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Descente du Niger Trois hommes en pirogue

141 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 octobre 2002
Lecture(s) : 36
EAN13 : 9782296289048
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JEAN SAUVY

Descente du Niger
Trois hommes en pirogue 1946-47
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

Ouvrages du même auteur

-Katanga, 50 ans décisifs, Collection Connaissance du monde, 1961 -L'Enfant à la découverte de l'espace, en collaboration avec Simonne Sauvy (pédagogue, épouse de J. Sauvy); Casterman, Collection E3, traduit en anglais et en italien; Tournai, 1972 -L'enfant et les géométries, en collaboration avec Simonne Sauvy, Casterman, Collection E3, 1974
-Mots en rond (nO 6 de la Collection "Les Distracts"), en collaboration avec Simonne Sauvy -L'Industrie Universitaires), -L'automobile Automobile ("Que sais-je?" trois éditions, 22ème mille Cedic 1979, Presses

n° 714,

(Collection "Repères") Nathan, 1995 un homme, une époque,

-Les Automobiles Ariès, une marque, Presses des Ponts et Chaussées, 1996

-Les organismes professionnels de l'automobile et leurs acteurs. 1896-1979. Comité des Constructeurs Français d'Automobiles, Paris 1998

-Charles, Baron Petiet. Un grand industriel, homme de pensée et d'action (en collaboration avec Hervé Dufresne). Kronos Editions S.P.M. Paris 1998 -Un jeune ingénieur dans la tourmente. 1938-1945, L'Harmattan 2001 -Six livres pour la Jeunesse, Casterman, Hachette (dont deux en collaboration avec Olivier Sauvy, fils de J. Sauvy). Traductions en portugais et en italien.

Chacun garde par-devers soi une circonstance préférée de sa vie comme un grain de blé particulier qu'il ne peut se décider à partager parce qu'il faudrait pour cela le mettre en terre. Cependant un jour l'écriture s'en empare. René Char, 29 avril 1948.

Chapitre premier
1946 : Un vieux rêve prend corps (Le serment de Bamako)

En 1945, la seconde guerre mondiale prend fin. Ayant moimême été pris dans ses mailles, comme l'ont été des millions d'hommes et de femmes, il s'agit d'un tournant capital, presque d'un départ à zéro. Pour moi, ce nouveau départ a lieu le 22 septembre 1945, jour où, démobilisé en tant que lieutenant du génie, je quitte l'uniforme et retourne à la vie civile. Ce retour pourrait être sans histoire. Il suffirait que je reprenne ma fonction d'ingénieur adjoint des Travaux Publics des Colonies, fonction simplement interrompue par ma mobilisation, en mars 1943. Mais, après les expériences que j'ai faites Français changera "remettre de ce type d'activités, en Guinée d'abord, puis au Soudan (colonie qui, plus tard, une fois devenue indépendante, de nom pour s'appeler Mali), je n'ai aucune envie de ça".

Si, en 1941, à la sortie de l'École des Ponts et Chaussées, j'ai opté pour un tel poste, c'est parce que c'était pour moi un moyen commode de quitter la France, alors partiellement occupée par les Allemands, une France dans laquelle je ne me sentais pas du tout à mon aise. Mais une fois en Afrique Noire, les tâches professionnelles que j'ai dû assurer, l'ambiance générale dans laquelle j'ai dû vivre, ne m'ont pas satisfaites, en dépit de quelques

moments exceptionnels qui n'ont pas manqué de piquant. Il est vrai que la période était alors particulièrement difficile et, sans doute, maintenant que la guerre est finie, ce type de métier devrait devenir moins farfelu, et peut-être l'ambiance coloniale pourrait-elle s'améliorer. C'est ce que je me dis, sans réussir à me convaincre. Plus je réfléchis à l'avenir, plus je me persuade que je dois changer d'orientation, que je dois abandonner l'Administration coloniale.
Mais comment faire? Dès mon retour à Paris, fin septembre mes

- après une brève visite dans mon Midi natal pour embrasser

parents

-

je me rends au Ministère des Colonies et m'adresse au

Service du Personnel. Là, après un assez long gymkhana de bureaux en bureaux, je trouve enfin un fonctionnaire habilité à s'occuper de moi. Ce haut personnage consulte mon dossier et, après un moment de réflexion, me dit en substance: "Compte tenu de l'expérience que vous avez acquise sur le terrain en Afrique Noire et durant vos campagnes militaires, vous paraissez tout désigné pour recevoir une affectation en Indochine. Cela pourrait se faire très vite car cette colonie, où la situation est loi d'être claire, a besoin d'ingénieurs de votre trempe. Qu'en pensez-vous ?" Ces paroles me font l'effet d'une douche glaciale. En quelques secondes ma décision est prise. Pas question d'aller en Indochine, pas plus qu'en Guinée, au Sénégal ou dans telle ou telle autre colonie. Sur un ton que j'essaye de rendre aussi neutre que possible, je réponds à mon interlocuteur que j'apprécie sa proposition mais que mes projets sont tout autres. Je précise que ma démarche actuelle n'a d'autre motif que de me préciser la voie que je dois suivre pour obtenir ma démission dans les meilleurs délais.

Sans doute un peu surpris, mais n'en montrant rien, mon interlocuteur n'essaye pas de me faire revenir sur ma décision. Il se contente de me préciser que, si j'obtiens ma démission, je perdrai les avantages afférents à mon ancienneté. Il m'assure d'autre part que ma demande sera diligentée aussi rapidement que possible mais que la décision définitive n'interviendra, sans doute, que dans 8

quelques mois et que, d'ici là, je reste fonctionnaire et je devrai, cela va de soi, répondre à toute convocation de mon Administration. l'en sais assez. Je range dans ma serviette le modèle de demande de démission que me remet mon interlocuteur et je prends congé. Une fois dans la rue, me dirigeant vers l'Hôtel de l'Avenir, rue Gay-Lussac, où j'ai loué une chambre au mois, je réfléchis et me dis que, pendant tout le temps où je resterai à la disposition de l'Administration, je continuerai à percevoir mon traitement de fonctionnaire, même ne faisant rien. Comme je dispose par ailleurs de quelques économies réalisées durant la guerre, je n'ai pas de soucis d'argent à me faire pendant plusieurs mois. Pour le moment, le plus urgent est de reprendre contact avec mes copains de promotion, notamment avec Jean Rouch et Pierre Ponty, pour voir où ils en sont de leur côté et comment nous pourrions, éventuellement, harmoniser nos activités futures.
Au cours de l'automne 1945, puis de l'hiver 1945-46, je retrouve ces camarades et quelques autres et je me plonge dans une vie tout à fait nouvelle pour moi. J'ai désormais un point d'attache fixe - une chambre d'hôtel modeste mais sympathique - je n'ai plus aucune mission de guerre à accomplir, aucun problème matériel à résoudre, aucun ordre à donner. Je n'ai pas non plus de strictes contraintes à subir, d'horaires de travail à respecter, de comptes à rendre. C'est à la fois délicieux et quelque peu décevant. Je m'emploie à reconstituer un réseau de relations, je retrouve certaines habitudes, et, surtout, je m'efforce, par la lecture des journaux, français et étrangers, et par mes conversations et mes observations, de m'informer sur ce qui se passe en France et dans le Monde.

Au fil des jours, je prends conscience du trouble psychologique profond que l'occupation de la France par les Allemands a suscité dans mon cher pays. Je découvre aussi combien la situation économique reste difficile: rationnement du pain et de l'essence, pénurie de toutes sortes, charbon notamment, marché noir...

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Je constate, lors de mes premiers contacts avec mes camarades Rouch et Panty, qu'ils sont à peu près dans la même situation que moi, tant à l'égard de l'Administration coloniale qu'en ce qui concerne leur mode de vie à Paris. Rouch a retrouvé l'appartement de ses parents, au 132 du Boulevard Montparnasse, et, progressivement, nous en faisons notre Quartier Général. C'est là que, sur fond de musique de jazz, toujours dominé par la trompette magistrale de Louis Armstrong, nous parlons de la vie, de l'amour, du mariage, sautant de la couleur du temps à la situation dans laquelle se trouve le monde, en cette période où l'Histoire semble hésiter entre plusieurs chemins... C'est également dans ce loft haut perché que nous parlons de notre propre avenir, que nous échangeons nos vues sur nos projets respectifs. Qu'allons-nous faire de notre actuelle liberté, qu'allonsnous entreprendre, de classique ou d'original, chacun de notre côté ou ensemble? Fréquemment, lors de ces conversations, les perspectives que nous ébauchons s'entrelacent à des souvenirs encore tout proches. À plusieurs reprises, nous faisons revivre ce que nous appelons désormais, avec une fausse emphase, le Serment de Bamako. Emphase, parce que nous faisons allusion non à un Serment en bonne et due forme, mais à un vague projet évoqué en janvier 1943 à Bamako, capitale du Soudan Français, où nous nous trouvions réunis pour quelques heures. Un après-midi, abandonnant la cité à sa torpeur, nous étions montés à Koulouba (encore appelé Point G) et là, assis sur les marches de grés de la falaise, comme si nous nous préparions à assister à un match de foot, nous avions devisé pendant plus d'une heure, parlant de tout et de rien, sautant du coq à l'âne, l'un de nous glissant parfois dans son propos un de ses jeux de mots favoris, et, naturellement, parlant d'avenir. Nous tournions le dos aux affreux bâtiments de briques du quartier administratif et regardions la ville, à nos pieds, cette ville coincée entre le fleuve Niger et la falaise où nous étions, avec son quartier commerçant surpeuplé, ses alignements de maisons en terre battue, son hippodrome grisâtre, le tout baignant dans un 10

mélange doré de brume sèche et d'impalpable poussière. Derrière cette agglomération bâtie par les hommes, le Niger, insouciant aux jeux des pauvres humains, inscrivait nonchalamment sa courbe entre deux lignes de falaises que les longues ombres du soleil couchant se plaisaient à souligner. Regardant vers l'amont, on devinait la savane du plateau Mandingue, sorte de mer de latérite qu'une maigre végétation tentait vainement d'embellir. - Au-delà, disais-je, si nos yeux étaient assez puissants, nous découvririons les contreforts des montagnes de Haute Guinée, là où naît le fleuve. - Côté oriental, enchaînait Rouch, à deux mille kilomètres d'~ci, on retrouve ce même Niger, on retrouve ses eaux terriblement voyageuses qui, sorties victorieuses de leur empoignade avec le désert, changent de cap et font route vers le Sud, vers le lointain Océan. C'est là-bas, ajoutait-il, entre Gao et Niamey, que se trouve le domaine des pêcheurs Sorkos, le domaine de Harakoy Dikko, la toute puissante déesse, dont la longue chevelure hante les grandes fosses du fleuve, là où s'ébattent les hippopotames, ses sujets. Et, en ce moment précis de nos divagations, voilà que Rouch et moi, sans doute sensibles à la qualité exceptionnelle de l'instant, nous devenons lyriques, sous l'œil légèrement ironique de Ponty. - La guerre finie, nous reviendrons ici, déclara en substance Rouch. - Et nous descendrons le Niger en pirogue, de bout en bout, de sa source à l'océan, ajoutai-je, péremptoire. - Le Niger sera à nous, sous l'égide, bien sûr, de sa maîtresse, Harakoy Dikko, surenchérit Rouch. s'écria Ponty, ses yeux de marin légèrement plissés... Nous ne savions pas, à cette époque, que nous venions de vivre sur cette arête rocheuse un moment historique, un épisode que nous ornerions un jour, entraînés par les accents virils de la trompette de Louis Armstrong, du titre clinquant de : Serment de Bamako...

- Hourra!

* Il

Et, comme les mots ne sont pas innocents, voici que peu à peu le projet fou de "descendre le Niger en pirogue" prend une certaine consistance. Rouch, le plus accrocheur de nous trois, fait feu de tout bois. Il parle autour de lui de notre projet, sachant le rendre hautement séduisant. Il prend contact avec le Club des Explorateurs, où se retrouvent, entre autres, Bertrand Flornoy (Amazone) et Paul-Émile Victor (Pôle Sud), ainsi qu'avec le Groupe Liotard, branche cadette de ce Club. Pont y affûte son matériel photographique avec sa nonchalance habituelle. Moimême, toujours besogneux et consciencieux, je me procure des cartes de l'A.O.F. et du Nigeria (colonie et protectorat britanniques dans lequel le Niger termine son périple d'environ 4 000 kilomètres). Je fais également de longues visites à la Bibliothèque Nationale, rue Richelieu, réunissant une importante documentation sur les périples effectués en Afrique centrale par les premiers explorateurs de cette partie du monde, région encore très mystérieuse à leur époque.
Et, tout à coup, au début de l'été 1946, alors que le projet sommeille à demi depuis plusieurs semaines, voilà que les choses se précipitent. Un soir, Rouch vient me trouver, tout frétillant, m'annonçant qu'un avion Junker récupéré sur les Allemands, -en quête de mission d'entraînement, est mis provisoirement à la disposition du Groupe Liotard. Celui-ci entend l'utiliser pour acheminer au Congo français un petit groupe de jeunes explorateurs. Toutefois, comme cet avion ne sera pas au complet, loin de là, et qu'il fera escale à Niamey, il pourrait sans mal nous accueillir à son bord gratuitement, nous et nos bagages, jusqu'à Niamey. Mais, ajoute Rouch, il faut faire très vite car le départ est prévu dans un mois.

Pont y, aussitôt alerté, reste indécis durant quelques heures. La fougue oratoire de Rouch finit par le convaincre. Commence alors une course folle pour obtenir les autorisations administratives indispensables, chercher des financements complémentaires, préparer notre matériel...

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Côté financement d'appoint, nous songeons aux rémunérations que nous pourrions tirer d'articles relatant nos futures aventures, ces articles étant expédiés en France au fur et à mesure de l'avancement de notre expédition. L'idée prend rapidement corps et Rouch, dont l'entregent est grand, se met aussitôt en chasse. Ces efforts aboutissent bientôt et nous permettent de décrocher un contrat d'exclusivité auprès du Service Features de l'Agence FrancePresse. Afin de pouvoir satisfaire ce client, nous devrons emporter dans nos bagages, non seulement une machine à écrire et des appareils photos, mais également le matériel et les ingrédients nécessaires pour développer sur place nos pellicules et faire des tirages. D'autre part, afin de nous prémunir contre les effets du climat et d'éventuels naufrages, nous décidons de protéger au mieux nos pellicules photos et nos appareils photographiques. À cette fin, les jours suivants, Pont y passe un temps non négligeable à placer nos rouleaux de pellicules dans des tubes métalliques scellés au sparadrap. De mon côté, je confectionne, à l'aide de chambres à air récupérées dans un garage de la rue Pierre Nicole, une série de sacs, munis de fermetures étanches, où prendront place nos appareils photo. Pour ne pas alourdir nos bagages, nous renonçons à emporter le moindre ustensile de cuisine, mais nous nous munissons de filtres destinés à traiter notre future eau de boisson, de moustiquaires et, naturellement, d'une pharmacie de première urgence, assez bien pourvue. De son côté, Rouch se charge de la plupart des démarches administratives. Au Ministère de la France Outre-mer (nouveau nom du Ministère des Colonies), nos titres d'ingénieurs et d'officiers, ainsi que notre expérience africaine, font bon effet, et Rouch obtient sans trop de mal une lettre de recommandation à l'intention des autorités des territoires de l'A.O.F. que nous traverserons. Bien mieux, et c'est là un véritable exploit, il arrache à l'Office des Changes une autorisation exceptionnelle octroyant à 13

chacun de nous la possibilité d'acquérir les vingt et unes livres sterling qui nous permettront de couvrir nos dépenses durant les deux ou trois mois que nous passerons, au terme de notre voyage, en Nigeria Britannique. Début juillet, nous sommes pratiquement prêts. Mais voici que Rouch, terriblement perfectionniste, nous fait remarquer qu'il nous manque une caméra cinématographique. "Les photos, c'est bien beau, nous dit-il, mais c'est du pipi de lapin à côté d'un film cinématographique." Et, péremptoire, il ajoute: "Il nous faut absolument une caméra 16 mm." En tant que responsable du budget de l'Expédition, je lui fais remarquer que l'état de nos liquidités ne nous permet pas un tel achat. Alors que je m'interroge sur un éventuel emprunt auprès de quelque proche, je pense soudain au petit lingot d'or que j'avais acheté à Siguiri, alors que j'étais en Guinée, en 1941, et que j'ai porté à ma ceinture pendant toute la guerre. Il doit dormir dans une de mes valises, pourquoi ne pas l'utiliser? Je retrouve sans difficulté ce précieux morceau de métal et le remets à Rouch, le chargeant de le négocier au mieux. Justement il connaît un dentiste qui recherche de l'or pour les prothèses de sa clientèle. Marché conclu à un prix raisonnable. Les billets obtenus en paiement servent immédiatement à acheter la caméra 16 mm dont rêve Rouch. L'affaire est conclue la veille de notre départ. Aucun d'entre nous n'a jamais tenu entre ses mains un tel outil. Nous devrions nous munir, à tout le moins, d'une notice d'utilisation (que le vendeur a omis de remettre à Rouch). Je fais le tour des librairies du Quartier Latin, à la recherche de l'indispensable fascicule. En vain. À défaut, j'acquiers un livre d'Epstein sur le cinéma, après l'avoir vaguement feuilleté. En fait, il ne contient aucun renseignement utile sur le maniement de la caméra. Peu importe, nous ferons notre apprentissage de cinéastes sur le terrain, comme nous avons fait notre apprentissage des techniques de l'ingénieur et des techniques de la guerre dans l'action même!

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Chapitre 2
Aussi large que la Tamise à Westminster...

Et voici qu'arrive le grand jour, le jour de notre départ. Sur mon agenda, je note sobrement: "16 juillet 1947, départ." À l'aérodrome du Bourget, nous découvrons le fameux avion. C'est un bien modeste Junker de récupération, mais sa soute, de bonne envergure, accueille sans mal, outre les bagages des membres de la Mission Liotard, nos treize colis, dont le plus lourd, la cantine de produits pharmaceutiques, contient les 17 kg d'hyposulfite que nous utiliserons pour nos travaux photographiques. Le mois de juillet n'est pas la meilleure saison pour traverser le Sahara avec un avion à faible rayon d'action. Nous en prenons conscience quand, après une assez courte escale à Aoulef, remontant à bord pour le décollage, nous constatons que la carcasse de notre avion est vraiment très chaude. Certes, la soute doit l'être un peu moins. Néanmoins, nos pellicules, qu'on nous avait bien recommandé de tenir à l'abri de la chaleur et de l'humidité, risquent d'avoir souffert. La carlingue, elle aussi, se trouve à la température ambiante, rendant notre séjour à bord assez peu confortable. Mais nous espérons bien que les choses s'arrangeront quand nous aurons pris de la hauteur. De la hauteur, notre avion en prend en effet, mais pas pour très longtemps. Le voici, au bout d'environ une heure de vol, qui ralentit son allure et se rapproche du sol. Pourtant notre prochaine escale n'est prévue que pour plus tard. Que se passe-t-il ? Rien de grave, nous répond l'officier à qui nous posons la question, et il ajoute, un peu gêné, que ses instruments de navigation s'étant déréglés, il doit naviguer à l'estime et suivre à vue la piste qui doit nous conduire à notre escale... Après un silence, il nous invite à observer nous-mêmes le sol car, parfois, nous dit-il, ladite piste se perd dans les dunes et nos yeux de passagers ne seront pas de trop pour la repérer. 15

Tandis que nous nous répartissons les hublots, je ne peux m'empêcher de penser:

- Voilà

qui commence bien!

Puis, me ravisant, je me dis:

- Après tout, ce n'est peut-être pas plus mal, au moins je pourrai dire que j'ai vu le Sahara de près!
Cependant, ce jour-là, les dieux sont avec nous, si bien que nous dénichons sans trop de malle terrain d'atterrissage où nous devons faire une brève escale. Mais nos épreuves ne sont pas pour autant terminées. Au décollage, en effet, un coup de vent prend par le travers notre avion, au moment où il va quitter le sol. Le pilote coupe tout. Mais notre vitesse reste forte et la promenade que nous effectuons entre les blocs qui parsèment le sol en bout de piste, si elle ne manque pas de pittoresque, ne laisse pas d'être impressionnante. Et elle se termine fort mal. Le pilote ne peut en effet éviter un rocher contre lequel l'appareil fait un magnifique cbeval de bois. Ayant mis pied-à-terre, nous constatons que le train d'atterrissage, bien que de solide construction germanique, n'a pas tenu le choc. Il est mort, inutilisable! L'équipage, dont c'est la première sortie au long cours et qui n'a jamais mis les pieds en Afrique, est quelque peu désemparé. Plus aguerris que la plupart de nos compagnons, nous prenons, Rouch, Ponty et moi-même, l'affaire en mains. Pont y sort son stylo et son appareil photo, salivant déjà à l'idée du bel article qu'il va pouvoir écrire et expédier à l'A.F.P. Moi-même, toujours pratique, j'amorce des pourparlers avec le responsable du terrain d'aviation, en vue d'organiser au mieux le ravitaillement et l'hébergement impromptus de notre petite troupe. Quant à Rouch, il se mêle nonchalamment aux Africains accourus du village voisin et, ayant trouvé parmi eux des Touaregs connaissant les rives du Niger, il commence à enquêter sur le Génie de l'eau. Il fait tout cela sans état d'âme, sans prendre vraisemblablement conscience du caractère très surréaliste de son comportement en un tel lieu. Quant à moi, observant la scène, amusé, je me dis: - Génie de l'eau au Sahara, voilà un titre
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