais ils n'eurent autant de
ressources en tous genres. De nouveaux besoins,
de nouveaux goûts, de nouvelles habitudes ne
pouvoient manquer d'apporter des changemens
dans les constitutions des Etats, dans les moeurs
et dans les croyances des peuples. La France en
éprouve d'assez marquans sous François Ier et les
derniers Valois.
Les guerres d'Italie, en appelant sous les dra-
peaux une noblesse qui n'avoit que le goût des
armes, la met à la dévotion du prince ; et l'amour
de la gloire, qui se propage avec l'esprit de con-
quête, et est toujours la cause des plus funestes
égaremens, fait oublier à la nation jusqu'au sou-
( 30 )
Venir de ses anciens droits. Le peuple fournit, sans
murmurer, les fonds nécessaires à ces entreprises
militaires qui flattoient sa vanité ; et le monarque,
libre de lever des impôts à volonté et sans le con-
sentement des Etats, use , sans réservé, sans mé-
nagement, de cette faculté abusive qui rend sa
puissance sans bornes. François 1er, par ses grandes
et nobles qualités, se fait pardonner ses prodiga-
lités, son inconsidération, ses négligences; et les
encouragemens que ce nouveau Périclès donne
aux lettres et aux arts , font jeter un voile sur le
luxe ruineux de sa cour. Son adresse pour gou-
verner et maîtriser les esprits n'a point d'égale :
il sait s'attacher les uns par des bienfaits, en im-
poser aux autres par la crainte ; et, le premier
en France . il établit cette surveillance, si utile
et si dangereuse à la fois, qu'on a honorée du
beau nom de police. Veut-il éftyer ses mesures
de l'apparence du voeu national, il convoque des
assemblées de notables, vain simulacre des Etats-
généraux, qui achève d'ôter toute influence aux
grands, sans compromettre l'autorité souveraine.
Ce n'est pas qu'il n'eût pu disposer à son gré de
l'esprit public, comme le firent, avec moins de
droits et de moyens , Charles IX aux Etats d'Or-
léans ou de Pontoise en 1560 , et Henri III à
ceux de Blois.
Ces deux princes auroient joui d'une pleine et
entière autorité, si la foiblesse de Henri II n'avoit
autorisé la funeste ambition de la maison de Lor-
raine, et si eux-mêmes ne s'étoient donné des
( 31 )
opposanq, en croyant se faire dés favoris, par la
création d'une foule de ducs et pairs, qui affi-
chèrent aussitôt les plus hautes prétentions , en
entrant au parlement l'épée au côté, malgré les
remontrances de cette compagnie. Ces préten-
tions subsistèrent nonobstant les réglemens que fit
le dernier Valois sur les rangs et préséances, qui
étoient constamment un sujet de dispute; mais ce
qui avoit été bien plus fâcheux pour l'Etat, de
la part des grands, c'était les avantages réels qui
leur restoient encore, et dont ils abusèrent tant:
leurs richesses, les faveurs de la cour, les digni-
tés dont ils étoient revêtus, le mérite militaire de
quelques-uns d'entre eux leur avoient donné un
puissant crédit, et ils surent l'augmenter par l'em-
ploi d'un ressort dont la politique n'a voit pas en-
core fait, usage, et qui fut, au 16° siècle, un des
moyens dont les ambitieux se servirent pour affoi-
blir l'autorité royale, usurper le pouvoir, et trou-
bler l'Etat. Je parle des opinions religieuses.
Une nouvelle doctrine, née des abus de la
cour de Rome, et prêchée en Allemagne, pé-
nètre bientôt en France où elle fait de nombreux
prosélytes. Le pouvoir papal et celui du clergé
en éprouvent un grand échec; les disputes qui
s'élèvent de toutes parts échauffent les esprits ; et
la faiblesse des princes, l'ambition d'une reine
favorisent ces querelles religieuses en y prenant
part; elles acquièrent bientôt une funeste impor-
tance par le parti que cherchent à en tirer les
factieux , dont les vues sont adroitement cou-
(32)
vertes du voilé sacré de la religion. Les grands f
opposés à la cour , ne sont point, disent-ils, en
révolte contre le prince : ils sont armés pour la
défense de leur doctrine, pour le christianisme
même. Ceux qui ont l'air de tenir aux Rois, mais
qui ne visent qu'à jouir du pouvoir sous leur
nom, ou même à supplanter la dynastie, ne com-
battent aussi que pour la foi, s'il faut les en croire;
et de quelque côté que se range désormais le
monarque, il est sûr d'avoir une faction contre
lui. L'Etat est partagé en deux partis qui veulent
également dominer, dussent-ils amener la ruine
totale du royaume, car c'est ainsi que les pas-
sions politiques raisonnent et raisonneront tou-
jours. Les disputes théologiques, qui n'étoieot
qu'un prétexte pour couvrir les prétentions de
chaque parti, ne pouvoient se terminer par de
paisibles discussions, comme ne le prouvèrent
que trop les résultats du colloque de Poissy, em-
ployé comme moyen de conciliation, et dans
lequel le cardinal de Lorraine et Théodore De-
bèse, champions des deux croyances , après
avoir fait une grande parade d'éloquence et
d'érudition ; sans savoir s'entendre, finirent par
s'injurier. La Saint-Barthélémy fut l'éclatante
rupture qui anéantit tous les traités entre les deux
sectes, successivement dictés par la mauvaise foi,
et violés par le fanatisme et l'ambition, qui n'en
continuèrent pas moins à s'agiter de part et
d'autre, et produisirent, après un massacre géné-
ral , les meurtres partiels de Guise-le-Balafré et
< (33) )
du Roi lui-même : temps affreux, que nous avons
vus renaître, et au milieu desquels nous vivons
à l'instant même où j'écris, car l'esprit de la Ligue
et du protestantisme souffle et règne sous d'antres
dénominations; espérons tout de notre nouvel
Henri, aussi clément et aussi ferme!
La France entière n'étoit que factions lorsque
le brave des braves, le Héros béarnais parvient
à la couronne et par droit de naissance et par
droit de conquête. L'audacieux compétiteur, qui
avoit failli détrôner le dernier des Valois, n'éloit
plus; et ses fauteurs, malgré leurs efforts pour:
pervertir et égarer l'opinion, s'opposent en vain
aux droits légitimes de l'hérédité, base fonda-
mentale de la monarchie française. Les princi-.
cipaux factieux sont punis ou forcés à la sou-
mission, notamment Mayenne, Mercoeur et Ne-
mours , qui n'aspiraient à rien moins qu'à se faire
de petites souverainetés; enfin , le fanatisme s'a-
paise par cette lassitude générale qui fait du repos
et de la tranquillité le premier besoin des peuples,
si long-temps victimes des fureurs qui avoient
porté la désolation dans toutes les familles. Henri
devient naturellement l'espoir et le refuge de tous
les partis, après avoir été tour à tour l'objet de
leur haine aveugle et inseusée. Ses vertus et sa
magnanimité lui gagnent tous les coeurs, et la
France,sous un si grand prince reprend ce pre-
mier rang parmi les puissances de l'Europe que
n'eût jamais pu lui donner ni la république des
protestans, ni la nouvelle dynastie des Guises.
3
(34)
Les principaux seigneurs, néanmoins , encore
entichés de leurs vieilles prétentions, et fiers des
partisans qu'ils croyoient avoir parmi le peuple $
ont l'audace de former un plan général de dé-
membrement qu'ils présentent à Henri comme
un système de conciliation et de paix intérieure.
Celte démarche, qui décéloit à la fois les vues
surannées et la foiblesse de ceux qui la faisoient,
est reçue de Henri comme elle devoit l'être,
c'est-à-dire, avec mépris et dédain; mais Biron,
plus audacieux, plus entreprenant que les autres,
ose recourir aux puissances étrangères pour l'ai-
derà rétablir en France le gouvernement féodal :
il est décapité, et son supplice déconcerte tous
les conjurés.
Pendant la minorité de Louis XIII, la cour
n'est qu'un foyer d'intrigues et de cabales : des
favoris y décident de tout; aucun grand carac-
tère ne se présente pour profiter de la foiblesse
de Marie et de l'inexpérience du jeune Roi; on
ne sait qu'afficher des prétentions, et fuir la cour
pour montrer son mécontentement, c'est tout ce
dont est capable l'âme des courtisans d'alors ; et
les Etats-généraux réunis en 1614, les notables
assemblés en 1617 et en 1626, ne montrent ni
plus de caractère, ni plus de crédit sur l'opinion,
qui étoit toute en faveur de l'autorité royale.
Elle devint pleine et entière sous le cardinal dé
Richelieu, lequel, portant les derniers coups à la
féodalité, dans la personne d'un Montmorency ,
détruisit à jamais la funeste influence des grands,
(35)
sur le gouvernement, et réprima les prétentions
non moins abusives , non moins usurpées du par-
lement de Paris, qui alloit jusqu'à prétendre re-
présenter les anciens champs de Mars et de Mai,
dont lest Eats-généraux n'avoiént jamais été l'équi-
quivalent, attendu , disoit-il, que ces assemblées
s'étoient toujours bornées à faire des remontrances
dont le conseil du Roi faisoit ensuite ce qu'il vou-
loit. C'est ainsi que le parlement se mettoit au-
dessus du conseil, et croyoit ne former avec le
Roi qu'une seule puissance pour gouverner
l'Etat ; il sentoit que l'essence des choses exigeoit
une séparation et une balance de pouvoirs dans le
gouvernement, pour que la monarchie ne devînt
pas despotique de féodale qu'elle avoit été jus-
qu'alors ; et l'esprit de corps, joint au défaut de
lumières sur les vrais principes des gouverne-
mens et sur les matières de haute politique , le
maintiendra dans ses prétentions erronées jusqu'à
ce que les révolutions, qu'il prépare lui-même,
viennent l'éclairer et faire ressortir de leur
vraie source, tous les élémens de l'autorité et des
pouvoirs publics.
C'est à la majorité de Louis XIV, au sortir
des troubles de la Fronde, misérable parodie de
ceux de la Ligue, qu'il faut rapporter l'accom-
plissement de l'oeuvre des Rois et du peuple,
l'entier anéantissement de la féodalité : plus de
résistance possible désormais, plus d'opposition
à craindre de la part des seigneurs; ils tiennent
de la cour leur rang, leurs dignités, et jusqu'à
3-
(36 )
leur existence qu'une seule disgrâce peut leur
faire perdre ; ils sont sujets comme les autres, à
cela près de certains titres purement honorifiques,
dé quelques privilèges pécuniaires , qui n'em-
pêchent pas le reste de la nation de prospérer,
et de coopérer noblement à la gloire de l'Etat et •
à son agrandissement, sous un Roi valeureux et
sage à la fois, qui porte la France au véritable
point de sa grandeur en la dotant de tous les
genres de gloire et d'illustration : époque à jamais
mémorable dans les annales du monde , où la
nation , sortant du long règne de la féodalité
pour passer sous celui de la puissance, du génie,
et des arts, a joint la plus grande politesse de
moeurs à la valeur la plus brillante , et toutes les
palmes du savoir et du goût, à celles de la vic-
toire!!!!
On vient de voir quelle a été, depuis Hugues
Gapet jusqu'au dix-huitième siècle, la progression
vers le bien commun, c'est-à-dire, vers l'unité
du corps social ; combien, sur tout, elle fut rapide
sous les règnes si remarquables de Louis-le-Gros,
de saint Louis, de Philippe-le-Bel, de Charles V,
de Louis XI, de François Ier, de Henri IV, de
Louis XIV , vrais génies nationaux qui tous
favorisèrent de tout leur pouvoir la liberté pu-
blique , en augmentant les prérogatives royales
aux dépens des droits seigneuriaux, en encoura-
geant les lettres, les arts, et tout ce qui tendoit au
perfectionnement de la civilisation : ils n'aimoient
donc pas la féodalité, ces Rois qui l'ont constam-
( 37 )
ment combattue, comme un obstacle à leur
propre autorité, et, il faut le dire aussi, par
amour de leurs sujets ! ils a voient donc des idées
libérales, ces monarques qui ont doté la France
de toutes sortes de bienfaits inappréciables, et
l'avoient rendue le premier Etat de la chrétienté,
sous quelque rapport que ce fût, long-temps
avant qu'on s'avisât de nous qualifier du titre de
grande nation ! Eh! sauroit-on jamais trop louer
leurs" soins paternels , et cette habileté politique
avec laquelle ils suivoient, à l'exemple les uns
des autres , la marche même du temps pour
opérer, sans secousse, les améliorations qui fai-
soient le plus beau titre de gloire du règne de
chacun d'eux ?
Voyons maintenant ce que la précipitation, et
le desir de tout refondre , de tout perfectionner
en un jour, a produit d'égaremens et de malheurs ;
c'est par là que nous apprécierons encore mieux
le bien que nous avons reçu de nos souverains,
et celui que leur digne descendant est venu nous
apporter, en consolidant tout ce qui a survécu
d'idées saines et vraiment libérales à nos dis-
cordes civiles et à notre domination extérieure.
DES FACTIONS.
ET
DES CONQUETES.
LA plus ancienne monarchie de l'Europe mo-
derne étoit parvenue, à travers les vicissitudes du
temps, et après bien des époques de malheurs,
dont ses destinées avoient toujours triomphé ,
au plus haut degré de gloire et de splendeur:
oeuvre successive de ses Rois, à qui les peuples
dévoient leur affranchissement, première et puis-
sante cause des développemens de leur industrie ;
la noblesse, son éclat désormais sans tache puis-
qu'elle n'étoit plus oppressive, mais purement
honorifique;le clergé, sa magnificence supérieure
peut-être à celle du plus prospère des empires,'
auquel il ne manquoit nul genre de gloire, dans
les arts, et surtout dans les lettres, à dater du règne
de ce Louis, dont le nom fut donné avec justices
au siècle qui vit paroître, sous l'influence de sa
grandeur personnelle, tant de grands hommes et
de si beaux génies ! Les uns avoient reculé les
frontières du royaume, en les rapprochant de ses
limites naturelles i les autres avaient ouvert les
(40)
canaux du commerce intérieur et extérieur , et
favorisé, par toutes sortes de moyens, les progrès
de l'aisance particulière et de la richesse nationale ;
ceux-là avoient perfectionné une législation déjà
enrichie des emprunts faits à l'antiquité; ceux-ci,
enfin, avoient introduit le vrai goût dans tout ce
qui tient à l'exercice de la pensée et à l'emploi
des facultés humaines : concours rare et sublime
qui porta réellement la France au plus haut point
de sa grandeur physique et morale Heureuse
si elle eût su s'y maintenir, au lieu de chercher,
dans de vaines théories, les moyens d'atteindre
une perfection purement idéale que de funestes
essais n'ont que trop démontrée impossible!
Mais à l'exquise politesse qu'avoit introduite
la plus brillante cour, succéda, sous une trop
fameuse régence , une licence de moeurs qui in-
fecta bientôt toutes les classes de la société, parce
que le vice est, de sa nature, prompt à .se
populariser, et que,semblable aux plus horribles
contagions , il a pour véhicule l'air même qu'on
respire, pour peu que son foyer ait quelque in-
tensité, et qu'il se trouve à une certaine éléva-
tion. Le relâchement en toutes choses s'ensuivit
bientôt : les pratiques religieuses devinrent une
dérision ; la probité et la droiture des duperies;
l'honneur un vain mot; la gloire une fumée ; la
vertu un être de raison. Suivre ses penchans
au lieu de les combattre, et de les ennoblir; se
livrer, sans frein, comme sans mesure, aux sen-
sualités; n'écouter que les caprices et les déré-
( 41 )
glemens de l'esprit et de l'imagination ; fronder
les anciens usages, et les couvrir de ridicule ; se
livrer, sans but ni règle, à l'esprit d'innovation:
voilà ce qu'on appela fonder le culte de la na-
ture , et marcher dans les voies de la perfecti-
bilité indéfinie de l'espèce humaine.
Cette doctrine ne fut pas seulement pratique ,
elle devint une théorie à l'usage des générations
à venir; et des écrivains la proclamèrent dans
une foule d'ouvrages plus ou moins remar-
quables par le mérite du style, et par une cer-
taine audace d'expressions qui imposasa au vulgaire
des lecteurs , et parut même ajouter à notre
gloire littéraire, en faisant faire un pas de plus à
l'éloquence et à la philosophie , et en créant des
sciences nouvelles , au nombre desquelles parut
naître, tout à coup, celle du gouvernement,
comme si elle eût toujours été ignorée, et que la
plus haute antiquité ne nous en eût pas enseigné
tous les vrais principes, et transmis les nombreux
documens, épurés par tant de siècles d'expérience
en tant de diverses régions. Un vertueux prélat,
digne nourrisson des Muses, et humble chrétien
tout ensemble, s'étoit borné à donner , sous le
voile de l'allégorie, des leçons de sagesse et de
modération , non , comme on l'a dit, à un prince
tout-puissant dont la carrière étoit remplie, et
qu 'il n'avoit jamais eu la pensée d'injurier (I),
(i) Ainsi que l'a prétendu, et soutenu, ex-professo certaine
dame, écrivain renommé.
( 42 )
mais au jeune élève qui devoit hériter de son
trône, et chez qui les enseignemens d'un tel
maître avoient semé des germes de talens et de
vertus qui sembloient devoir faire le bonheur de
la France, que, sans sa mort prématurée, il eût
peut-être préservée, de son délire politique. Les
nouveaux philosophes se crurent appelés à une
plus haute mission : celle de renouveler l'Etat et
d'en refondre toutes les institutions. Sans doute ,
il faut l'avouer, et ne rien déguiser dans la tâche
toute véridique que nous nous sommes imposée,
ces institutions n'étoient pas toutes en parfait
rapport avec les progrès de la civilisation, avec
l'état des conditions diverses de la société , qui
s'étoient successivement rapprochées depuis l'af-
franchissement des communes; l'égalité des lu-
mières, et celle, plus puissante encore des
richesses , appeloient entre elles certaine éga-
lité civile et politique dont le modèle étoit si
près de nous, chez cette nation insulaire quia
dû à son isolement ses plus rapides progrès dans
l'art social, que , pourtant, elle a payés au prix
de bien du sang, et aussi de la vie d'un juste
couronné. Hélas ! combien n'étoit pas effrayant
pour les bons esprits cet exemple même que
citoient sans cesse nos adeptes politiques, et que
nous ne devions que trop bien imiter ! Et falloit-
il, pour atteindre le même but, et. obtenir les
mêmes avantages, d'aussi barbares sacrifices,
une aussi odieuse souillure ? Les Anglais, comme
nous l'avons déjà dit, n'ont dû leur liberté et ce-
(43)
gouvernement, douce et forte image, à la fois,
des plus heureuses institutions de l'antiquité ,
qu'aux efforts intéressés de leurs barons. Notre
nation, au contraire, avoit tout obtenu de la
générosité de ses Rois, contre les prétentions
mêmes des grands de l'Etat ; et puisque le jour
des révélations est enfin arrivé, montrons à nu
les fils dé cette trame universelle, inouïe dans
l'histoire, comme les résultats qui l'ont suivie.
Nobles descendans de nos preux chevaliers,
souffrez de ma part un reproche que vous fera
l'inexorable postérité. Le relâchement de vos
moeurs, si austères chez vos aïeux , alors qu'ils
participoient, en quelque sorte , à l'exercice de
la souveraineté ; la licence de votre esprit, par
trop imbu des maximes du siècle ; l'avidité des
besoins factices qu'une civilisation corruptrice
vous avoit donnés ; et cette peu décente promis-
cuité avec les classes inférieures, qui, en vous
rapprochant d'elles, vous plaçoit parfois au-
dessous, par les travers trop apparens de certains
d'entre vous : voilà ce qui ternit aux yeux du
vulgaire la si haute et si juste renommée de vos
services passés, et amena des dispositions mal-
veillantes chez un peuple pour qui tout prestige
avoit disparu, corrompu qu'il étoit lui-même par
de hauts exemples, l'oubli des principes reli-
gieux , et les progrès toujours croissans de l'é-
■goisme. Ce fut son seul mobile dès lors que toutes
vertus ayoient disparu, et que l'honneur lui-
( 44)
même, ce principe de la monarchie ; ce type
long-temps caractéristique des Français, ne pou-
voit plus être invoqué. Et vous, ministres si
long-temps révérés d'un Dieu toujours adorable,
même dans les châtimens qu'il inflige à nos vices",
qu'étoit devenue la discipline de l'Eglise? A quoi
profitait la connoissance des sublimes exemples
des apôtres, des pères du Désert, des rigides fon-
dateurs de vos diverses règles, puisque vous ne
viviez plus que pour le monde , au lieu de l'édi-
fier par vos pratiques; puisque vous preniez part
à ses travers au lieu de les racheter par vos vertus;
de le ramener dans les voies du salut en y mar-
chant vous-mêmes? Là séduction des biens tem-
porels avoit envahi le sanctuaire et nui aux
intérêts de la religion, comme elle avoit détrempé
les épées héritées des invincibles Francs , et
compromis la sûreté du trône. Encore si dans cet
abandon des deux premiers ordres de l'Etat, les
corps de la magistrature avoient maintenu le
respect des lois, l'amour de la justice , la con-
fiance dont autrefois leur ministère étoit investi ;
mais non, des prétentions abusives, sous des
dehors purement spécieux , avoient plus d'une
fois, et tout récemment encore, donné la mesure
de leur désintéressement, et prouvé que de vaines
prérogatives leur étoient plus chères que la tran-
quillité publique, et que le crédit du gouverne-
ment qu'ils cherchoient à miner pour augmenter.
le leur. Etrange méprise ! aveuglement funeste !
(45)
Les parlemens, en luttant contre le monarque en
faveur du peuple, disoient-ils, ne faisoient que
préparer leur propre chute, et la sape révolu-
tionnaire de voit être bien autrement subversive
pour eux que le coup de massue de Meaupou.
Aussi, lorsqu'on parloit de sacrifices à faire à
l'Etat, les grands opposoient leurs antiques pré-
rogatives; le clergé, les besoins du sacerdoce ; le
tiers-état, ses droits imprescriptibles reconquis
avec le temps, et dont les cours souveraines
étoient les défenseurs nés.
Tels sont les principes de la désorganisation
sociale , principes long-temps sourds et cachés ,
mais trop manifestes, en peu de temps , lorsque
Louis XVI, seul généreux, seul impassible, au
milieu de tant de vues intéressées, au milieu d'un
entraînement si universel vers le mal, prenant pour
de l'amour du bien public , certains voeux expri-
més de toutes parts, en faveur d'une réforme,
se laissa aller lui-même à l'espoir de l'opérer, et
au désir d'y faire coucourir la nation elle-même
par des représeutans choisis dans les trois ordres.
Son penchant naturel pour les conseils d'autrui,
suite d'une trop grande défiance de lui-même ,
donna facilement accès aux insinuations qui, à
cet égard , lui vinrent des divers ministres que
lui indiqua l'opinion dominante sur laquelle il
aimoit à se régler, tandis qu'il eût pu et dû la ju-
ger et la rectifier d'après ses propres lumières, et
surtout la droiture de son coeur. Ah ! si dès lors il
(46 )
eut su octroyer à son peuple de sa pleine autorité
et avec une ferme résolution d'être obéi, celle su-
blime Charte que nous devons à son auguste frère *
nul doute qu'une telle transaction entre tous les
prétendans à un nouvel ordre de choses, imposée*
par le pouvoir royal, n'eût tari dans sa source
le torrent dévastateur qui étoit prêt à se débor-
der sur la France et sur l'Europe entière. Pour-
tant, n'accusons pas une imprévoyance née d'une
douce erreur qui honoré le Monarque; décidée
à faire personnellement toutes les concessions;
que pourroit exiger le bien public , sa belle
âme prêtoit à chaque corps, à chaque individu ,
pour ainsi dire, de son royaume les mêmes dis-
positions, et il ne doutoit pas que la réunion de"
l'élite de son peuple en Etats-généraux, n'amenât
une réforme conciliatrice et d'autant plus eom-,
plète , d'autant plus effective, qu'elle seroit
l'oeuvre même de ses sujets sous sa paternelle^
médiation. O bonté , ô confiance surnaturelles,
vous fûtes inspirées à Louis par le Dieu ven-.
geur qui vouloit nous punir et le sanctifier, con-
sommer notre opprobre et l'appeler parla» voie dû
martyre au trône éternel des puissances célestes !
Déjà le refus de l'enregistrement des édits sur
les finances, fait par un parlement que rien ne
peut ramener, et qui cherche hors de lui un in-
vincible appui, en demandant hautement la con-
vocation des Etals-généraux, après s'être déclaré
incompétent pour voter des impôts; déjà d'affreu-
ses diffamations, préludes de plus sanglans ou-
( 47 )
trages contre Pauguste maison régnante ; déjà la
malveillance, couvrant d'une apparence de patrio-
tisme sa haine secrète contre la Famille royale ,
et peut-être des vues ambitieuses, présage des
plus horribles forfaits, étaient l'aurore d'un jour
sinistre qui ne tarda pas à se montrer chargé
de nuées orageuses, recélatrices de cette foudre
vengeresse qui devoit frapper d'abord les têtes
couronnées, malgré leur innocence, punir l'éga-
rement de la nation, compromettre les destinées
de l'Europe, et ébranler enfin tout l'univers!!
L'agitation gagnoit tous les esprits : le coeur seul
de Louis gardoit une inaltérable sérénité que,
n'avoient pu troubler de tels avant-coureurs ; il
se plaisoit encore à rêver le bonheur de son
peuple, et se flattoit qu'après quelques dissent*?
mens sur les formes et le mode à employer pour
en venir à la restauration généralement désirée ,.
elle s'opéreroil, sans secousse et d'un commun
accord, cette restauration que nul n'ambitionnoit
plus que lui, comme nous l'apprennent toutes
les circonstances de sa conduite d'alors. Elle
étoit digne de celui qui déjà avoit donné tant
de gages de sa popularité dès le début de son
règne, par l'affranchissement des derniers serfs
du royaume, esclaves de quelques moines obs-
tinés, qui , même, dit-on, avoit conçu le projet
de déclarer tous les Français nobles , c'est-à-
dire, égaux en droits, et n'avoit été retenu
que par la circonspection dont ses aïeux lui
avoient donné l'exemple, et pour ne point blés-
(48)
ser de dangereuses vanités, dont il se flattoit
du moins, qu'il ne naîtroit aucun obstacle au
bien public, lorsqu'il seroit entouré des repré-
sentai de son peuple chéri. Ce prince adorable,
sentant, en effet, que nos institutions n'étoient
plus en harmonie avec nos moeurs et avec les
lumières du siècle , : voulut de son propre mou-
vement , et pour suivre les inspirations et accom-
plir les desseins des deux illustres, Dauphins à qui
il n'avoit pas été donné de régner, achever
l'oeuvre du Ciel et de son auguste race, en
provoquant la manifestation de l'opinion sur les
plus grands intérêts de l'Etat près des corps ad-
ministratifs et littéraires, en complétant l'alliance
universellement désirée de la liberté publique
et de la monarchie, sous des lois constitutionnelles
qui fussent l'expression du voeu général ! Tel fut
le but des réunions de notables ; tel fut celui de?
la convocation des Etats-généraux à Versailles ;
tel fut celui de la double représentation du tiers-
état que le monarque , à l'instigation même de
son digne frère, aujourd'hui notre auguste sou-
verain, voulut bien accorder, eu laissant aux
Etats-généraux le soin de décider si leurs délibé-
rations auroient lieu par ordre ou par tête.
N'étoit-ce pas là assurer d'avance le triomphe
absolu des intérêts du peuple contre les privi-
lèges , et la substitution de la monarchie consti-
tutionnelle à la monarchie féodale? Pourquoi
faut-il que de tels avantages, de tels résultais ,
(49)
qui sembloient pouvoir être obtenus sans obs-
tacles , sans résistance,'et qui étoient le seul et
unique but de la nation et du Roi, aient été com-
promis si long-temps , et n'aient pu nous être
assurés qu'après avoir été menacés tantôt d'une
dissolution totale , tantôt du plus honteux asser-
vissement , double chance que , pour com-
plément de nos maux, nous courions naguère
encore ? C'est ce que nous dira l'histoire dans ses
véridiques récits, dans ses tableaux où seront
peints lés grands malheurs publics et particu-
liers qui impriment à cette révolution un carac-
tère propre.
Ici, je vais me borner à donner une esquisse
de tout ce que les passions humaines, mises eu
jeu par les plus puissans intérêts, peuvent pro-
duire de grand et de vil, de sublime et d'atroce,
d'exécrable et de consolant : événemens encore
inouïs dans leur début, dans leur succession, et
surtout dans leurs résultats que la Providence
semble avoir amenés, contre toute vraisemblance,
pour prix de tant d'efforts, de tant de maux , et
comme pour assurer le triomphe de la sagesse ,
de la vertu et de l'ordre, sur le vice , la cor-
ruption et le despotisme. Combien je m'estimerai
heureux si je puis, surtout, faire ressortir les
motifs de satisfaction qui nous restent, de ma-
nière à y rattacher toutes les espérances, à tran-
quilliser tous les esprits, à les garantir pour l'ave-
nir des funestes égaremens qui ont failli, d'abord,
priver la France de son rang parmi les nations
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