Deux revanches et le 88e de ligne

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A. Lemerre (Paris). 1872. In-16, 29 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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LES
DEUX REVANCHES
ET LE
88e DE LIGNE
H. D'UNE SME
LES
DEUX REVANCHES
ET
LE 88 e DE LIGNE
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
47, PASSAGE CHOlSEUI, 47
1872
LES
DEUX REVANCHES
LES
DEUX REVANCHES
RODOLPHE.
Je ne t'écouce plus, je ne veux rien entendre ;
Je ne te croyais pas, morbleu, l'âme aussi tendre,
Et je m'étonne fort qu'un sage tel que toi
Ait sitôt renié sa patrie et sa foi.
ALBERT.
Moi, j'enrage de voir que cette horrible guerre
A de siècles entiers fait reculer la terre,
LES DEUX REVANCHES.
Et que ce qu'autrefois on appelait raison
Est aujourd'hui flétri du nom de trahison.
RODOLPHE.
Quoi! tu voudrais qu'après les torches de Bazeilles,
Les bombes à pétrole et mille horreurs pareilles,
A tous ces bandits-là nous offrions la main,
Que l'espion d'hier soit notre hôte demain?
ALBERT.
Non ; le sang est trop frais au pavé de la route,
Et nos pieds chancelants y glisseraient sans doute ;
Pour nous autres vaincus le devoir est tracé,
Et ce n'est pas à nous à franchir le fossé.
RODOLPHE.
Oh! moi, je n'admets pas ces réserves sévères.
Qu'importe le passé? Tous les hommes sont frères.
ALBERT.
Ta parole est railleuse et ton accent bien fier ;
Ce que je dis pourtant, tu le disais hier.
RODOLPHE.
C'est que depuis hier la sombre expérience
LES DEUX REVANCHES.
A de ces beaux projets montré l'imprévoyance ;
C'est que depuis hier bien des Français sont morts ;
C'est qu'un ministre a dit : " Le droit est aux plus forts,»
Et que tous se sont tus ; que les casques de cuivre
Grouillent dans nos cités, et qu'on ne peut pas vivre
La gorge sous le pied brutal de l'étranger.
ALBERT.
Voudrais-tu donc encore... ?
RODOLPHE.
Oui, je veux me venger !
Quoi! ces bourreaux auront assassiné nos femmes,
Fait crouler en riant nos villes dans les flammes ;
Ils auront sur nos coeurs fait passer leur canon,
Et ce serait fini ! — Non, non, mille fois non !
L'homme qui, souffleté, courbe et baisse la tête
Est un lâche et mérite encor qu'on le soufflette !
— Oui, je veux me venger! oeil pour oeil, dent pour dent !
Dieu lui-même l'a dit ! — Paris, Metz et Sedan !
Que cette trinité de honte et de misère
Dans la lutte à venir, soit notre cri de guerre !
— Allez, fiers Allemands, brûleurs de Châteaudun,
Bombardeurs d'hôpitaux, héros de trois contre un,
Vous avez dans nos coeurs amassé tant de haines,
LES DEUX REVANCHES.
D'horribles souvenirs nos âmes sont si pleines,
Que si le ciel un jour se retourne vers nous,
Moi qui vous hais à mort, j'aurai pitié de vous !
Oui, quand se lèvera le jour des représailles,
L'Allemagne entendra le glas des funérailles,
Et, dans ses champs rougis encombrés de tombeaux,
Nous irons préparer une fête aux corbeaux.
Car nous avons appris à votre dure école
Comment un soldat tient la torche et le pétrole ;
Vous n'aurez pas donné d'inutiles leçons.
Adieu, cités, châteaux, chaumières et moissons !
Quand le feu léchera tes tourelles royales,
Quand tes plafonds dorés crouleront sur tes dalles,
Potsdam, pense à Saint-Cloud, souviens-toi de Strasbourg
Criant en vain pitié sous l'incendie ! Un jour,
Lorsque le voyageur, traversant la campagne
De ce qui fut jadis l'empire d'Allemagne,
Demandera quels sont ces grands murs crevassés,
Sur ces rochers noircis ces débris entassés,
Et de tant d'ossements pourquoi la plaine est blanche,
Nous répondrons : « C'est là qu'a passé la Revanche! »
ALBERT.
Imiter l'assassin en voulant le punir,
C'est mettre sur son front la palme du martyr :
LES DEUX REVANCHES.
L'échafaud qui se dresse absout presque le crime ;
Quand le juge est bourreau, le coupable est victime.
De quel front iras-tu parler d'assassinats,
Quand cent mille orphelins gémiront sur tes pas,
Et qui n'excusera Châteaudun et Mézières,
Quand le sang allemand rougira les rivières ?
RODOLPHE.
Oh ! nous avons assez des sermons filandreux,
Des rhéteurs à pathos, et de leurs songes creux.
Au milieu des débris la lumière s'est faite,
Et qu'à cela du moins nous serve la défaite
De nous débarrasser des lieux communs usés,
Et de tout le fatras des grands mots empesés.
ALBERT.
Mais où nous conduira cette haine sauvage
Passant du père au fils comme un sombre héritage?
Voilà donc le fanal, le clair et chaud soleil
Qui devait éclairer la France à son réveil !
C'est le règne du sang, c'est le droit de la force!
Entre deux nations c'est la vendetta corse !
RODOLPHE.
Veux-tu donc qu'il soit dit qu'un Mandrin couronné
LES DEUX REVANCHES.
Ait pillé, violé, détruit, assassiné,
Et soit mort dans son lit, plein de jours et de gloire ?
Ce serait à nier la morale et l'histoire !
Il faut de ses forfaits qu'il reçoive le prix,
Et qu'il voie à Berlin ce qu'il fit à Paris !
ALBERT.
Contre ces cruautés ainsi tu ne réclames
Que pour toi-même oser ce qu'en d'autres tu blâmes,
Pendre des paysans, mettre à sac des palais,
Et bâtir un autel aux excès que tu hais ?
Pour effacer l'affront qui salit notre joue,
Tu vas dans les bourbiers ramasser de la boue.
La cause ainsi vengée est perdue à jamais.
Adieu, travaux aimés ! adieu, rêves de paix !
Revanche prussienne ou revanche française,
Jamais ne s'éteindra l'effroyable fournaise :
Les deux peuples rivaux, l'un sur l'autre acharnés,
Vengeront tour à tour leurs fils assassinés.
La haine, grandissant après chaque défaite,
Du vaincu frémissant relèvera la tête.
L'univers, emporté par un vent ennemi,
Roulera sans repos de Rosbach à Valmy,
D'Auwerstaedt à Sedan, jusqu'au jour où par terre
Le dernier des vainqueurs périra de misère.

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