Deux Ménages d'ouvriers, par Mme L. Boyeldieu d'Auvigny

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Belin-Leprieur et Morizot (Paris). 1852. In-12, XIX-315 p. et pl..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1852
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DEUX
MÉNAGES
D'OUVRIERS
PAR
MME L. BOYELDIEU D'AUVIGNY
Auteur de. Mont-Jouy, de.
PARIS
BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT, ÉDITEURS
RUE PAVÉE-SAINT-ANDRÉ, 3
ET CHEZ L'AUTEUR, RUE RAMEAU, 11
1852
DEUX MÉNAGES
D'OUVRIERS
Imp. de Gustave GRATIOT. rue de la Monnaie, 11.
DEUX
MÉNAGES
D'OUVRIERS
PAR
MME L. BOYELDIEU D'AUVIGNY
Auteur de Mont-Jouy, etc.
PARIS
BELIN-LEPRIEUR ET MORIZOT, ÉDITEURS
RUE PAYÉE-SAINT-ANDRÉ, 3
ET CHEZ L'AUTEUR, RUE RAMEAU, 11
1852
1851
AUX FEMMES
AUX FEMMES
La bonne femme fait le bon mari.
L'un de nos grands écrivains a dit : « La
femme est ce que son mari la fait. » Nous ne
saurions contester la justesse de cet aphorisme,
ni tout ce que son application bien entendue
dans la pratique de la vie pourrait offrir de bons
et heureux résultats, non seulement pour la
paix intérieure des ménages, mais aussi pour
le bien-être universel. Cependant nous croyons
VIII AUX FEMMES.
que le dicton populaire, si généralement répan-
du, dernier conseil de la mère à sa tille, et que
nous avons pris pour épigraphe, est d'une vé-
rité bien plus saisissante encore : La bonne femme
fait le bon mari.
En effet, n'est-ce pas sur la femme que re-
pose toute la joie de la famille? Si l'homme doit
veiller à sa richesse, à sa prospérité, s'il est sa
force, son soutien, à la femme appartient le se-
cret de tous ces petits bonheurs doux et calmes
qui donnent tant de charmes au foyer domes-
tique.
Occupé de pensées sérieuses, courbé tout le
jour sous un travail pénible et fastidieux, l'hom-
me, en rentrant le soir dans son intérieur, n'as-
pire qu'au repos et au bien-être que doivent lui
procurer les soins et les prévenances de celle qu'il
a chargée de sa part de bonheur en ce monde ;
il n'a guère alors le temps de faire le caractère
et le coeur de sa femme : à peine pourra-t-il,
dans quelques conversations du coin du feu,
AUX FEMMES. IX
éclairer son esprit, étendre les vues de son in-
telligence; et encore faudra-t-il que cet esprit,
cette intelligence se trouvent, en quelque sorte,
préparés à recevoir ces nouvelles lumières, soit
par des études antérieures, soit par cette doci-
lité confiante que donne l'estime pour un être
aimé. Mais que deviendra-t-il, si, parlant de
ses projets à celle qui doit partager son avenir,
parcourant le champ si vaste des espérances et
des illusions, afin d'oublier quelques instants
les soucis du présent, il s'aperçoit qu'il n'est
écouté qu'avec insouciance ou froideur?... Il
s'habituera à renfermer en lui-même ses sensa-
tions , à isoler sa femme de sa vie, à ne la regar-
der que comme une étrangère, qui peut bien
avoir le droit de partager les heureux résultats
de ses efforts, mais qui est inhabile à apprécier
les soins qu'ils lui ont coûtés et qui en doublent
le prix.
Dans les premiers jours, le mari essaiera
quelques observations ; mais alors la douceur
X AUX FEMMES.
même qui entourera ces avis les fera peu écou-
ter; la jeune femme retiendra la caresse et ou-
bliera le conseil, ou, si elle s'en souvient, ce ne
sera que pour rire en elle-même de cette exi-
gence inusitée de son mari, si même son orgueil
ne la porte à la trouver injuste; car quelle est
la jeune femme dont l'orgueil ne soit un peu
excité dans les premiers temps de son mariage?
Tout aimée, toute fêtée qu'elle pouvait être dans
la famille, elle n'y rencontrait cependant ni cette
affection exclusive, ni cette exaltation un peu
exagérée de ses qualités, qui l'attachent sans
doute encore plus étroitement à celui qui les lui
dispense, mais qui, flattant son amour-propre,
nuisent à sa douceur et à sa modestie. J'ai connu
une jeune femme dont l'aimable caractère plai-
sait à tous avant son mariage; mais, à peine
devenue dame, ses violences, ses caprices, ses
exigences n'eurent plus de bornes ; la vieille
domestique qui l'avait élevée, et qui continuait
à la servir, me disait, les larmes aux yeux : « Il
AUX FEMMES. XI
ne me sera pas possible, si cela dure, de rester
avec madame, tant son caractère est changé. »
Le mari ouvrit peu à peu les yeux : ce qui lui
avait paru charmant d'abord comme des taqui-
neries d'enfant finit par le lasser; il voulut
faire quelques observations , qui furent mal
reçues; dégoûté, ennuyé, il prit lui-même un
ton impérieux et boudeur. Sa femme comprit
trop tard ses torts : les amies, la vieille bonne
retrouvèrent la douce jeune fille d'autrefois ;
mais le bonheur du ménage était à jamais dé-
truit.
L'homme n'a guère que le temps d'aimer sa
femme, et peu celui d'arranger le bonheur inté-
rieur. Si ses conseils ne sont point sur-le-champ
reconnus bons, acceptés et suivis, il se rebute,
se fatigue; heureux s'il ne rencontre pas sur sa
route quelque adroite intrigante, qui, lui pré-
sentant au moins l'apparence des qualités qu'il
désirait trouver dans sa femme, le détourne de
son ménage et de ses devoirs !
XII AUX FEMMES.
C'est donc de la femme et non du mari que
doit venir toute la félicité conjugale. A lui le
bien-être physique, matériel ; à elle le bonheur
moral. Nous le répétons avec assurance : « La
bonne femme fait le bon mari. »
Mais comment se fait-il que, lorsque ce pro-
verbe est dans toutes les bouches, lorsque toutes
nous nous plaisons à en reconnaître la justesse,
si peu le mettent en pratique, et sachent en
tirer d'heureux résultats? Mon Dieu ! c'est que
les meilleures choses ont besoin d'être faites
avec discernement ; c'est qu'il ne suffit pas de
connaître le bien, qu'il faut encore le savoir
pratiquer, et qu'avec les meilleures intentions
du monde une femme fait souvent le contraire
de ce qu'elle devrait, au point de vue moral et
religieux, pour maintenir la paix dans son inté-
rieur, soit parce qu'elle écoute des conseils qui,
sous une apparence de bienveillance, cachent
de dangereux poisons, soit parce qu'elle n'a pas
compris ses nouveaux devoirs.
AUX FEMMES. XIII
Il n'est pas une jeune fille qui, en se mariant,
ne prétende mieux faire que n'a fait sa mère,
et qui, témoin des petites discussions qui vien-
nent, légers nuages, troubler par moments la
paix de la famille même la plus unie, ne se dise
dans sa naïve vanité : Chez moi il n'en sera pas
ainsi ; d'abord je suis bien sûre que mon mari
et moi nous serons toujours du même avis...
Maman résiste quelquefois; moi je céderai...
Or, il ne faut ni céder toujours, ni résister tou-
jours ; il faut savoir à propos opposer sa volonté
à des exigences déraisonnables, ou la faire plier
lorsque la tranquillité du ménage l'exige.
Et puis quelle est la jeune fille qui n'a pas
rêvé un amour éternel?... Le malheur est que,
dans le mariage, la femme commence la vie,
tandis que, presque toujours, le mari, selon
l'expression consacrée, fait une fin... Et si de
bons et prudents avis ne viennent lui aider à
substituer, petit à petit, à cette poésie dont elle
avait entouré son avenir, le positivisme de la
XIV AUX FEMMES.
vie, et ce bonheur plus placide, mais plus dura-
ble que les premiers emportements des amours,
elle se trouve malheureuse, sacrifiée, incom-
prise, et un jour, les parents, qui avaient cru
assurer à leur fille une position fortunée et
tranquille, sont cruellement affligés de la sur-
prendre les yeux rouges et le coeur gonflé de
larmes!... — Tout n'est pas roses dans la vie...
dit le père philosophiquement. La mère s'em-
porte : elle ne veut pas que sa fille se laisse
mener par son mari. Puis, ajoute-t-elle tout bas :
Ton père était ainsi dans les premiers temps ;
mais j'ai résisté, je l'ai mis au pas, et mainte-
nant nous sommes heureux!... Mais si elle y
réfléchissait, voudrait-elle faire passer sa fille
par le long temps d'épreuves qu'il lui a fallu
subir?... La paix est venue, dit-elle; mais c'est
aussi lorsqu'est arrivé le cortége des souf-
frances de la vieillesse et des infirmités ! Ose-
rait-on souhaiter à son enfant un bonheur sem-
blable?
AUX FEMMES. XV
Dans le simple récit qui va suivre, nous avons
voulu vous indiquer les écueils à éviter, et, par
quelques bons avis, vous aider à doubler la
somme de votre bonheur. Dans le triste ménage
d'Hélène, nous avons montré comment le défaut
d'ordre et la prodigalité amènent en peu de temps
la ruine, la misère, là où, selon toute apparence,
devraient s'établir la prospérité et le bien-être.
Après sa première faute, si promptement recon-
nue et réparée par un repentir durable, Jacobine
trouve dans son ménage, dont les ressources
étaient bien précaires, un bonheur qui montre
toute la vérité de cet axiome, que nous avons
pris pour titre d'un de nos chapitres : L'écono-
mie bien entendue double le revenu.
Nous nous sommes appliquée à montrer le
bien, le bien surtout, car nous croyons que ce
sont plutôt les beaux et bons exemples qu'il
faut présenter à suivre, que le triste spec-
tacle des fautes à éviter dont il faut offrir le
tableau. Il suffit de soupçonner le mal pour le
XVI AUX FEMMES.
fuir; il faut connaître et apprécier le bien pour
l'aimer.
Vous ne trouverez point ici de longues disser-
tations de morale : quel droit aurais-je à vous
les faire, mon Dieu?... moi qui ne suis, comme
vous, qu'une pauvre femme, qui a souffert
beaucoup, qui a vu beaucoup souffrir ! J'ai reçu
de bien tristes confidences, de bien pénibles
aveux !.. Quelquefois j'ai cru découvrir la source
du mal, j'ai sondé la plaie pour chercher à la
guérir; quelquefois aussi j'ai réussi, et je me
suis aperçue qu'un avis bien simple, bien ti-
mide, présenté comme si moi-même je deman-
dais un conseil, avait porté ses fruits. J'ai donc
voulu causer avec vous de ce bonheur de la
famille qui nous intéresse toutes. Je suis loin
de penser qu'une femme en sait toujours assez
lorsqu'elle peut distinguer :
...Un pourpoint d'avec un haut do chausse.
Comment serait-elle alors l'amie, le conseil
AUX FEMMES. XVII
de son mari ?.. Mais je suis bien plus loin encore
d'être une femme socialiste, une femme de pro-
grès... adepte du club des femmes!... Je pense
que notre place à nous est marquée au coin du
foyer conjugal, et que nous ne devons songer
aux affaires publiques et à la vie du dehors que
pour aider, par notre tendresse et nos encoura-
gements, nos maris à en supporter le poids.
Nous devons nous faire aimer d'eux, bénir de
nos enfants ; c'est ainsi que je comprends la
femme forte de l'Évangile.
Oh! ne nous plaignons pas ; notre tâche est
encore assez large et assez belle, et, ainsi que
je l'écrivais il y a quelque temps 1 :
« N'est-ce pas sur la femme, sur la mère, que
repose tout le bien-être de la famille d'abord,
de l'État ensuite?... L'éducation de la famille
n'est-elle pas la plus précieuse? Sous l'oeil ma-
ternel, la jeune fille acquiert plus de douceur,
Dans la Mère de famille.
XVIII AUX FEMMES.
de modestie, plus d'amour pour la vie inté-
rieure ; c'est de sa mère qu'elle apprend ce
qu'elle doit à la société ; c'est son exemple qui
l'instruit de la tâche qu'elle aura à remplir un
jour. Et pour les fils, de quelle utilité n'est pas
la direction maternelle !... C'est la mère qui leur
enseigne ce qu'ils doivent savoir pour devenir
des hommes essentiels , aptes à remplir les
fonctions qui leur seront confiées. Les jeunes
gens plus religieux, surtout de la religion du
coeur, apprécient non-seulement leurs devoirs
comme hommes, comme faisant partie du grand
tout social, mais en vivant auprès de leur mère
et de leurs soeurs, ils apprennent à respecter
les femmes ; en voyant leur faiblesse, ils com-
prennent ce qu'ils leur doivent de protection et
de douceur, en sentant les effets de leur dévoue-
ment, de leur abnégation de tous les instants,
ce qu'ils leur doivent de reconnaissance et d'af-
fection. »
Si toutes nous pouvions comprendre, un
AUX FEMMES. XIX
jour, la noble mission qui nous est confiée,
que de malheurs de moins nous aurions à dé-
plorer !...
LOUISE BOYELDIEU D'AUVIGNY.
DEUX MÉNAGES
D'OUVRIERS
CHAPITRE I.
Une noce d'ouvriers.
Vous connaissez, au coin de la rue Fontaine-au-
Roi et du canal, le traiteur marchand de vin qui a
pour enseigne : Au Petit Vainqueur. Cet établisse-
ment, propre, bien tenu, appétissant, ne paraît pas
bien considérable au premier abord; cependant au-
dessous de l'enseigne se trouve la phrase cou sacrée :
Fait noces, festins et repas de corps... on a même
ajouté : Salon de deux cents couverts. Il est vrai que
ce chiffre est tant soit peu exagéré, et qu'il pourrait
être sans injustice réduit de moitié. Mais ces indica-
tions prouvent suffisamment que le restaurant recèle
des beautés intérieures plus étendues que ne le pour-
rait faire supposer sa modeste apparence; l'on est
bientôt porté à s'en assurer soi-même, alléché que
l'on est par la bonne odeur qui s'exhale de la salle
d'en bas, servant tout à la fois de comptoir, de
1
2 UNE NOCE D'OUVRIERS.
chambre d'entrée et de cuisine, et qu'il faut traver-
ser pour arriver au salon de société.
A l'époque où commence cette histoire, le maître
de céans, le père Gouju, était un petit homme gros,
court, gras, alerte, vrai type du joyeux Rampon-
neau; il avait toujours à la bouche la petite chan-
sonnette, le mot pour rire ; il s'en allait gourman-
dant gaiement celui-ci, encourageant celui-là, et par
sa bonne humeur achalandant sa maison, qui, grâce
à lui, était devenue une des plus renommées du
quartier; et lorsqu'il surveillait ses fourneaux et
rangeait ses casseroles, il était plus heureux et por-
tait la tète plus haute, qu'un habile général en pas-
sant la revue de la meilleure armée de la terre.
Or, en ce jour, le 4 avril 1840, tout était en rumeur
chez le père Gouju : les marmitons couraient çà et Là
d'un air affairé; de nombreuses casseroles bouillon-
naient sur les fourneaux devenus brasiers, et de
leurs voix clapotantes dominant le tumulte rappe-
laient par moments qu'elles avaient besoin de sur-
veillance.
Le père Gouju lui-même était en grande tenue :
pantalon blanc, souliers fins, cravate et gilet irré-
prochables; mais, chose extraordinaire, il avait rem-
placé la veste du cuisinier par son habit des jours de
fête ! c'est qu'il devait être un des convives du repas
qu'il préparait avec tant de soin ; mais comme il ne
voulait ni abandonner son poste, ni confier à des
UNE NOCE D'OUVRIERS. 3
mains moins exercées et moins sûres les succulents
objets de sa sollicitude, il avait revêtu par-dessus son
habit un tablier de cuisine, ce qui lui donnait le
plus drôle d'air du monde... Le comptoir vitré était
fermé, et madame Gouju qui, chaque jour, y trônait
si majestueusement, était sortie le matin en'toilette
des plus coquettes... Le père Gouju allait sans cesse
des fourneaux à la porte et de la porte à ses four-
neaux, regardant au loin d'un air d'impatience,
lorsque tout à coup quatre ou cinq fiacres, ayant un
remise à leur tête, débouchèrent au coin de la rue
Folie-Méricourt ; à cette vue le père Gouju se frotta
les mains en signe de contentement, jeta au loin son
tablier et s'installa fièrement sur ses deux petites
jambes.
Ces voitures s'avancèrent vers le Petit Vainqueur.
Aux gants blancs que portaient les cochers et aux
bouquets qui ornaient leur boutonnière, il était facile
de voir qu'ils conduisaient une noce. Les chevaux
s'arrêtèrent, et le père Gouju, s'empressant d'ouvrir
la portière du remise, en fit descendre la mariée,
jolie fille de dix-huit à vingt ans, qui reçut gaiement
l'accolade du petit homme, et, appuyée sur son bras,
entra dans la maison. Le marié descendit ensuite,
puis madame Gouju qui, fière d'avoir été choisie
pour accompagner les nouveaux époux et d'être
allée en voiture bourgeoise, descendit lentement
pour faire admirer sa toilette et envier son bonheur
4 UNE NOCE D'OUVRIERS.
aux voisines accourues au bruit de l'arrivée de la
noce. Elle traversa la cuisine sans avoir l'air de re-
connaître les marmitons qui la saluaient à son pas-
sage, et auxquels au besoin elle eût demandé le
chemin du salon. C'est que, pour ce jour, la bonne
dame, tout empanachée et affublée de ses plus beaux
atours, cherchait à oublier qu'elle était la femme
d'un modeste traiteur, et elle se regardait simple-
ment comme la première invitée de la noce, voilà
tout!...
Le garçon et la demoiselle d'honneur vinrent après
elle, puis les autres invités, parmi lesquels nous de-
vons remarquer une bonne petite vieille en bonnet
de paysanne, que le marié désignait sous le nom de
ma tante Gertrude, et à laquelle il témoignait les
plus grands égards.
Le père Gouju conduisit sa jolie hôtesse dans le
salon de deux cents couverts, où devait se dresser la
table du festin. Pour le moment il n'y avait encore
sur cette table que du pain, un jambon, des fruits;
les invités devaient manger un morceau sur le
pouce pour ouvrir, disait-on, l'appétit, mais bien
plutôt, pour attendre patiemment l'heure du repas.
A l'un des bouts de la table un couvert était mis et,
selon l'usage, un bouillon attendait la mariée ( le
père Gouju faisait les choses selon les règles). Celle-
ci s'assit en riant à la place qu'on lui réservait, sans
s'émouvoir le moins du monde des compliments un
DONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX. 5
peu équivoques qui lui étaient adressés, et qui eus-
sent fait rougir toute autre jeune fille moins pure et
moins chaste qu'elle; il lui arriva même d'y répon-
dre avec une naïveté d'expression que, certes, elle
n'eût pas osé hasarder si, sous un vain prétexte de
convenance et de retenue, on lui eût fait de ces re-
commandations intempestives capables seulement de
ternir avant le temps sa blanche couronne.
CHAPITRE II.
Bonnes consciences et coeurs joyeux.
Tout le monde s'était bien promis de ne pas per-
dre un instant des plaisirs que promettait cette heu-
reuse journée. Aussi, dès que les convives eurent
fait, comme l'on dit, sauter les miettes, qu'il ne resta
plus sur la table que l'os du jambon orné de sa cou-
ronne de papier, et au fond des verres et des bou-
teilles que la valeur du rubis traditionnel, les groupes
se formèrent, et l'on se partagea les jeux. Les pères
de famille descendirent devant la porte, et, après
avoir quitté leurs habits, se mirent à jouer au ton-
neau. Les jeunes gens s'emparèrent du billard, au-
tour duquel des pots de bière sans cesse renouvelés
par les soins du père Gouju entretenaient la bonne
6 BONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX.
humeur des joueurs. Les demoiselles, qui ce jour-là
faisaient la loi, décidèrent qu'il fallait se dégourdir
les jambes pour le soir. Pour plusieurs d'entre elles
cette fête était la première à laquelle elles assistaient;
elles cherchèrent à apprendre, sous la direction d'une
de leurs obligeantes compagnes, les principales figu-
res des quadrilles, afin de ne pas embrouiller les
danses le soir, et de prendre leur part de plaisir. La
leçon fut bientôt sue, car, en vérité, la science de la
danse semble être innée chez les femmes. La troupe
joyeuse se mit à sauter en cadence au son de gais
refrains, et, faut-il le dire, celle qui les mit toutes
en train ce fut la tante Gertrude, la reine de la fête
après la mariée. Elle avait quitté tout exprès sa pro-
vince pour venir assister à la noce de son neveu An-
toine; aussi s'était-elle faite bien brave. Elle avait
tiré de son grand bahut la cornette de dentelle
qu'elle n'avait pas mise depuis la mort de son pauvre
défunt, puis sa belle robe de mérinos nacarat, un
peu fripée (il y avait si longtemps qu'elle était pliée
avec soin dans l'armoire!) et qui, déjà peu longue,
se trouvait ainsi encore raccourcie et laissait voir le
bas d'une petite jambe rondelette, fort bien faite, ma
foi, et des pieds qui, tout chaussés qu'ils étaient de
souliers ronds à larges boucles, eussent fait envie à
bien des femmes de Paris. Puis, le beau tablier de soie
et le fichu à larges fleurs, rien n'y manquait, rien,
pas même le ruban develours et lacroix d'or, souvenir
BONNES CONSCIENCE , ET COEURS JOYEUX. 7
d'un jour semblable il y avait quelque cinquante
ans. Et sur le bonnet, donc, la belle et large épingle
à anneau, qui attachait jadis la cravate du défunt,
et qu'elle lui avait donnée, elle aussi, comme signe
d'attachement. Le matin, ma tante Gertrude en avait
fait cadeau à son neveu; mais Antoine, un peu parce
qu'il savait combien sa tante tenait à ce bijou, un
peu parce qu'il n'eût pas osé le porter vu son ancien-
neté (le goût des antiquailles ne s'est pas encore
étendu jusqu'à la classe ouvrière), Antoine avait dé-
claré qu'il n'en prendrait possession que le lende-
main, et, sans trop se faire prier, ma tante Gertrude
avait rattaché l'épingle à son bonnet, et elle s'en
montrait aussi glorieuse que si elle eût porté la cou-
ronne de France.
Ma tante Gertrude aimait beaucoup mon neveu
Antoine ; aussi, à la nouvelle de son mariage était-
elle accourue pour s'assurer par elle-même qu'il
avait bien choisi, et comme elle avait trouvé Jaco-
bine, sa fiancée, plus charmante encore qu'elle ne s'y
attendait, elle ne se possédait pas de joie. Elle avait
commencé ou voulu commencer à lui faire un ser-
mon sur ses nouveaux devoirs, mais elle n'avait
trouvé que ces mots : Vous êtes bien jolie, ma fille,
ça ne gâte rien, mais faut être bonne. Et comme Ja-
cobine lui sautait au cou en l'embrassant, la bonne
femme s'essuya les yeux du revers de sa main, en
ajoutant : Allons, petite engeôleuse !... N'est-ce pas
8 DONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX.
que c'est un beau garçon que mon Antoine ? regar-
dez donc comme il est brave! Vous l'aimez bien, pas
vrai?... Là se bornait toute la morale de ma tante
Gertrude, et en effet n'est-elle pas la plus simple et
la plus sûre, n'est-on pas toujours disposé à rendre
heureux ceux que l'on aime, et à faire à leur bien-
être tous les sacrifices possibles,... sacrifices qui alors
deviennent des plaisirs. Il y aurait bien moins de
mauvais ménages si l'affection réciproque était plus
souvent consultée.
Dans son contentement ma tante Gertrude embras-
sait tout le monde, Jacobine plus que personne, et
trouvait toutes les jeunes filles charmantes, bien en-
tendu que Jacobine encore passait avant toutes. La
bonne femme s'était mêlée aux danses, et de sa voix,
encore fraîche vraiment! elle chantait des chansons
drôlettes, enseignait les rondes de sa chère Bretagne,
et lorsque ses forces ne lui permettaient pas de suivre
la foule joyeuse dans toutes ses évolutions, elle s'ar-
rêtait en battant la mesure du plat de ses deux mains,
et dansant des jambes comme les vieillards, puis elle
répétait, en songeant au défunt : « Le pauvre cher
homme, s'il était là, lui qui aimait tant à s'amuser ! »
L'histoire rapporte qu'en effet le mari de ma tante
Gertrude était un peu trop... Roger Bontemps; mais
pour les âmes bonnes et dévouées les torts de ceux
qui ne sont plus sont bien vite atténués et oubliés.
De temps en temps, Antoine, échappant à la sur-
BONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX. 9
veillance de son garçon d'honneur, entrait furtive-
ment dans le salon, et entourant de chacun de ses
bras sa bonne grosse tante et la taille flexible de Ja-
cobine, il imprimait sur le front de l'une et les joues
de l'autre de gros baisers dont le bruit réveillait
tout à coup l'attention de la demoiselle d'honneur
chargée de veiller sur Jacobine... Alors c'étaient des
rires et des joies !... on se poursuivait, en riant, au-
tour de la longue table, ce qui exposait bien un peu
les verres et les bouteilles du père Gouju ; mais di-
tes-moi un peu si quelqu'un de la société, ou le bon-
homme lui-même eût songé à y prendre garde...
Vous devez penser que le temps si joyeusement em-
ployé s'écoule rapidement; les coiffures se trouvaient
dérangées et ébouriffées ; mais M. Adolphe, garçon
coiffeur, et certainement un des plus aimables invi-
tés, offrit gracieusement son peigne à ces demoiselles,
ce qui fut bien vite accepté, car c'était encore un
plaisir que de se faire recoiffer. On se rendit donc en
foule dans la chambre de madame Gouju, et M. Adol-
phe, retroussant ses manches, se mit avec une grâce
adorable en devoir de montrer son talent, tout en se
félicitant à part lui d'être chargé d'embellir encore
de si charmantes têtes.
A tout seigneur tout honneur ; mais Jacobine ne
voulut point se faire coiffer la première. Il était ques-
tion d'ôter son voile, et la naïve jeune fille se trou-
vait si jolie sous ce fin réseau de tulle, qu'elle ne
1.
10 BONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX.
voulait le quitter que le plus tard possible, encore
n'y consentit-elle qu'à la condition qu'on le lui re-
placerait de manière à ce que, sans la gêner, il pût
entourer son cou et ses blanches épaules.
A chaque gracieuse tête qui venait s'incliner sous
le peigne de M. Adolphe, c'était des exclamations
de joie et des éloges qui faisaient palpiter d'aise le
brave garçon et augmentaient encore son orgueil,
déjà passablement développé. « Ma chère, tu es char-
mante, » se hâtait de dire Jacobine, lorsqu'une de
ses compagnes faisait tout bas la moue, se croyant
moins jolie, tout simplement parce que sa coiffure
avait tenu moins de temps qu'une autre à rajuster.
« Sont-elles heureuses ces chères enfants !... Que
c'est donc bon d'être jeune ! «Telles étaient les accla-
mations que l'on entendait dans le groupe des papas
qui montraient à l'entrée de la porte leurs visages
curieux. « Hem! dis donc, ma pauvre vieille, il est
bien loin de nous ce temps-là... disait un gros père
à une femme d'une quarantaine d'années, à la figure
encore fraîche et joyeuse. —Je crois bien, répondit-
elle, mais je m'en souviens bien tout de même!
Après tout, chacun son tour; et quand on a une fille
à marier, on en prend son parti, ajouta-t-elle, en
désignant du regard une charmante enfant de quinze
ans qui, par une petite coquetterie féminine bien
pardonnable, avait détaché son peigne et fait retom-
ber sur ses épaules la plus magnifique chevelure
BONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX. 11
blonde que vous ayez jamais vue !... — Et dire, père
Morin, que vous attacherez je ne sais combien de
billets de banque à ces beaux cheveux-là, ajouta un
gros marchand de vin de Joinville-le-Pont, en pous-
sant du coude son grand benêt de fils pour l'inviter
à dire un mot à son tour ; mais le nigaud, au lieu
d'avancer, recula, et en se reculant il marcha sur le
pied de la demoiselle d'honneur, qui entrait pour se
faire coiffer... Celle-ci poussa un cri, et feignant de
se trouver mal, s'appuya un peu plus que la douleur
ne l'y forçait sur le bras du garçon d'honneur qui
la conduisait; puis elle s'approcha en marchant
avec un peu de prétention, et vint s'asseoir devant
M. Adolphe. A la rose blanche que lui avait donnée
Jacobine elle avait joint une branche de lilas blanc,
arrangée de telle sorte, qu'à deux pas on pouvait la
prendre pour des boutons d'oranger, et comme sa
robe était exactement pareille à celle de la jeune
fiancée, il en était résulté plusieurs méprises qui n'a-
vaient point du tout paru lui déplaire. Elle fit à
M. Adolphe plusieurs recommandations avant de se
décider à laisser détacher ses cheveux, parce que le
matin, disait-elle, un jeune homme bien habile l'a-
vait coiffée ! M. Adolphe, peu flatté de celte réflexion
maladroite, allait répliquer aigrement peut-être,
lorsqu'un regard suppliant de Jacobine l'arrêta, et
il reprit son peigne.
Pendant que tout ceci se passait dans la chambre
12 BONNES CONSCIENCES ET COEURS JOYEUX.
de madame Gouju, la grande salle du festin re-
tentissait des éclats de rire les plus francs; les jeu-
nes garçons, sous prétexte d'aider aux marmitons,
y étaient allés pour mettre le couvert, et par leur
maladresse ou leurs plaisanteries ils embarrassaient
cent fois plus qu'ils n'étaient utiles; c'était à qui fe-
rait le plus de niches aux petits gâte-sauce; ceux-ci
riaient de tout leur coeur et trouvaient ces messieurs
bien aimables, surtout en comptant les sous que leur
glissaient des mains amies pour qu'ils pussent faire
la fête à leur tour. Le père Gouju avait pour un in-
stant repris son tablier de cuisine et dressait les plats
principaux; quelques-uns de ses joyeux convives
étaient descendus près de lui et s'amusaient à le faire
enrager, en feignant de vouloir tremper leurs doigts
dans la sauce.
Enfin, à la satisfaction générale, le repas se trouva
servi; et comme le dernier coup de peigne venait
d'être donné à la coiffure de Jacobine, chacun s'em-
pressa de se mettre à table; le règne de M. Adolphe
finissait, celui du père Gouju commençait.
Le salon de deux cents couverts ne renfermait
alors que quarante convives, mais tous bien décidés
à manger comme quatre et à faire du bruit comme
dix.
Le repas devait être long, puis après le repas le
bal, bien long aussi sans doute ; Car, au moment où
les voitures s'éloignaient, le cocher ayant demandé à
LE PERSONNEL DE LA NOCE. 13
quelle heure il fallait venir chercher la mariée...
« Bien tard, bien tard..., » avaient répondu les voix
joyeuses.
CHAPITRE III.
Le personnel de la noce.
J'ai bien envie, pendant que l'on est à table, de jeter
avec vous un coup d'oeil sur le personnel de la noce.
Nous connaissons déjà ma tante Gertrude, la franche
Bretonne; parlons un peu des mariés :
Antoine avait vingt-huit ans, c'était un bon et
brave garçon à la figure grave, réfléchie et au carac-
tère peu communicatif; resté orphelin de bonne
heure, il avait pris l'habitude de concentrer en lui-
même toutes ses sensations; il parlait peu; ses réso-
lutions étant aussi irrévocables que promptement
prises, il ne croyait pas devoir les appuyer de longs
discours. La bonne Gertrude, qui l'avait élevé, était
autrefois sa confidente et possédait tous ses petits
secrets d'enfant; mais plus tard il l'avait quittée pour
faire son tour de France, et comme il vint ensuite se
fixer à Paris, cette douce intimité fut détruite, sans
que L'amitié qui l'unissait à la bonne femme en souf-
frît au fond ; mais une lettre qu'il lui écrivait au jour
14 LE PERSONNEL DE LA NOCE.
de l'an et à sa fête, la réponse qu'à son tour elle lui
adressait par l'intermédiaire du magister, étaient
désormais les seuls liens qui vinssent lui rappeler
qu'autrefois il avait eu une famille. Antoine était
ébéniste, il était probe, rangé, économe, générale-
ment aimé de ses camarades; mais il n'était, comme
ouvrier, ni meilleur ni plus mauvais qu'un autre ; il
avait appris son état en conscience, juste ce qu'il lui
en fallait pour vivre sans rien devoir à personne ; il
ne cherchait point à en apprendre davantage, et il ne
pensait même pas à suivre l'école gratuite de dessin
établie récemment.
Il rencontra Jacobine chez la maîtresse lingère où
celle-ci allait en journée, et où il avait été appelé
pour différents travaux... Ces travaux durèrent long-
temps, car Antoine ne semblait pas trop pressé de
les terminer; quand ils le furent, il chercha les
moyens de revoir Jacobine; il la suivit plusieurs fois
sans en être vu, prit des informations et ne tarda pas
à acquérir la certitude que la vie de la jeune fille
était aussi régulière que sa tenue était honnête et
modeste. Jacobine vivait avec Hélène, sa cousine,
comme elle orpheline; celle-ci travaillait chez une
couturière, et les deux jeunes filles habitaient une
chambre qu'elles entretenaient à frais communs;
mais le bruit courait que la plus grande charge du
ménage retombait sur Jacobine, que les meubles les
plus utiles étaient les fruits de ses épargnes, etc. On
LE PERSONNEL DE LA NOCE. 15
ajoutait aussi qu'Hélène, d'un esprit assez impérieux,
tyrannisait Jacobine, au caractère doux, mais faible
et facile à dominer. On disait même que si quelque-
fois Jacobine avait les yeux rouges, c'était à la suite
de querelles violentes où Hélène la menaçait de se
séparer d'elle; et Jacobine, effrayée à la pensée de
vivre seule, faisait tout ce que sa cousine voulait.
Antoine était bien un peu contrarié de trouver
dans Jacobine cette faiblesse de caractère, faiblesse
souvent blâmable, et qui peut causer de grands
maux, car c'est rarement vers le bien que nous pous-
sent ceux qui ont intérêt à nous dominer. Cependant,
comme il n'avait l'intention de profiter de la douceur
de Jacobine que pour la forcer à être heureuse, et
qu'il espérait bien la préserver de toute influence
dangereuse, il résolut de l'épouser; et entre la réso-
lution et le fait, il ne s'écoula, après avoir demandé
la main de Jacobine à sa maîtresse ouvrière, que le
temps nécessaire pour la publication des bans. La
jeune fille, qui depuis quelque temps était devenue
fort triste, sans doute parce qu'il n'y avait plus de
meubles à réparer chez sa maîtresse, accepta avec
joie la demande d'Antoine, et nous les voyons au-
jourd'hui réunis chez le père Gouju.
Le petit homme était Breton; il avait connu le
père d'Antoine qui, en mourant, lui avait recom-
mandé son fils. Mais bientôt les affaires ayant appelé
M. Gouju à Paris, il avait été, à son grand regret,
16 LE PERSONNEL DE LA NOCE.
obligé de quitter le fils de son ami, et il le perdit de
vue pendant plusieurs années. Mais lorsqu'un jour
il le rencontra qui se promenait solitairement le long
du canal, il lui sauta au cou, l'embrassa à l'étouffer,
et dès ce moment il lui ouvrit son coeur et sa mai-
son. Le brave jeune homme accepta l'un pour y ver-
ser ses chagrins et ses plaisirs, ses craintes et ses es-
pérances; mais il refusa l'autre et continua à vivre
dans la chambrette qu'il avait louée en arrivant à
Paris et meublée du fruit de ses économies. Dès lors
le père Gouju fut son second père, et jour par jour,
heure par heure, il l'instruisit de toutes ses actions.
Aussi s'aperçut-il de l'amour d'Antoine pour Jaco-
bine avant que celui-ci même s'en doutât. Mais
comme il connaissait un peu la jeune fille, et qu'il
la savait honnête et sage, il ne s'opposa pas au ma-
riage.
La noce avait dû tout naturellement se faire chez
lui. « Sois tranquille, mon garçon, avait-il dit à
Antoine, je te soignerai cela, et tu verras. Je ne suis
pas assez riche pour t'en faire cadeau; d'ailleurs, tu
ne le voudrais pas ; mais ce ne sera pas cher, va !... »
En effet, le brave homme se surpassa, et il est à croire
qu'il oublia quelques articles, et des plus fins, dans
le compte qu'il présenta à son protégé, et dont celui-
ci trouva le total bien minime.
Hélène était une belle grande fille aux yeux noirs,
au caractère décidé, à l'imagination active. Ouvrière
LE PERSONNEL DE LA NOCE. 17
habile et intelligente, elle avait, comme on dit, des
doigts de fée... Aussi lui confiait-on les ouvrages les
plus difficiles, et elle gagnait beaucoup plus que ses
compagnes d'atelier, sur lesquelles elle avait acquis
une sorte d'autorité, et qui, moitié par raillerie,
moitié par entraînement, ne l'appelaient que la belle
Hélène. Si les qualités de la jeune fille eussent été
sagement dirigées, elles l'eussent menée au bien;
malheureusement elle manquait de conseils, et sur-
tout d'un mentor auquel elle dût obéir; loin de là,
elle ne voyait que des êtres disposés à lui céder en
tout; sa maîtresse était elle-même trop légère pour
lui donner de bons avis et de bons exemples; et Ja-
cobine, la douce Jacobine, ne songeait certainement
pas à se soustraire à cette domination que sa cousine
étendait autour d'elle.
Hélène était devenue excessivement coquette et
personnelle; bien peu de cet argent si facilement
gagné entrait dans le petit ménage... Elle aimait
beaucoup les plaisirs, les fêtes, la toilette !... Quand
sa cousine se maria, elle éprouva une sorte de dé-
pit... Comment! elle! la brillante Hélène, plus âgée
que Jacobine de trois ans, n'avait point encore été
demandée ! et celle qui lui était si inférieure de tous
points se mariait la première!... Elle eut quelque
peine à cacher son chagrin; mais elle se consola
pourtant, en se disant que si elle l'avait bien voulu,
sans aucun doute elle eût trouvé un bon parti, car
18 LE PERSONNEL DE LA NOCE.
tant de jeunes gens lui faisaient la cour et s'occu-
paient d'elle, dans les endroits où elle allait avec sa
maîtresse!.. Mais en cela elle se trompait : un homme
honnête et sensé pourra bien s'amuser quelques in-
stants d'une coquette, mais delà à la prendre pour
femme, il y a loin, et il lui préférera toujours une
jeune fille modeste et laborieuse pour en faire la
compagne de sa vie et la mère de ses enfants. Hélène
ne le comprenait pas; bien au contraire, elle ne
douta pas que parmi les invités de la noce de Jaco-
bine elle ne trouvât enfin un homme, qui, ébloui de
sa beauté et de son esprit, ne réparât, en l'épousant
promptement, ce qu'elle appelait une erreur de date.
Elle fut ce jour-là plus coquette encore qu'à l'or-
dinaire; elle n'avait auprès d'elle ni une mère, ni
une amie assez dévouée pour s'en alarmer. Et, du
reste, tout le monde était si occupé à s'amuser, que
nul ne songeait à s'en apercevoir. La tante Gertrude
seule, malgré sa bienveillance générale, éprouvait
pour Hélène une sorte de répulsion. Peu au fait de
ses manières et do ses grands airs, tout cela lui dé-
plaisait beaucoup, et elle répétait en hochant la tète :
« En v'là une jeunesse qu'est bien délurée. »
Mais justement ces manières et ces grands airs
amusaient excessivement Bastien le Mirandais, le
garçon d'honneur. Il était ouvrier charpentier et
passait pour un des plus habiles dans son état; mal-
heureusement les jours de chômage étaient fréquents
LE PERSONNEL DE LA NOCE. 19
avec lui, car, ainsi qu'Hélène, il ne songeait qu'à se
divertir et le plus léger prétexte lui en fournissait
l'occasion; du reste, brave garçon, joyeux compa-
gnon, ayant une mauvaise tête, mais un coeur dé-
voué, aimant et facile à mener, il riait beaucoup des
boutades, des caprices et des exigences d'Hélène, et
il se trouvait fort heureux que la circonstance lui
fournît toute la journée l'occasion d'être le cavalier
d'une aussi belle personne. Hélène ne l'avait d'abord
pris pour but de ses agaceries qu'afin d'exciter la
jalousie et la vanité des autres jeunes gens; mais
bientôt elle crut découvrir dans Bastien toutes les
qualités qu'elle cherchait dans un mari, la gaieté
jointe à la complaisance et à la douceur, et elle tourna
toutes ses batteries de ce côté. Nous verrons plus loin
si elle réussit.
Quant à Bastien, il est sûr que ses pensées n'al-
laient pas si loin et qu'il jouissait pleinement de
l'occasion qui se présentait de s'amuser.
Les autres convives étaient, d'abord, la maîtresse
de Jacobine, bonne et digne femme, peu brillante
mais véritable mère pour ses ouvrières; elle sentait
toute la sainteté de la tâche qui lui était imposée
dans la direction de jeunes filles auxquelles il fallait
faire aimer le travail et qu'elle devait tourner vers
le bien par ses conseils et surtout par son exemple.
Aussi ses ouvrières ne songeaient guère à se plain-
dre de leur vie de labeur, en voyant leur bonne maî-
20 FIN DE LA FÊTE.
tresse s'y résigner pour elle-même, et elles aimaient
sincèrement leur chère madame Benoît. Nous ne
dirons qu'un mot de la maîtresse d'Hélène, c'est
qu'elle offrait un contraste frappant avec madame
Benoît : légère, coquette, étourdie, elle ne songeait
guère à la conduite de ses ouvrières, pourvu qu'elles
fussent exactes à l'heure, et habiles à exécuter l'ou-
vrage qu'elle leur donnait.
Les compagnes de Jacobine, celles d'Hélène, quel-
ques amis d'Antoine et de Bastien, plusieurs ména-
ges, de bons ouvriers, tels étaient les conviés et tous,
nous l'avons dit, étaient disposés à s'en donner à qui
mieux mieux.
CHAPITRE IV.
fin de la fête.
Le bal se prolongea fort avant dans la nuit ou
plutôt dans le matin; cependant les plus belles choses
ont une fin, et il fallut songer à se séparer. Antoine,
qui savait fort bien que Jacobine ne retrouverait pas
souvent de pareilles fêtes, avait voulu l'en laisser
jouir jusqu'au dernier moment, et les deux nou-
veaux époux ne sortirent que les derniers de la mai-
son du père Gouju après avoir remercié et embrassé
FIN DE LA FÊTE. 21
leurs invités, et en emportant leurs voeux et leurs
bénédictions. Lorsque tout le monde fut congédié,
ils s'en allèrent gaiement tous deux, bras dessus,
bras dessous, parce que le cocher qui devait les em-
mener s'en était allé ennuyé d'attendre, ou plutôt
parce qu'il avait profité un peu trop de l'invitation
que lui avait faite le garçon de cuisine de se rafraî-
chir en l'honneur de la mariée.
Bastien et ma tante Gertrude se chargèrent de re-
conduire Hélène.
Il n'est point de bonne fête sans lendemain, et ce
lendemain se trouvait justement un dimanche. Aussi
le père Gouju invita-t-il les nouveaux époux à venir
avec Bastien et Hélène manger les restes, c'était une
manière de parler, car les convives avaient si bien tra-
vaillé la veille, qu'il ne restait pas de quoi nourrir un
moineau, mais n'importe : le père Gouju avait décidé
qu'il y en avait pour dix personnes au moins, en fai-
sant, il est vrai, quelques additions. On se rendit
donc chez lui, bien entendu que ma tante Gertrude
était de la partie. Cette journée ne fut en rien sem-
blable à celle de la veille : on est rarement bien gai
le lendemain d'un jour où l'on s'est beaucoup amusé;
la fatigue, jointe à une espèce de découragement,
s'empare si bien de vous, que vous vous ennuyez,
sans trop savoir pourquoi. Cependant Antoine et
Jacobine, tout entiers à leur bonheur, n'éprouvè-
rent pas la lassitude générale : assis à côté l'un de
22 FIN DE LA FÊTE.
l'autre, ils causèrent longtemps de leurs projets
d'avenir, réglèrent les occupations de leur petit mé-
nage, qui deviendrait plus nombreux petit à petit,
et les deux jeunes gens, en se serrant la main, fai-
saient les plus doux rêves du monde.
Ma tante Gertrude, peu habituée à passer la nuit,
à danser, et Dieu sait si elle s'en était donné ! tom-
bait de fatigue ; après le dîner elle s'arrangea de
son mieux dans un fauteuil et s'endormit les mains
croisées sur le ventre ; les autres convives se disper-
sèrent.
Le père Gouju et sa femme furent forcés de s'ab-
senter pour veiller à leur maison qu'ils ne pouvaient
abandonner deux jours de suite. Hélène et Bastien
restèrent seuls, ou à peu près. La première ennuyée,
fatiguée, et jalouse du bonheur de sa cousine, se
montra fort maussade. Elle était un peu revenue sur
le compte de Bastien; elle trouvait que la veille il
s'était montré d'une gaieté bien bruyante, et quand
ils s'étaient séparés, elle avait cru s'apercevoir qu'il
avait fait pendant la soirée de trop fréquentes liba-
tions. Quelle déception pour une personne aussi dé-
licate qu'Hélène ! Aussi se prétendit-elle malade pour
n'être point forcée de répondre à ses compliments
saugrenus. Bastien, au contraire, n'avait vu Hélène
qu'à travers le prisme des légères fumées de Bacclius;
il se la rappelait vive et charmante, il lui trouvait
toutes les qualités les plus désirables du monde, et
PREMIER JOUR DE TRAVAIL ET DE BONHEUR. 23
il se monta si bien la tête qu'il en était pour ainsi
dire épris lorsqu'il la revit. Ne pouvant croire à un
changement si brusque dans ses manières et ses sen-
timents, il la crut réellement souffrante, la plaignit,
et, par extraordinaire, ce qui prouvait bien la force
de son entraînement, il modéra pour elle les éclats
de sa voix et de son bon gros rire. Hélène, dont per-
sonne ne s'occupait, commença à trouver Bastien
moins désagréable et quand ils se séparèrent, ils
étaient redevenus bons amis.
CHAPITRE V.
Premier jour de travail et de bonheur.
Antoine avait décidé que Jacobine ne retournerait
pas en journée chez madame Benoît. « Ce n'est pas
la femme qui doit travailler pour faire aller le mé-
nage, disait-il, c'est l'homme que cela regarde. Si
tu gagnes quelque chose en prenant de l'ouvrage à
la maison, tant mieux; mais tu ne peux t'absenter
toute une journée. Qui donc me ferait mon dîner à
deux heures?... j'ai assez de la gargotte, à pré-
sent. »
Jacobine trouvait que son mari avait raison ; elle
regrettait bien un peu ses compagnes d'atelier avec
24 PREMIER JOUR DE TRAVAIL ET DE RONHEUR.
lesquelles on chantait, on riait tout le long du jour;
mais le plaisir de se trouver chez soi, bien chez soi,
effaça vite ce léger chagrin, d'autant plus qu'il n'y
avait plus là les exigences un peu tyranniques d'Hé-
lène, et c'était vraiment un plaisir d'obéir à Antoine
si doux, si tendre ! Jacobine se promit bien de n'a-
voir jamais d'autre volonté que celle de son mari, ce
qui était bien facile puisqu'il disait toujours comme
elle.
Le lendemain Antoine retourna à son travail, ma
tante Gertrude sortit de bonne heure pour aller pas-
ser la journée chez une ancienne amie, et Jacobine
se mit à ranger les différents objets qu'elle avait ap-
portés chez son mari ; le temps passe vite quand on
s'occupe : deux heures arrivèrent, et, comme on le
pense bien, Antoine fut exact, le timbre de la petite
pendule d'acajou vibrait encore, lorsqu'il entra, em-
brassa sa femme, et s'assit joyeusement à la table
qu'elle avait dressée; table bien petite, où leurs ge-
noux se touchaient, où tout était joie et bonheur.
Aussi le petit dîner frugal apprêté par Jacobine leur
parut-il plus délicieux que le plus beau repas du
monde; ils se choisissaient mutuellement le morceau
le meilleur, et riaient de bon coeur lorsque l'un
d'eux avait forcé l'autre à l'accepter ! Quel bon dî-
ner! aussi furent-ils vivement contrariés lorsque
l'on frappa à la porte.
C'était Hélène; elle était en grande toilette et rou-
PREMIER JOUR DE TRAVAIL ET DE BONHEUR. 25
git un peu en voyant le couvert mis et le repas à
moitié fini. Jacobine lui sauta au cou, et Antoine lui
offrit de partager leur dîner, mais Hélène refusa;
elle sortait de table, disait-elle, et elle n'aurait pu
manger une bouchée de plus sans se faire mal.
« Comme te voilà belle, dit Jacobine, tu ne travailles
donc pas aujourd'hui? — Non, dit Hélène, en rou-
gissant encore plus, nous avons rendu l'ouvrage
pressé l'autre jour, et, comme il y avait peu de chose
à faire, j'ai préféré venir te voir. — Et tu as bien
fait, se hâta de reprendre Jacobine, car cela doit être
bien triste de demeurer maintenant toute seule... Il
est vrai que ce ne sera pas pour longtemps puisque
tu viendras occuper près de nous la première cham-
bre vacante; alors nous serons toujours ensemble !
— Bon, dit Antoine galamment, si mademoiselle
Hélène ne se marie pas avant que la chambre soit
libre. —Je ne pense pas à me marier, dit Hélène;
d'ailleurs, il faut trouver un mari... et tu vois qu'il
n'y a pas presse, ajouta-t-elle avec un sentiment de
jalousie, car je suis plus âgée que toi. »
Elle achevait à peine ces mots, que Bastien frappa
et entra. Il avait ses habits des jours de fête, mis
avec une certaine coquetterie, le chapeau sur l'o-
reille et la canne à la main. « Comment ! s'écria-
t-il, vous voilà déjà dans votre coin : on dirait que,
comme deux hiboux, vous craignez le soleil ! Est-ce
que ce beau temps ne vous donne pas l'envie de
2
26 PREMIER JOUR DE TRAVAIL ET DE BONHEUR.
vous promener un peu? Vous n'avez pas l'air d'y
songer, ma foi, ajouta-t-il, en voyant le tablier de
travail d'Antoine et la toilette de Jacobine, petite
toilette bien proprette, bien Manchette, mais qui in-
diquait suffisamment que la jeune femme ne son-
geait point à sortir. — Mais, reprit Antoine gaie-
ment, il faut bien se remettre à travailler. — Bah !
le travail sera pour un autre jour ! Quand j'ai vu le
soleil, je me suis dit : Allons trouver les amis; au
commencement d'un mariage, on doit se réjouir un
peu, et nous irons tous avec mademoiselle Hélène et
madame Gertrude dîner à la barrière... N'est-ce pas,
mademoiselle, continua-t-il, en s'adressant à Hé-
lène, que c'est votre avis aussi ? » Celle-ci devint
pourpre, et reprit sèchement : « C'est par un pur
hasard que vous me trouvez ici, monsieur... — Je
le sais bien, répondit gauchement Bastien, dont la
voix s'arrêtait dans le gosier comme s'il eût avalé
une bouchée de travers, je le sais bien, c'est ce que
je disais... mais puisque nous voilà tous, partons...
Je meurs de faim, moi, d'abord, et vous aussi,
n'est-ce pas, mademoiselle?» Jacobine, qui ne com-
prenait rien à l'air embarrassé de sa cousine, ré-
pondit aussitôt : « Hélène vient de dîner, elle n'a
pas faim. — Oh! bah ! s'écria Bastien, cela n'est pas
possible. — Es-tu fou, reprit Antoine, tu ne veux
pas que mademoiselle Hélène ait dîné? Allons, c'est
un peu fort; va, mon pauvre Bastien, tu n'auras pas
TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR. 27
beaucoup de pratiques aujourd'hui, tu feras bien
de remettre tes invitations à dimanche, n'est-ce pas,
petite femme? Alors nous irons où tu voudras...»
Bastien était évidemment fort contrarié, il prome-
nait de l'un à l'autre son regard surpris et indécis;
un coup d'oeil d'Hélène lui apprit ce qu'il devait
faire. « Allons, dit-il, en voyant cette dernière jeter
avec dépit son châle sur le lit de Jacobine, ce sera
partie remise. — Viens-tu? reprit Antoine, qui avait
endossé sa veste ? » Bastien ne paraissait pas pressé
de partir; Hélène voulut remettre son châle; mais
Jacobine l'en empêcha. « Reste donc avec moi, lui
dit-elle, tu n'es pas pressée puisque tu ne travailles
pas. » Les deux hommes partirent; Hélène, qui avait
quelque peine à dissimuler sa mauvaise humeur,
s'approcha de la fenêtre, et les regarda s'éloigner
sans vouloir répondre aux témoignages d'affection
de Jacobine.
CHAPITRE VI.
Tout ce qui reluit n'est pas or.
Le dimanche arriva enfin, et la promenade com-
mença sous les plus heureux auspices. Jacobine,
qui n'était sortie dans la semaine que pour aller
28 TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR.
chercher et reporter son ouvrage, et pour les besoins
de son petit ménage, ne se possédait pas de joie de
se montrer dans les rues au bras de son cher An-
toine. Hélène avait une robe toute neuve, une robe
de soie qu'elle étalait avec orgueil, et Bastien, qui
l'accompagnait, semblait auprès d'elle un esclave
soumis prêt à obéir à son moindre signe, à accom-
plir toutes ses volontés. Quant à ma tante Gertrude,
elle se reportait, par la pensée, aux beaux jours de
sa jeunesse, en assistant à la lune de miel de son
cher Antoine. Elle n'avait point voulu prendre son
bras, comme le lui avait offert Jacobine. « Pas du
tout, avait-elle dit, je ne veux pas séparer ce que
le bon Dieu a uni, et puis j'aime mieux marcher
seule ; à quoi cela te servirait-il d'être mariée, si tu ne
donnais pas le bras à ton mari? » Elle allait donc
gravement à côté d'eux, les admirant, les caressant
du regard, et elle eût volontiers arrêté les passants
pour leur dire : «Mais voyez donc mes enfants,
comme ils sont beaux ! »
Bastien avait tout le temps de faire la cour à Hé-
lène, et il semblait le mettre très bien à profit. Tout
le monde partit donc heureux, content et disposé à
jouir de la magnifique journée qui se préparait;
malheureusement ce calme et ce bon accord ne de-
vaient pas durer, de même qu'il arrive souvent que,
malgré le plus beau temps du monde, le ciel se
trouve tout à coup obscurci, et que la foudre éclate,
TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR. 29
alors qu'on y songeait le moins, de même la dissen-
sion se mit dans la petite société lorsqu'il fut ques-
tion de dîner. Antoine, qui consultait la raison et sa
bourse, proposa de choisir un endroit modeste où
ils n'auraient point à craindre une dépense trop
forte ; mais Hélène, qui avait compté que l'on dînerait
chez un restaurateur en renom, et qui n'avait fait sa
belle toilette que dans cette intention, déclara qu'elle
n'irait certainement pas dans une mauvaise auberge
pour y salir sa robe, et se trouver avec toute sorte
de monde; que si cela convenait à Jacobine, elle
pouvait le faire; mais que, quant à elle, elle préférait
rentrer. Le ton dédaigneux dont elle prononça ces
mots fit monter le rouge à la figure d'Antoine; il se
contraignit cependant tout en disant que mademoi-
selle Hélène pourrait fort bien aller dans l'endroit
où il avait l'intention de conduire Jacobine. Bien
entendu que Bastien fut du parti d'Hélène, sans s'a-
percevoir de ce qu'il y avait en cela de peu aimable
pour ses amis et pour lui-même; mais Jacobine, qui
vit que l'on allait se fâcher, et tout en reconnaissant
qu'Antoine avait raison, hasarda cependant cette
réflexion que le lundi précédent Antoine avait dit à
Bastien : « Nous irons où tu voudras. » Ce souvenir
mit tout le monde d'accord, et l'on se rendit dans le
restaurant des gens comme il faut, selon l'expression
d'Hélène.
Mais là s'élevèrent d'autres difficultés; il s'agis-
2.
30 TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR.
sait de commander le dîner, et on s'aperçut bientôt,
aux prix élevés marqués sur la carte, que l'on dé-
passerait facilement la petite somme dont on était
convenu; il fallut donc se résigner à ne prendre que
peu de chose, et les garçons du restaurant ne firent
pas à leur tour grande attention à une société qui
faisait si peu de dépense, et ils servirent lentement
et mal.
D'un autre côté, on avait voulu se distinguer et
demander des mets inconnus, et il se trouva que ces
mets ne furent du goût de personne ; Jacobine re-
grettait tout bas le petit dîner bien simple qu'elle
apprêtait dans la semaine. La bonne dame Gertrude
répéta plusieurs fois tout haut qu'elle préférait à
toutes ces chateries une bonne platée de lard aux
choux, et ces paroles faisaient mourir de honte Hé-
lène, qui regardait avec angoisse autour d'elle, pour
s'assurer que personne ne les avait entendues. D'un
autre côté, la vanité de la jeune fille avait cruelle-
ment souffert; sa toilette, dont elle attendait tant
d'effet, n'attira pas le moindre regard, et elle fut
forcée de s'avouer que si elle eût été très élégante et
très remarquable chez des personnes de sa condition,
elle était de beaucoup inférieure à toutes celles qui
l'entouraient alors. Son amour-propre blessé la ren-
dit maussade, et comme son humeur servait de ther-
momètre à celle de Bastien, celui-ci ne desserra pas
les dents.
TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR. 31
On sortit donc de table après avoir beaucoup dé-
pensé et fort mal dîné, puis on descendit sur les
boulevards, assez embarrassé de trouver un moyen
de passer la soirée. Jacobine avait espéré aller au
spectacle; mais comment oser en parler à Antoine...
et l'entraîner à acheter trois ou quatre billets, d'au-
tant plus qu'elle pensa bien qu'Hélène ne se conten-
terait pas comme elle d'une place modeste; elle ne
dit donc rien, et l'on se promena silencieusement,
puis l'on se sépara, et, comme par un accord tacite,
Bastien emmena Hélène.
« J'ai bien faim, dit Antoine, en rentrant. — Et
moi aussi, et moi aussi, répétèrent les deux femmes.
— Comme c'est heureux, dit Jacobine, que j'aie en-
core un peu de boeuf d'hier ! » On se partagea gaie-
ment le morceau qui restait; on mangea, on rit de
bon coeur; ce repas fut beaucoup plus joyeux que
celui du brillant traiteur. « Comme on est bien chez
soi, dit Jacobine. Ma bonne tante, mangez donc
encore ceci. — Merci, ma fille, merci, je n'ai plus
faim, et cependant je n'ai jamais rien mangé de
meilleur. — Ma foi, reprit Antoine, j'avais bien
besoin de cette réparation. Ça ne me va pas du tout,
leurs sauces et leurs ragoûts; vive Jacobine pour
faire de bonne cuisine; ma tante, à la santé de Ja-
cobine. — Ma foi oui, à ta santé, ma fille; à votre
santé, mes enfants. —Vois-tu, Jacobine, continue
Antoine, je n'ai pas voulu te contrarier; mais j'au-
32 TOUT CE QUI RELUIT N'EST PAS OR.
rais bien mieux dîné au Petit Caporal ; tu sais où
nous sommes allés avec ma tante et ta maîtresse, le
jour où tu m'as promis d'être ma femme. — Moi
aussi, dit Jacobine, mais Hélène n'aurait pas voulu.
— Moi, je ne l'aime pas, votre mademoiselle Hé-
lène, avec sa belle robe et ses grands airs... — Je
vous assure, matante, qu'elle est très bonne enfant.
— C'est possible, ma fille, mais je n'aime pas ces
saintes ni touches qui prennent leur pain du bout
des doigts et mangent du bout des lèvres; avec tous
ses beaux affiquets, ça ne peut pas faire une bonne
ménagère. — Hélène a beaucoup d'ordre, en vérité,
insista Jacobine, et puis elle gagne beaucoup, parce
qu'elle est fort adroite... — Tout ça, je ne dis pas,
reprit la bonne femme; mais vois-tu, ma fille, l'im-
portant dans un ménage n'est pas tant la manière de
gagner l'argent que celle de le dépenser..., et m'est
avis qu'Antoine a bien fait de te choisir, car tu as là,
mon garçon, une bien bonne petite femme. —Oh ! je
le sais bien, ma tante, reprit-il en imprimant deux
bons gros baisers sur les joues fraîches de Jaco-
bine.

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