Deux Mots sur la "Minerve française"

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Impr. de Migneret (Paris). 1818. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1818
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DEUX MOTS
SUR
LA MINERVE FRANÇAISE.
DEUX MOTS
SUR
LA MINERVE FRANÇAISE.
Toute puissance est faible à moins que d'être unie.
(J. DE LA FONTAINE.)
A PARIS,
Imprimerie de MIGNERET, rue du Dragon, N° 20.
1818.
DEUX MOTS
SUR
LA MINERVE FRANÇAISE.
Toute puissance est faible à moins que d'être unie.
(J. DE LA FONTAINE.)
CES deux mots sont d'un homme qui ne sait ni le
grec, ni le latin , ni l'anglais, ni l'allemand, en un
mot, qui ne sait rien : mais il le sait bien ; mais il sait
qu'il est Français ; qu'ayant à choisir entre bon ,
vrai, loyal, ou mauvais, faux, exécrable, son choix
ne sera jamais , jamais douteux.
Mais il sait qu'à travers les ruines fumantes, les
cadavres mutilés, les hommes assassinés, l'autel et
le trône ensanglantés, il a vu s'écouler ses belles an-
nées, les jours affreux de la révolu tion, et il avoue
qu'il n'est pas curieux d'en traverser encore une pa-
reille , qui même serait pire ; car les hommes ne
connaissent pas de bornes dans le mal; une fois
qu'ils ont rompu tous les freins de la société, qui
peut dire où leur malice s'arrêtera ? Si l'on a empoi-
sonné les premiers jours de l'âge dans nos provinces,
abreuvé le coeur de tant de peuples d'amères larmes
hélas! qu'on laisse à ceux à qui une vieillesse est
réservée, la consolation de descendre paisiblement
dans la nuit du tombeau, sans troubles pour soi-
même, sans alarmes pour ceux qui nous survivront !
1.
( 2 )
Voilà bien des mots , sans y trouver les deux que
nous avons annoncés ; oui, voilà bien des mots pour
éviter de se faire connaître, ne nous souciant point
de nous engager dans une guerre de plume avec qui
que ce soit. Mais , au reste, on n'en aurait pas avec
moi dans aucun cas, par la raison qu'à tout ce qu'un
journaliste pourrait m'adresser dans son journal, je
me bornerais à lui souhaiter le bonjour dans un
autre.
Parmi les Minerves que Saint-Clément d'Alexan-
drie reconnaissait, il en était une qu'on disait être
fille de Saturne, inventeur de l'art de la guerre ;
une autre était considérée comme, étant issue de Ju-
piter même.
Je ne connais pas bien les ancêtres de la Minerve
française ; je sais qu'elle se dit descendre en ligne
directe d'un certain Mercure inconnu aux dieux et
souvent peu digne de paraître sous les yeux des
mortels. Ce que je sais bien, c'est que les deux cents
ans de son existence, sont la plus longue et la plus
difficile de ses énigmes à expliquer.
Est-ce que la nouvelle génération, ou plutôt cette
seconde branche de la famille du Mercure de France,
qui, comme beaucoup d'autres, a cru devoir chan-
ger de nom ; est-ce , dis-je, qu'ayant à choisir entre
les anciens principes que, pendant plus d'un siècle ;
le Mercure a respectés ; est-ce que cette descendance
féminine serait moins jalouse de sa gloire et de
notre repos que la masculine ? Est-ce que, dès ses
premiers pas dans la carrière , elle serait ambitieuse
( 3 )
de faire croire qu'elle descend, comme là troisième
Minerve, de Saint-Clément d'Alexandrie, de celui
qui inventa l'art de se nuire, de s'égorger, de se
baigner dans le sang dé ses frères ? O très-certai-
nement, elle n'a pas l'intention formelle d'allumer
la guerre parmi ses compatriotes! Elle aura celle de
plaire et d'être utile : ce sont les plus beaux rôles
que puisse jouer une femme dans le monde. Péné-
trée de cette idée, bientôt chacun reconnaîtra , en
lisant la Minerve Française, qu'elle n'a point
d'autre ambition que celle-là ; destinée qui entre-
tient dans la plus profonde admiration l'univers en-
tier, en lui faisant contempler le plus bel ouvrage
que l'Eternel ait fait pour l'homme.
Oui, elle aura la noble ambition d'avoir la dé-
marche, lé maintien et le langage de la digne fille
de Jupiter ; lors même qu'elle serait courbée sous
le poids dés peines et du deuil, il faudrait qu'elle
conservât sa dignité, et qu'on la reconnût, comme
on né peut la méconnaître au tombeau d'un grand
homme , d'un Turenne !
Serait-il plus difficile à là plume du poète, de
l'orateur, de l'historien , du folliculaire, dé conser-
ver eu tout état dé cause, dans toutes les situa-
tions de la vie, moins de noblesse dans les actions
de régularité dans les figures , de ressemblance dans
lés traits, qu'il ne l'est aux ciseaux des anciens et
modernes statuaires qui représentent cette déesse
sous les attributs de son augusticité telle est celle
qu'on a trouvée à Velletr !
( 4 )
On aime à voir Minerve sous les dehors de sa
modestie et de sa simplicité, remplie du feu sacré
de la divinité de son origine; on aime que sa no-
blesse soit pure comme l'acier de sa lance , comme
l'or de son casque et de son égide ; que son coeur soit
invulnérable , et sa tête sans égarement ni folie.
Il faut qu'en la voyant sur le frontispice de chaque
livraison , on reconnaisse dans celle de France celle
des Grecs ; que dans son image on trouve, pour ainsi
dire, le prospectus, la préface de l'ouvrage qu'on va
lire ; et si, à chaque article, chaque écrivain ne la perd
jamais de vue, son style sera naturellement noble ,
énergique, pur comme les bons principes qu'exalte la
sagesse, et il en éprouvera en tout et par-tout les
influences les plus avantageuses pour sa gloire, et
nous , nous en recevrons les plus utiles leçons.
Qu'on me permette cette figure : il faut que ce
soit cette déesse qui guide la plume, sinon il en
sortira de nouveaux maux : des épines au lieu de
fleurs, des laves au lieu de fruits, Je voudrais qu'il
en put être du bureau de l'homme de lettres comme
du vaisseau des Argonautes qu'on dit que Minerve
construisit, où elle employa à la proue le bois parlant
de la forêt de Dodone, qui éclairait sa marche,
l'avertissait des dangers et indiquait les moyens de
les éviter.... Il faut que la nouvelle Minerve ne sa
trompe pas de route, qu'elle ne louvoie pas de ma-
nière à conduire les esprits dans la région des tem-
pêtes ; il faut ne pas entr'ouvrir dans le port du vaisseau
de l'état de nouveaux abymes ; il faut ne pas ou-
( 5 )
blier qu'il y a même de nombreux écueils où le
calme et la paix sont les plus assurés, parce que
la terre entière en est hérissée , en est semée , si on
peut le dire.
Tant d'esprits , tant de coeurs étant encore ron-
gés du virus de la gouine de république française,
de l'immorale philosophie, nous aurions cru que
quand le messager des dieux expirait, que dis-je
des dieux? des Français et non pas des dieux; car
je ne suppose pas qu'ils se croient tous des dieux ;
un moment, on eut bien la folie de chercher à leur
persuader qu'ils étaient tous des rois ; mais je ne
crois pas qu'il en soit de même de l'apothéose de
leur personne, de la déification de leurs écrits. Nous
aurions cru, dis-je, qu'on aurait conservé le nom
de Mercure , afin d'en tirer toutes les allégories pos-
sibles et expressives : comme minerai, il nous aver-
tit , par diverses préparations , des dérangemens du
temps, de sa température ; il rend l'éclat à la
beauté flétrie, la pureté au sang , la santé au corps,
et tout cela peut très-bien s'appliquer aux mala-
dies de l'esprit, de l'ame, aux changemens qui ar-
rivent violemment dans les gouvernemens, et à
toute espèce de politique exagérée....
Sans doute, c'est un grand prince qui a dit, dans
un de ses voyages, en le recommandant avec toute
la sensibilité d'une belle ame : Union et oubli. Union
et pardon eût encore été plus juste dans l'expression
véridique des choses, par la raison qu'il dépend de
nous de pardonner t mais non pas d'oublier. Il dé-
( 6 )
pend de nous de faire usage de telle vertu ; mais
il ne dépend pas de nous de ne pas avoir de la
mémoire. Eh ! Dieu sait si celle du coeur est facile
à perdre !.... Il est même essentiel de se ressouvenir
de certaines choses pour n'avoir plus à les éprouver,
de réfléchir au mal qu'on nous a fait afin de s'en
préserver en prévenant les excès, toutes les perni-
cieuses conséquences.
Union, c'est ce dont la nation ne saurait trop
reconnaître la nécessité; c'est le premier, le plus
important de ses besoins, le plus grand de ses devoirs.
Il est beau de pardonner ; la vengeance éternise les
haines, et semble n'être que la prolongation de l'of-
fense , et ne faire qu'en entretenir l'idée. L'offense
n'est jamais que la fille d'un vice; qui rentre dans le,
néant de l'âme qui l'a produite, si on se montre assez
généreux, assez grawd pour se placer au-dessus d'elle ;
ce qui est si facile aux hommes à grand caractère !
ou bien en mettant noblement à même celui qui
s'en est rendu coupable, de la réparer selon la déli-
catesse et l'honneur... Achille, sous les murs d'Ilion,
me fait horreur; rien, non rien de si affreux que les
outrages qu'il prodigue au cadavre couvert de sang'
et de poussière, de gloire et d'ignominie de l'infor-
tuné Hector.. Mais Achille m'élève jusqu'aux plus
sublimes transports de l'admiration lorsqn'il com-
pâtit, dans le camp de sa tente, à la douleur du
plus inconsolable des pères....
La clémence au contraire est une vertu , mais elle
doit pourtant s'imposer des règles , et peser avec
( 7 )
attention les choses qui l'interdisent, et méditer les
circonstances qui la nécessitent. Dans l'homme pu-
blic, elle pourrait être un crime.... et dans le simple
particulier, une faiblesse, un tort, si elle lui faisait
perdre de vue les intérêts sacrés de sa réputation.
Eh ! ce qui est bien fait pour rendre misanthrope,
c'est d'imaginer que c'est quand elle est le plus atta-
quée , blessée , qu'on l'ignore : car les calomniateurs
ne marchent jamais qu'environnés du secret, et que
dans les plus épaisses ténèbres de la noirceur , et les
embûches , et les pièges des machinations et de la
perfidie ; combinant sans cesse les moyens les plus
dignes des enfers, afin de ne jamais manquer la dé-
plorable victime.
La vengeance semble nous ravaler jusqu'au-des-
sous de l'homme. Non de celui dont le ciel sera l'hé-
ritage parce que cela va sans dire , mais même de
ceux que la terre endure, et que le mépris accom-
pagne.
Quant à se venger du tort fait à notre fortune, ce
n'est plus possible.,.. Le sort semblant avoir con-
damné des milliers d'individus à ne respirer que
dans les sacrifices, et à ne recourir qu'aux ver-
tus les plus héroïques et les plus soutenues , qu'à la
résignation la plus entière et la plus sainte ! Princi-
pes et choses ont tellement éprouvé de bouleverse-
mens, que comme on se les figure, ils sont actuelle-
ment un mal moins réel, moins grand, qu'ils ne le
seraient, si pour les faire cesser il fallait affronter de
nouveaux dangers; d'où naîtraient, très-certaine-
( 8 )
ment, des malheurs incalculables, qui ne pour-
raient être ni moins longs, ni moins grands que
ceux qu'on a si cruellement éprouvés
Il faut donc souffrir ce qu'on ne peut point em-
pêcher ; mais aussi, pour entretenir la paix , il faut
que chacun y mette du sien ; c'est une déesse infini-
ment jalouse des hommages constans de tous les
mortels. Il ne faut pas que de la fenêtre d'un salon
richement meublé, où l'on jouit avec profusion de
toutes les délices de la vie, oh ferme l'oreille aux ac-
cens supplians que lé malheureux accablé de misère
et d'humiliation fait entendre, ni qu'on détourne
les yeux, avec cette insensibilité stoïque des médians,
de dessus les haillons qui livrent à toutes les ri-
gueurs de la saison, la chair flétrie , tremblante,
meurtrie, de l'infortuné chrétien. Il ne faut pas que
de dedans le char somptueux de la mollesse et du
luxe, qu'on semble vouloir faire passer sur le corps
de ses frères, on jette d'insolens regards sur ceux
qui ne peuvent plus jouir des avantages de la voi-
ture. Si l'on fait plusieurs repas dans la journée et à
plusieurs services chacun, il ne faut pas trouver
mauvais que ceux qui ont perdu leurs places et leur
fortune pour vouloir rester fidèles aux lois , veulent
avoir, ou qu'ils aient de quoi en faire un de frugal.
Il faut, si l'on se souvient de ces belles paroles de
Monseigneur le duc d'Angoulême : union et oubli,
que ce ne soit pas pour les commenter aussi mal
qu'on le fait ; il faut aussi se ressouvenir de celles de
notre auguste maître , remplies de justice et de vé-
( 9 )
rité : Qu'il n'était pas le Roi de deux peuples. On
aura beau dire et beau s'agiter, on ne saurait
parvenir à montrer qu'elles soient plus favorables
aux uns qu'aux autres ; car elles embrassent tous les
Français sur le sein royal et paternel de Louis, sui-
vant les besoins de chacun des membres qui compo-
sent la grande famille de la Nation française. Il faut
donc que les Ministres s'attachent à ce que cela soit
efficacement. Malheureusement un Roi ne peut pas
tout faire par lui-même ; mais il peut, et il le doit ,
exiger l'exécution de sa volonté; et ce ne sont pas les
Rois, tels que le Prince qui nous régit, qui se con-
tentent de bien dire.
Qu'on daigne réfléchir à cela , et on ne l'oubliera
point; sur-tout si l'on croit voir, ainsi que moi, la
patrie suppliante tendre ses bras à ses enfans pour
les en couvrir, telle qu'une mère éplorée que les
craintes et les chagrins rendent plus prévoyante et
plus tendre dans sa vive sollicitude.
Je n'aime pas , c'est une véritable peste publique,
les gens qui ne sont contens de rien, qui font encré
de tout, pour mieux faire argent de leur plume. Ils
se dressent eux-mêmes à aboyer, comme nous dres-
sons un chien à former un arrêt. Ils versent leur bile
dans l'écritoire , comme un soulard le vin dans son
verre. Je n'aime pas qu'on entretienne chez les
Français cet esprit de défiance et de morosité, de
mécontentement et de récrimination qui ne pourrait
produire, dans tous les cas, que les plus tristes
effets. Fuyons tous le passé, ayons-le pourtant tou-
( 10 )
jours présent, mais ne nous y arrêtons jamais ; ral-
lions toutes nos idées, tous nos sentimens au présent;
que la Nation n'offre plus que l'image d'un faisceau
d'armes , et pour lors le sceptre de Louis , le sceptre
prodigieux de nos grands Rois, encore plus prodi-
gieux eux-mêmes, planera sur la terre comme le
cèdre du Liban, le chêne immense et protecteur des
troupeaux et des bergers.
Il est temps de savoir se contenter de quelque
chose; il est temps, je le répète , de ne pas trouver
juste que ceux qui n'ont rien , qui ont tout perdu
pour vous vouloir faire rester où vous êtes revenus
dépouillés de l'estime des nations, et peut-être de
la vôtre, soient satisfaits de ne rien avoir, d'être
méprisés , avilis , s'ils se permettent de respirer no-
blement dans leur propre cause, dans celle de la
monarchie française. Quiconque s'écarte du respect
inaltérable qui est dû au légitime souverain, se rend
coupable du crime horrible de lèze-patrie , dans ce-
lui de lèze-majesté. Si je pouvais penser que ce pût
être des royalistes, je l'écris dans le calme de la
nait et dans tout le sérieux de mon ame, je les trou-
verais sans excuse, singulièrement repréhensibles ,
parce qu'au sein même de l'infortune, et sous le
poids de l'oubli, de l'abandon , de l'indifférence, de
l'ingratitude même, il leur appartiendrait de pré-
tendre à donner l'exemple des plus sublimes vertus !
Il est temps, sur-tout, que tout le monde en
France se contente du Gouvernement que nous
avons ; si on espère qu'il puisse en sortir un de par-
( 11 )
fait de l'esprit humain, à force d'agiter, d'entre-cho-
quer, dans une ou deux Chambres , les têtes hu-
maines , comme les numéros de la loterie dans un
sac, on est fou; c'est attendre l'impossible, c'est
Vouloir nous exposer à traverser des mers de sang, à
ne rien avoir.... ; et c'est plus à craindre et plus pro-
fondément vrai qu'on ne se l'imagine. Le Roi était
le seul point de retraite qui restait aux Français,
comme la monarchie est le seul port qui puisse con-
venir au vaisseau de l'état.
Remarquez que toutes les personnes que la Mi-
nerve attaque, qu'elles le supportent, qu'elles se
taisent, et n'impriment ni Minerve française, ni
pamphlets, ni ouvrages pour attiser le feu de la dis-
corde , pour remplir leur bourse, en tracassant, in-
quiétant, alarmant les esprits, aigrissant les coeurs,
en se permettant les discours les plus déplacés, les
plus maladroits, les plus inconstitutionnels *; en
noyant dans un débordement de phrases d'expres-
sions nuisibles , de considérations particulières, de
bonnes idées qui échappent à celui qui écoute. La
passion empêche de voir et d'entendre. La passion
nuit à la cause , détourne l'attention du vrai, et fixe
la réflexion sur ce qui est faux, On remarque peu ce
qui est bien, mais on s'arrête beaucoup au vice ; l'on
en est frappé, et on doit l'être, sur-tout quand les
contradictions et les inconséquences sont aussi re-
marquables que celles qu'on est trop souvent à
* Nos plus sages discours ne sont que vanité.
( MALHERBE , Paraphrase du Ps. VIII.)
( 12 )
même de remarquer, et qui nous frappent sur-tout
dans l'article sur les conséquences de l'ordonnance
du 5 septembre 1815.
En fait d'ordonnnance, de celles que je connais,
comme de celles que je ne connais pas, je ne dirai
qu'une chose : qu'il n'est nécessaire que de savoir les
observer, parce que la tête d'où elles émanent est
assez éclairée par l'histoire , la justice et la religion,
pour ne jamais rien ordonner d'injuste , d'impoli-
tique, de révoltant. En cela est le grand art de
vivre nationalement, d'être exempts de troubles et
d'alarmes ; parce qu'alors on préfère les imperfections
aux crimes, les abus inévitables à des massacres cer-
tains , un Gouvernement à l'anarchie.
J'aurais cru que l'auteur de l'article qui nous a
mis la plume à la main , qui soupire après une li-
berté plus étendue , comme si le Français pouvait en
conserver davantage, aurait fait disparaître , en le
relisant, la maladresse qu'on y remarque ; c'était
aisé en couvrant un peu plus le bout de l'oreille, et
en maniant avec plus d'art cette sorte d'ironie dont
il use, qui décèle plus de philosophisme que de pu-
reté dans ses principes de royaliste.
« Ce serait, dit-il, un beau jour pour la liberté,
» que celui où M. de Châteaubriant se rangerait
» parmi ses défenseurs. » Comme si M. de Château-
briant était d'un caractère et d'un esprit qui pus-
sent supporter l'esclavage et en être l'apologiste.
Tout en prononçant les mots de lois, de charte ,
de légitimité, vrais passeports des vagabondes idées,
( 13 )
on s'éloigne de temps en temps du devoir, pour se
rapprocher davantage des attributions de la philoso-
phie factieuse qui nous a fait tant de mal. L'on nous
retrace sa marche oblique, son hypocrisie étudiée
sa perfidie si variée , si digne d'elle, sa savante ma-
lice ; comme si par de nouvelles manoeuvres il était
nécessaire de rappeler les anciennes, et si elles pou-
vaient avoir des suites moins funestes et des résultats
plus heureux pour les méchans , et moins malheu-
reux pour les bons. Comme s'il n'était pas reconnu
qu'il est des choses qui ne sont pas à la disposition
de l'homme d'établir quand il veut, ni jamais ? Mais
il lui est donné de savoir distinguer l'erreur de la
vérité. L'erreur va ou clopin clopan, ou comme un
torrent qui ne respecte rien. Sa vue est trouble et
courte ; ses discours semblent être sans réflexion ni
mémoire ; elle n'existe que du mal qu'elle fait ; ses
raisonnemens sont remplis d'inconséquence ; ses
prétentions sont aussi insolentes qu'extravagantes ;
le stoïsme et l'égoïsme composent son caractère; sa
plus grande ambition est de vouloir tout usurper ;
sa plus grande folie est d'aspirer à régner en des-
pote dans l'empire de la vérité : et si la vérité la
laisse aller , c'est qu'elle sait où elle s'arrêtera. Tan-
tôt on la voit agir , parler en athée, tantôt en mu-
sulmane ; tantôt elle tient le langage du roya-
liste , tantôt celui d'un franc républicain. Elle traîne
l'épée de Bayard avec un grand fracas , ou elle
enfonce le poignard de Brutus dans le sein d'un
père, d'un Henri IV, d'un Louis XVI. Elle veut
toujours hâter la marche des choses, se plaît à les
confondre, à en abuser ; méconnaît les effets du
temps; les avantages de la vertu; l'honneur, là
gloire du devoir ; et croît qu'elle seule peut tenir lieu
de tout.
On espère encore ranimer les caractères au gré
des criminels désirs des esprits turbulens , des in-
corrigibles , qui depuis quelque temps font régner la
licence dans leurs écrits... Ce sont des gens qui, pour
montrer de l'esprit, faire de l'éloquence , maladie si
dangereuse en France , ne s'arrêteront bientôt plus ,
si l'on n'y prend garde, à aucune des considéra-
tions dont le passé est rempli, ni à celle dont le pré-
sent fourmille. O la triste et pitoyable satisfaction que
celle de faire sortie un mauvais discours d'un écritoire
ou d'une bouche parjuré ! Trop de gens savent com-
bien c'est facile à faire et commun à entendre.
Vaines espérances ! Non , non , la liberté n'éga-
rera plus mes compatriotes, j'ose m'en flatter, mal-
gré les craintes bien légitimes, bien naturelles dont
je suis quelquefois pénétré , et que je me plais tant
à mettre dans la classe des terreurs paniques.
Mais peut-on n'être pas convaincu de tout le mal
que les novateurs peuvent faire encore, en habi-
tuant peu-à-peu la ville et la cour , tous les esprits
à cette licence d'expressions , à cette hardiesse de
phrases si remarquables et qu'on a remarquées dans
leur extrême témérité. Et pourtant, de l'expression
à l'action , il n'y a qu'un geste, qu'un mouvement
qu'un coup.
( 15 )
Déjà dans plusieurs ouvrages que je n'ai pas voulu
lire, craignant qu'ils ne me fissent écrire, comme l'a fait
l'article indécent que j'ai lu , de la Minerve Fran-
çaise, mais dont j'ai entendu parler par des gens
sages , dont les bons principes n'ont point passé par
aucune filière d'erreur , étant toujours restés au
même degré de chaleur du foyer patriarchal. Oui,
déjà dans plusieurs ouvragés on s'est montré sans re-
tenue , sans respect ni ménagement pour les mal-
heureuse estimables ; sans sagesse ni raison au sujet
d'héroiques faiblesses, si l'on peut les caractériser
de la sorte, et qui doivent être l'éternel objet de
la bienveillance , de l'admiration même de ceux qui
conservent encore dans le coeur un grain de saine
philosophie, et qui savent identifier à leur politique
d'augustes idées, se pénétrer dé nobles vues, et
d'un peu de sagesse chrétienne , de raison royale ,
qui, comme un feu vivifiant, un flambeau néces-
saire , fait reconnaître à quiconque a des yeux au
coeur, qu'il est des distinctions dont l'état doit savoir
gré à ceux qui s'en montrent ambitieux ; et je me
croirais stupide ou méchant, un vrai ennemi de mon
pays , un vrai perturbateur de la chose publique ,
si je cherchais , sous le sceptre d'une monarchie , à
tourner cela en ridicule , à en faire proscrire l'utile
faiblesse , l'heureuse illusion ! Parce qu'il doit y
avoir des distinctions, pour être la récompense des
uns , et le noble et patriotique aiguillon des autres.
Non, non , ce n'est pas quand les sabres de là
épublique, les piques du jacobinisme et les poignards
( 16 )
de l'anarchie ont blessé, déchiré tant de coeurs, sans
qu'il en soit résulté un bien réel pour personne, que
l'on peut espérer de voir les plaies achever de se
fermer, les cicatrices de se consolider, si, toutes les fois
qu'on s'en souvient, on va , comme le vautour, aux
entrailles de Prométhée, y donner sans cesse ou un
coup de plume ou un coup de bec.
Le Français n'est pas fait pour avoir plus de liberté
qu'il n'en a.... Au contraire, ne sommes-nous pas au-
torisés à demander s'il n'en a pas trop ; puisqu'il impri-
me et dit impunément ce qu'il serait si sage chez les
uns de taire, et chez les autres de n'y plus penser ?
Ce n'est pas être Français que de ne pas être sujet
et soldat, chrétien et chevalier ! ou si on l'est, ce
n'est point se connaître , que de désirer à la nation
plus de liberté... Je le répète, elle ne saurait en
supporter, en conserver davantage ; davantage l'eni-
vrerait , et encore une fois elle casserait tout, noie-
rait tout dans le sang.
Le caractère des peuples doit servir de règle aux
législateurs ; il est la vraie mesure de la liberté dont
ils ont besoin. On ne doit lâcher la lisière aux en-
fans , les rênes aux chevaux, qu'à mesure que l'on
acquiert la certitude de la sûreté de leurs jambes, et
suivant qu'ils sont plus ou moins éloignés du préci-
pice. S'il était besoin de recourir à d'autres compa-
raisons , il faudrait que votre raison fût muette, votre
expérience sans leçons. Avec de la bonne-foi, on
convient de la vérité , avec un coeur droit l'on en fait
ses profits.
( 17 )
Oui , combien de comparaisons justes ne pour-
rions-nous pas faire pour mieux mettre en évidence'
les inconvéniens de la légèreté , de l'inconstance ,
de la frivolité du caractère et de l'extrême mobilité
des ames brûlantes et des esprits que l'imagination
maîtrise , dans une trop grande liberté ?
Le seul sens commun ne veut pas qu'on expose
des hommes, sur-tout s'ils sont Français , où les
vents impétueux qui s'échappent des antres du
coeur humain , ne laissèrent jamais aucun' peuple
tranquille , en paix.
L'on se sert des choses physiques pour parvenir
à bien faire juger les choses morales : comme l'ingé-
nieux Esope, le bon et naïf Lafontaine, qui, voulant
instruire leurs semblables , mettaient la parole dans
la gueule des animaux pour en faire jaillir des jets
vivifians , sortir des traits de lumière, des leçons
frappantes pour ceux qui prostitueraient leur bou-
che et leur plume à l'erreur, à la dangereuse folie
des novations. Et on peut dire que ce sont de pareils
torts , de pareils crimes , d'aussi énormes fautes qui
rendent la raison dans certains hommes moins esti-
mable que l'instinct raisonnable de la brute, s'il
est permis d'abuser ainsi des expressions pour rendre
sa pensée.
La vengeance lui est inconnue , mais non pas un
attachement à toute épreuve ; ce qui a vraiment
quelque chose de sublime , et qui est fait pour nous
humilier profondément, puisqu'il n'est pas jusqu'aux
animaux qui nous servent qui ne nous rappellent les
a
( 18 )
plus sacrés préceptes de notre devoir, et que la di-
vinité elle-même , à tant d'époques diverses , a re-
tracés aux mortels en leur en ordonnant la plus
scrupuleuse observance.
O qu'il est affreux , inconcevable, que l'être pour
qui la nature entière existe, que l'homme, roi de
la terre , esclave de lui seul, se mette dans le cas
qu'on lui reproche d'être moins fidèle à lui-même
que la brute qui le suit en brute ; et de recevoir
des leçons de morale, des exemples d'héroïsme , de
ce qui n'est pas fait pour coéxister éternellement,
comme lui, avec l'auteur de l'Univers ! et les vertus
qu'il délaisse le plus , le chien les. possède et meurt
en les retraçant.
La chaleur qui règne dans certains écrits, est un
feu sans vie , qui est plus de la nature de celui des
torches, qu'agitent dans les enfers du paganisme les
pâles Euménides, que de celui du flambeau de la foi,
qui nous montre les cieux brillans d'une éternelle
félicité, et l'abyme de malédiction , toujours en-
tr'ouvert pour engloutir dans ses infinies profondeurs,
les calomniateurs, les méchans, les impies; ces
hommes ennemis de la paix, jaloux du bonheur des
autres qui ne lisent les ordonnances que ponr les
censurer ; et au lieu de songer à les faire fleurir, ils
se plaisent à en provoquer de nouvelles. En agir de
la sorte c'est n'en vouloir d'aucune espèce; c'est vou-
loir entretenir le mécontentement, amener ses com-
patriotes à ne supporter aucun frein, à n'avoir d'autre
point, de ralliement qu'un vil bonnet, que nous avons

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