Desperanza / A. Vermorel

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A. Bourdilliat (Paris). 1861. Prostitution. 1 vol. (259 p.) ; in-18.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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DESPERANZA
DESMRANZA
A. VERMOREL
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DBS ITALIENS, 15
A. BOURDILLIAT ET Ce, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont réservées.
1861
1
Je m'étais bien promis de ne faire précéder cet
ouvrage d'aucun préliminaire. 11 devait affronter la
mêlée périlleuse et tenter son destin, sans autre sau-
vegarde que le nom obscur de son auteur. Je ne
croyais pas que ma personnalité pût valoir la peine
que j'en entretinsse le public. Cependant, voilà que
je prends la plume pour écrire une préface, et, qui
pis est, une préface personnelle. C'est que je sens
le besoin de quelques explications qui sont devenues
pour moi une question de dignité; et c'est une ques-
tion avec laquelle je ne transige jamais.
PRÉFACE
PRÉFACE
En effet, je rie suis pas arrivé par la grande voie
dans le monde littéraire, II m'a fallu rester longtemps
dans les coulisses, et il ne m'a été permis de pa-
raître sur la scène qu'après avoir paradé sur les tré-
teaux. L'aveu est pénible, mais nécessaire. Un autre
livre a précédé celui-ci, qui, sous le titre de Ces
Dames, a eu plus de succès et de scandale que je ne
pouvais le présumer.
Les récriminations les plus graves, les plus sévères,
les pius pénibles se sont élevées contre lui, et, s'il
fallait les prendre à la lettre, il semblerait, certes,
que l'auteur ne dût plus oser se présenter devant les
honnêtes gens. Mais, pour moi, qui ai l'habitude de
ne m'émouvoir qu'à la voix de ma conscience, non
à celle de l'opinion, je trouve ma position la même
qu'au jour où, avant tous ces orages, j'écrivaisdans
ma chambre obscure ce triste livre, au prix duquel
il me fallait acheter le droit de publier les pensées
qui me dévoraient* Aujourd'hui, comme alors, tout
cela me paraît se résoudre en une page de l'histoire
de la vie littéraire à notreépoque. Cette page, je vais
essayer de l'écrire rapidement; elle renferme aussi
sa moralité.
Quand, il y a trois ans, j'arrivai à Paris, j'étais
PRÉFACE
riche de beaux projets, d'illusions, d'espérances,
pauvre d'argent, da relations, de camaraderies. Hélas!
je ne tardai pas à voir s'évanouir tous mes rêves
splendides. Il me fallut bien reconnaître, après tant
d'autres, que l'étude, le travail, l'énergie, le talent
même, sont choses inutiles, si l'on manque d'autres
avantages qui peuvent paraître beaucoup plus vains,
mais qui sont réellement beaucoup plus importants
on m'admit volontiers aux emplois subalternes, aux
bulletins bibliographiques, aux comptes-rendus insi-
gnifiants, à tout ce travail ingrat, en un mot, qui
constitue la cuisine d'un journal ou d'une revue, et
qui ne permet pas même à celui qui s'en occupe d'ap-
poser humblement son nom au-dessous des noms
qui siègent à la place d'honneur. La faveur d'un dé-
but me fut refusée. Je réunis une partie de mes
études patientes du coîur humain; je mis le plus pur
de mon âme et de mes idées dans un roman soi-
gneusement élaboré. Je frappai à toutes les-portes
partout on me fit un accueil bienveillant qui me
donna une haute idée de la politesse parisienne;
personne ne daigna jeter les yeux sur mon manu-
scrit. Je poursuivis mon labeur stérile avec ténacité,
avec acharnement; j'épuisai toutes les démarches;
PRÉFACE
je passai les jours et les nuits à de patientes études,
pour lesquelles je sollicitai vainement ensuite une
publicité quelconque. Le même accueil toujours poli,
mais toujours évasif recevait chacune de mes tenta-
tives. Quelques-uns, pris de pitié pour mon obsti-
nation, me déclarèrent franchement que c'était trop
d'ingénuité. Avant de me présenter il fallait que
je me fisse un nom. Quant aux moyens d'obtenir ne
résultat, c'était mon affaire, non la leur. Cela eût
pu durer dix ans, vingt ans, toujours jusqu'à ce que
je succombasse à la peine, sans avoir pu entr'ouvrir
la barrière que mon obscurité élevait devant moi.
Cette histoire est vulgaire c'est l'histoire de tous, et
de ceux-là surtout qui n'ont pas d'histoire.
Ce fut dans ces circonstances que l'on vint me pro-
poser d'écrire la chronique des filles de bal et de
prostitution qui étaient alors à la mode; on m'offrait
tous les documents nécessaires pour suppléer à mon
ignorance d'une semblable matière, et on me faisait
apercevoir que ce pourrait m'être la clef de cette pu-
blicité devant laquelle venait se briser mon austérité.
J'étais occupé alors d'études historiques et philoso-
phiques sur les défenseurs illustres de la grande cause
libérale, et je repoussai bien loin cette proposition.
PRÉFACE
Mais, à quelques jours de là, dans une de ces heures
de découragement et d'ennui qui venaient souvent
m'assaillir durant ma tâche infructueuse, quand je
songeai que mon travail actuel irait rejoindre dans
la fosse d'obscurité mes travaux précédents, jejetai
un coup d'oeil sur les brochures qu'avait laissées chez
moi mon tentateur. Cela s'appelait les Mémoires de
Bigolboche, Paris aventureux, etc., et avait eu quatre
ou cinq éditions. Je fus aussi étonné pour le moins
qu'indigné de ces apologies cyniques d'une filic du
plus bas étage, qui se vantait de sa prostitution en
style ignoble, traitant d'imbéciles celles qui n'étaient
pas filles comme elle; de béyeules celles qui l'étant
ne le criaient pas assez bruyamment. Il y avait aussi
une collection de journaux qui applaudissaient à ce
dévergondage, riaient, battaient des mains. 0 déca-
dence ces dames étaient les grands personnages
de l'époque; ou recueillait leurs hauts faits et leurs
bons mots, et elles avaient toute une presse officieuse
à leur service. Un journaliste mettait fièrement son
ouvrage sous le patronage de Rigolboche, cette sale
personnification de la Vénus Pandémie.
Transporté soudain au milieu de ce monde cor-
rompu, il me parut que, dans une oblitération aussi
PREFACE
grande du sens moral, il pouvait y avoir quelque
utilité à révéler aux trente mille pauvres d'esprit qui
achetaient ces brochures et qui faisaient vivre ces
journaux, que toutes ces femmes étaient des créa-
tures immondes, indignes de tout intérêt, stupides
et mal élevées, quand elles n'étaient pas compléte-
ment dépravées, et que les gens qui s'occupaient
d'elles étaient ridicules ou abrutis.
Ce fut sous l'impression de cet ennui et de cette
indignation que, parcourant ces documents qui
m'avaient été confiés, pour une apologie peut-Atre,
j'écrivis à la hâte ce petit livre où je fustigeai, avec
un mépris non équivoque ces divinités de boue et
d'infamie. Et, parvenu à la fin de ma tâche, honteux,
et d'une époque qui avait besoin d'une telle leçon,
et de moi-même qui venais de salir ma plume à ces
ignominies, je déchargeai mon dégoût dans cette
dernière page
« A ceux qui me demanderaient la morale de ce
» livre, je répondrais qu'il n'y en a pas.
» On va s'écrier que toutes ces femmes sont des
» misérables sans cœur et sans dignité, des pares-
» seuses et des drôlesses qui ne méritent ni intérêt,
» ni compassion. Je n'ai jamais dit le contraire.
PRÉFACE
» Que c'est une chose indigne de tant s'occuper
» d'elles, et que cette littérature rigolbochienne est
» une littérature déplorable. – -Ali! vous avez bien
» raison
» Pourquoi:donc, alors, ai-je fait ce livre?
» Pourquoi l'avez-vous acheté et l'avez-vous lu ?
» Crois-moi, ami lecteur, lavons-nous-en les
» mains tous les deux et rejetons la faute sur la dé-
» pravation du siècle. »
J'avais hâte d'en finir avec un tel sujet. Ce ne fut
pas sans quelque confusion pour mes contemporains
que j'assistai au succès inouï de mon livre. Car,
j'avais pris soin qu'îî ne pût s'égarer il ne s'adres-
sait qu'au public dépravé, avide de tout ce qui con-
cerne ses héroïnes; et ce fut lui seulement qui
l'acheta. A cette adresse, il renfermait un utile
enseignement.
J'allais payer bien cher le mouvement de colère et
l'instant de légèreté qui m'avaient entraîné vers ces
basses régions de la presse, dont m'éloignaient mes
idées fermement arrêtées et mes études constantes.
Mon succès fut ma première expiation. Et puis, il
me fallut affronter la colère des champions de ces
dames. C'était là mon moindre souci. Mais j'étais loin
PRÊFAC.Î
de soupçonner quelle seraitleur vengeance, et que c'é-
tait au nom delamoralequ'allaientsedéchaîner contre
moi ces journaux qui se sont constitués les moni-
teurs dela prostitution et les historiographes de cette
clique féminine, et à qui leur métier de tolérance dé-
fend de parlerie langage des horînêtes gens. Aussi fus-
je bien étonné quand je vis le plus accrédité se voiler 4
la face de pudeur, et va'èreinter avec un pieuse colère
dans la feuille subalterne qui colporte chaque soir à
la porte des théâtres les coupures de la journée et
l'esprit de ses rédacteurs. Un autre dénonça le livre
abiect qui venait de paraître, tandis qu'un troisième,
celui précisément qui se vantait d'être l'initiateur de
ces gloires que je flagellais, se bouchait le nez et
poussait un hoquet de dégoût. Et tous de faire chorus
dans leur vertueuse indignation. Ces messieurs,
paraît-il, revendiquent le monopole de semblables
matières, et excommunient les profanes qui tou-
chent à leur arche sainte.
Mais, tout cela n'était après tout que bas et gro-
tesque. Ce qui devait arriver arriva. Les honnêtes
gens, qui maudissaient l'invasion de cette littérature
malsaine, voyant dénoncer mon livre au nom de la
morale par des gens qui ne sont pas suspects de pru-
rnÉFACE
derie, firent tomber sur moi toutes leurs rigueurs, et
il me fallut payer pour tous. Ce dernier coup était
plus sensible. Un reproche surtout me fut cruel:
celui d'un homme dont l'opinion m'est tout particu-
lièrement estimable, autant à cause de son caractère
élevé qu'à cause du grand parti qu'il représente je
veux parler de M. Frédéric Morin. Et je dois dire
que, s'il me fut pénible de voir tomber sur moi son
blâme, je le reçus joyeusement cependant, car il
exprimait avec une noble autorité les idées que j'ai
toujours professées ardemment. Je veux le citer,
pour en finir par de grandes paroles avec ce sujet
mesquin. « On accomplirait dix révolutions, aussi
» légitimes, aussi profondes, aussi splendides que
» celle de 1789, » disait M. Frédéric Morin, au
<
Courrier du Dimanche, « sans désinfecter le cerveau
» et la prose de ces petits messieurs des lettres,
» qui, de chute en chute, finissent aujourd'hui par
» se faire les portraitistes honoraires ou gagés de
» ces Dames, et dont les livres n'ont de sens que
» si on les regarde comme le dictionnaire de la ga-
» lanlerie vénale, comme les petites affiches de la
» prostitution. Seulement, pour qu'un livre soit per-
» nicieux, il ne suffit pas qu'il soit publié, il faut
PRÉFACE
» qu'il soit lu, il faut même qu'il soit lu par des gens
» qui sont encore à corrompre. Supposez qu'au mo-
» moment où la littérature gandine lance ses appels
» érotiques, il y ait une grande presse, pleinement
» libre, ou seulement à moitié libre, la presse des
» Armand Carrel, des Fonfrède, des Bastiat, des Go-
» defroy Cavaignac, des Ribeyrolles supposez de
»plus qu'à côté de cette Presse passionnée, je le
» veux, mais noblement passionnée, il y ait une tri-
« bune où rayonne librement l'éloquence des Royer-
» Collard, des Benjamin Constant, des Villemain,
» des Guizot croyez-vous de bonne foi que le pu-
» blic ne s'entretiendra point avec ardeur, avec un
» enthousiasme même exagéré, et de cette éloquence
» parlée de ses représentants élus, et de cette élo
» quence écrite de ses journalistes de prédilection ?
» Et que deviendront alors les fades attraits des pho-
» tographies de mademoiselle Rigolboche ?. »
Je dois ajouter que, devant les susceptibilités ho-
norables qui se sont élevées, je me suis hâté de reti-
rer ce livre, qui avait fait trop de bruit, et sur le-
quel je ne comptais ni pour gagner ma vie, ni pour
établir ma réputation littéraire.
A ceux qui ne seraient pas satisfaits de ces ex li-
PRÉFACE
cations, qu'il me suffise de dire après avoir pro-
testé de ma sincère conviction que mon livre n'a pu
troubler aucune vertu, et que son seul effet a été
d'affermir beaucoup de gens dans leur dégoût pour
les sales héroïnes et peut-être de réveiller ce dégoût
chez quelques autres, qu'il me suffise de dire que
ce roman de Desperanza qui, avant Ces Dames, pa-
raissait ne devoir jamais sortir de son obscurité, a
trouvé aujourd'hui un éditeur sans difficulté au-
cune.
C'est trop m'occuper d'un tel sujet, et si je me suis
résigné à écrire une préface, je ne veux pas n'avoir
eu d'autre but que de rejeter ce fumier je veux dire
aussi quelques mots des idées qui ont soutenu mes
travaux et sur lesquelles j'ai assis mon avenir.
La littérature actuelle est enfoncée dans une or-n
nière profonde de médiocrité, et elle est trop satis-
faite de sa position pour qu'on puisse espérer de l'y
arracher sans stimulants énergiques. C'est un triste
spectacle que ce gaspillage de tant de talents et dé
facultés, dans des reuvres qui ne prétendent pas
même à ce caractère élevé qui est le cachet des
grandes choses. La postérité est bien loin de la pen-
sée de nos contemporains leur ambition est Iro
PRÉFACE
petite pour aspirer vers elle. Tout le monde en a pris
son parti; la critique elle-même ne s'exerce plus
qu'à un point de vue relatif; elle accepte le niveau
vulgaire qui aplatit toutes les capacités, et elle n'es-
saye aucun effort pour découvrir des horizons plus
vastes. On devait attendre autre chose du mouvement
si vigoureux et si puissant qui a inauguré ce siècle.
Mais il en a été de la littérature comme de la société.
Il y a eu d'abord une débauche de liberté et d'en-
thousiasme, puis une lutte passionnée et généreuse
qui semblait devoir enfanter un magnifique avenir.
Soudain toute cette ardeur s'est évanouie. Et per-
sonne n'a plus assez d'énergie pour rappeler les
beaux rêves et les belles réalités qui nous enchan-
taient tout à l'heure. Il semblait alors que l'on ne
pût jamais être assez libre et assez grand, et aujour-
d'hui dans le silencieux sommeil de toutes les nobles
passions, il semble que l'on n'ait pas de crainte plus
vive que celle d'être trop libre et trop grand. Certes,
si ce sommeil se prolongeait trop. longtemps, notre
dignité, déjà chancelante, serait singulièrement com-
promise.
C'est un devoir pour tous, et pour les jeunes sur-
tout, de ressaisir.dans cette grande reculade la tradi-
PREFACE
tion glorieuse, et de la poursuivre courageusement.
Le mouvement de 1828 avait, comme toutes les
révolutions, quelque chose d'excessif dans sa gran-
deur. C'était une crise qui ne pouvait constituer
un état normal. Lepittoresque,le mélodrame heurté,
le moyen âge y dominaient trop exclusivement. Et, si
sa force et sa nouveauté lui valurent un accueil en-
thousiaste, il faut avouer qu'il était bien loin de com-
prendre son époque. Son œuvre restera comme un
monument imposant et titanesque. Mais, à ses pieds
s'élèvera une cité plus simple, plus pure, plus cor-
recte, plus vraie, plus appropriée à nos moeurs et à
nos caractères, plus réellement originale, si j'ose le
dire, en un mot, plus française. C'est ce qui eût dû
suivre du moins si les hommes savaient être sages et
conséquents. Qu'avons-nous vu à la place? en litté-
rature comme en politique, une immense orgie, puis
une servile décrépitude. Mais, si c'est un crime de
se laisser entraîner à ce courant de bassesse, ce serait
un blasphème de désespérer.
Nous sommes trop instruits, trop blasés, trop in-
crédules le temps n'est plus du merveilleux qui a
fait vivre les littératures du passé. Noms sommes trop
sceptiques pour ces naïves beautés. Nous nous som-
PRÉFACE
mes vite lassés (les complications dramatiques et ro-
manesques. Et ce fut un grand bonheur, car elles
corrompent le goût, et dépravent au profil d'une
curiosité frivole le sentiment du beau littéraire. Nous
sommes trop graves, trop avides de science et d'éru-
dition pour que le roman historique puisse nous
plaire. La grande histoire élève trop près sa voix
austère, et nous la préférons à ces inventions bâtar-
des. Le roman historique du reste est la plus froide
des compositions aussi bien que la plus fausse. Il ne
faut pas croire qu'il ne faille davantage la simplicité,
comme le prétendent quelques esprits, qui s'attachent
plus au mot qu'à sa signification. Nous sommes trop
civilisés, trop raffinés, trop délicats. Notre caprice
peut la rechercher dans les littératures primitives;
nous ne daignerions pas même y jeter un regard
chez nous. Hâtons-nous de dire, du reste, que ce
n'est pas là qu'est le danger. On peut répéter le mot
il satiété il y a lungtemps qu'on ne sait plus ce que
c'est. Ce qu'il nous faut, c'est la vérité, mais la vérité
neuve et profonde. C'est l'étude intime et réelle de
l'Ame humaine et de la vie humaine. Ce n'est plus la
passion ni l'émotion, c'est l'analyse de la passion et
de l'émotion. Voilà ce que réclame notre insatiable
PRÉFACE
avidité de connaître et de savoir. Les écrivains, qui
dans ces dernières années ont introduit le réalisme
dans le roman et sur la scène, l'ont bien compris.
Mais en ne fécondant leur découverte par aucune
originalité généreuse, en la pliant à la facilité vul-
gaire, qui déshonore notre époque, ils n'ont fait que
l'enrayer plus avant dans le bourbier de la dé-
cadence. C'est que l'instinct du beau a disparu
de tous les cerveaus littéraires. On ne connaît
plus cette grande unité de l'idéal qui élève et
anime la création du poète, et groupe chaque détail
dans une harmonieuse beauté on a arrêté l'étude
au corps et à la matière, on est allé échouer au
plus grossier sensualisme, à la plus prosaïque vul-
garité, on a pris pour héros des bourgois et des filles,
et on n'a jamais su agrandir son sujet en lui donnant
une âme. La moralité a disparu de l'art en même
temps que l'idéal.
Eh! qu'importent ces inventaires minutieux? `?
qu'importe cette anatomie morte? qu'importent ces
personnages bourgeois,ces conversations bourgeoises,
ces actions bourgeoises, ces drames mesquins et ces
comédies étriquées? Non, ce n'est pas là qu'est l'art.
Vous êtes l'ouvrier mercenaire et intelli
PREFACE
n'êtes pas l'artiste; vous êtes les maçons et les g;V
clienrs de mortier, vous n'êtes pas l'architecte.
Arrière les cadavres! C'est l'àme que nous voulons.
Avez-vous sondé tous les abîmes de la conscience
humaine? avez-vous découvert tous les secrets de sa
sensibilité merveilleuse? savez-vous toute sa grandeur
et toute sa bassesse ? C'est là un champ vaste et riche.
Mais, pour l'éclairer, il faut y porter le flambeau de
l'iiléal; pour le féconder, il faut le labourer avec les
idée mâles et généreuses, avec l'amour ardent du
beau et du bien, avec la tristesse amère du laid et du
mal, avec l'âpre désir du progrès et de la perfection.
Il y a toute une morale dans l'étude psychologique
ainsi faite. Quand vous aurez mis à nu les sources
du bien et du mal, les ressorts bons et les ressorts
mauvais de l'âme humaine, est-ce que vous ne serez
pas meilleur, est-ce que vous ne saurez pas mieux
vous diriger et vous vaincre est-ce que vous ne
marcherez pas plus fermement au bien? Et votre en-
seignement restera-t-il stérile pour les autres ? Cette
morale psychologique doit être la grande œuvre du
dix -neuvième siècle. On a tué la morale religieuse,
voilà la cause de l'immense désastre auquel nous
assistons. Mais puisqu'on ne peut plus ressusciter la
PRÉFACE
voix de la tradition, puisque le scepticisme et le ra-
tionalisme sont partout, puisqu'on ne croit plus qu'en
soi, enseignons donc la grande morale humaine.
Disséquons le cœur et la raison pour y chercher les
principes qu'ils renferment que la conscience rem-
place l'autorité. Et alors, ramenés à la religion par
la raison, nous nous relèverons plus forts et plus ver-
tueux, n'ayant plus crainte de voir défaillir le devoir
assis sur ces deux solides appui?. L'atonie morale,
l'indifférence religieuse voilà les deux vices fonda-
mentaux de ce siècle, auxquels est venu se joindre,
conséquence nécessaire, cette autre plaie de l'époque
actuelle, l'indifférence de la liberté. Faire revivre la
morale et la religion, et avec elle la liberté, voilà la
mission de l'art. Certes, elle est assez belle pour sou-
lever tous ceux qui sentent un cœur battre dans leur
poitrine.
Ah vous vous plaignez de l'abaissement des ca-
ractères vos romans ne sont plus que de fades rapso-
dies il n'y a plus que des marionnettes sur vos
théâlres;volre poésie est froide, inanimée; elleadésap-
pris l'émotion et elle s'amuse à décorer lo monument
de stalactites, de festons et d'astragales; elle a déposé
la trompette retentissante pour psalmodier une vide
PRÉFACE
et monotone mélodie Toutes les grandes idées sont-
elles donc épuisées Dieu que l'on oublie, l'âme
humaine que l'on matérialise, la liberté qui se meurt,
ne sont-ce pas là des Muses toujours belles et dignes
de vous? Arrachez tous ces voiles que vous avez jetés
sur leurs statues. Retournez auprès d'elles chercher
voire inspiration, et votre roman sera noble, votre
théâtre sera puissant, voire poésie serasublime. tl y
aura encore de la grandeur dans le monde.
On semble trop avoir oublié aujourd'hui ces choses
si simples, si incontestables, si banales. Le salut et la
gloire ne sont qu'au prix d'un retour énergique.
Vers elles se sont dirigées toutes mes études et toutes
mes aspirations. Sans doute, dans l'oeuvre que je
publie aujourd'hui, je ne leur ai pas donné toute
l'extension qu'entrevoitma pensée, et que j'espère
développer un jour. Modeste ouvrier, je serai assez
récompensé si j'ai apporté du moins mon humble
pierre à l'édifice de l'avenir. -En même temps que
j'ai étudié minutieusement quelques recoins de la
conscience humaine, j'ai voulu faire un appel en
faveur de la chasteté, de la pureté physique et mo-
rale, une autre divinité que l'on blasphème avec
trop d'insouciance. C'est elle, cependant, qui est la
PRÉFACE
première base de toute vertu; sans elle, on est in-
digne et impuissant pour les combats du progrès et
de la liberté. Enfin, je me suis efforcé de réagir
vigoureusement contre le sensualisme et de rappeler
à la purification de l'amour. »t
11 me serait bien pénible que l'on suspectât la mo-
ralité de ce livre. Et cependant, je prévois l'objection
que vont faire quelques lecteurs.. L'héroïne est une.
courtisane. Mais est-il donc vrai que la courti-
sane soit indigne de l'attention du moraliste?
Rappelons avec un éloquent orateur, qui est aussi
un saint religieux (Lacordaire), que beaucoup d'entre
elles ont été victimes avant d'être mercenaires. Ah
cette chute immense, effroyable, cet abîme terrible
de dépravation et de bassesse, où viennent parfois
s'engloutir tant d'honneur et de vertu, précipitées
par la misère et l'enchaînement fatal des circon-
stances, – c'est là un sujet d'études singulièrement
intéressant, en même temps qu'il est plein des plus
profonds enseignements. Ne fallait-il pas montrer
d'ailleurs le gouffre inexorable qui dévore toutes les
puretés humaines? Elle est bien lamentable sans
doute, mais qui pourrait la nier, l'influence de la
courtisa.ne à notre époque? Il n'est pas de jeune
PRÉFACE
homme qui ne lui ait payé le fatal tribut, et dans la
vie duquel elle n'ait semé quelque germe de mort,
quelque amer désenchantement. Et combien de
jeunes femmes, hélas! n'ont-elles pas- été déchirées
par sa griffe de feu, en soulevant les draps du lit
nuptial!
Oui, la courtisane est un personnage essentiellement
Jitléraire- L'immoralité, c'est d'entrer dans la voie
s
funeste d'apologie où se sont égarés les meilleurs
esprits de ce temps. Combien de vertus généreuses
ont été abusées par ce voile poétique d'amour et de
rédemption, dont on s'est plu à couvrir l'ignominie
des filles de marbre Ce n'est point là ce que j'ai
fait. Ma conclusion est différente; elle est plus triste
et plus désespérée, mais elle est vraie. Et la vérité est
le premier devoir du psychologue moraliste. Ces
femmes sont plus malheureuses que coupables
mais quand elles ont endossé leur vêtement d'insou-
ciance et d'endurcissement, rien ne peut plus les
sauver. Il ne faut plus compter du moins sur aucun
moyen humain. Si quelqu'un voulait tenter l'entre-
prise, il ne sauverait pas la femme, et il se perdrait
infailliblement lui-même.
Les études les plus patientes, et, si j'ose le dire,
PREFACE
20 janvier 1861.
les plus douloureuses, m'ont attesté la certitude de
ce fait psychologique. Il m'a semblé opportun de le
démontrer aux public. Et, si j'ai consenti à écrire
CesDames, ce fut pour donner, sous une forme légère,
le même enseignement que je donne aujourd'hui
sous une forme sérieuse.
Pour terminer cette préface, je ne veux rien dire
autre chose, si ce n'est que, au triomphe de ces deux
grandes causes de la moralité littéraire et de la li-
berté politique, j'ai dévoué depuis longtemps et je
consacre solennellement aujourd'hui mon existence
tout entière.
A. VERMOREL.
DESPERANZA
PREMIERE PARTIE
1
Adrien avait un caractère noble et énergique. De
nombreuses lectures, une habitude d'observation exté.
rieure et de concentration intime, contractée dès l'en-
fance, lui avaient fait une expérience précoce. En se
rendant compte de chacune des fluctuations de son
âme, pour les soumettre à sa volonté, il avait acquis
une parfaite conscience de lui-même qui le guidait à
travers tous les détours des passions et le prémunissait
contre les égarements dans lesquels souvent elles nous
entraînent à notre insu. Son esprit, plein de droiture
DESPKKANZA
et de sagesse, faisait justice aussi bien des illusions
décevantes que des sophismes perfides En vain son
cœur ardent et généreux se révoltait contre ces dé-
ductions positives et voulait donner un démenti à son
expérience. Il avait appris de bonne heure à contenir
ses émotions et à leur interdire toute influence sur sa
conduite.
Il faut un appui solide pour résister aux variations
des passions et des circonstances. Mais, il est au fond
de notre âme un sentiment inné de justice qui nous
indique clairement les bases certaines du vrai et du
bien, quand nous n'étouffons pas sa voix par l'insou-
ciance ou par une corruption volontaire. Adrien avait
recueilli avec soin ces enseignements. Il posait froi-
dement les principes arrêtés qui doivent régler et diri-
ger notre existence, et la contenir toujours dans les
bornes de ce qu'on est convenu d'appeler l'honneur et
le devoir. Sa volonté s'était identifiée en eux par une
direction constante; elle y conformait inflexiblement
chacune de ses volontés et chacune de ses paroles.
Ces principes lui communiquaient quelque chose de
leur caractère absolu; "il les appliquait à tout, refu-
sant d'admettre aucune exception, parce que la vérité
ne connaît pas de tempérament; de même qu'il les
DESPERAIsZA
•2
observait naturellement et sans s'en faire un mérite,
il se croyait en droit d'en imposer l'observation aux
autres hommes. Il méprisait l'abîme et ceux qui y
tombaient, comme il était certain de se mépriser lui-
même après sa chute. 11 voulait bien tendre la main
aux coupables et les aider à rentrer dans la ligne du
devoir, mais il ne croyait pas que rien pût amoindrir
leur faute il ne croyait pas davantage qu'elle pût être
effacée désormais. C'était un fait accompli le raison-
nement était impuissant contre lui. Que si on es-
sayait de combattre sa rigidité, en lui opposant cette
sorte de fatalité qui entraîne au vice certaines natures,
il répondait simplement que celui-là était bieu làche
qui, avec cette conviction, supportait une vie trans^
formée en une honte perpétuelle.
Sa sensible bonté adoucissait quelque peu l'appli-
cation pratique de ses principes. La tendresse du cœur
était toujours en harmonie chez lui avec la force de la
volonté. Car, inflexible pour lui-même, il compatissait
souvent aux faiblesses des autres. Mais cette indul-
gence était en quelque sorte un larcin que faisait son
cœur à son esprit; il s'efforçait de se la déguiser à lui-
même parfois, il l'envisageait comme une défaillance.
Ces inconséquences nécessaires, la simplicité avec
DESPERANZA
laquelle il s'exprimait sur les règles immuables, obéis-
sant à leur seule évidence et sans préoccupation per-
sonnelle, avaient écarté de lui les haines et les malveil-
lances qui entourent d'ordinaire une vertu trop rigide.
Il avait conquis, par la seule élévation de son caractère,
en même temps que l'estime et le respect, la confiance
et la sympathie de tous ceux qui l'entouraient.
Cet absolutisme fut entretenu et fortifié par la vie
de province, où chaque circonstance bien réglée re-
vient toujours la même, où les grandes passions sont
rares, où la vertu est soutenue par l'usage, où les
fautes proviennent presque toujours d'une nature vi-
cieuse où il n'y a guère de milieu, en un mot, entre
un simple et calme accomplissement des devoirs et
un oubli complet de toute retenue et de toute dignité.
Quand, à vingt-quatre ans, Paris ouvrit à son obi.
servation des horizons plus larges quand il fut trans-
porté, à travers l'agitation des passions, dans un monde
plus vaste qui leur offrait une libre carrière et ne
contenait plus leur activité dans un cercle restreint
d'habitudes et de circonstances, ce spectacle mit bien
des étonnements à la place de sa confiante tranquillité.
La vie modifie la rigidité des principes; elle oblige à
admettre de nombreux degrés dans l'appréciation des
DESPERANZA
choses. Mais Adrien était tellement convaincu de
l'universalité et de l'invariabilité des règles qu'il s'était
imposées, que rien, pas même des faits nouveaux con-
tredisant des faits précédemment observés, ne pouvait
l'ébranler. En vain, il vit la passion se montrer sous
ses manifestations les plus généreuses; convaincu
que tou'x» passion non réprimée était un vice, il la
condamnait partout où il la rencontrait. En vain, il vit
diminuer autour de lui le nombre de ceux qui se con-
formaient au devoir rigoureux; il n'était pas habitué
à faire dépendre sa conduite de celle des autres, et il
saurait rester st:ul attaché à la vertu. Fidèle au prin-
cipe dont il avait une fois reconnu la justesse, il ran-
geait tranquillement au nombre des choses obscures
ou inexplicables les nombreux démentis que leur don-
nait à chaque instant tout ce qui l'entourait.
En abandonnant le théâtre de la lutte, en cherchant
un séjour et une société plus calmes et plus conformes
à ses idées, il eût cru commettre une lâcheté et trahir
à la fois sa volonté et son devoir en paraissant douter
de leur puissance. Confiant en leur force, il ne crai-
gnait pour eux aucun échec; il voulait montrer, du
moins, qu'ils étaient inébranlables, et répondre par sa
conduite aux murmures d'impossibilité qui s'élevaient
DESPEItANZA
autour de lui. Il resta donc au plus fort du tourbillon
il s'était habitué à ce désordre qui l'avait choqué si
vivement d'abord; il le déplorait, mais en lui-même,
sans manifestations inutiles. Évitant, à l'égard de ses
amis, et le blâme et l'approbation, il se contentait de
faire, à l'occasion, profession ouverte de ses propres
sentiments. On s'émut de cette opiniâtreté, de ce
stoïcisme singulier; puis, quand on eut reconnu la
franchise d'Adrien et la conséquence austère qui exis-
tait entre ses paroles et ses actions; quand on se fut
assuré que son commerce était doux et agréable et
qu'il n'avait de rigueur et d'âpreté que pour lui, on
accepta de bon cœur un ami sûr et affectueux, et on
oublia la censure tacite qu'il apportait sans cesse avec
lui, et qu'il promenait à sa suite à travers tous les en-
traînements et tous les plaisirs.
Il faut beaucoup degrandeuret de force pour accep-
ter une vie opposée à toutes nos idées et à tous nos
principes, avec l'intention bien ferme de ne lui faire
aucune concession. Il faut du courage pour affronter
ainsi volontairement un abîme qui menace à chaque
instant de nous engloutir. La sagesse et la prudence
eussent conseillé peut-être de fuir un danger stérile.
Adrien ne s'était pas même réservé les enivrements
DESPERANZA
de la lutte il dédaignait un inutile apostolat; il subis-
sait tranquillement l'envahissement du mal chez les
autres, pourvu qu'il échappât lui-même à ses atteintes.
Spectateur attentif, en apparence désintéressé, il étu-
diait curieusement les faits qui s'accomplissaient autour
de lui, s'efforçant de résoudre le problème étrange
que proposait à son esprit absolu ce mélange du bien
et du mal.
C'est avec la joie et l'espérance au cœur que j'ai quitté
B. Les assujettissements monotones, les caquetages
interminables des petites villes m'ont toujours déplu
ils m'étaient devenus singulièrement à charge depuis
quelque temps. Mon indépendance s'effarouchait à la
fin de cette curiosité oisive qui paraissait à chaque in-
stant menacer de l'enchaîner. Si le sage de l'antiquité
voulait que le vrai honnête homme habitât une maison
de verre, c'est qu'apparemment sa modestie et son re-
pos avaient des garanties certaines dans la discrétion
ADRIEN A HIPPOLYTE
Il
DESPERANZA
de ses concitoyens. Au centre de l'humanité et des arts,
je respire plus à l'aise, me semble-t-il j'y puise de
nouvelles forces pour continuer ma carrière. Et cepen-
dant à peine ai-je eu mis le pied dans ce Paris, auquel
aspiraient tous mes désirs, mon cœur s'est serré dou-
loureusement. Je ne sais quelle émotion de solitude et
de découragement a ébranlé mon être. Il me semblait
que je tombais dans un abime; une sorte de vertige
s'emparait de ma volonté et la faisait tournoyer impuis-
sante. Ce sentiment n'avait d'autre cause, sans doute,
qu'un premier déplacement après toute ma jeunesse
écoulée dans un même lieu. Je ne t'en parlerais pas
s'il ne se répétait avec une étrange persistance j'ai
besoin de toute mon énergie pour le combattre et le
repousser.
Hélas! mon cher ami, peut-être ce douloureux ser-
rement de cœur, qui s'est emparé de moi à mon arri-
vée à Paris, n'était-il qu'un trop réel pressentiment
J'assiste, chaque jour, au spectacle le plus lamentable
et à la fois le plus étrange. J'avais toujours cru qu'il
existait une séparation bien tranchée entre les gens
DESPERANZA
honnêtes et ceux qui ne le sont pas et voilà que je
n'aperçois autour de moi que des hommes qui ont un
pied dans une vie honorable et l'autre dans un monde
de courtisanes et de débauchés et leur honnêteté n'y
perd rien, et elle alterne sans rougir avec la malhonnê-
teté J'avais toujours cru qu'il était des degrés dans la
dépravation, et voilà que je la trouve de plein pied avec
la vie ordinaire! On y entre, on en sort à volonté ceux
même qui y restent conservent une naïveté, une probité
qui m'étonnent. J'avais toujours cru qu'une femme qui
gagnait sa vie à servir sans pudeur la brutalité des
hommes, devait être honnie et méprisée et voilà que
les plus dépravées de ces femmes jouissent d'une ré-
putation que chercherait vainement la vertu Ceux
que l'on appelle honnêtes briguent une place dans leurs
salons Celles qui ne devraient pas les connaître pa-
raissent les envier et semblent s'efforcer de copier leurs
allures J'avais toujours cru qu'un homme qui s'écar-
tait du devoir, n'avait plus droit qu'à la pitié ou au
mépris, et voilà que mes amis conservent dans leurs
désordres toute leur générosité et toute leur dignité
Ils ne me permettraient pas de les plaindre, et je sens
que le mépris serait une injure imméritée.
Toute ma vie, jusqu'à ce jour, n'a-t-elle donc été
DESPERANZA
que longue inexpérience? La distinction que j'ai tou-
jours établie entre le bien et le mal, les principes que
j'ai posés comme les bases de tout honneur et de toute
justice. n'étaient-ils donc que de vaines chimères
Le devoir, la vertu, ne sont-ils donc que des mots
vides de sens? Le vice, la honte, que badinage inno-
cent
Je ne puis supporter, mon cher Hippolyte, ces con-
tradictions, où des règles certaines sont nécessaires.
Elles sont si étranges, si inattendues, que l'étonnement
absorbe ma souffrance. Quand je rentre en moi-même,
je trouve, muette et pleine de stupeur, cette voix qui
juge d'habitude avec tant de sûreté chacun des actes
qu'on lui soumet je n'ose plus rien affirmer, plus rien
nier. JI me semble que je ne sois plus moi-même.
Sois tranquille, ô mon ami, je ne faillirai pas. La
multiplicité des contradictions a bien pu étourdir un
instant mon intelligence et ma volonté; mais nous de-
vons être plus forts que les circonstances extérieures
elles peuvent étonner notre énergie, elles ne sau-
DESPERANZA
raient l'ébranler. J'oubliais que la vie est un perpétuel
combat nous serions trop heureux, en vérité, si nous
trouvions dans les autres la justification des principes
qui doivent nous guider. Plus est grand l'ébranlement,
plus il importe au fort de rester ferme. Quand toute la
terre s'écroulerait autour de lui sous l'invasion du mal,
comme le juste d'Horace, il devrait rester seul debout
dans la pratique du bien, et toutes ces grandes ruines
pourraient s'affaisser sur lui sans troubler sa confiance
et sa sérénité.
J'ai relevé le gant que m'avait jeté la vie je lutterai
avec elle. Le mal est trop grand les conseils ou les
discours seraient des remèdes inutiles; ils ne feraient
que l'irriter, de même que l'eau irrite parfois l'incen-
die. Ma conduite sera ma seule protestation. Ma place
est sur la brèche; il y aurait làcheté à l'abandonner.
Je leur montrerai que jamais ne succombe celui qui
sait vouloir. Je veux que ma seule présence soit pour
eux un remords.
Je vis donc errant à travers ce monde je suis rompu
à ses allures elles ne m'effarouchent ni ne m'étonnent.
Je leur refuse même la faculté de m'émouvoir. Le
même dédain qui m'empêche d'élever la voix pour
conjurer le mal, retient aussi des lamentations inu-
DESPERANZA
tiles. Ils ne rient plus maintenant de ma réserve ils
ont bien compris que ce n'était ni naïveté, ni fai-
blesse
Tu as peut-être raison, mon cher Hippolyte, il y a
trop d'orgueil dans ma vertu, et mon orgueil me per-
dra. Je me le suis dit bien souvent. Mais après tout, la
vertu est-elle autre chose qu'un immense orgueil? Si
l'on n'était pas convaincu de sa valeur et de sa force,
si l'on n'appuyait pas sa conduite sur le souci de sa di-
gnité, crois-tu que l'on résisterait longtemps à des sé-
ductions qu'autorise l'exemple. Pour ne pas imiter les
autres hommes, il faut bien se dire qu'on leur est supé-
rieur.
Tu me parles de religion, mon 'cher ami. C'est
vrai! elle fit mon bonheur autrefois. Je la considérais
comme le fondement de ma force et je me reposais en
elle à l'heure du danger. Mais peu à peu, ce sentiment
est devenu plus vague et plus défiant; et il m'a fait dé-
faut au moment où j'en avais besoin. Je comptais sur
la lutte pour ranimer ma ferveur, et la lutte a achevé
de l'étouffer. Je vais en vain demander aux les
DESPERANZA
suaves émotions d'autrefois; elles sont devenues muet-
tes je n'y entends plus que le retentissement de mes
pas. Si je m'agenouille pour prier, le recueillement est
impuissant à remplir le vide de mon âme; mon cœur
est sec; mon esprit flotte à l'aventure, sans que la di-
vinité du sanctuaire daigne lui prêter quelque pensée
fortifiante. Ma foi n'est pas morte, sans doute; mais
elle est ensevelie dans un sommeil profond, et je ne
puis la réveiller. Cependant, le blasphème est bien loin
de me3 lèvres auxiliaire inutile maintenant, je dois
la remercier de ses bienfaits d'autrefois. Il est des in-
stants où je m'efforce d'espérer en elle l'avenir. Je ne
me suis pas laissé abattre par cette défection mais il
a bien fallu mettre l'orgueil à la place de la religion en
fuite.
Et puis, il est en moi un autre sentiment qui me
rassure. Ce n'est pas du mépris que j'éprouve pour les
malheureux qui se perdent; c'est encore moins une
outrageuse compassion c'est une douleur violente,
passionnée, terrible; c'est presque de l'amour. Je vou-
drais pouvoir les sauver; je me sacrifierais volontiers
pour eux. L'orgueil ne pleure pas, mon ami, et j'ai
souvent pleuré en songeant à tout cela, et mon cœur a
parlé plus haut que ma raison.
DESPERANZA
Je plains moins les hommes peut-être; Dieu leur a
donné l'énergie et la force; ils doivent respect à leur
dignité; leur chute est toujours coupable. Mais les.
femmes, ô mon ami! les malheureuses, que la fai-
blesse et la misère ont précipitées dans une déprava-
tion qui leur est odieuse! elles sont tombées une fois!
et le vice s'est fait d'elles un jouet! et le monde en les
repoussant les a rivées à l'infamie. Si elles tentaient
de s'y arracher, la vertu joindrait sa voix à celle de la
débauche pour s'élever contre elles. Pauvres martyres
du plaisir, couronnées de fleurs et de crachats, illeur
faut marcher joyeuses et insouciantes à travers les
sarcasmes et les mépris; on les pousse brutalement
si elles veulent s'arrêter un instant! on les insulte
avec dérision si l'on aperçoit une larme dans leurs
yeux!
Ces pensées ramènent mon âme dans un chaos où
se pressent et se confondent tumultueuses toutes les
idées de vertu, de justice, d'expiation et de rémunéra-
tion je ne sais plus qu'une chose, c'est que je veux
rester ferme. Je n'ai pas mission pour entreprendre un
apostolat qui compromettrait ma dignité sans résultat
possible; mais si une main s'élevait vers moi, avec quel
amour je la saisirais comme j'aplanirais l'abîme sous
DESPERANZA
les pas de la pauvre âme repentante et désolée." Oui.
la même volonté qui me fait résister me ferait la sau-
ver.
Je suis plus mauvais que je ne le croyais, mon
cher Hippolyte. Je lutte vainement depuis trois jours
contre une haine coupable qui va précisément frapper
où ne doivent s'émouvoir que la compassion et la pi-
tié. Plus je veux combattre cet indigne sentiment, plus
il prend d'empire sur moi.
Desperanza c'est un joli nom, n'est-ce pas? pour une
de ces prêtresses de l'amour infâme, sans cesse debout
devant son autel, qui, après lui avoir sacrifié leurs illu-
sions généreuses, leurs nobles sentiments, leur dignité,
lui sacrifient religieusement les illusions généreuses, les
nobles sentiments, la dignité de ceux qui les appro-
chent Desperanza femme au cœur froid, aux sens
ardents, tour à tour pudique comme une vierge et fu-
rieuse comme une bacchante; mouillant son oreiller,
dit-on, des larmes de la volupté et de celles du déses-
poir personnifié dans son nom, cette créature bizarre
DESPERANZA
s'est fait une lamentable réputation dans cette ville qui a
un piédestal pour tous les vices, des ovations pour toutes
les infamies. Un de mes amis, à qui elle a su inspirer
une capricieuse passion, m'en parla l'autre jour; il me
dit qu'elle avait droit à ma pitié, peut-être à mon estime
il m'assura qu'elle maudissait la position où l'avaient
entraînée de funestes circonstances; qu'elle n'avait
fait à la dépravation que des concessions extérieures,
et que son amour pour lui s'était plus souvent mani-
festé par un triste repentir et par une amère humilia-
tion, que par les bestiales ardeurs de la courtisane. Je
le laissai me conduire chez elle. J'avoue que d'abord
je fus surpris et ému ce n'étaient plus cette orgueil-
leuse impudence, ce langage désordonné, ces manières
de mauvais goût, cette sotte présomption qui d'ordi*
naire caractérisent ces créatures. Je vis une femme à
l'extérieur triste et digne, parlant peu, toujours avec
tact et réserve, paraissant cacher de grandes souf-
frances sous une apparence résignée. La conversation
ne roula que sur des sujets sans importance; elle sut
trouver occasion de montrer un cœur droit et compa-
tissant. Sa position envers mon ami l'obligeait à quel-
que témoignage d'amour; elle sut éviter toute mani-
festation peu convenante. 11 y avait dans sa conduite
DESPERANZA
quelque chose de fin et de- délicat, de presque pu-
dique.
Je sortis profondément touché; j'étais presque ré-
concilié avec ces malheureuses il me semblait avoir
entrevu un repli secret de leur cœur qui m'expliquait
la honte par la fatalité. C'est sous cette impression que
je t'écrivis ma dernière lettre; je ne songeai^ déjà plus
à elle, mais une réaction s'était opérée dans mes
idées.
Je l'ai revue depuis, ce n'était plus la même femme.
Autant elle m'avait paru digne et réservée, autant je
la retrouvai vile et dévergondée. C'était bien la cour-
tisane avec son ignoble insouciance, avec sa naïveté
d'impudeur, avec ses lubriques habitudes. Plus habile
que les autres, celle-là sait jouer au besoin à la Made-
leine sans doute ses repentirs hypocrites lui attirent
quelque imbécile amant. Ne m'y étais-je pas laissé
prendre moi-même ? Je m'en voulais de ma crédulité,
de ma sotte émotion. Depuis ce temps, je la hais; son
souvenir me poursuit et me met en fureur. C'est sans
doute une coupable vengeance de mon orgueil; je
veux, je dois la repousser. Cette femme mérite la pitié
que l'on doit d'autant plus au vice qu'il est plus grand;
en tout cas, elle ne vaut que le mépris et l'oubli.
DESPERANZA
Oui, je la hais, mon ami; je la hais d'avoir pris sur
moi tant d'empire que ma lettre ne soit pleine que
d'elle. Eh que t'importe ? qu'importe à moi, qu'im-
porte à notre amitié une Desperanza ? Une courtisane
a-t-elle le droit de s'asseoir au milieu de nous, de se
mêler à nos confidences ?
En vain Adrien essayait une lutte inutile en vain
il voulait se le dissimuler à lui-même; pitié, haine,
amour, ou tout autre sentiment, quelle qu'en fût la
cause Desperanza s'était peu à peu emparée de sa
pensée tout entière. Elle était pour lui une énigme;
il s'acharnait à la déchiffrer c'était une préoccupation
constante. Souvent il se laissait conduire chez elle,
espérant saisir à l'aide d'une observation attentive, la
clef de son caractère; toujours il rencontrait ces mê-
mes alternatives de réserve et de licence qui le jetaient
III
DESPERANZA
dans des perplexités nouvelles. C'était tour à tour une
vive pitié ou une indignation violente. Il ne parvenait
jamais h envisager cette femme avec l'indifférence qu'il
avait pour les autres, et il s'obstinait à vouloir acquérir
cette indifférence. Il la plaignait un jour et la maudis-
sait le lendemain; mais quand, rentrant en lui-même,
il songeait combien, depuis quelque temps, elle absor-
bait ses émotions et ses pensées, il croyait sentir pré-
dominer la haine il se disait que tant d'inquiétudes
étaient indignes de lui, il accusait sa faiblesse. Alors,
il se promettait de l'oublier, il évitait ses amis qui
eussent pu lui parler d'elle ou l'inviter à les accompa-
gner auprès d'elle; il fuyait les lieux qui lui eussent
rappelé son souvenir, il concentrait sa volonté sur
quelque objet étranger. Ses préoccupations inquiètes
reprenaient bientôt le dessus; il était agité des idées
les plus contradictoires, il se disait que le mot de cet
énigme lui était nécessaire il y intéressait son expé-
rience et sa pénétration, il avait honte d'être vaincu
par une femme. Puis, il retournait chez Desperanza
pour en revenir avec la même incertitude et la même
agitation. Et cependant, personne ne pouvait dire que
l'amour fût pour quelque chose dans une telle conduite.
Ses amis se plaisaient bien à embarrasser Adrien en
DESPERANZA
lui disant qu'il était épris de Desperanza; mais aucun
d'eux ne le croyait réellement. Lui était bien assuré
du contraire, c'était une pure question d'amour-
propre, et dans les reproches qu'il s'adressait, il ne
s'en prenait qu'à son orgueil.
Desperanza avait remarqué ce visiteur silencieux et
discret, qui jamais ne s'était présenté seul chez elle, et
qui, cependant, y venait trop souvent pour que l'on
pût attribuer sa visite au simple hasard. Rarement il
j ui avait adressé la parole; il observait une convenance
cérémonieuse et ne paraissait pas disposé à la familia-
rité. Il ne partageait guère la gaieté de ses amis; eux-
mêmes, dans leurs conversations, lui assignaient un
caractère original et singulier. On n'avait pas habitué
Desperanza à autant de réserve de son côté elie était
fort perplexe sur sa nouvelle connaissance. A dire vrai,
cette impression ne séjournait pas plus longtemps dans
son esprit mobile que toutes celles qui s'y succédaient
à chaque instant; mais la fréquence des visites d'Adrien
la rappelait souvent. Elle s'était dit d'abord que c'était
un adorateur timide; elle avait essayé de l'encourager
par des regards auxquels il n'était guère possible de
se méprendre. Elle était si jolie qu'après de telles
avances aucune timidité n'eût manqué de hardiesse.
DESPERANZA
3.
Adrien avait répondu à ces oeillades par un regard
singulier, mêlé à la fois de pitié, de mépris et d'indi-
gnation elle s'était déconcertée, et n'avait pu répri-
mer une rougeur qui ne lui était guère ordinaire. De-
puis, elle n'avait'pas osé tenter une nouvelle épreuve,
et elle évitait de laisser rencontrer ses yeux avec ceux
d'Adrien. Souvent, lorsqu'il était parti, elle plaisantait
sur son compte avec son habituelle légèreté. Cepen-
dant il lui semblait qu'elle avait en lui plus de confiance
qu'en tout autre elle le considérait comme un admi-
rateur désintéressé ou bizarre sans se flatter d'être
aimée de cet homme, à qui l'on n'avait jamais connu
de maîtresse et dont le mépris pour les femmes était
quasi proverbial elle croyait qu'il ne lui eût pas fait
défaut au besoin.
L'assiduité d'Adrien chez Desperanza était réelle-
ment un fait inexpliquable. Il était bien rude encore
pour un rigoriste adouci, pourtant on ne reconnaissait
plus là son indifférence. Ses amis plaisantèrent d'a-
bord, puis ils examinèrent avec curiosité et intérêt.
Adrien était impénétrable; il s'exprimait avec la même
fermeté et la même indépendance; la violence et l'a-
mertume, qui se mêlaient depuis quelque temps à son
langage, n'indiquaient guère qu'il fût disposé à ado-
DESPERANZA
rer ce qu'il avait brûlé. Sur la lettre que nous avons
vue, Hippoiyte avait cru à la naissance d'une passion
qui eût fait le malheur de son ami; il lui écrivit avec
un zèle sévère. Adrien lui fit une réponse si franche
et si nette, il parut depuis avoir oublié si complète-
ment cette femme, que les craintes de l'ami absent se
calmèrent. Il mit au nombre des insignifiants épisodes
la lettre où il était question si longuement de Despe-
ranza.
Adrien ne se reconnaissait plus; il lui était aussi
impossible d'effacer en lui la pensée de Desperanza
que de s'expliquer cette étrange sensation qui, sans
présenter aucun des symptômes de l'amour, rattachait
malgré lui sa vie à celle d'une femme qu'il méprisait
au fond. Il était fatigué de ces luttes qui restaient sans
résultat, de même qu'elles s'engageaient sans objet.
Il s'était éloigné une semaine entière, et, plus puissant
que jamais, le souvenir de Desperanza revenait obséder
sa pensée. Résolu d'en finir, il alla brusquement chez
elle c'était la première fois qu'il s'y présentait sans
paraître accompagner quelqu'un. Quel était son but ?
que dirait-il ? que ferait-il ? Il l'ignorait. Et que pouvait-
il, en effet ? Avait-il le droit de lui reprocher une con-
duite qui ne regardait qu'elle ? Ne serait-il pas plus
DESPERANZA
ridicule encore de s'en prendre à elle d'un trouble
qu'elle n'avait aucunement provoqué? il est des heures
dans la vie où la passion étouffe la raison des plus
sages à la fois résolue et indécise, elle les engage
dans des entreprises insensées et sans issue. Il est
vrai que, si après s'y être laissé entraîner par elle, on
continue à s'abandonner à ses impulsions, elle dénoue
souvent, par des hardiesses imprévues, des impossi-
bilités contre lesquelles eût échoué la sagesse la plus
consommée.
On fit quelque difficulté pour introduire Adrien
madame ne voulait voir personne aujourd'hui. Lui,
sentait à un commencement de défaillance que demain
serait trop tard: il envoya son nom; aussitôt la consi-
gne fut rompue pour lui. Embarrassé de son triomphe,
il s'avança timidement. Desperanza, vêtue d'une simple
robe noire, semblait plongée dans une méditation
profonde; elle avait le visage dans les mains, et, malgré
son trouble, Adrien crut apercevoir des larmes entre
ses doigts. Elle ne fit aucun mouvement quand il entra
et ne parut pas le remarquer. Il avait perdu toute sa
résolution; il restait debout sans approcher. Soudain
elle se leva, fondant en larmes, vint lui prendre la
main, et lui tendant une lettre
DESPERANZA
Voyez, dit-elle d'une voix oppressée.
Adrien, vivement ému, autant par cette grande
douleur et par cette confiance inattendue que par la
pression de cette main humide, ne s'aperçut pas qu'elle
était tombée à ses pieds.
« Ma fille, disait la lettre, je vais mourir. Tu as ré-
pandu la douleur et l'amertume sur les dernières an-
nées de ma vie tu as deshonoré ma vieillesse par ta
conduite infâme. Hélas peut-être t'ai-je maudite un
jour, mais aujourd'hui je te pardonne et je viens, sup-
pliante, réclamer, au nom de ton honneur, au nom de
ton bonheur, ce que tu n'as jamais voulu accorder à
l'honneur et au bonheur de ta vieille mère. Ma fille,
quand tu recevras cette lettre, je serai morte, morte
sans consolation et sans espoir. »
La lettre, péniblement écrite, n'était pas achevée;
il y avait encore.quelques mots indéchiffrables. Sans
doute la mert avait frappé la pauvre mère dans l'ac-
complissement de son pieux devoir.
L'impression de cette lecture, réagissant sur ses
propres pensées, rendit Adrien à lui-même. Il ,jeta un

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