Des peuples européens, leur état social sous leurs divers gouvernements : esprit de la démocratie de 1789 à 1840, étude sur le caractère des hommes les plus remarquables du progrès... / par Achille Tardif (de Mello),...

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Rousseau (Paris). 1840. 1 vol. (408 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1840
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^f^F DES '^HH^H
PEUPLES EUROPÉENS.
1\
̃BIJ& LEUR ÉTAT SOCIAL
^K SOUS LEURS DIVERS GOUVERNEMENTS
nv même AVTFvn.
L'ABEILLE ENCYCLOPÉDIQUE, ou Aperçu raisonné des connaissances humaines,
1 fort \ol. in-8, enrichi d'un Tableau analytique des sciences et des arts. Cet
ouvrage, qui est parvenu à sa troisième édition, se trouve chez Rousseau, libraire
éditeur, rue de Richelieu, n° 103.
Tous les journaux en ont rendu le compte le plus favorable. Voici ce qu'en
disait le National du 25 octobre 1832.
Nous recommandons un livre très intéressant intitule l'Abeille Encyclopédique, do
M. Achille Tardif. C'est un résumé complet de toutes les connaissances humaines, un
recueil de notions très-exactes sur tout ce qu'il faut savoir quand on n'a pas le temps
d'approfondir les diverses parties de la science générale. Ce livre est parvenu à sa
seconde édition, et nous n'en connaissons pas de plus propre à être mis entre les
mains de la jeunesse. Mais c'est surtout aux gens du monde qu'il est dettioé, et si le
goût des lectures utiles pouvait renaitre au milieu des préoccupations actuelles de la
politique, nous ne doutons pas que l'ouvrage de M. Tardif ne remplit cette destina-
tion, à laquelle il a consacré un talent qui révèle en lui une portée d'esptit et de juge-
ment capable des plus solides travaux (t). < s
LES NATIONS LITTÉRAIRES, ou Histoire raisonnes des littératures anciennes
et modernes, en 4 vol. in-8 imprimés à Reims, chez Thierry Hubert.
(i) NOTA. La société de gens de letties et de savants qui a publié chez M. Firmin
Didot, l' Encyclopédie des jeunes étudiants et des gens dit monde, a fail l'honneur à
à M. Tardif de mettre à la tête de cet outrage son Tableau synoptique et analytique
des connaissances humaines.
IMPRIMERIE DE H. FOURRIER tT Ce.
rue vk mut 14 uis.
DES
PEUPLES EUROPÉENS
LEUR ÉTAT SOCIAL
SOUS LEURS DIVERS GOUVERNEMENTS
ESPRIT DE LA DÉMOCRATIE
DE 1789 A 1840
ÉTUDE SUR LE CARACTÈRE
DES HOMMES LES PLUS REMARQUABLES DU PROGRÈS
MORTS ET VIVANTS
PAB
ACHIIiliE TARDIF (DE MEMO)
AUTEUR. DE
L'ABEILLE IlfCYCl.OrEDIQ.UK OU wtf.CV RAISOlflfÉ SES COBltAISSAKCES HUMAINES
ET DES HATI03S LITTÉRAIRE!
OU HISTOIRE MS LITTÉRATURES ASCIEHKES ET MODERHES
N'aspirons qu'i la lumière, à la beauté, à la vérité
à la liberté suprême. Partout où elles se trouveront,
soyons sûrs que là est la patrie immortelle de notre
intelligence. (E. Quiubt.)
PARIS
CHEZ ROUSSEAU, LIBRAIRE
RUE RICHHLtEU t IO3
DEUUNAY, PALAIS ROYAL, GALERIE D'ORLÉANS
AMYOT, RUE DE LA PAIX, 6
1840
F INTRODUCTION.
Travaillons, créature* mortelles, travaillons notre propre
existence O homme travaille à refaire ta société., si elle
est mauvaise en cela tu imiteras le castor industrieux qui
iiltlt sa maison. Travaille la la maintenir, si elle est bonne;
en cela tu seras semblable au récit qui se dérend contre les
flot* rongeurs. Si lu t'abandonnes, si tu lasses a la chimère
du hasard le soin de ton avenir, si lu subis l'oppression,
si tu néglige% I'fruvre de ta tu rnoiirras dans
si tu négliges IVruvre de ta délivrance, tu mourras dans
le désert comme la race incrédule d'Israël. Si tu t'endors
dan> la larhelr, si tu souffres les maux que l'habitude l'a
rendus familiers, afin d'éviter ceux que tu croiséloignés,
si tu endures la soif par méGance de l'eau du rocher et de
la verge, du prophète, tu mérites que le ciel t'abandonne et
que la mer roule sur toi ses flots indifférents. Oui, oui, le.
plus grand crime que l'homme puisse commettre, la plus
grande impiété dont il puisse souiller sa vie, c'est la pa-
russe et l'indifférence. Oui qui ont fait un mérite aux
hommes de subir l'insolence et le despotisme d'autres
hommes, ccux-lâ, dis-je, ont péché ce lont de faux pro-
phètes, et ils ont égaré la race humaine dans des voies de
malédiction ( Georcb S*>d, Sptriilon.)
LE corps social a, comme le corps humain, ses maladies externes
internes il y a cette différence entre eux que l'étude de l'un peut
^ptre soumise aux investigations mathématiques de la science, tandis
que celle de l'autre être de raison doit être à tout jamais, par
l'essence de l'esprit humain rangée parmi les sciences incertaines,
autrement dit spéculatives. Pour que la médecine restée pendant
vingt siècles sous l'inlluence du rlinrl.tlnniMne cl de l'ignorance, fit
INTRODUCTION.
des progrès réels, il a fallu ouvrir ce corps mystérieux qui renfer-
mait tant d'énigmes qui paraissaient insolubles, compter et dé-
composer les os de cette admirable charpente, mettre à nu le
mécanisme de l'organisation, étudier le jeu de chaque nerf, de
chaque muscle, créer, en un mot, une nouvelle science, l'anatomie,
dont le scalpel a disséqué jusqu'aux apparences de la vérité. Malgré
ce pas immense dans l'art médical, la chirurgie, venue après la
médecine, n'en est pas moins une science toute d'exactitude, toute
de faits qui parlent aux yeux, tandis que la médecine, nonobstant les
lumières qu'elle emprunte de la chirurgie, n'est encore qu'un
code de présomptions ou de suppositions prenant leur source dans
d'inexplicables anomalies.
Il en est de même à l'égard du corps social les hommes politiques
ou gouvernementaux en sont les médecins les publicistes en sont
les chirurgiens. Les premiers comprennent parfaitement bien l'état
du malade ils ont intimement reconnu la langueur dans laquelle il
gémit; ils lui tàtent le pouls, interrogent ses organes intérieurs,
prescrivent les plus savantes ordonnances pour le salut du patient;
ils bâtissent des systèmes admirables qui doivent assurer sa guérison;
mais en attendant la cure ou même l'effet des remèdes prescrits, ils
exploitent le malade à leur plus grand profit et celui-ci n'est bientôt
plus qu'un squelette la consomption le dévore, il meurt, et les vers
ont au bout de quelques jours, fait justice de ce colosse qui devait
triompher du temps.
Le publiciste a l'ceil plus intelligent, plus rapide, plus pénétrant
il n'interroge pas, il trouve il ne consulte pas, il opère immédiate-
ment, ou du moins il conseille les opérations qu'il est urgent de pra-
tiquer. Ses avis sont plus certains, plus infaillibles, et, si le malade
succombe, toute accusation d'ignorance contre lui serait absurde,
car les faits sont là il n'a pu agir autrement.
Polype immense dont les ramifications se dessèchent et périssent
• une à une, mais dont le tronc a son principe d'éternité dans l'intel-
ligence éternelle qui l'a créée, la société humaine depuis son ori-
INTRODUCTION".
gine, est pour l'homme le plus noble sujet de recherches. Il l'a
étudiée dans son enfance dans son adolescence, dans son âge de
puberté, dans sa virilité, dans ses phases de décrépitude il n'ose
cependant point affirmer qu'elle mourra, car il prononcerait un blas-
phème que deviendrait Dieu si la société disparaissait? à quoi
doivent donc se borner ses investigations? à l'analyse et à l'anatomie;
à quoi tendent tous ses vœux et tous ses efforts? à la voir prospérer
de plus en plus. Pour arriver à ce but, il n'est besoin ni de raison-
nements vagues, ni d'utopies erronées, ni de plans d'impossible
exécution il ne faut qu'ouvrir les yeux, suivre le cours des âges, et
comprendre l'esprit des gouvernements des peuples qui tour à tour,
ont figuré sur la terre. Il faut surtout approfondir la nature de
l'homme ses penchants, ses passions, ses caprices, et considérer
son bonheur individuel comme le bouclier du destin, comme la cible
contre laquelle il lance contre laquelle il émousse toutes les flèches
de son existence.
L'homme, en naissant, porte en lui-même des germes d'esclavage
et de despotisme; les vagissements de son enfance sont des témoi-
gnages irrécusables de cette vérité. Il crie, parce qu'il veut, parce
qu'il prétend, parce qu'il a le sentiment intime que, par le fait même
de son apparition au monde, ses besoins doivent être satisfaits. Plus
tard, son instinct lui indique un mode plus expéditif pour atteindre
les objets de ses désirs il se précipite vers eux, il s'en empare, il se
déclare de son propre chef maître et possesseur de la chose que son
impatience a conquise; en un mot, il exerce son premier droit de
propriété. Nous ne remonterons pas ici à la naissance de l'univers, ni
à celle du premier homme que la Bible nous dit ne pas avoir passé
par les différents Ages, de ce premier homme qui naquit tout viril des
mains du Créateur; c'est un point de foi qu'il n'est pas dans notre
intention d'attaquer, ni même d'examiner. Nous prenons un homme
d'aujourd'hui un homme de vingt ans par exemple arrivant dans
une société toute faite, aux lois et aux institutions de laquelle il est
obligé de se soumettre sous peine d'être jeté hors de son sein et
INTRODUCTION.
relégué dans les asiles ouverts au crime ou 'à l'aliénation mentale.
Supposons cet homme doué d'un génie supérieur et appelé par la
Providence à réformer cette même société dont il est membre, à
déraciner les superstitions qui l'humilient les abus qui la minent,
les vices qui la torturent. Que fera-t-il ce régénérateur prédestiné?
par où commencera-t-il son œuvre de législation ? prendra-t-il la voie
des miracles, comme tous les fondateurs d'un nouveau culte ? frap-
pera-t-il son pays des sept plaies comme Moïse ou nouveau Josué
arretera-t-il le soleil? mourra-t-il sur une croix comme Jésus? q
aura-t-il comme Mahomet, des entrevues avec l'ange Gabriel, et
peuplera-t-il son paradis de myriades de houris pour récompenser ses
adeptes? Non, certes le prestige des miracles n'est plus (1) et la
raison humaine est trop éclairée, trop positive pour se payer des
hallucinations d'un rêveur ou des singeries d'un hypocrite.
Non, il rejettera des moyens vieillis, usés jusqu'à la décrépitude
et désormais sans puissance sur l'esprit des hommes; il ne trouvera
d'autre voie que celle de s'assurer de leur conviction intime. Il expli-
quera les besoins moraux et sociaux par les besoins physiques. Le
génie, ce sera l'amour, et l'amour ce sera le génie, arbitre entre les
deux natures; il tachera d'établir entre elles cette harmonie, cet
accord que le grand être a créés comme indispensable équilibre de
tout ce qui doit vivre. Comme Dieu seul grand il dédaignera l'in-
dividu pour ne s'occuper que des espèces; mais de ces myriades
d'atomes humains qui naissent et périssent en un jour, il formera la
société, chaîne indissoluble, destinée à traverser les âges, et dont le
but sublime est de réunir à jamais les morts et les vivants. Il se ser-
vira du passé comme d'un phare pour éclairer le présent, de l'espé-
rance pour encourager l'avenir, de la philosophie pour assurer le
triomphe de la vérité.
(1) Note première. Voir à la fin du volume. Tout ce que nous écrivons ici est d'inspiration,
sans doute, notre accent de vérité a cependant été répété parideséchosanféricurs. Toute finie
palpitante l'a compris; pour le faire de plus en plus retentir, je transcris l'admirable passage
de Lamartine, dans son premier chant de CUUi-UaroUl, imité de Byron.
INTRODUCTION.
Mais qui remplira cette majestueuse et toute divine vocation? Quel
immense et bienfaisant oracle pourra jamais réaliser un plan si
généreux et surtout si humain ? Quel champion assez brave, assez
formidable osera entrer en lice contre le cancer d'égoïsme qui
d'heure en heure pénètre plus avant dans les entrailles sociales?
Eh quoi tout ce bien que nous rêvons ne serait donc que chimère ? 2
Quoi nous verrons toujours la patrie universelle travaillée, minée
par des erreurs millénaires, condamnée à expirer sous la sourde
influence d'un anévrisme moral? Oh loin de nous cette idée de
désespoir, loin de nous cette possibilité de l'anéantissement humain
notre intelligence notre raison nos yeux, tout nous dit que nous
marchons vers la perfectibilité et que la chose importante, la ques-
tion de vie ou de mort c'est de régler cette marche ascendante de
la manière la plus sûre et la moins destructive possible.
Plusieurs vont s'écrier Pour réaliser d'aussi brillants projets, pour
arriver à un avenir aussi séducteur, il faudra donc refondre la
société tout entière, ou plutôt la pulvériser pour enfanter une société
vierge, dont vous prendrez la mesure au compas, et dont, géomètre
habile, vous calculerez les besoins et les passions? Ne voyez-vous
pas, philosophe utopiste, que de la retraite où vous rêvez si bien,
va jaillir un fleuve de sang qui finira par inonder l'univers? Ne
voyez-vous pas la propriété en lutte avec la non-possession la
richesse avec la misère le travail et l'industrie avec la paresse ou la
fainéantise ? Comment apaiserez-vous cette épouvantable tempête
que vous allez provoquer? Comment éteindre cet incendie dont votre
haute sagesse ne sait prévoir ni les ravages ni les conséquences?
Votre intention est-elle de renouveler les sanglantes séditions des
Gracchus? Voulez-vous, comme Cortès ou Pizarre, foudroyer des
générations entières pour leur prêcher une impraticable religion
et les faire disparaître du globe, afin de donner leurs trésors en
pàture à vos prosélytes? Nouveau septembriseur,prenez-vous l'espèce
humaine pour de la chair à guillotine ou nouvel aigle de Corse
pour de la chair à canon ?
INTRODUCTION.
A cela nous répondrons que nous ne sommes ni des Gracchus, ni
des Marafs ni des Napoléons contempteurs des hommes et des
choses notre conviction est pure comme notre conscience et quel
que soit l'état putride où se trouve réduite la société nous conser-
vons encore l'espoir de la sauver. Que faut-il pour cela? Bien com-
prendre cette société étudier ses éléments, les ressorts qui la font
mouvoir et recueillir, comme fruit de ses recherches, le meilleur
mode de gouvernement possible. La société, c'est l'ensemble de tous
les hommes réunis par des besoins réciproques; mais la différence du
langage, du climat des mœurs de la religion, a morcelé cet en-
semble en plusieurs grandes associations partielles auxquelles on a
donné le nom de nations ou de peuples. Ces immenses agglomérations
une fois adoptées, chacun a dû sentir la nécessité de soumettre ses
membres à une même règle de conduite morale, capable d'assurer la
prospérité publique et de tenir lieu de garantie à la sécurité indi-
viduelle. La conscience ne pouvant plus suffire, il fallut que la loi du
plus fort succombât sous la loi du plus raisonnable. Tel fut le premier
thème gouvernemental mais comme il n'est rien de plus lent ni de
plus incertain que la marche de la raison, des conquérants ont d'abord
surgi, qui, se faisant loi vivante, établirent leur volonté comme seul
arbitre auprès de ceux qu'ils avaient soumis à leurs armes. De là, le
despotisme escorté de l'esclavage de là, l'injustice du fort prenant
le plus faible à la gorge et lui interdisant jusqu'au droit de récrimi-,
nation. Ce mode de régir les hommes, consacré sous la dénomination
de patriarcal, fut le premier en vigueur mais de là faudrait-il en
conclure comme tous les consécrateurs des choses antiques, que le
gouvernement d'un seul est le meilleur par cela même qu'il est le
plus ancien? Mais dans quels pays voyons-nous d'abord s'établir ces
gouvernements? En Assyrie, en Perse, en Egypte, et dans tout cet
Orient où, jusqu'ici, les hommes, énervés par les douceurs du climat
et dénués de cette énergie fatale aux déceptions semblent s'être
donné le mot pour vivre sans penser pour souffrir sans oser se
plaindre.
INTRODUCTION.
Plus tard, des peuplades venues de l'Orient, guidées par des chefs,
qui tous prennent le titre de rois, se fixent dans l'Hellénie. Soumises
d'abord au régime monarchique, elles reconnaissent bientôt le vice
de ce gouvernement, et sur ses débris s'établissent plusieurs répu-
bliques. Athènes, Sparte Thèbes Corinthe etc., sont régies par
des codes émanés du même principe mais leurs divers gouverne-
ments peuvent-ils s'honorer du nom de républiques? Non, car là
où je vois des ilotes, là où gémissent des esclaves, là où règne un
sénat de riches et une aristocratie armée, la république n'est qu'il-
lusoire. II en est de même à l'égard des Romains, qui envoyèrent
en grande pompe des députés étudier les lois de Solon pour se les
approprier. Ce n'est pas ici,le lien d'approfondir l'esprit de cette
politique romaine qui, sous des apparences populaires, fut plus
monarchique disons mieux, plus despotique que pas une de celles
dont l'histoire fasse mention. Quelle que fût sa généreuse et sage
nationalité le gouvernement romain ne voulut jamais comprendre
la sublimité du nom républicain dont son égoïsme se faisait une cui-
rasse contre les attaques des nationaux et des étrangers. Tout le
monde reconnaît aujourd'hui qu'à Rome l'égalité n'était que fictive
et qu'il y avait plus de tyrannie sous Caton que sous Tarquin. Depuis
la chute des rois jusqu'à Auguste, les annales romaines ne nous pré-
sentent qu'une lutte continuelle entre la classe riche et la classe
pauvre, entre les patriciens et les plébéiens, lutte dans laquelle ces
derniers, malgré quelques triomphes passagers, finirent toujours par
être écrasés. Le consulat, le décemvirat, la préture, le tribunat,
toutes ces institutions créées en faveur de l'égalité empôchèrent-elles
jamais qu'il existât des esclaves et des affranchis ? Que produisirent-
elles, sinon des combats à outrance, où la cause du peuple succomba
toujours sous la minorité des riches et des ambitieux qui commen-
çaient, au moyen de la corruption, par imposer silence aux organes
des volontés nationales, et finissaient, au moyen de la force, par
étouffer jusqu'au souvenir de toute ancienne vertu républicaine?
Lorsque l'empire romain eut exhalé son dernier soupir, lorsque
INTRODUCTION.
vaincu, démantelé par ces Barbares, dont ses légions avaient tant
de fois repoussé les attaques, il vit s'établir cent gouvernements sur
lés ruines du sien; tous ces gouvernements furent monarchiques
parce que tous les peuples qui écrasèrent le colosse étaient venus de
l'Orient, où, comme nous l'avons dit plus haut, règne de temps immé-
morial le despotisme avec son attirail de mollesse, de magnificence
et de misère publique. Revenus de leur stupeur et guéris de leurs
longues blessures, quelques États brillèrent politiquement dans la
longue période du moyen-âge. Gènes et Venise furent pendant long-
temps à la tête de la civilisation européenne. L'Orient fut inondé de
leurs flottes et des produits de leur industrie mais ce titre de répu-
blique, dont l'une et l'autre osèrent se parer, ce titre n'était-il pas
une chimère ? En proie à la cupidité et à l'insolence de leurs doges et
de leurs podestats, qu'étaient les Vénitiens et les Génois sinon des
esclaves dorés gémissant sous la plus dure des inquisitions sous la
verge de l'aristocratie mercantile? Parlerons-nous du système féodal,
de la longue et usurpatrice domination du sacerdoce, de la séculaire
supériorité de la noblesse? Nous laissons à l'histoire le soin de re-
tracer ces siècles de douleurs où la société humaine ne vécut que de
souffrances et de dégradation, mais où s'élaborait et fermentait en
même temps le principe régénérateur qui devait éclairer les peuples
sur leurs intérêts et les chefs des peuples sur leurs devoirs et leur
responsabilité. Notre tâche, à nous, c'est d'examiner à fond l'essence
de ce principe, de suivre son origine sa marche ses progrès, et de
prouver qu'il est aujourd'hui tellementinné dans les esprits que toutes
les entraves qui lui seraient opposées sont désormais devenues vaines,
et que la raison humaine en consacre de jour en jour le triomphe.
Pendant plus de quatre mille ans, les corps politiques ont, sans le
savoir, opéré leur révolution autour de cet immuable soleil d'égalité
vigilants et lumineux satellites, plusieurs philosophes ont tour à tour
essayé d'abord d'en démontrer l'existence, et de prouver ensuite que
l'espèce humaine gravitait involontairement vers lui mais il était ré-
servé aux grands écrivains qui ont illustré la seconde moitié du xvm0
INTRODUCTION.
siècle, de s'armer du télescope de la raison pour attester que ce qui
retardait le lever de cet astre des intelligences, n'était qu'une longue
éclipse occasionnée par l'interposition des préjugés, des abus et des
privilèges nuages impurs qu'il dissiperait enfin par ses rayons vic-
torieux. Cependant, avant de jouir d'une aussi bienfaisante lumière,
un combat à mort devait avoir lieu entre les anciennes idées et les
nouveaux systèmes. L'éloquence ne fut plus l'art de tromper et
d'éblouir, elle dut devenir positive, se plier dans le sens des sciences
nouvelles, comme la statistique et l'économie politique, pénétrer
dans l'intérieur du corps social et du cloaque le plus infect faire
éclore la prospérité publique, dont le germe avait été si long à se
développer.
Un pareil enfantement devait être laborieux; il ne fallait rien moins
pour l'opérer que le forceps d'une gigantesque révolution. Ce fait
mémorable, inouï dans les fastes du monde s'est réalisé en 1789.
C'est à la France si iong-temps déchirée par le vautour de la tyran-
nie, que le monde entier est redevable d'une réhabilitation que le
despotisme semblait pour toujours lui avoir interdite. Cette révolu-
tion n'a pas seulement modifié le pouvoir politique, elle a changé
toute la face de la société européenne. Son ébranlement a été élec-
trique, et, malgré le paratonnerre des vieilles croyances et des insti-
tutions surannées, la foudre de la régénérescence intellectuelle a
pulvérisé tous les rêves et toutes les illusions d'un système réaction-
naire.
JI est à regretter qu'une réforme aussi indispensable n'ait pu se
faire sans les plus épouvantables commotions; mais il en est des
révolutions morales comme des révolutions physiques (1), elles pro-
cèdent de la môme manière; les matières phosphorescentes, le
soufre le bitume, les gaz, les sels, les acides, combattent long-
temps dans celle-ci avant de produire ces volcaniques irruptions qui
engloutissent des villes sous la lave du cratère. Dans celle-là les
( Note seconde. Lord Erskinc dans le procès do Slocdalc.
INTRODUCTION.
avertissements sont plus sourds mais le danger est d'autant plus
imminent que le calme est plus séducteur. Aussi l'explosion est-elle
plus terrible plus impétueuse plus gigantesque, surtout lorsqu'elle
part d'un peuple qui, par sa position géographique doit influer sur
les destinées de l'univers (1). Voyez les révolutions des Provinces-
Unies, de l'Angleterre des États-Unis d'Amérique; sans doute ces
leçons furent grandes et terrifiantes mais que sont de pareils évé-
nements en face de la révolution française ? A peine le lion de 89,
endormi pendant douze siècles a-t-il agité sa formidable crinière
que tous les rois pâlissent et chancellent sur leurs trônes ébranlés
que les peuples, avertis par la grande nation commencent a com-
prendre les droits de l'homme. et qu'ils ne marchent qu'en trem-
blant sous la bannière de leurs despotes pour opposer une digue au
torrent des idées régénératrices. Pour la première fois les noms de
patrie, de loi, d'égalité, de liberté, retentissent aux oreilles des hommes
émancipés pour la première fois, un Vergniaud s'adressant aux
ministres, prononce à la tribune cette immortelle maxime La res-
ponsabilité, c'est la mort. Un sang nouveau circule dans les artères
des nations, sang rafraîchi rajeuni par la refonte et le remaniement
total des institutions il coule plus vif et plus impétueux à l'égoïsmc,
à l'individualité des castes succède un sentiment jusqu'alors ignoré,
l'intérêt général pivot sur lequel doit rouler désormais tout gouver-
nement. Plus de rois plus de nobles, plus de plèbe chaque homme
représente la nation mêmes droits, mêmes privilèges pour tous,
une seule aristocratie reconnue celle du talent et de l'intelligence.
Un peuple de frères à genoux devant un seul maître devant un seul
Dieu, la loi.
On pourra objecter qu'il a fallu des milliers de victimes pour par-
venir à cette résurrection politique, que tous les moyens ont été bons
pour l'accomplir têtes de traîtres et de transfuges boucheries
d'août et de septembre mais que sont des atomes humains dans
(l) Note troisiéme. Victor Hugo Élude sur Mirabeau.
INTRODUCTION.
l'ordre des choses une avalanche qui écrase et troupeaux et vil-
lages, un tremblement de terre qui bouleverse les deux hémisphères,
une inondation, un déluge; que sont tous ces désastres partiels, si non
des points dans l'espace, si non des anneaux de cette chaîne d'exis-
tence dont pas un génie ne saurait ni supputer ni calculer l'incom-
mensurable durée? Pour quelques heures la mort peut être victorieuse,
mais la vie surnage au milieu du sinistre immense après la tour-
mente l'homme surgit, beau de nouvelles idées beau de nouvelles
et plus nobles passions, étincelant d'enthousiasme inaccessible
aux illusions, fort de raison avide de vérité, riche de passé, de
présent et d'avenir.
Que le 10 Août ait tué la royauté, le 9 Thermidor foudroyé Robes-
pierre, le 18 Brumaire égorgé la République l'Empire anéanti le
Consulat, la Restauration jugulé l'Empire, les barricades de Juillet
écrasé la Restauration, qu'importent toutes ces mutations au grand
principe sorti de 89, rayonnant, immuable, indestructible comme
le soleil? Les comètes politiques l'approchent dans leurs orbes excen-
triques, mais bientôt elles disparaissent par cette force répulsive
garantie de l'éternité par qui tout vit, par qui tout ressuscite. Le
monde a plus vécu depuis cinquante années qu'il n'avait vécu pen-
dant cinquante siècles. Devant l'effrayante rapidité avec laquelle se
succèdent les événements l'antiquité reculerait de stupeur et d'ad-
miration. Que tout à coup les grands génies des siècles passés se
lèvent de leurs tombeaux, qu'ils assistent au drame dont nous-
mêmes attendons le dénouement que diraient-ils en voyant la
charte du monarchisme en lambeaux la religion expliquée par la
morale et la philosophie la morale par l'intérêt public, le men-
songe omnicolore démasqué par la presse, la vérité debout au milieu
des ruines de l'imposture la vérité fulgurant et pulvérisant tous les
faux prophètes ?
Cette œuvre sublime devait être accomplie en 1830 jamais cir-
constance ne fut plus large plus favorable au nivellement social
INTRODUCTION.
trois jours avaient suffi pour proclamer la puissance populaire la
seule grande la seule forte la seule légitime. Là se trouvaient en
présence la légalité contre l'injustice et la perfidie le droit et la
raison contre la folie et le vertige un peuple entier s'était levé au
nom de la loi là point de question d'égoïsme point d'amer sen-
timent là au sein de la pensée la plus noble et la mieux comprise
pouvaient être consacrés ces principes purs d'égalité et de fraternité,
heureux enfants de la plus formidable réaction consignée dans les
annales des siècles. Mais, il faut le croire, l'acte régénérateur n'était
pas encore parvenu à sa maturité dix transitions gouvernementales,
en quarante années, n'avaient pas assez éclairé le monde Jugurtha
n'avait pas encore acheté la république il fallait prouver aux hommes
et leur petitesse et leur corruption il fallait que du bout du doigt
l'univers touchât ses misères et ses turpitudes (1) il fallait montrer
à nu le squelette et consigner dans l'histoire qu'une lèpre invétérée
corrodait les viscères du corps social. Ce n'était plus le sang qui
devait animer et vivifier la grande famille à l'or, à l'or seul était
réservé le droit de bourgeoisie (2) l'indifférence politique devait
succéder à l'indifférence religieuse. Qui nous sortira de cet état de
marasme? Quel Hippocrate refusera les présents d'Artaxerxôs ? Qui
consultera nos blessures ? Qui viendra scruter assez consciencieuse-
ment nos douleurs, sinon pour les guérir du moins pour les al-
léger ?
Quelles pénibles et palpitantes réflexions ne fait pas naître une
vérité malheureusement si palpable Quel avenir d'impossibilité ne
fait-elle pas rêver En effet, à bien examiner les choses après avoir
fouillé dans le passé bien étudié les hommes comme ils furent,
comme ils sont comme ils seront en faut-il conclure que la répu-
(1) Note quatrième. Alesis Dumesnil, Victor Hugo,Ni5ard,Méry et le National du 4juillet
1836. Là vous pourrez vous convaincre, mieux que par moi, des vérités que je consacre ici.
(2) Note cinquième. M. Jacques de Susini a compris cette pensée dans le sens le plus
généreux.
INTRODUCTION.
blique est impraticable ? Non :cette assertion serait un crime de
lèse-humanité mais il faut en induire que ce gouvernement, tel
que nous le comprenons doit reposer sur des bases indestructibles,
comme celles de la nature; car, il faut bien le reconnaître jusqu'ici
il n'y a pas eu de république. Depuis Sparte et Athènes, depuis
Rome jusqu'à Gènes et Venise, et de nos jours en France, on n'a
fait que de la jonglerie démocratique. Sans doute, tout peuple a
besoin de chefs et de magistrats, mais sous la dénomination d'ar-
chontes, d'éphores de suffètes de consuls, de tribuns on de
dictateurs, qu'a-t-on vu autre chose que des oppresseurs ou des
tyrans? Il n'y a qu'un souverain admissible, c'est la loi. Asseyez cette
vestale sur le trône, elle ne demandera point de liste civile de 12
millions point de dots pour ses filles ou ses fils. Toujours vierge,
elle sera toujours modeste, toujours modérée armée du fouet de
l'indignation elle chassera de son temple les vendeurs et les ache-
teurs sa maison sera une maison de prière pour la prospérité pu-
blique elle rétribuera dignement ses ministres mais les rendra
responsables de leurs actes son oriflamme sera d'amiante, l'incendie
des passions ne saurait le dévorer. La loi, c'est la conscience des
nations, c'est l'ouvrage le plus éloquent, le plus sublime de la
Divinité consacré par la raison humaine. Quand arrivera le règne
de ce Messie depuis si longtemps attendu ? Quand les hommes,
saturés de malheurs et d'injustices, pourront-ils saluer l'avénement
de cette auguste souveraine? Son règne, nous n'auronspas le bonheur
de le voir éclore mais il ne faut pourtant pas renoncer à ce consolant
espoir; le génie de la vérité veille sur les destinées humaines. Un
jour subitement rayonnera sa lumière, et tous les oripeaux des fausses
grandeurs viendront se fondre dans la fournaise de la réalité. Ce mo-
ment ne peut être éloigné, et, si notre génération est condamnée à
se nourrir encore de mensonge d'imposture et d'hypocrisie, nos
fils, du moins plus heureux que nous, éclairés par nos fautes par
nos doutes par notre expérience recueilleront un héritage poli-
INTRODUCTION.
tique dont la sagesse sera le dispensateur, et la modération le léga-
taire universel. En attendant cet avenir désiré par tout cœur qui bat
pour le bonheur des hommes, en attendant un ébranlement dont
l'égoïsme seul désespère, nous nous empressons de répéter avec un
poëte ces vers admirables d'un génie patriote
Je veux des hommes fiers qui jamais abattu,
Rehaussent leurs malheurs à force de Vertus.
S'élancer intrépide au Bon du cor sauvage,
Ce n'est rien. Mais errer de rivage en rivage,
Souffrir, et du pays ne point désespérer,
Voilà ce qui me plalt, ce qu'on doit admirer.
DES
PEUPLES EUROPÉENS.
LE DESPOTISME.
EMPIRES DE RUSSIE ET DE TURQUIE.
II s'agit do savoir si te monde social avancera ou rétrogra
dera dans sa route sans terme; si l'éducation du genre
humain se fera par la liberté ou par le despotisme qui l'a
si mal élevé jusqu'ici; si les législations seront l'expression
du droit et du devoir de tous ou de la tyrannie de quel-
ques uns; si l'on pourra enseigner à l'humanité à se gou-
verner par la vertu plus que par la force: si l'on intro-
duira enfin dans les rapports politiques des hommes entre
eux ou des nations entre clics, ce divin principe de fra-
ternité qui est tombé du ciel sur la terre pour détruire
toutes les servitudes et pour sanctifier toutes les disci-
plines si on abolira lemeurtrelégal si on effacera peu à
peu du code des nations ce meurtre en masse qu'on appelle
la guerre; si les homme» se gouverneront enfin comme des
familles, au lieu de se parquer comme des troupeaux.
( A. DE Lamartine, 37 mars 1839. )
RousSEAU a dit L'homme est né despote; rien de plus exact.
Ouvrez les annales bibliques entrez dans ce paradis terrestre, dans
cet Eden séjour de tant de bonheur, de tant de non-retrouvables
voluptés. Adam y commande en maître à tous les animaux les bêtes
les plus féroces viennent s'humilier à ses pieds. Serait-ce donc une
magie que cette influence de celui qui peut plus sur celui qui peut
DES PEUPLES EUROPÉENS.
moins? Serait-ce une loi que cet instinct qui commande à la faiblesse
de s'incliner devant la force?
Dès l'origine des temps historiques, Nemrod le chasseur range
sous ses lois des nomades comme lui ces nomades le reconnaissent
pour chef; ils le suivent, ils l'imitent; mais, moins robustes ou moins
adroits, ils lui paient un tribut d'infériorité. Des bergers arabes vont
en Egypte s'imposer comme pasteurs de troupeaux humains Assur
fonde le royaume assyrien il crée le talisman des dynasties et
lègue son audace à d'autres audacieux. Aux chasseurs et aux pasteurs
succèdent les conquérants; ce sont des hommes de même trempe,
mais plus habiles et plus avides mais ils ont grandi avec les obstacles
qui leur sont opposés par des sociétés déjà plus nombreuses et plus
averties. Le monde se peuple, la terre se couvre de masses innom-
brables, et partout c'est un seul qui ordonne à tous; partout le
sceptre devient l'emblème de la puissance, partout l'homme veut
un de ses semblables assis sur un trône; il veut le voir traîné
dans un char, il veut le contempler portant couronne et diadème.
En Asie, en Afrique en Grèce en Italie, dans les Gaules, ce sont
des chefs militaires, sacerdotaux ou législateurs remplaçant les
héros ou les demi-dieux et fondant leur domination sur la paresse
et la stupidité des faibles. Ils inventent le mot de gloire, étoile cha-
toyante qui éblouit la multitude qui aveugle les plus clairvoyants.
Plus tard, sans doute, en traversant les siècles, vous voyez
les hommes comprendre davantage leur dignité, revendiquer leurs
droits et rompre le joug des despotes. Quelques peuples ne veulent
plus reconnaître la prérogative héréditaire. De là quelques États
libres à Athènes à Sparte, à Carthage, des magistrats spéciaux
doivent veiller aux intérêts populaires. Rome surgit au milieu des
âges elle chasse ses tyrans, et pendant cinq cents ans elle étreint
l'univers dans ses bras républicains; mais, enfin, succombant sous
des efforts si prodigieux, comme haletante sous le pouvoir de ses
consuls et de ses tribuns elle rampe de nouveau sous la verge
de ses empereurs. Et cependant l'immense Orient, berceau des
DES PEUPLES EUROPÉENS.
nations, l'Orient demeure immuable dans sa servilité. Depuis l'Asie-
Mineure jusqu'à l'Indus, an Gange et au fleuve Amour jusque par
de là le Caucase et l'Oural le despotisme appes3ntit son bras de fer
sur des myriades d'esclaves.
Rome tombe; elle meurt, et sur les débris du colosse, que voyons-
nous s'élever? des républiques? des États an moins mixtes?- Bien
loin de là chaque lambeau du grand empire devient un royaume.
Du nord et de l'immense plage de l'est, le despotisme accourt pré-
cédé de ses hordes partout des rois, des rois goths et visigoths
francs saxons et vandales, lombards et scandinaves partout guer-
riers portés sur des pavois ou mourant de décrépitude et d'hérédité
sur leurs trônes. Pendant douze siècles ce ne sont que sceptres
passant de main en main et nations à genoux devant des idoles.
Il faut donc le croire la nature le veut ainsi les hommes ont
besoin d'admirer des astres couronnés autour desquels ils se plaisent
à graviter. De quelque titre qu'ils le décorent, ce chef n'en est pas
moins leur maître et quelque nom qu'ils donnent à leur obéissance,
ils n'en sont pas moins des serfs et des esclaves.
Quels efforts n'a-t-il pas fallu à l'Angleterre pour opérer sa révo-
lution Étudiezles grands enseignements contenus dans celle accom-
plie par la France, vous avez là tous les matériaux nécessaires à
des méditations sur la science gouvernementale. Eh bien à quoi a
servi tant de sang versé ? à quoi ont abouti tant de frénétiques ébran-
lements ? A rétablir en principe le système monarchique; et l'Europe
entière à commencer par les cinq grandes puissances, ne se com-
pose aujourd'hui que d'empires et de royaumes.
Voyez pourtant cette gigantesque Russie posée comme une ina-
bordable cavale entre l'Asie et l'Europe. Elle n'est pas plus avancée
aujourd'hui en fait de gouvernement, qu'à l'époque où, fatigués,
dit-on de leur liberté les Russes appelèrent les Varègues qui leur
imposèrent les menottes monarchiques. Depuis Rurilc jusqu'à Nicolas,
c'est une série non interrompue de grands princes ou de principicules,
et plus tnrd de tsars ou d'empereurs investis d'une autorité absolue,
x
DES PEUPLES EUROPÉENS.
fortuite ou héréditaire ne devant compte de leurs actions à per-
sonne, et tenaillant à merci les populations hyperboréennes.
Au sein de ces nations hétérogènes tour à tour prosternées sous la
domination moscovite vit un seul et unique principe, la presque
divinité du chef de l'État Dieu et le Tsar. Dans ces deux mots se
résume le code de servilisme reconnu par la stupide conscience du
peuple et par la timide hypocrisie des grands.
Jusqu'à Pierre I", la Russie était presque Orientale; l'Occident n'a-
vait appris que par la voix des missionnaires le nom de cette contrée
boréale. Henri Ie', roi de France, avait bien épousé une princesse
Olga fille du grand-duc de Moscovie mais là s'étaient bornées les
relations des Français avec les Russes. Ce ne fut que longtemps
après lors des excursions commerciales des Génois et des Vénitiens
sur les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne, quel'Europe con-
nut la réalité d'un peuple dont l'existence avait jusqu'alors été consi-
dérée comme fabuleuse. Des papes, aux intentions toutes catholiques,
y avaient envoyé leurs apôtres, avec instructions scellées du grand
sceau de saint Pierre; mais assez heureux en Pologpe où leurs doc-
trines se sont implantées, ils avaient échoué chez les Moscovites, où
le culte et le rit grecs avaient pris force de loi. Rien ne put ébranler
ces Barbares, pas même le concile de Florence où des archiman-
drites et des évoques russes vinrent s'asseoir à côté des prélats ro-
mains, sous le prétexte de veiller aux moyens d'éliminer les Turcs
sur le point d'envahir l'héritage du premier des Constantins. On sa-
vait que dans le nord se trouvaient du fer da cuivre d'immenses
forêts de précieuses fourrures des hommes toujours disposés à
dévorer les enfants. Aux chroniques de Saxon le grammairien
d'Oléarius et de Carpin se bornaient toutes tes notions historiques
que possédait l'Europe sur cette zone qui s'etend à perte de vue sur
tout l'est du vieux continent. Mais à la fin du xvr3 siècle parut un
aigle à la tète humaine qui enfanta, par instinct et par originalité
plutôt que par génie le projet d'occidentaliser ses États. Et de fait,
si l'on découvre aujourd'hui une apparence de teinte monarchique
DES PEUPLES EUROPÉENS.
dans le gouvernement russe c'est par suite de ses relations poli-
tiques avec l'Europe et de la coquetterie de ses souverains qui, pour
se donner un dehors de civilisation ont voulu dissimuler le caftan
du barbare sous les draperies du manteau impérial.
Dans les fastes russes comme dans l'histoire de toutes les grandes
associations humaines, vous remarquerez des guerres civiles, des
invasions des excursions inattendues des secousses, des ébranle-
ments même mais ces grands mouvements n'ont en rien influé sur
l'essence originelle du gouvernement; le joug des Tatars, qui fut imposé
aux Russes pendant plus de deux cents ans semble même l'avoir à
jamais enraciné dans ces régions. Les dynasties ont changé des ré-
volutions de palais ont eu lieu dans le pays, mais les populations y
sont tellement habituées à la soumission qu'elles accordent à leurs
chefs, que jamais encore elles n'ont songé à substituer un autre mode
à celui qui les régit, ni même à le modifier. Preuve incontestable que
la nation russe est restée orientale jusqu'à ce jour dans le fond, et
qu'elle n'est européenne que par la forme.
Le mot autocrate ne traduit pas exactement celui de samodierjets
que le tsar adjoint à celui d'empereur. Un samodierjetz est celui qui
tient lui-même les rênes de l'État, qui conduit lui-même et lui tout seul
le char gouvernemental; c'est un titre tout babylonien, et nous voyons
le mot même de tsar terminer les noms de la plupart des monarques
d'Assyrie: Nabonatsar, Téglatphala/w Salmanatsar. Aussi, chez
les Russes, indépendamment des abus dont ne se privent nullement
les subalternes grands ou petits, rien ne se fait-il sans l'assentiment
préalable, sans l'autorisation expresse du tsar ou du gossoudar,
comme le nomme le peuple. En lui seul réside le pouvoir législatif,
et de lui seul émane le pouvoir exécutif. Il est la loi vivante chacun
de ses décrets est immuable, et depuis Yaroslaf auteur ou promul-
gateur du premier code russe, il n'a paru d'autres législateurs en
Russie que ceux qui y ont porté la couronne.
11 y a bien un simulacre d'aréopage à poste fixe et qui s'assemble
périodiquement pour ordonner l'exécution des lois mais dans le fait,
DES PEUPLES EUROPÉENS.
ce sénat, décoré du titre fastueux de dirigeant, ce sénat ne dirige
rien il ne fait exécuter qu'après avoir à l'avance soumis les affaires
à l'empereur c'est tout au plus s'il ose se permettre de délibérer
ses membres n'ont d'autre mission que de faire des rapports au
monarque sur les objets ou sur les causes dont il les a chargés d'étu-
dier la substance. Ils sont tellement faits à ce mécanisme judiciaire
tellement courbés sous les fourches de l'absolutisme que rien ne
leur coûte, pas même le temps, pour condamner ou pour absoudre
ad libitum.
A l'exception de Novgorod-la-Grande, qui un jour voulut se donner
les airs de ville libre et mimer les formes des cités anséatiques, jamais
vous ne verrez, dans l'histoire de Russie, comme dans celle du moyen-
âge, des échevins ou bourguemestres ou alcades refuser d'obéir aux
ordres des grands princes, bien moins encore des parlements leur
adresser des remontrances ou des communes en exiger des fran-
chises. Tout, dans ce pays vient d'en haut, c'est-à-dire du trône' qui
absorbe tout et qui dévore fout.
Si quelqu'un a jamais été utile aux souverains russes c'est Napo-
léon, légataire et dissipateur de tout ce que le génie de la République
avait laissé degrand, de large et de généreux. Pierre Ier avait importé
chez lui les diverses institutions administratives qui l'avaient le plus
séduit en Europe c'était, sous son règne, une mosaïque de légèreté
française, de pesanteur batave de raideur britannique; il avait pris
de tout et partout. Paul aux idées plus étroites se borna au capo-
ralisme il voulut singer le chapeau et la grande queue du Grand
Frédéric. Au bout du compte malgré tant de grotesques imita-
tions, le gouvernement russe n'avait pas encore d'homogénéité. Ce
fut Alexandre qui, copiant à la lettre tout ce qu'il y avait de despo-
tique dans les créations napoléoniennes centralisa l'administration
créa les divers ministères donna le mouvement et la vie à tous les
ressorts de la machine gouvernementale, et finit par coloniser dans
son empire sauf la question d'État, la marche des affaires publiques
telle qu'elle existe aujourd'hui parmi nous. Et ce qui démontre mieux
DES PEUPLES EUROPÉENS.
que tous les raisonnements imaginables l'éloignement dans lequel l'au-:
torité souveraine sait mainlenirses peuples, quand il s'agit de questions
politiques c'est que toutes ces mutations se sont opérées sans bruit,
sans choc et sans la moindre résistance de la part des gouvernés.
La plus grande, ou pour mieux dire la seule ambition des tsars, est
héréditaire; ils ont pour pensée dominante de suivre les inspirations
de Pierre 1er, ou de réaliser les plans de Catherine II. Tous ils rêvent
la monarchie universelle, et ne rugissent devant les révolutions de
l'Occident que parce qu'elles reculent jusqu'à un terme indéfini l'ac-
complissement de ce vœu césarien. Dominer sar l'Europe et sur
l'Asie embrasser la terre depuis la mer Glaciale jusqu'à la mer de
Mozambique et la Méditerranée depuis le grand Océan jusqu'à l' At-
lantique, tel est le but que se proposent les monarques russes;
marotte ou utopie leur moyen élémentaire pour arriver à leurs fins,
'est le projet bien arrêté de maintenir leurs peuples dans l'ignorance
et l'abjection du servilisme de consacrer les antiques superstitions,
de naturaliser le préjugé magique d'aveugle obéissance.
Immédiatement au-dessous du prince serpente l'orgueilleuse aris-
tocratie, propriétaire des deux tiers du territoire dont le troisième
tiers appartient à la couronne, qui en dispose à son gré pour récom-
penser les bons et loyaux services. L'aristocratie se divise en deux:
camps bien distincts la première est celle de souche ou de race
(korennaia) la seconde celle que l'empereur accorde aux vilains
qu'il extrait de la roture pour les élever au faîte des honneurs et du
pouvoir. On dirait exactement la fusion que Bonaparte voulut faire
de notre vieille et de sa nouvelle noblesse. Les seigneurs russes por-
taient autrefois le titre de boyars; les plus puissants formaient le
conseil du grand prince, et les gentilshommes, dits enfants boyars,
composaient sa garde. Il en était d'eux comme anciennement chez
nous des grands feudniaires de la couronne, tenus de prêter hoin-
mage lige, mais prêtant ou refusant à leur gré aide et secours au
maître. Les descendants de ces boyars, dont le plus grand nombre
se mirent à genoux devantlesbustes des lieutenants de Tcbinguiskhan,
DES PEUPLES EUROPÉENS.
ou même issus des Tatars demeurés dans le pays après la victoire de
Koulikof, sont aujourd'hui ceux qui font résonner le plus haut la
noblesse de leur origine et prétendent a\oir le pas sur tout ce qu'il
y a de hautes familles en Russie. Cette aristocratie rougit en secret
de donner la main à la nouvelle mais son orgueil fléchit devant l'in-
térêt personnel qui lui commande d'être sage et prévenante envers
deshommesriches des largesses de l'autocrate, etdécoréspar lui des
titres de comte ou de prince. A elle appartiennent de droit les places
les plus éminentes de la diplomatie, de la cour, de la magistra-
ture c'est l'officine obligée des ambassadeurs des chambellans
des ministres et de tous les grands dignitaires mais l'uniforme civil
bi chamarré d'or et d'argent qu'il puisse être est contraint de s'in-
cliner devant l'écharpe et les plumes de coq de tout homme salué du
nom de général. Comment en serait-il autrement dans un pays où
l'épauletlc est l'emblème de la faveur impériale et le thermomètre de
la considération publique ? Les nobles de fraîche date le rendent bien
de leur côté aux antiques hobereaux diamantés de cordons, de
crachats et de décorations de toute espèce, parfois les nouveau-nés
n'accordent que comme une grûce à leurs devanciers l'honneur de
s'abaisser jusqu'à eux. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, la vieille
noblesse conserve in petto rancune à la nouvelle; il existe entre elles
deux un levain d'animosité qui ne s'efface que devant un coup d'œil
du tsar, et, s'il arrivait une collision, ce serait lutte à outrance entre
ces rivalités. En attendant, toutes deux se rallient humblement autour
du trône. Toutes deux, si brillantes qu'elles puissent être sollicitent
avec empressement, avec bassesse même, un regard, un sourire,
un seul mot du souverain. Les seigneurs les plus notables, les plus
paisibles les moins ambitieux se font gloire de voir leurs enfants
enseignes ou sous- lieutenants dans la garde impériale, et plus ils sont
riches et influents plus ils se hâtent d'atteindre l'accomplissement
de leurs vœux. Car, si partout les titres. et la fortune sont magné-
tiques, s'ils possèdent une force quitient de la magie nulle part ils
ne sont aussi vénérés ni aussi dominants que dans les Éf.a's mnsco-
DES PET'PLES EUROPÉENS.
vites. Nulle part que chez eux vous ne trouverez des courtisans aussi
flexibles aussi souples, aussi malléables ils donneraieut des leçons
d'astuce et d'adulation à tous les lézards occidentaux.
Je ne parlerais point d'une troisième aristocratie, tant elle est ridi-
cule, si elle ne formait pour ainsi dire une haie qui empêche le
peuple de voir les grands de trop près. C'est elle qui fournit les fonc-
tionnaires de haut et bas étage depuis le plus ignoble mouchard
le scribe le plus mince, l'instituteur le plus ignare, jusqu'aux doc-
teurs et professeurs les plus recommandables. Ces hommes sont par-
filés sur toutes les coutures ils portent l'épée et le tricorne dans les
grandes occasions et, ce qu'il y a de plus curieux c'est que chacun
de leurs grades civils correspond en dignité à un grade militaire.
Depuis le secrétaire de gouvernement jusqu'au conseiller d'État,
séparés l'un de l'autre par huit degrés de considération ils forment
une chaîne de loups et de renards, bipèdes fort peu rétribués par le
budget mais possesseurs du droit de dévorer ou de plumer, selon
leur bon plaisir, tout ce qui, comme eux, n'a pas le privilége de
porter le costume à l'étiquette. C'est dans cette respectable caste que
se recrutent tous les membres de ce que nous appelions autrefois
la bazoche les avocats avoués notaires procureurs huissiers
et leurs clercs, et de plus cette innombrable tourbe d'indigènes et
d'étrangers que la police enrôle comme gens entendus et de fidélité
à toute épreuve. Ces derniers individus particulièrement, et tous
ceux que le gouvernement tient à sa solde dans les ministères et dans
les diverses administrations, font le gros dos, et rien n'égale leur
morgue et leur vanité. Ce sont les véritables sangsues de la nation.
Oseraient-ils démentir cette qualification, lorsqu'avec 5 ou 600 francs
d'appointements, ils réussissent presque tous à promener leur faste
dans de somptueux équipages? Leur impudence leur cupidité la
certitude de leur impunité ne peuvent se comparer qu'à la bassesse
dont ils font preuve envers leurs chefs. Les employés du fisc les
affidés de la police composent en majeure partie la classe infime dont
nous venons d'esquisser un faible portrait et certes ce n'est pas
DES PEUPLES EUROPEENS.
chez eux qu'il faut chercher la noblesse des sentiments, l'intégrité
dans les vues la conscience dans les actions. L'appât de l'or est le
seul mobile de ces âmes vénales et tous les obstacles s'aplanissent
devant vous si vous savez à propos faire jouer la fantasmagorie de la
puissance métallique.
Maintenant jetons les yeux sur une autre caste bien plus nom-
breuse, mais bien plus intéressante, jouissant à peine de quelques
priviléges acquis au prix de vingt, de trente et quelquefois de qua-
rante ans d'esclavage. C'est celle qui comprend les marchands de
quatrième guilde ou classe, les débitants, et en général tous les indi-
vidus dont l'occupation est le petit commerce. Tous sont affranchis
ou fils d'affranchis. Sans être serfs, ils n'en ont pas moins conservé
toutes les habitudes de la servitude, et, pour qu'ils n'oublient pas
leur origine, on a le soin de ne pas les exempter des punitions cor-
porelles ils touchent encore de trop près au menu peuple pour ne
pas jouir de quelques unes des prérogatives attachées au gros de la
nation. On pourrait les assimiler, en quelque sorte, à ce que sont,
dans l'échelle des êtres, les mollusques et les zoophytes, qui forment
l'anneau mitoyen entre l'animal et la plante. C'est parmi ces négo-
ciants du dernier degré qne les préposés du gouvernement, les gens
de justice et de police et autres trouvent largement de quoi s'en-
graisser, sans que ceux-là puissent jamais se permettre contre eux
la moindre plainte ou la moindre récrimination. 11 existe bien en
leur faveur un syndicat dépendant des bureaux de l'Ilôtel-de-Ville
( douma) institué dans le but de les protéger contre les exacteurs
mais les syndics eux-mêmes bien qu'issus de la même souche que
leurs clients, ont flairé le parfum de l'autorité, ils savent apprécier tout
ce qu'il y a d'excellent et de lucratif dans un poste qui ressort immé-
diatement de l'administration. Ces syndics ont fait d'immenses pro-
grès à l'école de leurs confrères en dilapidation, et ce n'est qu'après
les plus nombreux sacrifices, les plus riches cadeaux et les génu-
flexions les plus réitérées, qu'ils accordent une ombre de justice à
ceux qui ont le malheur de recourir à leur tribunal. D'une manière
DES PEUPLES EUROPÉENS.
ou d'une autre, les plaignants ou les réclamants ne s'en retirent ja-
mais sans la flagellation, et sans jurer de ne plus invoquer l'impar-
tialité des juges créés dans la seule vue de redresser leurs torts. C'est
ainsi que, dans certains États, sont tendues les toiles où viennent se
prendre sans le vouloir même des millions de mouches étourdies
qui ne conçoivent pas jusqu'où peuvent aller la ruse et la malice de
la tarentule despotique.
Descendons enfin jusqu'au dernier degré de la société russe. Là,
il faut étudier la couleur, le tempérament, le caractère, le moral de
la nation. Là, vous verrez trente millions (1) d'esclaves vautrés dans
la fange des superstitions et de l'ivrognerie, soumis aux châtiments
infamants du knout et du bâton. Vous les verrez se traînant à genoux
devant leurs seigneurs, et sur le ventre devant des intendants plus
méchants mille fois et plus avides que leurs maîtres, Plus faibles que
des femmes, ils n'ont que des cris et des larmes à opposer à leurs
oppresseurs. La glèbe, la corvée et autres avantages de même na-
ture, voilà l'héritage de ces condamnés à perpétuité jamais le mot
de liberté n'a fait tressaillir leurs âmes, car ce sentiment n'existe
pas dans leurs coenrs. Tels que des moutons imbéciles, ils se lais-
sent impitoyablement déchirer par les chiens qui devraient les con-
duire dans de bons pâturages. Non seulement ils sont marchandise
comme les bestiaux, mais ils passent de main en main comme des
bêtes de somme plus à plaindre ils savent qu'ils sont hommes
mais ils ignorent pourquoi. Le vaste réseau de l'ignorance enveloppe
ces générations abâtardies, et l'aristocratie, égoïste dans ses calculs
et dans son système, se garde bien d'en rompre le moindre fil et
tout cela se fait sous le prestige des dogmes religieux et au nom de
ce Dieu rédempteur descendu sur la terre pour tirer ses enfants de
(1) N'en déplaise a AI. Ni-Tag qui prétend, dans un article du Journal des Débals, en date
du 28 juillet 1830, qu'il n'y a plus en Russie que 10,000,000 d'eschnes. Cette erreur etc
rcproilullc par M. Las-Cases, dans le Silde du ai août 1839, où il traite d'une manière
supérieure la rivalité commerciale de l'Angleterre et de la Russie considérée sous le
rapport tic la question d'Orient S'il en était ainsi e'en serait fait de l'aristocratie russe, qui
ne vit que par ses esclaves.
DES PEUPLES EUROPÉENS.
l'esclavage et prêcher parmi eux la loi sublime de l'égalité. Et cela
ne se passe ni sur la côte de Guinée ou de Madagascar, ni chez les
Cafres ou les Hottentots cela a lieu en Europe, chez un peuple de
frères, sur un espace de dix mille lieues carrées et les hommes
ainsi muselés, ainsi courbés sous la verge, ne sont ni Lapons ,ni
Patagons, ni Zéelandais, ni nègres aux grosses lèvres, au nez épaté,
aux cheveux de laine ces hommes sont les plus beaux les plus
forts, les plus robustes de l'univers ils viennent des Scythes et de
ces Sarmates et Roxolans impatients de toute espèce de joug car
nous ne parlons point ici des Kirguis, des Kalmouks des Ostiaks et
des Kamtchadales nous entendons cette grande famille humaine,
renfermée dans cet immense plateau qui, partant des bords de la
Vistule et du Dnieper, finit aux rives du Volga.
Aucune statistique n'existe encore sur le nombre des propriétaires
ou seigneurs russes; et certes, si elle existe, elle doit se conserver
secrète dans les archives de M. de Kankrine, ministre des finances,
et ne jamais franchir le seuil du palais impérial. Cependant on peut
à la rigueur soulever ce voile mystérieux, et voir assis au banquet
des boyars, de gradin en gradin, soixante ou quatre-vingt mille
seigneurs possédant non les corps, mais les âmes de leurs esclaves.
Le comte Schérémétief en a en toute propriété de cent vingt a cent
soixante mille il peut à lui seul lever une armée. MM. Démidoff
sont possesseurs d'une grande partie des fabriques de Toula, héri-
tage de leur aïeul le forgeron, et d'une grande partie de mines d'ar-
gent, de cuivre, d'or et de platine, depuis l'Oural jusqu'à l'Irtisch.
Les arendes, comme nous l'avons déjà dit, sont ensuite des do-
maines dont le tsar dispose en faveur de ceux qu'il veut récompen-
ser, et auxquels sa caisse parfois vide ne lui permet pas de donner
de l'argent. Ces arendes ou terrains en friche, en faux rapports ou
incultes, qui les cultivera? qui promènera la charrue sur ces espaces
marécageux ou vêtus de bruyères? qui les fumera? qui les fera
fructifier au profit du maître favorisé? Ce seront les serfs qui voue-
ront leurs âmes au bonheur et aux voluptés du maître; les serfs qui,
DES PEUPLES EUROPÉENS.
pour du pain noir, de mauvais choux et quelques verres d'eau-de-
vie de grain, quelquefois du kvass, arroseront la terre de leurs
sueurs, et n'auront pour compensation, en cas de fatigue ou d'ivresse
forcée que des coups de fouet ou des paroles grossières d'un in-
tendant cruel par calcul, par richesse de despotisme. Si des riches
seigneurj nous passons à ceux que leurs confrères même saluent du
titre de pauvres, le tableau est encore bien plus hideux. Il y a tel
castelan ou châtelain qui ne commande sous le soleil qu'à cent
qu'à cinquante ou même qu'à vingt-cinq âmes. Oh 1 malheur, mal-
heur aux infortunés que le sort a fait naître sous leur domination
Il n'est Sorte de tortures que ces inquisiteurs n'inventent pour forcer
leurs vassaux à centupler le produit de leur mince revenu. Là se
réfugie la gehenne de l'esclavage; là, ce ne sont que pleurs, que
lamentations, que grincements de dents, mais point de murmures,
car le murmure excite de nouveaux châtiments, et à l'homme
déchiré de coups de fouet, haletant sous les lacérations du knout,
est interdit jusqu'au droit de se plaindre et de crier grâce.
Au milieu de peintures aussi odieuses, il serait pourtant injuste
de ne pas rendre justice à des nobles de haute sagesse et de haute
philosophie, qui savent apprécier l'homme, plaindre l'esclave, et ne
profiter de leurs avantages sociaux que pour vivre, pour faire vivre
et pour pardonner. Gloire à ces hommes généreux, vêtus de la peau
du tigre, mais dont le cœur sait battre au nom sacré de l'humanité 1
Ils sont rares, ces hommes, mais il en existe je les ai vus, je les
ai honorés, je les honore; je leur ai vu verser des larmes sur le sort
de leurs esclaves, et, si peu riches qu'ils fussent même, alléger pour
eux le poids du travail et des corvées journalières.
Voilà donc le corps russe bien tracé bien analysé le tsar, les
nubles de haute et basse lice, les affranchis, la plèbe. Nous croyons
avoir convenablement établi toutes les lignes de démarcation qui
séparent les castes entre elles; il nous reste à faire voir la différence
qui existe entre le gouvernement russe et le nôtre.
Le tsar et le roi constitutionnel diffèrent en ce que celui-ià est
DES PEUPLES EUROPÉENS.
ogre de droit et de fait, tandis que celui-ci n'engloutit la substance
populaire et ne trône que du consentement et du bon vouloir de la
nation qu'il dévore. L'espace entre l'aristocratie russe et la nôtre,
c'est que l'une absorbe par privilége d'hérédité et par paresse ce que
l'autre arrache par l'activité que lui donne le pouvoir de l'argent.
Les affranchis, formant classe à part, appartiennent entièrement au
pays qui les fait tels sous le titre dérisoire de bourgeois [mes(schané)
Quant au peuple, ses labeurs sont les rails, inoxidables jusqu'à pré-
sent, sur lesquels circule en tous sens l'immuable locomotive de
l'État, suivie de tous ses wagons.
On peut dire que la Russie est une sorte de Chine européenne
4 seulement, comme les souverains du pays conservent religieuse-
ment le pacte héréditaire de leur plus glorieux ancêtre, les étrangers
y sont admis, avec permission d'y faire valoir et produire les fruits
de leur science et de leur industrie. Mais malheur à ceux qui vou-
draient y implanter des idées nouvelles ou subversives de l'ordre
actuellement existant. Les pensées fixes, c'est-à-dire despotiques,
sont le pivot sur lequel roule toute la machine gonvernementale
russe le chef se réserve le droit de repousser toutes celles qui pour-
raient nuire à l'unité de sa marche, à l'ensemble des vues de con-
centrement dont il a hérité avec le trône.
S'il y a de la ruse dans l'énorme puissance russe (1), il faut en
accuser les longues et nombreuses relations qu'a entretenues la
Moscovie avec les Grecs, qui n'avaient que cette arme à opposer
aux Barbares qui menaçaient leur empire. Sa force n'est pas dans sa
constitution, minée chaque jour par l'aristocratie, et menacée par
l'invasion des doctrines modernes sa force est dans l'inertie du
peuple, dont elle éloigne autant que possible les lumières euro-
péennes et l'infiltration des dogmes sociaux qui ont leur source dans
le cœur de tous les hommes accessibles aux élans de la liberté et de
(1) Le cabinet de Saint-Pétersbourg est un des plus machiavéliques de l'Europe, l'our
preinejc transcris un passage de t'ouvrage de M. E. de Cadalvene {l'Egypte et la Turquie ),
sur la marche de la diplomatie russe à l'époque de la lutte des Grecs contre les 1 urc». Ce
document méritait une publicité que j'ai vainement réclamée. ( voyez la nole lixiemc.)
DES PEUPLES EUROPÉENS.
l'émancipation sa force réside surtout dans cette magique croyance
professée par tous les sujets de l'empire, et qui leur dit que manquer
au tsar c'est manquer à Dieu, qui du haut du ciel leur ordonne de se
soumettre et de mourir pour son représentant sur la terre. Com-
ment ne pas traiter en esclave une nation qui, sur un chiffre de
soixante millions d'habitants (1), en compte à peine cent cinquante
mille cultivant les écoles, d'après les documents même fournis par
le Journal de l'instruction publique (Zapisski narodnago prosvést-
chéniu 1826).
Tout cela n'empêche pas que les tsars n'aient atteint leur but, et
que Ieurépée, comme celle de Damoclès, ne demeure suspendue
sur la tête de tous les monarques européens. On exagère, il est
vrai, le nombre des soldats que les Russes peuvent faire marcher en
cas de guerre générale (2) la peur en a même exagéré le chiffre
jusqu'à quatorze cent mille. Sans doute l'empire est assez formi-
dable, et le système militaire y est assez en vigueur pour pro-
duire un semblable résultat mais la peur ne calcule jamais les
troncs d'arbre lui apparaissent comme des fantômes, et d'une
escouade elle fait sans peine un régiment. Il y a eu de la lâcheté ou
de l'ignorance dans de pareilles suppositions. Oui, sans doute, l'em-
pereur de Russie peut mettre sur pied une armée plus nombreuse
que tous les Darius et les Xerxès de la Perse mais sera-t-il jamais
assez dépourvu de sens pour dénuder tous ses États? Qui défendra
ses provinces de Géorgie? Qui défendra les frontières bessara-
biennes ? Qui mettra un frein aux incursions des populations tatares
et cosaques encore mal soumises? Et dans l'intérieur même, dégar-
nira-t-il toutes les forteresses et toutes les grandes villes, où, d'un
moment à l'autre, pendant son absence, peuvent éclater des germes
de révolte ou d'insurrection? Son aristocratie, qu'il craint bien plus
que le peuple, n'est-elle pas aux aguets pour soulever le pays, sous
(I) Balbl Géographie.
(a) Dans 11 Renie du Progrès, 9« livr. 15 mai 1859 j'ui donné un aperçu des forces mili-
taires de l'cm pire de Ilussic basé sur les documents les plus aulhentiqucs particuliirc-
ment sur des extraits de VlnvnlMe rime, journal militaire officiel.
DES PEUPLES EUROPÉENS,
le préteite d'un bonheur dont elle fera lujre quelques rayons dans
ces contrées mortes à toute lumière et à toute prospérité? Craintes
chimériques ou connaissance bien superficielle de la politique des
autocrates! Ils sont trop habiles pour supposer qu'un système d'inti-
midation puisse réussir sur les masses occidentales. Nous ne sommes
plus au temps des Huns et des Vandales nous ne sommes plus même
à l'époque où les ours du Nord se ruaient sur le lion de Leipzig et
de Waterloo. Non, des vues plus sages conduisent le régulateur des
peuples du Tanaïs et du Borysthène. Malgré ses nouveaux triomphes
aux monts Balkans et dans les champs de la Pologne, il sait supputer
de quel poids peut être son glaive dans la balance, il a mieux que
personne et mieux que pas un staticien au monde, la conscience de
sa force ses cadres sont faits à l'avance en cas de collision, il aura
organisé toutes ses légions, et si deux cent mille hommes peuvent
traverser la Vistule, c'est tout ce qu'il pourra faire pour consacrer le
pacte de sainte-alliance il craint trop la Pologne pour ne pas la
laisser dévorer par deux cent mille autres soldats. Soixante mille dans
le Caucase, quarante mille sur les confins de la Turquie, quatre-vingt
mille pour ses armées navales, et tant d'autres sur le Don sur
l'Oural, dans ses capitales de Saint-Pétersbourg et de Moscou vous
ne serez pas loin du chiffre énorme inventé par la terreur des armées
moscovites. Que l'aigle à deux têtes se contente de regarder les
flots du Dniéper et les rives de l'Océan pacifique et qu'il ne songe
pas à planer sur la tente d'un nouvel Attila il tomberait mort aux
pieds de la civilisation marchant terrible et victorieuse devant la
tyrannie. Et puis l'empereur Nicolas n'ignore pas que ce grand
fleuve d'idées démocratiques qui, depuis la Constituante, coule à
travers la France et une partie de l'Europe, tantôt large et puis-
sant, tantôt resserré dans ses rives ou caché sous le sol, n'est pas
anéanti parce qu'il a disparu un instant. Tout ce que put faire Napo-
léon fut de détourner son cours et d'en inonder l'Europe. Quels
seraient donc les puissants génies qui prétendraient aujourd'hui le
tarir? 2
DES PEUPLES EUROPÉENS.
Ah! plutôt, en dépit des intimidateurs, espérons qu'un jour le
baume de nos institutions démocratiques fermera les plaies de tant
de millions de nos frères qui souffrent et se désolent loin de nous;
espérons qu'un jour le Russe et le Cosaque, le Baschkir et le Tongous
jouiront des bienfaits de notre glorieuse révolution de 89; qu'un
jour, après tant de siècles de servitude, ils deviendront libres, intel-
ligents, et que, plus heureux que nous et plus sages, une fois
maîtres de leur bonheur et de leur liberté, ils ne se laisseront ni
abuser par les déceptions, ni terrifier par tant de systèmes enfantés
par l'égoïsme déguisé sous le nom de philantropie. Bien loin est
peut-être encore ce moment que nous appelons de tous nos vœux
bien des années s'écouleront encore pour ces peuples dans les larmes
et (ce qui est pis encore) dans l'insouciance de l'esclavage et dans
l'oubli de leur dignité; mais, quelques efforts que fassent leurs
oppresseurs pour les maintenir dans l'abjection, les eaux bienfai-
santes de la civilisation s'infiltreront parmi eux, et les sources de la
vie sociale s'ouvriront pour désaltérer leurs descendants après le
long pélerinage de leurs ancêtres et de leurs pères dans la solitude
et la privation du désert.
Nous ajouterons à nos réflexions, bien antérieures même à notre
citation, celles du National, en date du 8 février 1838
« La France n'a pas besoin, pour remplir le rôle qui semble lui
« être destiné dans l'histoire du monde, d'agrandir sa. puissance.
« Mais ce qui est pour nous un sujet d'inquiétude et de douleur,
« c'est de voir qu'elle reste dans une sorte d'engourdissement léthar-
« gique, tandis que d'autres nations, poursuivant hardiment leur
a carrière autour d'elle menacent d'étouffer notre antique natio-
« nalité. Si nous jetons un regard autour de nous, nous voyons d'un
« côté la Russie grandir et s'avancer en Europe avec une rapidité
c( bien faite pour causer de l'effroi. En même temps qu'elle règne à
« Varsovie, qu'elle s'approche de la Baltique, elle consolide sa puis-
« sance à Constantinople, et, à l'aide de la Porte devenue sa vas-
« sale, elle commence déjà à faire sentir jusque dans nos possessions
DES PEUPLES EUROPÉENS.
« d'Afrique l'effet de ses intrigues. Tandis que la Russie s'agrandit
« sans cesse par les armes et par les traités, ses agents secrets inon-
« dent l'Allemagne et pénètrent même en France, où ils ont mission
« d'acheter des écrivains, afin de faire préconiser chez nous l'excel-
« lence du génie moscovite et le principe du gouvernement autocra-
« tique.
c La prétendue civilisation que la Russie veut porter sur les rives
« du Bosphore et de l'Indus, en attendant qu'elle l'introduise dans
« l'ouest de l'Europe, c'est la civilisation du sabre et du bâton.
« Pendant que le principe russe s'élève ainsi à l'orient, un autre
« principe règne à nos portes, représenté par l'aristocratie anglaise
« c'est celui de l'intérêt individuel, qui a pour forme l'égoïsme mer-
« cantile, et pour résultat politique la prépondérance absolue de
« la richesse. C'est en Angleterre qu'a pris naissance la fameuse
« maxime Chacun chez soi chacun son droit. Suivant l'ordre social
« qui dérive de cette maxime un homme, une nation n'a d'autre
« règle que son bien-être particulier peu lui importe ce qu'il
« advient des autres hommes et des autres nations. L'Anglais
« parcourt les mers et soumet le monde pour ajouter quelques jouis-
« sances au comfort de sa maison agir dans un autre but, c'est pour
« lui une folie et un non sens, car devenir plus heureux et plus riche
« est, suivant lui toute la règle morale.
« La race anglaise a fait sans doute de grandes choses pour propa-
« ger son système long-temps elle a soldé l'Europe coalisée contre
« nous; elle a fait du Portugal une colonie britannique; elle a jeté
« des garnisons sur le sol de l'Espagne; partout où elle a pu concevoir
« l'espérance d'établir un commerce avantageux, aussitôt elle y a
« bâti un fort et planté son drapeau. C'est ainsi qu'elle occupe presque
« tous les points importants de la Méditerranée, et qu'elle tient les
« clefs de la mer Rouge et du golfe Persique ses marchands ont été
« fonder des empires jusque sur les bords de l'Océan indien et dans
« les solitudes de la Polynésie; mais leur présence n'a été d'aucun
« avantage pour le monde à qui ils n'ont apporté que l'amour effréné
DES PEUPLES EUROPÉENS.
3
« de l'or et le culte de soi-même. L'Inde et l'Afrique et le Nouveau-
« Monde ont supporté la civilisation anglaise sans devenir plus heu-
« reux ni meilleurs, parce qu'aucun sentiment d'égalité, aucun prin-
« cipe de dévouement et de respect pour les autres hommes, n'a pu
« germer autour du drapeau britannique.
« Ce sont les idées qui gouvernent le monde l'idée russe ou l'unité
a despotique tend à en soumettre une grande partie l'idée anglaise
« ou le système du droit individuel menace d'envahir le reste.
« Ce qui distingue la France, ce qui fait sa vie et sa nationalité,
« c'est le besoin de dévouement pour la cause de tous ceux qui
« souffrent. Nulle idée nulle découverte nulle richesse, n'ont pour
« elle de valeur, si elle ne peut en faire jouir les peuples étrangers. La
« fraternité universelle est sa croyance, et sous les formes les plus
« vicieuses de gouvernement qu'elle ait eu à supporter, ses efforts
« ont toujours tendu, non à subjuguer le monde, mais à le faire jouir
« des bienfaits de la civilisation.
LA TURQUIE.
Nous n'envisagerons pas l'pmpire turc tel qu'il existe de nos
jours, luttant contre les douleurs d'une imminente agonie, menacé
par deux implacables ennemis, abandonné de Mahomet, et remettant
ses destinées à l'arbitrage des grandes puissances européennes. Ou-
blions Mahmoud, maudit par les vrais croyants à cause de son amour
pour les innovations, et reportons-nous à cette époque où le croissant
brillait de tout son éclat. C'est au quinzième siècle le trône des
successeurs de Constantin s'écroule les Comnène et les Paléologue
ont vainement lutté contre les Barbares Byzance est au pouvoir de
l'islamisme, l'étendard du prophète a remplacé le Labarum du Christ.
Sainte-Sophie n'est plus une basilique c'est une mosquée. L'Oc-
cident s'est ému; il a tremblé devant les fils d'Omar. L'Orient va-
DES PEUPLES EUROPÉENS.
t-il se ruer sur l'Occident, pour se venger des sanglants pélerinages
inscrits dans l'histoire sous le saint nom de croisades? Non, ces
i edoutables représailles n'auront point lieu la Liberté a déjà fait
retentir sa voix chez les peuples de la chrétienté. Mais la désolation
règne dans les plaines de Marathon, aux Thermopyles et dans ce
Péloponèse si beau de souvenirs républicains. Tout a changé de face
(,'est la Livadie, c'est la Morée. Plus de Thrace plus de Macédoine
le grand-seigneur ne veut pas même de vassaux il lui faut des
esclaves. Il détruit jusqu'aux vestiges des plus glorieux monuments
il se plaît à marcher au milieu des ruines. C'est le despotisme avec
toutes ses horreurs.
Aux scènes de carnage succèdent des jours plus calmes. Les
batailles de Lépante et de Péterwaradin ont appris aux vainqueurs
de l'empire d'Orient ce qu'ils ont à attendre de l'Occident. Les sul-
tans ne franchiront plus désormais la barrière qui leur est imposée
par la civilisation il faudra que le croissant s'incline devant la force
intelligente. Dans le nouvel empire, une administration s'organise
des relations s'établissent mais le même esprit de gouvernement
subsistera toujours sur le territoire conquis. L'homme y sera tou-
jours marchandise, et la volonté d'un seul aura droit de vie et de
mort sur tous.
Cependant, au Nord, un peuple sur lequel auront pesé pendant
plus de deux siècles les successeurs de Tchinguiskhan mais que
Jean III et après lui Jean IV, auront affranchi du joug, ce peuple
viendra demander raison aux Turcomans des outrages dont les
Tatars l'auront abreuvé. Cette vieille querelle renaîtra de ses cendres.
Il faudra du sang nouveau pour laver les griefs antiques. Un homme
viendra qui, prenant le titre de tsar, demandera compte de l'oppres-
sion passée. Après avoir traversé l'Europe, et appris à Narva com-
ment il faut vaincre Charles XII, il poursuivra ce dernier à Pultawa,
et prétextera l'hospitalité de Bender pour chercher dispute à un rival
dont il convoite déjà les possessions comme devant faire partie de
l'im mense empire qu'il porte dans son génie. Il se tiendra debout
DES PEUPLES EUROPÉENS.
sur le sommet du Caucase et du Taurus, pour planer plus à son aise
sur la cité des Constantins. « C'est là, dira-t-il, la clé de ce trésor
« qui doit m'assurer la propriété de l'Europe et de l'Asie; c'est la clé
« de voûte de l'édifice dont j'ai fondé les bases. A vous, mes succes-
« seurs, le soin de réaliser mon œuvre. A yous, Anne et Élisabeth;
« à toi surtout, Catherine, le courage et le pouvoir de soumettre
a ceux dont les frères ont fait endurer tant de maux à nos peuples.
« Ils seront vaincus à Ismail l'un de mes fils, enlaçant la Sublime-
a Porte dans les filets de cette ruse empruntée aux Grecs vaincus par
«les Ottomans, s'asseoira sur le trône du Bosphore. J'exciterai
a contre Mahmoud le sultan d'Égypte. La Russie interposera sa voix
a souveraine dans tous les actes politiques; elle succédera au nou-
e veau Cambyse qui viendra engloutir ses armées et sa gloire dans
a mes déserts. A son bon plaisir elle déclarera la guerre, et les traités
« de paix ne seront que des armistices favorables aux vues de sa poli.
« tique. Tchikhatchof entrera en accommodement avec les Turcs,
« lorsqu'elle aura besoin de ses troupes pour enfanter les désastres
« de la Bérûsina. Mais ce ne sera point son or qui sera prodigué dans
« cette occasion ce cera celui des Anglais. Pour aplanir tous les
« obstacles, la Pologne disparaîtra du monde et la terre des Jagel-
« Ions sera incorporée à jamais à son empire; ses populations iront
« habiter les contrées sibériennes. J'irai plus loin je briserai tous
« les liens de la reconnaissance, et un jour viendra où les Anglais
« chassés des Indes, viendront s'humilier devant moi, pour conserver
« quelques avantages du commerce que j'aurai absorbé à moi seul. A
« Navarin sera détruite la flotte turque, non par mes aisseaux, encore
a inexpérimentés, mais par ceux des puissances même que je redoute
a le plus; je partagerai leur gloire sans avoir couru leurs dangers. Il
« n'y aura plus de Balkans, et j'entretiendrai l'esprit de révolte
« parmi les Valaques et les Moldaves, dans la Bosnie et dans la Rou-
« mélie je serai maîtresse des bouches du Danube; l'Autriche les
« ambitionne en vain -et jamais sa marine ne paraîtra ni sur le
« Pont-Eusin ni sur la Propontide. »
DES PEUPLES EUROPÉENS.
Jamais l'empire turc ne s'est trouvé dans une position aussi grave.
Lorsque Mahmoud vivait encore, avec son puissant génie de régéné-
ration et l'étude qu'il avait faite de l'esprit d'envahissement des mo-
narques russes, il pouvait opposer un frein de prudence et de force
à ses ennemis mais aujourd'hui qu'il n'a pour successeur que le
plus jeune et le plus débile de ses enfants, aujourd'hui que les des-
tins de l'empire sont remis entre les mains du vieux Khosrew, où
s'arrêtera l'élan de la puissance moscovite? A moins d'une résolution
ferme de la part des quatre grandes puissances continentales, c'en
est fait d'une manière ou de l'autre de Constantinople qui appar-
tiendra ou aux Russes ou aux Égyptiens. La diplomatie échouera
« dans cette grande circonstance. Il arrive de ces moments où la force
seule peut triompher des obstacles, et les Russes en sont venus à ce
point d'étouffement, qu'ils ne sauraient gémir plus longtemps sous
le poids du cauchemar qui les écrase.
Aussi ce serait en vain que nous essaierions de tracer ici les élé-
ments de leur gouvernement. Torturés de jour en jour davantage
dans l'étau politique c'est à peine s'il leur reste une ombre d'ad-
ministration. Tout est en souffrance chez eux les lois y sont mal
exécutées; les pachaliks sont en émoi en Europe et en Asie. Des
rives albanaises aux campagnes de la Bulgarie et par delà le Taurus,
ce ne sont que sujets rebelles l'Egypte menace sa rivale de tout
l'éclat de sa puissance sur terre et sur mer, et l'insatiable Russie est
à ses portes avec ses conférences fallacieuses ou ses innombrables
soldats.
Il faut presque le penser, il arrive dans l'histoire des peuples ce
qui se passe pour les simples individus, il faut que les uns et les
autres remplissent leurs destinées. Le fatalisme n'est pas une idée
anti-philosophique, il est tout oriental. Il est de ces événements, de
ces désastres que toute la prudence humaine ne saurait conjurer,
bien qu'elle les sente et les prévoie c'est une descente tellement
rapide qu'il n'y a pas moyen d'opposer un mouvement rétrograde.
On voit le précipice et de quelque frayeur qu'on soit saisi de
DES PEUPLES EUROPÉENS.
quelque résistance qu'on puisse s'armer, il faut s'y plonger tout
entier.
Lorsque l'empire turc était un lorsque dans les premiers temps
qui suivirent la conquête des pachas, tout palpitants de leurs vic-
toires, savaient imposer silence aux murmures des provinces vain-
cues lorsque le nom seul du sultan était un talisman devant lequel
on ne connaissait point d'obstacles lorsqu'il y avait de l'entente et
de la concorde dans toutes les parties du gouvernement, il était facile
d'expliquer et de trouver le principe qui le faisait mouvoir, qui le
faisait vivre. Les forces juvéniles inspiraient ou de la crainte ou des
efforts inouis mais après avoir été travaillé par les mines de la diplo-
matie, après avoir eu à lutter contre toutes les ruses de l'Angleterre
et de la Russie, il n'est pas étonnant qu'une vieillesse prématurée
ail succédé à cet état grand et florissant auquel la Turquie était par-
venue sous les successeurs d'Amurat. Il y a eu peut-être trop de
bonhomie, trop de franchise dans les actes du cabinet de Constan-
tinople. Le divan n'est pas à la hauteur des conceptions ardues et
tortueuses. Que de fois n'a-t-il pas été le jouet des autres puissances
européennes 1 Si je ne craignais pas de blesser ici l'amour-propre
national, je dirais, en passant, que, depuis Richelieu, la France s'est
presque toujours trouvée dans le même cas, et qu'il lui a fallu toute
la vigueur de sa constitution matérielle pour opposer une prépondé-
rance honorable à toutes les intrigues qui lui ont été suscitées par
ses ennemis. Ceci rendrait, pour ainsi dire, compte de cette sympathie
qui a presque toujours existé entre les gouvernements de France et
de Turquie. C'est la franchise qui les unissait. Puisse ce généreux
sentiment les empêcher de succomber sous les imprévoyables machi-
nations de la stratégie des faiseurs de protocoles 1
La Providence, qui tient dans ses mains la balance où sont pesées
les nations, décidera seule le dénouement de ce grand drame entre
les populations chrétiennes et musulmanes. Mes convictions sont
écrites au fond de mon Ame elles répondent à mes penchants mais
je me permettrai de dire que l'existence de l'empire turc me semble
DES PEUPLES EUROPÉENS.
indispensable pour le maintien de l'équilibre européen. Constan-
tinople est une possession trop importante pour ne pas la laisser à un
tiers auquel elle appartient par un droit consacré depuis près de
quatre siècles. L'empire turc est un colosse qui peut entraîner bien
du monde dans sa chute il ne tombera pas sans un fracas qui reten-
tisse dans tout l'univers.
A nos réflexions nous ajouterons celles du National du 22 sep-
tembre 1839 qui nous ont paru tellement solides que nous récla-
mons pour elles la plus grande attention
a Dans le plan esquissé par notre correspondant de Bucharest, il
« n'y a rien qui ne convienne au plus haut degré à la politique des
partisans sincères du maintien de l'empire ottoman et des États
« qu'inquiètent les continuels empiètements de la Russie. Nous
a dirons plus, ce plan est peut-être le seul qui puisse sauver la
« Porte d'une ruine plus ou moins prochaine et arrêter les succes-
« seurs de Catherine sur la route de Bysance. Pour qu'il réussisse,
« il suffit que la France et l'Angleterre se prononcent, et que
« l'Autriche d'accord avec elles renonce à ses velléités d'agran-
« dissement le long des rives du Danube, en compensation de la
« sécurité que lui rendrait le refoulement de la Russie dans ses
« anciennes limites. La Turquie européenne et asiatique, la Bul-
« garie, la Servie, les principautés valaque et moldave, réunies à la
« Grèce par un lien fédératif, pourraient former un vaste État qui
« protégé et garanti dans ses commencements par une triple alliance
« anglaise, autrichienne et française, opposerait une infranchissable
« barrière aux débordements moscovites.
« Le cabinet de Saint-Pétersbourg se déterminerait-il à tirer
« l'épée contre tant d'adversaires? Ce serait un bonheur pour l'huma-
« nité. On pourrait alors lui demander compte de la confiscation
« sanglante de la Pologne de l'acquisition de la Finlande de la
« Bessarabie de la Crimée, du double littoral du Caucase, des
« provinces septentrionales de la Perse de la Géorgie de la Min-
« grélie des bassins de la Caspienne et de la mer Noire Varsovie
DES PEUPLES EUROPÉENS.
c Stockholm Téhéran Jassy Bucharest et Constantinople s'uni-
« raient facilement à Londres, à Vienne et à Paris, pour mettre fin à
« l'insolente domination de ce gouvernement tartare dont l'ambi-
c tion ne reconnaît plus de limites.
a Le général Guillcminot en 1830 ambassadeur de France près
< la Porte Ottomane prévoyant une rupture entre les cabinets du
« Paris et de Saint-Pétersbourg avait conçu un plan de campagne
a dont celui-ci n'est que le développement sur une plus vaste échelle;
« mais les conseils de cet homme d'État ne produisirent d'autres
« fruits que la honte de son rappel. »
MONARCHIES ABSOLUES.
L'EMPIRE D'AUTRICHE ET LE ROYAUME DE PRUSSE.
Les hommes politiques ont donné cette dénomination au despo-
tisme mitigé. Le monarque absolu est éminemment despote il a
par pudeur, répudié cette outrageante qualification, mais il n'en sait
pas moins retirer tout le fruit des avantages qu'il a usurpés sur le
pays qu'il gouverne. Il y a cependant cette différence à établir et à
observer entre les États despotiques et les États monarchiques, que
là, quel que soit le tyran c'est le principe qui règne et qu'ici le
caractère bon ou mauvais de celui qui est revêtu du pouvoir influe en
bien ou en mal sur la question des affaires publiques. En Turquie
dans tout l'Orient, sur tout le littoral africain, en Russie, les nations
ne savent pas même ce que c'est que le gouvernement; il leur est
interdit, par le fait d'aveugle obéissance, de s'immiscer en quoi que
ce soit dans les arcanes de ceux qui tiennent le sceptre. Il n'en est
pas ainsi dans les monarchies absolues les esprits n'y sont pas com-
primés au point de ne pas pouvoir raisonner sur les intérêts matériels
du pays le souverain n'y est pas moralement inattaquable; on peut,
à la rigueur, le ramener modestement à l'ordre s'il s'en éloigne; il a,
un conseil, un sénat ou toute autre assemblée muette qui a l'air de
se permettre des réticences et de lui adresser des représentations il
DES PEUPLES EUROPÉENS.
existe une sorte d'équilibre entre le monarque et le peuple et cet
équilibre est maintenu par les pouvoirs intermédiaires. C'est déjà pour
la plèbe un avantage que l'on ne trouve pas dans les gouvernements
despotiques, où elle reste interdite et impuissante. C'est le simulacre
de l'idéale famille des patriarches.
11 y a quelque chose de paternel dans le gouvernement absolu s'il
était bien compris, ce serait peut-être le meilleur que les hommes
pussent reconnaître. Lisez Fénelon entendez Mentor tracer à Ido-
ménée la ligne qu'il doit suivre pour faire le bonheur des peuples de
Salente. Quelle douceur! quelle suavité! quel charme dans son lan-
gage quelle sagesse dans ses conseils Voyez ces champs si bien
cultivés, les campagnes fleuries souriant au bonheur des habitants
c'est l'âge d'or, c'est la résurrection de la jeunesse du monde; c'est
l'homme industrieux, fouillant sans art dans les archives de la nature,
et arrachant à la terre les trésors qu'elle recèle seulement pour que son
indolence consente à lesarracher. Mais, hélas! ce n'est pas un homme
que l'auteur du Télémaque met sur le trône père de ses sujets, inac-
cessible aux séductions, incapable d'injustice, ennemi de la flatterie,
n'estimant les richesses que pour les répandre avec discernement dans
toutes les parties de ses États, Idoménée doit en vérité descendre du
haut deseieux. C'estun pasteur ne se servant de sa houlette que comme
d'un maintien ou d'un caducée dont la vue seule doit établir l'ordre
parmi son troupeau c'est un chef de famille n'ayant aucune fai-
blesse, aucune prédilection ne donnant jamais plus à un de ses
enfants qu'à l'autre; c'est un juge incapable de manquer aux lois de
la sainte équité un roi sans ambition sans haine ni rancune, sans
arrière-pensée pur de tout intérêt personnel, pensant à tous et
faisant abnégation de lui seul. Mais où trouver un tel homme dans le
milliard de combinaisons humaines qui existent sur le globe? Qui
dépouillera ce moi vital qui constitue la pensée et la portée de chaque
individu ? Qui combattra la nature assez victorieusement pour dire
On me donne et je n'accepte pas je possède du vœu de tous mes
semblables, et je ne possède rien, ou bien de tout ce que leur géné-
DES PEUPLES EUROPÉENS.
rosité m'octroie, je fais un sacrifice sur l'autel de l'infortune? Oh!
malgré les utopies et les rêves de tous les philosophes, fussent-ils des
Diogènes cet oubli de propre existence est au-dessus de l'essence
humaine et nous rejetons un état de choses si plein de charmes et
si désirable. A force de trop vouloir, les philosophes n'obtiennent
rien car il en est de l'ambition métaphysique comme de l'ambition
réelle l'une se noie dans un océan de rêves l'autre s'asphyxie dans
l'impossibilité des vœux qu'elle prétend réaliser.
Au nombre des monarchies absolues en Europe, il faut compter
l'Autriche et la Prusse; mais l'observateur est appelé à considérer ces
deux puissances sous un aspect bien différent. L'Autriche est le véri-
table type de l'association germanique primitive c'est le vieux pays
des Tudes transportés chez les Daces et les Pannoniens, et ses empe-
reurs sont des barbares cachant la cuirasse et le bouclier d'Arminius
sous les plis de la toge impériale. C'est à l'histoire à dérouler les
annales de cette vaste contrée traversée par les eaux du Danube
mais à la politique appartient d'ouvrir les entrailles de ce colosse
qui par sa force passive et sa puissance inertement expansive, eût
peut-être renouvelé l'empire de Charlemagne, s'il n'eût été à propos
mutilé par le machiavélisme de Richelieu.
L'Autriche, comme nous la voyons aujourd'hui nous offre l'image
du gouvernement tel que le demande l'immense majorité des intel-
ligences tranquilles dans ce pays, les peuples sont heureux; les
idées de libéralisme n'y sont connues que par oui-dire, et, de bien
longtemps encore, elles n'y auront droit de bourgeoisie. L'empereur
y est l'Idoménée de Fénelon et, à peu de chose près il réalise
l'utopie de l'archevêque de Cambrai. D'où vient tant de puissance et
de vertus d'une part, tant de soumission et d'obéissance de l'autre ?
C'est dans la vénération pour les grands et dans l'indolence enracinée
chez cette masse immense d'hommes qui ne savent vivre et mourir
que par habitude et par méthode. Cependant on ne peut disconvenir
que la conscience de ce qui est juste existe dans ce pays, peut-être
plus qu'en aucun autre et à ce noble sentiment se rattachent tant de
DES PEUPLES EUROPÉENS.
vertus, que l'on peut bien pardonner aux Autrichiens l'exubérant de
cette pesanteur que leur reprochent même les autres nations germa-
niques. Ce qu'il y a de grave et d'imposant surtout; c'est que cette
conscience est innée chez le souverain auquel son peuple n'a jamais
besoin de la rappeler. Cela est si vrai que, dans les chroniques autri-
chiennes, vous trouvez à peine quelques exemples de troubles popu-
laires ou d'insurrections survenues à la suite de transgressions par
l'autorité du pacte qui unit le monarque à la nation. Là on voit le
prince et ses sujets assis, pour ainsi dire, au même banquet, et sans
l'anneau intermédiaire des comtes et des barons; et de cette foule
d'agents subalternes qui bourdonnent autour des magnats, on enten-
drait à peine les murmures de l'indigent qui demande du pain, ou
de celui qui, lésé dans ses intérêts, ne peut arriver jusqu'au pied du
trône pour réclamer contre l'injustice. Où trouver dans le monde un
gouvernement plus doux, plus patriarcal, qu'en Autriche? Tous les
jeudis, riches ou pauvres, sont admis à l'audience de l'empereur qui
reçoit les pétitions. Rien de plus aimable, de plus simple, de plus
accessible que la cour. Lors des fêtes qui s'y donnent, le public y est
admis à partager les réjouissances impériales et, malgré l'énorme
volume de lois de l'État, il existe bien peu de pays où la justice soit
rendue avec moins de lenteur et plus d'impartialité. Cela n'empêche
pas l'aristocratie d'y dominer et d'y arrêter de tous ses efforts le pro-
grès des lumières et des améliorations. Elle profite de l'insouciance
du peuple et de son attachement pour les préjugés, à seule fin d'éter-
niser chez lui les vieilles pratiques d'obéissance et de superstition.
Elle consacre l'ignorance comme le gage de son héréditaire supré-
matie il n'est si mince conseiller de collège ou de cour, qui ne relève
audacieusement la tète devant l'homme sorti de la plèbe et ne le
traite en paria.
Les prêtres ne manquent pas non plus d'entretenir cet esprit d'in-
certitude et cet abrutissement qui conviennent aux hommes dont le
bonheur semble consister à ne point penser. Cachés derrière le
rideau des croyances religieuses, ils propagent à l'envi le principe
DES PEUPLES EUROPÉENS.
d'ignorance obligée, ou celui plus fatal encore de demi-civilisation 1
pour asseoir à perpétuité leur autorité sacerdotale. )
L'absolutisme autrichien n'oublie pas le coup porté à sa puissance
par le traité de Westphalie. C'est une vieille rancune qui ne mourra
qu'avec l'aigle impériale mais, forcé de se soumettre à cette force
majeure, il se maintient avec orgueil dans l'impasse où l'accula le
génie de Richelieu. Les hommes qui règnent à Vienne n'ont pas
arraché de leur souvenir le titre d'empereur d'Allemagne et sont
encore à regretter le vaste héritage de la maison de Hapsbourg. Si
belles, si riches que soient leurs possessions, ils jettent des regards
d'envie sur les plaines de Bavière et de Franconie et sur tout cet
espace occupé par les populations qui parlent la langue des Saxons.
Autant leur vie est paisible droite et normale autant leur politique
est sourde et tortueuse. Les intrigues de cour y fructifient, comme
chez nous du temps del'OEil-de-Bœuf, et ce sont les Metternich
qui donnent l'impulsion à l'épée des modernes Wallenstein et des
modernes Mack.
Si le peuple avait le privilége de se mêler un peu des affaires
publiques, si la presse l'instruisait chaque jour de ce qui se passe au
dehors peut-être il concevrait le désir de connaître l'origine et le
prix de son bonheur mais il se contente de vivre parqué comme du
bétail, et la patrie n'est pour lui qu'un ratelieroùle maître de l'écurie,
déposant avoine et fourrage, en quantité proportionnée à son caprice
ou aux exigences de ses seigneurs, ne lui laisse que tout juste de quoi
ne pas mourir de faim.
La salutaire et vénérable institution de la schlague subsiste en
Autriche dans toute sa verdeur primordiale, mais seulement pour
ceux qui ont le bonheur d'être désignés pour la défense du pays. C'est
un agrément de plus attaché à la profession de soldat. Il n'est pas
besoin de commentaire pour prouver que cela seul établit encore une
incommensurable distance entre nos institutions et celles qui régissent
l'Autriche. Honneur et bâton sont deux choses tellement disparates
qu'elles ne peuvent s'associer. La peine infamante et afflictive de la
DES PEUPLES EUROPÉENS.
schlague démontre seule à quel degré d'avilissement et de brutalité
se trouvent encore réduites les populations soumises au sceptre de
Ferdinand I". Mais aussi quels hommes voulez-vous trouver dans la
Carniole, dans la Carinthie dans la Styrie et dans toutes ces régions
comprises sous les noms de Bohême de Hongrie et de Transylvanie,
occupées aujourd'hui par des nations chassées de leurs marais et de
leurs steppes par des Barbares qui ne connurent jamais d'autres lois
que le glaive et le knout?
Parmi les ouvrages historiques, on remarque les Révolutions
romaines, de Suède, de Pologne, d'Italie; mais, à part quelques
changements de dynasties, nous ne voyons rien de révolutionnaire
dans les États d'Autriche c'est toujours même calme, même tran-
quillité, même dévouement aux antiques institutions; et,si ses em-
pereurs se sont engagés dans des guerres fatales et ruineuses,
c'est par un sentiment de fierté dans lequel la nation n'est entrée
pour rien elle a marché parce qu'on lui a dit de le faire; elle est
trop brute et trop esclave pour raisonner ses victoires ou ses dé-
faites.
Mais, abandonnant tout principe politique, faisons abnégation de
nos croyances, de nos convictions, de notre religion même en
matière de gouvernement. A étudier le ressort moteur de cette puis-
sance austrienne enclavée entre tant d'États territoriaux, de cet État
énorme qui n'a pour débouché maritime que le golfe de Venise et
les bouches du Danube, qu'elle ambitionne depuis si longtemps,
que voyons-nous? Des populations hétérogènes soumises aux mêmes
lois, reconnaissant un chef suprême, un chef absolu, et ne murmu-
rant peut-être que contre les pouvoirs intermédiaires qui les sépa-
rent du souverain qu'elles ont reconnu comme seul arbitre de leur
existence. Et ici je fais appel à tous les publicistes n'est-ce pas là
le point culminant de la question? n'est-ce pas là le nœud de ce fil
imperceptible qui unit tous les intérêts généraux et que tamise
l'égoïsme au crible le plus difficile à manier?
L'histoire palpitante de faits malheureusement trop réels a
DES PEUPLES EUROPÉENS.
consigné dans ses fastes la muette résignation de ces peuples autri-
chiens tant de fois décimés, et subsistant après tant de ruines, dans
un pays brillant de toutes les richesses de la nature, arrosé par un
des plus grands fleuves de l'univers, et servant comme de pont poli-
tique entre l'Occident et l'Orient? C'est là, c'est dans ces vieilles
provinces de la Dacie et de la Pannonie que s'établirent plus tard les
légions romaines; c'est là que, plus tard encore, les nations qui les
occupaient en furent chassées par les Avares, les Hérules et les
Esclavons, qui se mêlèrent avec ce qui restait d'habitants aborigènes.
Et puis, par cette force de choses à laquelle rien ne résiste parce
que, sans doute, elle est soumise à cette loi d'équilibre qui meut le
physique et le moral, la masse autrichienne, devenue compacte et
devenue germaine, voulut dominer en maîtresse sur toutes les ré-
gions occupées par les peuples tudesques. Terrible fut le conflit,
terrible fut la résistance opposée mais le faible dut nécessairement
se soumettre à cette puissance de cuirasses transdanubiennes, qui
s'avançait pour le soumettre, et l'empire d'Allemagne fut établi et
subsista jusqu'au moment où, l'adresse l'emportant sur la force,
Richelieu fit rentrer dans ses limites naturelles cette aigle noire qui
menaçait d'envahir tout le corps germanique et de renouveler l'em-
pire de Charlemagne et de Charles-Quint.
Et, sans aller si loin, sans compulser les annales gothiques, n'est-
it pas admirable de voir l'Autriche debout, après toutes les convul-
sions napoléoniennes? Ne faut-il pas rechercher dans l'essence même
du gouvernement absolu le principe de cette vigueur qui l'a fait
résister à tant d'attaques et à tant de désastres ? Les faits sont là le
sang qui a ruisselé est presque chaud encore, versé sur les champs
de bataille, stipendié par l'Angleterre qui, calculant sur tout, savait
bien que là seulement elle pouvait trouver le seul bouclier contre
lequel devait échouer l'entêtement dominateur de son plus cruel
ennemi.
Maintenant, étudions l'esprit du monarchisme absolu, dont nous
ne trouvons véritablement le.modèle qu'en Autriche. Obéissance con-
DES PEUPLES EUROPÉENS.
sentie, subordination passive, abnégation des droits de civisme, mais
non de la dignité d'homme, reconnaissance presque mystique d'une
autorité souveraine regardée comme indispensable et comme mobile
de tout gouvernement possible voilà pour les sujets; pouvoir illimité
sans être arbitraire, suyeraineté consacrée par les siècles et motivée
par le caractère même des gouvernés, un vernis de patriarchisme
et de paternité colorant les formes trop souvent acerbes d'un pou-
voir trop étendu; fonds de probité, peut-être, dans tous les actes
émanant de la puissance voilà pour les maîtres de cette immense
nation comprise depuis les Alpes et les montagnes du Tyrol jusqu'aux
frontières de la Servie et de la Valachie. It y a ici entente parfaite
entre les hommes et les choses; les uns ne peuvent pas être autre-
ment que ne sont les autres, et toute altération à ce qui existe
serait considérée plus que comme une anomalie, par cela même que
chaque institution, en Autriche, comme dans tous les États sem-
blables, est consacrée par les siècles, et que, bonne on vicieuse,
elle a obtenu la sanction des races passées et des races présentes.
Les superstitions elles-mêmes ont une espèce de parfum qui les rend
respectables, et mal venu serait de part ou d'autre celui qui tenterait
de toucher à cette arche sainte. La loi plane au milieu de ces deux
camps partagés c'est elle qui tient le glaive de la justice et les fais-
ceaux consulaires. Qu'importe le lieu d'où sa voix se fasse entendre,
pourvu qu'elle soit reconnue telle par ceux qui s'y sont soumis 1
On ne m'accusera pas ici d'hypocrisie ou de partialité car, s'il
faut être précis et lucide, c'est principalement en matière de gou-
vernement. La passion convient moins an publiciste qu'à tout autre,
et nous ne sommes plus an temps où les sophismes tenaient lieu de
raisons. On ne peut aujourd'hui aborder son public qu'avec des faits
et des choses positives. Le siècle, quoique menteur, rougirait de
croire à un mensonge il est comme ces femmes coquettes et cor-
rompues qui minaudent à la moindre apparence de cynisme, et dont
les chastes oreilles ne sauraient entendre un mot qui porterait dans
leur cœur la conviction de leur dépravation réelle.

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