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Des fous

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Le déjeuner était achevé, depuis longtemps. Mais le peintre Chevalosque s’obstinait sur les cigares et le kummel : appuyant sa lourde tête crépue, moustachue et congestionnée à son poing, il écoutait béatement les propos du gai poète Lynar qui, dans cette atmosphère surchauffée, se trouvait à point pour interminablement émettre paradoxes sur paradoxes. Le docteur Zoïl, l’aliéniste, si noir en sa barbe noire, avec son casque de cheveux noirs, et ses noirs yeux creux, auscultait furtivement sa mont re : trois heures.

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Émile Goudeau

Des fous

Roman

I

Le déjeuner était achevé, depuis longtemps. Mais le peintre Chevalosque s’obstinait sur les cigares et le kummel : appuyant sa lourde tête crépue, moustachue et congestionnée à son poing, il écoutait béatement les propos du gai poète Lynar qui, dans cette atmosphère surchauffée, se trouvait à point pour interminablement émettre paradoxes sur paradoxes. Le docteur Zoïl, l’aliéniste, si noir en sa barbe noire, avec son casque de cheveux noirs, et ses noirs yeux creux, auscultait furtivement sa mont re : trois heures.

Quant à Octave Sermeuil, il paraissait absorbé, lointain, envolé ; ses regards fixes ne regardaient rien que le bout de son cigare, et il demeurait immobile, comme glacé. Seulement, de temps à autre, d’un mouvement involontaire, qui n’échappait point au regard aigu, investigateur de Zoïl, l’aliéniste, sa main droite étendue se reployait machinalement, nerveuse, sur le couteau d’argent placé près la boîte à cigares.

Il revoyait la scène du matin : Ce duel, un duel sans motif raisonnable, où il était allé se placer en face d’un inconnu de la veille.

Il avait pu, lui, l’adversaire des luttes, le philosophe artiste ennemi des guerres, s’emballer sur un désir frénétique de combat ; et, féroce, verser du sang inutilement.

Ce n’était pas du remords qu’il ressentait à cette heure, dans ce cabinet de restaurant, en face de ses témoins et de ce docteur, camarade si bizarrement choisi, c’était un dégoût de lui-même, une pitié méprisante de civilisé, pour l’individu barbare qu’il fut inopinément durant quarante-huit heures. Que signifiait ce besoin atroce, sinon de tuer, au moins de blesser un pauvre diable inoffensif qui ne demandait qu’à arranger les choses ? Quelle subite frénésie s’empara de son être ? Comment osa-t-il imposer, à ses camarades stupéfaits, le combat quand même ?

Sermeuil croyait sortir d’un accès de somnambulisme : ce n’était pas lui qui avait agi pendant ces deux journées, mais un autre lui-même, un double.

Il le revoyait, ce « moi » inconnu s’emparant de son être, l’enveloppant, l’emprisonnant, et lui créant une âme subite et criminelle.

La sortie de l’Opéra. Il descendait, lui, Sermeuil, aux côtés de Zoïl et de Lynar avec la calme joie que laisse une audition de chef-d’œuvre. Un passant gesticulant, une canne à la main, le heurte une première fois, et omet de s’excuser ; peut-être distrait, ce maladroit ne s’était sans doute pas aperçu de son geste. Cependant lui, Sermeuil, ressentit soudain une colère disproportionnée ; cet inconnu l’ayant. dépassé, il le rejoignit, excité par une haine subite et trouble.

Justement le passant maladroit, démontrant sans doute à quelque camarade le dessin harmonique, agita sa canne qui, de nouveau, vint frôler le bras de Sermeuil. Alors, quoi ?... violentes paroles... cartes échangées.... Puis il ne se rappelait plus guère ce qui se passa, sinon qu’il vécut en une attente fiévreuse de la rencontre, et que ce fut avec une avide joie qu’il partit, ce matin même, pour l’île aux rencontres, et que ce fut avec une sorte de délire malsain qu’il s’empara de l’épée. Ensuite, un nuage sur ses yeux, des mouvements précipités... Il fonçait droit, la pointe d’acier déchirait la toile blanche et. d’une poitrine subitement ouverte, du sang, beaucoup de sang coulait. Le médecin disait : « Heureusement, le poumon n’est pas atteint. »

Alors, lui s’était réveillé. Le démon qui l’avait possédé le quittait, il redevenait Sermeuil, le calme artiste philosophe, avec une subite reprise d’air, ainsi qu’un homme qui d’abord plongé en des profondeurs obscures se retrouverait soudain à la lumière respirable.

Comme pour répondre à toutes ces réflexions, la voix de Lynar, s’adressant à lui, le rappela soudainement à la réalité.

« Sermeuil !.. enfin, Sermeuil !... maintenant tu nous peux narrer, et distiller par le menu, le pourquoi de ton irritation contre ce petit musicien. Est-ce dilettantisme, ou motif féminin ? »

Sermeuil, reprenant aussitôt une attitude dégagée, se contenta de répondre :

« Vous ne le saurez jamais, cher maître et ami. Cela repose au fin fond des catacombes du moi. »

Le docteur Zoïl contemplait fixement Sermeuil :

« Parbleu ! docteur, s’exclama gaîment celui-ci, vous constatez que je viens d’être en proie à une absence, comme on dit. Oui, certes. La fatigue sans doute, ou bien l’atmosphère de ce cabinet surchargé de tabac et d’alcool : n’est-ce pas, Chevalosque ? »

Chevalosque, ainsi interpellé, secoua sa large face encadrée d’une crinière crépue, et ses lèvres esquissèrent un sourire en lippe sous sa grosse moutache gauloise :

« Oui, oui, lit Chevalosque, à ces heures de digestion, je me sens torpide, très torpide, ah ! combien torpide ! Je ne travaille que le matin après un bon saladier de vin blanc sucré. Ah ! ah ! oui, certes, docteur, un bon saladier comme au vieux temps. Alors, une pipe ou deux, et me voilà en train. »

Le docteur Zoïl, toujours silencieux, reluquait Chevalosque, peintre connu !

« Oui, oui, ajouta pesamment l’artiste. C’est ainsi que je viens de terminer un chef-d’œuvre, mon chef-d’œuvre... parti ce matin au Salon... Vous verrez, vous verrez... »

Le peintre Chevalosque se versa un verre de kummel, ralluma son cigare, et retomba dans sa somnolence.

Lynar prit la parole :

« Tous ces événements rapides et ces longues loquacités n’empêchent point lès heures de courir ; ne serait-il point temps de rendre Sermeuil au monde, le docteur à ses clients névropathes, Chevalosque à sa sieste bénigne, et moi-même Lynar, littérateur humoristique, à mes devoirs boulevardiers qui, précisément, consistent à regarder passer la vie, en se moquant un peu de tout ?

 — Très juste, conclut le docteur de sa voix sarcastique, je dois une visite à une morphinomane, récemment devenue buveuse de parfums. »

Et, prenant l’initiative du départ, il sonna le garçon.

A la porte du Bois, Sermeuil remercia de nouveau ses témoins et le docteur, et, après échange de poignées de mains et de « à bientôt », chacun alla de son côté : Chevalosque et Lynar dans une voiture, le Dr Zoïl dans une autre. Sermeuil, pédestrement, gagna la rue Pergolèse. Lentement il marchait, se rémémorant la bizarre hallucination de ces deux journées inoubliables et peu compréhensibles pour lui. Il se sentait gêné dans ce misérable rôle de vainqueur d’un faible, et plus il approchait de la rue Berlioz où demeurait sa grande amie Mme Damase ; plus son pas se ralentissait.

Certes un télégramme avait été envoyé aussitôt après la rencontre, car il lui eût été difficile de tenir secret ce duel stupide, dont les journaux avaient ébruité la nouvelle. Et Sermeuil les maudissait un peu, ces indiscrets. Il savait quelle tendresse inquiète lui portait Mme Damase, et se trouvait coupable de la troubler pour un rien. Maintenant l’explication totale s’imposait et Sermeuil se sentait ridicule.

Puis, brusquement, comme il allait sonner à la porte, il haussa les épaules. Après tout, pourquoi tant réfléchir ?

L’événement donna raison à cette insouciance. Mme Damase l’accueillit avec une joie sincère, ne faisant qu’une allusion discrète à sa grande inquiétude de la matinée. Cela devenait du passé, elle ne songeait qu’au bonheur de revoir son cher Octave hors d’affaire. Et comme elle le sentait encore sous le coup d’une émotion bizarre, elle feignit l’enjouement :

« Tout ça, c’est des histoires d’hommes. Parlons femme, voulez-vous ?... veux-tu ? »

Et, comme elle savait que s’apaisait toujours la mélancolie de son ami aux sons des nobles musiques, elle ouvrit le piano et joua lentement, doucement, une vieille sonate.

Les nerfs d’Octave Sermeuil se détendaient, s’amollissaient. Ses yeux, secs d’ordinaire, se mouillaient légèrement. Il respirait comme un enfant qu’on berce. Et la musique, coulant en ondes délicates des doigts féminins, le baignait dans une délicieuse accalmie.

Il se sentait redevenir le calme, le placide, l’incapable de volonté qu’il avait été si longtemps, dès son enfance, avec de subits à-coups de ferveur active.

Et, même, il se demandait comment, lui, si timide, avait pu, certain après-midi d’été, s’emparer de Geneviève Damase, en un coup de folie réelle.

Il contemplait, en écoutant les nobles musiques, cette existence de timide, d’effacé, de contenu, qui soudain, par une impulsivité, se transformait en action subite, presque irréfléchie, dont il avait regret.

Ici, ce n’était pas le cas : il se sentait fier d’avoir pour maîtresse cette femme jeune, artiste, belle, qu’un hasard de viol lui avait donnée.

« Il y a, songeait-il, d’heureuses impulsions, si, parfois, il en existe d’absurdes. »

 

Dans le fiacre qui les emportait vers le boulevard, Lynar expliquait à Chevalosque enfin réveillé les performances morales et physiques de Sermeuil.

« Je sais bien, disait le peintre, que Sermeuil frise les trente-cinq ans.

 — Comme tout le monde, formulait Lynar. On frise la trentaine pendant longtemps, puis on se met longuement à friser la quarantaine, et, subitement, sans rien dire, on débouche un soir sur soixante ans.

 — Oui, reprit Chevalosque. Moi, par exemple, j’ai quarante-deux ans depuis pas mal d’années. J’ai donc vu souvent Sermeuil dans mon atelier, il me demandait conseil : charmant garçon, peinture mauvaise. Pourquoi m’a-t-il pris comme témoin ? j’ignore.

 — Dame, il voulait des seconds artistiques : il aime les arts, tous les arts. La médecine, la sculpture, le droit, le violon, l’éloquence, la peinture, la paléontologie. C’est un homme universel, incomplet dans tous les genres. Je crois que pour l’heure, il s’est établi mélomane.

 — Intelligent ? demanda Chevalosque.

 — Très. Mais trop inquiet. Puis, pas poussé par le besoin, vous savez ? et n’agissant, en quoi que ce soit, que par soubresaut.

 — Tutoie-moi, va, mon vieux Lynar.

 — Je n’osais pas, répliqua le poète. Je n’ai que trente-sept ans depuis un lustre, et je m’y tiens. Toi, quarante !

 — Mettons quarante-deux. Alors, Sermeuil ?

 — Voilà. Orphelin de bonne heure. A l’aise : rentes solides. Fête modérée, honnête, intermittente, avec travaux d’amateur en arts et sciences. Puis Mme Damase, brune, teinte au henné, jolie, divorcée. Mari parti en Australie ou Cap, ou Perse. Enfants pas trop petits : garçon, collégien ; jeune fille, couvent. Lui et la dame Damase, s’aimant, devaient, doivent, devront, devraient s’épouser à cause des enfants. Qui empêche ? mystère insondable ! Mme Damase, en dehors, vive, enjouée ; Sermeuil, profond, philosophe, sombre, a l’air de porter dans son gilet un secret néfaste ; parfois, semble vouloir déclarer la guerre à l’Amérique, par exemple, ou à l’Égypte ; puis accalmie soudaine, pacification : rentre dans ses frontières paisibles avec un bagage de sourires froids. Tiens, mon vieux, tu l’as vu pour ce duel — entre nous ridicule — forcené. Maintenant, il doit être arrivé rue Berlioz ; il joue une sonate et Mme Damase tourne les pages, ou inversement. Ce sera jour férié pour eux : iront dîner au restaurant, ensuite se faufileront dans un théâtre à musique ou musiquette, selon l’humeur de la dame. Après ? X.Y.Z., je ne sais rien : les convenances seront sauvegardées. Voilà.

 — Et comment l’as-tu connu ? »

L’humoriste esquissa un geste évasif.

« M’en souviens plus, »

Ils arrivaient au boulevard. Lynar déclara que son devoir d’homme de lettres l’appelait au café Gratien. C’est là, en effet, que se réunissent, à l’heure verte, poètes, journalistes, peintres, ceux du moins qui conservent encore le culte de cette patrie d’esprit aujourd’hui fort délaissée appelée le boulevard. On y parle, on y écoute, on s’y toise, on s’y aime, on s’y jalouse, on s’y prône, on y taxe le prix de la ligne dans les journaux, on y complote des décorations, on n’y joue pas aux dominos. C’est le five o’clock absinthe, une heure de détente pour les forçats de la copie. Ce n’est point la joie bruyante de l’ouvrier qui lâche l’usine, ni la calme manille du bureaucrate libéré. Ce n’est point cordial, certes, mais c’est le répit, la courte trêve ; on n’est pas sur la scène, tout au plus à la parade, et l’on peut improviser des lazzi, en attendant qu’on reprenne le masque tragique, tout à l’heure, dans la froide coulisse du cabinet de travail.

Chevalosque, prétendant qu’une affaire urgente l’appelait ailleurs, laissa Lynar entrer seul au café Gratien, puis, il donna à voix basse l’ordre au cocher de le conduire rue de Londres. Le démon de midi, la tentation chaude de l’après-déjeuner le prenait ; c’étaient des visions, presque des hallucinations. Malgré le remords physique à prévoir, il ne pouvait se soustraire au malsain désir, et c’était ainsi presque chaque jour ; parfois il résistait ; mais le plus souvent il y allait, en disant : « Tant pis ! tant pis ! » Pour ces diverses expéditions d’érotomane, il connaissait tous les bons endroits, les maisons d’honnête apparence, où l’on peut entrer sans exciter la curiosité maligne des passants, et sans être obligé de retirer de sa boutonnière le ruban rouge. Salons de massage, ventes d’objets d’art, manucures sur qui la police ferme obligeamment son quart d’œil, jusqu’au jour où une plainte des voisins, quelque lettre d’un père courroucé attirent sur l’hospitalière maison les foudres de la préfecture. La petite industrie du démon de midi (de deux à sept heures, disent les annonces) déménage ; mais on la retrouve bientôt un peu plus loin. Chevalosque les connaissait, parbleu ! les discrets étages, les rez-de-chaussée de volupté diurne ; car il était pour ces solennités vénusiennes un fervent de la lumière du jour, on le saluait : oiseau de jour, bonjour. Il sortait de là avec une griserie spéciale, une fatigue qui le charmait, une veulerie trouble où il voyait les choses à travers un voile gris-bleu d’où il tirait des inspirations de tableaux miraculeux, possibles dans le rêve ; puis, il marchait dans Paris longuement, regagnant son atelier des Ternes. Là, subitement, il se sentait terrassé, prostré par la lassitude supérieure, aplati sur un divan ; dans un demi-sommeil, il écoutait son cœur battre à coups pressés. Le lendemain, la vie le prenait très vivant, et, comme il éprouvait la nécessité de se refaire, il avalait des croissants matinaux en buvant du vin blanc. Alors, lesté, regaillardi, il se jetait sur ses pinceaux, et travaillait avec frénésie, seul, sans modèle, à des œuvres étranges d’un symbolisme parfois caricatural, hors de tout réalisme. Mais midi revenait tentateur, amenant les digestions puissantes, sanguines, congestionnantes, et le quotidien problème s’imposait : Céder ou résister à la tentation. Il résistait parfois, mais savourait la tentation, ou bien, brusque, il y cédait. Des années que cela durait ainsi : Chevalosque accumulait le matin des œuvres lunaires et embrumées de mystère, qui le rendaient célèbre et riche, et ajoutait à cette vie d’artiste fiévreux une bizarre existence de méridienne, à siestes enragées de luxure. L’oiseau de jour-bonjour, parfois simplement en réponse à ses remords physiques, chantait : « Tant pis ! tant pis ! » D’ailleurs, quand il éloignait l’obsession, un autre genre de remords, de désir non satisfait s’acharnait sur lui, gâtait sa fin de jour, et troublait son sommeil.

Lorsque Lynar entra au café Gratien on venait d’y recevoir une triste nouvelle : un gai vaudevilliste, atteint par un mal mystérieux, avait été conduit le jour même à Charenton ou Sainte-Anne, on ne savait au juste. Là-dessus chacun épiloguait, émettant sur la folie des opinions improvisées pour le fond quoique définitives en la forme et péremptoires comme il sied aux ignorants. La manie des persécutions, la manie des grandeurs fournissaient les deux pôles autour desquels tournait la discussion. Quelques-uns ajoutaient l’alcoolisme qui figurait ainsi l’équateur. D’autres, plus versés dans la géographie médicale des cerveaux déséquilibrés, parlaient des adhérences ou des tubercules qui symbolisaient de la sorte les deux tropiques du cancer et du capricorne.

Mais, pour la plupart, le mot folie conservait son antique et mystérieuse signification. Un dieu funeste tombait subitement de l’espace sur un malheureux pour empoisonner son être. D’ailleurs la Folie ressemblait à quelque subite ivresse incompréhensible ; la fureur des aliénés devenait analogue à la rage parfois diabolique des ivrognes que l’absinthe agite.

Le Dr Zoïl assistait à ce débat confus sans y prendre part, examinant les discoureurs avec une discrète et hautaine pitié, et même une acuité d’artiste en fêlures.

Lynar ne tarda point, selon sa coutume, à offrir son avis, que nul d’ailleurs ne réclamait. Seulement, l’humoriste agité par le démon intérieur de l’improvisation ne pouvait se soustraire à l’obligation de parler que le Destin imposait à sa nature.

« La Folie, dit-il, est sacrée certes, mais inconnaissable. C’est le mystérieux agent de la vie humaine. Seulement, les savants — n’est-ce pas, docteur Zoïl ? — haïssent la Folie et la traquent parce qu’elle échappe à leurs investigations. Ils l’aperçoivent partout, l’analysent, la suivent dans ses développements, voient ses mouvements obscurs, appréhendent ses excès et les pronostiquent amèrement. Cependant ils l’ignorent. Ils l’ont cataloguée parmi les fléaux humains, la comparant à la tuberculose ou au choléra. Et, rompant avec les traditions des anciens, avec le respect que professaient les Grecs pour la Folie, ils tentent de la proscrire, de l’emprisonner, de la maltraiter. Le résultat de ce jeu cruel des docteurs c’est de transformer la plus inoffensive manie en délire, et la folie douce en démence furieuse. »

Le Dr Zoïl ne sourcilla point, se contentant de regarder Lynar, comme il aurait pu le faire d’un arbre exotique ou d’une chute d’eau, ou d’un bacille inattendu.

Va toujours, Lynar, mais prends garde à ton verre. »

Le poète risquait, en effet, à chaque geste, de précipiter sur le sol les objets à sa portée.

« Parbleu, poursuivit-il, seul le Démiurge est coupable en tout ceci. Le démiurge, entendez-vous, le fabricant du monde. On a longtemps pris cet ouvrier maladroit, cet architecte de pacotille pour le Dieu suprême, pour l’être des êtres, pour le Grand Tout. Hélas ! quelle erreur ! L’Être des Êtres a livré une partie de l’espace à cette divinité secondaire ou tertiaire qui s’est essayée à fabriquer un univers de pièces et de morceaux. Cette œuvre hybride ne résiste pas à l’examen. Aussi, seuls les animaux l’acceptent sans protestation. L’homme, lui, a protesté. Il avait quatre pattes et marchait courbé vers le sol, il s’est redressé. Notez que si un docteur eût existé à cette époque préhistorique il aurait dit : « Quelle folie ! pourquoi ne pas continuer à marcher à quatre pattes ? C’est une allure normale, tandis que faire porter tout le poids du corps verticalement amènera maintes sortes de troubles dans le cerveau, la moelle, les reins, le ventre ! » L’homme, depuis lors, devint le fou, le révolté maniaque luttant contre le Démiurge. Chacune de ses inventions, depuis les demeures primitives et les vêtements, jusqu’aux chemins de fer, à la bicyclette et à l’automobile et le phonographe et la télégraphie sans fils et les rayons X..., sont autant de défis jetés au frivole architecte de l’univers. Voyant cela du fond des Espaces, l’Être des Êtres, l’Inconnu supérieur, inconnaissable, doit bien rire de la déconvenue de son sous-ordre. Seulement ledit Démiurge, en mauvais lieutenant se vengeant de son général sur ses inférieurs, s’amuse parfois de la folie humaine, en l’exaspérant par d’incroyables embûches : le poète, l’inventeur, le génie, le savant. Mais à ce jeu redoutable contre le Démiurge, si puissant, les génies ou même les simples talents risquent de succomber : ce sont les soldats tombés dans la bataille, il faut saluer très bas les fous, comme on salue les vaincus de Waterloo, comme on salue Napoléon à Sainte-Hélène. »

Voyant que le Dr Zoïl maintenait sur lui ce regard froid, avec lequel il considérait sans doute à la loupe un microbe en évolution, Lynar ne se déconcerta point, au contraire, et lança :

« Oui, les inventeurs, les poètes, les génies, ces fous sublimes luttent contre la nature baroque, et, c’est leur grandeur. Si les aliénistes avaient été les maîtres, pardieu, la poudre n’eût pas été inventée, et l’on se battrait encore à coups de pied an coccyx. »

On sourit à l’hypothèse, et, au fond, c’était là ce que souhaitait le poète, qui malgré l’œil obstiné du Dr Zoïl, leva son verre où luisait une absinthe et, saluant son adversaire silencieux :

« Je bois à la digestion de votre lait, » dit-il.

Le Dr Zoïl, qui ne buvait que du lait en effet, répliqua :

« Poète, je bois à ce toxique vert, auquel nous sommes redevables de trop de clients. »

Lynar feignit le plus grand effroi :

« Oh ! docteur, faut-il briser nos verres ? Non, non, n’est-il pas vrai ? ne prenez pas trop le parti du Démiurge. Qui sait si l’Être supérieur ne va pas le casser aux gages ? »

Et il laissa en paix Zoïl le taciturne, pour se mêler à une discussion sur la « folie au théâtre ».

« Ça tape sur les nerfs du public, disait l’un.

 — C’est un effet grossier, presque mécanique, répliquait un autre. Pourquoi pas une guillotine en scène, avec l’illusion d’un cou coupé ?

 — Hé ! hé, fit un vaudevilliste, ce serait une jolie scène pour les Nouveautés. »

Par une pente naturelle à l’esprit boulevardier, la question de la Folie devint presque plaisante. On s’égaya de certaines démences bizarres, celle par exemple de la pauvre dame qui se croit encore dans le sein de sa mère, et d’autres plus grotesques encore.

On riait. L’odeur vireuse de l’absinthe montait mêlée à la fumée des cigares, devant le docteur taciturne buvant du lait.

II

Mme Damase aimait franchement, sincèrement Sermeuil. S’il lui fallait une preuve nouvelle pour elle-même, il lui eût suffi de constater à quel point ce duel, ce danger que courut son amant, l’avaient épouvantée. Depuis le moment où elle sut que Sermeuil se battait, jusqu’à l’heure où le télégramme lui était parvenu, elle s’était sentie comme paralysée. Quand elle apprit qu’il était hors de danger, une colère lui vint contre cet homme qui risquait sa vie, alors que cette vie lui était si précieuse, à elle. Mais, connaissant bien les susceptibilités parfois bizarres et excessives de Sermeuil, elle se calma résolument, pour l’accueillir avec une tendresse quasi-maternelle à son retour.

Il y avait toujours l’amour passionné, mais mille autres liens s’étaient noués depuis deux ans. La figure douce et grave de Sermeil, son sourire vague, sa voix chaude l’avaient séduite anciennement ; depuis lors s’étaient ajoutées les qualités de « l’homme universel ». Mme Damase avait trouvé en lui un répertoire vivant : les arts, les sciences, les lettres, il savait tout et lui avait tout enseigné. Ce qu’il y avait de superficiel, et de hâtif dans la culture de Sermeuil, elle n’avait pas pu s’en apercevoir, ni le contrôler ; elle avait subi la supériorité réelle de Sermeuil en la comparant à la médiocrité de la plupart des flirteurs ordinaires. Ainsi agrandie son image avait peuplé l’imagination toute entière de sa maîtresse, de sorte qu’elle était devenue indifférente au monde dont son divorce l’avait d’abord éloignée et où elle n’avait plus senti le désir de rentrer dès que Sermeuil eut, à lui seul, empli le vide de son existence.