Des Livres utiles et du colportage comme moyen d'avancement moral et intellectuel des classes rurales et ouvrières, par M. E.-A. de l'Étang,...

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Maillet (Paris). 1866. In-8° , 160 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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DES
LIVRES UTILES
DU COLPORTAGE
COMME Mores
D'AVANCEMENT MORAL ET INTELLECTUEL
- DES CLASSES RURALES ET OUVRIÈRES
PAU
M. E.-A. DE L'ÉTANG
Membre de la Commission Permanetito des Bibliothèques Scolaires près le
Ministère de l'Instruction publique.
Prix : 2 Tr. '
PARIS
LlBRAlKIE FRANÇAISE
E. MAILLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
13, HUE TKOXCHET, PHFS 1. \ MADEI.11XE
1866
Tous droits réservés.
DES LIVRES UTILES
ET DU COLPORTAGE
M. . i.
Questions traitées par l'auteur
Des Machines et de leurs résultats, tiarfuitdc l'Anglais.
La Maison que j'habite, traduit de l'Anglais.
Traité des Assurances sur la vie, traduit de. l'Anglais.
Du bien-être de nos yjeu? Jours et de l'avenir de nos Enfants.
De la vulgarisation de la Rente.
Souvenirs et Enseignements, France et Russie.
Le Colportage, l'Instituteur primaire et les Livres utiles dans
les campagnes.
VERSAILLES, — IMPRIMERIE CERP, 59, RUE DD PLESSIS.
DES
LIVRES UTILES
ET
DU COLPORTAGE
COHHC MOYEN
. D'AVANCEMENT MORAL ET INTELLECTUEL
, pÊ& CLASSES .RURALES ET OUVRIÈRES
l'An
M. E.-A. DE L'ÉTANG
Membre de la Commission Permanente des Bibliothèques Scolaires près le
Ministère de l'Instruction publique.
Prix : 2 JY.
PARIS
LIBRAIRIE FRANÇAISE
E. MAILLET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
15, BUE TRONCHET, PRÈS LA MADELEINE
1866
Tous droits réservés.
DES
LIVRES UTILES
ET
DU COLPORTAGE!
« Gouverner, n'est-ce pM avant tout
diriger les intelligences? »
Vte DE LA GVERONNIÈRE,
I
Chaque époque a son caractère, ses besoins, et des
exigences auxquelles elle doit satisfaire. ' L'enseigne-
ment primaire est aujourd'hui l'idée dominante : tout
le monde s'en occupe : le plus grand nombre applau-
dit à tout ce qui se fait pour le propager ; quelques-uns
s'en effraient encore. Personne, cependant, ne contes-
terait ses bienfaits si l'on n'était préoccupé de ses
conséquences. Pour dissiper ces préoccupations, en
allant au-devant du niai possible qui les cause, il faut
mettre aux mains des générations qui sortent de nos
écoles primaires les livres spéciaux et à bon marché
qui leur manquent.
6 DES LIVRES UTILES
' * QW Peat> en en?et; décote sr, au-sortir de ses- bancs,
l'adolescent, livré à Itti-même, ne trouve srîus s*atttâin
que des livres sans utilité pratique, que des oeuvres
d'imagination travestissant l'histoire, faussant la vie
réelle et répa'ncknt F erreur, toujours séduisante, plus
vile que la raison, toujours sérieuse!
Rien de mieux que de pousser, par tous les bons
moyens, à l'instruction proprement dite; mais il ne faut
pas négliger l'application des connaissances acquises. 11
résulte en effet del'instruction, que ne suit pas immédia-
tement l'application, quëles enfants de la classe ouvrière,
netfôttvà'bt àtrtoiir d'eux aucune initiation possible à
la science pratique, se hâtent de quitter leur profession
et leur village. Voilà alors' toute une génération qui ne
retournera plus à l'agriculture! Après leur avoir don-
né un premier degré d'instruction, c'est donc" faciliter
et faire naître l'émigration des campagnes et de l'ate-
lier, que de ne pas leur fournir immédiatement les
moyens de compléter leur éducation professionnelle et
de s'initier aux progrès des sciences appliquées.
Il est un. fait constant et dont rendent témoignage
tous les hommes qui se sont élevés par îeurs propres
efforts,, soit dans les sciences,-soit dans la littérature,
c'est que la plus grande difficulté qu'ils aient rencon-
trée aux débuts de leurs carrières, a été de se procurer
des livres.
ET OU COLPORTAGE
Faire arriver de boris livres dans toutes les mains,
c'est donc lé premier et le plus puissant des devoirs
d'une société qui veut vivre et prospérer.
Dans l'industrie,' on a vu les hommes les plus consi-
dérables se réunir pour fonder de grands établissements
financiers qui, en aidant puissamment au développe-
ment des affaires en général, ont apporté au* classes
ouvrières une augmentation de travail et, par consé-
quent, de bien-être inconnus jusqu'à ce jour. Pour-
quoi les hommes de,eoear et de prévoyance ne réuni-
raient-ils pas aussi leurs efforts et leurs ressources
pour fonder également une sorte de Crédit intellectuel
destiné : ,
A aider, au développement et à la vulgarisation,
parmi les masses, des éléments de la civilisation et des
'progrès de la science moderne, au moyen de livres et
documents spéciaux. Et, à cet effet,
-A venir en aide aux écrivains, comme aux éditeurs,
en leur facilitant 1° les moyens de composer ou de
publier ces livres utiles à un prix qui les mette à la
portée des conditions les plus modestes ; 2° de donner
à ces livres utiles un écoulement assuré et considé-
rable, en les faisant parvenir, par une combinaison
nouvelle, sur tous les points du pays où il se» trouve
des yeux pour les lire.
La lecture, qui n'était autrefois qu'un privilège en
DES LIVRES UTILES
quelque sorte, est devenue de nos jours un besoin
universel. Les livres qui naguère n'étaient destinés
qu'à certaines classes, qu'on appelait éclairées, pénè-
trent chaque jour au sein de celles qu'on appelait
ignorantes.
Le moment est donc favorable pour mettre à profit
cette disposition générale des masses. Après leur
avoir enseigné à lire, hâtons-nous de mettre dans leurs
mains des livres sains et utiles. Portons toute notre
attention sur ce moyen qui nous permet de faire arri-
ver dans l'atelier comme dans les campagnes les plus
reculées, les idées de civilisation, de progrès et d'a-
paisement. Un bon livre est le* symbole de la plus
paisible et de la plus féconde des révolutions, a dit
dernièrement, avec beaucoup de raison, M. J. Simon !
ET DU COLPORTAGE
II
Dans son analyse des nouvelles conditions de la
société, M. de Tocqueville s'exprime ainsi : « Je sais
» bien qu'on ne saurait fonder de nouveau dans le
> monde une aristocratie ; mais je .pense que les
» simples citoyens, en s'associant, peuvent constituer
» des êtres très-opulents, très-influents et très-forts.
» On obtiendrait de cette manière plusieurs des avan-
» tages politiques de l'aristocratie sans ses dangers. »
Il est évident qu'une association qui ne meurt pas, '
une association d'hommes, même égaux, forme un
faisceau de puissance et de force susceptible de pour-
suivre des réformes qu'on ne peut amener qu'avec de
longs efforts, et de résister au temps qui emporte trop
souvent ce que les hommes isolés avaient cru fonder
pour la durée. Les associations qui poursuivent un but
d'intérêt public sont, par conséquent, admirablement
appropriées à une société dont les membres né sont
plus unis entre eux par aucun lien de classe ou de
corporation.
C'est donc à l'association, comme représentant des
intérêts communs et étrangers, en général, aux partis
politiques ou religieux, que nous entendons demander
la force nécessaire pour propager, parmi les classes
10 DES LIVRES UTILES •
illettrées, les doctrines et les connaissances pratiques
qui doivent véritablement servir à leur avancement
réel et non à leur brusque déclassement.
« On parle souvent de l'Angleterre, disait M. le vi-
» comte delà Guéronnière au Sénat, dans la séance du
» 18 mars 1864, mais, qu'il me soitpermisde le rappe-
s
» peler, en Angleterre, les personnages les plus consi-
» dérables,.les membres de la chambre des Lords eux-
» mêmes, ne craignent pas de se mettre à la tête de
» cette propagande intellectuelle de la moralité publi-
■> que. Pourquoi n'en 1 ferions-nous pas autant ? Je crois
» que l'Etat lui-même a mieux à l'aire, sons ce rapport,
» que ce qu'il fait, et qu'il doit encourager le .bien
» peut-être avec plus d'activité et plus d'initia-
x.live »'
Aux Etats-Unis, comme en Angleterre, on s'associe
pour répandre des livres, pour créer des écoles, pour
mettre en lumière tine vérité, pour développer un sen-
timent, pour combattre un. préjugé, ou même une
passion (1). Pourquoi, dirons-nous aussi, instruits
(1) En 1736, le Parlement anglais défend la vente du genièvre ; le
lendemain, les apothicaires et les charlatans le vendent sous forme
de médicament;, et le gouvernement est impuissant à arrêter la pas-
sion du peuple pour l'ivrognerie.
Un siècle plus lard, en 1828, une société, sans autre puissance que
celle de la conviction, se forme soùs le titre de Société do Tempé-
ravce'j et arrête seule, et, Sails gendarmés, la( p»És"ïô'n! d« l!iVrb£nerie.
ET DU COI/PORTAGE 11
par l'expérience des peuples que nous venons de ci-
ter, ne convierions-nous pas également tous les hom-
mes de sens, quelle que soit leur opinion politique ou
religieuse, à entrer dans une grande association ayant
pour but d'éclairer les masses au point de vue social,
et de faire pénétrer parmi elles, peu à f>eu, au moyen
de petits livres populaires et à bon marché, des
notions pratiqués répondant aux besoins intellectuels
dévëlôp^é§.ctiâ^fië jour par l'enseignement primaire?
Il'S'à^gitfiïàffitënâni'tfè fècfèrc'ftW sfôr quéttèS basés
detràiit être constituée' cette' association pônr la! propa-
gation des livres ulifes; côm'ménll elle pourrait, sinon
créer elle-nïê'fne, du moins préparer là Création dé Ces
livfes tout spéciaux, ouvrages qui, malheureusement,,
manquent encore' en France, et comment elfe les ferait
ensuite parvenir dans les mains- des c'îass'é's ïàk»-
. rieuses.
Yoyons d'abord ce qu'ont fait lés deux g'fafn'det
natfiôns cfûe nous venons de citer, et Ce (fui po'urrâît en
être approprié 1 Utilement au caractère' efè vibltë pays.
lî DUS LIVRES UTILES
III
SOCIÉTÉS ANGLAISE ET AMÉRICAINE.
Toutle monde sait l'influence heureuse qu'a eue, il
y a trente ans, en Angleterre, la Société pour la pro-
pagation des connaissances utiles. Science, industrie,
morale, histoire, économie politique, elle a tout vul-
garisé et mis tous les progrès et les découvertes mo-
dernes à la portée des classes les plus pauvres et les
plus ignorantes. Une quantité innombrable de petits
livres sérieux, mais pleins d'intérêt, écrits par les
hommes les plus considérables, avec la simplicité qui
caractérise le peuple anglais, sont allés', par les soins
de cette Société, porter les notions les plus pratiques
dans les centres industriels comme dans les campa-
gnes, et la Société a ainsi contribué au delà de ce
qu'elle-même pouvait attendre, soit à l'apaisement des
esprits dans les moments d'agitation, soit à l'avance-
ment moral et intellectuel des masses en général.
Son but principal consistait à procurer des con-
naissances aux gens sans éducation, et à élever le ni-
veau des connaissances de ceux qui n'avaient qu'une
KT DU COLPORTAGE 13
éducation imparfaite. L'ouvrier laborieux qui se met
aujourd'hui au travail, assisté de toutes les décou-
vertes de la science moderne, est donc redevable de
cette assistance aux hommes qui, sans aucune arrière
pensée de spéculation, ont travaillé dans le but unique
d'améliorer la condition des masses, à répandre les
notions qui leur sont véritablement utiles. Ces hommes
seront considérés par les générations à venir comme
de véritables bienfaiteurs de l'humanité, dont elles
conserveront le souvenir et le nom avec reconnais-
sance.
M DES LiyJW?§ PTILP
IV
Instruits et inspiré? paf £fls amples, qui pnt m*l
du temps une gppséçratjpn gue r$n m pe&t plu.§
infirmer, nous avons, fipnçji |e pr^je^'or^aniser. $gs„si
ep J^auçe, une aj§p$fu%n. analogue à celle n^pj, RGBS
veflp.ns. dis p.arjer.
{3>pn but principal est jde répande, au moyen de
pejjts, livres populaires et à bon. marché, de cartes, de
journaux, plans et modèles, toutes les notions qui
peuvent servir à l'avancement moral et intellectuel
des classes laborieuses et notamment des habitants
des campagnes.
A cet effet, elle publiera, ou plutôt aidera à publier,
distribuera gratuitement ou fera vendre au meilleur
marché possible, par le colportage ou toute autre voie,
les livres ou documents quelconques qu'elle croira
pouvoir admettre sur son catalogue.
Venir en aide à l'enseignement primaire ; le com-
pléter, en quelque sorte ; rassurer les familles sur ses
conséquences, en fournissant à la jeunesse qui aura
appris à lire, des livres et des notions pratiques en
rapport avec la vie de labeur des classes ouvrières et
agricoles, telle est l'ambition unique de l'association.
OEuvre de bienfaisance, elle doit être un terrain
ET DU C0LR0RTA6E 18
neutre sur lequel tous les hommes de coeur sont ap-
pelés à se rencontrer. Elle s/interdit en conséquence :
Toute discussion politique ;
Tojaifî pplémiquê religieuse ;
Tpute spécujatipri commerciale proprement dite.
Sorte (Je Çré&t intellpçtuel,'\wsi\b\, elle désigne ajjx
écrjvains l,es questions, qu'elle croit devoir être traitées,
et indique, le point (îe vue °Ù l'auteur doit se placer;
taptôt elle donn.e àcejui-ci aiç]e pt apppi clans le cours
de s,e§ travaux. Enfin? plaçéfi elle-mèpie pn d.ehors de
la spéculation, et pe tendant qu'à jéleyer l,e niyeau des
connaissances dp la, génération actuelle, elle donne soit-,
des prfmss d'encppragenient aux piejjleprs ouvrages,
soit de§ subventions, aux éditeurs, de manière à mettre
ces OHyfâgçs à la portée de§ classes les plus nécessi-
tepse§.
Dans l'un et l'autre cas, e}l,e arrive, au moyen d'un
cpjpprtage, intelligent dont j} ya êtrp question plus
loin, à leur donner un écoulement que la plus grande
publicité des journaux serait impuissante à produire.
Noiis avons maintenant à démontrer par quelles
voies la Société dont il s'agit fera pénétrer ses livres
jusque dans les chaumières lgs plus isolées.
Mais avant d'entrer dans cet exposp, quelques con-
sidérations nouvelles sont nécessaires pppr justifier 1$
fpndation de cette Société.
16 DES LIVRES UTILES
V
Nous avons dit plus haut que personne ne contes-
terait les bienfaits de .l'enseignement primaire si l'on
n'était préoccupé des conséquences qui en découlent.
En effet, à peine sortie des leçons de l'instituteur,
la jeunesse se précipite sans discernement sur les ou-
vrages qde la 'spéculation met à sa portée, et elle
choisit de préférence, naturellement, tous ceux qui
flattent son imagination et répondent à ses passions.
D'un autre côté, les éditeurs engagés comme com-
merçants dans des opérations de négoce et non de mo-
ralité publique, sont dominés par les exigences de
leur capital; et se trouvent ainsi amenés forcément à
choisir la denrée littéraire la plus productive, quelle
que soit d'ailleurs sa tendance. Ce qui se vend le
mieux est, conséquemment, ce qu'ils éditent le plus
volontiers.
Le lecteur des campagnes ne sait pas, la plupart
du temps, ce qu'il doit lire, et s'il fait un choix,
il opte presque toujours pour les ouvrages d'imagi-
nation, ouvrages d'autant plus dangereux qu'ils le
transportent dans les sphères de l'impossible pour
le laisser retomber ensuite de toutes les hauteurs
de l'enchantement dans les tristes et dures réalités de
ET DU COLPORTAGE 17
la vie pratique! Gomment veut-on, en effet, qu'un
jeune ouvrier, qu'une jeune fille, surtout, puissent
consentir à mener la vie monotone des champs ou de
l'atelier, après avoir lu dans les romans les descrip-
tions d'un monde imaginaire auquel ils compareront
le monde réel où ils ont à vivre? Demandez à deux
lecteurs dont l'un aura lu tel de ces romans exaltés,
'et l'autre aura lu, par exemple, Robinson Crusoë,
l'impression qui leur en sera restée ? Le premier n'en
aura conservé qu'un incurable mécontentement de sa
situation, tandis que l'autre aura appris que les diffi-
cultés les plus insurmontables en apparence peuvent
.être vaincues par le travail et la persévérance.
Enfin il faut le moyen de guider utilement le lec-
teur des campagnes non pas comme le fait le colpor-
teur actuel, en vue du profit à retirer de la vente plus
ou moins avantageuse de tel ou tel livre ; mais en vue
de l'effet le plus utile à produire pour le lecteur inex-
périmenté.
Voyons comment l'Angleterre esl arrivée âôlerdes
mains de l'ouvrier cl de la jeune fille les ouvrages
d'imagination qui les dégoûtaient de leur condition
modeste, pour y mettre des ouvrages qui leur appren-
nent à l'améliorer et à l'honorer.
18 DES LIVRES UTILES
VI
LIVRES SPÉCIAUX
Nos voisins d'au-delà de la Manche, gens pratiques
avant tout,- et faisant peu de cas des généralités,
prennent toujours ieur. point de départ dans un fait
pour aller à un autre fait. Ainsi, une idée vient-elle à
se produire, un préjugé demande-t-il à'être combattu,
qu'il se présentera pour faire prévaloir l'une ou pour
lutter contrel'autre, des sociétés spéciales qui se renfer-
meront strictement dans leur objet, et ne s'occuperont
que du besoin particulier auquel il s'agit de pourvoir.
Ainsi, en 1830, les populations des comtés industriels,
blessées dans leurs intérêts du moment par l'introduc-
tion de la vapeur dans les manufactures, se prennent
à briser les machines. Une société se forme qui poul-
ies éclairer sur leurs véritables intérêts, qui par les
moyens qu'elle y emploie pacifie les esprits et aide à
leur avancement.
Elle commence par publier sous ce titre : Des ma-
chines et de leurs résultats (1), un petit ouvrage aussi
simple qu'intéressant, et plein d'aperçus nouveaux et
de rapprochements inconnus dans les ateliers. La pas-
(l) Traduit de l'anglais, par E.-A, de l'Etang.
ET DU COLPORTAGE 19
sion du moment contre les machines fait la lortune de
l'ouvrage, et, à son tour, la fortune de l'ouvrage fait
ou produit l'apaisement des esprits.
Puis, la Société attend qu'un besoin nouveau se
présente pour l'étudier et lui donner satisfaction.
C'est ainsi que, dans cette patrie de l'esprit prati-
que, on propage ou on combat, en même temps dans
les trois royaumes, une idée utile ou un projet dange-
reux. C'est ainsi, que les classes gouvernementales —
non le gouvernement — préparent, dans un pays où
il n'y a ni procureur du roi ni gendarmes, les questions
politiques ou sociales, ou simplement administratives,
et DIRIGENT LES ESPRITS.
L'émancipation des catholiques, la réforme électo-
rale, le rappel des lois sur les céréales, l'établissement
des caisses d'épargne et du timbre-poste, le libre
échange, etc., ont été préparés et organisés en leur
temps, et progressivement, au moyen de petits livres
dont le style, aussi simple que'le plan est approprié
au degré d'instruction des lecteurs auxquels ils sont
destinés.
20 DES LIVRES UTILES
VII
Nous avons exposé plus haut que les combinaisons
de la Société pour la propagation des connaissances
utiles, donnèrent un élan considérable aux publica-
tions à bon marché dans toutes les branches de la lit-
térature populaire ; mais les esprits pervers comme il
s'en trouve en tous lieux et dans tous les temps, en
profitèrent aussi pour répandre les doctrines les plus
dangereuses parmi les classes souffrantes.; car c'est
toujours au nom de l'humanité lésée que se produisent
les doctrines les plus nuisibles à la généralité.
On ne tarda donc pas à reconnaître qu'une combi-
naison si essentiellement favorable à la civilisation,
destinée à éclairer et à élever les classes illettrées, avait
comme toutes les institutions humaines, ses inconvé-
nients et ses dangers même, et qu'il fallait y pourvoir
au plus tôt.
Les hommes les plus haut placés qui, en Angleterre,
s'occupent des classes laborieuses, se demandèrent
alors comment, dans un pays où la liberté de la presse
est pour ainsi dire absolue, on pourrait au moins don-
ner une direction honnête et utile à la littérature du
peuple, ou, en d'autres termes, comment on pourrait
peser sur la pensée des écrivains appelés à compléter
ET DU COLPORTAGE 21
par leurs écrits le modeste et primaire enseignement
de l'école. En effet, il est incontestable qu'une notable
partie des populations qui ont appris à lire sont dis-
posées à lire tout ce qui se présente. Elles n'ont pas
plus de tendance pour la lecture impure que pour la
lecture morale (1). Elles lisent tout ce qui leur tombe
sous la main, et elles continuent à lire ces mêmes ou-
vrages tant qu'ils renferment des incidents intéres-
sants exposés en termes qu'elles comprennent.
Maintenant, il est facile pourlesPlutarquesdu crime
de rendre intéressants des livres de contes licencieux ou
d'attaques contre la Société et d'y produire des situa-
lions émouvantes, mais il est bien autrement difficile
de donner ce caractère animé à un livre dans lequel
la vérité, la morale ou des observations saines doivent
constamment se produire. C'est donc le caractère, gé-
néral de la littérature qu'il faut soigner, et non pas
seulement des livres spéciaux qu'il faut faire. Deux
moyens se présentèrent tout d'abord à ces hommes de
foi et de conviction, et ils créèrent deux grandes as-
sociations dont l'une prit le nom de Société de la
Littérature honnête [Pure Literature society), et
l'autre celui de Société de Colportage (Book-hawking
society).
(1) Voir pafie 131.
22 DES LIVRES UTILES
VIII
SOCIÉTÉ DE LA LITTÉRATURE HONNÈTK.
A la tête de celte Société figurèrent lés plus grands"
noms de l'Angleterre, les membres les plus impor-
tants du Parlement, entre autres le comte de Shaftés-
bury, comme président, et l'archevêque de Canterbury,
le duc d'Argyll, le marquis de Westminster, etc., etc.,
comme vice-présidents. '
Parmi les membres du Comité on trouve aussi les
duc de Marlborough, comte de Carnarvôh; lord G. Rus-
sell, les évêques de Londres, de Rochester, etc., etc.,
et soixante et quelques autres membres aussi considé-
rables (1).
Partant donc de ce point que la plupart des lecteurs
parmi le peuple sont disposés à lire totit Ce qui se
présente, le comité chercha les moyens de leur fournir,
non pas des livres purement religieux, mais des ou-
vrages utiles en même temps que moraux et intéres-
sants. '
Néanmoins, on reconnut tout dJabord que cette na-
ture de livres exigeait une foule de conditions très
difficiles à remplir. Le Comité porta alors son attend
(I) Voir la lisle des Membres, page 131.
ET DU COLPORTAGE 23
tion sur une nouvelle sorte de publications qui se
produisait à cette époque sous la dénomination de
Magazines, et qu'on désigne aujourd'hui par l'expres-
sion générale de « Périodiques. »
Paraissant à jours fixes, traitant des sujets variés,
mais assez brièvement pour ne pas fatiguer le lecteur
peu habitué à lire, les Périodiques avaient pris , de-
puis quelques années une extension considérable.
Malheureusement, celte littérature du peuple et de
l'enfance manquait souvent des conditions voulues de
moralité.
Le Comité de la Société de la Littérature honnête
résolut donc de s'approprier l'arme, tout en moralisant
le moyen, etvoi.ci comment il procéda.
Il reconnut,d'abord, que pour être écoutée au de-
hors, la Société ne devait publier elle-même aucun
livre ni aucun journal, ni apporter dans les ventes
qu'elle pourrait faire aucun calcul de concurrence ;
En second lieu que, comme moyen d'exécution, ses
efforts devaient se borner à former et à propager un
catalogue contenant simplement l'indication de toutes
les publications qui auraient été jugées bonnes et utiles
par le Comité d'examen ;
Enfin, que son principal caractère et que toute son
influence devaient dépendre de cette considération,
véritablement unique, que la Société n'aurait aucun
il DES LIVRES UTILES
intérêt quelconque à recommander le catalogue qu'elle
allait établir. —Cette situation devait lui ouvrir, ainsi
que la suite l'a démontré, d'immenses voies qui se
fussent trouvées fermées à toute personne ou à toute
association Vendant ses propres productions.
La Société se trouva donc en mesure : "
1° De dire aux éditeurs des Périodiques les moins
mauvais.
« Amendez-vous et tant que le comité trouvera que
» votre feuille remplit les conditions énoncées nous
•■> ferons tous nos efforts pour en développer la circu-
» lation. »
2° Et d'insister avec chaleur auprès de toutes les
classes de la population sur l'importance des bonnes
lectures, tout en signalant tels ou tels journaux, tels
ou tels livres comme répondant à ce besoin, bien
qu'aucun d'eux ne lui appartînt.
Les premières conséquences de cette mesure furent
que, d'une, part les Périodiques se hâtèrent de s'a-
mender afin d'obtenir l'appui d'un comité aussi in-
fluent, et de l'autre que des milliers d'éditeurs s'adres-
sèrent directement au comité pour lui recommander
leurs livres, leurs gravures, diagrams et autres produc-
tions de la presse. Le ton général de la littérature se
modifia en conséquence d'une manière sensible sous
la pression de ce jury amiable agissant d'ailleurs en
ET DU COLPORTAGE
accord parlait avec les véritables intérêts des éditeurs.
Restait un point considérable à régler, c'est-à-dire
déterminer en termes précis « ce que devait être un
livre pour obtenir l'approbation du comité. »
%<0 DES LIVRES UTILES
IX
On reconnut bientôt la difficulté ou, pour mieux
dire, l'impossibilité d'une telle définition ! — Mais si
le Comité ne put définir ce qu'est une bonne littéra-
ture, il se montra unanime, disent les documents of-
ficiels, à repousser comme» mauvaise » toute littérature
en opposition avec les commandements de Dieu ou
avec la conscience !
Il déclara cependant que la littérature qu'il enten-
dait patronner, n'aurait point un caractère exclusive-
ment religieux.
Les moyens d'exécution vinrent ensuite, et on ne
négligea même pas les plus insignifiants en apparence.
Ainsi, on reconnut que pour donner le goût de la
lecture il était essentiel que la typographie fût belle, la
reliure et les illustrations attrayantes, et même que le
format ne fût pas-trop grand, afin de ne pas amener
le lecteur à se fatiguer. — Un petit livre qu'on a vu
ou lu avec plaisir, vous porte à en désirer un plus grand,
et une fois qu'une certaine disposition pour la lecture
a pris naissance, la satiété ne se fait pas sentir aisé-
ment. Celle première disposition, au contraire, va
toujours en se développant : il faut donc savoir l'en-
tretenir.
ET DU COLPORTAGE 2/
X
Ces prémices posées, le Comité eut à se préoccu-
per des rapports ultérieurs de la Société avec les édi-
teurs et les libraires vis-à-vis desquels, avons-nous
dit, elle devait éviter toute apparence de concurrence
réelle.
Elle les rassura d'abord en leur déclarant qu'elle
n'entendait non-seulement s'engager dans aucune opé-
ration de librairie quelconque; mais qu'elle ne voulait
non plus se livrer à aucune critique ni 'à aucune dé-
marche hostile; qu'elle se bornerait, au contraire, à
recommander les publications qu'elle jugerait saines
sans donner nul appui artificiel à aucune espèce de
publications, chacune d'elles devant ou prospérer ou
succomber, selon s( s propres mérites.
Elle supprima, en conséquence, le dépôt qu'elle
avait d'abord établi, en tant que boutique ouverte aux
passants, et elle se mit en communication avec les li-
braires des villes de province qu'elle prit pour corres-
pondants.
Elle eut grand soin aussi de se mettre en rapport
avec les instituteurs et les membres du clergé de ces
localités. Ceux-ci, rassurés à leur tour par les noms
2N DES UMtES UTILES
des personnages qui composaient le Comité, consen-
tirent volontiers à s'adresser à une Société qui pou-
vait se charger de leur fournir, pour eux ou pour leurs
écoles, tous les Périodiques et livres honnêtes qui
viendraient à paraître.
Enfin, elle constitua des comités locaux, lesquels,
d'accord avec le clergé des paroisses et les instituteurs,
préconisèrent et répandirent le catalogue de la So-
ciété.
Ce catalogue fut disposé de manière à faire voir, au
premier coup-d'oeil, à quelle catégorie de lecteurs les
ouvrages peuvent convenir. L'extrait suivant suffira
pour en faire comprendre le mécanisme intelligent.
ET DU COLPORTAGE
29
SPÉCIMEN DU CATALOGUE
NOTA. —-Tout en approuvant le caractère général des ouvrages
suivants, le Comité n'entend cependant assumer aucune responsabi-
lité en ce qui concerne les matières qu'ils renferment.
S. T. R. — Société des Traités Religieux.
S. P. C CB. — Société pour la Propagation de Connaissances Chrétiennes.
t W (A
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LIBRAIRES . . 3 i 1 5 5
PBIX DES LIVRES et S t S J * •? ' |
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EDITEUBS «3 g = =j =.
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3_ m
Livres A 60 c. >
Anne Scott S. P. C. CH .... .... *
Le Figuier de Bunyan.. S. T. R '....* '* i ... * ^
Catéchisme du Jardi-
nage Groombrige ^
Catécliismc de la So-
ciété Id ^
Catéchisme de la Ferme Id * *
Conversion du Comte de
Rochester S. T. R * * * .... * *
Manuels Industriels....
Travaux à l'aiguille. ... S. P. C. CH. # *
Tricots ..-T.* +
Livres A * fr.
îlravures, etc.
30 DES LIVRES UTILES
XI
Non contente de cette première organisation dans
les trois royaumes, et jusque dans les possessions
étrangères, la Société sentit que, pour développer en-
core plus.efficacement le goût de la lecture, il fallait
intéresser d'abord les enfants au succès de l'entre-
prise ; elle dit donc dans toutes les écoles comme dans
toutes les familles :
« Tout enfant qui recueillera quatre souscriptions
à l'un des Périodiques portés sur le catalogue, aura
droit à recevoir le sien franc de port ; » et, comme
l'affranchissement exigé par la poste, pour quatre
feuilles, est le même que pour une seule; comme, en
outre, les éditeurs font à la Société la même remise
(25 pour 100) qu'aux libraires de délai], il s'ensuit
que, tout en payant l'affranchissement, celle-ci peut
encore livrer à ses adhérents les Périodiques aux prix
admis pour la généralité du public.
Ce moyen de propagande amena d'immenses ré-
sultats.
D'un autre .côté, les instituteurs, reconnaissant les
bons effets produits sur leurs élèves par une littéra-
ture de choix, encouragèrent ceux-ci à s'abonner aux
Périodiques, £t allèrent même, dans ijeauGoup de cas,
ET DU COLPORTAGE 31
jusqu'à payer un tiers de l'abonnement à la condition
que ceux-ci paieraient les deux autres.
Dans diverses écoles, on en distribua tantôt comme
récompenses, tantôt comme encouragement.
L'effet salutaire de ce mouvement, de ce changement
dans l'esprit public, se fit bientôt sentir sur les édi-
teurs mêmes, et ceux-ci réagirent à leur tour sur les
écrivains; ce fut à qui obtiendrait la faveur d'être ad-
mis au Catalogue de la Société de la littérature hon-
nête : chaque éditeur se hâta d'envoyer au Comité
d'examen les premiers exemplaires de chaque nouvelle
publication.
Mais ces succès ne suffisaient pas encore à la So-
ciété. Il lui fallait arriver à déloger complètement la
mauvaise littérature qui continuait à pénétrer dans les
derniers rangs des populations, au moyen d'une es-
pèce de colportage honteux et du concours de certains
marchands inférieurs.
Pour arriver à un résultat aussi important, elle
chargea son secrétaire-assistant, M. R. Turner, de visiter
les boutiques situées principalement dans les quartiers
populeux de Londres, où les plus mauvaises publica-
tions étaient encore très-recherchées, et atteignaient
souvent un chiffre de vente vingt et trente fois supé-
rieur à celui des Périodiques" honnêtes. M Turner,
homme plein d'intelligence et de dévouement, procéda
32 DES LIVRES UTILES
envers les maîtres de ces établissements par voie de
conseils amiables, et fit appel à leurs sentiments de
pères de famille et de chrétiens. Huit cents boutiques
dans Londres, et deux cent quatre-vingt-dix dans les
comtés furent ainsi visitées de 1856 à 1863. Et,
chose*remarquable, les maîtres qui, pour la plupart
ne soupçonnaient pas l'existence d'autres publications
que celles qui leur parvenaient jusqu'à ce jour, se mon-
trèrent assez disposés à recevoir des spécimen de celles
qui se trouvaient sur le catalogue, pourvu qu'elles fus-
sent intéressantes (1).
Quatre exemplaires de l'un de ces Périodiques,
l'Ouvrier Anglais ou British Workman, l'une des
meilleures feuilles de notre époque, furent vendus le
premier mois dans l'une de ces boutiques, douze
le second e'. seize le troisième.
Celle feuille atteint aujourd'hui une vente générale
de 300,000 numéros par mois.
Les observations suivantes, recueillies entre beau-
coup d'autres, près des marchands et taverniers,
permettront d'apprécier la transformation qui s'est
opérée dans les esprits depuis quelques années.
— « Les hommes, disait un de ces marchands obs-
curs, lisent à peine les Périodiques qui traitent de
sujets immoraux ; ce sont généralement les très-jeunes
(-1) Voir page U6.
ET DU COLPOHTAGE 33
gens ou certaines femmes qui les lisent. Nous les re-
cevons, parce que c'est la coutume de les recevoir dans
nos établissements. »
th'Ouvrier Anglais, ou British Workmana, à lui
seul,-- disait un autre, plus de lecteurs que tous les
autres ensemble ; aussi est-il très-sale et très-endom-
magé. Nous le gardons ainsi que tels ou tels autres,
parce qu'on vient ici pour les lire. Plusieurs centaines
de personnes l'ont lu. » Il en est de même de l'Heure
du repos Ou Xeisure Hour ; le Dimanche à la, maison
ou Sunday at Home.
— « Ces feuilles sont très-avantageuses pour nous. »
— ... Au dire d'un autre marchand « les hommes
demandent aujourd'hui de bonnes publications pério-
diques; les ouvriers en particulier ont beaucoup de goût
pour les lectures qui traitent des choses utiles, telles
que l'histoire, les voyages et les articles sur les ques-
tions élémentaires. «
On reconnaîtra qu'une association d'hommes dé-
voués, n'ayant aucun intérêt commercial dans aucune
des publications qu'elle recommande, peut seule se
charger utilement d'une semblable mission. Il est aussi
une remarque importante à faire, c'est que le dévelop-
pement de la circulation des publications provient évi-
demment d'une tendance des masses vers la bonne
littérature.
3
34 DES LIVRES UTILES
XII
Il n'est pas nécessaire d'exposer ici les effets déplo-
rables des mauvaises publications ; toutefois nous ne
pouvons nous empêcher de signaler le procédé,
aussi nouveau que plaisant, dont on s'est avisé* ré-
cemment en Angleterre pour démontrer, d'une ma-
nière irréfragable, aux hommes les plus incrédules,
l'extension que les Périodiques de mauvais aloi don-
naient encore, en 1863, à la littérature de fictions
émouvantes et passionnées qui, malheureusement,
prévaut en France aujourd'hui.
« On a découpé, disait M. J. Erskine Clarke au
Congrès de Bristol en 1864, un numéro du Lecteur de
Londres, et, après avoir collé à la suite d'une de l'autre
toutes ses colonnes, et avoir indiqué sur cette longue
bande, et par nature de sujets, les différents articles qui
s'y trouvaient, on a reconnu que, sur 83 pieds de lon-
gueur, il se trouvait 57 pieds de contes, ou bien de
fictions émouvantes; 12.pieds de sciences, d'arts et
d'informations générales : 2 pieds d'avis et communi-
cations aux correspondants du journal; 2 pieds de
plaisanteries et 6 pouces de poésies (1).
(1) Les lecteurs français feraient bien d'appliquer ce procédé à cer-
tains journaux qui remplissent les deux tiers de leurs feuilles avec
des annonces et des réclames, et vous font ainsi payer par votre
ET DU COLPORTAGE 35
Si maintenant on veut se faire une idée des bons
effets produits sur les diverses populations des comtés
par l'intervention de la Société de la littérature honnête,
il suffira de jeter les yeux sur les extraits suivants de
correspondance.
On lui écrivait de Bristol, il y a deux ans :
« Trois mois après avoir reçu les livres envoyés par
vous, nous avions trente-trois nouveaux souscrip-
teurs.
» La Vie de Nelson et celle de Napoléon sont tou-
jours retenues à l'avance.
» J'ai été très-heureux de voir que les livres utiles
et d'un caractère élevé sont très-demandes. »
On lui écrivait encore d'un autre comté :
« La plupart des' bibliothèques de paroisses n'ont
pas réussi En général, leurs livres ne répondent
pas au but proposé. Dans notre ville même plusieurs
bibliothèques de paroisses sontcomplétement inutiles. »
La" vérité est que les ouvriers et les jeunes gens ne
vont pas lire des livres arides de théologie, ni des ou-
vrages en plusieurs volumes. Il leur faut des livres
renfermant beaucoup de matière dans peu d'espace.
abonnement des colonnes déjà payées par les annonces de l'industrie.
Un journal qui, en Angleterre, absorberait à son profit l'espace des-
tiné de droit à ses lecteurs les perdrait immédiatement. Aussi les An-
glais ne s'abonnent pas, ils achètent chaque jour la feuille qui leur
convient !
M) DES LIVRES U1ILES
« On lit cependant les ouvrages religieux quand ils sont
écrits en style populaire. »
Enfin, on trouve dans une lettre relative aux bi-
bliothèques à bord des navires marchands :
« Depuis quelque temps, il s'est manifesté une amé-
lioration notable dans l'esprit des marins, et ceux-là
seuls qui les ont connus il y a vingt ans, peuvent s'en
faire une idée. Le goût de la lecture a pris chez eux
rapidement; j'ai, en conséquence, trouvé le moyen de
fournir aux navires des boites de librairie contenant
un choix d'ouvrages proportionné au chiffre de l'équi-
page et des passagers.
» Ce plan est en voie d'exécution et a parfaitement
réussi. J'ai souvent eu occasion, en causant avec des
marins, de voir qu'un homme qui avait lu un livre
était tout disposé à le conserver, surtout* lorsqu'il de-
vait se rendre en pays étranger. J'ai eu soin, par con-
séquent,' de seconder celte tendance en inscrivant le
prix de l'ouvrage sur chaque volume. El la preuve que
cette précaution est bonne, c'est qu'il revient à peine
une boîte sans qu'un ou deux volumes n'aient été
achetés. J'en ai'compté jusqu'à sept, et même jusqu'à
seize. »
Les ventes annuelles de séries complètes de Pério-
diques, qui n'étaient à Bristol, en 1858, que de
13,580, ont atteint, en 1864, 142,295.
ET DU COLPORTAGE 37
XIII
Mais ce n'était pas assez pour la Société de la
Littérature Honnête d'avoir provoqué le goût de la
lecture dans les classes laborieuses, et même dans tous
les rangs de la population, elle sentit qu'il fallait pro-
duire un effet durable. Elle fonda donc, ou pour être
plus exact, elle contribua à fonder un grand nombre
de bibliothèques populaires, connues aujourd'hui,
pour la plupart, sous la dénomination de bibliothèques
à moitié prix (halfprice librairies).
La Société avait reçu des dons en argent et en li-
vres avec affectations spéciales; elle put, en consé-
quence, dès les premiers temps de son organisation,
envoyer 10,000 volumes et Périodiques au camp et
aux hôpitaux en Crimée; 3;000. volumes et Périodi-
ques aux flottes de la mer Noire et de la Balti-
que, etc., etc. Partout, dans l'armée comme dans la
marine, ces dons furent reçus avec le plus grand
empressement, ainsi que le démontre une nombreuse
correspondance.
L'anecdote suivante, que nous linons de bonne
source, suffira pour faire comprendre que l'influence
de la saine littérature s'est fait sentir aussi dans la
marine royale.
38 DES LIVRES UTILES
Un jour le capitaine d'un bâtiment, n'entendant
depuis quelque temps aucun bruit à son bord, monta
sur le pont pour reconnaître par lui-même la cause
de ce silence inaccoutumé. Quel ne fut pas son éton-
nemenl de voir que tous les matelots hors de service
se trouvaient groupés ensemble, les uns pour entendre
la lecture de l'Ouvrier Anglais, les autres pour copier
ses gravures, etc. « Depuis que ce journal est à mon
» bord, écrivait dernièrement cet officier, les punitions
» ont notablement diminué. >
ET DU COLPORTAGE 39
XIV
Cependant la Société n'aurait pu suffire à livrer
gratuitement toutes les publications qui pouvaient lui
être demandées; grâce à la libéralité d'un de ses
membres, membre également du Parlement, elle put an-
noncer qu'elle était en mesure de fournir des Bibliothè-
ques à moitié prix aux clubs d'ouvriers, aux paroisses,
aux hôpitaux, aux soldats, aux marins, aux écoles du
dimanche, etc., etc.-, lorsque les demandes présente-
raient les conditions voulues de ressources et d'affec-
tations spéciales ; elle ne voulait pas que des sacrifices
faits si généreusement vinssent, par la suite, à tour-
ner en pure perte. Elle fixa alors le montant de ces
sortes de subventions à 5 ou 10 livres (125 ou 250
fr.) pour chacune; mais ces subventions purent être
renouvelées à des époques subséquentes ; en effet,
l'expérience a démontré qu'un renfort de nouveaux
livres entretient l'intérêt qui diminue trop souvent
après le premier établissement de la bibliothèque.
La lettre suivante, adressée il y a quelque temps
au comte de Ducie, permet de juger jusqu'où s'étend
l'action de la Société.
40 DES LIMIES UTILES
Great Western fores!,
Grande forêt de l'Ouest. Baie des colporteurs.
(Nouvelle-Zélande).
« Mylord,
» Ayant entendu parler de vous comme d'un homme qui
» prend un grand intérêt à l'éducation de la classe ouvrière
» en Angleterre, je suis certain que lorsque vous apprendrez
> dans quelle situation nous sommes ici, vous nous viendrez
» en aide.
» Nous vivons dans des solitudes sans fin
» Nous avons à peine quelques livres, et nous vous prions
» humblement de nous en envoyer quelques-uns que nous
» puissions mettre entre les mains de nos enfants, ainsi
* qu'une petite bibliothèque à la portée de gens ayant très-
» peu d'éducation. »
G. HOLDER.
ET DU COLPORTAGE
XV
Les détails statistiques suivants, empruntés aux
comptes-rendus officiels, suffiront pour démontrer
l'importance des sacrifices que la Société s'est impo-
sés dans la fondation des bibliothèques à moitié prix.
RÉSUMÉ PAR ANNEES
DE LA VALEUR
DES BIBLIOTHÈQUES CÉDÉES A MOITIÉ PRIX
PENDANT NOMBRE VALEUR
L'ANNÉE DES BIBLIOTHÈQUES DES BIBLIOTHÈQUES
1857 49 £ 401 00 03
1858 88 70i 05 03
1859 170 1427 14 03
18611 207 2015 10 03
i
i 1861 150 1280 * 05 00
!
1 186-2 158 968 02 03
1863 " 155 1246 02 08
I 1864 203 1702 10 01
| , . . .■ , . . ,_
Total 1140 (1) £ 9741 10 02
I
Ou bien. . . . Francs 243,537 70
i _____^__
(1) A la date du 19 décembre dernier, ce nombre s'éler ait à 1400.
42 " DES LIVRES UTILES
Les souscripteurs paient, comme cotisation, une
guinée par an, soit 21 schillings, et reçoivent en re-
tour, chaque mois, un paquet de Périodiques, repré-
sentant la valeur d'un schilling; il ne reste donc dis-
ponible pour la Société que 9 schillings, soit 11 fr.
25 c. Les souscriptions des Sociétaires se sont éle-
vées, pour l'année 1864, à 16,000 fr. environ, des-
quels il faut déduire6,000 fr., représentant le prix
des paquets mensuels.
L'extrait suivant des comptes arrêtés au 31 dé-
cembre 1864, permettra de se faire une idée à peu
près exacte des ressources et des charges de la So-
ciété.
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COMPTES DE LA SOCIÉTÉ DE LA LITTÉRATURE HONNÊTE
BU 1er JANVIEn 1864 AU Ie 1' JANVIER 1865
RECETTES. DÉPENSES.
FR. C. FR. C.
Restai» en caisse le 1er janvier 1864 7,290 88 Port et transport des paquets 2,482 25
Souscriptions 16,872 50 Loyers et frais de bureaux 2,333 75
Dons volontaires 1,655 65 Papeterier. 444 05
Livres, journaux périodiques, etc 37,748 75 Livres, journaux périodiques, etc 56,010 10
Don spécial de M. C. Buxton, M. P 9,768 » Appointements 5,535 40
Frais d'impression S,i76 10
id. pour salles des réunions générales 575 »
id. Palais de Cristal pour Exposition 26 20
id. voyages 30150
id. publicité 14 90
RESTE EN CAISSE - 2,/i36 45
TOTAL DES HECETTES (en 1864)....... 73,335 70 ' TOTAL ÉGAL PES DEPENS.ES 73,335 70
I
Sommaire dos recettes en 1866 69,586 60
1861 .' 56,592 40"
1862 54,391 40
1863 -•••1, 59,003 30
44 DES L1VRÏS UTILES
XVI
Il nous reste maintenant à exposer les deux points
extrêmes de la question : d'une part, la formation du
Catalogue de la Société, et de l'autre' la distribution
des ouvrages et publications adoptés, au moyen de
concours privés ou d'associations de colportage.
Nous avons dit plus haut de quelle base le Comité qui,
en Angleterre représente toute la Société, était parti
pour constituer son Catalogue ; mais dans l'exécution il
n'a pas cru devoir s'en tenir à son seul jugement; il a
donc réclamé pour l'examen de certains ouvrages le
jugement délicat et en même temps, très perspicace
d'un comité de dames. Ces dames se réunissent au
siège de la Société tous les quinze jours, et se répar-
tissent entr'elles les ouvrages de leur compétence qui
leur ont étéremis par le secrétaire de la Société.
A chaque ouvrage est jointe une feuille qui sert de
cadre au rapport qu'elles ont à faire.
ET DU COLPORTAGE
TITRE DE L'OUVRAGE
JV»
LU EN ENTIF.r
PARCOURC
PASSAGES MARQUÉS par la [ ectrice
Pages. . et page.. .
AVEC RECOMMANDATION:
A. De le rejeter.
; B. De l'admettre.
C. De l'examiner de nouveau.
On biffera celtes des indications ci-dessus qui ne riponrtenl pas à l'opinion
de la lectrice.
OBSERVATIONS :
Ani.e Scott
Le Figuier de Buynian
Catéchisme du Jardinage. . 4 . .
Conversion du comte de Rochester.
Etc., etc.
BON POUR LES'

£ g .
. » •= 1 s s
•i --Ë S I ••= 5 .S S
* ê é i 1 | *.«
■a *■■
5
+ + +
....•••• + + + ....
+ + ....
+ + + •
46 DES- LIVRES UTILES
Après un premier rapport d'une de ces dames, le
même ouvrage est remis aux mains d'une autre dame
pour qu'il y ait contrôle àe-1'opinion de la première
par l'opinion de la seconde, sans que ni l'une ni l'au-
tre sache qu'elles ont à juger le même travail.
Si ces deux jurés ne se" trouvent pas d'accord, une
troisième dame est consultée de nouveau et le comité
des hommes prononce ensuite en dernier ressort.
C'est avec cette précaution, je dirai même avec
cette défiance de soi-même que le Comité a procédé
pour constitue]' un catalogue qui sert tous les jours
de critérium- à toutes les familles et aux bibliothè-
ques populaires, ainsi qu'aux écoles.
Mais pour que la combinaison adoptée par la So-
ciété produisît au point de vue matériel un effet .utile,
il ne suffisait pas que le Comité pût recevoir de toutes
les contrées les commandes de chacun ; il fallait qu'il
pût aussi recevoir avec la même facilité le montant de
ces mêmes commandes ; l'Etat lui en a facilité les
moyens en reprenant, moyennant un escompte de
2 Va °/o > ce billion fiduciaire qu'on nomme timbres-
poste. Cette disposition si simple en apparence et dont
les résultats sont aussi avantageux pour l'Etal que
pour les particuliers, a rendu faciles pour le commerce
en général des milliers de petites transactions qui eus-
sent été impossibles sans elle.
ET DU COLPORTAGE 47
XVf[
— Les catalogues et les illustrations des Périodi-
ques sont considérés en Angleterre comme un moyen
très puissant de publicité et d'attrait déterminant; ils
jouent-donc un très grand rôle. Plusieurs d'entre-les
premiers, .par exemple, sont de véritables albums :
lès éditeurs né reculent jamais devant des sacrifices
qui, moralement et pécuniairement produisent tou-
jours de bons résultats. M. Smithie, l'intelligent et
chaleureux éditeur du British Workman et de la
Band of Hope, ou Compagnons de l'Espérance,
journal destiné à l'enfance, nous racontait que, traver-
sant un jour un des quartiers les plus populeux
de Londres en compagnie d'un de ses amis, celui-ci
lui fil remarquer, en le déplorant, deux jeunes enfants
qui regardaient avec avidité une gravure obscène,
placée en tête d'un catalogue. « Eh bien ! répondit
» M. Smithie, qui sentait que l'esprit des enfants se
» forme aussi bien parce qu'ils voient que parce qu'ils
» lisent, donnons-leur des bonnes choses à voir et
> soyez assuré qu'ils les regarderont avec la même
» avidité si elles sont bien faites. »
Quelques mois après les deux Périodiques les plus
48 DES LIVRES UTILES
importants et les mieux illustrés atteignaient, le pre-
mier un tirage de 300,000 exemplaires par mois, et
le second un tirage de 200,000 par semaine.
On peut juger par ce seul fait du parti qu'une
main habile et honnête peut tirer d'une arme à deux
tranchants.
Supposons qu'un magistral passant devant la même
boutique et révolté, comme l'ami de M. Smithie, du
scandale de la gravure en question, eût requis contre
le vendeur l'application d'une loi quelconque, le scan-
dale s'en fût accru d'autant ; le.vendeur en eût profité
d'autant par la suite, et la morale n'y eût rien gagné :
— Qui sait même si elle n'y eût pas perdu (1)!
(t) Voir page 15(i.
ET DU COLPORTAGE 49
XVIII .
—Nous n'avons point à insister ici, sur la nécessité
pour les classes supérieures de donner par leur concours
une direction honnête et pratique à la littérature du
peuple, non plus que sur les conséquences politiques de
cette direction ; quelle preuve plus frappante d'ailleurs
en pourrait-on donner que le calme et la résignation
avec lesquels les populations ouvrières de Manchester
et de tout le Lancashire ont subi les longues et rudes
épreuves de la crise cotonnière qui les a frappées pen-
dant deux ans (1)? Nous demanderons aux esprits
prévenus qui en sont encore à redouter le développe-
ment de l'instruction parmi les classes ouvrières,
comment ils eussent calmé tout le Lancashire, s'ils
n'avaient été secondés par ces étonnants progrès qu'ont
fait faire à l'intelligence du peuple dans ces dernières
années, les soins et les efforts des classes supérieures.
On ne saurait véritablement s'empêcher d'admirer en
Angleterre, cet échange continuel de soins et de bons
offices entre les différentes classes, et ce calme raisonné
avec lequel les populations ouvrières supportent sans
M) Voir page 148.
{?0 DES LIVRES UTILES
haine et sans envie contre les hommes mieux partagés,
les maux dont personne n'est coupable !
L'Angleterre après avoir donné l'exemple de l'af-
franchissemont politique el du libre échange, donne
aussi au monde depuis quelques années l'exemple de
l'avancement moral et intellectuel des masses. Il n'y a
que des hommes désintéressés, des hommes de foi et
de conviction qui puissent ainsi consacrer leur temps,
leur intelligence et leur fortune à éclairer, et à élever
incessamment lés déshérités de la science et de la for-
lune — et c'est cette belle et généreuse application de
l'égalité chrétienne qui explique le respect des popu-
lations si diverses de l'Angleterre pour une aristocra-
tie qui élève dans Westminster, au milieu des tom-
beaux de ses rois, un magnifique mausolée à un simple
ouvrier, James Watt, et tient à honneur d'attacher
son nom à toutes les institutions populaires.

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