Deux nouvelles et une fantaisie

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Pour commencer, une histoire étrange de religion du Livre, pleine de langues et de trous, aux éclats de rire tels des bris de verre, irriguée de poésie, peuplée d’amoureux des lettres, d’agents de l’ordre opaques et de zélateurs « bienveillants » de la non-lecture : Fort de café !
À suivre, l’histoire échevelée de l’émancipation d’une jeune Maghrébine assoiffée de vivre, de plaire, de danser, d’aimer – et quoi de plus ordinaire ? Et quoi de plus beau ! ٤AjibaPour finir, une fantaisie d’outre-tombe, tissée de fariboles où ne se dit rien moins, croyez-le, que la vérité : Ma vie au paradis ou la prophétie au jardin ! En prime : des bribes d’autofiction fictive, St Antoine l’ermite et une ménagerie de charme. Drôle de trame !


Publié le : mardi 20 mai 2014
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EAN13 : 9782332648549
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ISBN numérique : 978-2-332-64852-5

 

© Edilivre, 2014

Fort de café

 

 

 

*
*       *

1 – C’est un de ces pays au littoral démesurément étendu adossé à des montagnes, avec des plateaux aménageant une montée par paliers que des fleuves ont creusés de vallées, comme il en existe des centaines de par le monde, avec des paysans bornés, engoncés dans les superstitions, des ouvriers à la pelle, tâcherons miséreux pour la plupart, des bourgeois à la ville, essentiellement dans la capitale, et, entre deux, des petits-bourgeois dont la croissance est limitée à une administration déjà pléthorique… Quoi d’autre ? Des prisons bien remplies, des services administratifs et de police corrompus, un espionnage intérieur omniprésent, des partis politiques tous aussi soigneusement respectueux du « Président Bien Aimé »… Bref, un pays tout à fait comme les autres. Si je pouvais risquer l’expression, je dirais : « un peu n’importe lequel », c’est égal. Appelons-le Nimporte, à défaut d’Utopie qui est déjà pris.

J’étais récemment de séjour dans sa capitale, « N » comme il se doit, prononcé localement « Henné ». C’est bien, vous voyez que ces gens ont des idées, voire de l’esprit ! Même si les méchantes langues d’un endroit dont je vais vous parler ne ratent pas une occasion d’insinuer que l’orthographe officielle de cet, ou de cette, ‘Henné’, devrait plutôt se conformer à la transcription du nom autochtone, lequel signifierait quelque chose comme envie ou… ‘haine’ ! Probablement une de ces rationalisations rétrospectives dont la tradition orale est coutumière, qui plus est, mâtinée de transferts linguistiques surprenants. Néanmoins, elle a son effet…

Or donc, j’étais assis en terrasse, dans une avenue centrale en surplomb avec vue sur la plage. Je venais de déjeuner lorsqu’un homme d’âge mûr est venu s’asseoir à la table voisine et, sans que je sache ni comment ni pourquoi, nous nous sommes mis à converser. En fait, je sais : nous nous sommes trouvés d’emblée sympathiques. Je n’oserais pas déblatérer sur mon compte, mais quant à lui, c’est un fait que son teint basané, ses cheveux roux bouclés, presque crêpés, son allure à la fois bonhomme et subtilement austère, sa mise vestimentaire simple mais élégante, et surtout, surtout, son sourire avenant, respirant la fraîcheur d’esprit et la disponibilité, me l’avaient dès le premier abord, rendu fort sympathique. C’était visiblement un étranger comme moi, mais il eut tôt fait de m’informer qu’il habitait ce pays et qu’il était de passage dans la capitale pour y accueillir un prix Nobel de littérature. C’était pour le lendemain matin et il partirait immédiatement avec lui pour Liber, la capitale si joliment nommée de la région si laidement nommée, quant à elle, Logorrhéa. Ce nom-là, par contre, seuls les originaires des autres provinces se permettent de le brocarder, ne me demandez pas pourquoi.

Je le pressais de questions, de sorte qu’il commença à me raconter son histoire. Mais il y mit tant d’esprit et de détails, tant de détours et tant d’incidentes, sur sa vie de bourlingueur aujourd’hui « posé », hier perpétuellement en mouvement – « je me considérais jusqu’à ces temps récents, m’avoua-t-il un moment, si vous me passez l’aspect un peu m’as-tu-vu de l’expression, comme une sorte de musicien ou d’ʻartiste du voyage’ » – qu’au bout d’une heure, nous n’en étions encore qu’aux préliminaires…

« Je me suis plu tout de suite dans ce pays, même si les locaux, comme vous le savez certainement, n’ont pas très bonne réputation. Il est vrai qu’ils ne se montrent pas très accueillants, que nous leur sommes, dans l’ensemble, indifférents, mais justement, ça me convenait ! Et puis, le climat, lui aussi, convenait fort bien à mes problèmes de santé – permettez-moi de ne pas détailler… (il soupira) – en tout cas, dans le coin que j’ai déniché et où j’habite désormais. Le Logorrhéa.

Les gens de cette région ont une réputation pire que les autres, mais vous savez, en la matière, tout est venu, non pas du contact avec les gens d’ici, car le tourisme est une chose récente, mais comme souvent, de la spécialisation de toute une partie de leur diaspora, présente comme elle l’est dans les grandes capitales du monde, dans toutes sortes de trafics à proprement parler stupéfiants ! Dans la pratique, je peux vous le certifier, si vous-même vous ne l’avez pas encore aperçu (il ne me donna pas le temps de répondre, d’ailleurs il en serait de même le reste du temps, sauf exception), ils sont bien plus sympas qu’on ne le dit. Je m’y suis fait assez vite de grands amis et de grandes amies.

Leur population est bigarrée, suite aux multiples métissages dont ils sont issus depuis un passé si lointain que nulle trace n’en figure nulle part, hormis ces reflets cuivrés ou argentés, cette texture de peau inimitable, ces chevelures noir de jais, crêpées ou déliées, attestant de mélanges d’apports orientaux et occidentaux, avec des pincées de gens du grand Nord, ces chevelures blondes qui surgissent de temps à autre et ces yeux bleus – tenez comme ce gars, là-bas ! Magnifique ! Le climat de ce bled et l’équilibre de leur alimentation de base s’y ajoutant, ça donne, surtout, ces filles splendides, vous êtes d’accord ? »

Je ne pouvais qu’acquiescer, enthousiaste : « On se croirait en Polynésie avec Gauguin ! Car, depuis, là-bas, elles ont pris du poids, les donzelles ! C’est pas comme ici ! » À l’instant même, passait à notre hauteur une beauté aguichante moulée dans son jean

Nous rîmes de bon cœur.

« Mon premier voyage dans ce pays – je revenais de Kirghizie, via le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, l’Afghanistan, le Pakistan… pour commencer ! Mais laissons là, sinon nous y passerions la nuit sans aucune chance d’atteindre le Logorrhéa ! Rendez-vous compte : j’ai eu des discussions échevelées avec des Mazdéistes, des Chiites septimains et même, je vous le dis, des Assassins, si si si !, vous savez, le « vieux (fou) de la montagne » – ils existent encore ! Le plus dingue, ce fut avec les Manichéens, il y en a foison, tous dissimulés sous d’autres confessions. Oh là là, quel voyage ! Enfin… mes premiers pas ici m’ont enthousiasmé. Il faut dire qu’au débouché de toutes ces émotions, le Loggorhéa était un paradis de calme et de volupté paresseuse !

Comme toujours, je me suis mis à chercher tous les chemins de traverse, à me construire chemin faisant un itinéraire qui me menât aux circuits les plus écartés du pays. C’est ainsi que j’ai découvert ma région et son climat idéal. Il y fait chaud pratiquement toute l’année mais les influences conjuguées des courants marins et de l’intérieur des terres entretiennent au long de l’année sur cette région – elle est sur les flancs de la montagne, en haut de la vallée – un climat équilibré qui me convient à merveille.

Vous allez me dire, et vous avez raison : si elle est si accueillante, comment se fait-il qu’elle soit restée à l’écart des courants de communication ? Eh bien, voilà ! Dans les derniers siècles, l’évolution des conditions du trafic maritime a malmené l’assise économique du pays et ça fait longtemps que Nimporte n’a plus vu d’immigrants débarquer en nombre sur son littoral. Il s’en est suivi un repli général du pays sur lui-même, lequel a généré, pour ainsi dire, une ‘fermentation’ propice à des développements très particuliers, vous allez voir. Le Logorrhéa a connu dans ce contexte une certaine croissance, mais un déclin inexorable est venu la stopper quand on a construit la « nouvelle route » – on l’appelle toujours comme ça, même si elle est déjà fort ancienne… »

(D’ailleurs, si vous me permettez d’interpoler, ses habitants sont connus pour avoir maintenu l’usage de leur vieille monnaie qui n’a depuis longtemps plus cours que dans leur tête, en complet divorce avec les espèces qu’ils manipulent ; le taux de change les oblige à multiplier ou diviser par 75, ce qui rallonge considérablement toutes les transactions, mais c’est pour les locaux un de ses grands avantages, dont ils se félicitent.)

« … de l’autre côté de la vallée. Désormais, tous les trafics, d’hommes et de marchandises, passaient à près de cent kilomètres de là. Liber et le Logorrhéa se sont mis en vivre en circuit fermé. Bien sûr, il y a l’émigration, mais elle ne fut jamais, jusqu’à l’époque récente, qu’une migration à courte distance et saisonnière, dans la vallée en contre-bas ; et il y a dorénavant le tourisme, mais, comme vous le savez, c’est un phénomène encore récent.

Bref, à chaque fois que je suis revenu dans le pays, même quand j’ai parcouru d’autres régions, je suis revenu à Liber, au Logorrhéa, comme attiré par un aimant. C’est ainsi que, la cinquième ou la sixième fois, je ne sais plus, j’ai découvert, stupéfait… »

Il suspendit son propos et me demanda :

« Pourquoi ne viendriez-vous pas avec moi là-bas ? Je suppose que la compagnie d’un Prix Nobel ne vous dérangera pas ! Vous êtes là pour combien de temps ? »

À vrai dire, je ne le savais pas, j’avais prévu de durer, autant que ce serait possible, c’est tout, avec mes premiers vrais mois de vacances depuis des siècles, mais je ne voulais pas le dire de sorte qu’on pût en tirer avantage à mes dépens. C’était ma règle jusqu’ici, comme toujours. Un peu bêtement, je dois l’avouer (mais je préfère cette bêtise à l’erreur contraire), je la lui ai appliquée et j’ai dit :

« Un mois… C’est-à-dire qu’il me reste en gros trois semaines. »

« Parfait ! La suite de mes exploits, ce sera pour la route ! Je vous retrouve ici demain, sur le coup de 10h. L’avion arrive à 7h. Nous vous prendrons au passage, à moins que vous ne nous trouviez ici même, assis à vous attendre ! Je vous souhaite une bonne nuit, Monsieur… ? »

« Manuel, je m’appelle Manuel – et vous ? »

« Octave ! À demain »

*
*       *

2 – Tout se passa comme prévu. Sauf que… l’invité ne se présenta pas, son vol ayant été annulé pour cause de tempête tropicale. Par courriel, il avait prévenu que son voyage était remis d’une semaine ou deux ; il les tiendrait au courant dans les meilleurs délais. Notre homme n’en montra pas du dépit et je soupçonnai que ce n’était pas sans rapport avec la perspective de pouvoir me conter par le menu ses exploits alors qu’il m’aurait totalement sous la main durant cette traversée. Il fallait compter deux à trois jours, mais au moins, nous serions installés dans une « catcat » relativement confortable, à en juger par le véhicule qu’il m’indiqua depuis la terrasse ; et j’aurais eu mauvaise grâce à me plaindre d’une telle faveur, venant d’un tel conteur. Car Octave n’était pas seulement un baroudeur, c’était un baratineur de première, je veux dire qu’il gardait l’esprit vif, attentif à l’alentour, tout en s’absorbant dans son récit au point de savoir l’articuler de mille subtiles manières à son contexte. Monter dans cette voiture, c’était comme entrer au cinéma ou ouvrir un roman. C’est ainsi qu’il me narra son histoire en de longs épisodes rythmés par les cahots de la route, la traversée des rivières, les dîners bien arrosés, la remontée de la piste… En voici la substantifique moelle.

Ce qui avait stupéfié mon homme, mon narrateur et mon chauffeur, mon guide et mon initiateur, c’était qu’il pouvait réaliser un rêve de toujours, qu’il venait pourtant tout juste de découvrir : tenir un café littéraire ! Ce n’était pas si fou que ça, en effet, il s’en convainquit aisément : le pays était largement ouvert aux investisseurs étrangers, et d’une ; il y avait à Liber une librairie à peu près normalement achalandée, et de deux ; enfin et surtout, les gens du pays adoraient passer du temps au café, en terrasse. Tout le long de l’avenue centrale, il y en avait par dizaines de part et d’autre et… elles étaient toujours pleines ! Il jubilait en comprenant qu’il rêvait, qu’il avait toujours rêvé, d’une initiative pareille et qu’il le découvrait par la possibilité même qui, à présent, lui en sautait aux yeux ! En effet, il n’était pas seulement fou de voyages, mais de bouquins, c’était un passionné de littérature, avide de tous les genres. Il les perdait régulièrement mais, comme il le disait, il aurait vite fait de se reconstituer une bibliothèque, il en avait les rayonnages dans la tête !

Donc ce serait un café-bibliothèque, une terrasse littéraire, un lieu convivial où, quel que soit le moment de la journée, et quelle que soit la clientèle, tout poète, tout écrivain de nouvelles, tout lecteur enamouré d’un texte, aurait licence de s’exprimer à haute voix avec la garantie d’être non seulement respecté mais écouté. Il y veillerait. Ce serait dans la langue locale – n’en étant pas à son premier séjour et ayant la chance d’être une de ces personnes douées pour les langues, la question n’était plus pour lui que d’un surcroît de familiarité – et, sinon en français, que l’élite locale affectait de parler le plus parfaitement qu’elle pouvait, ou encore en anglais international. La cause était magnifique, l’aventure allait être passionnante !

Il jeta son dévolu sur un café-terrasse superbement situé, quoique pour une raison indéterminée, il fût dans un état peu reluisant. Il en offrit une telle somme qu’il prit l’autre par surprise et la transaction fut faite séance tenante. Il y eut bien les paperasseries, formulaires, timbres, tampons, tribunal, commune, trésorerie, qui n’en finirent pas, comme toujours, mais du moins nulle embrouille avec le vendeur ni avec les autorités. Que des formulaires à remplir, et nulle explication à fournir. Pas mal. Il était heureux de son coup. Une nouvelle vie commençait, qu’il consacrerait enfin, aimait-il penser, à l’essentiel…

Le temps de s’organiser, de rassembler ses maigres affaires, de commander des livres, et du papier, du papier, parce qu’il s’était mis en tête d’écrire, il ouvrit le chantier. Le résultat fut à la hauteur de ses espérances, grâce à sa présence quasi permanente sur le carreau. Il s’était installé dans les pièces à l’arrière de la maison, où il lisait et écrivait dans les dernières heures de la nuit avant d’accueillir les ouvriers sur le chantier. Comme il savait y faire, il obtint qu’ils fissent honnêtement leur travail, quitte à devoir le refaire. Au final, il aima ce qu’il contempla : d’un côté, sur le mur nord de la salle intérieure, une imposante bibliothèque aux rayons déjà bien remplis avec tous ces livres qu’il avait réussi à dédouaner sans trop de mal, grâce à la coopération d’un fou amoureux des lettres comme lui, qui se trouvait être l’inspecteur auprès duquel il fut conduit, dans un bureau du port de la capitale ; lequel, au vu de la liste des œuvres (très partiellement dressée par notre homme) explosa en un récital de poésie, de Ronsard et Du Bellay à Alfred de Musset, Lamartine, et d’autres fleurant comme eux la bonne vieille France !

À l’angle de cette bibliothèque en bois massif dont il avait disposé les rayonnages selon un schéma dynamique la faisant ressembler subtilement, clairement si l’on laissait son schéma s’inscrire sur la rétine, à une spirale, une galaxie ou, même, une soucoupe volante, le bar en pisé couvert de tuiles de terre cuite émaillée occupait le fond de la salle, avec ses étagères où figuraient aussi des livres, en concurrence avec les bouteilles, ainsi que quelques objets rapportés de ses nombreux voyages. Près de la bibliothèque, deux grandes banquettes et de confortables fauteuils. Des tables rondes de diverses dimensions permettant d’accueillir des personnes seules ou en couple autant que quelques groupes moyens, étaient disposées dans des espaces définis par d’élégantes étagères amovibles qui permettaient de les configurer à volonté. Il y avait placé toutes sortes de magazines et de livres, à portée de main des clients.

Pour la terrasse, il avait prévu quelques banquettes et tables basses rustiques, prêtes à tenir le choc, à l’arrière des rangées de chaises et de tables ordinaires.

Surplombant le tout, l’enseigne proclamait :

« Fort de Café ! Lettres et Boissons »

*
*       *

3 – C’est avec étonnement, voire une certaine stupeur, que le jour de l’ouverture, la population de Liber découvrit cet arrangement. Circulant derrière son comptoir, devant la bibliothèque, s’affairant à des futilités, Octave attendait ses premiers clients. Ils tardaient à venir. En fin de matinée, nul n’était venu s’asseoir en terrasse, nul n’avait inspecté les rayonnages, ni même seulement commandé un café. Il tint bon, que pouvait-il faire d’autre ?, faisant semblant, c’était un comble, de ne pas faire attention à ces micro-attroupements devant la terrasse, aux échanges de regards et de rires. L’après-midi fut un cauchemar, et en soirée, à l’heure où tout le monde croise tout le monde, les petits attroupements grossirent, d’où fusèrent rires et apostrophes. Un peu comme s’ils lui criaient : « Quelle bonne blague ! » Ils étaient cons à ce point ? Octave n’y comprenait rien. Mais c’était un battant, il se dit qu’il leur faudrait s’habituer, sans doute… et… Oui ! C’était cela : le lendemain, il afficherait que pour l’occasion, les consommations seraient gratuites. S’il le fallait, il irait jusqu’à payer des volontaires pour amorcer la pompe !

Gratuité ou pas, inauguration ou pas, le lendemain il n’y eut encore personne… Sauf un type qui s’avança soudain au travers des rangées pour venir jusqu’à lui. Le cœur d’Octave se mit à battre la chamade. Alors même qu’il allait lui offrir de s’asseoir, voilà que l’autre lui demanda où se trouvait le plus proche distributeur de monnaie ! En soirée, les mêmes phénomènes se reproduisirent et, cette fois, Octave se dit qu’il ne pouvait plus continuer comme ça. Il se donnait la journée du lendemain comme dernière chance et si par malheur, rien ne changeait, il fermerait peut-être provisoirement, en tout cas, il trouverait le moyen de mener son enquête et de procéder aux révisions stratégiques qui peut-être – sûrement – s’imposeraient.

Mais la troisième journée passa sans apporter plus de clients. Des attroupements s’étaient de nouveau formés, toujours aussi stupidement hilares mais quelquefois plus agressifs. Octave s’acharnait intérieurement contre l’abattement qui l’accablait quand soudain il le vit, ce jeune homme svelte, fendre la foule, un livre sous le bras ! Elle en fut si surprise, ladite foule, qu’elle en resta bouche bée sur l’instant. Il vint, souriant, au cafetier. Il avait les yeux bleus. Et ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre ! Un trouble puissant se saisit du jeune homme, qui fondit en larmes sans avoir dit un mot. La digue se rompit, et notre tout nouveau tout beau cafetier ne put retenir les siennes ! Pour sûr qu’il l’aimerait toute sa vie, ce beau jeune homme ! Gentiment, Monsieur Octave le dégagea de sa poitrine, discrètement il remonta son mouchoir, essuya ses yeux et l’offrit à celui qui était devenu son ami sans avoir ouvert la bouche. Il le fixa droit dans les yeux et lui souhaita la bienvenue. Il l’invita à s’asseoir et à boire : ils s’installèrent confortablement sans se préoccuper des regards perçants qui les entouraient : il n’y avait plus qu’eux. Et puis, de là où ils étaient, ces gens n’entendraient rien ; ils pourraient donc parler en toute confiance. Il leur fit deux cafés, y mit un peu de gniole, ils trinquèrent.

Il était étudiant. En philosophie, entre autres. Il lui raconta comment il avait fui sa famille et sa région natale pour suivre des études à la capitale et, de là, dans un endroit où il pourrait se concentrer sur son travail tout en gagnant sa vie par des emplois saisonniers ou autres, vu que la chose n’était guère faisable à Henné, en raison des coûts de loyer et autres, ainsi que de l’agitation permanente qui y régnait. C’est ainsi qu’à l’instar d’Octave, il avait abouti au Logorrhéa parce que c’était la région qui répondait le mieux à ses besoins. Il n’aurait à s’en absenter qu’à la saison des examens.

Un jour que, tout en sirotant son coca en terrasse – « cette terrasse ici, la même ; enfin je veux dire : c’était le café que vous avez repris ; il paraît que c’était un des plus anciens de la ville, il végétait parce que son propio était négligent et incapable de rien changer, de rien animer, de rien améliorer ; en dehors d’un café ou d’un coca, il était incertain d’avoir ce qu’on désirait » – il avait ouvert un livre, il n’avait pas tardé à ressentir un malaise. Ces coups de coude appuyés, ces rires étouffés, ces regards rigolards, oui… c’était bien pour lui ! Il entendit les exclamations et les blagues – la terrasse était pleine comme toujours – et les apostrophes du genre : « Et toi le liseur, tu ferais mieux de boire ton bouquin et de lire ton coca ! » Ça les faisait beaucoup rire. « Monsieur aime les romans ! Et qu’est-ce qu’en pense ta femme ou ta petite amie ? » Il affecta de ne pas s’en préoccuper mais comment ignorer ces plaisanteries grivoises qu’il entendait maintenant comme si elles étaient chuchotées à ses propres oreilles ? Impossible de lire, évidemment. Il quitta la terrasse toute honte bue avec le coca, sans échanger un regard avec ces imbéciles et bien décidé à ne plus jamais ouvrir un livre hors de sa chambre. C’est dire l’émotion qui l’avait étreint quand il avait découvert en passant, le matin même, le « Fort de café » !

Octave évoqua les raisons de sa propre émotion. L’explication du comportement des locaux n’était pas évidente. Eh oui, il y avait bien une librairie, mais, lui expliqua son hôte, les gens du coin ne lisaient ni, a fortiori, n’achetaient jamais un seul magazine ni un seul livre ! Et comme il avait lui-même commencé à le constater, ils s’en glorifiaient ! Les instituteurs eux-mêmes proclamaient à qui voulait les entendre qu’une fois titularisés, ils n’avaient plus jamais ouvert un livre. Le libraire regardait la télé à longueur de journée dans sa boutique. Jamais personne n’y a lu plus que les gros titres des quotidiens. Certains disaient même que c’était une histoire de religion, mais comme celle-ci était gardée plus ou moins secrète, que les gens en parlaient d’une manière énigmatique, comme pour ne rien en dire, il n’en savait pas plus…

« Mais que Monsieur… ?

« Octave »

« Moi, c’est Marcel ! Que Monsieur Octave se réjouisse ! Je me suis fait des amis qui, comme moi, adorent en secret la littérature. Nous échangeons nos livres sous le manteau. Je suis même surpris que vous ne les ayez pas encore vus. Je reviens avec eux demain ! Je suis tellement heureux ! »

Il partit d’un sourire tellement radieux que les badauds y virent de la provocation. Certains cherchèrent à l’agripper, peut-être même à le molester ! Il faillit se faire arracher le livre. Il dut presser le pas…

Mais voici que le lendemain, dans l’après-midi, trois individus s’installèrent bruyamment en terrasse, prêts à confesser leur amour des lettres : un gamin en début de cycle secondaire, un frais émoulu instituteur, et un vieil efflanqué que la rumeur, Octave n’allait pas tarder à comprendre pourquoi, traitait de fou (eux-mêmes ne devaient pas se montrer en reste sur ce chapitre).

« Julio, dit ‘Juju’, instituteur de son état », avait dit le jeune homme en souriant, le fixant droit dans les yeux tout en lui serrant vivement la main. « Lui, c’est ‘Zig le gamin’, et lui ‘le fou’, qu’on appelle encore ‘l’imprécateur’, ou ‘Lahcen’, vous savez, comme l’effet de même nom ! ».

Ils se congratulèrent, et puis ne cessèrent pas de parler, debout devant les rayonnages, évoquant leurs écrivains préférés, les œuvres qui les avaient le plus marqués, s’informant sur ceux qui leur étaient inconnus. Ils s’assirent avec quelques livres à une table, les feuilletèrent et s’en lurent des extraits. Lahcen le « fou » ne parlait pas mais promenait sur les rangées de livres des yeux grand ouverts, pétillant d’excitation.

« Si ! Si ! Vous savez, nous les jeunes », disait Julio, « à l’exception de notre ami » (faisant un clin d’œil en direction de Lahcen), « nous crevons de ne pas pouvoir nous montrer tels que nous sommes. Tu ne peux pas lire, même pas dire que tu lis, sans que ta sœur ou ton grand frère, ta mère ou ton vieux, ton voisin ou sa fille, un peu n’importe qui alentour, te fasse des remarques, te vilipende, t’insulte, te punisse ou te boycotte ! C’est dingue ! Même que dans certaines familles, c’est l’occasion d’une expulsion en bonne et due forme : vous savez, nous sommes nombreux à avoir été chassés de chez nous, ou à avoir fui volontairement notre famille… On loge ensemble, on s’entraide pour tenir le coup. » À voix basse, il murmura : « On organise même des lectures collectives, en certains endroits, mais chtt… Plus tard, on vous expliquera… »

*
*       *

4 – Octave avait retrouvé le moral. Il prit son mal en patience jusqu’à une heure avancée de la soirée, nul n’étant revenu de ses visiteurs. Enfin, il vit brusquement arriver et fendre la foule comme en procession une petite dizaine de personnes ! Ils étaient tous là, avec d’autres ! Marcel était en tête, suivi du gamin, de l’instit et du vieux fou, effectivement d’une maigreur à faire pâlir, et de cinq autres jeunes qu’ils lui présentèrent, dont deux jeunes filles et une femme d’âge mûr qui se présenta comme étant… professeure de littérature, la seule ‘étrangère’ du groupe, je veux dire à la région, hormis Marcel. Les échanges furent d’emblée animés. Quand ils eurent fait connaissance, évoqué tout ce qui les passionnait les uns et les autres, il les invita à prolonger la soirée chez lui, à l’abri des regards et des oreilles indiscrets, dans sa résidence privée à l’arrière de la salle. C’est qu’il avait envie d’en savoir plus et brûlait d’envie de les interroger ! Surtout elle… Amanda était son nom. Il rangea la terrasse et ferma le café derrière eux.

Ils s’installèrent donc confortablement chez lui. Il faut dire que l’aménagement en était (je pourrais dire « en est », tant je peux parler d’expérience !) sobre et chaleureux, avec banquettes et coussins moelleux, et des tables basses où traînaient des dizaines de livres. Ce qu’ils lui apprirent acheva de le surprendre. L’affaire était bien plus sérieuse qu’il ne le pensait, malgré tout ce que le comportement de la population lui avait donné à craindre. Son affaire était tolérée parce qu’il était un étranger, et un investisseur, et qu’il avait, en tant que tel, l’appui total des autorités du pays. Son activité était totalement légale, bien sûr. Le problème était purement local – mais quel problème ! C’était bien une histoire de religion. En gros, les gens croyaient en l’existence d’un livre – le nom de leur capitale atteste sans doute combien cette croyance était autrefois répandue –, un livre sacré que pas un d’entre eux, pourtant, n’a jamais lu, car n’a jamais pu lire. Ce livre résumait tous les livres et les gens du Logorrhéa en avaient conclu depuis longtemps qu’aucun autre livre n’était à lire ! Pire : qu’ouvrir un livre, c’était blasphémer ! Tel était le nœud de l’histoire.

« Attendez ! disait le cafetier : c’est quoi cette religion singulière dont vous parlez ? Je vois ici quelques églises et quelques mosquées, assez discrètes, c’est vrai, néanmoins elles sont bien là ! »

Espérance, la plus jeune des deux jeunes filles, fragile et discrète, aux cheveux châtain clair, lisses et mi-longs, que le moindre mouvement de tête faisait virevolter (ses yeux semblèrent à Octave, bien qu’elle le regardât, perdus dans une nuée vaporeuse ; intérieurement, il récita : « Ses yeux, qui sont les yeux d’un ange / Savent pourtant, sans y penser / Éveiller le désir étrange / D’un immatériel baiser. »), lui expliqua de sa voix ténue, qu’il y avait bien, en effet, des chrétiens et des musulmans, et des bouddhistes depuis fort longtemps, mais pour ce qui concerne le Logorrhéa, il s’agissait de minorités peu actives – « d’ailleurs, vous n’aurez pas manqué de remarquer qu’on entend à peine, et seulement dans certains quartiers, le tintement de cloches ou les appels à la prière. »

Octave réalisa alors qu’elle avait raison. La religion occupait si peu de place dans sa vie, du moins d’un point de vue pratique, son intérêt purement intellectuel pour leurs élucubrations ne l’avait pas averti de ce fait.

« Il est vrai que dans le reste du pays, et à Henné surtout, on en trouve encore beaucoup d’autres, hindouistes, sikhs, zoroastriens, ou d’importation plus récente, bahaîstes, évangélistes, New Age, néochamanistes, etc. mais – j’ai fait un mémoire là-dessus, en sociologie – aucune qui domine vraiment par son nombre. Et sauf erreur, on ne les trouve pas au Logorrhéa. Ici, on dirait que la majorité est sans religion, en tout cas non pratiquante. »

« Hein hein, acquiesça Octave… Mais pour ce qui est des livres, que faites-vous de la librairie ?, demanda-t-il à la cantonade. Et comment l’administration se passerait-elle de papiers, de timbres et de tampons ? »

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