Des nationalités asiatiques et de la Circassie : Notes originales d'un circassien musulman / traduites et commentées par un franc de Palestine

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impr. Walder (Paris). 1861. X-106 p. ; 22 cm.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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CES
NATIONALITÉS ISUMDIS
ET DE
LA CIRCASSIE
NOTES ORIGINALES D'UN CIRCASSIEN MUSULMAN
TRADUITES ET COMMENTEES
PAR UN FEANC DE PALESTINE.
Nourri dans le sérail, j'en connait les délours
PARIS
IMPRIMERIE WALDER, RUE BONAPARTE, 44
1861
INTRODUCTION
Qu'est-ce qu'une nationalité? C'est une question que
nous posons à tous ceux qui se sont servis de ce mot,
surtout à nous-mêmes.
De l'autre côté du Rhin, une nationalité est l'ensemble
de tous ceux qui parlent la "même langue, et si Von ne
consulte que l'étymologie, cette définition est la plus
exacte. Nation, nationalité signifie à proprement parler
race, et l'identité de langue accompagne presque tou-
jours l'identité de race.
Mais l'identité de langue et de 1 race crée-t-elle toujours
des droits à une autonomie distincte, et lés individus dé
race et de langue identiques doivent-ils être toujours
réunis sous une même autonomie? En un mot, nationa-
lité et autonomie sont-ils synonymes et inséparables? A.
ce titre, la France, l'Angleterre, la Belgique, la Suisse;
l'Espagne, les Etats-Unis, les Républiques espagnoles 1
du sud de l'Amérique, le Portugal et le Brésil, bref, les
autonomies les plus vigoureusement constituées des
temps modernes n'ont plus de basé et doivent être re-
faites à nouveau. La France doit se partager en une
demi-douzaine au moins d'autonomies séparées; on peut
en dire autant.de l'Angleterre, de la Belgique, de la
Suisse. Au contraire, l'Espagne et l'Amérique du Sud,
le Portugal et le Brisil, .l'Angleterre et les Etats-Unis
doivent se ressouder ensemble.
En face d'impossibilités aussi évidentes, on doit con-r
dure qu'il existe un lien plus fort entre les hommes que
l'unité de langue et de race, c'est l'unité géographique, •
En effet, tous les pays que nous venons de citer et qui
possèdent les autonomies les plus énergiques dont l'hisr
toire fasse mention, ne sont pas autre chose, et qui.osera
dire que la France, Y Angleterre, la Suisse, etc., n'aient
pas de nationalité? .
... Mais les autonomies orientales reposent sur une base
toute différente. Sur le vieux sol asiatique, on ne compte
pour rien ni l'unité de race, ni l'unité géographique.
La loi civile y est inséparable de la loi religieuse, pu
plutôt elle n'existe pas;- les nationalités de l'Occident y
sont représentées par des sectes qui existent juxtaposées,
sans jamais se confondre, et qui suivent l'individu parr
tout où il se transporte, comme les Juifs, les Arméniens
et les Parsis. On ne peut passer d'une secte dans une
autre que par l'apostasie, et en changeant de religion
on change de juridiction et de législation, puisqu'il n'y
a d'autres tribunaux que des tribunaux ecclésiastiques
et.d'autres codes que des codes religieux.
S'il y a .des, races et des langues qui prédominent,
— III —
il n'en résulte aucun lien civil et politique entre
les habitants. Ils ne se reconnaissent qu'à la religion
qu'ils suivent et à la langue dans laquelle sont écrits
leurs livres sacrés ; ainsi, il y a des chrétiens, des mu-
sulmans et des païens, il n'y a ni Arabes, ni Turcs, ni
quoi que ce soit de ce genre. Les khalifes s'intitulaient
princes des croyants (émir el mounemin); les sultans.se
qualifient de rois des rois, etc., etc.; mais rien, dans l'in-
terminable liste: de leurs titres, n'indique leur nationa-
lité ; c'est, comme si l'empereur des Français s'intitulait
empereur des Catholiques, et le czar, empereur des Or-
thodoxes.
Dans une seule contrée, comme la Syrie, il y, a dès
Maronites dont les livres sont écrits en syriaque;.des
Roumites et dés Melchites qui ont conservé le grec dans
leur liturgie; des Latins; qui disent la messe en cette,
langue; des Musulmans Sunnites de la secte d'Omar,
des. Shiites de la secte d'Ali, des Métualis, des Ansa-
riés, dés Druses, des adorateurs du diable qui,se rat-
tachent tous'"plus ou moins directement aux vieilles
traditions païennes de l'antiquité, et, qui se croient tous
forcés de s'égorger de temps à autre pour des dogmes
qu'ils ne comprennent ni les uns ni les autres.
Tous ces gens-là ne parient cependant qu'une même
langue et appartiennent à la même race, l'arabe; ce qui
n'empêche pas les publicistes européens d'opposer tous
les. jours imperturbablement la race druse à la race
maronite, comme si ce .n'était pas la même, hélas!! Il ne
_ IV
s'agit en Orient ni de Maggiars, ni de Croates, ni de
Roumains, ni de Bohèmes: c'est une autre bigarrure
que celle dé l'empire d'Autriche. Si ceux qui parlent là
même langue voulaient, se reconnaître comme frères, il
y aurait des éléments de nationalité plus que respec-
tables, et les massacres de Syrie, précédés déjà de tant
d'autres, n'auraient pas eu lieu.
Où en serait la France, si elle avait jamais reconnu
à chaque secte et à chaque patois des droits à une auto-
nomie séparée? Juste au point où en est la Turquie.
Au temps de Vercingétorix comme aujourd'hui, il y
avait des Ligures, des Ibères, des Germains, des Belges,
des Kimris et des Celtes, tous de races et de langues très-di-
verses et réunis cependant en un seul peuple qui tint en
échec la puissance romaine à son apogée, et qui se
reforma immédiatement dès qu'il fut rendu à lui-même.
Notre histoire n'est qu'une lutte toujours victorieuse
" contre les sectes religieuses et les nationalités provin-
ciales. Une croisade écrasa les Albigeois qui tendaient
à importer sur notre sol l'organisation maçonnique dès
Druses; plus tard, le protestantisme essaya de faire pré-
valoir la doctrine biblique de l'autonomie religieuse,
qui n'a rien à voir avec la liberté de conscience; les
rois de France eurent parfaitement raison de lui faire
une guerre à mort. La révolution aurait certainement
révoqué l'édit de Nantes, si Louis XIV n'eût pris les
devants, et nous ne blâmons que la Saint Barthélémy,
les dragonnades et la guillotine. L'autonomie reb>
gieuse, que les protestants prétendaient faire passer
de la Bible dans nos moeurs, aboutit droit au mormo-
nisme, qui est plus que le cousin germain de l'islamisme.
Les guerres de religion livrèrent aux Turcs les der-
nières colonies latines de l'Orient. Il n'y eut pas un seul
navire protestant à la bataillé de Lépante, la Hongrie
fut un moment subjuguée et l'Allemagne fort menacée.
Voilà, tout compte fait, ce que la Réforme a rapporté à
l'Europe; l'Orient nous montre ce que nous serions de-
venus, si elle avait prévalu.
La France, telle qu'elle s'est faite, nous paraît le type "
te plus parfait de l'autonomie géographique et politique
que nous désignerons sous le nom de nation, et mieux,
de peuple.
Au -dessous viennent les au tonomies fondées sur l'unité
de race et de langue telles que celles qui essaient de se
formuler en Autriche, et que nous désignerons du
nom de nationalités. Elles peuvent se confondre avec la
première, comme-en Italie, et n'en sont séparées le plus
souvent que par des nuances, délicates.
Mais il y a un abîme entre elles et les autonomies re-
ligieuses de l'Orient, qu'on désigne plus particulière-
ment sous le nom de communautés, et dont nous nous
occuperons spécialement.
• L'autonomie religieuse est essentiellement propre à la
race sémitique; elle est la base de la Bible et du Coran;
elle a infecté le christianisme oriental, et elle est l'uni-
que cause de l'état pitoyable dans lequel se trouve l'O-
— va-
rient": elle l'a livré sans défense au despotisme le plus
abrutissant, celui de la horde (1) ou régime turc.
La grande difficulté à résoudre en Orient est de trans-
former les communautés religieuses en nationalités po-
litiques, C'est ce qu'on a fait pour la Grèce, pour la Ser-
vie:et la. Moldo-Valachie. En somme, la nationalisation,
de toutes les populations chrétiennes ne rencontre, pas";
d'obstacles insurmontables, parce que l'Évangile ne con-
tient aucune prescription civile, comme la Bible ou le,
Coran, et ne s'oppose en rien à l'adoption de nos codess
modernes, !
Mais, est-il possible de nationaliser les populations mu
sulmanes? Non, si on s'en rapporte au texte du Coran;
pour elles civilisation et abjuration vont presque de
pair. Il est à remarquer cependant que la plupart dé
celles qui ne sont pas d'origine sémitique et qui avaient;
des lois et coutumes nationales les Ont conservées plus;
(1) Lerégime de la horde, ou tente est particulier à la race
touranienne, et cette forme politique est tellement,rudimeutaire
que nous n'osons la qualifier d'autonomie. Les ancêtres des:sul-
tans étaient des propriétaires nomades d'esclaves et de trou-
peaux. Leur autonomie s'étendait à tout ce que couvrait la
tente, c'est-à-dire qu'ils en étaient les maîtres absolus, hommes,
bêtes et choses. Leurs descendants avaient terriblement agrandi
leur horde: ils l'avaient étendue sûr l'Orient tout entier; mais
ils n'ont jamais modifié la doctrine de leurs pères. Il n'y a qu'un
maître et un propriétaire dans l'empire, le padisha; après; lui
viennent ses esclaves directs, les osmanlis; après les esclaves les
troupeaux ou, rayas, L'esclave passe naturellement; avant le
troupeau, de sorte que l'esclavage s'est, ennobli en Orient et a
disparu par le fait même. C'est le seul bienfait que lés sultans
aient; rendu à l'humanité:.
— VII —
pu moins intactes et n'ont adopté du Coran que ses
dogmes religieux. Ces coutumes et ces lois, n'étant pas
soustraites à toute modification par une sanction reli-
gieuse, peuvent être mises en harmonie avec les besoins
du siècle; et les populations musulmanes, chez qui elles
existent encore, seront peut-être moins difficiles à civiliser
que les chrétiens sémites qui ont trouvé le moyen d'altérer
l'esprit du christianisme au point de le rendre théocra
tique,
Toutefois nous, n'avions pas d'exemple de nationalité
musulmane bien caractérisée. L'organisation des ka-
byles est tout à fait rudimentaire ; nous ne connais-
sons pas assez la Perse pour en parler sciemment, et
les tentatives d'Ali de Tebelin, pour créer une nationa-
lité albanaise;, furent prématurées. Bien que le gouver-
nement de l'Egypte soit supérieur à celui de la Turquie»
il repose sur les mêmes principes et n'a rien de national
On cite encore en Asie les tentatives du musulman,
Beçtas, qui chercha à fusionner les musulmans et les
chrétiens, et dont la doctrine s'est conservée dans un
ordre de; derviches qui porte son nom. Les janissaire^
eux-mêmes tendaient à se nationaliser dans l'empire
et ils admettaient volontiers les chrétiens dans leurs
rangs; ils refusèrent de-marcher contre l'insurrection
hellénique/ Ce fut là la véritable cause de leur sup-
pression.
Nous ne nous, étions que médiocrement intéressés a
Shârnyl.Le muridisme n'a rien de national et n'est qu'un
-VIII-
illuminisnie shiite. Nous savions qu'il était Tchetchem
et non Tcherkess, et nous nous expliquions paefaite-
ment la froideur des Tcherkess Kabardiens à son égars
Enfin une émigration de Tàtars-Nogaïs qui habitent là
rive droite de Kouban, et que nous avons vus nous-mêmes
en Orient, nous avait fait croire comme tout le monde
que tout le Caucase avait été soumis et même abandonné
par ses défenseurs.
Nous avons connu par hasard dans son exil le fils du
restaurateur de la nationalité circassienne, qui nous a
appris que non-seulement elle était encore intacte, mais
qu'elle n'avait rien de commun avec l'empire deShamyl;
que la Circassie était une confédération purement poli-
tique, où l'élément musulman était en majorité, mais
sans prérogative spéciale, et que son père, qui avait
gouverné le pays et mis en ordre les coutumes natio-
nales, était né et mort chrétien, bien que lui-même eût
été élevé dans l'islamisme.
Il résulte des renseignements qu'il nous à fournis que
les Circassiens sont loin d'être identiques de languej
d'origine et de religion; ils se divisent en shiites, sun-
nites et chrétiens, et ils parlent quatre dialectes à peu
près inintelligibles pour ceux qui n'en savent qu'un.'
Leur langue comme leur race ne présente d'analogie
qu'avec celles de la Biscaye et du nord de l'Amérique,
et la ressemblance physique est frappante. De même
que les races d'Occident; ils ne sont reliés entre eux que
par une puissante organisation politique qui est intéres-
sante à connaitre, car, elle, prouve que leurs marais;,
leurs rivières sans ponts et, leurs montagnes ne sont pas
les seuls obstacles qu'ils aient opposés aux Russes. D'ail-
leurs, bien loin d'être anéantie, la résistance, circas-
sienne paraît plutôt tendre à se propager dans tout le
Caucase avec leur organisation, et cette résistance, a été
fort mal appréciée jusqu'ici.
Dans un travail consacré aux nationalités asiatiques,
nous leur donnerons donc la place d'honneur et d'autant
plus que nous n'en connaissons pas d'autre. Nous nous
appliquerons, dans le reste, à rechercher les causes qui
s'opposent à la formation des nationalités asiatiques, à
indiquer d'où provient la question d'Orient, ce qu'on a
fait dans le passé et ce qu'on peut faire dans l'avenir
pour en amener et en hâter la solution.
Nous ne saurions citer toutes les sources où nous
avons puisé. Ceux qui voudront étudier plus à fond un
sujet aussi neuf qu'intéressant, pourront consulter par-
mi les documents publiés anciennement sur le vieil
empire turc : G. Duchoul, De la Çastramétation des Ro-
mains, XVIe siècle, où il se trouve un chapitre curieux
sur l'organisation des janissaires de son temps ; l'An-
glais Ricaut, secrétaire du comte de Winchelsey, am-
bassadeur d'Angleterre en Turquie, Histoire de l'état
présent de l'empire ottoman, 1670, l'ouvrage le plus
complet que nous connaissions sur la politique turque;
et de bons articles dans le Dictionnaire de Moreri, Parmi
les modernes : M. Renan, Histoire des langues $émi~
— -X-
tiques; M. Nicolaïdi, les Turcs et la Turquie contempo-
raine; M. Senior, la Turquie contemporaine, et surtout
la brochure attribuée à Fuad-Pacha, qui à pour titre :
La Turquie devant l'Europe, Deritu.
C'est l'exposé le plus complet de la question d'Orient
au point de vue turc. Nous savons bien que son auteur
ne jouit pas, même en Turquie, d'une réputation de
véracité exagérée, et il n'a pas pris la plume avec l'in-
tention de faire mentir son sobriquet turc, qui ne veut
pas dire véridique.. Mais s'il n'écrit pas pour dire la vé-
rité, il est évident qu'il.la sait, elle perce à chaque
instant malgré lui, et la plume du dissert Osmanli fait
le plus souvent commel'ânesse de Balaam.
CLAUDE GUERRAZ, miles-,
Paris, 12 mai 1861;
DE LA CIRCASSIE
Shamyl a personnifié la lutte de toutes les peuplades
du Caucase qui essayent de défendre leur indépendance
contre les forces, colossales de la Russie, et que l'Eu-
rope, dans son ignorance, désigne sous le titre géné-
rique de Circassiens; mais ces peuplades, qui diffè-
rent les unes des autres par leur origine, leur langue,
leurs moeurs et leur organisation sociale, n'ont dé com-
mun entre elles que la résistance qu'elles opposent avec
plus ou moins de succès aux envahissements du colosse
moscovite. Le nom de Tcherkess ou de Circassiens par
lequel on désigne tous les habitants du Caucase en gé-
néral, et plus particulièrement les peu plades insoumises,
n'appartient réellement qu'à celles qui occupent le lit-
toral de la mer Noire depuis Anapa jusqu'à Sokoum-
Kalé, et aux habitants de la petite et de la grande Ka-
bardah.
Shamyl a eu les honneurs du boulevard avant Abd-el-
—2 —
Kader, ce qui a dû singulièrement surprendre le nayb
si, par hasard, il l'a appris du fond de son exil. En effet,
sa résistance à la Russie a été bien plus religieuse que na-
tionale. Shamyl est-tout simplement le chef d'une de ces
innombrables associations fanatiques que l'islamisme a
produites dès les premiers temps de son histoire, et dont
le type le plus connu est le Vieux de la montagne. Ses
sicaires enivrés de haskish ont fait longtemps trembler
les princes chrétiens, et musulmans du moyen âge et in-
troduit un mot dans, notre vocabulaire, celui d'assas-
sins. L'organisation, .des;murides de' Shamyl, leur,
dévouement fanatique.,à leur; chef; rappelait à beaucoup :
d'égards celui des, assassins. ;Mais de. nos jours le.fana-
tisme ne saurai} être la base d'institution durables. Les
: muride se sont lassés bien vite et la chuté de Shamyl a
; entraîné la soumission des, peuplades à .qui, il prêchait;
plus laguerre sainte que. ^indépendance.- ,
Au, contraire, la Circassie proprement,dite, malgré les
trahisons sans nombre dont elle a, été J.a victime, soutient,
depûis trente ans. sans .faiblir le-choc „des armes delà
Russie,. C'est que sa résistance s'appuie sur un sentiment
autrement fort et énergique, que le; fanatisme des muri-
des, sur.le sentiment de la nationalité.
En.effet, l'élément thécratique,:le seul qu'admette,le
Coran est la base de toutes les institutions civiles et po-,
litiques, non seulement des peuples..musulmans, mais
encore de toutes les races chrétiennes de l'Asie; c'est le
plus grand fléau des nationalités, qu'il a partout détruites
— 3 —
en Orient et qu'il empêche aujourd'hui de se refor-
mer.
Maissi les Circassiens, séparés depuis longtemps de l'Oc-
cident par deux États qui n'en veulent pas moins à leur in-
dépendance, se sont rapprochés naturellement de ceux
qu'ils redoutaient le moins et leur ont emprunté la plu-
part de leurs notions religieuses, ils sont restés Circas-
siens avant tout, fidèles avant tout à leurs institutions
nationales, qu'ils ont défendues aussi énergiquement
contre la propagande hypocrite et fanatique de la Porte.
que contre les armes de la Russie.
Malheureusement, si la lutte que les Circassiens sou-
tiennent depuis trente ans contre cette dernière puis-
sance n'a pas encore entamé leur nationalité, elle a sin-
gulièrement nui à leur développement moral et a ; été
funeste au christianisme. Par haine de leurs ennemis,,
la; plupart d'entre eux ont .adopté l'islamisme; mais ils
comptent encore beaucoup de chrétiens, surtout dans
les basses classes, et, du reste, ils ne s'inquiètent guère
de .savoir s'ils fréquentent les églises ou les mosquées.
Aucune prérogative n'est attachée à laqualité de mu-,
sulman, Leur organisation sociale est basée, comme,
celle de toutes les nationalités occidentales, sur la com-
munauté d'origine, et d'intérêts.
Du reste, grâce à l'isolement dans lequel on les -a te-,
nus, leurs notions, religieuses sont des plus confuses. La
plupart des mahométans ne sont pas même circoncis, et;
les; cérémnnies des chrétiens sont tellement entachées de
superstitions que leur culte est presque idolâtre. On peut
donc affirmer que, sauf le petit nombre de gentilshommes
et de bourgeois qui ont une idée plus ou moins nette de
l'islamisme, la plupart des Circassiens qui croient être
mahométans ou chrétiens, ne sont vraiment ni l'un ni
l'autre et vivent dans un état plus ou moins voisin du
paganisme. Mais si leur organisation religieuse est des
plus imparfaites, il en est tout autrement de leur orga-
nisation politique et sociale, qui les distingue profondé-
ment de toutes les races asiatiques tant chrétiennes que
musulmanes et dans laquelle ils ont puisé l'indomp-
table énergie dont la Russie n'a pu encore triompher.
Cette organisation rappelle beaucoup celle des tribus
germaines lorsqu'elles s'établirent au milieu des ruines
de l'empire romain et dénote avec elles une antique
parenté.
Les Circassiens sont divisés en tribus dont il est dif-
ficile de préciser le nombre. Les principales sont celles
des Berzek, des Zefch, des Detchen, des Tchilézah et
autres moins considérables. Elles sont souvent divisées
entre elles, mais en temps de guerre toutes marchent
ensemble contre l'ennemi commun. Ceux de la même
tribu ne se marient pas entré eux, et sont tenus de cher-
cher leurs femmes dans une autre. Les parents désignent
à leurs filles celui qu'elles doivent épouser, mais elles sont
libres de ratifier ou non ce choix. Ce système rend fré-
quents les enlèvements.
Les tribus ou clans se divisent en trois classes : les
— 5 —
Pshiks ou gentilshommes, les Fôcols, hommes libres bu
bourgeois, et les Pshiklis, gens des Pshiks ou domestiques
héréditaires, qui est la plus nombreuse et qui porte
aussi le nom de Touvells.
Les Pshiks sont exclusivement les chefs politiques et
militaires du pays, mais ils partagent les attributions
administratives et judiciaires avec les Tamattas ou an-
ciens, qui sont pris indistinctement parmi les Pshiks et
les Focols et forment ensemble le conseil de chaque
tribu.
Les affaires d'intérêt général sont portées devant les
assemblées provinciales, qui se tiennent à Onbouk,
Chapsih, Notcatch, Apsah, Psonhon, Mudair, etc.; celles
qui concernent tout le pays se traitent dans Une assem-
blée générale qui se tient tous les ans au mois de mai
dans la ville de Dogaï, sous la présidence de l'adghep-
chik, ou chef de la noblesse.
Toutes ces fonctions sont purement gratuites.
Les Focols, hommes libres ou bourgeois, sont indépen-
dants des Pshiks et s'occupent à leur choix de commerce
ou d'industrie. Ils ne doivent qu'au pays le service mi-
litaire et les taxes consacrées à des besoins généraux,
telles que la dîme, etc.
Les Touvells ou Pshiklis, gens des Pshiks ou domesti-
ques héréditaires, diffèrent des serfs en ce qu'ils ne sont
pas attachés à la glèbe, mais à la personne de leur sei-
gneur. Ce sont eux qui sont chargés de la culture des
erres et ils doivent à leurs seigneurs la moitié du pro-
duit-brut, la semence prélevée. Ils sont tenus de les ser-
vir dans leurs maisons, eux et leurs hôtes, et de les
fournir.de bois à brûler. Le reste de leur temps leur ap-
partient ils sont libres de travailler pour leur compte,
de faire du trafic, d'élever du bétail, et il n'est pas rare
de les voir riches. Mais on ne leur accorde le droit de
porter les armes que' dans les querelles de seigneur à
seigneur.
Tous les autres Circassiens, du moment qu'ils sont va-
lides, doivent au contraire le service militaire. Les blessés
elles infirmes s'occupent, selon leurs forces, à Quelque
métier; ils se font forgerons, armuriers, selliérs, orfés
vres, etc.
Les femmes des Pshiks ne travaillent guèrei et s'oc
cupent tout au plusdes habits de leurs maris Celles des
Touvells sont chargées duireste.
Les femmes des Focols sont au contraire très-labo-
pieuses : elles font leurs babits, ceux de leurs maris et
de leurs enfants, indépendamment de la cuisine. Quand
la maison reçoit un étranger, ce sont elles qui sont char-
gées de lui en faire les honneurs ;-ce qui semble tout na-
turel en Europe; mais tout à fait étrange en Orient où
toutes les femmes, chrétiennes et musulmanes, sont ex
clues; detout commerce licite avec les étrangers. Du
reste, les jeunes filles, même-musulmanes,sortent sans
voile, ainsi que les femmes chrétiennes mariées; et il
n'y a que les femmes de ceux qui se piquent d'être mu-
sulmans qui se croient tenues de se cacher le visage.
— 7 —
Toutes les jeunes filles travaillent très-peu et jouissent
d'une grande libeité. Les femmes des Pshiklis, de
même que leurs maris, ne peuvent s'occuper de leur
maison, qu'après belles de leur seigneur.
L'hospitalité est la grande vertu des Circassiens,
Quiconque arrive dans une de leurs tribus, et Jdésire
en faire partie, n'a qu'a s'engager, sous serment, a lui
être fidele et a épouser ses amitiés et ses inimitiés. La
tribu lui promet -de son côte aide et assistance, et le
considère des lors comme un de ses enfants ; en consé-
quence, il ne peut épouser une femme de la même tribu.
Les Pshiks, les Focols et les Touvells eux-mêmes quand
ils sont riches, tiennent maison ouverte à tout venant:
aussi voit-on bon nombre d'individus, aussi paresseux
qu'indiscrets, qui vagabondent toute l'année de maison
en maison, sans bourse délier L'étranger reste sous la
protection de son hôte, même!apres avoir quitte sa mai-
son, et si, à son retour, il est attaque ou insulte en
route, celui-ti se considère lui-même comme offensé
et ne se donne pas de repos qu'il n'ait lave cet affront.
On voit, d'après ce qui précède, que la Circassie est
line fédération aristocratique et militaire, avec des for-
mes représentatives et une organisation municipale forte-
ment assise.
Contrairement a ce qui a lieu dans le reste de l'Orient,
la religion n'établit entre les Circassiens aucune distinc-
tion politique et sociale; de même qu'en Europe, ces dis-
tinctions ne résultent que de la naissance.
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Les Pshiks sont héréditaires comme les pairs d'Angle*
terre ; mais, de même qu'en Angleterre, la classe des .
hommes libres prend une large part au gouvernement
par l'intermédiaire de ses députés ou Tamattas.
Enfin, pour entrer dans la famille circassienne, l'ab-
juration n'est pas nécessaire; la naturalisation est pure-
ment politique. C'est là le cachet distinctif de toute vraie
nationalité.
L'organisation militaire des Circassiens correspond
parfaitement à leur organisation civile. Leur armée
n'est pas permanente, mais elle est régulière et n'a rien
de ces multitudes armées et indisciplinées de l'Orient
qui se ruent au hasard sur l'ennemi; ce serait plutôt
une landwenr. Chaque clan forme une compagnie sous
les ordres de huit caporaux et. de six sergents, et est
commandée par un Pshik. Les Focols et les Pshiks ont
seuls le droit de combattre pour la défense nationale,
et c'est parmi ces derniers qu'on choisit les comman-
dants supérieurs.
Les Circassiens se servent de cavalerie ou d'infanterie,
suivant qu'ils font la guerre dans les plaines pu dans
les montagnes, et c'est la cavalerie qui est la plus nom-
breuse. Les deux armes ne sont pas confondues, et,
comme il arrive souvent chez les peuples barbares, le
même homme n'est pas à la fois fantassin et cava-
lier,.
Du reste ils ne s'amusent pas à tenir en bataille ran-
gée et se bornent à une guerre de partisans, pu. leur
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agilité prodigieuse, tant à pied qu'à cheval, les;.rend
très-redoutables aux troupes russes, solides mais'
lourdes. L'armée circassienne ne S'astreint pas à une
régularité parfaite dans sa tenue et son équipement;
chacun suit un peu sa fantaisie. Cependant les militaires
se distinguent au-premier coup d'oeil du reste de la
population par cet uniforme simple, sévère et leste qui
fait parfaitement taloir l'élégance de leurs formes, et
que les Circassiens de la garde des czars ont fait con-
naître à l'Europe.
Chose étrange! c'est avec de la cavalerie que les Cir-
cassiens attaquent les forteresses russes. Elle se lance à
toute bride contre les murailles pour éviter les volées
de mitraille, met pied à terre à l'abri des remparts, et '
monte immédiatement à l'assaut. Cette manoeuvre,
aussi singulière qu'audacieuse, lui réussit souvent. ;
Il résulte, de tout ce que nous venons de dire, que la
nationalité circassienne est l'anomalie, la plus étrange
qui se rencontre,dans l'histoire de l'islamisme. Elle s'est
organisée en république fédérative et élective, avec une
représentation nationale à plusieurs degrés, une. aristo-
cratie essentiellement héréditaire, un code et des tribu-
naux essentiellement laïques; ... ,
Que lés femmes s'y montrent en public et y jouissent;
d'une certaine autorité domestique, ce qu'on ne trouve
ni chez les Arméniens, ni chez les chrétiens de Syrie; .
Qu'en Un mot l'organisation sociale de la Circassie est
beaucoup plus avancée que celle des deux grands États
-10-
qui la convoitent, et que la résistance énergique qu'elle
leur oppose est parfaitement légitime.
Malheureusement la classe des Touvells jette sur ce
tableau une ombre fâcheuse. Sans doute ils sont moins
à plaindre que les serfs russes et que les 1 rayas, puisque
en dehors du témps et des services qu'ils doivent à leur
seigneur, ce qu'ils gagnent leur appartient en propre,
et qu'ils font partie de la nation ; mais ils peuvent être
vendus au moins de seigneur a seigneur, ce qui fait que
leur condition touche de bien près au servage.
Cependant il faut établir à cet égard une distinction,
importante : leurs services appartiennent à leurs sei-
gneurs plùsJque leurs personnes. Si ceux-ci sont mé-
contents d'eux;! ils peuvent les vendre à un autre, mais
avec toute'leur famille; eux-mêmes, s'ils ont à s'en 1
plaindre, peuvent provoquer cette vente; en tous cas,
on ne saurait les isoler des leurs, ni les vendre séparé-
ment ni hors du pays, à la différence des prisonniers
de guerre, qui sont vendus aux Turcs comme esclaves.
Malheureusement les Circassiens ne s'en tiennent pas là.
Ils sont bloqués depuis des siècles, tantôt par la Turquie,
tantôt par la Russie; leur industrie a été à peu près
anéantie, le numéraire a disparu avec elle, et ils .n'ont
guère à offrir, aux quelques marchands qui se risquent
à pénétrer chez eux, que des céréales et de la chair
humaine. Comme ce dernier article de commerce est
d'un transport plus facile et de qualité superbe, on la
préfère de beaucoup' à l'autre; c'est contre elle que des
marchands partis de Trébizonde vont échanger leurs
toiles d'Amérique et leurs munitions. Outre les prison-
niers de guerre, ils remmènent souvent des. enfants dis
Touvells et même de Focols, que leurs parents ont tro-
qués 1 contre des produits manufacturés, généralement
d'origine anglaise. La libre Angleterre, qui fait tant de
bruit â propos de la traite des noirs, trouve celle des
blancs toute naturelle, du moment qu'elle facilite
l'écoulement de ses produits. Du reste, les victimes' se
résignent facilement à leur sort : on leur fait entrevoir
Stamboul comme une terre de promission dont oh leur
ouvre les portes ; la plupart des filles entrent dansleà
harems du sultan et des grands dignitaires, et' elles- ont
sur la dignité humaine des notions trop confuses 'pour
comprendre par quelle dégradation on leur fait payer
cet honneur. II en est de même des garçons, qui entrent
au service du sultan et des pachas en qualité de pages;
d'où, grâce à leur supériorité physique et morale sur les
Osmaulis, ils s'élèvent presque tous aux plus hautes
charges de l'empire. Il est rare qu'un fils ou' une fille'
dé la Circassie, arrivé à une haute position, ne fasse pas 1
venir auprès de lui ses parents ou ses amis, surtout lés"
Touvells, qui ne peuvent s'élever, dans leur pays,' au-
dessus de leur condition, et qui ne retrouvent plus les
mêmes barrières à Constantinople. '
La traite et la prostitution des deux sexes est donc
devenue, entre les mains de la Porte, un instrument dé
prosélytisme; les Circassiens se sont faits peu à peu
musulmans pour faire
leurs, entourés d'ennmis,
monde, ils ayaient besoin d'une religion quelconque;
l'islamisme, dont l'esprit ne s'accorde nullement ayeç
leurs moeurs et leurs institutions, ne les a d'abord en-
vahis que lentement; mais la haine de tout ce qui était
russe a été funeste à ce qui restait chez eux de christia-
nisme, qui a presque complètement disparu.
Cependant les chefs du pays, bien qu'aujourd'hui tous
.musulmans, ont senti le danger dont l'islamisme les
menaçait. Tous les missionnaires musulmans, agents
plus ou moins déguisés de la Porte, essayent de substi-
tuer la juridiction du Coran et de ses interprètes à celle
des Tamattas et des coutumes nationales.
Depuis la guerre de Crimée,surtout, les chefs natio-
naux du pays luttent sans cesse contre d'astucieux
hypocrites, appuyés plus ou moins ouvertement par la
Porte, qui essayent dé détruire leur autorité, purement
laïque; et nationale, pour lui substituer lé despotisme
purement théocratique et musulman du nayb Shamyl,
qui entraînerait rapidement l'asservissement de la Cir-
cassie par la Turquie. ,
Ainsi, pendant que la Russie veut la conquérir par les
armes,la Turquie tend au même but par l'hypocrisie;
c'est la seule arme qui reste à l'oligarchie éreintée de
Constantinople, mais on verra avec quelle habileté elle
la manie, et si ses vieux hommes d'Etat n'avaient rien
à apprendre de Machiavel, ceux d'aujourd'hui peu-
vent renvoyer à l'ecole tous les disciples
places entre leur patriotisme et leurs ''préjugés rei-
gieux les Circassièns n'ont pas hésité : ils ont sacrifié
noblement leurs préjugés. Le clergé chrétien avait
complètement disparu en Circassie (1), et les Touvells,
qui sont encore chrétiens pour la plupart, se trouvaient
livrés sans défense à la propagande des derviches d'a-
venturé qui vont, y chercher fortune.
Il était temps d'arrêter, d'ailleurs, la démoralisation
profonde qui les porte à vendre leurs enfants à Constan-
tinople, et il n'y avait qu'un moyen : leur rendre des
instituteurs de leur foi; mais la chose n'était pas facile.
On ne pouvait songer à les demander à la Russie, avec
laquelle on était en guerre, ni à l'Eglise grecque de'
Conslantinople; la Porte s'y serait opposée, et d'ailleurs
les missionnaires orthodoxes se seraient volontiers laissé
aller à faire de la propagande pour le compte du czar.
Le catholicisme romain était le seul dont ils n'eussent
pas à se défier; aussi nous tenons de source certaine
que des propositions furent faites aux Lazaristes de
Constantinople pour envoyer une mission en Circassie;
mais,' bien qu'émanant d'un de ses chefs les plus
influents, elles ne furent ni acceptées ni comprises.
Depuis longtemps la cour de Rome, tout entière à ses
intérêts temporels, néglige complètement, en Orient,
(1) On ne saurait encore donner le nom de clergé à quelques
malheureux qui n'ont plus de prêtres que le nom et ne savent
même plus lire leur liturgie.
ses intérets spirituels. A Çandie,enr Bulgarie, en Cir-
cassie, des millions de, chrétiens, lui demandent de les
délivrer de la corruption et de la tyranniede leurs,
éveques nationaux, qui les achètent à l'encan, comme
on achète les dîmes et les douanes, et les exploitent de
même; mais elle est sourde à leur appel, et elle ne sent
pas ce qu'elle gagnerait à échanger contre la dominatipn
temporelle de quelques milliers de sujets, qui, la mau-
dissent,la domination spirituelle de presque tout l'Orient.
Mais revenons à notre sujet.
Le clergé chrétien n'existe plus, et les tribunaux na-
tionaux ne laissent aux imans musulmans que les écoles
et les mosquées. Il serait à souhaiter, en Orient et même
en Occident, que les prêtres de toute robe, de toute cou-
leur et de toute religion, se bornassent à réciter les
prières et à apprendre aux enfants leur catéchisme.
Quand ils se mêlent d'autre chose, Les clergés; ne font
que de triste besogne.
Un juge excentrique, à chaque criminel qu'on lui
amenait; demandait toujours ou était la femme.Quand
nous voyons un peuple ayant perdu tout sentiment de
liberté, de dignité et surtout de nationalité, nous n'avons
que faire de demander où est le clergé.; nous sommes
sûrs que c'est lui qui est le: maître ; et, çomme il a be-
soin d'un bras séculier pour, maintenir sa domination,
il se mettra au service de n'importe quelle tyrannie,
chrétienne ou musulmane, pourvu qu'elle reconnaisse
et protège là sienne,
Qu'on ouvre l'histoire de l'empire ottoman, et l'on
verra que cette honte de l'humanité est uniquement
l'oeuvre du clergé; qu'elle n'a ni d'autre base, ni d'autre
appui, ni d'autres défenseurs, ni d'autre raison d'être,
que des rivalités cléricales. On sait comment elle tient
les clergés chrétiens en bride en,les opposant les uns
aux autres, et comment ils se chargent eux-mêmes
d'exploiter leur troupeau en entrant de compte à demi
dans ses exactions. Nous allons la voir à l'oeuvre en Cir-
cassie, procéder à l'égard d'une nationalité musulmane
comme elle l'a fait à l'égard des nationalités chré-
tiennes.
II
Avant d'entrer en lutte avec la Russie, la. Circassie
avait été longtemps en guerre avec l'empire ottoman.
Les Khans de Crimée, vassaux dusultan, y faisaient
des incursions continuelles pour s'y procurer des éscla-
ves des deux sexes, qu'ils vendaient, avantageusement
a Constantinople; les Cirçassiens de leur côté envahis-
saient souvent la Crimée. Pour les contenir Ferhat-Mi-
Pacha débarqua, il y a deux siècles, avec un corps de'
troupes ottpmanes, à
resse. plus tard, la Crimée fut conquise par les Russes,
mais Anapa ne Ieur fut concédée que par le traité d'An-
- 16 -
drinople, avec tout le littoral de la Circassie, que la
Turquie n'avait jamais possédé : c'était vendre la peau
de l'ours avant de l'avoir tué, et l'ours la défend encore.
C'est donc du traité d'Andrinople que datent les préten-
tions des Russes sur la Circassie. Grâce à leur marine,
ils s'emparèrent, assez facilement, du littoral, qu'ils cou-
vrirent de forteresses depuis Anapa jusqu'à Sokoum-
Kalé; mais lorsque leurs flottes étaient prises dans les
glaces, les Circassiens en profitaient pour attaquer les
garnisons russes qui ne pouvaient plus se secourir et se
ravitailler les unes les autres, et ils emportaient souvent
leurs forts d'assaut. Les Russes revenaient au printemps
reconquérir leurs positions, et la lutte continuait, avec
des alternatives diverses, lorsque la guerre d'Orient
éclata. Alors les Russes, ayant besoin de leurs forces, et
craignant d'ailleurs de se trouver pris entre les Circas-
siens et les alliés, évacuèrent leurs forteresses qu'ils
firent saut.er, et dont ils emportèrent ce qu'ils purent de
cânons. Les Circassiens espéraient profiter du reste, mais
il leur fut enlevé par leurs bons amis les Turcs, Depuis,
les Russes n'ont plus tenté de relever leurs forts, qui sont
encore dans l'état où ils les ont laissés ; et les Circassiens,
refoulés si longtemps dans leurs montagnes, ont repris
possession du littoral, où ils ont quelques ports, Sondjouk
près d'Anâpà, Kélindjik, Djoubh, Tonàps, Psirré, Sou-
bâch,Verdan, Seutché et Aradiler, mais ils sont toujours
bloqués par les Russes, qui croisent dans la mer Noire et
possèdent encore leurs forteresses du côté du Kouban,
où la lutte continue, sans interruption; depuistrente
ans.
Nous avons vu que la Turquie avait cédé la Circassie
aux Russes, sans se mettre en peine de savoir, si cet
arrangement leur plaisait ou non Les. Circassiens ne
l'ont jamais ratifié; ils ont toujours protesté les armes à
la main, et ils protestent encore. Tant qu'ils n'avaient
eu affaire qu'à la Porte ils ne s'étaient guère inquiétés
du soin de se défendre, ils se sentaient assez forts.
Mais, en présence de la puissance moscovite, ils sen-
tirent le besoin de mettre un terme à leurs divisions in-:
testines et à leurs discordes religieuses, et de s'unir tous
contre l'ennemi commun. Les Musulmans étaient divi-
sés en Sunnites et en Shiites, suivant qu'ils avaient reçu,
leur foi de là Perse ou de la Turquie. Celle-ci faisait des,
efforts continuels pour faire prévaloir sa secte. Elle;
leur envoyait sans cesse des missionnaires, et quarante,
imams ottomans débarquèrent d'un seul coup en Cir-
cassie. Du reste, les imams des deux sectes rivales ne
s'entendaient que pour une chose, substituer la juris-
prudence du Coran ou Sharia, dont ils étaient les seuls
interprètes, à l'Adat ou Recueil des coutumes nationales,
et leur influence personnelle à celle des Tamattas. Il était
essentiel de mettre un terme à leurs querelles , qu'em-
brassaient leurs sectateurs. D'ailleurs, elles portaient
également atteinte, au profit d'influences étrangères,
aux institutions fondamentales du pays qui faisaient sa
plus grande force,
2
Un des chefs les plus influents de l'aristocratie circas-
sienne j l'Adgepshik Buiuk-Hadji, issu d'une famille
chrétienne et qui pâraît avoir été chretien lui même,
consacra toute son influence à rétablir partout les ins-
titutionsaianales et les juridictions des Tamattas, et à
mettre d'accord Shiites , Sunnites et chrétiens, en les
siuïnettantitPOs également aux memes lois: celles de
de leurs aieux. Il régularisa le gouvernemenet l'admi-
nistration, et donna à larmée lor
adaptée à sa nature et aux ressources du pays son
oeuvre est encore debout, et elle a eu moins à souffrir
des efforts de la Russie que des intrigués de la Porté.
0n ne sait pas trop dàns quelle religion vecut et mou-
rut Buiuk-Hadji, et il est probable
lui-même. I1 fut circassién avant tout, c'ést son plûs
bel éloge; rien du reste, ne prouve qu'ilàit jamais abjuré
la religion de ses pèresi. Ce fut évidèmment un homm e
de bien, un ésprit tolérant et un patriote intelligent. Sa
réputatation n'a pas franchi les mers comme celle de Sha-
myl, et cependant il avait des titres plus sérieux à la
reconnàissance de son pays et à l'estime de l'Europe(1).
(1) Son fils. a été élevé dans l'Islamisme à Constantinoplé, et
c'est de lui que,nous tenons ces notes. Ceci explique pourquoi
les dates y sont si rares, mais elles n'en ont pas moins leur va-
leur. C'est le premier musulman qui fasse appel à l'opinion pu-
blique, et nous nous sommes astreint à interpréter sa pensée
aussi fidèlement que possible.
-19-
III
Quelques années avant la mort de Buiuk-Hadji, un
derviche kurde, du nom d'Emin-Effendi, arriva en cir-
cassie.Il était pauvre comme un derviche, rusê et hypo-
crite comme tous les moines d'Orient et d'Occidenit. Il
càpta la bienveillance du présidènt circassien, et obtint
de lui un kadilik, Cest-à-dire,une place de juge de dis-
teiict Le nouveau kadi, affectant l'extérieur d'un saint
homme, sut si bien exploiter là vénération qù'il ïnspirait,
qù'à lâ mort-deson pretecteur, il se crut en état de
supplanter son successeur légitimte, Kerenduk-Bey (I).
Il avait épousé lés filles de plusieurs Pshiks, dont il
fit ainsi les instruments de sonambition, et grâce au fa-
natîsme dont il se fit une arme terrible contre son ad-
versaire, il réussit à s'emparer de là présidence.
Le prince Ismayl, fils de Buiuk-Hadji, était alors à
Gonstantinople, où il était entré fort jeune dans l'armée
ottomane. Kosref-Pacha, le célèbre vizir du sultan Mah-
moud, était un ancien Pshikli d.é son père pour le-
quel il avait conservé toujours la plus grande vénéra-
tion. Devenu le bras droit de son Souverain, et le premier'
(1)Keranduk est la prononciation circassienne du mot français
grand-duc. Ce n'est pas la seule trace qu'aient laissée en Circassie
les expéditions franques des croisades.
— 20—
personnage de l'empire, il n'avait rien eu de plus à coeur
que d'épouser la fille de son ancien patron. Il était de-
venu ainsi le beau-frère et le protecteur du prince Is-
mayl. Celui-ci prit part à toutes les guerres que la Tur-
quie soutint contre les Albanais et le Pacha d'Egypte. Il
était lieutenant-çolonel,lorsqu' il ut chargé de s'emparer
de la forteresse de Djabia, dans, le voisinage; du Monté-
négro, qu'il emporta après avoir été blessé et eu son cheval
tué. C'est ainsi qu'il arriva au grade dégénéra.11 quitta,
plus tard, l'armée et visita les plus belles; capitales de
l'Europe. A son retour, la Porte le chargea de l'admis-
nistration des postes, mais les événements survenus en
Circassie l'y rappelèrent, et le Deryiche-Dictateur ne put
résister longtemps à l'influence qu'assuraient à son ad-
versaire sa naissance, sa fortune et son éducation. ll dut
résigner ses fonctions politiques et rentrer dans le clergé,
dont il n'aurait jamais dû sortir. C'était; l'époque de la
guerre de Crimée, La Porte conçut alors le singulier
projet de faire ce que la Russie n'ayait jamais pu faire.
Elle prétendit conquérir la Circassie, non par les armés,
elle s'en sentait incapable, mais par le fanatisme, L'arme
qu'elle a toujours su si bienmanier. Sefer-Pacha et Bek-
zed-Pacha tous deux Circassiens d'origine, furent en-
voyés dans le pays pour le tater; mais les Circassiens,
qui avaient appris depuis longtemps à sedéfier de la
Porte, ne voulurent même pas recevoir ses délégués, qui
ne purent franchir Sokoum-Kalé D'ailleurs Sefér-Pàcha,
issu tout simplement d'un muezzin ou imam des anciens :
-21-
Khans de crimée, ne pouvait ëspérer d'exèrçer aucune
influence sur les circassiéns; il en était de de meme de
Bekzed-Pacha né en Circassie,
Touvells, qui ont bien le droit dé s'enrichir, mais qui
«ne sauraient aspirerà gouverner le pays.
cependant, Selim-Pacha, gouverneur militaire de Bât-
toum, demanda des secours au prince lsmayl, qui se pré-
parait à lui envoyer quinze mille hommes, lorsque le
Vauban et le Samp soon accostèrent à Aradiler. Ils avaient
à bord des plénipptentiaires chargés de fàire entrer lana-
tion circassienne dans l'alliance anglo-française. En
même temps arrivait le capitaine Brook, chargé' par l
gouvernement anglais d'une mission auprès de Shanlyl.
I1 demanda àparler à ce chekh, mais les Gircassiéns ou-
vrirent du grands yeux: et lui répondirent 'qu'ils n'en
avaient jamais; entendu parler. Le prince Ismay ayant
vue l'Europe , était le seul; en état de lui appr endre-que
les armées russes les séparaient depuis Iongtemps du Da-
ghestan, qu'occupait Shamyl, et qu'ils étaient sans rela-
tions entre eux. L'envoyé anglais se contenta de séjour-
ner quelque temps en Circassie, où il put satisfaire son
goût pour la pêche.
Le Vauban et le Sampsoon retournèrent à Varna avec
une députation nombreuse à la tête de laquelle se trou-
vaient le prince Ismayl et le nayb Emin-Effendi. Ils turent
reçus avec enthousiasme et eurent plusieurs conférences
avec le maréchal Saint-Arnaud, qui d'abord leur promit
de leur envoyer un détachement de ses troupes sous tes
-22-
ordresdu général Yusuf pour coopérér avec eux en cir-
cassie ; mais il réfléchit ensuite que son armée était trop
peu nombreuse pour qu'il pût l'amoindrir, et il les en-
gageaà se rendre à Constantinople, afin de s'y entendre
avec la Porte et les représentants des puissances occiden-
tales.; Arrivée à Constantinople, la députation y apprit
quela Porté venait denommer Mustapha-Pachaigouver-
neur deBattoum et de Circassie, rayant sans plus de fa-
çon. une nationalité de la carte, et elle' fit savoir au
princeIsmayl et à ceux qui l'accompagnaient que c'était
avec le gouverneur de leur pays qu'ils avaient à s'en-
tendre. Le prince Ismayl avait avec lui un escadron
circassien qu'il entretenait à ses frais ret qu'ilscomman-
dait à la cérémonie du baïram. Le Sultan fut enchanté de
la tournure martiale de ses nouveaux sujets, que ses mi-
inistres s'éfenient donné la peine dé conquérir d'un trait
de plume, et dans sa gratitude il décora du medjidié le
nouveau commandant de Circassie, qui la gouvernait in
partibus, et; qui n'avait jamais vu ni son infanterie ni sa
Cavalerie.
Quant au prince Ismayli, on oublia de le; remercier, et
le nayb Emin-Effendi, qui ne pouvait lui par donner de
l'avoir renvoyé à ses prières , intrigua pour qu'on
l'empêchât de retourner dans son pays. L'astucieux
imam était entre dans les vues de la :Porte, et lui
avait fait comprendre qu'ellen'aurait jamais raisom de
l'indépendance de la Circassie, tantqu'Ismayl en serait
le chef; qu'il avait trop depatriotisme pour accepter une
—23 —
domination étrangère, quelle qu'elle fût; qu'il'avait
fermé tous les Mehkemés que lui, Emin-Effendi, avait eu
tant de peine à établir pour faire prévaloirdans les tri-
bunaux la jurisprudence du Corany et rétabli partout les
juridictions nationales; que l'lslamisme allait s'effaçant
tous les jours dans le coeur des Circassiens, qu'ils allaient
bientôt redevenir tous Giaours, qu'en un mot, le prince
Ismayl était le plus grand ennemi de l'islamisme et de
l'influence ottomane.
De leur côté, Sefer-Pacha et Bekzed, que les Cir-
cassiens persistaient à tenir à distance, écrivirent à-la
Porte dans le même sens.
La Porte récompensa Emin-Effendi du titre de pacha,
et le donna pour lieutenant à Mustapha-Pacha, gouver-
neur déjà nommé de la future province turque de Cir-
cassie, qui partit avec lui pour Battoum.
De là, Mustapha-Pacha adressa une proclamation aux
Circassiens, par laquelle il leur annonçait que la Porte
venait de le mettre à leur tête, et réclamait leur obéis-
sance pour lui et ses lieutenants, Emin-Pacha, Ettem-
Pacha, Séfer-Pachaiet Bekzeb-Pacha. Les Circassiens
répondirent à cette étrange manière d'agir par une dé-
putation de deux cents Tamattas, qui déclarèrent à
Mustapha-Pacha que, tant que le prince Ismayl ne serait
pas venu reprendre ses fonctions, ils ne voulaient traiter
avec qui que ce fût, et encore moins recevoir des ordres ;
que, Anapa ayant[jadis appartenu à la Turquie, le
représentant du sultan pouvait y établir son quartier si
bon lui semblait, mais qù'il n'irait pas plus loin; que,
quant au nayb, ilne pourrait rentrer eh Circassie qu'à-
près s'être engagé par serment à reprendre son rang
de Tamatta et ses fonctions religieuses, sans aspirer à
aucun commandement, et que les autres lieutenants du
prétendu gouverneur de Circassie seraient reçus comme
des hôtes à qui l'on doit l'hospitalité, mais rien de plus.
Les Circassiens envoyèrent en même temps à Constan-
tinople une autre députation pour faire savoir à la Porté
qu'ils étaient prêts à agir de concert, avec Mustapha-
Pacha, mais du jour seulement où le prince Ismayl
serait de retour parmi eux.
La Porteleur répondit encore : « Entendez-vous avec
votre gouverneur, Muslapha-Pacha. »
Cependant, celui-ci, pour gagner du temps, cher-
chait à tromper les Circassiens en leur assurant que
le prince Ismayl allait bientôt revenir; mais il s'occupait
surtout à leur couper toute communication avec les
armées alliées. Le gouvernement anglais venait d'en-
voyer alors à Verdan un vapeur chargé de munitions et
d'approvisionnements destinés aux Circassiens, qu'il
empêcha de débarquer.
M. Longwerth, envoyé anglais, tenta aussi de recruter
des volontaires circassiens par l'intermédiaire de Sefer-
Pacha et du nayb Emin, mais ceux-ci lui refusèrent leur
concours. L'envoyé anglais ne put faire connaître le but
de sa mission aux Circassiens, qui perdirent cette occa-
sion de faire preuve de leur bonne volonté et de leur
-25-
courage; et de donner à leur nationalité' le glorieux
baptême du feu , que les Sardes allaient donner à la
nationalité italienne.
Plus tard, quand le Serdari-Ekrem Omer-Pacha dé-
barqua avec son armée à Sokoum-Kalé, d'où il chercha
ensuite à s'avancer dans la Mingrélie, il appela auprès
de lui le nayb, dont la Porte s'obstinait à faire un per-
sonnage politique, et lui conféra le commandement de
Circassie, avec pleins pouvoirs de la part du gouverne-
ment ottoman; mais, malgré lès titres et les décorations
dont on l'avait chamarré, le prêtre malencontreux; ne
put faire reconnaître aux Circassiens la suprématie de
la Porte. Ils essayèrent encore une fois de se rapprocher
des chefs des forces alliées en Crimée, et ils leur firent
encore dire que, s'ils voulaient se décider à leur envoyer
un corps de troupes européennes pour agir de concert
avec eux dans le Kouban, ils pourraient faire de ce côté
une utile diversion contre la Russie ; ils mirent de plus
à leur disposition bon nombre de chevaux, que cèùx-ci
refusèrent comme inutiles dans un siège; mais ils leur
répondirent qu'ils prenaient actede leur offre et qu'ils
songeraient à eux si la guerre changeait de caractère.
Quandles flottes alliées pénétrèrent dans là mer d'Azof;
on pensa plus sérieusement à utiliser le bon vouloir des
Circassiens; mais là paix ne tarda pas à être conclue]
et l'on ne s'occupa plus de la Circassie.
-26-
IV
Nous avons vu par quelles initrigues la Porte enleva à
la nation circassienne l'occasion de faire ses preuves de
noblesse; voyons maintenant ce qu'il en coûta à ses alliés
occidentaux, pour n'avoir pas su démêler son hypocrisie
et s'en être rapportés à elle.
Les Circassiens proposè
alliés le meilleur plan de campagne à tenter contra la
Russie. Il s'agissait de débarquer chez eux. La chose était
d'autant plus aisée que les Russes avaient abandonné
toutes leurs positions der la côte, dont les ruines pou-
vaient être réparées et utilisées. Maîtres de tout le ver-
sant sud-ouest du Caucase depuis Anapa jusqu'à Sokoum-
Kalé, ils avaient une base d'opérations inexpugnable
où les Circassiens, bloqués par, mer, se défendent avec,
succès depuis trente ans, et qui, par conséquent, n'a rien
àenvier au fameux quadrilatère autrichien. Au lieu de
cela,ils tentèrent un débarquement qui pouvait être des
plus périlleux; et l'on sait que le manque de cavalerie
annula presque complètement les effets de la victoire de
l'Alma.Ils.durent eusuite s'avancer à travers un pays
inconnu, dont tout le littoral appartenait à l'enpemi et
neleur offrait aucun refuge en cas d'insuccès. La célè-
bre marche de flanc qui les conduisit sous les murs de
Sébastopol devait leur être fatale si les généraux russés
avaient eu le moindre millitaire. Pour prix
se trouvaient en face d'une place ayant une armée pour
garnison* protégée par des fortifications cyclopéennes,
enfermant un des plus gigantesques arsenaux du monde
et une flotte transformée en batteries mobiles, le tout
à proximité du Dniéper et de la mer d'Azof, qui permet-
taient aux Russes de se ravitailler à leur gré, d'hommes,
de vivres et de munitions, et compensaient largement
l'avantage que les alliés pouvaient retirer de leur flotte.
On sait par quelle longue et épouvantable lutte on acheta
l'honneur d'enlever aux Russes quelques lieues de ter-
rain qu'il fallut leur rendre, et d'emporter triomphale-
ment les portes des fameux docks.
En Circassie, au contraire, l'on débarquait chez soi,
et l'on trouvait sur placé une nombreuse cavalerie, la
plus audacieuse et la plus agile du monde, toute portée,
toute acclimatée, ne coûtant rien dé solde ni d'entré-
tien (l); des éclaireurs infatigables tant à pied qu'à che-
val, et un pays riche en céréales, en bétail et en che-
vaux, que le séjour des troupes aurait enrichipour tou-
jours. On avait pour base d'opérations et pour ligne de
retraité la chaîne du Caucase; on avait une cavalerie
(1) Les Circassiens peuvent mettre sur pied environ 120,000
nommes, dont moitié au moins en cavalerie ; en réduisant au
quart l'effectif qui pouvait combattre hors de ses foyers, c'était
un auxiliaire à ne pas mépriser.
-28-
habituée à manoeuvre
dans les ravins et les marais, qui, si elle s'était trouvée à
la bataille de l'Alma, n'aurait pas laissé échapper un
seul Russe, et une étendue de côtes de quâtre-vingts
lieues; qui permettait aux flottes de, se mettre par-
tout en communication avec les corps expéditionnaires.
Les Russes se trouvaient ,au-delà du Caucase, exacte-
ment dans la même situation que sur lés bords de la
mer Noire. Ils les avaient abandonnés de peur de se trou-
ver, pris entre deux feux ; placés entre les alliés et les
montagnes du Daghestan, où Shamyl se maintenait en-
core,: ils étaient forcés d'évacuer à marches forcées
les deux Kabardah, où ils comptaient autant d'enne-
mis que d'habitants,et de se retirer sur la gauchei du
Kouban, en prêtant le flanc des deux; côtés. Alors un
mouvement bien.moins audacieux que celui des alliés
après la bataille de l'Aima, pouvait leur infliger, un de
ces désastres militaires .qui terminent: une guerre d'un
seul coup. Si la lutte se prolongeait, la Géorgie n'en
était pas moins perdue pour eux, ainsi que la Mingrélie
et l'Arménie, et la garnison de Tiflis se trouvait prison-
nière. Il était d'autant plus facile de se maintenir sur la
rive droite du Tarek, qui borde le Daghestan, et sur la rive
gauche du, Kouban, qu'en s'emparant de la mer d'Azof,
comme on le fit plus tard, on leur coupait le chemin de
leurs approvisionnements et on les chassait ainsi de
la rive droite de ce fleuve. A la paix, il n'était pas néces-
saire de leur rendre cette conquête, comme on dut le
faire pour la Crimée, Tout le sud du Caucase, depuis
la mer d'Azof jusqu'àla mer Caspienne, pouvait être
érigé en une confédération indépendante,; composée de
la Circassie, de l'Abasie de la Mingrélie, de l'Arménie
et de la Géorgie, pays tous chrétiens d'origine ou d'ins-
tinct, reliés entre eux par. leurs moeurs, fleur origine et
de nombreux souvenirs historiques. L'Angleterre éloi-
gnait à tout jamais de la Perse le colosse moscovite,
dont le voisinage est pour elle et pour ses, possessions
dès Indes une. cause perpétuelle d'inquiétude, et elles
n'aurait pas eu la honte de voir un général anglais ca-
pituler dans Kars. La France n'aurait pas enfoui un
milliard et des milliers d'hommes sous les ruines de
Sébastopol; elle aurait rendu à elles-mêmes des nationa-
lités qui méritent de vivre, et confié le drapeau de la ci-
vilisation en Orient, à des mains moins suspectes que
celles; qui viennent de se souiller du sang des habitants
de Varsovie!
Si le capitain e Brook, qui résida près d'un an en Circas-
sie, et qui y a peut-être découvert quelque variété in-
connue de poissons, avait eu autant de zèle pour l'eth-
nographie que pour l'ichthyologie ; s'il s'était donné la
peine d'étudier les ressources et l'organisation du pays,
son rapport pouvait donner à la guerre la direction qui
lui a manqué. Mais les Circassiens ne trouvèrent pas
d'interprètes en état de les comprendre et de les faire,
comprendre; on les renvoyacontinuellement à la Porte
qui, pendant qu'on dépensaitpour elle tant de trésors
et de sang généreux, n'avait d'autre préoccupation que
de filouter une nationalité musulmane,
On ne peut pas dire cependant que la Porte ne com-
prit pas le plan des Circassiens, et qu'elle pécha par
ignorance. Elle eut la fatuité de vouloir tenter elle-
même ce qu'elle aurait dû conseiller aux puissances
alliées. Omer-Pacha fit sa famense campagne de Mingré-
lie. Mais nous avons vu qu'il'àvait mécontenté les Cir-
cassiens en prétendant leur donner, des ordres; il échoua
honteusement, et ses fameux bulletins, si savamment
remplis de marches et de contre-marches, ne sauvèrent
pas sa réputation militaire.
Les Circassiens, découragés ne cherchèrent pas à in-
quiéter les Russes ; l'Europe remarqua cette inaction '
tout à fait insolite et leur en fit un crime. Mais elle ne
soupçonnait pas que, menacés d'être envahis à-chaque '
instant par les troupes ottomanes, ils avaient fort à faire ;
de protéger leur indépendance contre les intrigues delà
Porte, et que la perfide alliée des puissances occiden-
tales, bien loin de les aider, fit au contraire une diver-
sion en faveur de la Russie en paralysant l'action des
Circassiens, qui, même sans le secours des alliés, pou-
vaient franchir le Caucase et gêner les communications
des Russes avec la Géorgie.
La paix les laissait en face de leurs anciens ennemis
sans un secours, sans un témoignage de sympathie, sans
qu'il eût été rien stipulé en leur faveur dans les traités
qui s'échangèrent. Tel était le fruit des intrigues de la
Porte, et bien qu'elle eût réussi à les déshonorer aux
yeux de l'Europey on s'effraya de les voir abandonnés à
la discrétion de leur puissant adversaire. Cependant la
Russie les laissa tranquilles, au moins momentanément,
et n'essaya pas de reconquérir le littoral.
Letraité de Paris n'ayant pas modifié celui d'Andri-
noplé en ce qui les concernait, aurait dû au moins les
débarrasser des prétentions impuissantes de la Porte.
Elle avait cédé à la Russie nue province qui ne lui avait
jamais appartenu, et si cette cession n'engageait pas la
Circassie, elle engageait du moins la Porte vis-à-vis de
la Russie. Pendant la guerre, les tentatives qu'elle avait
faites pour s'en emparer étaient jusqu'à un certain point
justifiables, mais en temps de paix elle n'avait plus au-
cunprétexte d'attaquer un pays qui, pour elle, ne poui
vait être qu'une province russe. On sait ce que la Porte a
fait de son fameuxhatti-humayoum, voyons ce qu'elle
prétendait faire du traité de Paris.
Le nayb Enim-Pacha était rentré à Constantinople
avec ses dignes acolytes ; mais Sefer-Pacha était resté à
Anapa. Il dépêcha son fils au vizir Ali-Pacha, pour lui
demander cequ'il avait à faire. Le sadrazam le lui ren-
voya avec six canons de campagne et de la poudre des-
tinês à maintenir en Circassie l'influence ottomane. Le
nayb avait si honteusement échoué dans toutes ses en-
treprises, qu'il fut d'abord disgracié. Mais un saint
homme se retrouve toujours sur ses pieds en Turquie
comme ailleurs. Sa piété exemplaire et un cadeau de
quinze jeunes Circassiennes le remirent en odeur de
sainteté auprès du grand-vizir, qui le combla d'hon-
neurs et le renvoya en Circassie sur un vapeur de l'Etat.
Sefer-Pacha et Nayb-Pacha firent alors savoir aux Circas-
siens qu'ils eussent à leur obéir, au premier comme chef
politique et à l'autre comme chef religieux. Les, chefs
nationaux du pays protestèrent contre cette occupation,
qui ne se déguisait .plus. Ils répondirent qu'ils avaient
cherché dans les Osmanlis des protecteurs et non des
maîtres.
Les agents de la Porte s'apprêtèrent à passer outre, et
s'efforcèrent de recruter un parti quelconque à force
d'argent et de promesses. Mais l'ex-derviche fit jouer
surtout le fanatisme, et essaya de persuader que la
Porte ne les avait envoyés en Circassie que pour aider
leurs coreligionnaires à maintenir leur indépendance.
La Porte, pour les y aider, se préparait à leur envoyer de
la poudre, des munitions,, des soldats et des officiers
hongrois et polonais. Déjà même il en était arrivé une
partie lorsque Ferhat-Pacha, qui avait été nommé chef
d'état-major de la future armée circassienne, trouva
plus avantageux de vendre le secret de l'expédition aux
Russes.'
— 33 —
La Porte, surprise en pleine paix en flagrant délit de
flibusterie, essaya, suivant son habitude, de désarmer le
courroux dé la Russie, en désavouant tout avec son
effronterie ordinaire et en lui Sacrifiant un bouc émis-
saire. Le prince Ismayl lui fut donné comme le seul
coupable et exilé en conséquence. Ferhal-Pacha eut lé
même sort.
Pendant ce temps Sefer et Nayb-Pacha se trouvant a
là tête d'une armée levèrent tout à fait le masque et,
au lieu d'attaquer les Russes, ils marchèrent contre les
chefs du parti national Kérenduk-Bey et Ismayl-Bey.
Mais les Circassiens méprisent encore plus les Turcs qu'ils
ne délestent les Russes. Quand les deux armées se trou-
uèrent en présence, le patriotisme l'emporta sur le fana-
tisme : tous les soldats des deux pachas passèrent à leurs
adversaires, et le nayb n'eut que le temps de s'enfuir à
bord d'un navire qui le ramena à Constantinople. Se-
fer-Pacha tomba entre les mains des Circassiens, qui
eurent pitié de sa vieillesse et voulurent bien ne pas
oublier qu'il était né dans le pays. Il ne fut pas ingrat
non plus et il leur vendit au rabais les canons et
les munitions turcs. Sefer-Pacha est mort en Circassie.
Dès que la Russie eut connaissance de l'arrivée du
nayb, elle demanda des explications à la Porte. On
lui répondit que, bien que fonctionnaire ottoman, le
nayb avait agi contre les ordres de son gouvernement,
is que, pour témoigner au gouvernement russe de sa
1 volonté, elle allait l'exiler aussi.
3
On sait que la Porte ne marchande pas les exils; c'é-
tait le troisième qu'elle accordait à la Russie, qui avait
tout lieu d'être satisfaite, Le pauvre Derviche, se mit en
route par Damas, et on lui fournit ainsi l'occasion de
faire un pèlerinage à la ville sainte. Quand il eut fait
ses dévotions à loisir, il s'évada avec ses femmes et ses
enfants, et regagna Trébizonde à.travers l'Asie-Mineure
avec une escorte turque, chargée de le poursuivre et de
ne pas le prendre;.là il se trouva encore un navire pour
le; ramener en Circassie. Mais le, pays était fatigué, de
ses intrigues et l'accueillit avec une indifférence glaciale.
Voyant que le fanatisme n'était plus de saison, il songea
à se faire acheter par la Russie, et réussit à se vendre à
très-bon prix.. Il est aujourd'hui chez les Russes. ;
Ceux-ci songèrent alors à demander la grâce deFerhat-
Pacha, et ne voulant pas avoir l'air d'y attacher de l'im-
portance, ils demandèrent aussi celle du prince Ismayl.
Le prince rentra donc à Constantinople, mais pour peu
detemps. La Porte lui avait fait trop de mal pour le lui
pardonner. Il savait le secret de la grande comédie que
nous venons de raconter. Il avait dépensé des sommes
énormes pour acheter les armes que Ferhat-Pacha de-
vait envoyer en Circassie et que la Porte avait gardées
pour son compte ; étant complice dans l'affaire, elle lui
en devait le prix, et n'avait garde de le rembourser. Il
savait enfin qu'il avait été dupe comme les autres
d'une expédition qui, tout en ayant l'air d'être dirigée
contre les Russes, n'avait d'autre but que de renverser
— 35 —
son oncle Kèrenduk-Bey. Ayant renoncé à toute fonc-
tion dans l'empire, il ne mettait pas de sourdine à ses
expressions et il appelait un chat un chat, et tel mem-
bre du conseil un voleur. Or on sait qu'il n'y â que
là vérité qui offense. Il fût impliqué dans la dernière
conspiration et tenu huit mois au secret ; comme il n'y
avait pas de charges contre lui et qu'il était par trop bi-
zarre de faire un ultra-musulman d'un homme qu'on
avait posé en chef du parti chrétien en Circassie, on le
relâcha, mais pour lui trou ver bientêt un nouveau crime :
il fut accu se d'avoir fait évader un esclave en Circassie, et
d'avoir touché comme récompense trente mille piastres
que celui-ci avait volées à son maître.
L'esclavage n'existe plus en Turquie, au moinslégale-
ment, et par conséquent le fait de faire évader un esclave
ne saurait constituer un délit. Ce fait, vrai ou non, remon-
tait d'ailleurs à deux ans; un homme, dans sa positionde
fortune, n'a que faire de 30,000 piastres, et si la Porte
exilait tous ceux de ses fonctionnaires qui acceptent
des cadeaux sans s'inquiéter de leur provenance, Cons-
tantinople serait inhabitée.
Le prince Ismayl comprit dès lors qu'on le persécutait
de parti pris, et que des inimitiés aussi tenaces ne s'en
tiendraient pas là. On ne saurait nier que la Turquie
n'ait fait- de grands progrès dans la civilisation. Autre-
fois la Porte réglait volontiers ses comptes avec un cor-
don de soie qu'on passait autour du cou, jusqu'à ce que
mort s'ensuive. Ces quittances économiques lui ont

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