Des Systèmes en médecine... par Ch. Jacquin,...

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J.-F. Joland (Valence). 1837. In-8° , 63 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1837
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AVIS
PRÉLIMINAIRE
DE L'AUTEUR.
J'ai réuni les matériaux qui servent de
base à la composition de ce petit ou-
vrage, à une époque où quelques écrits
polémiques entre plusieurs médecins de
cette ville, les divisèrent d'opinion sur
l'homéopathie.
t AVIS PRÉLIMINAIRE.
Cette divergence, toutefois, ne tarda
pas à disparaître et fut terminée par la
vive sensation que produisit dans les es-
prits, à ce sujet, la très-scientifique lettre
de M. le doyen des médecins de ce dé-
partement ; ce qui me détermina à renon-
cer à sa publicité.
Mais une vive altercation venant de se
renouveler sur le même sujet, semble
m'autoriser, aujourd'hui, à rentrer dans
la lice, à manifester publiquement mes
pensées , telles que je les professai alors.
Si mes observations sont goûtées et que
je puisse être utile, mon but sera rempli.
DES
gTOMUÎS^
EN MÉDECINE.
Trop souvent le public confoucl l'ivraie
avec le boa "raio.
Les systèmes, comme les hypothèses, sont
nombreux dans la science me'dicale, mais il y a
quelque différence entre eux; les systèmes sont un
assemblage de plusieurs principes vrais ou faux lies
ensemble avec celui des conse'quences qu'on en tire,
et sur lesquelles on e'tablit une opinion, une doc-
trine, un dogme, une manière de voir, de juger,
d'appre'cier, qui varie selon l'imagination, maigre' les
principes ne's des premières instructions.
6 DES SYSTEMES
S'ils forment une collection de principes vrais,
approuve's par l'étude de la nature, par l'expérience,
c'est une doctrine qui peut être précieuse; mais,
comme un fait isolé constitue moins une science que
la se'rie qui en coordonne plusieurs entre eux, bien
que toute science vraie ait sa partie systématique, la
doctrine se forme par l'observation et l'expérience ;
aussi nous donne-t-elle des hommes instruits, des
savans, des e'rudits , parce qu'ils e'tudient la science
dans ses éle'mens, ils l'approfondissent pour la com-
parer, l'opposer, l'apprécier; et pour ne point s'é-
garer dans leurs recherches, ils s'attachent à en dé-
couvrir les bases dans l'anatomie, la physiologie, pour
montrer la vérité dans la science médicale.
Uhypothèse est la supposition qu'une chose est
possible ou impossible, de laquelle supposition on
tire une conséquence, que souvent un esprit pré-
venu embrasse avidement, pour parvenir plus faci-
lement à l'explication de certains faits ou prétendus
phénomènes, presque toujours faux.
Ainsi, il y a une grande différence dans la valeur
de ces deux mots, ou expressions, quoique liées
ensemble et présentant, en apparence, quelque si-
militude, quelque analogie sous certains rapports.
La doctrine, lu contraire , est bien distincte ;
c'est une science de faits remarqués dans les acci-
dens,les variations, les phénomènes de la nature;
elle emporte avec elle une idée fixe dans le choix
EN MÉDECINE. 7
des choses qu'elle est appele'e à analyser pour les
réunir, les coordonner entre elles ; c'est une fiction
plus constante, plus claire, plus de'termine'e dans la
partie qu'elle embrasse, pour arriver à la ve'rite' par
le creuset de l'expérience; mais il ne faut pas la
confondre ni avec le système, ni avec l'hypothèse,
qui ne sont trop souvent que les produits de la pas-
sion ou de l'esprit en de'lire, seulement utiles dans
les arts ; les sciences futiles ou d'agrément.
Le système est admirable, en the'orie, applique
à la science de la me'decine, quand il forme une
collection de principes ; il devient quelquefois pré-
cieux pour la science, parce qu'il est en quelque sorte
créateur des faits, parmi lesquels il en est de bons,
d'Importants à saisir, et qu'il fait faire des progrèsà
la bonne doctrine par ses nombreuses découvertes;
mais il arrive le plus souvent que le système ne repose
sur aucun principe propre à éclairer l'a vraie doc-
trine , et qu'il devient une grave erreur en pratique,
parce que la nature de'ment presque toujours ce qu'il
avance; il se'duit, subjugue et entraîne l'esprit hu-
main dans cette erreur, dont les suites ne devien-
nent que trop fréquemment funestes et déplorables.
D'ailleurs, les systèmes, en ge'ne'ral sont quelque-
fois d'autant plus dangereux qu'ils sont accompagne's
de tous les dehors qui forment ordinairement le
corte'ge. du charlatanisme, la déclamation, les ci-
tations fausses, les assertions hasarde'es, qui sont les
8 DES SYSTÈMES
faux brillans de l'ignorance, pour e'blouir, en impo-
ser au public, dont le jugement se trouve ainsi sur-
pris et de'tourne' de sa ve'ritable direction.
Mais ce que le charlatanisme présente de plus
pernicieux encore, c'est que celui qui l'exerce se
trouve souvent avoir, tout l'esprit, toute l'audace ne'-
cessaires pour persuader, pour de'montrer vrai ce
qu'il sait Être faux, d'où suit que le système exprime
une supposition gratuite à laquelle tout empirique
cherche à ramener la marche de la nature qu'il ne
connaît pas, qui lui résiste, quand tous ses efforts
tendent à prouver qu'elle lui obe'it pour convaincre
mieux ceux qu'il abuse.
Personne ne l'ignore, deux causes principales
de'terminent les hommes à inventer des systèmes,
l'ignorance et la cupidité. Le ge'nie, les passions
vives,.les hommes à imagination ardente, féconde
en inventions, sont également appele's à en produire.
Mais le plus grand nombre , peu dispose's à suivre
les sentiers he'iisse'sd'e'pines qui conduisent à la vraie
science, se bornent à n'en saisir que l'e'corce et rem-
plissent le monde de leurs fatales découvertes, de
leurs funestes innovations, d'où il faut conclure en
thèse ge'ne'rale, que les systèmes, et surtout les hy-
pothèses doivent être rigoureusement bannis, en
me'decine, d'une science qui a la vie des hommes
pour principal objet.
« Tous les systèmes, dit La Kochefoucault (dans
EN MÉDECINE. 9
53 ses Maximes), sont des subtilités de l'esprit qui
33 les crée, et la trop grande subtilité' est une fausse
33 délicatesse, la ve'ritable délicatesse est une solide
>3 subtilité'. 33
Ainsi quelle que soit la manière d'établir un faux
système, c'est toujours une subtilité' re'preliensible
que de tromper la bonne foi du public, un ve'ritable
charlatanisme, un leurre, un pie'ge, un abus de
confiance.
Eli quoi! Les hommes n' ont-ils plus l'amour du
prochain pour se permettre entre eux d'en abuser de
la sorte, en compromettant si impune'ment l'existence
d'un grand nombre, en déshonorant ainsi la plus
noble, la plus utile des sciences humaines?... L'amour
du gain, voilà donc l'esprit du siècle, et du siècle des
lumières ! la philosophie qui les soutient est une pau-
vre philosophie, si les'systèmes qu'on y enfante,
chaque jour ne sont que des artifices, des amorces ,
des tromperies, des jeux.d'adresse, un rafinement
de moyens illicites pour surprendre la confiance pu-
blique, dont le dénombrement ferait gémir nos ayeux
s'ils pouvaient en être les témoins!
Les anciens, il est vrai, avaient bien aussi leurs
préjugés, leurs ruses, leurs finesses, mais on ne
remarquait pas, comme on le fait aujourd'hui,
cette insatiable ambition, cet amour effréné de l'ar-
gent, cette subtilité trompeuse, cette artificieuse
adresse à s'en procurer, en séduisant les yeux , le
10 DES SYSTÈMES
coeur, l'amour-propre, par des promesses fallacieu-
ses de guérîson, de conservation de la vie, plus pré-
cieuse que tous les biens.
Toutefois, en admettant que l'esprit humain se
complaise à être trompe', il n'aime pas à l'être im-
pune'ment surtout quand il s'agit de ce que les hom-
mes ont de plus cher, la santé', Y existence.
Loin de moi l'ide'e d'être l'ennemi des systèmes,
mais je ne les aime, je ne les estime que quand une
fois e'prouve's, et mis en rapport avec l'objet princi-
pal et identique qni les a fait naître, ils peuvent être
bons à quelque chose, tout en reconnaissant que
parfois, avec ces conditions, ils ont été utiles, mais
sans elles, bien souvent dangereux.
On se trouve néanmoins force' de convenir que
dans les sciences physiques et naturelles, les arts et
métiers , la mécanique, etc., etc., les systèmes peu-
vent être d'une grande utilité dans les inventions,
les innovations, les découvertes ; ils peuvent être
encore admis et reçus dans ce qui peut être du res-
sort des modes, des préjugés, dans l'art de gouver-
ner les e'tats, dans la politique, la diplomatie, etc.;
mais quand il s'agit de la vie des hommes, trop sou-
vent mise en pe'ril par de'faut de lumières et d'ex-
périence, et fréquemment par l'emploi de substances
nuisibles administrées sur le témoignage d'aventu-
riers qui n'en connaissent ni la qualité ni l'applica-
tion, et qui ignorent même le genre, la nature de la
.EN MÉDECIN 1'.. 11
maladie contre laquelle elle est employée, il doit être
permis de dire, de s'écrier à haute voix que c'est du
charlatanisme, d'autant plus redoutable qu'on em-
ploie des poisons qui ne devraient être administrés
que par des mains sûres et non par l'ignorance ou
la cupidité.
Qu'on ne s'y trompe pas, ces perturbations du
genre humain ont pris naissance, pour la plupart,
dans les innovations de ces faiseurs de systèmes qui
avilissent la plus noble des sciences ; car on ne sau-
rait nier que de nos jours la médecine ne soit la plus
noble, la plus importante, la plus utile comme la
plus avilie, en même temps, des sciences humai-
nes , parce qu'elle fait des jaloux, des envieux, et
qu'elle n'est point assez protégée par les lois.
Parmi les gens de l'art, e ce ux qui y prétendent,
toutes ces innovations intestines n'ont cessé d'exister
depuis le siècle d'Hippocrate jusqu'à nous, par suite
des découvertes, des suppositions de ces éternels
inventeurs de systèmes qui, cherchant toujours la
pierre philosophale, ne cessent d'engendrer de per-
pétuels désordres clans une partie des sciences qui,
au contraire, devrait jouir, enveloppée de la con-
fiance publique, de la tranquillité la plus parfaite.
Pourquoi se le dissimuler?la médecine, en Fran-
ce, n'a jamais été plus méprisée, déconsidérée, que
depuis la révolution, qu'à dater de nos guerres
Wfi^fi^tranerer, en ce qu'il s'est introduit, pour
12 DES SYSTÈMES
la pratiquer, une multitude de pre'tendus médecins,
une foule de soi disant praticiens, qui n'en avaient
point étudié lès principes. Aussi, en cette matière,
les lois se trouvent être tellement relâchées que '
presque tous les pharmaciens donnent leurs consul-
tations, sans s'arrêter devant leur peu d'expérience,
leur de'faut d'études sur l'art de guérir; car pour
exercer cette science, il faut en avoir e'tudie' les
principes, la nature des maladies, les symptômes qui
les caractérisent et leur me'dication qu'ils ignorent.
La santé' n'est pourtant pas une chose indifférente.
Il est certain que la me'decine a existé dans tous
les temps, chez tous les peuples, et qu'elle a pris
naissance dans le besoin de secourir les infirmités
humaines ; aussi, par son utilité généralement recon-
nue, les anciens lui élevèrent-ils publiquement des
autels ; ainsi qu'après eux, les auteurs dans l'anti-
quité lui ont assigné une origine divine, en rappor-
tant que les druides, les mages, les bardes la fai-
saient entrer dans leurs saints mystères.
Comment se fait-il que, de nos jours, quelques
médecins, par l'introduction de faux systèmes, af-
fectent de la déshonorer dans son utilité, et par là
même de la faire mépriser?
On ne peut révoquer en doute que cette science
ne remonte aux siècles les plus reculés, puisque le -
célèbre Hippocrate n'a composé ses immortels ou-
vrages que d'après les observations et les expérien-
EN MÉDECINE. 13
ces de ceux qui s'e'taient de'jà acquis avant lui une
grande re'putation dans l'Arabie , la Scytie, la Grèce,
etc., etc.; ce qui prouve que, dans tous les temps
et en tous lieux, Fart de la me'decine a e'té pratique'
" et exerce' par des hommes studieux qui l'ont fonde'
d'après les appréciations des diverses infirmite's hu-
maines.
En faut-il davantage pour e'tâblir que la me'decine
est une science de ve'rite', puisqu'elle exige, pour
être conçue et pratiquée, des connaissances spécia-
lement acquises, et qui ne sont pas à la porle'e de
tout le,monde, bien que tout le monde se permette
de l'exercer?... Ne faut-il pas joindre aux obligations
rigoureuses qu'elle impose, une tbe'orie lumineuse,
une longue et profonde expe'riencc pratique des faits,
de continuelles remarques et observations au lit des
malades?...Ne faut-il pas, pour exercer cette science
avec fruit, avoir les connaissances acquises de la
chimie et de la nature de l'homme, sa constitution,
pour pouvoir juger, apprécier les productions de la
nature, et les employer au traitement des diverses
maladies qui affectent le genre humain, ce qu'il
s'agit d'abord de reconnaître et de caracte'riser pour
recourir à propos à la thérapeutique, puisqu'il est
ge'ne'ralement reconnu qu'il y a autant de savoir
quand il faut expecter que quand il faut agir, le mé-
decin n'e'tant en quelque sorte que l'aide de la nature?
Par toutes ces considérations abrégées que je viens
14 DBS SYSTÈMES
de faire entrevoir, il est facile de se convaincre que
la me'decine n'est point une science ordinaire que
tout le monde, indistinctement, puisse exercer; et
cependant combien de gens croient pouvoir la pra-
tiquer impune'ment, sans en avoir e'tudie' les prin-
cipes, ni même les premiers e'iémens! Et en cela je
ne puis m'empêcher de dire que c'est moins la faute
du consulte' que du consultant, qui, dans son plus
précieux inte'rêt, manque tout à la fois de prévoyance
et de jugement pour ne pas savoir distinguer l'ivraie
du bon grain.
Il n'est donc point e'tonnant que la me'decine perde
chaque jour, dans l'esprit public, la confiance dont
elle devrait hautement jouir; mais à qui en imputer
la faute? uniquement au malade qui s'adresse au pre-
mier venu, au charlatan, à l'empirique, breveté' ou
non breveté'; en un mot, à ces inventeurs, distribu-
teurs ou dépositaires de remèdes secrets pour tous
les maux, plutôt qne de recourir au me'decin con-
somme', à l'homme de talent, connu par sa longue
expe'rience, son savoir acquis dans la science à
laquelle il s'est destine' au sortir de ses premières
études, qui, dirige' par les sentimens d'honneur de ,
son e'tat, aspire à se faire une réputation me'rite'e.
Ce sont, d'ailleurs, les premiers symptômes d'une
maladie qui doivent être le mieux observe's et le plus
sérieusement appre'cie's, parce qu'ils peuvent changer
de face, s'aggraver etperdre insensiblement cette qua*
EN MÉDECINE. 15
lité médicatrice de la nature que l'art doit entretenir
et favoriser; car, soit par trop de retard ou manque
d'à propos dans l'emploi des moyens, soit par oubli
ou parla plus petite ne'gligence, la maladie peut se
compliquer, de nouveaux accidens se manifester qui
ne peuvent être appre'cie's que par un me'decin ex-
périmenté; encore se montre-t-il souveut des cas
particuliers où toutes les ressources de Fart le mieux
entendu deviennent impuissantes pour ramener la
nature, déviée de sa marche, à son type normal.
Par toutes ces observations préliminaires et qui
sembleraient devoir, au premier coup-d'oeil, m'é-
loigner du sujet principal que je me suis proposé,
je dois chercher à prouver que le charlatanisme, la
plus brillante théorie, le raisonnement le plus sédui-
sant en médecine, ne pourront jamais se rendre
compte de certains cas ou phénomènes pathologi-
ques, pour pouvoir en juger aussi convenablement
que celui qui a l'habitude de l'observation dans l'art
de guérir depuis de longues années ; en ce que, pour
bien juger une maladie, il devient de rigoureuse
nécessité de rattacher d'une manière intime la théo-
rie, qui est la science, à la pratique, qui est l'exer-
cice de la science.
Ainsi, pour pouvoir juger sainement des choses
et les apprécier à leur juste valeur, il faut les avoir
étudiées ; les avoir souvent vues et examinées, pour
se les rappeler et en distinguer les causes et les ef-
fets; car c'est en observant avec attention tous les
16 DES SYSTÈMES
signes caractéristiques, les symptômes, les variations
d'une maladie, qu'un bon the'oricien peut devenir,
plus tard,-un graud praticien s'il est observateur. Le
premier aura l'avantage de raisonner parfaitement
des choses, mais le second saura mieux les appré-
cier, les classer, les distinguer, par la seule puis-
sance de l'habitude ; par conséquent il pourra mieux
en combattre les accidens à propos, parce qu'il est
de'montre' par l'expérience que les lumières, l'intel-
ligence, les qualités occultes, pe'nètrent avec len-
teur dans les meilleurs esprits, et qu'il arrive sou-
vent qu'on ne connaît que le lendemain l'erreur
qu'on a pu commettre la veille. Ainsi , en me'decine
pratique, l'expe'rience fait distinguer les cas graves,
simples ou compliquée des maladies soumises à ses
investigations, pour les caractériser et en combattre
les divers accidens. .
Je me suis permis toutes ces re'flexions pour prou-
ver combien la science médicale exige d'étude, d'ap-
plication, de recherches et d'expérience, pour être
pratique'e avec succès, et que c'est un grand tort du
public que celui de se laisser séduire, entraîner par
tous ces jongleurs, ces saltimbanques à nouvelles dé-
couvertes , sur de prétendues recettes et infaillibles
moyens de guérir, et qui ne sont que de fiéfés char-
latans dont le but ostensible est moins d'acquérir de
la gloire, une bonne renommée, la confiance , que
de gagner de l'argent par leur adresse et leur subti-
lité à faire des dupes.
EN MÉDECINE. 17
C'est donc avec raison que l'on doit blâmer ces
perturbateurs de la vraie science, ces de'honte's es-
camoteurs de la confiance publique-, dont les actes
sont nuisibles à l'humanité', par leurs faux systèmes,
leurs dangereuses innovations qui ne sont, pour là
plupart, que le produit des rêves, des illusions et
des vaines chimères enfantés par le délire de la cu-
pidité'.
Et comment se fait-il que la me'decine soit ainsi
accable'e de ces vers rongeurs, de ces insatiables
vampires , de ces hommes à funestes découvertes qui
veulent faire pre'valoir leurs ide'es errone'es et s'af-
franchir de l'opinion générale ?
Est-ce pour être utiles à la science, l'encourager,
se faire un nom , qù'oD les voit multiplier leurs an-
nonces , leurs affiches sur tous les coins et dans tous
les carrefours des villes et des campagnes? Non,
c'est uniquement pour faire du bruit, eh imposer à
la crédulité du public toujours avide de nouveautés,
et s'enrichir à la faveur de leurs prétendues cures
merveilleuses !
Audacieux et persévérans dans ces sortes d'en-
treprises, ces manipulateurs de guérisons n'appré-
hendent rien ; rien ne les arrête, pas même les lois
qu'ils bravent impunément; ils ne craignent pas d'é-
crire ou défaire écrire des prospectus, des brochures,
même des livres qu'ils répandent avec profusion pour
mieux séduire et entraîner l'opinion. Que sont ces
2
18 DES SYSTEMES
ouvrages ? des suppositions gratuites, de hardis men-
songes que le vulgaire, e'bloui, se hâte de saisir
comme des ve'rite's. Et c'est par une telle conduite
que la confiance dans la véritable science de la mé-
decine diminue chaque jour davantage, par les ma-
noeuvres non re'prime'es de ces empiriques, de ces
novateurs à systèmes, de ces jalousies d'état. *
Il n'est que trop vrai encore que des médecins,
qui ne le sont que de nom, ne craignent pas, dans
ce conflit de toutes les aberrations de l'esprit, de
profaner leur utile ministère, en cre'ant des systèmes
dangereux à l'humanité, dans l'intention de faire
rapidement fortune, plutôt que d'être utiles à la
science qu'ils ont à peine effleuré. Mais on ne tarde
pas à s'apercevoir que leurs innovations ne sont qu'é-
phémères et très préjudiciables à la plus noble des
sciences, qui n'en restera pas moins éternelle, mal-
gré les efforts et la funeste influence de ses détrac-
teurs, étant une science de faits pris dans la nature
même.
Que l'ignorance hypocrite de ceux qui ne pouvant
pénétrer, approfondir la sublimité de la médecine,
affecte de douter de son efficacité, de sa perfection,
* L'envie et la jalousie que montrent la plupart des médecins
contre leurs confrères ne peuvent être considérées que comme des
faiblesses de l'esprit et un vice du coeur ; mais ces jaloux et envieux,
ne montrent cette passion que pour des confrères qui ont plus de
mérite qu'eux.
EN MKDECINEi.' , 19
cherche à la décrier par toutes sortes de moyens ; le
plus sage parti est de me'priser leurs propos acerbes,
produit de leur passion et de leur jalousie, et de mar-
cher hardiment aux heureux résultais qu'elle pré-
sente ^ aux bienfaits qu'elle procure à l'humanité' par
la' gue'rison ou le soulagement de ses maux.
Il n'est pas moins de la dignité' du ve'ritable mé-
decin de souffrir et de laisser dire à cette classe
d'hommes dits beaux esprits, qui ont la manie de
fronder, de censurer, de tout blâmer, que la me'de-
cine n'est qu une science conjecturale ; mais ils igno-
rent que la sublimité' de la me'decine, que celte pro-
fonde science est au-dessus de leur porte'e et qu'ils
n'ont point assez d'esprit, assez de bonne foi pour la
juger, que leur vue est trop courte pour leur per-
mettre de bien distinguer la voie qui conduit à la
vraie doctrine, de ces sentiers obscurs et te'ne'breux
que nous offre la pe'danterie syste'matique, dont les
frivoles innovations surprennent, éblouissent et s'e'-
clipsent comme ces me'réores lumineux que les rayons
du soleil dissipent dans la matine'e.
En effet, tous ces esprits à systèmes, à sectes , à
hypothèses, n'ont produit autre chose que des in-
ventions imaginaires, des suppositions fantastiques
de leur imagination versatile et remuante, ve'ritables
me'le'ores, propres à subjuguer, à fixer les regards,
pour ne laisser après eux que des de'sastres, d'in-
calculables dangers et des calamite's plus ou moins
SO DES SYSTÈMES
grandes au genre humain. Pour s'en convaincre, il
suffira de rappeler à sa me'moire tous les systèmes
enfante's et qui se sont succe'de's depuis Hippocrate
jusqu'à pre'sent, nous remarquerons qu'ils n'ont tous
e'te' qu'e'phe'mères, sans consistance, et qu'ils ont dis-
paru, les uns après les autres, sans rien laisser sur
leurs traces de salutaire pour la science et l'humanité'.
Nous sommes fonde's à rc'pe'ter que depuis Hippo-
crate. jusqu'à nos jours il s'est forme' beaucoup de
systèmes de plus d'un genre dans l'exercice de la
me'decine; que même avant lui, des esprits féconds
et de hautes imaginations avaient cherche' à e'tablir
des doctrines, des systèmes dans cette science; mais
il n'appartenait qu'au grand maître de l'art d'eu cre'er
un solide et durable, fruit de ses observations et de
l'expérience de ceux qui l'avaient pre'ce'de'.
Hippocrate, on le sait, prit naissance dans l'île de
Coos, 460 ans avant l'ère vulgaire, et mourut à 104
ans , laissant des ouvrages en me'decine qui l'ont im-
mortalise' ; sa doctrine, ge'ne'ralement ve'ne're'e, sera
de tout temps le modèle et le guide de tous les bons
praticiens, maigre' les divers systèmes qui ont e'te'
cre'e's depuis ; ses principes ont toujours pre'valu en
me'rite et ont e'ie' estime's de tous ceux qui ont ac-
quis assez d'expe'iience pour les juger sainement;
en suivant ses conseils ou aphorismes, on ne peut
manquer, par de constans et solides succès dans
leur application, de fixer à bon droit la confiance
publique.
EN MÉDECIN^. 21
En effet, sa doctrine me'rite d'autant plus de con-
sidération que depuis plus de 2,000 ans quelle a
franchi les mers et qu'elle s'est répandue dans tou-
tes les parties du monde, elle n'a rien perdu de ses
premiers principes, de ses ele'mens substanciels,
parce qu'elle est le fruit de l'expérience, de la mé-
ditation et des observations sagement rectifie'es ; ainsi
le praticien qui en est bien pénétré ne peut errer s'il
se trouve être observateur lui-même.
Nous devons, sans contredit, de la reconnaissance
au siècle, par les progrès et les découvertes qui ont
e'te' faites dans les sciences, surtout dans la médecine
chirurgicale , l'anatomie, la physiologie, et moins
cependant en pathologie, qui est le fruit du temps et
de l'observation, maigre' aussi toutes les analyses des
chimistes et des naturalistes, la pratique est reste'e
la même, et nous devons ces insuccès à tous les gen-
res de charlatanisme qui se sont montre's et qui se
montrent à de'couvert devant nous sous diverses ban-
nières, et de différentes couleurs.
Hippocrate a exprimé une grande vérité quand il
a dit : Vita brevis, ars longa, occasio proeceps, ex-
perienlidfallax, judicium difficile.
Or, si le père de la science a avancé que l'art est
long et la vie courte, que l'expérience est trom-
peuse et que le jugement est difficile à porter, n'est-
ce pas reconnaître que l'expérience doit parler avant
d'agir? car pour que les moyens employés soient
12 DES SYSTEMES
couronnes de succès, il faut nécessairement joindre
à une théorie lumineuse la plus profonde expérience.
Loin de là, les hommes audacieux et téméraires
qui s'adonnent à l'exercice de la médecine dans la
persuasion qu'ils sont appelés à en relever , à en sou-
tenir l'éclat par les qualités morales qu'elle exige,
sont louables s'ils éclairent quelque partie de la
science; mais malheureusement, c'est, comme nous
l'avons déjà dit, l'ambition, la cupidité, le désir im-
modéré de s'enrichir, qui font évanouir de si nobles
dispositions et qui les fait mouvoir plutôt que l'amour
de l'étude et de la science ; ce qui tend, au contraire,
à la faire de plus en plus tomber dans le mépris.*
Ces hommes-là sont donc les fléaux de la vraie
médecine, en ce qu'ils la déshonorent en couvrant
leur ignorance des faux systèmes qu'ils adoptent pour
leur tenir lieu de capacité.
C'est donc un grand malheur pour l'art médical
que le peuple, dans ses intérêts les plus chers, soit
entraîné à confondre à cet égard l'ivraie avec le bon
grain, et qu'il accorde sa confiance au charlatan
préférablement et à l'exclusion du médecin consom-
mé; de le voir si naturellement porté àse'laisser se-.'
* Il est des médecins , comme quelques pharmaciens , qui se font
«ne gloire démontrer un athéisme pernicieux. Pensent-ils appeler
)a clientelle? Non , sans doute ; l'art de guérir veut une certaine
crainte de Dieu, pour mériter l'estime des hommes et leur confiance..
EN MÉDECINE. 2'3
duire par le charme des nouveaute's mensongères, k
employer sans discernement des substances dange-
reuses dont il ignore les proprie'te's, sans distinguer
leurs qualités spécifiques et sans s'en tenir à ce qui
est connu.
Mais que ce malheureux et trop cre'dule public,
qui manque souvent de lumières pour juger des cho-
ses en pareilles matières, se persuade bien qu'il est
grossièrement trompe' par tous ces empiriques qui se
pre'tendent inventeurs de remèdes secrets, que la
doctrine d'Hippocrate est la seule, Tunique règle à
suivre, quelle repousse tous les faux systèmes, et
que s'en tenir aux principes qu'il a e'tablis c'est e'vi-
ter de grands dangers pour sa propre existence.
Si, comme tout le prouve, la confiance est un
besoin du coeur, un soulagement instinctif que ré-
clame la ne'cessite', la douleur en est ordinairement
le premier symptôme; elle est quelquefois l'effet de
la crainte plutôt que celui d'un sentiment douloureux
des faculte's morales, bien que le souvenir de sa con-
servation l'ait plus particulièrement de'cidé; dès lors,
le me'decin devient le confident intime des infirmités
de celui qui compte sur son talent, sur son habileté
pour ope'rer sa gue'rison, d'où suit que ce confident
ne doit pas être un empirique, un charlatan, et que
le public est bien re'prëhensible- d'accorder sa con-
fiance à de tels hommes.
Si, au contraire, la confiance devient une faveur
24 DES SÏSTÈUES
forcée par la crainte et la douleur, le vrai me'decin
appelé'doit avoir assez de qualite's morales, de talens
et de capacité' pour la mériter, tout convaincu qu'il
peut être que le public est le'ger, inconstant, e'prîs
de la mode, courant après la nouveauté', les nouvel-
les découvertes, sans re'fle'chir aucunement sur les
suites de son e'tat permanent d'inconstance et de fri-
volité'.
Si, dans le premier cas, la confiance se trouve
être produite par une affection dépendante d'un sen-
timent du coeur, avec participation de l'esprit qui en
est une des faculte's les plus sensibles, on pourra dire
avec Larochefoucault, dans l'une de ses maximes :
« La confiance est comme un relâchement de l'âme
53 qui cherche à se soulager d'un poids dont elle est
>i presse'e. »
Mais, conside're'e dans l'exercice de la me'decine,
la confiance ne doit être envisage'e que comme un
mouvement inte'rieur, un produit vague de la dou-
leur causée parla crainte de la mort, et, sous ce rap-
port, elle ne doit donc être accorde'e qu'au me'decin
e'claiie par l'e'tude et l'expe'rience, et non à un char-
latan qui peut à chaque instant, par son ignorance,
compromettre l'existence de celui qui re'clame.ses
secours.
Ainsi donc, si la confiance, comme nous persis-
tons à le soutenir, est un besoin du coeur, com-
mande' par la douleur, elle me'iite la plus scrupu-
EN MÉDECINE. 25
ieuse attention, pour n'agir qu'avec la plus grande
re'serve, puisqu'elle entraîne avec elle la confidence
absolue des lésions et alte'rations qu'on éprouve dans
le de'rangement des fonctions normales de l'e'cono-
mie, pour en connaître la cause et le re'tablir.
Or, le choix d'un médecin n'est point une chose
indifférente, puisqu'il y va de la vie; ce choix mé-
rite la plus grande attention, il faut le choisir pru-
dent, instruit et expe'rimente', parce qu'il n'arrive que
trop souvent qu'un remède administre' mal à propos,
ou inconside're'ment ordonne', peut contrarier puis-
samment les vues de la nature, rendre la maladie
plus grave, et causer la mort ; partout, un remède
ne doit être administre' que selon les formes de l'art,
la nature du mal, l'état du malade et de la maladie,
selon l'âge, le sexe, le tempérament et la situation
athmosphe'rique.
Je viens de me permettre toutes ces réflexions,
moins pour démontrer combien il faut de mérite à
un médecin pour exercer avec distinction la plus
noble comme la plus utile des sciences, que pour
prouver tout le danger que court le public à se lais-
ser influencer par les dehors trompeurs de ceux qui
n'ont pas acquis la vraie science ; ce qui le rend dupe
de sa bonne foi et de sa crédulité, parce que tous
ces systèmes, ces nouvelles doctrines , ces nombreu-
ses découvertes sont_moins inventées pour la guéri-
son des maladies que dans un intérêt purement per-
sonnel.

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