Des principes de l'art : d'après la méthode et les doctrines de Platon / par Emile Burnouf,...

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impr. J. Delalain (Paris). 1860. 1 vol. (156 p.) ; 23 cm.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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DES
PRINCIPES DE L'ART.
DES
PRINCIPES DE L'ART
D'APRÉS LA MÉTHODE ET LES DOCTRINES
DE PLATON,
PAR ÉMILE BURNOUF,
PROFESSEUR AGRÉGÉ DE PHILOSOPHIE.
PARIS.
IMPRIMERIE DE JULES DELALAIN,
IMPRIMEUR DE L'UNIVERSITÉ,
MUES DE SORDONNE ET DES MATHURMS.
Il DCCC LX.
A M. EUGÈNE BURNOUF,
MEllDRE DE L'INSTITUT,
COMME UNE MARQUE DE RECONNAISSANCE
ENVERS LUI ET ENVERS
SON PÈRE.
AVANT-PROPOS.
On ne s'est point proposé dans ce travail de donner une
théorie nouvelle. Convaincu de l'excellence de la méthode
dialectique de Platon et de la vérité de sa doctrine touchant
la raison et les sens, j'ai suivi le développement de l'une et
de l'autre dans une branche de la philosophie moins étudiée
que les autres parties de la science. Quand je suis venu à
considérer la nature de la beauté et de la laideur, il m'a
paru qu'il se rencontrait une grande analogie 1 entre ces
deux idées et celles du bien et du mal comme aussi du vrai
et du faux, et que de ces six objets, si considérables dans
la vie, si les trois premiers sont recherchés ardemment par
tous les hommes, tandis que les trois autres sont évités et
redoutés, c'est que les uns n'ont d'autre origine et d'autre
fonds que le néant tandis que les autres ont pour principe
et pour fin l'Être parfait, qui est Dieu fin dernière de tous
les êtres.
C'est pourquoi, me confiant en la méthode rationnelle,
j'ai recherché d'abord la nature et les conditions de la beauté
dans les ouvrages de l'art d'une façon tout à fait générale,
sans descendre dans la pratique et sans apporter à l'appui
des doctrines que je développais aucun exemple particulier.
C'est là l'objet de la première partie, où j'étudie par l'analyse
psychologique l'idée de la beauté, aperçue par nous, soit dans
l'univers, soit dans les individus, la notion abstraite du beau,
et celle de la beauté idéale, laquelle est proprement l'objet de
l'art; dans les deux derniers chapitres j'ai examiné à quelle
faculté de notre intelligence cette idée se rapporte, et j'ai pu
conclure que la raison, c'est-à-dire l'idée de Dieu, est l'ori-
gine et le principe formateur de tous les arts.
La seconde partie est un développement et une application
des principes contenus dans la première. L'antiquité hellé-
nique, ayant porté les arts à une perfection singulière, m'a
paru être un exemple propre à montrer la vérité des doc-
1. Phi)ebe, p. 4G1. Nous rendons par ces chiffres à la traduction de
Platon par M. Cousin.
2. l'lat. Républ., v, p. 319.
VIII AVANT-PROPOS.
trines qui venaient d'être exposées. D'ailleurs, moins ignorant
des arts de l'antiquité que des arts modernes, je pouvais y
rencontrer des ouvrages qui me fussent plus particulièrement
connus dans la sculpture, l'architecture et la poésie. Je
n'ai point cherché d'autre autorité que celle de Platon, et je
dois dire que s'il y a quelque chose de vrai dans tout ce travail,
c'est à ce grand homme que j'en dois rendre hommage car si
Platon est le plus grand philosophe de l'antiquité, il est aussi
l'un des plus grands artistes dont la Grèce s'honore; et sur la
question qui nous occupe, ses exemples ne sont peut-être pas
moins instructifs que ses doctrines. Comme il vivait à une
époque où tous les arts touchaient à leur perfection et où la
philosophie exprimait par sa bouche les plus grandes et les
plus sublimes vérités, Platon est à mes yeux comme un résumé
et comme une personnification de l'art antique de telle sorte
qu'une personne qui ne connaîtrait rien autre chose que ses
ouvrages, pourvu qu'èlle entrât bien dans la pensée de l'au-
teur, y trouverait à la fois des œuvres d'art d'une grande
perfection et des doetrines très-belles et très-profondes sur
la nature de l'art, sur ses lois et sur ses conditions.
Je ne serais point surpris cependant de paraître quelque-
fois interpréter 4rès>librement les théories platoniciennes
mon dessein n'étaiipas de m'astreindre à les suivre fidèle-
ment. En effet, le rationalisme a reçu depuis les temps de
Périclès des développements nouveaux et une expression
plus claire et pluf étendue dans les écrits de Descartes, de
Leibnitz et des autres philosophes de l'école française; de
telle sorte que Plîton paraît avoir établi des principes dont les
conséquences n'ont été tirées que plus tard. C'est pourquoi
si l'idée de da beauté et les questions relatives à l'art ont été
plus approfondies par ce philosophe que par ses successeurs,
ceux-ci ont contribué cependant à éclaircir ces questions
elles-mêmes par une précision dans l'analyse et par une ri-
gueur dans la méthode, dont nous avons dû profiter à notre
tour. Je devais donc m'appuyer sur l'autorité de Platon,
sans m'attacher exclusivement à ses doctrines; je les ai
adoptéesfquMiil elles m'ont paru vraies mais aussi je leur
ai donné sans crainte les conséquences légitimes qu'elles de-
vaient avoiekne m'écartant jamais de la méthode dialectique
ou rationnelle, et de la philosophie spiritualiste, qui sont la
vraie méthode et la saine philosophie.
1
DES
PRINCIPES DE L'ART.
PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE I.
Préambule et exposition du sujet.
L'homme ne vient pas au monde dans l'ignorance ab-
solue de toutes choses; mais comme il a, selon les paroles
de Platon, contemplé les essences et vécu avec les dieux
le corps dont la naissance le revêt à l'improviste lui est un
embarras et une sorte de prison ténébreuse avant de lui être
un instrument et un lieu découvert d'où il pourra contempler
toute la nature. Ce qui reste à l'homme de son état anté-
rieur, ou, pour parler un langage plus moderne ce qui
empêche son intelligence naissante d'être une pure puissance
et une faculté nue, indéterminée et très-voisine du néant,
ce sont les notions innées, lesquelles se rapportent ou à sa
propre nature ou à celle de Dieu; ce que l'homme acquiert
dans son nouvel état, c'est la connaissance des choses sensi-
bles, de leurs propriétés et de leurs rapports, et, à leur oc-
casion, une vue plus claire et plus distincte^de ces mêmes
vérités qu'il apporte en naissant obscures et enveloppées.
Parmi les notions innées dont notre intelligence porte le
1. Phèdre, p. 83,38,36.
(2)
germe, se trouve celle de la beauté' engagée dans l'idée con-
fuse encore de la perfection. Quand l'homme aperçoit la
beauté ici-bas, comme si elle ne lui était pas tout à fait
étrangère, mais aussi comme s'il avait cessé de la voir de-
puis un long temps, il la considère d'abord avec étonne-
ment et fait effort pour la reconnaître. A mesure que se fait
cette reconnaissance nous sentons en nous-mêmes un plaisir
qui croit par degrés, nous retient en la présence du bel objet
qui le produit, nous charme et nous fait goûter enfin la plus
pénétrante volupté. Le désir naît ensuite car, entraînés
dans le mouvement du temps, nous ne pouvons demeurer
toujours dans cette bienheureuse contemplation de l'objet
aimé: présent, sa vue suffit à notre plaisir; absent, son
souvenir nous suit; mais notre amour, détourné à toute
heure de son objet, désire de s'en rendre maître et de se
l'attacher pour toujours.
Celui qui, amoureux de la beauté, a conçu le désir de la
posséder, afin de goûter par elle, sans interruption comme
sans obstacle, le plaisir qu'elle lui a procuré une première
fois, celui-là ne tarde pas à s'apercevoir que, tandis que
lui-même dispute au temps cette possession et lutte contre la
variété infinie d'objets qui l'assiége, cette beauté, emportée
dans le même mouvement, change peu à peu, se dénature, se
détruit, et qu'il reste enfin une seule chose, le souvenir de
ce qu'elle a été avec l'idée qu'elle a disparu pour toujours.
Encore le souvenir s'efface-t-il à son tour cette image, si
présente à notre mémoire quand elle pouvait être ranimée
par la vue, s'obscurcit par degrés à mesure que l'objet
s'éloigne dans le passé, où il finit par se perdre et disparaître
entièrement. L'amour de la beauté contrarié par la fuite
inévitable du temps, telle est la première origine de l'instinct
d'imitation qui produit les arts. En effet, pendant que nous
contemplons les beaux objets de ce monde, et que nous les
1. l'hédon, p. 226.
(3)
1.
voyons avec regret se détruire tour à tour, frappés, en outre,
et attristés par la perte de nos souvenirs, nous sentons naître
en nous-mêmes le désir d'en conserver au moins les images
et«de leur donner par là, autant qu'il est en nous, l'immorn
talité. Comme la vue de la beauté avait fait naître en nous
son amour, duquel était né le désir de la posséder sans fin
ainsi ce désir déçu, renonçant à un objet qui n'est plus
ou qui va cesser d'être, se tourne à en perpétuer l'idée par
l'imitation.
Toutefois, lorsque par une reproduction fidèle nous avons
fixé dans son image le souvenir d'une belle chose et que nous
l'avons pour ainsi dire ravie au temps destructeur, nous
n'avons fait que le premier pas dans la route de l'art. En
effet, l'aveugle instinct se porte à imiter indifféremment toute
sorte d'objets, ceux qui flattent nos sens par des plaisirs
grossiers comme ceux qui, véritablement beaux, ne peuvent
être connus et appréciés que par la seule intelligence. Les
changements que les années causent en nous les sentiments
qu'elles emportent, les plaisirs nouveaux qu'elles nous pro-
curent, nous avertissent sans cesse qu'il faut régler nos ins-
tincts et en dégager l'idée de la véritable beauté. L'art naît
avec la science au moment où par la réflexion nous prenons
cet empire sur nous-mêmes, et que nous soumettons à un
choix intelligent et à des règles certaines l'imitation des
objets naturels.
Mais l'imitation réglée de la nature n'est pas encore un
art véritable, si elle ne s'inspire d'une idée plus haute qui
est celle de la beauté même les sens nous montrent autour
de nous un grand nombre de beaux objets; mais ils ne nous
élèvent pas au-dessus de l'ordre variable des phénomènes, et
ne peuvent nous fournir aucun modèle permanent qui nous
soit un terme de comparaison et une règle infaillible de nos
jugements. Celui qui le premier conçut au-dessus des choses
sensibles une beauté d'un ordre supérieur, et qui, la consi-
dérant comme le premier type et le parfait modèle de toutes
(4)
les autres beautés, s'efforça de la reproduire dans les imita-
tions qu'il fit de la nature, celui-là le premier fut un véri-
table artiste car il avait conçu et exprimé l'idéal. Quand
l'art est entré dans la voie de l'idéal, il acquiert un degré
nouveau de perfection chaque fois que l'idée de la beauté
acquiert dans les esprits un degré nouveau de clarté. Il ne
sutlït pas, en effet, de connaitre les lois et les formes natu-
relles pour exprimer la beauté dans les ouvrages de l'art; il
faut qu'au sentiment des beautés de la nature s'ajoute cette
inspiration qui le vivifie et que seule peut faire naître en nous
la conception de la beauté parfaite. C'est ainsi que l'instinct
d'imitation, né de l'amour des choses terrestres et du désir
de les posséder toujours, sans se détourner de sa voie, se porte
vers un but plus élevé, et, donnant à son objet passager les
formes durables de l'idéal, le conçoit hors du temps, le sous-
trait en idée aux conditions des choses périssables, et lui
communique véritablement ce qu'il voulait trouver en lui,
l'immortalité.
Les conceptions immortelles du génie, nées d'un premier
amour des beautés sensibles, tiennent donc à la nature par
leur origine et à la beauté absolue parleur fin d'une part,
elles représentent la nature, et quand elles s'en éloignent,
elles paraissent l'eeuvre du caprice ou du hasard; d'un autre
côté, comme la courte durée des choses réelles est la cause
qui porte les hommes à en reproduire les images, l'artiste,
en imitant la nature, veut la soustraire, autant qu'il se peut,
aux conditions qui la font changeante et périssable. Ses
conceptions tiennent donc le milieu entre la nature qu'elles
représentent et l'absolu auquel elles aspirent.
Laf beauté variable des objets réels, élevée dans l'oeuvre de
l'artiste à la permanence de l'idéal, est conçue par le philo-
sophe dans son unité et rapportée par lui à son origine. L'art
réalise l'idée, la science cherche les principes de l'art, et
tandis que Phidias et Sophocle reproduisent la nature
l'animent d'une vie nouvelle et donnent à ses phénomènes
.5)
transitoires une perpétuité qu'ils n'ont que dans la pensée,
Platon, unissant comme eux l'observation de la nature à la
connaissance et au vif amour de la beauté parfaite, recherche
l'essence de l'art et en fixe la place entre la nature et Dieu.
CHAPITRE H.
De la beauté de l'univers et de eea conditions»
I. L'esprit de l'homme est si faible et ses pensées si fugi-
tives, que les moindres bruits du dehors le dérobent sans
cesse à lui-même les choses du corps ont tellement embar-
rassé notre âme et séduit notre cœur dès notre enfance, que
nous sommes devenus presque incapables de songer à autre
chose qu'à elles elles ont à ce point limité notre être, que
nous ne voyons rien qu'en le renfermant dans des limites; et
Dieu lui-même, dont nous sommes accoutumés à trouver en
nous l'image, ce Dieu éternel, infini, très-saint et souverai-
nement beau, nous lui prêtons jusqu'à nos faiblesses, et ne
voulons voir entre nous et lui que du plus et du moins;
nous l'appelons le plus parfait de tous'les êtres quand lui
seul possède la vraie perfection nous disons que si nous
sommes, sans doute il est, lorsque nous devrions dire que lui
seul est véritablement, puisque, si nous tenons quelque
chose de l'être, nous ne tenons pas moins du néant. C'est du
fond de cet abîme de la matière que nous élevons nos regards,
et que, rencontrant quelque rayon égaré de la beauté divine,
pleins dé confiance dans notre sagesse, nous décidons toutes
choses touchant la nature de Dieu, et nous déclarons que
nous contemplons son être infini et sa beauté face à face.
Sans doute il ne faut pas rabaisser la raison humaine ni décla-
rer que notre science n'est que folie en comparaison de la
(6)
science de Dieu si faible et si obscurci que soit ce rayon,
assurément il nous vient de Dieu même, et ce qu'il nous
révèle sur sa nature ne saurait être un mensonge. Mais nous
devons reconnaître tout d'abord combien Dieu diffère de
nous en toutes choses, puisque nous sommes bornés, sujets
au temps et au changement, sujets à la mort qui emporte
avec elle la beauté comme la laideur, et, ce qui est pis encore,
à l'ignorance, le plus grand ennemi des arts tandis que cet
Être suprême possède en soi toutes les perfections absolues
l'éternité, l'immutabilité, l'intelligence infinie, la sagesse et
la beauté éternelles. Et tant s'en faut que notre beauté' ne
diffère de la sienne que par le degré, que, dussions-nous
consumer des siècles à accumuler les unes sur les autres les
perfections des choses finies, arrivés au terme, nous serions
aussi éloignés de Dieu que nous l'étions d'abord; un seul
moment nous eût plus rapprochés de lui si nous l'eussions
employé à reconnaître que son être et sa beauté sont incom-
parables.
Qu'est-ce donc que la beauté de l'oeuvre divine comparée
à celle des ouvrages de l'art ? L'artiste peut choisir entre plu-
sieurs beautés de nature et d'ordres différents; il peut les
comparer, les juger, les estimer plus élevées et plus parfaites
les unes que les autres ajouter à celle-ci retrancher à
celle-là, corriger ses conceptions à mesure qu'il les forme
dans son esprit ou les exprime dans son oeuvre. Mais quand
Dieu met la beauté dans l'univers, comment oserions-nous
dire qu'il se consulte, qu'il veut et qu'il ne veut pas, qu'il
doute, qu'il hésite, qu'il choisit? Toutes ces misères nous
appartiennent à nous qui sommes des êtres finis, placés dans
le temps, attirés par les séductions de mille objets divers,
dont les fantômes se jouent dans notre esprit devant la pure
image de la beauté pour l'obscurcir. Mais celui qui possède
en soi toute la plénitude de l'intelligence, et qui par elle con-
1. Phcdon, p. 234.
(7)
nait la beauté infinie et éternelle qui est lui-même; celui
qui n'a point de passions ni de désirs, mais que son amour
infini porte sans cesse vers le beau, comment serait-il exposé
à pécher par ignorance ou par faiblesse? Être éternel et
simple, son acte créateur est simple et éternel habitués que
nous sommes à un spectacle où tout varie, où les person-
nages comme les décorations sont entraînés par une force
mystérieuse et irrésistible qui nous emporte nous-mêmes
avec eux, nous ne pouvons sans éblouissements regarder
au delà de ce théâtre et fixer nos yeux sur cet Être éternel,
éternellement en repos et tout à la fois éternellement agis-
sant. Parce que tout s'agite devant nous, il nous semble qu'il
s'agite lui-même, et, le voyant à travers la mobilité du temps,
nous nous imaginons qu'il se meut comme tout le reste et
qu'il est aussi placé dans le temps nous ressemblons à un
homme qui, voyant le soleil parcourir le ciel, s'imaginerait
follement que le soleil se meut autour de lui, tandis qu'il est
immobile au centre du monde. Et pourtant, tout immobile
qu'il est pour nous, ce soleil répand autour de lui la lumière,
il anime tout ce qui vit sur la terre, il imprime aux vastes
mers ces mouvements qui nous étonnent, et c'est par lui
sans doute que notre sphère est lancée au milieu des astres
et participe à leur mouvement universel. Mais combien cette
immobilité et cette action bienfaisante du soleil sont loin de
l'immobilité absolue et de l'acte éternel de Dieu! Dieu seul
jouit du repos éternel, parce que lui seul est hors de l'espace
et du mouvement; il n'est point mu, il ne se meut point; car
pour se mouvoir, il faut se rapporter à quelque autre chose
de laquelle on s'approche où l'on s'éloigne, et le circulaire
lui-même n'est un mouvement que si la circonférence est
rapportée à un centre fige mais Dieu, à qui rien n'est égal,
à qui rien n'est opposé, puisqu'il est absolument le premier,
vers quoi se mettra-t-il en mouvement? Y a-t-il quelque
autre Dieu vers lequel il puisse se mouvoir, et, s'il n'y en a
pas, pouvons-nous sans absurdité le placer dans le monde au
(8)
milieu de nous comme un centre autour duquel nous tour-
nons, ou comme un esprit qui anime toutes choses, et le voir
ainsi dans les vents et dans les nuages, partout où quelque
chose se remue, dans les corps vivants que la mort atteint et
dans la fumée qui se dissipe? Tout cela est un jeu de l'imagi-
nation qui s'égare et ne peut servir à expliquer le monde ni
à éclairer les arts. Dieu n'est point dans le temps, Dieu n'est
point dans les choses, Dieu est en lui-même, et toutes choses
ont en lui leur origine et leur fin. Il n'agit qu'une fois, ou
plutôt il agit d'une façon toute différente de la nôtre, puisque
cette action, étant unique et simple, n'est mesurée par rien,
n'est terminée à aucun objet, à aucun temps, à aucun lieu.
Elle n'est point pour cela inintelligible, puisqu'elle est au
contraire ce qu'il y a de plus intelligible; mais nous ne pou-
vons la bien comprendre, parce que rien d'infini ne peut
entrer dans notre nature finie. Et toutefois, il n'est pas moins
certain que l'acte de Dieu, simple et éternel, ne saurait être
de même nature que nos actes il y a ici toute la différence
du fini et de l'infini.
Tel est l'acte de l'Être souverainement beau, acte qui met
la beauté dans l'univers.
Cet acte n'est point le résultat d'une délibération, puisqu'il
n'y a point en Dieu comme en nous un temps plus ou moins
long entre le concevoir et le vouloir; il n'y a pas de temps
dans le parfait et l'éternel l'indivisible coexistence de la
conception et du vouloir en Dieu ne laisse pas de place à la
délibération; en effet, qui ne voit que si l'artiste délibère,
c'est que la beauté est multiple ici-bas et que son intelligence
bornée se partage entre plusieurs modes de la perfection'
1. Cette diversité d'opinions, dit Winckelmann, éclate encore plus
dans nos jugements sur les beautés de l'art que dans nos jugements sur
les beautés de la nature. C'est que les premières affectent moins les
sens que les dernières. Une beauté conçue selon les grands principes de
l'art, plus sublime que délicate, plus grave qu'agaçante, plaira moins
aux sens aveugles qu'une jolie figure ordinaire capable de parler et
d'agir. La cause de ce phénomène est dans nos passions, excitées chiez
(9)
Telle forme lui parait plus agréable, telle autre lui parait plus
belle; son désir le porte vers le plaisir comme vers la beauté;
sa raison parle en faveur de la beauté pure qui ne peut flatter
les sens; et, livré à tous ses instincts, il a besoin de recueillir
ses forces pour lutter contre leur violence et pour gagner
librement la région du calme. Mais en Dieu où rien ne se
combat, dans cette intelligence où toute contradiction dis-
parait, où toutes les essences des êtres se mettent en harmonie
et composent un accord parfait, où tout est beau étant à sa
place, y a-t-il lieu à délibérer? Nous délibérons parce que
nous avons une destinée qui s'accomplit peu à peu tous les
jours, et ne s'achèverait qu'à la fin des temps si les temps
devaient finir; parce que, engagés dans une lutte contre la
matière, nous ne la pouvons vaincre que par la science et
avec le temps; parce que, placés au sein de l'espace, nous
devons chercher à nous reconnaître et à bien diriger notre
pensée vers la beauté; enfin nous délibérons parce que nous
ignorons, et qu'étant ignorants, nous sommes faibles et
forcés de n'agir que peu à peu et avec le temps. Mais celui
qui connaît toutes choses, qui peut tout, qui aime tout ce qui
est beau parce qu'il est lui-même la beauté; celui qui ne
lutte jamais, parce qu'il n'a point de contraire; qui n'agit
point sous la condition du temps et de l'espace, parce qu'il est
la cause de l'espace et du temps; qui n'a point de faiblesses
parce qu'il est la puissance absolue; celui enfin qui ne doute
pas, étant parfait, et qui possède en lui-même éternellement
son origine et sa fin fessenco' des choses et la cause de leur
existence, comment celui-là pourrait-il délibérer?
Il est donc absolument faux que Dieu puisse se déterminer
la plupart des hommes par le premier aspect; le cœur est déjà rempli
de l'objet quand l'esprit cherche encore à le goûter. Alors ce n'est plus
la beauté qui nous charme, c'est la volupté qui nous séduit.
Histoire de l'art, liv. iv, 2.
1. L'essence est l'idée, simple ou complexe, selon laquelle une chose
est nécessairement conçue. Nous ne donnerons jamais au mot essence
une autre signification.
( 10)
deux fois et agir deux fois il ne produit la beauté qu'une
seule fois, et cette production est si parfaite, qu'il y aurait
en Dieu déchéance, si un tel acte était remplacé par un autre.
La simplicité et l'unité de l'acte divin prouvent qu'il
n'y a point plusieurs mondes possibles et que l'univers
renferme toute la beauté dont la créature est capable Un
moins bel univers, en supposant qu'il pût être conçu par la
suprême intelligence, n'aurait aucune racine dans la volonté
de Dieu, que sa nature porte vers la beauté la plus accomplie.
Ce second univers ne serait plus qu'un être de raison, comme
l'on disait au moyen âge et comme toute réalité prend sa
source dans l'acte divin et non ailleurs, un tel monde ne ren-
ferme pas en soi la possibilité d'être, l'acte divin ne pouvant
pas même être conçu comme multiple mais quand dit-on
qu'une chose est impossible, sinon lorsque son essence exclut
l'existence possible? C'est donc une chimère, c'est un jeu de
notre imagination, que cet autre univers les mots nous
trompent, ils ne cachent aucune idée; ces mondes infinis
non-seulement ne peuvent être, mais ne pouvant être, ils ne
peuvent pas même être conçus; la première intelligence ne
regarde point hors de soi des essences indépendantes d'elle-
même, des fantômes qui ne sont rien sans elle. Appliquons
donc à la beauté ce qui se dit aussi du bien, et mettons tou-
jours avec Platon ces deux notions innées au même degré
concluons avec Malebranche contre l'opinion de Fénelon,
que Dieu n'a ni peut avoir jamais aucune puissance pour les
choses qui ne sont pas conformes à l'ordre car cet ordre,
c'est Dieu même aimant la beauté et la réalisant éternelle-.
ment et Bossuet ajoute avec raison que ce que Dieu ne peut
pas vouloir, absolument il ne le peut pas. Fénelon 1, croyant
faire tort à Dieu s'il reconnaissait que l'acte éternel ne sau-
rait être multiple, s'écrie « Rien n'est plus faux que ce que
1. Platon, Timée, p.120.
3. Fénclon, Kcfut. du Sysl. de la Nat. et de la Grâce.
(H)
« j'entends dire, savoir, que Dieu est nécessité par l'ordre,
cc qui est lui-même, à produire tout ce qu'il pouvait faire de
« plus parfait. Si ce principe a lieu, la toute-puissance de
« Dieu s'est épuisée en un moment; il ne peut plus produire
« un seul atome, il est dans l'impuissance d'ajouter le
« moindre degré de perfection au plus vil atome de l'univers.
« Si quelque chose est indigne de Dieu, c'est une telle idée
« de lui. » Et voilà comment, à force de vouloir faire Dieu
semblable à l'homme et de l'assimiler à un ouvrier malhabile
obligé de retoucher sans cesse à son ouvrage, on en vient à
placer Dieu dans le temps; on dit que s'il a fait ce qu'il pou-
vait faire de plus beau, sa toute-puissance s'est épuisée en un
moment, comme s'il y avait pour lui des moments passés et
des moments venir; on accuse les optimistes de mettre
Dieu dans l'impuissance d'ajouter un seul atome à l'uni-
vers, et l'on ne considère pas que si Dieu ajoutait un atome
à son ouvrage, il se dégraderait lui-même en multipliant son
acte, et dégraderait la beauté du monde dont il troublerait
l'harmonie. C'est pourquoi ce qui est véritablement indigne
de Dieu, c'est l'idée qui le place dans le temps et qui le
ramène sans cesse à son œuvre imparfaite, tandis que, selon
sa nature éternelle, il ne peut accomplir qu'un acte simple où
toute sa puissance se trouve déployée. Et pourquoi Fénelon
dit-il encore « Dieu ne voit rien qui ne soit infiniment au-
« dessous de lui. Cette infériorité infinie de tous les êtres
« créés, des plus hauts et des plus bas degrés, les met tous
« dans une espèce d'égalité à ses yeux cette infériorité infi-
« nie fait qu'aucune perfection possible ne peut le nécessiter
« est sa supériorité infinie sur toute perfection possible fait la
« liberté de son choix. Pourquoi troubler ainsi toutes nos
idées, et de ce que Dieu possède une perfection incomparable,
conclure que les perfections finies ne sauraient être compa-
rées entre elles? Et puisqu'elles peuvent être comparées,
comment Dieu, qui connaît parfaitement toutes choses, ver-
rait-il comme égales des choses qui ne le peuvent être en
(12)
aucune façon ? Enfin, si les beautés dont Dieu est l'auteur
sont un néant à ses yeux, et si la beauté de la créature rai-
sonnable ne vaut pas plus que celle de l'insecte ou de la
matière inanimée, quelle vanité n'est-ce pas à nous d'em-
bellir notre être par la science et la vertu, et notre séjour
par les productions de tous les arts? Mais non, ce que Dieu
ne dédaigne point de créer, ce qui est l'ouvrage de l'Être
souverainement beau, ce n'est pas un rien; il y a des degrés
dans la perfection et dans l'l;tre; et ce qui serait indigne de
Dieu, c'est qu'il choisit le pire de préférence au meilleur.
II n'y a donc qu'un seul monde possible, et ce monde,
c'est celui qui est, monde d'une beauté excellente', puisqu'il
est l'œuvre d'un Dieu souverainement sage et souveraine-
ment beau. 11 renferme toute la perfection dont la créature
est capable. Une autre création, étant nécessairement moins
belle, ne peut être en aucune manière; car il répugne pre-
mièrement que l'acte divin se multiplie, secondement que
Dieu détruise une œuvre pleine de beauté pour en exécuter
une autre plus imparfaite le temps ne se peut introduire dans
l'acte divin, et le choix du pire est indigne de sa beauté infinie.
Il. L'univers, qui est d'une beauté merveilleuse, ne ren-
ferme point cependant la beauté absolue qui n'appartient
qu'à Dieu seul. L'immutabilité de l'Être suprême est cause
que tous ses attributs sont invariablement ce qu'ils sont et
la nécessité de tout ce qui est en lui fait que nous ne le
pouvons concevoir changeant d'état acquérant ou perdant
quelque perfection. La simplicité de son être, unie à son in-
finité, rend impossible toute adtre substance semblable à la
sienne, d'où il résulte que sa beauté parfaite n'a point de ri-
vale, étant absolument incomparable. Elle règne donc dans
l'éternité qu'elle occupe tout entiére; et si l'on dit qu'elle est
immense, on n'entend point par là qu'elle s'étend à tous les
Pbilèbe, p. 346.
( 13 )
lieux et remplit l'espace, mais plutôt qu'elle n'est point ré-
pandue dans l'espace et ne s'étend point avec lui. Elle ne
dure pas, elle ne s'étend pas, elle ne se développe pas; elle
est, immuable, infinie, éternelle.
Il n'en est point ainsi de la beauté du monde. L'univers est
sujet à la triple loi du temps, de l'espace, du mouvement.
Supposons que notre intelligence, plus parfaite qu'elle n'est,
embrasse un moment dans un seul regard tout ce que l'es-
pace renferme est-ce là l'univers? Non sans doute car à
l'instant qui suit, cette figure a disparu et cet univers d'un
moment a fait place à un autre univers sa beauté s'est éva-
nouie, et avec un ordre nouveau vient d'apparaître une
beauté nouvelle. Supposons que placée dans un petit coin de
l'univers, dans quelque lieu très-resserré, en elle-même par
exemple notre intelligence contemple sa propre beauté,
qu'elle en suive toutes les transformations et que sa vue em-
brasse toute la durée indéfinie de son passé et de son avenir
est-ce là l'univers ? Il s'en faut de beaucoup', puisque dans
cette durée indéfinie du temps se développent autour de
nous, dans un espace indéfini, d'autres êtres semblables à
nous, dont la multitude innombrable fait aussi partie de l'u-
nivers. Enfin quand notre esprit par deux opérations diffé-
rentes apercevra et les êtres innombrables et les développe-
ments indéfinis de chacun d'eux pouvons-nous dire qu'il
connaîtra l'univers ? Nous ne le pouvons pas car si les êtres
par leur nombre infini peuplent l'espace, et si par leurs trans-
formations intérieures ils occupent la durée, l'univers n'est
qu'une poussière tant que les êtres ne sont point mis en rela-
tion les uns avec les autres, et que leurs actions, passant au
dehors n'ont point mis pour ainsi dire le temps dans l'es-
pace et fait naitre le mouvement. Ainsi s'accomplit la beauté
de l'univers il ressemble à l'oeuvre d'un grand musicien
où plusieurs belles mélodies se déroulent ensemble à côté
1. Phitébe, p. 3M.
(14 )
l'une de l'autre et forment en s'unissant de merveilleux
accords.
Ainsi donc la beauté de Dieu réside dans l'unité, celle du
monde dans l'harmonie. Il ne se peut pas faire que l'une des
premières lois de l'univers ne soit l'harmonie 1 car Dieu, de
qui vient le monde, ne saurait en leur communiquant ses
attributs leur laisser les marques essentielles de la divinité
par cela seul qu'ils sont communiqués, ils perdent ces carac-
tères pour en prendre de nouveaux, essentiels à la créature
l'unité infinie de la substance divine devient le nombre indé-
fini des êtres, l'éternité engendre le temps, l'immensité l'es-
pace, le repos éternel la durée sans fin et l'étendue indéfinie
du mouvement. Comme en Dieu toutes choses se rencon-
trent ensemble dans l'unité absolue, ainsi quand Dieu met
dans l'univers les images de ses attributs parfaits elles s'y
déroulent ensemble sous la triple loi du mouvement, de l'es-
pace et du temps étant ensemble, elles ne s'excluent pas
l'une l'autre; étant plusieurs, elles se coordonnent; étant en
relation les unes avec les autres, elles font naître dans leur
ordre même une véritable harmonie. Aussi Pythagore en ce
sens avait-il raison de dire que le monde entier est une har-
monie et ses disciples n'avaient point tort dans leur admira-
tion philosophique de prétendre qu'il entendait l'harmonie
des sphères célestes si l'on prend à la lettre ces expressions
poétiques d'une grande école, personne n'ignore que les sons
se perdent dans les profondeurs de l'espace et que nulle
oreille humaine ne les saurait percevoir au travers des cieux
mais l'esprit de la Grèce antique, ce grand sentiment de
l'harmonie qu'elle a porté en toutes choses, se retrouve dans
ces métaphores, non moins que la doctrine qu'elles étaient
destinées à rendre sensible. L'harmonie qui règle les relations
et les mouvements des êtres en général est aussi parfaite qu'on
la puisse concevoir elle est un des premiers et des plus écla-
1. Philèbe, p. 307.
2. Platon. Timée, p. 130.
(15)
tants caractères de la beauté dans l'univers mais il faut
concevoir qu'elle n'est point absolument parfaite, puisqu'elle
se développe dans le temps et dans l'espace, et qu'elle n'est
jamais tout entière dans un certain lieu ni dans un certain
temps. Il n'y a de parfaite harmonie que celle qui dans l'u-
nité de la nature divine existe entre ses attributs divers et
entre les modes parfaits de ces attributs aussi la beauté de
Dieu est-elle incomparable tandis que si on lui compare la
beauté de l'univers, on voit entre elles toute la différence du
parfait et de la créature. Mais l'harmonie n'en est pas moins
pour cela la loi universelle et la première condition de la
beauté ici-bas le temps, l'espace et le mouvement n'en sont
que les conditions abstraites, les limites, les défauts.
Comme l'harmonie, la proportion est une des lois générales
de la nature et l'une des conditions réelles de la beauté. En
effet la beauté de Dieu repose dans l'unité absolue et dans
l'absolue simplicité de sa nature; mais comme il n'est rien
en Dieu qui ne soit parfait et par conséquent infini, tous ses
attributs sont égaux, et la proportion qui existe entre eux se
résout dans l'unité. Il n'en est point ainsi dans l'ordre du
monde, où les êtres sont divers, séparés les uns des autres et
doués d'attributs propres à chacun d'eux leurs puissances
sont multiples et inégales leurs développements ne sont pas
les mêmes ni également étendus; enfin autant est parfaite la
simplicité de la nature divine, autant est grande la diversité
des choses finies. Mais dans cette multiplicité des êtres se re-
trouvent toujours les lois générales inhérentes à la nature
même de la créature. Si les forces sont diverses, leurs déve-
loppements sont divers et proportionnés; car il serait étrange
que, dans des conditions égales celle qui comporterait un
plus grand développement et devrait l'emporter sur l'autre
fût en quelque sorte enchaînée et vaincue par elle. Quand la
terre est emportée dans l'espace par l'attraction réciproque
qui s'exerce entre elle et le soleil, comment pourrions-nous
concevoir que ce grand astre sortît de son immobilité rela-
(16)
tive, tandis que notre sphère dont la masse est beaucoup plus
petite s'arrêterait au centre du monde? Et si durant une
partie de l'année la terre dans sa longue révolution va s'éloi-
gnant du centre de son orbite, comment l'effort que fait le
soleil pour la ramener à lui ne serait-il pas diminué et avec
lui la vitesse de l'astre mobile Il l'est en effet; la même loi
gouverne le monde entier; et l'invariable proportion de ces
grands mouvements donne aux cieux une merveilleuse
beauté 1 Prenons ailleursd'autres exemples le soleil échauffe
les hautes vallées des montagnes et fait descendre de leurs
flancs arides des vents impétueux, qui se précipitent comme
des torrents vers les plaines et vont se répandre sur la vaste
mer les flots sont soulevés, et la tempête disperse au loin les
vaisseaux ainsi se développe l'ordre du monde la plus
grande action du soleil précipite des montagnes les plus
grands vents qui soulèvent les plus grandes tempêtes. Ail-
leurs la douce verdure des lieux humides éteint les rayons
ardents du jour, elle dépense toute la chaleur du soleil à
élever des vapeurs qui retombent la nuit en une rosée bien-
faisante le cercle de l'année ramène l'hiver, le soleil a
perdu sa force, les vapeurs ne se mêlent plus à l'air, et le
ciel obscurci ne donne plus sa rosée. Descendons encore dans
l'ordre des phénomènes et cherchons jusque dans les indi-
vidus l'harmonie et la proportion que la nature met en toutes
choses autrefois les forêts de l'Hymette étaient une source
de revenu pour les Athéniens; le feu, le fer et la barbarie les
ayant dévastées, les terres n'ont plus trouvé de soutien dans
les racines des arbres les pluies les ont entraînées vers la
plaine, et la montagne de marbre, lavée chaque année par les
eaux, n'offre plus aux regards que des flancs stériles et des-
séchés elle peut être belle encore si la nature s'y montre
dans sa proportion et son harmonie mais ce n'est plus la
même beauté qu'elle avait jadis.
1. Rép. vt 97;
( rt)
2
Ainsi la nature poursuit son cours et ses lois pénètrent
jusque dans les derniers de ses phénomènes. Mais à mesure
que l'on s'éloigne pour ainsi dire de Dieu, et que l'on par-
court les divers degrés qui conduisent aux derniers modes de
l'individu, on voit l'unité se subdiviser sans cesse, l'harmonie
s'efface ou se voile de plus en plus la proportion devient
moins réelle ou moins apparente, le temps, l'espace et le
mouvement prennent un nouvel empire le désordre semble
régner dans les choses, et la beauté ne se rencontre ou ne se
reconnaît presque plus.
CHAPITRE III.
De la beauté dans l'individu.
I. C'est ici qu'il faut montrer comment le temps l'espace
et le mouvement, les trois conditions inévitables des êtres
finis, soutiennent contre la beauté une lutte dans laquelle
elle succombe presque toujours il faut voir comment ils
la limitent, la resserrent, la diminuent dans les individus et
dans les choses individuelles, et combien on est voisin de
l'erreur quand on dit qu'il se trouve en eux quelque beauté.
En effet, il y a si peu de stabilité dans les choses indivi-
duelles, que l'on peut à peine le saisir par la pensée, bien loin
que les organes des sens aient la vertu de les fixer et de leur
donner quelque degré d'existence. On disait, dans l'antiquité,
qu'un homme ne saurait passer deux fois le même fleuve;
et le soleil d'Héraclite, qui le soir s'éteignait dans les eaux, ne
se relevait plus un autre soleil lui succédait pour s'éteindre
lui-même à son tour soit que dans ces paroles la pensée des
anciens mit autre chose que des métaphores et qu'elle les
donnât pour la simple expression de la réalité, soit que par
ces vives images elle voulût exprimer la mobilité des choses
( is )
de ce monde, doctrine philosophique ou poétique allégorie,
ces paroles faisaient sentir à qui les entendait, combien les
sens mêmes trouvent peu de prise dans les choses dont nous
n'avons les idées que par eux. Or ce sont les choses indivi-
duelles, leurs grandeurs, leur durée, leurs relations, toutes
choses auxquelles nous paraissons attribuer de la réalité,
quoiqu'elles soient dans une succession rapide et dans un
perpétuel changement. Montrons qu'en général les choses
individuelles sont à peine saisissables par la pensée, et que
leurs idées mêmes n'ont ni clarté réelle ni durée dans notre
intelligence.-
Je considérerai d'abord que de tous les êtres qui composent
le monde, nul ne se peut soustraire à la loi du temps. Si l'être
réel est la substance, comme il le doit être, puisque seule la
force vivante peut former le fond des êtres et l'atome indivi-
sible où réside la vie; les attributs, qui sont les premières dé-
terminations de la substance, ne sont point des êtres et par-
ticipent déjà de la diversité et du nombre s'ils n'introduisent
point la division réelle dans l'être et avec elle l'espace et le
mouvement, c'est qu'étant de nature différente ils ne s'op-
posent point l'un à l'autre et forment autour de l'être, pour
parler avec Platon, une harmonie et un concert. Mais chacun
de ces attributs, déterminé par rapport aux autres et donnant
déjà à la substance indéfinie une forme réelle, une essence
(J£bç, oùcta), est encore en lui-même une puissance indé-
terminée, presque insaisissable par la pensée, et qui à peine
aurait conscience d'elle-même elle se détermine dans ses
modes qui sont ses actions diverses et les différentes formes
qu'elle revêt en se développant. Ainsi la" substance vivante
qui est le fond de notre être se détermine dans l'intelligence,
dans la volonté, dans l'amour; mais ces trois grands attri-
buts de notre âme n'arrivent au terme de leur développe-
ment que dans les idées, les volitions et les sentiments divers
dont se remplit notre vie. Or, comme l'être en se détermi-
nant dans ses attributs reçoit idéalement en lui-même la di-
(19)
2.
versité et le nombre, ainsi l'attribut ne se résout dans ses
modes successifs que sous la condition du temps.
Mais poussons plus loin ces considérations. Telle est la na-
ture des êtres finis, que leurs substances, étant distinctes les
unes des autres et formant un nombre ne peuvent exister
dans le même temps (c'est-à-dire pendant que l'une d'elles ou
toutes ensemble se développent régulièrement dans leurs at-
tributs et leurs modes), que sous la condition de l'espcsce. En
effet, supposer que deux substances existent ne possédant
pas l'infinité et indépendantes l'une de l'autre et vouloir
d'un autre côté soustraire ces deux êtres à la loi de l'es-
pace, c'est prétendre qu'ils se pénétrent qu'ils se mêlent,
qu'ils s'identifient; c'est en supprimer les limites et tom-
ber dans la doctrine de la substance universelle. Mais il ne
saurait y avoir une telle substance, puisque, étant simple de
sa nature, chacun de ses attributs le serait aussi; et, chacun
de ses modes se développant à son tour, on ne verrait ni
cette pluralité des intelligences et des volontés, ni ce nombre
infini de sentiments, d'idées et de volitions qui, s'opposant ou
s'harmonisant, font enfin par leur ensemble la vie réelle de
notre monde fini. C'est pourquoi la nature même des sub-
stances finies les exclut l'une de l'autre, leur assigne un cer-
tain lieu qu'elles ne peuvent quitter sans passer dans un autre
occupé auparavant par d'autres substances elles sont su-
jettes à la loi de l'espace et ne s'y peuvent soustraire en au-
cun moment de leur existence. Tous ceux de leurs modes qui
n'impliquent aucune relation avec les choses du dehors se
développent en elles à travers le temps mais une action tend-
elle à sortir de la substance où elle est née, elle ne le peut
faire sans franchir l'espace et sans devenir transitive. Ainsi
ont lieu toutes les relations des êtres finis le temps et l'es-
pace dominent tous leurs actes; vainement quelqu'un d'entre
eux fera-t-il effort pour se concentrer dans sa vie indivi-
duelle vainement cherchera-t-il en lui-même un refuge
contre le torrent des choses qui passent; le temps habite notre
(20)
solitude; là même il se passe quelque chose, et la moindre ac-
tion de notre intelligence arrive à son heure dans la succes-
sion de pensées qui fait notre vie.
Il faut aller plus avant les substances, emportant avec
elles leurs attributs et leurs modes, les développent à travers
l'espace et produisent au dehors des actions qui vont se ré-
pétant de l'une à l'autre sous la loi du temps. Le mouvement
qui transporte une substance d'un lieu dans un autre se com-
pose, comme le temps et l'espace, ses principes, de moments
infiniment petits qui, se succédant sans interruption, forment
une véritable continuité. Ce qui se meut en réalité dans le
monde, ce sont les êtres, les substances, les forces vives, soit
que, transportées comme les astres dans de grandes courbes,
elles exécutent une marche qui n'a non plus de bornes que
le temps indéfini et l'immensité des cieux, soit qu'elles se
meuvent dans un espace limité comme les parcelles oscil-
lantes de la lumière, soit enfin que, animées et pensantes, elles
habitent un corps qu'elles gouvernent et choisissent leur
place ou leur rôle sur un théâtre qui leur a été préparé. Ce
qui paraît se mouvoir, ce sont les modes des substances, les
figures qu'elles revêtent les substances en effet ne peuvent
sortir d'elles-mêmes, ni se pénétrer les unes les autres; elles
ne communiquent entre elles et ne s'avertissent mutuelle-
ment de leur présence que par leurs actions transitives, c'est-
à-dire en se développant dans leurs attributs et dans leurs
modes. D'un autre côté, que peut être un mode sans son at-
tribut, que peut être un attribut séparé de sa substance? une
idée, un fantôme, un rien, rien de réel du moins et qui puisse
agir en aucune façon et se manifester au dehors.
Et cependant nous ne pouvons atteindre par les organes
des sens et décrire par la parole que les modes des êtres, la
seule partie d'eux-mêmes par laquelle ils se communiquent
à nous; leurs attributs ne peuvent être exprimés ni conçus
avec clarté indépendamment de leurs formes dernières et de
leurs derniers développements, puisque, indéterminés en eux-
(21 )
mêmes, ils n'offrent pas à l'esprit cette forme qui, en s'y re-
produisant, y fait naître l'idée. Nous savons, parce que nous
en portons l'exemple en nous-mêmes, qu'il y a, au delà des
modes, des facultés persistantes, lesquelles existent indépen-
damment de chacun d'eux nous savons de la même manière
qu'au delà des attributs il existe un être permanent en qui
réside l'unité, la force agissante, la vie. Mais chercher à con-
cevoir cet être sans attributs, ou ces attributs sans modes,
c'est poursuivre l'idée de l'indéterminé, c'est s'efforcer de
concevoir clairement ce qui est obscur, c'est demander la lu-
mière aux ténèbres. Nous concevons donc les choses dans
leur complexité, et lorsque par l'analyse nous les séparons
en leurs éléments, ce serait se tromper étrangement que d'at-
tribuer l'existence à l'un d'eux indépendamment des autres
mais dans cette complexité que les êtres offrent à notre es-
prit avant toute analyse, il y a un ordre naturel que la pensée
suit toujours par la seule force des choses, procédant des modes
aux attributs et des attributs aux substances elle ne peut
suivre une marche contraire; car, si l'action vient de la sub-
stance, et que, passant par l'attribut, elle se termine au mode,
notre intelligence ne peut se conduire de la même manière,
puisque, frappée pour ainsi dire par le dehors, elle ne connaît
l'attribut que par le mode et la substance que par l'attribut.
II. Telle est donc notre situation par rapport aux choses
d'ici-bas une multitude d'êtres m'environnent; je suis au
milieu d'eux faible, et limité comme eux ils agissent sur moi
et me pressent de toute part je sens dans tout mon être avec
quelle puissance ils me tiennent enfermé; je me rappelle ces
paroles d'Æschyle
oÕ3'
'OXiYoSpaviav
'Axtxuv, îaoveipove 2ô cpumôv
élaaôv Y^voç l|XTOiroSt(T(*évov Prom., v. 561.
et je me compare à celui qui se voit dans une grande foule
(22)
au milieu de laquelle il ne peut se mouvoir. De tous ces êtres
qui m'enveloppent, nul ne m'est connu dans son fond;
leurs actions souvent violentes irritent ma sensibilité, mais
n'apportent à mon intelligence que des manières d'être sans
être et des apparences sans réalité. Il y a plus encore ces
apparences et ces manières d'être ne sont pas durables elles
sont elles-mêmes livrées à un mouvement sans fin, elles sont
emportées avec une vitesse que rien ne retarde, elles ne sont
plus pour moi que des images fugitives et des fantômes qui
passent; cet océan peuplé de figures errantes et d'ombres
vaines coule tout entier et moi-même avec lui sur la pente
rapide du temps.
Les arts doivent nous retirer de cet abîme mais montrons
que l'individuel ne peut devenir leur objet. L'homme in-
spiré par l'amour de la beauté se répand au milieu des objets
qui l'environnent et cherche parmi eux celui qui doit ré-
pondre à ses désirs; si par exemple son instinct le porte vers
la peinture, il parcourt le monde fixant avidement ses re-
gards sur les choses qui semblent belles à ses yeug; il voit le
soleil descendre vers l'horizon et éclairer les montagnes de
sa lumière ardente et colorée; il est moins ébloui de son éclat
que charmé par la beauté de ce spectacle; il entreprend de
le reproduire parla peinture mais l'astre quitte bientôt l'ho-
rizon et le crépuscule couvre la terre de ses ombres; le jour
suivant, les nuages ont dérobé le soleil; le troisième jour, les
couleurs ne sont plus les mêmes, soit que des vapeurs aient
altéré la transparence de l'air, soit que la chaleur du soleil
ait soulevé des tourbillons de vent et de poussière enfin cette
mobilité qui entraîne et les astres dans l'espace et les vapeurs
dans l'air, apporte chaque jour quelque nouveau spectacle et
renouvelle sans cesse la face du monde. L'artiste qui avait
cru trouver un aliment à son amour, se retire frustré de la
vue de ces belles choses et sans avoir pu ajouter par son art
un seul moment à leur courte durée. Il cherche alors dans
des objets .plus stables la beauté qu'il n'a fait qu'entrevoir
(25)
dans ces grands mais rapides spectacles de la nature. Il con-
sidère que le corps humain lui a paru beau quelquefois, et
qu'il trouverait là peut-être une figure moins fugitive il
cherche donc parmi les hommes celui qui lui semblera le
plus parfait et qu'il se sentira porté à aimer plus que les au-
tres il les observe, les compare, les juge, et enfin il fait un
choix. Mais à peine a-t-il entrepris de le reproduire par la
peinture, que cette beauté qu'il avait cru trouver dans un être
si supérieur aux autres, se détruit pour ainsi dire pièce à
pièce et s'évanouit devant l'analyse le front est trop saillant,
le col trop long, le corps ne présente point une exacte symé-
trie, le manque d'harmonie se fait sentir dans les muscles,
dans les os, dans la couleur de la peau, dans les moindres
parties de la personne vivante; on la croyait belle, et voilà
que l'on n'a plus devant soi qu'un individu. En outre, cet
individu a son âge; on voit dans toutes les parties de son corps
qu'il a vécu un certain temps et qu'il vivra quelque temps
encore; dans les années écoulées il a subi des changements
perpétuels dont il porte partout les traces, et d'autres se
préparent que déjà l'on sent naître; rien n'est durable dans
cette figure il ne paraît pas qu'il y ait en elle aucune partie
où l'esprit puisse se figer et quand le peintre, las de ne
rencontrer qu'une matière sans beauté et des formes sans
harmonie, recompose l'ensemble qu'il avait détruit en l'ana-
lysant, il est étonné de le retrouver tout différent de ce qu'il
l'avait vu d'abord et de ne plus voir qu'un homme là où il
avait cru saisir la beauté même.
Ainsi l'être vivant échappe à l'art par la seule vertu de son
individualité chaque moment de son existence emporte de
lui quelque chose et apporte en lui quelque nouvel élément;
de telle sorte qu'il ne reste jamais le même et qu'il fuit de nos
mains au moment où nous croyons le saisir. Celui donc qui
amoureux de la beauté croira l'avoir trouvée dans un être
vivant parce qu'une fois cet être lui a paru beau, et qui s'ar-
rêtant autour de lui pour le contempler en reproduira la fi,.
(24)
dèle image comme celle de la beauté même, celui-là sera
tombé dans une grande erreur ce qu'il imite en effet, loin
d'être la beauté, est à peine une chose belle son œuvre n'est
point terminée, que déjà le modèle a changé de forme, de si-
tuation, d'expression morale, de substance même, et, n'eût-
il éprouvé aucune de ces variations, il ne serait encore qu'un
individu avec ses formes propres et ses qualités personnelles;
or, dans ce qu'elles ont de particulier et de sensible, ces
formes ne se reproduiront jamais. Quelle beauté peut-on dé-
couvrir dans quelque chose d'aussi fugitif? Quelles inspira-
tions les arts pourront-ils trouver dans le spectacle de phé-
nomènes aussi éloignés de la réalité et de l'être, enfin dans
les derniers développements des attributs des corps ou des
esprits? Si l'on voulait représenter la laideur, on la cherche-
rait dans l'individuel, parce que là seulement se peuvent ren-
contrer ces images difformes, ces défauts et ces vices mon-
strueux que Platon attribuait justement à la prédominance et
aux aberrations de la matière.
CHAPITRE IV.
De l'idée générale du beau.
Il faut donc sortir de l'individuel et chercher ailleurs l'ob-
jet propre de l'art. Si Dieu avait borné notre intelligence à
cette faculté de percevoir et de sentir que Leibnitz attribue
aux animaux, et qui n'apporte à leur esprit que les images
des choses du dehors, nous leur ressemblerions aussi pour
tout le reste nous trouverions en nous des souvenirs peut-
être, et ces consécutions d'idées qui se reproduiraient dans
le même ordre où la marche régulière des phénomènes les
aurait produits une première fois. Comme les êtres ainsi
i. Phédon, p. 234.
(25)
constitués paraissent entièrement étrangers à l'art, notre
pensée, ne pouvant échapper à l'individuel, serait comme la
leur emportée dans le mouvement du temps et livrée au flot
des choses qui passent. Et il en est ainsi véritablement de
l'homme quand il ne cherche dans le monde qu'à voir et à
sentir il est semblable à ces voyageurs qu'un rapide vais-
seau emporte au loin vers des contrées inconnues pour eux
à peine ont-ils touché le rivage que d'une course précipitée
ils traversent les lieux célèbres où la curiosité les a conduits
mille objets divers passent en peu de moments sous leurs
yeux, n'apportant à leur esprit que des images incomplètes
et mal démêlées, à leur âme que des impressions vagues et
passagères et de leur long voyage ils ne recueillent ni science
véritable, ni aucune solide connaissance. Telle serait la vie
humaine, si nous n'avions d'autre lumière que la perception
et la conscience. Mais Dieu nous a créés capables d'arrêter
en quelque sorte la marche du temps par le souvenir et par
la conception du général.
A peine l'homme a-t-il commencé de vivre, que, étonné de ne
rencontrer dans les choses rien de stable ni de permanent, il
s'applique à fixer dans sa mémoire le souvenir des images qu'il a
vues des sentiments qu'il a éprouvés. Bientôt il s'aperçoit
que ces images, encore vivantes dans sa pensée, se présentent
de nouveau à ses yeux, et que ces sentiments se renouvellent
dans des circonstances variables mais non absolument oppo-
sées. Ainsi notre esprit s'engage de lui-même et s'avance
comme par instinct dans la recherche du général nous
comprenons les ressemblances des objets et leurs différences
par la ressemblance et la différence de nos idées ce qui se
rencontre en eux de moins permanent de plus propre à
chacun d'eux, d'individuel en un mot, nous l'effaçons par la
pensée; ainsi plusieurs choses que nous avions vues sépa-
rées l'une de l'autre et qui nous avaient paru d'abord très-
différentes, se trouvent représentées dans notre esprit par
une seule et même idée. Les espèces nous conduisent aux
(26)
genres, et les genres à d'autres genres plus élevés, jusqu'à ce
que ayant parcouru toute la série des espèces et des genres
nous soyons arrivés au genre suprême au delà duquel il n'y
en a pas d'autres, toutes les différences étant effacées.
C'est ainsi que notre intelligence conçoit le général par
là elle dispose dans l'ordre de ses idées comme des points
fixes où elle se place pour considérer les choses ou pour s'é-
lever à une généralité plus grande. Elle voit de là les indi-
vidus prendre leur rang dans l'espace et leur jour dans la
durée indéfinie du temps ils disparaissent chacun à son tour,
et il ne reste d'eux, dans la réalité rien qui soit saisissable à
nos sens. Mais comme aux phénomènes qui disparaissent
d'autres phénomènes succèdent qui leur sont analogues,
l'espèce se perpétue à travers le temps comme elle s'étend
dans l'espace, de telle sorte que la meilleure partie de l'indi-
vidu semble exister encore au delà de sa durée limitée.
Quand l'intelligence s'est engagée dans la voie du général,
au delà des premières espèces que donne la nature, elle con-
çoit des genres dans lesquels s'effacent les différences des
espèces et tendant à l'unité, dernier terme de la généralisa-
tion, elle va de genre en genre retranchant quelque chose à
chacun d'eux et concevant de la sorte des idées de moins en
moins compréhensives et de plus en plus étendues. Par cette
opération l'individu perd non-seulement ses limites dans le
temps, l'espace et le nombre, mais aussi les qualités réelles
qui lui sont propres et qui n'appartiennent qu'à lui seul;
il devient donc semblable aux autres individus, ou plutôt son
individualité même disparaît, et le genre où elle vient, se
perdre n'est plus représenté dans notre esprit que par une
seule et même idée. Il faut bien entendre que ce n'est point
sur les objets réels mais sur nos idées que notre intelligence
opère de la sorte elle n'a pas de pouvoir hors d'elle-même,
et l'on ne doit point chercher si dans la nature il existe un
objet où le genre soit réalisé mais il faut considérer que ce
qui existe véritablement dans la nature, ce sont les substances
(27)
simples avec leurs attributs et leurs modes, leurs relations et
leur durée propre, en un mot les individus leurs idées arri-
vent par les organes des sens et par la conscience jusqu'à
cette partie de notre esprit qui conçoit les ressemblances et
les différences des choses; dès ce moment l'individu réel
peut périr et le monde entier avec lui pourvu que dure
notre intelligence et que le souvenir des choses passées nous
soit présent nous pourrons encore décomposer les idées
complexes des individus qui ne sont plus, nous les compa-
rerons entre elles après l'analyse, nous en rejetterons les élé-
ments dissemblables, et ainsi, par un travail tout intérieur de
notre esprit, la multiplicité des notions individuelles se sera
résolue dans l'unité du genre. Mais l'idée générale ainsi for-
mée, loin d'ajouter quelque chose de réel à l'individu duquel
elle est sortie ne contient plus que ce qu'il y a de commun
entre lui et les autres choses de même sorte; on voit dispa-
raître avec l'espace, le temps et le mouvement, conditions de
tout être fini, l'existence même et la réalité les formes pré-
,ci ses des individus sont remplacées par une forme indéter-
minée qui appartient à tous idéalement et qui n'est réalisée
dans aucun d'eux enfin toute qualité, perdant, avec sa
substance de laquelle elle se détache en quelque sorte, sa
courte mais réelle existence, cesse de pouvoir même être
conçue comme la recouvrant dans la pensée.
Parmi les idées générales auxquelles s'élève ainsi notre
intelligence se trouve l'idée du beau. Platon a peint avec une
précision digne d'Aristote et avec des couleurs qui n'appar-
tiennent qu'à lui seul, la marche de l'intelligence quand elle
se met à la recherche de cette idée a Celui qui veut s'y
« prendre comme il convient doit commencer par rechercher
n les beaux corps. il doitreconnaitre que la beauté qui réside
« dans un corps est sœur de la beauté qui réside dans les
et autres. Et s'il est juste de rechercher ce qui est beau en
général, notre homme serait bien peu sensé de ne point
« envisager la beauté de tous les corps comme une seule et
(28)
même chose. Par là il sera amené à concevoir le beau
dans les actions des hommes et dans les lois et à voir que la
« beauté est partout de la même nature'. » Ainsi se forme
l'idée générale du beau nous en marquerons les caractères
distinctifs, et nous examinerons si c'est elle que les artistes
doivent s'efforcer d'exprimer dans leurs ouvrages. Nous
avons déjà établi que l'individuel ne saurait par sa seule
vertu engendrer aucun art, ni servir de modèle à aucune
œuvre véritablement belle certains hommes se sont fait
une renommée en soutenant la doctrine contraire et n'ont
pas craint d'abaisser l'art à ce matérialisme grossier quel-
ques-uns même ont réalisé ces théories ils ont donné aux
hommes ce pernicieux exemple de placer la beauté dans
l'individuel et de corrompre ainsi l'intelligence en flattant les
sens. Mais le matérialisme se rencontre ailleurs encore et se
cache sous une doctrine plus philosophique et plus sédui-
sante qu'il importe d'examiner ici.
Il en est de la beauté comme du bien, et de l'art comme
de la morale. Toute doctrine qui ne les fait point reposer sur
un principe rationnel, les ébranle et les renverse. Que l'on
généralise autant que l'on voudra, que l'on ajoute durant des
siècles sans fin les qualités des êtres finis les unes aux autres,
si l'on ne cherche point hors du temps et de l'espace, hors
du monde, en Dieu même et en Dieu seul, l'origine de toute
beauté et de tout bien, il faut le reconnaître, aucun principe
solide n'aura été établi, et l'on n'aura bâti que sur le sable.
La loi morale n'est point l'expression de ce qui se fait d'or-
dinaire parmi les hommes mais de ce qui devrait être fait
par chacun d'eux. La beauté que l'art doit s'efforcer d'at-
teindre n'est point celle qui se rencontre dans tous les indi-
vidus comparés entre eux, mais celle qui devrait se rencon-
trer dans chacun d'eux pour qu'il fût aussi beau que son
espèce le comporte. On ose à peine dire que tout est bien et
1. Banquet, p. 314.
(29)
que le mal ne se rencontre jamais dans les actions des
hommes mais l'on arrive à cela même par une voie dé-
tournée l'on observe par la conscience et par la perception
sensible, les instincts et les actions de ceux qui nous entou-
rent, on les analyse on les compare on les classe et l'on
nous donne alors pour règle de notre conduite ce qui n'est
que la loi ordinaire de nos instincts le général prend la
place de l'absolu, le bien mêlé de mal que font les hommes
nous est donné comme le but suprême de notre vie, et l'on
nous parle au nom de la nature tandis que l'on devrait nous
parler au nom de la raison et du Dieu souverainement bon
qui est son objet. Il faudrait considérer cependant que le
général ne renferme rien qui ne soit dans les individus et
même qu'il ne contient pas tout ce qui se rencontre en eux,
puisque si le genre est plus étendu qu'eux, il est aussi tnojns
compréhensif. La loi morale que l'on fonde sur l'observation
de la nature humaine ne lui est donc ni supérieure par son
autorité, ni antérieure par son idée notre volonté en est le
principe logique, et nos actions quelles qu'elles soient en sont
toujours la première et la seule réelle expression avec la
nature vivante périt tout ce que l'on peut bâtir sur elle;
l'homme n'a plus d'autre principe moral que lui-même,
d'autre but de ses actions que celui qu'il leur donne selon
son caprice puisque enfin ce qu'il fera, quoi qu'il fasse d'ail-
leurs, ou rentrera dans la loi générale s'il lui est conforme,
ou en modifiera l'essence s'il s'en éloigne. Ainsi après un
long détour nous sommes ramenés au point d'où nous
étions partis l'individuel nous avait paru trop changeant
pour qu'il pût servir de base à aucune doctrine; et le géné-
ral, qui paraissait offrir plus de stabilité, manque lui-même
et se dérobe sous nos pieds parce qu'il n'a d'autre fondement
que l'individuel.
Il en est ainsi de l'art la doctrine qui fait du beau en gé-
néral l'objet propre de l'art est une doctrine matérialiste sous
quelque forme qu'elle se déguise. La nature donne bien peu
(50)
de beauté aux individus elle est en cela plus sévère peut-être
et plus avare leur égard que quand elle leur départit les
bons instincts et la droite raison car nos bons instincts ne
se perdent point si nous les cultivons et la raison se développe
et s'éclaire par l'usage; mais la beauté se flétrit avec les an-
nées et disparaît enfin pour toujours. Quelques-uns, il est
vrai, semblent plus favorisés que les autres par la nature;
mais quand notre intelligence conçoit le général, tous les in-
dividus pèsent également dans la balance, et nul ne saurait
prétendre à l'emporter sur les autres c'est pourquoi l'idée
générale du beau est relative à chacun d'eux et ne s'élève
point au-dessus de la beauté qui se rencontre en eux tous.
Si je n'ai pour me guider dans mes jugements d'autre règle
que l'expérience, et si la beauté de chacun ne peut être appré-
ciée que par l'idée générale du beau, comment pourrai-je dès
l'abord établir un ordre entre les diverses beautés que je
rencontrerai dans le monde, puisque enfin c'est d'elles seules
que mon esprit a tiré cette idée même d'après laquelle je dois
les juger? Il y a donc ici un cercle vicieux par lequel je re-
viens à l'individuel que je voulais éviter, et je me vois ainsi
amené à dire tout est beau dans la nature et l'art ne doit pas
chercher la beauté au delà des choses sensibles hors d'elles,
en effet, il n'y a plus de beauté.
Ce n'est donc pas le beau en général que l'artiste doit en-
visager ce n'est point là qu'il doit chercher ses inspirations.
Qu'est-ce d'ailleurs que cette idée générale du beau, sinon
une conception abstraite de notre esprit, laquelle, n'exprimant
rien que les rapports des belles choses entre elles, non-seule-
ment ne se trouve réalisée nulle part dans la nature, mais
n'est pas susceptible d'être réalisée par l'art En effet, aussi-
tôt que l'artiste s'efforcerait de la réaliser, il lui donnerait une
forme individuelle et définie, et lui ferait perdre par là sa na-
ture qui est d'être générale et indéterminée. Que l'on consi-
dère la forme la moins abstraite et par conséquent la moins
éloignée du réel, on la trouvera néanmoins tellement éloi-
(51)
gnée de la réalité, qu'elle n'offrira pas même à la pensée une
image claire, qu'en un mot elle ne pourra pas être imaginée
ainsi, pour emprunter un exemple à Platon, le nez droit des
statues antiques que nous considérons comme exprimant
mieux que tout autre la forme parfaite de cette partie du vi-
sage, répond-il à l'idée générale que nous peut donner l'ob-
servation ? Il s'en faut de beaucoup, puisque, sans considérer
toutes les races humaines chez lesquelles un nez droit ne se
rencontre jamais, il est très-rare dans la race caucasique, il
est très-rare dans l'Italie et la Grèce modernes, et les portraits
que nous possédons des hommes ou des femmes célèbres de
l'antiquité nous montrent qu'il était également rare dans ces
temps reculés. Ce n'est donc point là la forme la plus géné-
rale du nez, et cependant celle-là est la plus belle, et nous ne
concevons pas qu'il s'en puisse rencontrer une autre plus
belle encore.
Il y a donc une différence entre le général et la beauté ou
plutôt il n'y a point de rapport nécessaire entre l'un et l'autre
nous ne voyons pas que la réalité fasse obstacle à la beauté,
ni que la beauté, en se réalisant, éprouve nécessairement une
déchéance; le général, au contraire, soit dans l'ordre phy-
sique, soit dans l'ordre moral, est toujours indéterminé; ti-
rée de l'observation, son idée n'est complète que si elle est
un terme moyen entre tous les individus possibles.; jusque-là
elle est variable, elle peut, en s'étendant, perdre de sa com-
préhension et s'élever à un degré supérieur d'abstraction qui
l'éloigne encore de la réalité. Mais comme nous sommes pla-
cés dans un ordre indéfini de phénomènes et que nos sens
ne se peuvent étendre au delà d'un cercle fort étroit dans le
temps, dans l'espace et dans le mouvement, le général que
nous concevons demeure toujours plus ou moins indéterminé
dans notre pensée, quand bien même il ne le serait pas abso-
lument par sa nature.
Nous admettrons par conséquent trois idées principales de
la beauté, premièrement celle de la beauté individuelle qui
(52)
varie suivant les individus dans sa substance, dans sa forme,
dans son degré, beauté trés-déterminée, mais très-fugitive,
qui n'a d'autre durée que celle de l'individu lui-même ou du
phénomène, c'est-à-dire qui change pour ainsi parler à toute
heure et ne saurait devenir l'objet d'aucun art; secondement
l'idée générale du beau, notion abstraite, plus ou moins in-
déterminée, sans objet réel dans la nature, sans objet bien
défini dans la pensée, qui ne peut, sans perdre son essence,
sortir de l'abstraction pour revêtir une forme réelle et déter-
minée enGn l'idée de la beauté que poursuivent tous les arts
et que nous cherchons nous-mêmes.
CHAPITRE V.
Conception de la beauté idéale.
1. Où trouverons-nous donc cette beauté artiste, si elle n'est
ni dans les individus ni dans l'ordre des idées générales? Y
a-t-il quelque part ailleurs une autre beauté qui ne réside ni
dans les êtres finis ni dans les idées abstraites? Nous avons
déjà parlé de la beauté absolue de Dieu; mais en la faisant
entrevoir çomme la source première d'où émane la beauté
du monde, nous avons dit que sa nature infinie la relègue
dans des hauteurs inaccessibles aux sens et que, loin de pou-
voir être imaginée par l'artiste, elle peut à peine être conçue
par le philosophe. Ce n'est donc pas elle que l'art peut cher-
cher à réaliser dans ses ouvrages Dieu, qui possède la science
et la puissance infinies, ne se reproduirait pas lui-même et
ne ferait pas sans se détruire une œuvre qui fut la parfaite
image de sa beauté. D'ailleurs ne voyons-nous pas l'artiste
concevoir des formes pour ainsi dire aussi variées que celles
de la nature, et chacune des choses qui paraissent l'emporter
sur les autres en beauté lui fournir une inspiration et deve-
( 33)
3
nir son modèle? II ne s'éloigne pas de la nature; il lui em-
prunte ses formes, ses figures, ses mouvements elle semble
revivre dans les ouvrages de l'art; on dirait même qu'elle s'y
anime d'une vie nouvelle plus complète et plus durable. Re-
venons donc à la nature, et cherchons de nouveau par l'ana-
lyse s'il ne se trouve pas dans les individus quelque chose de
réel qui puisse être pour l'artiste l'élément premier et le point
de départ de ces conceptions.
Que Platon soit encore notre guide. L'essence individuelle
se compose de deux parties bien distinctes et même opposées,
le réel et sa limite. Qu'il y ait quelque réalité dans les choses,
cela est rendu évident non-seulement par la conscience qui
nous fait voir en nous-mêmes une substance vivante, une
force animée, une cause sans cesse active, permanente et
identique à elle-même; mais aussi par le raisonnement,
puisque les phénomènes extérieurs, n'étant que des manières
d'être, ne sauraient exister en eux-mêmes et requièrent
quelque autre chose dans laquelle ils existent et dont ils sont
comme la manifestation. Mais la réalité des choses ne consiste
pas seulement dans leur substance la substance nue n'est
rien si elle ne se détermine dans des attributs, et ces attributs
ne sont rien s'ils ne se développent dans leurs modes. Un at-
tribut en effet est une de ces formes générales que revêt la
substance, lorsque, sortant de l'indéterminé, elle fait en quel-
que sorte le premier pas pour occuper son rang dans l'ordre
du temps et de l'espace et contribuer par les actions qu'elle
exercera ou qu'elle éprouvera dans la suite à la vie univer-
selle. Par exemple, l'être que notre conscience nous révèle
que serait-il si, demeurant une puissance indéfinie, il ne re-
vêtait pas une forme positive dans la volonté et l'intelligence ?
Dépouillée de ses attributs, la substance conserverait si peu
de réalité qu'à peine offrirait-elle quelque prise à la pensée,
Mais il n'y a d'intelligible que le réel, car le rien n'a point de
propriétés. Il y a donc dans l'attribut une réalité véritable
non pas celle de la substance, puisque l'attribut n'existe pas
(54)
en soi, mais cette réalité formelle qui complète la substance
en s'y ajoutant et lui communique sa propre intelligibilité.
Tel est le rôle de l'attribut par rapport à la substance. Il en
est de même du mode par rapport à l'attribut si l'attribut
est une forme générale, il y a encore en lui quelque chose
d'indéterminé qu'il doit perdre pour arriver à une existence
complète, et pour que l'individu puisse être appelé, comme il
l'est par Aristote, une entéléchie. En effet, ce qui vit en nous,
ce n'est pas seulement la substance, ce n'est pas même l'in-
telligence, c'est l'être intelligent manifesté dans chacune de
nos pensées.
Telle est la triple réalité qui se rencontre en toute chose et
par laquelle toute chose réelle est intelligible. Hors de cette
réalité il n'est rien qui puisse être représenté par une idée
mais pour elle, elle est tout entière intelligible. Platon fait
voir comment le réel et l'intelligible sont attachés l'un à
l'autre, de telle sorte qu'ils se rencontrent toujours ensemble
et sont égaux entre eux dans tous leurs développements. A
mesure que la réalité augmente dans un être, il devient de
plus en plus saisissable à la pensée, et l'être absolu est en
même temps le suprême intelligible; quand la réalité dimi-
nue, l'être échappe peu à peu à l'intelligence, et quand l'être
a disparu tout à fait, il n'y a plus d'idée possible parce qu'il
n'y a point d'idée sans objet et que le rien ne saurait
être représenté. Le néant n'est donc pas intelligible, et
Dieu est l'intelligible absolu, l'objet propre de l'intelligence
infinie. Entre Dieu et le néant se trouvent pour ainsi dire
placés, et tenant quelque chose de l'un et de l'autre, tous les
êtres finis. Ils possèdent dans leur substance, leurs attributs,
leurs modes, une réalité qui les rend intelligibles; mais
comme à cause de leur caractère d'êtres finis ils ne possèdent
point la réalité absolue qui n'appartient qu'à Dieu, ils sont
limités en toute chose, ils ne sont intelligibles que dans un
1. Répr, liv. VI et vit.
(35)
3.
certain degré. Tout ce qu'il y a d'intelligible en eux, voilà leur
réalité tout ce qui n'offre aucun objet saisissable à la pensée,
voilà leur néant or le néant c'est la limite, le manque, le
défaut la limite des qualités réelles et de la substance des
êtres, le défaut ou le manque absolu de ces mêmes qualités.
Aussi comme dans l'ordre moral le mal n'est rien par lui-
même et ne se conçoit que par le bien dont il est la privation,
ainsi dans la nature et dans l'art la laideur n'est que la priva-
tion de la beauté sans être par elle-même quelque chose de
réel; s'il y avait une laideur absolue, elle appartiendrait au
néant; mais, n'étant rien de réel, elle serait elle-même un pur
néant ou plutôt elle ne saurait être en aucune manière. La
beauté, au contraire, semblable au bien, est par elle-même
saisissable à la pensée qui se la représente par une idée posi-
tive et dans sa réalité; et quand bien même il n'existerait ni
dans l'univers, ni dans notre intelligence aucune chose laide,
la beauté n'en serait pas moins aperçue par nous, car son
idée est antérieure à celle de la laideur et n'a pas besoin d'elle
pour être conçue.
Mais cela ne saurait être absolument vrai que pour Dieu
seul, dont la beauté est infinie. Toutes les autres choses ne
possèdent qu'une beauté relative et limitée, comme leur
bonté qui est toujours très-imparfaite eu égard à la bonté
parfaite de Dieu. L'auteur de notre essence a mis en nous
une faculté qu'il paraît avoir refusée aux autres êtres, la
raison, par laquelle nous connaissons la beauté des rhoses et
qui nous permet d'en apprécier les degrés et les limites. Et
voici de quelle manière l'unité absolue, attribut de l'être
parfait, est le terme fige auquel nous rapportons tous les
nombres et toutes les quantités; la raison qui nous en donne
l'idée, étant l'une des facultés primitives de notre intelligence,
la transporte avec soi par tout l'univers elle nous la fait voir
là où elle se montre, elle la découvre là où elle se cache, dans
les modes et les rapports des êtres comme dans leurs attributs
et dans leur substance. La beauté absolue de Dieu porte en
(36)
soi le caractère de l'unité indivisible mais la beauté des êtres
finis étant finie elle-même (puisque l'attribut ne saurait être
plus grand que la substance), ne porte point un tel caractère,
et se conçoit toujours comme contenue dans des limites déter-
minées qui peuvent s'étendre ou se resserrer. Si la raison ne
nous donnait l'idée de Dieu, toute beauté imparfaite ne pou-
vant pas être comparée à l'unité flotterait dans un milieu
incertain et n'offrirait aucune prise à notre intelligence. Au
contraire, Dieu se manifestant à nous dans la raison dont il
est la seule ou du moins la première idée, toutes les beautés
finies se coordonnent en quelque sorte d'après la beauté ab-
solue, prennent dans notre intelligence leur place naturelle
au-dessous d'elle et forment comme une hiérarchie dont notre
esprit peut parcourir les degrés. Telle action, tel homme, tel
paysage nous paraît plus beau que tel autre; tel genre d'être
tout entier est mis pour sa beauté bien au-dessus de tel autre
genre; et ainsi par des comparaisons répétées chaque jour
nous aécoutumons notre intelligence à classer toutes ces
beautés d'après l'ordre réel de la nature. La matière il est
vrai a tellement envahi tous les êtres, elle a resserré toutes
leurs qualités dans de si étroites limites, que d'ordinaire la
beautés des choses en est très-obscurcie; souvent même elle
semble réduite à rien, elle disparaît tout à fait à nos yeux, et
la vue d'un tel objet ne laisse dans notre âme que l'image
affligeante de la laideur.
II. Aussi l'homme que la nature a formé artiste est celui
qui reconnaît la beauté plus vite et plus sûrement que les
autres. Tous les hommes, en effet, sont nés avec l'idée de la
beauté, car la raison fait partie de leur essence; mais cette
faculté n'est pas tellement la même dans toutes les intelli-
gences que, chez les uns, elle ne se porte principalement vers
la vérité, tandis que chez les autres elle poursuit de préfé-
rence le bien ou la beauté. On n'est pas artiste par cela seul
que l'on recherche la vérité ou le bien mais la poursuite de
(37)
la beauté et cette promptitude de l'intelligence qui nous la fait
reconnaître et juger sainement, telles sont les qualités par
lesquelles la nature distingue l'artiste des autres hommes.
Celui donc qui apporte en naissant ces heureuses dispositions
et qui les voit se développer en lui-même par une éducation
bien entendue, celui-là s'en va par le monde cherchant la
beauté qui doit servir d'aliment à son intelligence quand il
croit l'avoir trouvée dans quelque individu ou dans quelque
action particulière, il ne passe point avec indifférence, mais
il s'arrête pour la contempler et il se complaît dans ce spec-
tacle. La vue d'une belle chose est toujours une lumière nou-
velle pour son esprit; car telle est la condition de l'homme,
que les idées de la raison, idées que nous apportons avec nous
en naissant comme le premier flambeau de notre intelligence,
reçoivent des objets individuels la clarté qu'elles leur com-
muniquent et en deviennent elles-mêmes plus distinctes et
plus démêlées. Ainsi le spectacle de quelqu'une des beautés
imparfaites de la nature, beautés dont nous n'aurions pas
l'intelligence si la raison ne les éclairait, nous est une occa-
sion et une aide pour concevoir avec cette même raison la
beauté parfaite dont elles ne sont pourtant qu'un reflet très-
affaibli. Mais aussitôtque l'artiste, par une analyse instinctive,
a fait dans l'objet imparfait qu'il contemple la séparation du
beau et du laid, du réel et de sa limite, de l'être et du non-
être, pour parler avec Platon, l'idée innée de la beauté abso-
lue s'éclairant d'une lumière soudaine, il trouve en elle ce
ce qu'il doit ajouter à cet objet pour lui donner toute la per-
fection dont sa nature est capable.
A ce moment, il se produit dans l'âme de l'artiste une idée
nouvelle la chose imparfaite qu'il contemplait et sur laquelle
ses regards sont encore fixés, a disparu à ses yeux il semble
la contempler toujours et trouver sa joie dans cette centem-
plation mais ce qu'il voit, ce qu'il considère, ce qu'il aime,
c'est cette beauté plus pure dont il conçoit l'idée, image toute
intérieure, et pourtant beauté plus réelle que la beauté vivante
(58)
qui est devant lui; car cette image contient en soi et la beauté
du modèle et quelque chose de plus qu'elle emprunte à la
beauté parfaite de Dieu; en un mot, ce que l'artiste contemple
au dedans de lui-même, ce qu'il conçoit, ce qu'il aime, c'est
la beauté idéale'.
L'individu qui a servi de modèle à l'artiste est maintenant
bien éloigné de sa pensée; non-seulement ce qu'il y avait
dans ce modèle de purement individuel a disparu, mais
l'idéal qui a été conçu à son occasion eût pu l'être devant un
tout autre modèle auquel l'artiste n'etlt pas plus emprunté
qu'au premier. En effet, Platon le remarque avec justesse, la
beauté qui est dans une chose est sœur de la beauté qui est
dans les autres, parce que toutes ces beautés d'ordres et de
genres différents reçoivent également leurs essences de la
beauté absolue dont elles sont les images. Lors donc que l'ar-
tiste, considérant l'une d'entre elles, conçoit à son occasion
l'idéal, ce n'est plus elle qu'il se représente dans sa pensée,
c'est cette beauté nouvelle qui reçoit de la beauté parfaite ce
qui la rend supérieure à son imparfait modèle. Le mouvement
naturel de son intelligence le porte vers la beauté absolue en
même temps qu'il l'éloigne de l'individuel; il laisse à celui-ci
toutes ses imperfections; il détache de sa substance, il dé-
gage du milieu des phénomènes passagers la forme pure et
perfectionnée qu'il conçoit; cette forme, il en revêt dans son
esprit une substance nouvelle, il lui donne ses modes divers
et ses développements naturels; il en fait ainsi un être idéal
qui n'est dans sa pensée ni moins vivant ni moins réel que le
premier.
Quand l'idéal est conçu de la sorte selon son essence, il a
acquis dans l'intelligence de l'artiste une généralité aussi
étendue que le genre lui-même, mais beaucoup plus compré-
hensive. Pour former le genre, en effet, nous privons les in-
dividus de ce qui ne leur appartient pas en commun, et l'idée
1. Voy. Lettre de Raphaël, sur la Galathée.
(39 )
générale ne peut les embrasser tous qu'à la condition de faire
perdre à chacun d'eux tout ce qui présente en lui le caractère
de son individualité de quelque nature d'ailleurs que soit la
chose que l'on retranche, qualité réelle ou pure limite, l'in-
dividu la perd si les autres individus ne la possèdent pas
comme lui; toute qualité excellente est ramenée en quelque
sorte au niveau commun, de telle manière que le genre con-
tient moins de perfections réelles que les individus les plus
favorablement traités par la nature. Il n'en est point ainsi de
l'idéal. L'analyse qui en précède la conception n'opère pas sur
les individus comme l'analyse scientifique celle-ci ne se pro-
pose pas autre chose que de les rapprocher selon leurs res-
semblances et leurs différences, de les répartir dans des es-
pèces et des genres, en un mot d'établir un ordre logique dans
nos idées par la classification. Mais l'artiste ne se propose en
aucune manière de faire la science, ni pour lui-même ni pour
les autres; s'il compare les choses entre elles, ce n'est point
pour les classer d'après une méthode régulière, comme le font
l'histoire naturelle et la chimie c'est pour que la beauté dont
les unes sont privées ressorte davantage dans les autres et
favorise par le contraste la conception de la beauté parfaite et
la production de l'idéal. Quand l'artiste analyse son modèle, il
fait en lui la séparation du réel et de sa limite, de la perfec-
tion et du défaut, de la beauté et de la laideur; il ne cherche
point si les autres objets du même genre possèdent d'ordi-
naire les mêmes perfections, ni s'ils les possèdent dans un
degré plus ou moins éminent; s'assurant d'adord par l'ana-
lyse que les beautés qu'il considère ne sont pas des défauts,
mais des perfections véritables, il leur ajoute ce qui leur man-
que pour qu'elles soient plus complètes encore et pour qu'elles
reproduisent dans leur espèce, autant qu'il se peut faire, la
beauté absolue dont sa raison lui donne l'idée. Telle est la
nature de l'idéal, que, placé dans l'ordre de nos idées entre
les deux réalités positives, celle des êtres finis et celle de Dieu,
il renferme plus de beauté que les premiers et moins que
(40)
l'Être infini auquel rien ne saurait atteindre ce qu'il reçoit
du parfait le met au-dessus de toutes les choses réelles, et en
fait dans son genre le type le plus élevé que la pensée puisse
concevoir. Ce type n'a rien de commun avec l'idée abstraite
et générale, mais il représente comme elle, et plus encore, le
genre tout entier car si la limite n'est qu'un non-être et
n'est représentée par aucune réalité formelle dans nos idées,
la notion abstraite a moins de réalité que les individus les
plus parfaits du genre, et ne les représente pas compléte-
ment l'idéal au contraire, dont la notion a plus de réalité for-
melle que le plus parfait des individus, le représente éminem-
ment, pour parler avec Descartes, et représente, à plus forte,
raison, tous les autres. Ainsi l'idéal n'a pas moins de généra-
lité que le genre lui-même; mais comme pour en former
l'idée nous ajoutons un degré nouveau de réalité aux choses,
en acquérant une extension aussi grande, il ne perd rien de
sa compréhension, et contient en soi tout ce que la nature a
mis dans ses propres productions
L'idéal renferme donc aussi dans son essence l'individua-
lité. S'il ne prenait dans notre intelligence une forme déter-
minée, propre à lui seul, et en quelque façon incommunica-
ble, il serait semblable au genre dont l'idée, n'exprimant que
les rapports abstraits des choses, est toujours indéterminée et
perd son caractère propre toutes les fois qu'elle se réalise.
L'idéal n'est ni une abstraction pure ni une abstraction réa-
lisée c'est au contraire une réalité agrandie. Pour le conce-
voir il n'est pas besoin de comparer entre eux un grand
nombre d'objets ni de rien enlever à aucun d'eux :il faut
au contraire rendre au modèle la beauté qu'il a perdue en re-
1. La beauté suprême réside en Dieu. L'idée de la beauté humaine
se perfectionne en raison de sa conformité avec l'Être suprême, avec
cet Être que l'idée de l'unité et de l'indivisibilité nous fait distinguer
de la matière. De l'unité résulte une figure qui n'exprime aucune
situation de l'esprit, aucun sentiment passager du cœur, tous mouve.
ments qui interrompent l'unité et mêlent à la beauté des traits étrangers,
Winckelmann, Histoire de l'art, liv. iv, ch. 2;
(41)
cevant l'existence passagère l'individualité ne disparaît pas
dans cette opération de l'intelligence mais les défauts, les
imperfections de l'objet réel disparaissent le type est conçu
par nous comme l'individu le plus parfait du genre ou plutôt
comme un individu fort au-dessus du genre, lequel résume
en soi et porte au degré le plus élevé toute la beauté dont le
genre est capable.
CHAPITRE VI.
Caractères de l'idéal. Du monde idéal.
I. Avec l'individualité bornée du modèle naturel dispa-
raissent toutes les imperfections qui tiennent à son essence.
Placé dans un certain degré par rapport à tous ceux de son
espèce, il n'épuise pas en soi toute la beauté qu'il comporte 5
il a des analogues, des semblables, quelquefois des identi-
ques parmi eux il fait nombre avec eux, il n'est enfin
qu'une unité très-changeante et très-passagère dans la lon-
gue série où il occupe sa place. Mais dans la nature les gen-
res d'êtres ou de phénomènes sont presque toujours distincts
les uns des autres tandis que l'objet individuel, emporté
dans le mouvement indéfini du monde, éprouve à toute heure
des changements qui le modifient et qui finissent toujours
par lui enlever toute sa beauté; l'essence générale demeure
la même, n'acquiert ni ne perd aucun de ses éléments, ne se
détruit ni ne se corrompt par la durée et survit idéalement
à chacun des individus dans lesquels elle possède sa réalité.
Par là le genre échappe à la multiplicité dans laquelle la chose
individuelle est comme perdue, au temps où elle se déve-
loppe et périt, au mouvement où elle est emportée quelque-
fois malgré elle-même, enfin à la réalité substantielle contre
laquelle la matière et le non-être luttent souvent avec tant
d'avantages.
(42)
Si tels sont les caractères des genres dans la nature, l'i->
déal doit les offrir à un degré bien plus éminent encore
c'est ce qu'il faut établir. S'il n'est rien dans le genre qui
ne soit primitivement dans les individus, et si les genres
possèdent de telles propriétés, c'est qu'il y a sans doute dans
les choses une essence permanente, immuable, laquelle se
conserve au milieu des variations et des mouvements indé-
finis de la matière. Cette essence existe en effet elle ne se
rencontre pas seulement dans la substance et les attributs des
êtres leurs modes les plus fugitifs, les phénomènes les plus
rapides et les plus bornés de la nature ont leur essence pro-
pre, indépendante des accidents divers qui la dérobent sou-
vent à nos yeux c'est par elle qu'ils se rattachent à l'ordre
universel du monde et contribuent à son harmonie. Que rien
de pareil ne se rencontre dans les choses, que ce fond dura-
ble ou permanent n'existe pas l'univers n'est plus qu'une
suite désordonnée d'accidents un chaos dans lequel toute
unité, toute harmonie, toute proportion disparaissent. L'es-
sence, c'est-à-dire ce qui entre nécessairement dans l'idée
d'une chose, voilà ce que nous analysons lorsque nous for-
mons les genres, et ce qui donne au genre les caractères que
nous lui avons reconnus. Mais voilà aussi ce que recherche
l'artiste lorsqu'il conçoit l'idéal et par là ces mêmes carac-
tères qui paraissent élever le genre au-dessus de l'individu
se doivent rencontrer aussi dans l'idéal. Ils y sont en effet à
un degré d'autant plus éminent, que l'idéal est fort au-dessus
des objets naturels et des genres dans lesquels ils sont ré-
partis.
L'idéal est unique'; il n'y a pas pour chaque ordre de
choses plusieurs idéaux qui puissent être rangés au même
degré et présenter à l'intelligence des beautés égales. S'il
existe en effet pour chaque genre d'êtres ou de phénomènes
une essence unique qui, malgré la diversité des temps, des
1. Rép., liv. v, p. 310. vi 36.
lieux et des accidents, se conserve toujours la même et se
reconnait dans tous les individus l'artiste qui la considère
dans quelqu'un d'entre eux n'en change pas la nature en
l'idéalisant il l'élève seulement à un degré supérieur de
beauté pour qu'elle devienne l'objet propre de l'art et sur-
passe en perfection la réalité. Les conditions des choses, le
non-être qui se multiplie autour d'elles sous tant de formes,
empêchent l'essence individuelle d'arriver à toute la perfec-
tion dont elle est capable et le genre qui n'ajoute rien à
l'individu, ne la perfectionne pas non plus. Mais quand on la
soustrait par la pensée aux causes qui la privent de sa beauté,
quand on étend les étroites limites où les accidents la retien-
nent, on lui rend véritablement sa perfection et c'est ainsi
qu'elle donne naissance à l'idéal. C'est pourquoi il y a un
idéal unique pour chaque ordre de choses les artistes ne le
conçoivent pas tous avec une égale clarté, et ne rendent pas
toujours à l'essence individuelle toute la beauté qu'elle com-
porte mais, si des obstacles de toute sorte arrêtent l'artiste,
nous ne devons pas attribuer à l'idéal les imperfections de
notre intelligence, ni de la variété de nos ouvrages conclure
sa multiplicité quelle que soit notre habileté ou notre im-
puissance à le concevoir quand nous sommes en présence de
la nature, il n'en est pas moins certain que l'essence d'un
être ne saurait donner naissance qu'à un seul idéal, puisque
celui-ci n'est pas autre chose que cette essence même élevée
par la raison à toute la perfection qu'elle peut recevoir.
Il suit de là que l'idéal n'est point sujet au temps ni au
changement comme le sont les choses réelles type univer-
sel de tout un genre d'êtres, il persiste hors de la durée il
représente les individus qui ne sont plus et ceux qui ne sont
pas encore, comme ceux qui existent dans l'instant présent,
comme le modèle même en présence duquel il est conçu.
Quand même tous les êtres qui composent le monde seraient
détruits, pourvu que l'univers conservât dans la pensée la
possibilité d'exister un jour, ces êtres, s'y trouvant classés d'a-
(44)
près leur nature, y possédant leurs essences propres et leurs
imperfections relatives, auraient encore leur idéal dans l'or-
dre éternel et absolu des idées, et ce type suprême y joui-
rait toujours de son immutabilité.
Enfin l'idéal est immatériel, comme l'essence des choses
qu'il représente. Il n'est point réalisé dans le monde ni ex-
posé avec les autres êtres aux innombrables accidents des
choses sensibles il réside dans la pensée pure, et tandis
qu'il semble fait à leur image, il les surpasse toutes par sa
perfection. Il n'est point au premier rang dans l'intelligence
humaine, puisque le premier objet de la raison, c'est Dieu
même et sa beauté absolue mais il n'est point non plus au
dernier comme le phénomène sensible ou l'accident passager
que la conscience nous' révèle en nous s'il n'a point la per-
fection infinie du premier être, il n'a pas non plus l'imperfec-
tion originale de la créature il reçoit de celle-ci les limites
où sa forme propre le retient, mais, éloigné de la matière qui
est le non-être, il tient de Dieu cette perfection singulière
par laquelle il donne à cette forme toute la réalité, toute la
beauté dont elle est capable..
Tels sont enfin les caractères de l'idéal plus beau que les
plus belles choses dont il est le type, il les surpasse encore par
son unité, sa permanence et son immatérialité. Elles sont
toutes rangées au-dessous de lui. Que l'une d'elles tende à sa
perfection, c'est lui qu'elle s'efforce d'atteindre. Il n'est point
dans le monde, et cependant avec toutes les perfections dont
il est orné, il possède encore celle qui le rapproche le plus de
l'existence, c'est à savoir l'individualité.
Que lui manque-t-il donc pour exister véritablement? une
seule chose, la substance or elle ne lui saurait être com-
muniquée', et c'est pour cela que, retenu dans la région
des idées pures, il porte le nom d'idéal. S'il parvenait à
l'existence, ne pouvant revêtir qu'une substance finie puis-
1. Rép., v, p. 303.
(45)
que celle de Dieu est fort au-dessus de lui et ne saurait se
multiplier, il tomberait aussitôt dans le temps et dans l'es-
pace, et, devenu semblable à quelqu'un des êtres finis, il se-
rait emporté avec eux dans le mouvement général des choses
et livré comme eux au changement. Il perdrait donc sa na-
ture et ses perfections en un mot, il cesserait d'être l'idéal.
L'artiste n'a pas non plus la puissance de le réaliser dans son
oeuvre quand il la compose dans sa pensée ou quand il
l'exécute pour qu'elle demeure présente aux yeux des
hommes et à ses propres yeux, c'est à l'imitation de l'idéal
qu'il la conçoit, et c'est une image de l'idéal qu'il expose à
nos regards mais il ne met point en elle l'idéal lui-même
lequel est indépendant de toutes ses représentations et ne
peut revêtir une matière non plus qu'une substance. Aussi
le sculpteur Pygmalion, si l'histoire que l'on raconte est véri-
table, commettait-il une double erreur lorsqu'il s'éprenait
d'amour pour son propre ouvrage car il laissait sa raison
déchoir de l'idéal conçu par elle l'image exécutée par ses
mains, et il prêtait le sentiment et la vie à une conception
pure de l'intelligence.
II. Les types idéaux et universels des êtres, aussi nom-
breux que les genres les moins abstraits de la nature for-
ment entre eux dans la région des idées un ensemble* que
l'on peut nommer à juste titre le monde idéal. Cet univers
intellectuel composé d'essences parfaites chacune selon son
espèce, est comme un abrégé du monde réel où nous vivons.
Chacun des genres y est représenté par son idéal, et ces
types immatériels et parfaitement beaux soutiennent entre eux
les mêmes rapports que les genres des êtres réels dans notre
univers sensible les lois du monde idéal sont les mêmes que
les nôtres, ses attributs sont ceux de notre monde, sa beauté
occupe le premier rang après celle de Dieu. Mais ici-bas
1. l\ép.,vi.

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